‹ Mes contemporains [microforme]Chapitre 10 sur 34 · ADOLPHE CHAPLEAU · texte numérisé non relu

ADOLPHE CHAPLEAU

Moins grand, moins maigre et aussi pâle que Laurier ; d'épais cheveux noirs flottent sur ses épaules, il a le front droit et haut des penseurs, le nez vigoureux des hommes passionnés ou ambitieux, des yeux de couleur indécise et au regard chatoyant, une bouche éloquente — ce n'est pas étonnant. — mais dont les lèvres molles indiquent la mobilité du caractère, une physionomie toute imprégnée d'intelligence, des manières élégantes et agréables, un extérieur qui pique la curiosité, assez calme et froid en apparence ; une organisation cependant toute de nerfs et de muscles, où le sang brûle les vaisseaux qui le contiennent . . .

11 est facile de se convaincre en voyant Chapleau que ce n'est pas un homme ordinaire. Cest un de ces visage pâles dont César conseillait de se défier, parce qu ils sont capables de tout, en bien et en mal.

M. Chapleau a en effet une intelligence hors ligne, les facultés les plus variées et les plus précieuses, un esprit aussi capable de résoudre les problèmes les plus difficiles de lalgèbre que d apprécier la délicatesse d'un sonnet ou d'un vaudeville.

Personne ne possède plus que lui le don de l'éloquence, ce talent précieux qui consiste à agir sur ses semblables au moyen de la parole.

Trois choses constituent l'orateur : la puissance de penser, la puissance de sentir et la facilité de traduire au dehors par la parole ses idées et ses sentiments.

M. Chapleau est doué à un degré considérable de ces trois facultés. La pensée chez lui est souvent profonde, vive et colo-

ADOLPHE CHAPLBAU 25

rée par une brillante imagination, elle prend toutes les formes, toutes les couleurs, brille comme un éclair, bondit comme Teau d'une cataracte, ou étincelle comme une chaîne de diamants. Son imagination lui fournit constamment une foule d*ima^es, de comparaisons et de métaphores qui donnent de Téclat à ses discours. 11 excelle dans l'apostrophe et la répartie, manie le sarcasme avec beaucoup d'habileté, et abonde en saillies et en bons mots qui font sa fortune devant les masses.

Son organisation physique se prête admirablement aux opérations de l'esprit ; une sensibilité nerveuse étonnante tient constamment son esprit en activité et dans l'excitation. On dirait une machine à vapeur toujours chauffée à blanc, une batterie électrique dont le courant ne cesse jamais. On croit, en l'entendant parler, au système de Bacon qui dit que les idées viennent des sens. C'est à cette sensibilité nerveuse que

M. Chapleau doit en grande partie ces élans passionnés, ces mouvements emportés qui enlèvent un auditoire, qui le font ressembler à une sy bille. C'est elle qui le monte comme une orgue de Barbarie et le fait parler avec autant d'émotion du vol d un mouton que de la mort d'un homme. M. Chapleau a une facilité étonnante de s'assimiler les idées des autres; un mot suffit pour lui faire improviser un discours d'une heure.

Ajoutons que M. Chapleau a de la pose, du geste et une voix mélodieuse que l'on prend plaisir à écouter, même quand on ne partage pas ses opinions.

M. Chapleau est un véritable tribun, un orateur populaire remarquable. Il a tout ce qu'il faut pour fasciner une foule, la faire rire ou pleurer, pousser des cris de joie ou de fureur. 11 a ce feu, cette vigueur et cette émotion réelle ou feinte, ces phrases pompeuses et ces aperçus pittoresques et hardis qui frappent et séduisent l'esprit.

ADOLPHE GHAPLBAU 27

Cest un charmeur, un magnétiseur, un acteur superbe.

Comme lor et le diamant, le talent quel qu'il soit a besoin d être poli et façonné pour briller dans tout son éclat. C est une des conséquences de cette inexorable loi du travail à laquelle personne ne peut se soustraire, Thomme de talent moins que . tout autre. Voltaire a dit que le génie c'était le travail. Cest vrai en ce sens, que sans le travail, le génie n a pas plus de valeur que Tor qui reste enfoui dans les entrailles de la terre.

Non seulement Forateur doit perfectionner son talent par Tétude, mais il doit le respecter en ne cherchant ses inspirations qu aux sources les plus pures de la vérité et du bien. La parole doit toujours être l'expression d'un esprit possédé par l'amour de la vérité et le goût du beau. Rien de plus fatal à l'éloquence et de plus contraire à l'idéal qu'elle doit poursuivre que l'habitude

n MES CONTEMPORAINS

de parler pour parler, sans idées arrêtées et sans convictions, de soutenir le pour et le contre suivant l'occasion ou l'intérêt personnel.

Comme toutes les organisations nerveuses et artistiques, Chapleau est sensible aux applaudissements, à la louange et au plaisir; il recherche les fortes émotions, les distractions violentes. Il lui aurait fallu pour résister aux entraînements de sa nature et aux séductions d'un entourage trop sympathique, une énergie qu'il n'avait pas. Le «désir de remporter un triomphe oratoire, de soulever les applaudissements de la foule, lui a fait commettre bien des erreurs.

Il n'y a pas de doute que nos cours de police et notre politique ne sont pas de nature à élever le talent et à former le caractère. L'homme, dont le caractère n'est pas fortement trempé, y contracte facilement l'habitude de faire de la parole un métier comme un autre.

ADOLPHE GHAPLEAU 2^

Les grandes causes sont rares dans nos cours criminelles et les discussions politiques, au milieu d une population qui n'est pas instruite, dégénèrent trop souvent en querelles mesquines, en personnalités affligeantes où la palme bien souvent est à celui qui crie le plus fort et a le plus d'audace.

Résumons en disant que, comme talent naturel, Chapleau est, peut-être, Torateur le mieux doué que le Bas-Canada ait produit.

Il commença ses études au collège de Terrebonne et les termina au collège de Saint- Hyacinthe. Lorsqu'il arriva à Saint- Hyacinthe, les élèves de ce collège, qui avaient entendu parler de lui comme d'un garçon extraordinaire, l'accueillirent avec un sentiment de curiosité dans lequel il y entrait peut-être un peu de jalousie. Ils ne voulaient pas et auraient eu honte de craindre qu'un étranger prit la première place dans une classe où il y avait plusieurs élèves d'un grand talent. Il leur fallut bien

cependant reconnaître, avant longtemps, le mérite du nouveau venu, dont le talent, activé par un travail considérable, se déploya avec éclat. Au bout de Tannée, Chapleau remportait plusieurs premiers prix dans les branches les plus difficiles de la philosophie, et donnait dès lors la preuve de cette souplesse d'esprit et de ce talent universel qui le caractérisent.

Il est bon de dire, en passant, que Chapleau était Tun des élèves les plus pieux et plus studieux du collège, et que son excellente conduite faisait croire qu'il prendrait la soutane. Quantum mutatus ab illo !

Rien d'extraordinaire qu'il en ait été ainsi. Chapleau, comme les hommes passionnés, sera toujours tout l'un ou tout l'autre. Si Chapleau était entré dans l'état ecclésiastique, il etit été le Lacordaire du Canada ; son éloquence vigoureuse eût attiré tous les hommes à l'église et ses accents inspirés eussent converti les belles pécheresses qui

ADitPHE GHAPLEAU 31

se seraient pressées autour de la chaire pour Ten tendre.

Malheureusement, au lieu d'étudier la théologie, il étudia le droit. Il entra dans le bureau alors populaire de MM. Ouimet, Morin et Marchand.

C'était à une époque où les chefs habiles du parti conservateur enrôlaient sous leur drapeau la jeunesse de talent et l'envoyaient partout prêcher leur politique dans nos campagnes.

Exaltés par les succès de Siméon Morin, dont rétoile était dans tout son éclat, les jeunes gens répondaient à Tappel des chefs, et se lançaient dans une carrière où plusieurs ont récolté bien des déboires et contracté des habitudes qui leur ont été funestes.

Chapleau se livra tout entier à cette vie d'émotions qui convenait à son tempéra ment ; les éloges qu'il recevait partout, les ovations qu'on lui faisait l'enivraient et excitaient sans cesse son ardeur.

32 MES GONTEMPOlIlilNS

Cest au milieu de ces succès politiques qu'il fut admis au barreau. La nature de son talent et sa réputation le portèrent vers la cour criminelle où des succès éclatants lui firent immédiatement une clientèle considérable.

Il devint lavocat favori des grands et des petits criminels qu41 arrachait au pénitencier et à réchafaud avec un bonheur presque constant. Il a figuré dans une quinzaine de procès pour meurtre et prononcé chaque fois des discours qui ont fait sensation.

Ces succès lui ouvraient naturellement la porte du parlement. Il entra à la Chambre locale en 1867 comme représentant du comté de Terrebonne.

Là comme ailleurs ses débuts furent brillants. Le discours qu'il prononça en proposant l'adresse en réponse au discours du trône, le plaça immédiatement au premier rang des orateurs de la Chambre. Mais son début fut peut-être son plus grand succès,

ADOLPHE GHAPLBAU 33

il parla ensuite trop souvent et avec trop de négligence pour sa réputation. Comme je l'ai remarqué, il faut à une chambre d'assemblée une éloquence plus sobre et plus sérieuse que celle qui plait à la masse.

Montréal, novembre 1874.

Depuis, Chapleau a été premier ministre à Québec, ministre à Ottawa, et il est maintenant lieutenant gouverneur de la province de Québec.

Il n'a cessé de marcher de succès en succès, de gravir les échelons de la vie.

Les orages ont éclaté sur sa tête, la tempête a souvent menacé de briser la nacelle qui le portait, mais il a triomphé de toutes les épreuves et est arrivé sain et sauf au port.

Soupçonné, accusé, écrasé parfois en apparence par le poids des reproches, il a fini par échapper au danger, par tout se faire

pardonner à force d'éloquence, et grâce à la sympathie des amis dévoués qui l'entourent.

En face de cette existence agitée et brillante comme un météore, on ne peut s empêcher de poser les questions suivantes :

A-t-elle été, cette existence, aussi utile que brillante, aussi féconde que retentissante ?

Chapleau a-t-il donné, à son pays la pleine mesure et tous les fruits de son talent ? Sa nationalité lui doit-elle autant que son parti ? Que restera-t-il de cette éloquence qui aura, pendant quarante ans, charmé les hommes de son temps et provoqué les acclamations sur son passage ?

Lamour de son parti, la passion du pouvoir et de la popularité n'ont-ils pas eu trop d'empire sur ses actes et ses paroles ?

Il a puissament contribué par sa parole entrainante à faire accepter la confédération. Lorsque la jeunesse du parti conservateur

ADOLPHE CHAPLBAU 35

se divisa sur cette question en deux camps, il resta fidèle au parti au pouvoir, dénonça énergiquement ceux qui refusaient d*accepter le nouveau régime et alla à toutes les portes d'église, sur toutes les estrades proclamer que la confédération offrait à nos intérêts religieux et nationaux toutes les garanties, toute la protection désirable.

Ne croit- il pas que lui plus que tout autre il aurait dû prouver sa bonne foi et sa sincérité en faisant acte d'énergie et d'indépendance dans des circonstances où l'honneur et l'influence de sa nationalité étaient en jeu ?

Lorsque les Canadiens- Français, tous les hommes justes du monde entier imploraient la pitié du gouvernement en faveur d'un homme que la persécution avait conduit à la folie et à la révolte ; quand ses compatriotes, sans distinction de partis, le suppliaient de profiter de l'occasion pour rallier toute la province de Québec autour du

même drapeau, qu'est-ce qui la empêché déjouer un rôle si honorable pour lui et ses concitoyens ?

Il a dit, pour s'excuser, qu'il n'aurait pas été suivi.

Il est vrai que l'indifférence du peuple et l'affaiblissement de l'esprit public sont bien de nature à décourager le dévouement, mais c'est par l'exemple qu'on retrempe l'énergie d'un peuple. Il ne suffit pas de lui parler de la gloire de ses pères, il faut lui donner des leçons de patriotisme qui frappent son esprit et touchent son cœur.

On pourrait lui faire, ainsi qu'à la plupart des hommes politiques de son temps, cette autre question :

Qu'ont-ils fait pour enrayer la décadence des mœurs politiques ?

Quels exemples de désintéressement ontils donnés au peuple ? Est-ce en lui offrant ce qu'il désire, en flattant ses mauvais instincts, ses penchants condamnables, et

ADOLPHE GHAPLEAU 37

en paraissant incapable de faire soi-même un sacrifice personnel, qu'on peut le réformer et réveiller ce qu'il y a de bon, de noble chez lui ?

Se fait-on une idée de l'effet qu'auraient produit la parole et l'exemple d'un Chaplëau, lâchant son portefeuille, plutôt que d'apposer sa signature aux décrets de mort de l'influence française et catholique dans le Nord-Ouest ?

11 n'aurait peut-être pas sauvé Riel, la langue française et les écoles catholiques, mais cet acte d'énergie lui aurait gagné le respect de ses adversaires et les sympathies de ses compatriotes ; il aurait réveillé la conscience publique endormie.

Il est vrai que vu la diversité des éléments et des intérêts de notre monde politique, tout repose sur un système de concessions mutuelles, mais il ne faut pas que les sacrifices soient toujours du même côté, il faut prendre garde d'habituer les adversaires

à croire que nous finirons toujours par céder.

Un peuple, dont les chefs baisent constamment les mains qui les frappent, et qui, lui-même, baisse la tête devant toutes les humiliations, ne peut espérer de faire respecter son nom, sa foi, sa langue et ses droits par les races énergiques et entreprenantes comme celles au milieu desquelles nous vivons.

Un peuple qu'on ne craint pas est un peuple condamné à Tinsignifiance.

Ces dernières remarques s'appliquent à nos hommes politiques des deux partis.

Quant aux questions qui précèdent sur le rôle de M. Chapleau, je n'entreprendrai pas d'y répondre maintenant. J'ai été moimême trop mêlé aux événements politiques des trente dernières années, pour apprécier justement les actes d'un homme dont les talents et les qualités personnelles provoquent tant de sympathie.

Page 1