‹ Mes ContemporainsChapitre 9 sur 35 · L.-A JETTE · texte numérisé non relu

L.-A JETTE

La robe du magistrat n a pas étouffé en lui les aspirations de l'homme de lettres et du philosophe, les sentiments du patriote.

Professeur de droit à l'université Laval, président de la société d'économie politique, membre de plusieurs autres associations scientifiques et nationales, rien de ce qui intérease la société et l'avenir de son pays ne lui est indifférent.

Partout il prêche par l'exemple et la parole, sa vie modeste et laborieuse aura été plus utile que des existences beaucoup plus bruyantes.

Moins grand, moins maigre et aussi pâle que Laurier ; d'épais cheveux noirs flottent sur ses épaules, il a le front droit et haut des penseurs, le nez vigoureux des hommes passionnés ou ambitieux, des yeux de couleur indécise et au regard chatoyant, une bouche éloquente — ce n'est pas étonnant» — mais dont les lèvres molles indiquent la mobilité du caractère, une physionomie toute imprégnée d'intelligence, des manières élégantes et agréables, un extérieur qui pique la curiosité, assez calme et froid en apparence ; une organisation cependant toute de nerfs et de muscles, où le sang brûle les vaisseaux qui le contiennent . . .

Il est facile de se convaincre en voyant Chapleau que ce n'est pas un homme ordinaire. Cest un de ces visage pâles dont César conseillait de se défier, parce qu'ils sont capables de tout, en bien et en mal.

M. Chapleau a en effet une intelligence hors ligne, les facultés les plus variées et les plus précieuses, un esprit aussi capable de résoudre les problèmes les plus difficiles de lalgèbre que d'apprécier la délicatesse d'un sonnet ou d'un vaudeville.

Personne ne possède plus que lui le don de l'éloquence, ce talent précieux qui consiste à agir sur ses semblables au moyen de la parole.

Trois choses constituent l'orateur : la puissance de penser, la puissance de sentir et la facilité de traduire au dehors par la parole ses idées et ses sentiments.

M. Chapleau est doué à un degré considérable de ces trois facultés. La pensée chez lui est souvent profonde, vive et colo-

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rée par une brillante imagination, elle prend toutes les formes, toutes les couleurs, brille comme un éclair, bondit comme Teau d'une cataracte, ou étincelle comme une chaîne de diamants. Son imagination lui fournit constamment une foule d'imaçes, de comparaisons et de métaphores qui donnent de Téclat à ses discours. Il excelle dans Tapostrophe et la répartie, manie le sarcasme avec beaucoup d'habileté, et abonde en saillies et en bons mots qui font sa fortune devant les masses.

Son organisation physique se prête admirablement aux opérations de Tesprit ; une sensibilité nerveuse étonnante tient constamment son esprit en activité et dans l'excitation. On dirait une machine à vapeur toujours chauffée à blanc, une batterie électrique dont le courant ne cesse jamais. On croit, en l'entendant parler, au système de Bacon qui dit que les idées viennent des sens. C'est à cette sensibilité nerveuse que

M. Chapleau doit en grande partie ces élans passionnés, ces mouvements emportés qui enlèvent un auditoire, qui le font ressembler à une sy bille. Cest elle qui le monte comme une orgue de Barbarie et le fait parler avec autant d'émotion du vol d un mouton que de la mort d un homme. M. Chapleau a une facilité étonnante de s'assimiler les idées des autres ; un mot suffit pour lui faire improviser un discours d'une heure.

Ajoutons que M. Chapleau a de la pose, du geste et une voix mélodieuse que Ton prend plaisir à écouter, même quand on ne partage pas ses opinions.

M. Chapleau est un véritable tribun, un orateur populaire remarquable. Il a tout ce qu'il faut pour fasciner une foule, la faire rire ou pleurer, pousser des cris de joie ou de fureur. Il a ce feu, cette vigueur et cette émotion réelle ou feinte, ces phrases pompeuses et ces aperçus pittoresques et hardis qui frappent et séduisent l'esprit.

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Cest un charmeur, un magnétiseur, un acteur superbe.

Comme For et le diamant, le talent quel qu'il soit a besoin d'être poli et façonné pour briller dans tout son éclat. C'est une des conséquences de cette inexorable loi du travail à laquelle personne ne peut se soustraire, l'homme de talent moins que tout autre. Voltaire a dit que le génie c'était le travail. C'est vrai en ce sens, que sans le travail, le génie n'a pas plus de valeur que l'or qui reste enfoui dans les entrailles de la terre.

Non seulement l'orateur doit perfectionner son talent par l'étude, mais il doit le respecter en ne cherchant ses inspirations qu'aux sources les plus pures de la vérité et du bien. La parole doit toujours être l'expression d'un esprit possédé par l'amour de la vérité et le goût du beau. Rien de plus fatal à l'éloquence et de plus contraire à l'idéal qu'elle doit poursuivre que l'habitude

de parler pour parler, sans idées arrêtées et sans convictions, de soutenir le pour et le contre suivant l'occasion ou l'intérêt personnel.

Comme toutes les organisations nerveuses et artistiques, Chapleau est sensible aux applaudissements, à la louange et au plaisir; il recherche les fortes émotions, les distractions violentes. Il lui aurait fallu pour résister aux entraînements de sa nature et aux séductions d'un entourage trop sympathique, une énergie qu'il n'avait pas. Le désir de remporter un triomphe oratoire, de soulever les applaudissements de la foule, lui a fait commettre bien des erreurs.

Il n'y a pas de doute que nos cours de police et notre politique ne sont pas de nature à élever le talent et à former le caractère. L'homme, dont le caractère n'est pas fortement trempé, y contracte facilement l'habitude de faire de la parole un métier comme un autre.

Les grandes causes sont rares dans nos cours criminelles et les discussions politiques, au milieu d une population qui n'est pas instruite, dégénèrent trop souvent en querelles mesquines, en personnalités affligeantes où la palme bien souvent est à celui qui crie le plus fort et a le plus d'audace.

Résumons en disant que, comme talent naturel, Chapleau est, peut-être, l'orateur le mieux doué que le Bas-Canada ait produit.

Il commença ses études au collège de Terrebonne et les termina au collège de Saint- Hyacinthe. Lorsqu'il arriva à Saint- Hyacinthe, les élèves de ce collège, qui avaient entendu parler de lui comme d'un garçon extraordinaire, l'accueillirent avec un sentiment de curiosité dans lequel il y entrait peut-être un peu de jalousie. Ils ne voulaient pas et auraient eu honte de craindre qu'un étranger prît la première place dans une classe où il y avait plusieurs élèves d*un grand talent. Il leur fallut bien

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cependant reconnaître, avant longtemps, le mérite du nouveau venu, dont le talent, activé par un travail considérable, se déploya avec éclat. Au bout de Tannée, Chapleau remportait plusieurs premiers prix dans les branches les plus difficiles de la philosophie, et donnait dès lors la preuve de cette souplesse d'esprit et de ce talent universel qui le caractérisent.

Il est bon de dire, en passant, que Chapleau était Tun des élèves les plus pieux et plus studieux du collège, et que son excellente conduite faisait croire qu'il prendrait la soutane. Quantum mutatus ab illo !

Rien d'extraordinaire qu'il en ait été ainsi. Chapleau, comme les hommes passionnés, sera toujours tout l'un ou tout' l'autre. Si Chapleau était entré dans l'état ecclésiastique, il eut été le Lacordaire du Canada ; son éloquence vigoureuse eût attiré tous les hommes à l'église et ses accents inspirés eussent converti les belles pécheresses qui

se seraient pressées autour de la chaire pour Tentendre.

Malheureusement, au lieu d'étudier la théologie, il étudia le droit. Il entra dans le bureau alors populaire de MM. Ouimet, Morin et Marchand.

Cétait à une époque où les chefs habiles du parti conservateur enrôlaient sous leur drapeau la jeunesse de talent et l'envoyaient partout prêcher leur politique dans nos campagnes.

Exaltés par les succès de Siméon Morin, dont rétoile était dans tout son éclat, les jeunes gens répondaient à Tappel des chefs, et se lançaient dans une carrière où plusieurs ont récolté bien des déboires et contracté des habitudes qui leur ont été funestes.

Chapleau se livra tout entier à cette vie d'émotions qui convenait à son tempéra ment ; les éloges qu'il recevait partout, les ovations qu'on lui faisait l'enivraient et excitaient sans cesse son ardeur.

Cest au milieu de ces succès politiques qu'il fut admis au barreau. La nature de son talent et sa réputation le portèrent vers la cour criminelle où des succès éclatants lui firent immédiatement une clientèle considérable.

Il devint lavocat favori des grands et des petits criminels qu'il arrachait au pénitencier et à lechafaud avec un bonheur presque constant. Il a figuré dans une quinzaine de procès pour meurtre et prononcé chaque fois des discours qui ont fait sensation.

Ces succès lui ouvraient naturellement la porte du parlement. Il entra à la Chambre locale en 1867 comme représentant du comté de Terrebonne.

Là comme ailleurs ses débuts furent brillants. Le discours quil prononça en proposant l'adresse en réponse au discours du trône, le plaça immédiatement au premier rang des orateurs de la Chambre. Mais son début fut peut-être son plus grand succès,

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il parla ensuite trop souvent et avec trop de négligence pour sa réputation. Comme je Tai remarqué, il faut à une chambre d'assemblée une éloquence plus sobre et plus sérieuse que celle qui plait à la masse.

Montréal, novembre 1874.

Depuis, Chapleau a été premier ministre à Québec, ministre à Ottawa, et il est maintenant lieutenant gouverneur de la province de Québec.

Il n*a cessé de marcher de succès en succès, de gravir les échelons de la vie.

Les orages ont éclaté sur sa tête, la tempête a souvent menacé de briser la nacelle qui le portait, mais il a triomphé de toutes les épreuves et est arrivé sain et sauf au port.

Soupçonné, accusé, écrasé parfois en apparence par le poids des reproches, il a fini par échapper au danger, par tout se faire

pardonner à force d'éloquence, et grâce à la sympathie des amis dévoués qui l'entourent.

En face de cette existence agitée et brillante comme un météore, on ne peut s empêcher de poser les questions suivantes :

A-t-elle été, cette existence, aussi utile que brillante, aussi féconde que retentissante ?

Chapleau a-t-il donné, à son pays la pleine mesure et tous les fruits de son talent ? Sa nationalité lui doit-elle autant que son parti ? Que restera-t-il de cette éloquence qui aura, pendant quarante ans, charmé les hommes de son temps et provoqué les acclamations sur son passage ?

Lamour de son parti, la passion du pouvoir et de la popularité n ont-ils pas eu trop d'empire sur ses actes et ses paroles ?

Il a puissament contribué par sa parole entrainante à faire accepter la confédération. Lorsque la jeunesse du parti conservateur

se divisa sur cette question en deux camps, il resta fidèle au parti au pouvoir, dénonça énergiquement ceux qui refusaient d'accepter le nouveau régime et alla à toutes les portes d'église, sur toutes les estrades proclamer que la confédération offrait à nos intérêts religieux et nationaux toutes les garanties, toute la protection désirable.

Ne croit-il pas que lui plus que tout autre il aurait dû prouver sa bonne foi et sa sincérité en faisant acte d'énergie et d'indépendance dans des circonstances où l'honneur et l'influence de sa nationalité étaient en jeu ?

Lorsque les Canadiens- Français, tous les hommes justes du monde entier imploraient la pitié du gouvernement en faveur d'un homme que la persécution avait conduit à la folie et à la révolte ; quand ses compatriotes, sans distinction de partis, le suppliaient de profiter de l'occasion pour rallier toute la province de Québec autour du

même drapeau, qu'est-ce qui la empêché déjouer un rôle si honorable pour lui et ses concitoyens ?

Il a dit, pour s^excuser. qu il n'aurait pas été suivi.

Il est vrai que l'indifférence du peuple et l'affaiblissement de l'esprit public sont bien de nature à décourager le dévouement, mais c'est par l'exemple qu'on retrempe l'énergie d'un peuple. Il ne suffit pas de lui parler de la gloire de ses pères, il faut lui donner des leçons de patriotisme qui frappent son esprit et touchent son cœur.

On pourrait lui faire, ainsi qu'à la plupart des hommes politiques de son temps, cette autre question :

Qu ont-ils fait pour enrayer la décadence des mœurs politiques ?

Quels exemples de désintéressement ontils donnés au peuple ? Est-ce en lui offrant ce qu'il désire, en flattant ses mauvais instincts, ses penchants condamnables, et

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en paraissant incapable de faire soi-même un sacrifice personnel, qu on peut le réformer et réveiller ce qu il y a de bon, de noble chez lui ?

Se fait-on une idée de l'effet qu'auraient produit la parole et l'exemple d'un Chapleau, lâchant son portefeuille, plutôt que d'apposer sa signature aux décrets de mort de l'influence française et catholique dans le Nord-Ouest ?

Il n'aurait peut-être pas sauvé Riel, la langue française et les écoles catholiques, mais cet acte d'énergie lui aurait gagné le

respect de ses adversaires et les sympathies de ses compatriotes ; il aurait réveillé la conscience publique endormie.

Il est vrai que vu la diversité des éléments et des intérêts de notre monde politique, tout repose sur un système de concessions mutuelles, mais il ne faut pas que les sacrifices soient toujours du même côté, il faut prendre garde d'habituer les adversaires

à croire que nous finirons toujours par céder.

Un peuple, dont les chefs baisent constamment les mains qui les frappent, et qui, lui-même, baisse la tête devant toutes les humiliations, ne peut espérer de faire respecter son nom, sa foi, sa langue et ses droits par les races énergiques et entreprenantes comme celles au milieu desquelles nous vivons.

Un peuple qu'on ne craint pas est un peuple condamné à l'insignifiance.

Ces dernières remarques s'appliquent à nos hommes politiques des deux partis.

Quant aux questions qui précèdent sur le rôle de M. Chapleau, je n'entreprendrai pas d'y répondre maintenant. J'ai été moimême trop mêlé aux événements politiques des trente dernières années, pour apprécier justement les actes d'un homme dont les talents et les qualités personnelles provoquent tant de sympathie.

D'ailleurs son rôle politique n'est peutêtre pas fini. Depuis qu'il est lieutenantgouverneur il n'est pas resté dans l'oisiveté, ses discours démontrent qu'il travaille, réfléchit et se perfectionne à tous les points de vue.

Il a 54 ans, il a passé la période des passions, doublé le cap des tempêtes, il est à l'âge où l'homme de talent rendu à l'apogée de son développement intellectuel doit travailler à laisser autre chose que le souvenir de succès oratoires plus ou moins éphémères.

Il est vrai que ses principaux discours recueillis dans un volume donneront aux générations futures une idée de son éloquence, et il faut admettre qu'il a attaché son nom à des projets de colonisation et de chemins de fer dont les résultats seront considérables.

Mais ce n'est pas assez pour lui.

On a le droit de demander beaucoup à ceux qui ont beaucoup reçu.

Or, qui parmi les Canadiens- Français a reçu autant que Chapleau les dons de la nature, les faveurs de la providence ?

MÉDÉRIC LANCTOT.

Dans le mois de novembre 1838, Hypolite Lanctot, notaire de Saint-Rémi, Tun des plus ardents patriotes de cette époque, était arrêté pour avoir pris part à l'insurrection . Le huit décembre suivant, sa femme, qui s'était transportée à Montréal pour être plus près de lui, mettait au monde un fils qu'on baptisa sous le nom de Médéric.

Quelque temps après, le père était déporté en Australie, où il subissait un long et cruel exil. Madame Lanctot, restée seule et presque sans ressources, trouva dans l'amour maternel la force dont elle avait besoin

pour élever ses enfants, et s'attacha d'une

manière spéciale à celui qui venait de naître dans des circonstances si émouvantes.

La naissance de cet enfant, à la porte, en quelque sorte, de la prison où son père attendait l'issue d'un procès qui allait peutêtre le conduire à Téchafaud, excita la sympathie publique et donna lieu à toute espèce de conjectures. Il semblait que le nouveauné devait nécessairement porter l'empreinte de cette époque tourmentée, avoir dans le sang et le caractère quelque chose des ardeurs et des violences de ces temps néfastes et glorieux.

On s'aperçut bientôt, en effet, que ce n'était pas un enfant ordinaire; on était surpris de voir dans ce petit garçon à la tête blonde, à la peau fine, aux traits et aux membres délicats, qui ressemblait à une petite fille, tant de volonté, de pétulance et de hardiesse. '* C'est un petit diable," disaient les gens. Sa mère, qui l'adorait, souriait, ne voyant que le bon

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côté de cette riche nature qui se dilatait avec tant de force et s^épanouissait comme une gerbe de feu.

A neuf ans, il entrait au collège de Saint- Hyacinthe, et se faisait bientôt remarquer ; personne n'apprenait plus vite, mais aucun élève aussi n était plus dissipé, plus insoumis ; il était de tous les complots, de toutes les révoltes contre lautorité, de toutes les équipées. Il poussa les choses jusqu a mettre le feu au collège. C'était un peu fort, il reçut ordre de faire son paquet.

Il s'en alla, et entra, en qualité de commis, chez M. Cuvillier,de Montréal. Une grande discussion s'étant, un jour, élevée dans le bureau, M. Cuvillier remarqua la vivacité et la force d'esprit de son commis, et ne put s'empêcher de lui dire qu'il n'était pas à sa place, qu'il devait se faire avocat.

Lanctot saisit la balle au bond ; mais sur l'avis de M. Doutre, qui avait déjà remarqué quelques-unes des compositions du

jeune Médéric, il prit la rédaction du Courrier de St-Hyacinthey qui était alors lun des organes du parti libéral. Pendant deux ans, il fit la polémique dans ce journal avec une vigueur et une habileté qui le firent considérer comme une étoile naissante du parti libéral.

En 1858, il allait à Montréal étudier le droit sous MM. Doutre et Daoust, et se signalait bientôt à l'attention publique, en jetant des pierres dans les vitres du cabinet de lecture paroissial, fondé en opposition à L'Institut Canadien. A peu près dans le même temps, il succédait à M. Dessaulles comme rédacteur du Pays. Il n'avait pas vingt ans, et on l'appelait à remplacer le journaliste le plus redoutable que le Canada ait probablement produit. Lanctot se jeta, tête baissée, dans la lutte, fit quelquefois des avancés et des expositions de principes qui, aujourd'hui, soulèveraient des tempêtes formidables, mais montra gêné-

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ralement assez de modération. II parut en même temps sur les hustîngs et prouva qu il avait en lui non-seulement 1 etofîfe d un écrivain, mais encore celle d*un orateur.

En 1860, il se faisait recevoir avocat et quittait, peu de temps après, la rédaction du Pays pour se consacrer exclusivement à sa profession. Son amour du travail, son activité, son esprit perspicace, fertile en expédients, et sa parole vigoureuse et argumentative, lui firent en peu de temps une belle clientèle. II est malheureux qu'il ne se soit pas consacré exclusivement au barreau, au moins pendant plusieurs années ; il y aurait trouvé la fortune et la renommée qu'il convoitait, et ce joug salutaire des lois dont son esprit aventureux avait tant besoin. Mais tous les freins, toutes les contraintes répugnaient à ce caractère fougueux, à cet esprit indomptable.

Après un voyage en Europe, quil fit pour refaire sa santé sérieusement affectée,

il voulut avoir un journal à lui, et fonda la Presse. Il était heureux ; journaliste et avocat, il avait de quoi satisfaire son activité intellectuelle, son besoin d'agitation ; il plaidait et il écrivait sans cesse, interrompant souvent un article de journal pour aller à la cour continuer une enquête ou une plaidoirie. Pour conserver sa clientèle à laquelle il enlevait une trop grande partie de son temps, il forma une société avec M. Laurier.

En 1864, Sir John A. Macdonald et Sir Georges-Etienne Cartier, ne pouvant plus se maintenir au pouvoir, s'allièrent aux chefs anglais du parti libéral pour faire la Confédération. Ce coup-d'état surprit le pays et jeta l'inquiétude dans le Bas-Canada; il y eut un moment où le parti conservateur menaça de se diviser : la Minerve elle même hésita. Lanctot crut que l'occasion était bonne pour frapper un grand coup ; il se fit habilement l'écho des craintes et des

MÉDÉRIC LANCTOT

mécontentements que soulevait le projet ministériel, arbora le drapeau de l'union et invita la jeunesse canadienne, dans ses écrits enflammés, à s'y rallier pour combattre le danger qui menaçait la patrie.

La jeunesse conservatrice s'assembla pour délibérer siir la situation ; la discussion fut vive parfois, mais la majorité ne voulut pas se séparer de ses chefs ; les autres s'unirent à Lanctot et à quelques-uns de ses amis libéraux pour fonder X Union Nationale, qui eut pour rédacteurs : MM, Lanctot, L.

Labelle, H.-F. Rainville (le juge), L.-A.

Jette, D. Girouard, L.-O. David, J.-X, Perreault, J.-M. Loranger, Chs de Lorimier, Audet, Loiigpré et Letendre.

Le programme de ces jeunes gens, unis par un sentiment patriotique, était de combattre, par la plume et la parole, le changement de constitution proposé, de démontrer que ce régime politique, suggéré par Lord Durham pour anglifier le Bas-Canada, fini-

rait par nous mettre à la merci d'une majorité antipathique à nos droits religieux et nationaux. Ils dénoncèrent surtout l'intention qu'avait le gouvernement de changer la constitution sans consulter le pays, convoquèrent des assemblées publiques et firent signer des pétitions demandant l'appel au peuple.

Lanctot déploya dans cette croisade une énergie, une activité, un esprit d'organisation et un talent d'écrivain et d'orateur qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Ses collaborateurs le croyaient sincère, et il l'était autant qu'il pouvait l'être ; nous l'étions nous-même : nous avions la conviction intime que le droit de veto et le pouvoir accordé aux provinces anglaises d'augmenter leur représentation proportionnellement à leur population, pendant que le Bas-Canada était condamné à garder toujours le même nombre de députés, nous mettraient sous la dépendance d'une majo-

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rite qui irait toujours grossissant, et que tôt ou tard il surgirait des conflits où nous serions écrasés. Nous pensions et nous disions que la Confédération était une œuvre prématurée; que nous n'étions pas assez riches pour acheter les territoires qu'on nous offrait et construire les chemins de fer qu on nous demandait ; qu'avant de tant nous allonger aux deux extrémités, nous devions nous renforcir au centre.

Aux événements de dire jusqu'à quel point nous avions raison.

Dans tous les cas, nos peines furent perdues, notre croisade ne servit à rien, nous ne pûmes pas même obtenir l'appel au peuble ; la Confédération fut votée par une grande majorité.

Lanctot n'eut plus dès lors qu'une pensée, un but, celui de se présenter aux prochaines élections générales de 1867, dans la division est de Montréal. Il commença par se faire élire au Conseil-de-Ville, et, dans l'hiver

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de 1867, il entreprit, au sein des classes ouvrières, un travail d'organisation gîgantescjue. Dans le printemps, il avait sous la main la plus puissante association qu on eût encore vue dans le pays ; chaque corps de métier avait son organisation spéciale, son bureau de direction et ses officiers, et se reliait à une administration centrale.

On ne peut se faire une idée de ce qu'il fallut d'énergie et d'habileté à Lanctot pour obtenir ce résultat ; tous les soirs, pendant trois ou quatre mois, il tint des assemblées dans toutes les parties de la ville, faisant chaque fois trois ou quatre discours.

Un soir, dans le mois de juin, une immense procession aux flambeaux parcourait les rues de Montréal ; le coup d'œil était magnifique, tout le monde était sur la rue ou dans les fenêtres. En tête de la procession brillait un soleil dont les rayons illuminaient le portrait du héros du jour.

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puis venait Lanctot lui-même dans un carrosse tiré par quatre chevaux et suivi de plusieurs milliers d'ouvriers portant des insignes, des inscriptions de toutes sortes, et criant : '* Vive Lanctot ! "

Jamais on n avait vu pareil triomphe.

Si les élections avaient eu lieu quelques jours après, Lanctot aurait été élu par i,ooo à 1,200 voix de majorité. Mais toute sa vie, faute de tact et de modération, il perdit en un instant le fruit de ses luttes et de ses travaux ; il était à peine au capitole, qu'il avait un pied sur la roche tarpéienne.

Pour achever d'enlever le peuple, il s'était mis dans la tête d'établir des magasins à bon marché, où tous les membres de l'association, pouvaient se procurer au prix coûtant le thé, le sucre, le riz, tous les objets de consommation domestique. C'était absurde ; il aurait fallu des capitaux énormes pour soutenir une pareille entreprise, et il

n avait pas un sou ; lorsque les élections arrivèrent, les magasins à bon marché étaient fermés.

Ce n'est pas tout ; comme il lui fallait de Targent pour mettre à exécution tous ses plans gigantesques, il résolut de faire fortune : il acheta des carrières et des mines de toutes sortes, et, comme il ne doutait de rien, il crut réellement que sa fortune était faite. Mais ayant refusé, dans un moment d'impatience ridicule, de donner à un nommé Sinotte une misérable somme de $150.00, Sinotte exaspéré vendit aux conservateurs des lettres compromettantes qui lui firent perdre le contrat qu'il avait obtenu de la corporation et lui enlevèrent au moins deux cents votes.

Voici le bouquet. Se promenant, un jour, autour de la montagne avec un ami, celui-ci remarqua sur le bord du chemin des rochers dont la vue le frappa. Il descendit de voiture et s'écria : '' Lanctot il y a ici une mine

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de fer, v^nez voir." Lanctot s'élança de la voiture, examina les rochers que son ami lui montrait, et fut convaincu que c'était bien vrai.

Nos deux amis, enthousiasmés, poussèrent leurs explorations plus loin, chargèrent leur voiture de cailloux et s'en retournèrent chez eux avec la certitude que la montagne de Montréal était pleine de fer.

Quels rêves Lanctot fit cette nuit-là !

Ce n'est pas seulement du fer qu'il vit dans ces rêves, mais de l'or, de l'or en quantité infinie. Son ami, qui était chimiste, analysa les cailloux qu'ils avaient emportés et constata bel et bien la présence du fer. Deux jours après, Lanctot était aux Etats-Unis, en conférence avec de grands capitalistes ; un chimiste était envoyé à Montréal pour visiter les lieux, un rapport favorable était fait, Lanctot achetait la moitié de la montagne de Montréal, et en vendait une partie à un Américain de New York.

Lanctot avait été mystérieux jusque-là, il ne parlait que par monosyllables ; il ne marchait plus, il volait; ses voyages aux Etats-Unis, ses visites à la montagne, le soir, la nuit même, piquèrent la curiosité de ses amis ; on lui demandait s'il avait trouvé la pierre philosophale : " Mieux que cela," répondait-il d'un air triomphant. Enfin, il éclata; un jour, on lut dans \ Union Nationale q^\^ M. Lanctot aurait besoin bientôt de 500 à 600 ouvriers pour travailler dans les mines de fer que la montagne de Montréal recelait. Un grand nombre le crurent et préparèrent leurs piques et leurs pelles, les autres hochèrent la tête et crurent que les mines de fer de la montagne ne tourneraient pas mieux que les carrières et les magasins à bon marché.

Tout cela se passait dans les huit jours qui précédèrent la votation ; jusqu'au dernier moment, l'opinion du peuple avait paru favorable à Lanctot ; le jour de la nomination.

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les deux partis en étaient venus aux mains et les partisans de Lanctot étaient restés maîtres du terrain; toutes les assemblées qui avaient eu lieu avaient été chaque fois des ovations pour le candidat des ouvriers.

Mais M. Cartier avait, en reculant le plus possible rélection, prévu ce qui arriverait.

Malgré tout, Lanctot aurait peut-être été élu si, dans son exaltation, il n avait pas promis à ses comités tout l'argent dont ils auraient besoin. Plusieurs de ces comités passèrent une partie de la première journée de rélection à attendre vainement l'argent promis. Le deuxième jour, quand Lanctot eut annoncé qu'il n'avait pas un sou, les ouvriers se mirent à l'œuvre avec un tel dévouement, qu'ils réduisirent la majorité de M. Cartier à 230 voix.

Lanctot ne vit pas sans émotion s'évanouir les rêves de gloire et de fortune qui le berçaient depuis des mois. 11 parut vouloir tenir tête à la mauvaise fortune,

changea le nom de \ Union Nationale en celui de \ Indépendaïue, et se mit à prêcher en faveur de la rupture du lien colonial.

Mais ses paroles ne trouvèrent plus parmi le public l'écho qu elles avaient autrefois ; il eut beau se tourner sur tous les sens, il ne put reprendre sa popularité et surtout faire face à ses affaires. 11 était ruiné.

Au lieu de se remettre tranquillement à la pratique de sa profession et d'attendre les événements, il partit pour les Etats-Unis, parcourut les divers groupes Canadiens français, semant partout des journaux qui ne vivaient guère que l'espace d'un matin.

A bout de ressources, ne sachant plus de quel côté tourner la tête, il eut la mauvaise pensée, dans un moment de désespoir et de révolte, de changer de religion et de fonder, avec l'or protestant, un journal destiné à combattre le catholicisme.

Il pensa que c'était le moyen de faire son chemin dans la grande république ; il fit

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des rêves encore, s imagina qu'il avait enfin frappé la bonne veine. Mais il y en a bien d'autres aux Etats-Unis qui cherchent et exploitent les veines de la popularité. Au bout de quelques mois, la caisse du journal était vide, le prosélytisme religieux ne payait pas.

Cette fois, il reprit la route du Canada et se remit à pratiquer sa profession en société avec un de ses frères. C'était absurde, mais il aurait pu vivre peut-être si, au lieu de chercher à faire oublier ses écarts, il ne s'était pas mis sottement dans la tête qu'il pouvait encore paraître en public devant une population catholique comme la nôtre et même briguer ses suffrages.

C'est pourtant ce qu'il fit. Il se présenta en 1871 contre l'échevin David; il eut trois ou quatre cents voix. L'année suivante, en 1872, que vit-on ? . . . Lanctot soutenir l'homme qu'il avait dénoncé toute sa vie comme l'ennemi de son pays. Sir George-

Etienne Cartier. 11 choisissait mal son temps ; le peuple -supportait en masse M. Jette, qui était élu par 1,300 de majorité.

Ce pauvre Lanctot n'était plus qu'une feuille morte à la merci de tous les vents.

Il céda enfin au sentiment de réprobation qui récrasait, comprit la folie de sa conduite et rentra dans le giron de l'église. Mais il avait perdu la confiance publique, il ne pouvait plus la reprendre.

En 1875, il était obligé de repartir pour les Etats-Unis, suivi de sa femme et de ses enfants. Cette fois, il eut presque de la misère, et sa famille souffrit.

En 1875, il revenait au Canada comme agent d'une machine admirable qu'un Canadien des Etats-Unis, M. Lefebvre, avait inventée pour prévenir les accidents sur les chemins de fer. Etant allé à Ottawa, il vit M. Lusignan et lui fit connaître sa situation ; M. Lusignan toujours prêt à rendre

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service à quelqu'un, même à son détriment, lui conseilla de prendre la rédaction du Courrier d'Outaouais y à raison de $15 par semaine. Lanctot accepta, et quelques mois après, grâce aux efforts de M. Lusignan et à la protection de M. le Dr St. Jean, il était nommé rapporteur ou sténographe de la chambre à raison de $45 par semaine.

Il se plaisait à dire, dans ce temps-là, à ses amis, qu il savait bien qu il finirait par entrer dans la Chambre.

Après la session, il achetait le Courrier cTOutaouaisy le transportait à Hull, entreprenait une guerre à mort contre certains employés et membres du conseil municipal de cette ville, et devenait l'homme le plus populaire de Hull. Encore une fois, il avait frappé la veine populaire ; on ne jurait que par Lanctot ; il faisait mettre à la porte les conseillers et employés municipaux, les remplaçait par des hommes qui lui étaient dévoués ; était nommé avocat

de la corporation, et imposait en toutes choses ses volontés. Malheureusement, là comme ailleurs, il perdit tout en abusant de son influence, en montrant au peuple que l'ambition personnelle plus que l'intérêt public le faisait agir ; il persécuta tellement ceux qu'il avait renversés, qu'il en fit des victimes et tourna contre lui le sentiment public. Bientôt, il fut abandonné par ses plus chauds partisans ; ses adversaires revinrent au pouvoir, le destituèrent comme avocat de la corporation, et il perdit même la plus grande partie de sa clientèle.

La santé lui manquait en même temps ; le feu qui le dévorait avait fini par le consumer ; la machine était usée.

Le printemps dernier, il se rendit, avec sa femme, sur une terre qu'il avait achetée dans les montagnes, à dix lieues de Hull, dans le but de refaire sa santé II avait loué sa maison, à Hull, à son ami M. Lusignan ; il était là depuis trois semaines, lorsque

MÉDÊRIG LANGTOT

tout-à-coup son état empira gravement ; il voulut se rendre chez lui et partit, accompagné du père de M. Lusig-nan ; plusieurs fois il fut obligé de descendre de voiture pour se reposer, pour ne pas mourir en chemin. Il arriva chez lui, à huit heures du soir, se coucha et se réveilla vers deux heures avec le râle de la mort ; il appela sa femme, lui demanda de préparer quelques médicaments, et expira pendant qu'elle lui parlait. Il fut transporté à Montréal, où il fut inhumé sans bruit au milieu de l'indifférence générale.

Quelle étrange destinée ! Quelle existence tourmentée ! Quels efforts gigantesques, et quels tristes résultats !

Il est mort à 39 ans, et, cependant, il en avait vécu au moins soixante ; il avait déployé plus de talent, plus d'énergie et d'activité que beaucoup de grands hommes qui ont fondé des empires, Il n'est pas nécessaire de l'avoir connu, il suffît de

savoir ce qu'il a fait pour être convaincu que Lanctot avait de grandes qualités, des aptitudes remarquables, une intelligence des plus vigoureuses et des plus brillantes, un esprit ingénieux, fort et souple, un caractère de fer et d acier, capable d'entreprendre et de mettre à exécution les entreprises les plus difficiles et les plus dangereuses.

Avocat distingué, journaliste redoutable, orateur politique de premier ordre, il semblait posséder tous les talents. A un esprit capable de sonder les questions les plus abstraites du droit, il joignait une imagination qui s élevait sur les sommets les plus élevés du monde intellectuel. Il était terrible dans la polémique ; maniait le sarcasme sans peur et sans pitié, mettait tant d'enthousiasme, de colère et d'indignation dans son style, qu'on aurait cru qu'il écrivait avait un fer rougi au feu.

Violent, implacable dans ses écrits, il montrait dans ses discours une modération

MÉDÉRIC LANGTOT G3

qui étonnait tout le monde ; ce n'était plus le même ; il parlait avec une grande véhémence, mais dans un langage généralement poli et modéré.

Il a été certainement l'un des orateurs politiques les plus remarquables de son temps ; il n avait pas la chaleur, l'influence magnétique de Chapleau, le genre imposant de Morin, l'éloquence raffinée de Laurier, ni la parole pénétrante et la répartie redoutable de Mercier, mais il était de taille à lutter avec ces orateurs distingués sur les hustings, et il savait mieux qu'eux frapper l'esprit d'une population de ville, peut-être parce qu'il était plus démagogue. Son langage était correct, sa phrase longue, mais généralement bien faite, sa voix forte et sympathique, son débit un peu monotone et trop solennel parfois pour le husting, mais énergique et animé. Il avait bien la colère, Tindignation, mais il manquait d'émotion, de véritable émotion ; il était

incapable de pleurer et de faire pleurer un auditoire.

Il n'était ni grand, ni gros, comme se l'imaginaient tous ceux qui le jugeaient de loin par le bruit qu'il faisait ; il était petit, grêle, mais il avait une belle tête blonde, un front haut, droit, artistique, le regard expressif, une jolie figure blanche qu'encadraient admirablement une chevelure abondante et bouclée, une barbe épaisse et ondulée. Il se plaisait à rappeler qu'un phrénologiste lui avait dit qu'il avait du lion dans le haut de la figure.

Au moral, il offrait de singuliers contrastes à l'œil de l'observateur, un mélange de qualités et de défauts, de diamants et de scories, de bonnes et de mauvaises herbes, véritable kaléidoscope où tout changeait de forme et de couleur dans un clin-d'œil. Sobre, moral, laborieux, aimant, généreux, charitable, patriote, religieux même à ses heures, il était aussi parfois, rude, violent, intraitable, injuste

MÉDÉmC LANCTOT

dans ses emportements et ses vengeances, extrême en tout. Mais son grand défaut, la cause de tous ses écarts de jugement, la source de toutes les erreurs qui ont marqué sa vie, c'était son ambition, cette fièvre de pouvoir, de fortune et de popularité qui obscurcissait son intelligence, émoussait son sens moral, faussait sa conscience, et lui faisait croire tout ce qu'il avait intérêt à croire. Il avait fini par identifier tellement l'idée qu'il voulait faire triompher avec son intérêt personnel, à ses projets d'avenir et d'avancement, qu'il ne pouvait les séparer ; élevait à hauteur d'un principe certain ce qui n'était bien souvent au fond qu'un rêve de son ambition, et prenait pour une conviction arrêtée ce qui n'était que l'exaltation de son amour-propre.

On s'expliquait, en voyant Lanctot, comment certains hommes peuvent, en temps de révolution, sous l'empire de convictions passagères et d'une exaltation d'esprit et

de caractère dangereuse, commettre tant d*excès.

Lanctot était né agitateur ; s'il eût vécu en France en 1793, il eût rivalisé avec Camille Desmoulins en fait de fougue révolutionnaire ; si, au lieu de naître, il eût été homme fait en 1837 et 38, sa nature révolutionnaire autant que le patriotisme en aurait fait un héros; il serait monté sur l'échafaud, en criant, comme Hindelang :

♦' Vive la liberté ! "

11 était déplacé à une époque tranquille comme celle où il a vécu, dans une société aussi paisible, où il faut, avant tout, savoir régler ses pensées et ses sentiments. C'était un astre égaré dans les espaces, un ballon courant dans les nuages sans lest, où, si Ton veut, une machine à vapeur sans soupape.

SIMÉON MORIN

Météore brillant dont le passage rapide à travers le firmament a ébloui un instant tous les regards ; étoile d'un matin qui n a pas eu de lendemain ; plante exotique qui n'a voulu, il semble, étaler ses charmes, un moment, que pour se faire regretter.

Sous la tombe obscure qui, dans un humble village de campagne, couvre les restes de Siméon Morin, que de promesses, d'espérances et de rêves ensevelis ! C'est bien là, sur cette tombe, qu'on devrait mettre une colonne tronquée, une corne d'abondance renversée, tout ce qui peut donner l'idée d'une existence brisée.

La nature avait tout fait pour lui ; elle lui avait donné tout ce qui séduit et entraîne les hommes, la beauté intellectuelle et physique, les dons du corps et de l'esprit.

A répoque où nous le représentons, un embonpoint un peu précoce et forcé corrigeait ce qu il y avait de trop jeune, de trop efféminé dans sa figure ; la taille et les formes vigoureuses de l'homme avec ces traits et ce teint d'enfant ou de jeune fille produisaient un bon effet. On aimait à voir tant de talent et de vigueur joints à tant de jeunesse et de fraîcheur. On* était prévenu en sa faveur avant de l'avoir entendu ; et quand on l'entendait donc ! Il fallait voir l'enthousiasme de la foule.

On venait de dix et vingt lieues à la ronde aux assemblées où il devait prendre la parole, et on trouvait que personne ne lui était supérieur. Pourtant, les orateurs ne manquaient pas à cette époque : c'étaient

SIMÉON MORIN

Papin, Loranger, Laberge, Fiché, les Dorion, Laflamme, Labrèche-Viger, et combien d'autres ?

Morin n'avait pas la culture littéraire de Laberge, l'esprit fin de Loranger, le souffle puissant de Papin, mais ii était plus complet, plus entraînant et plus frappant, 11 avait de la hauteur dans les idées et de la vigueur dans l'expression, de la chaleur et de la noblesse dans le geste, dans la physionomie, dans la déclamation. Rien de vulgaire, de populacier chez lui, on se sentait, en le voyant, en face d'un homme supérieur, auquel l'esprit de parti pouvait faire commettre des fautes, mais point de bassesses. Il avait l'air et le ton des orateurs de bonne race, le coup d'aile des oiseaux de haute volée.

Les luttes de partis commençaient alors à devenir trop personnelles, trop violentes ; on faisait un abus coupable de la religion et de l'argent, mais II y avait place encore pour

les esprits et les caractères élevés. Les hommes de talent de la Pléiade rouge, développant les germes de libéralisme qui existaient dans presque tous les esprits instruits de notre pays, avaient fait éclore des idées avancées dont la discussion donnait de l'essor au talent.

Morin compléta la ruine de ces idées, la déroute de cette école politique, dont le parti libéral d'aujourd'hui, devenu très conservateur, expie encore les fautes et les exagérations. Il s'attaqua au représentant le plus populaire de cette école, à celui qu'on appelait alors Danton ou le gros canon de la démocratie, au géant Papin, et se présenta contre lui dans le comté de l'Assomption.

La lutte fut terrible.

Morin n'avait alors que vingt-trois ans, et il avait l'air d'un enfant. C'était la lutte de David contre Goliath. Le géant fut élu par

1 quelques voix seulement, mais jamais vaincu ne sortit plus populaire d'une défaite.

Deux ans après, en 1856, Morin était élu par acclamation dans le comté de Terrebonne. 11 soutint devant la chambre la réputation d'orateur qu'il s'était faite sur les hustings. Les journaux anglais l'appelèrent the rising star, l'étoile naissante du nord. Du premier coup, il prît le ton de l'éloquence parlementaire et conquit sa place parmi les premiers orateurs de la Chambre. Doué d'imagination, de jugement et d'un grand sens politique, connaissant comme par intuition le droit constitutionnel, ses discours remplis de raisonnements frappants et concis, prononcés danâ un langage choisi, d'une voix un peu claire, mais sonore et agréable, faisaient autant d'impression sur la Chambre que sur le peuple.

C'était la même chose au barreau, à la cour criminelle surtout, où il plaida des causes qui eurent du retentissement.

Qui ne se rappelle le procès du jeune Parent^ accusé d'avoir tué un vieux du nom de Simpson ? Lafontaine et Aylwin sur le banc ! Johnson, représentant la couronne! Loranger et Morin, plaidant pour Taccusé ! . . .

La cour criminelle n'a pas eii de plus beaux jours. Morin fut magnifique. Il nous semble encore entendre cette voix vibrante, émue, cette parole tantôt véhémente, tantôt sarcastique ou suppliante.

Le juge Lafontaine s essuyait les yeux; la plupart des jurés pleuraient ; Parent fut acquitté. Dans la cause de Vincelette et Gabouri, à laquelle s'attachait un intérêt poli-

tique, il eut des mouvements magnifiques, des mots terribles. Parlant d'une femme qui s'était évanouie en rendant un témoignage suspect, il prononça les paroles suivantes :

'' Vous l'avez entendue, vous l'avez vue, " pâle d'abord, froide comme le marbre.

SIMÉON MORIN 73

I " puis haletante, agitée, bouleversée par le " remord, et suant le parjure que sabotiche '■ ne pouvait plus proférer."

La politique l'arracha malheureusement à la profession pour le jeter dans cette vie, d'émotions, d'enivrements et de déboires où les naufrages sont sï nombreux et lamentables. Devenu ministre, à l'âge de vingthuit ans, entouré d'amis et d'admirateurs, il lui manqua, pour continuer à s'illustrer et à honorer son pays, les habitudes de tempérance, de travail et l'amour du devoir qu'il avait perdus dans le brouhaha politique. II montra qu'il avait plus de talent que de caractère ; ses meilleurs amis furent consternés, le peuple désappointé. Battu en 1861 et en 1S63, ii accepta la place de secrétaire de la codification, et en 1873, il fut nommé protonotaire de Joliette.

C'était un ensevelissement peu digne d'un homme fait pour être un chef de parti,

et qui, probablement, aurait remplacé Sir G.-E. Cartier.

On a dit que Cartier n'a pas cherché à se préparer des successeurs ou des héritiers politiques, et qu'il n*a pas fait pour Morin tout ce qu il aurait pu. On aime tant à justifier de quelque manière les fautes et les chutes de ceux quon aime, qu'on en accuse souvent injustement les autres. Il n'y a pas d'excuse acceptable pour celui qui, pouvant servir, illustrer même son pays, son nom et sa famille, refuse de vivre et de travailler. Ceux-là ne sont pas de véritables grands hommes qui, parcourant un chemin semé de fleurs, s'arrêtent et se découragent aux premières épines qu'ils trouvent.

M. Morin était né à Lavaltrie, de Joseph Morin, cultivateur, et de Félicité Pelletier, le 20 janvier 1831. Il était, par sa mère, petit neveu de Solomon Juneau, le célèbre fondateur de Milwaukee, et cousin de Joseph Papin par la lignée des Pelletier Tout

SIMËON MORIN

jeune, il donna des preuves de la plus vive intelligence. Il entra au collège de l'Assomptiun à l'âge de neuf ans, et en sortît, ses études faites, à l'âge de dix- sept ans.

C'est là, au collège, qu'il commença à faire sa réputation d'orateur. Dans le discours et la composition, il n'avait pas d'égal ; ses succès, dans les pièces où il jouait les principaux rôles, enthousiasmaient les élèves et leurs parents. "C'est pour faire un grand orateur, ce petit Morin " disaient tons ceux qui l'avaient entendu.

Il vint étudier le droit à Montréal et entra dans le bureau de MM. Cherrier et Dorion, Reçu avocat, il forma une société avec l'hon. Gédéon Ouimet et M. Wilfrid Marchand, de la cour d'appel. Mais, comme nous l'avons dit, c'est à la politique surtout qu'il donna son temps et consacra ses brillantes facultés.

La politique ! . . . quelle sirène dangereuse à un âge oià l'amour de la gloire, les

applaudissements et les fanfares de la renommée exercent tant d'empire sur Tâme !

Les succès quelle offre au jeune homme de talent sont si faciles, si rapides et si retentissants, comparés à ceux d'une profession •qui demande des années d'un travail pénible -et souvent ingrat ! Arriver au pas de course au milieu des applaudissements de tout un peuple et des fumées de la gloire, «st si agréable ! On n'est pas encore rendu, dans notre pays comme ailleurs, à la conclu • sion qu'il vaut mieux aller moins vite et plus sûrement ; que le temps, l'étude et l'expérience sont les éléments nécessaires des réputations durables et des existences vraiment utiles.

Morin fit ce que les hommes de talent, <jui ont de l'ambition, ont toujours fait et font encore dans notre pays ; il s'occupa de journalisme et de politique, mit sa plume et sa parole au service de son parti. L'un des fondateurs et rédacteurs de la Patrie, il

SIMÉON MORIN

écrivit dans ce journal distingué des articles qui furent fort appréciés. Les fondateurs de la Patrie s'aperçurent, comme bien d'autres avant et après eux, que, faute de grandes fortunes, il n'y a pas de place, dans notre monde politique, pour des journaux ou des hommes de parti indépendants ; que le seul moyen de réussir et d'être utile est d'emboiter le pas derrière ses chefs, tout en cherchant à les contrôler et à leur faire adopter les mesures qu'on croit utiles au pays. Tout passe dans le parti conservateur.

excepté la Minerve, qui reste toujours comme le symbole et Tincarnationdes idées de son parti.

Morin dont la parole était partout recherchée, prit part aux luttes émouvantes qui finirent par la division de l'Institut Canadien et la fondation d'une institution qui n'a pas fait le bien qu'aurait produit l'autre, si, au lieu de l'abandonner, on avait persisté à y rester pour la réformer.

Je ne parle que de la jeunesse de Morin pour la bonne raison qu'il n'y a rien à dire de Morin devenu homme. Après trente ans, cette étoile brillante, sur laquelle tout le pays avait les yeux fixés, commence à s'éteindre, à s'éclipser et finit par disparaître au milieu de l'indifférence générale — éclipse fatale qui a privé le pays d'une de ses plus vives lumières, fin prématurée d'une existence qui aurait pu être si glorieuse pour la patrie.

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