ADOLPHE CHAPLEAU
D'ailleurs son rôle politique n'est peutêtre pas fini. Depuis qu'il est lieutenantgouverneur il n'est pas resté dans l'oisiveté, ses discours démontrent qu'il travaille, réfléchit et se perfectionne à tous les points de vue.
Il a 54 ans, il a passé la période des passions, doublé le cap des tempêtes, il est à l'âge où l'homme de talent rendu à l'apogée de son développement intellectuel doit travailler à laisser autre chose que le souvenir de succès oratoires plus ou moins éphémères.
Il est vrai que ses principaux discours recueillis dans un volume donneront aux générations futures une idée de son éloquence, et il faut admettre qu'il a attaché son nom à des projets de colonisation et de chemins de fer dont les résultats seront considérables.
Mais ce n'est pas assez pour ki.
On a le droit de demander beaucoup à ceux qui ont beaucoup reçu.
Or, qui parmi les Canadiens- Français a reçu autant que Chapleau les dons de la nature, les faveurs de la providence ?
MÉDÉRIC LANCTOT.
Dans le mois de novembre 1838, Hypo-
lîte Lanctot, notaire de Saint-Rémi, lun des
plus ardents patriotes de cette époque, était
arrêté pour avoir pris part à l'insurrection .
Le huit décembre suivant, sa femme, qui
s était transportée à Montréal pour être
plus près de lui, mettait au monde un
fils qu'on baptisa sous le nom de Médéric.
Quelque temps après, le père était déporté
en Australie, où il subissait un long et cruel
exil. Madame Lanctot, restée seule et
presque sans ressources, trouva dans lamour
maternel la force dont elle avait besoin
pour élever ses enfants, et s'attacha d'une
manière spéciale à celui qui venait de naître dans des circonstances si émouvantes.
La naissance de cet enfant, à la porte, en quelque sorte, de la prison où son père attendait Tissue d'un procès qui allait peutêtre le conduire à Téchafaud, excita la sympathie publique et donna lieu à toute espèce de conjectures. Il semblait que le nouveauné devait nécessairement porter l'empreinte de cette époque tourmentée, avoir dans le sang et le caractère quelque chose des ardeurs et des violences de ces temps néfastes et glorieux.
On s'aperçut bientôt, en effet, que ce n'était pas un enfant ordinaire; on était surpris de voir dans ce petit garçon à la tête blonde, à la peau fine, aux traits et aux membres délicats, qui ressemblait à une petite fille, tant de volonté, de pétulance et de hardiesse. ** C'est un petit diable," disaient les gens. Sa mère, qui l'adorait, souriait, ne voyant que le bon
MÉDÉRIG LANCTOT 43
côté de cette riche nature qui se dilatait avec tant de force et s'épanouissait comme une gerbe de feu.
A neuf ans, il entrait au collège de Saint- Hyacinthe, et se faisait bientôt remarquer ; personne n'apprenait plus vite, mais aucun élève aussi n était plus dissipé, plus insoumis ; il était de tous les complots, de toutes les révoltes contre lautorité, de toutes les équipées. 11 poussa les choses jusqu'à mettre le feu au collège. C'était un peu fort, il reçut ordre de faire son paquet.
Il s'en alla, et entra, en qualité de commis, chez M. Cuvillier,de Montréal. Une grande discussion s'étant, un jour, élevée dans le bureau, M. Cuvillier remarqua la vivacité et la force d'esprit de son commis, et ne put s'empêcher de lui dire qu'il n'était pas à sa place, qu'il devait se faire avocat.
Lanctot saisit la balle au bond ; mais sur l'avis de M. Doutre, qui avait déjà remarqué quelques-unes des compositions du
jeune Médéric, il prit la rédaction du Courrier de St-Hyacinthe, qui était alors lun des organes du parti libéral. Pendant deux ans, il fit la polémique dans ce journal avec une vigueur et une habileté qui le firent considérer comme une étoile naissante du parti libéral.
En 1858, il allait à Montréal étudier le droit sous MM. Doutre et Daoust, et se signalait bientôt à l'attention publique, en jetant des pierres dans les vitres du cabinet de lecture paroissial, fondé en opposition à L'Institut Canadien. A peu près dans le même temps, il succédait à M. Dessaulles comme rédacteur du Pays. 11 n'avait pas vingt ans, et on l'appelait à remplacer le journaliste le plus redoutable que le Canada ait probablement produit. Lanctot se jeta, tête baissée, dans la lutte, fit quelquefois des avancés et des expositions de principes qui, aujourd'hui, soulèveraient des tempêtes formidables, mais montra gêné-
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ralement assez de modération. Il parut en même temps sur les hustings et prouva qu'il avait en lui non-seulement Tétoffe d un écrivain, mais encore celle d'un orateur.
En 1860, il se faisait recevoir avocat et quittait, peu de temps après, la rédaction du Pays pour se consacrer exclusivement à sa profession. Son amour du travail, son activité, son esprit perspicace, fertile en expédients, et sa parole vigoureuse et argumentative, lui firent en peu de temps une belle clientèle. Il est malheureux qu'il ne se soit pas consacré exclusivement au barreau, au moins pendant plusieurs années ; il y aurait trouvé la fortune et la renommée qu'il convoitait, et ce joug salutaire des lois dont son esprit aventureux avait tant besoin. Mais tous les freins, toutes les contraintes répugnaient à ce caractère fougueux, à cet esprit indomptable.
Après un voyage en Europe, qu'il fit pour refaire sa santé sérieusement affectée.
il voulut avoir un journal à lui, et fonda la Presse. Il était heureux ; journaliste et avocat, il avait de quoi satisfaire son activité intellectuelle, son besoin d'agitation ; il plaidait et il écrivait sans cesse, interrompant souvent un article de journal pour aller à la cour continuer une enquête ou une plaidoirie. Pour conserver sa clientèle à laquelle il enlevait une trop grande partie de son temps, il forma une société avec M. Laurier.
En 1864, Sir John A. Macdonald et Sir Georges-Etienne Cartier, ne pouvant plus se maintenir au pouvoir, sallièrent aux chefs anglais du parti libéral pour faire la Confédération. Ce coup-d'état surprit le pays et jeta l'inquiétude dans le Bas-Canada; il y eut un moment où le parti conservateur menaça de se diviser : la Minerve elle même hésita. Lanctot crut que l'occasion était bonne pour frapper un grand coup ; il se fit habilement l'écho des craintes et des
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mécontentements que soulevait le projet ministériel, arbora le drapeau de Tunion et invita la jeunesse canadienne, dans ses écrits enflammés, à s'y rallier pour combattre le danger qui menaçait la patrie.
La jeunesse conservatrice s assembla pour délibérer sur la situation ; la discussion fut vive parfois, mais la majorité ne voulut pas se séparer de ses chefs ; les autres s unirent à Lanctot et à quelques-uns de ses amis libéraux pour fonder Y Union Nationale, qui eut pour rédacteurs: MM. Lanctot, L.
Labelle, H.-F. Rainville (le juge), L.-A.
Jette, D. Girouard, L.-O. David, J.-X.
Perreault, J.-M. Loranger, Chs de Lorimier, Audet, Longpré et Letendre.
Le programme de ces jeunes gens, unis par un sentiment patriotique, était de combattre, par la plume et la parole, le changement de constitution proposé, de démontrer que ce régime politique, suggéré par Lord Durham pour anglifier le Bas-Canada, fini-
rait par nous mettre à la merci d'une majorité antipathique à nos droits religieux et nationaux. Ils dénoncèrent surtout Tintention quavaît le gouvernement de changer la constitution sans consulter le pays, convoquèrent des assemblées publiques et firent signer des pétitions demandant Tappel au peuple.
Lanctot déploya dans cette croisade une énergie, une activité, un esprit d'organisation et un talent d'écrivain et d'orateur qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Ses collaborateurs le croyaient sincère, et il l'était autant qu'il pouvait l'être ; nous l'étions nous- même : nous avions la conviction intime que le droit de veto et le pouvoir accordé aux provinces anglaises d'augmenter leur représentation proportionnellement à leur population, pendant que le Bas- Canada était condamné à garder toujours le même nombre de députés, nous mettraient sous la dépendance d'une majo-
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rite qui irait toujours grossissant, et que tôt ou tard il surgirait des conflits où nous serions écrasés. Nous pensions et nous disions que la Confédération était une œuvre prématurée; que nous n'étions pas assez riches pour acheter les territoires qu'on nous offrait et construire les chemins de fer qu'on nous demandait ; qu'avant de tant nous allonger aux deux extrémités, nous devions nous renforcir au centre.
Aux événements de dire jusqu'à quel point nous avions raison.
Dans tous les cas, nos peines furent perdues, notre croisade ne servit à rien, nous ne pûmes pas même obtenir l'appel au peuble ; la Confédération fut votée par une grande majorité.
Lanctot n'eut plus dès lors qu'une pensée, un but, celui de se présenter aux prochaines élections générales de. 1867, dans la division est de Montréal. Il commença par se faire élire au Conseil-de-Ville, et, dans l'hiver
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de 1867, il entreprit, au sein des classes ouvrières, un travail d'organisation gigantesque. Dans le printemps, îT avait sous la main la plus puissante association qu on eût encore vue dans le pays ; chaque corps de métier avait son organisation spéciale, son bureau de direction et ses officiers, et se reliait à une administration centrale.
On ne peut se faire une idée de ce qu'il fallut d'énergie et d'habileté à Lanctot pour obtenir ce résultat ; tous les soirs, pendant trois ou quatre mois, il tint des assemblées dans toutes les parties de la ville, faisant chaque fois trois ou quatre discours.
Un soir, dans le mois de juin, une immense procession aux flambeaux parcourait les rues de Montréal ; le coup d'œil était magnifique, tout le monde était sur la rue ou dans les fenêtres. En tête de la procession brillait un soleil dont les rayons illuminaient le portrait du héros du jour,
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puis venait Lanctot lui-même dans un carrosse tiré par quatre chevaux et suivi de plusieurs milliers d'ouvriers portant des insignes, des inscriptions de toutes sortes, et criant : " Vive Lanctot ! "
Jamais on n avait vu pareil triomphe.
Si les élections avaient eu lieu quelques jours après, Lanctot aurait été élu par i,ooo à 1,200 voix de majorité. Mais toute sa vie, faute de tact et de modération, il perdit en un instant le fruit de ses luttes et de ses travaux ; il était à peine au capitole, qu'il avait un pied sur la roche tarpéienne.
Pour achever d'enlever le peuple, il s'était mis dans la tête d'établir des magasins à bon marché, où tous les membres de l'association, pouvaient se procurer au prix coûtant le thé, le sucre, le riz, tous les objets de consommation domestique. C'était absurde ; il aurait fallu des capitaux énormes pour soutenir une pareille entreprise, et il
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n'avait pas un sou ; lorsque les élections arrivèrent, les magasins à bon marché étaient fermés.
Ce n'est pas tout ; comme il lui fallait de l'argent pour mettre à exécution tous ses plans gigantesques, il résolut de faire fortune : il acheta des carrières et des mines de toutes sortes, et, comme il ne doutait de rien, il crut réellement que sa fortune était faite. Mais ayant refusé, dans un moment d'impatience ridicule, de donner à un nommé Sinotte une miséraUe somme de $150.00, Sinotte exaspéré vendit aux conservateurs des lettres compromettantes qui lui firent perdre le contrat qu'il avait obtenu de la corporation et lui enlevèrent au moins deux cents votes.
Voici le bouquet. Se promenant, un jour, autour de la montagne avec un ami, celui-ci remarqua sur le bord du chemin des rochers dont la vue le frappa. Il descendit de voiture et s écria : " Lanctot il y a ici une mine
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de fer, venez voir." Lanctot s élança de la voiture, examina les rochers que son ami lui montrait, et fut convaincu que c'était bien vrai.
Nos deux amis, enthousiasmés, poussèrent leurs explorations plus loin, chargèrent leur voiture de cailloux et sen retournèrent chez eux avec la certitude que la montagne de Montréal était pleine de fen
Quels rêves Lanctot fit cette nuit-là [ Ce n'est pas seulement du fer qu il vit dans ces rêves, mais de For, de For en quantité infinie. Son ami, qui était chimiste, analysa les cailloux qu'ils avaient emportés et constata bel et bien la présence du fer. Deux jours après, Lanctot était aux Etats-Unis, en conférence avec de grands capitalistes ; un chimiste était envoyé à Montréal pour visiter les lieux, un rapport favorable était fait, Lanctot achetait la moitié de la montagne de Montréal, et en vendait une partie à un Américain de New York.
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Lanctot avait été mystérieux jusque-là, il ne parlait que par monosyllables ; il ne marchait plus, il volait; ses voyages aux Etats-Unis, ses visites à la montagne, le soir, la nuit même, piquèrent la curiosité de ses amis ; on lui demandait s il avait trouvé la pierre philosophale : " Mieux que cela," répondait-il d'un air triomphant. Enfin, il éclata; un jour, on lut dans \ Union Nationale que M. Lanctot aurait besoin bientôt de 500 à 600 ouvriers pour travailler dans les mines de fer que la montagne de Montréal recelait. Un grand nombre le crurent et préparèrent leurs piques et leurs pelles, les autres hochèrent la tête et crurent que les mines de fer de la montagne ne tourneraient pas mieux que les carrières et les magasins à bon marché.
Tout cela se passait dans les huit jours qui précédèrent la votation ; jusqu'au dernier moment, lopinion du peuple avait paru favorable à Lanctot ; le jour de la nomination.
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les deux partis en étaient venus aux mains et les partisans de Lanctot étaient restés maîtres du terrain; toutes les assemblées qui avaient eu lieu avaient été chaque fois des ovations pour le candidat des ouvriers.
Mais M. Cartier avait, en reculant le plus possible rélection, prévu ce qui arriverait.
Malgré tout, Lanctot aurait peut-être été élu si, dans son exaltation, il n avait pas promis à ses comités tout largent dont ils auraient besoin. Plusieurs de ces comités passèrent une partie de la première journée de l'élection à attendre vainement largent promis. Le deuxième jour, quand Lanctot eut annoncé qu'il n'avait pas un sou, les ouvriers se mirent à l'œuvre avec un tel dévouement, quils réduisirent la majorité de M. Cartier à 230 voix.
Lanctot ne vit pas sans émotion s'évanouir les rêves de gloire et de fortune qui le berçaient depuis des mois. Il parut vouloir tenir tête à la mauvaise fortune,
changea le nom de X Union Nationale en celui de \ Indépendance, et se mit à prêcher en faveur de la rupture du lien colonial.
Mais ses paroles ne trouvèrent plus parmi le public l'écho qu^elles avaient autrefois ; il eut beau se tourner sur tous les sens, il ne put reprendre sa popularité et surtout faire face à ses affaires. Il était ruiné.
Au lieu de se remettre tranquillement à la pratique de sa profession et d'attendre les événements, il partit pour les Etats-Unis, parcourut les divers groupes Canadiensfrançais, semant partout des journaux qui ne vivaient guère que l'espace d'un matin.
A bout de ressources, ne sachant plus de quel côté tourner la tête, il eut la mauvaise pensée, dans un moment de désespoir et de révolte, de changer de religion et de fonder, avec l'or protestant, un journal destiné à combattre le catholicisme.
Il pensa que c'était le moyen de faire son chemin dans la grande république ; il fit
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des rêves encore, s imagina qu'il avait enfin frappé la bonne veine. Mais il y en a bien d'autres aux Etats-Unis qui cherchent et exploitent les veines de la popularité. Au bout de quelques mois, la caisse du journal était vide, le prosélytisme religieux ne payait pas..
Cette fois, il reprit la route du Canada et se remit à pratiquer sa profession en société avec un de ses frères. C'était absurde, mais il aurait pu vivre peut-être si, au lieu de chercher à faire oublier ses écarts, il ne s'était pas mis sottement dans la tête qu'il pouvait encore paraître en public devant une population catholique comme la nôtre et même briguer ses suffrages.
C'est pourtant ce qu'il fit. 11 se présenta en 187 1 contre l'échevin David; il eut trois ou quatre cents voix. L'année suivante, en 1872, que vit-on ? . . , Lanctot soutenir l'homme qu'il avait dénoncé toute sa vie comme l'ennemi de son pays. Sir George-
Etienne Cartier. Il choisissait mal son temps ; le peuple supportait en masse M. Jette, qui était élu par 1,300 de majorité.
Ce pauvre Lanctot n'était plus qu'une feuille morte à la merci de tous les vents.
Il céda enfin au sentiment de réprobation qui l'écrasait, comprit la folie de sa conduite et rentra dans le giron de l'église. Mais il avait perdu la confiance publique, il ne pouvait plus la reprendre.
En 1875, il était obligé de repartir pour les Etats-Unis, suivi de sa femme et de ses enfants. Cette fois, il eut presque de la misère, et sa famille souffrit.
En 1875, il revenait au Canada comme agent d'une machine admirable qu'un Canadien des Etats-Unis, M. Lefebvre, avait inventée pour prévenir les accidents sur les chemins de fer. Etant allé à Ottawa, il vit M. Lusignan et lui fit connaître sa situation ; M. Lusignan toujours prêt à rendre
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service à quelqu'un, même à son détriment, lui conseilla de prendre la rédaction du Courrier d'Outaouais y à raison de $15 par semaine. Lanctot accepta, et quelques mois après, grâce aux efforts de M. Lusignan et à la protection de M. le Dr St. Jean, il était nommé rapporteur ou sténographe de la chambre à raison de $45 par semaine.
Il se plaisait à dire, dans ce temps-là, à ses amis, qu il savait bien qu il finirait par entrer dans la Chambre.
Après la session, il achetait le Courrier cPOutaouaiSy le transportait à Hull, entreprenait une guerre à mort contre certains employés et membres du conseil municipal de cette ville, et devenait l'homme le plus populaire de Hull. Encore une fois, il avait frappé la veine populaire ; on ne jurait que par Lanctot ; il faisait mettre à la porte les conseillers et employés municipaux, les remplaçait par des hommes qui lui étaient dévoués ; était nommé avocat
de la corporation, et imposait en toutes choses ses volontés. Malheureusement, là comme ailleurs, il perdit tout en abusant de son influence, en montrant au peuple que l'ambition personnelle plus que Tintérêt public le faisait agir ; il persécuta tellement ceux qu^il avait renversés, qu'il en fit des victimes et tourna contre lui le sentiment public. Bientôt, il fut abandonné par ses plus chauds partisans ; ses adversaires revinrent au pouvoir, le destituèrent comme avocat de la corporation, et il perdit même la plus grande partie de sa clientèle.
La santé lui manquait en même temps ; le feu qui le dévorait avait fini par le consumer ; la machine était usée.
Le printemps dernier, il se rendit, avec sa femme, sur une terre qu'il avait achetée dans les montagnes, à dix lieues de Hull, dans le but de refaire sa santé II avait loué sa maison, à Hull, à son ami M. Lusignan ; il était là depuis trois semaines, lorsque
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tout-à-coup son état empira gravement ; il voulut se rendre chez lui et partit, accompagné du père de M. Lusignan ; plusieurs fois il fut obligé de descendre de voiture pour se reposer, pour ne pas mourir en chemin. Il arriva chez lui, à huit heures du soir, se coucha et se réveilla vers deux heures avec le râle de la mort ; il appela sa femme, lui demanda de préparer quelques médicaments, et expira pendant qu'elle lui parlait. Il fut transporté à Montréal, où il fut inhumé sans bruit au milieu de l'indifférence générale.
Quelle étrange destinée! Quelle existence tourmentée ! Quels efforts gigantesques, et quels tristes résultats !
Il est mort à 39 ans, et, cependant, il en avait vécu au moins soixante ; il avait déployé plus de talent, plus d'énergie et d'activité que beaucoup de grands hommes qui ont fondé des empires. Il n'est pas nécessaire de l'avoir connu, il suffit de
savoir ce qu'il a fait pour être convaincu que Lanctot avait de grandes qualités, des aptitudes remarquables, une intelligence des plus vigoureuses et des plus brillantes, un esprit ingénieux, fort et souple, un caractère de fer et d'acier, capable d'entreprendre et de mettre à exécution les entreprises les plus difficiles et les plus dangereuses.
Avocat distingué, journaliste redoutable, orateur politique de premier ordre, il semblait posséder tous les talents. A un esprit capable de sonder les questions les plus abstraites du droit, il joignait une imagination qui s'élevait sur les sommets les plus élevés du monde intellectuel. Il était terrible dans la polémique ; maniait le sarcasme sans peur et sans pitié, mettait tant d'enthousiasme, de colère et d'indignation dans son style, qu'on aurait cru qu'il écrivait avait un fer rougi^au feu.
Violent, implacable dans ses écrits, il montrait dans ses discours une modération
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quî étonnait tout le monde ; ce n'était plus le même ; il parlait avec une grande véhémence, mais dans un langage généralement poli et modéré.
Il a été certainement l'un des orateurs politiques les plus remarquables de son temps ; il n'avait pas la chaleur, l'influence magnétique de Chapleau, le genre imposant de Morin, l'éloquence raffinée de Laurier, ni la parole pénétrante et la répartie redoutable de Mercier, mais il était de taille à lutter avec ces orateurs distingués sur les hustings, et il savait mieux qu'eux frapper l'esprit d'une population de ville, peut-être parce qu'il était plus démagogue. Son langage était correct, sa phrase longue, mais généralement bien faite, s.a voix forte et sympathique, son débit un peu monotone et trop solennel parfois pour le husting, mais énergique et animé. Il avait bien la colère, Tindignation, mais il manquait d'émotion, de véritable émotion ; 11 était
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incapable de pleurer et de faire pleurer un auditoire.
Il n'était ni grand, ni gros, comme se rimaginaient tous ceux qui le jugeaient de loin par le bruit qu'il faisait ; il était petit, grêle, mais il avait une belle tête blonde, un front haut, droit, artistique, le regard expressif, une jolie figure blanche qu'encadraient admirablement une chevelure abondante et bouclée, une barbe épaisse et ondulée. Il se plaisait à rappeler qu'un phrénologiste lui avait dit qu'il avait du lion dans le haut de la figure.
Au moral, il offrait de singuliers contrastes à l'œil de l'observateur, un mélange de qualités et de défauts, de diamants et de scories, de bonnes et de mauvaises herbes, véritable kaléidoscope où tout changeait de forme et de couleur dans un clîn-d'œil. Sobre, moral, laborieux, aimant, généreux, charitable, patriote, religieux même à ses heures, il était aussi parfois, rude, violent, intraitable, injuste
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dans ses emportements et ses vengeances, extrême en tout. Mais son grand défaut, la cause de tous ses écarts de jugement, la source de toutes les erreurs qui ont marqué sa vie, c'était son ambition, cette fièvre de pouvoir, de fortune et de popularité qui obscurcissait son intelligence, émoussait son sens moral, faussait sa conscience, et lui faisait croire tout ce qu'il avait intérêt à croire. Il avait fini par identifier tellement ridée qu'il voulait faire triompher avec son intérêt personnel, à ses projets d'avenir et d'avancement, qu'il ne pouvait les séparer ; élevait à hauteur d'un principe certain ce qui n'était bien souvent au fond qu'un rêve de son ambition, et prenait pour une conviction arrêtée ce qui n'était que l'exaltation de son amour-propre.
On s'expliquait, en voyant Lanctot, comment certains hommes peuvent, en temps de révolution, sous l'empire de convictions passagères et d'une exaltation d'esprit et
de caractère dangereuse, commettre tant d'excès.
Lanctot était né agitateur ; s*il eût vécu en France en 1793, il eût rivalisé avec Camille Desmoulins en fait de fougue révolutionnaire ; si, au lieu de naître, il eût été homme fait en 1837 et 38, sa nature révolutionnaire autant que le patriotisme en aurait fait un héros; il serait monté sur réchafaud, en criant, comme Hindelang :
*' Vive la liberté ! "
Il était déplacé à une époque tranquille comme celle où il a vécu, dans une société aussi paisible, où il faut, avant tout, savoir régler ses pensées et ses sentiments. C'était un astre égaré dans les espaces, un ballon courant dans les nuages sans lest, où, si Ton veut, une machine à vapeur sans soupape.
Météore brillant dont le passage rapide à travers le firmament a ébloui un instant tous les regards ; étoile d'un matin qui n'a pas eu de lendemain ; plante exotique qui n'a voulu, il semble, étaler ses charmes, un moment, que pour se faire regretter.
Sous la tombe obscure qui, dans un humble village de campagne, couvre les restes de Siméon Morin, que de promesses, d'espérances et de rêves ensevelis ! Cest bien là, sur cette tombe, qu'on devrait mettre une colonne tronquée, une corne d'abondance renversée, tout ce qui peut donner l'idée d'une existence brisée.
La nature avait tout fait pour lui; elle lui avait donné tout ce qui séduit et entraîne les hommes, la beauté intellectuelle et physique, les dons du corps et de Tesprit.
A l'époque où nous le représentons, un embonpoint un peu précoce et forcé corrigeait ce qu il y avait de trop jeune, de trop efféminé dans sa figure ; la taille et les formes vigoureuses de Fhomme avec ces traits et ce teint d'enfant ou de jeune fille produisaient un bon effet. On aimait à voir tant de talent et de vigueur joints à tant de jeunesse et de fraîcheur. On était prévenu en sa faveur avant de lavoir entendu ; et quand on l'entendait donc ! Il fallait voir l'enthousiasme de la foule.
On venait de dix et vingt lieues à la ronde aux assemblées où il devait prendre la parole, et on trouvait que personne ne lui était supérieur. Pourtant, les orateurs ne manquaient pas à cette époque : c'étaient
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Papin, Loranger, Laberge, Piché, les Dorion, Laflamme, Labrèche-Viger, et combien d autres ?
Morin n'avait pas la culture littéraire de Laberge, Tesprit fin de Loranger, le souffle puissant de Papin, mais il était plus complet, plus entraînant et plus frappant.
Il avait de la hauteur dans les idées et de la vigueur dans l'expression, de la chaleur et de la noblesse dans le geste, dans la physionomie, dans la déclamation. Rien de vulgaire, de populacier chez lui, on se sentait, en le voyant, en face d'un homme supérieur, auquel Tesprit de parti pouvait faire commettre des fautes, mais point de bassesses. Il avait Tair et le ton des orateurs de bonne race, le coup d'aile des oiseaux de haute volée.
Les luttes de partis commençaient alors à devenir trop personnelles, trop violentes ; on faisait un abus coupable de la religion et de l'argent, mais il y avait place encore pour
les esprits et les caractères élevés. Les hommes de talent de la Pléiade rouge, développant les germes de libéralisme qui existaient dans presque tous les esprits instruits de notre pays, avaient fait éclore des idées avancées dont la discussion donnait de Tessor au talent.
Morin compléta la ruine de ces idées, la déroute de cette école politique, dont le parti libéral d aujourd'hui, devenu très conservateur, expie encore les fautes et les exagérations. Il s attaqua au représentant le plus populaire de cette école, à celui qu'on appelait alors Danton ou le gros canon de la démocratie, au géant Papin, et se présenta contre lui dans le comté de TAssomption.
La lutte fut terrible.
Morin n'avait alors que vingt-trois ans, et il avait lair d un enfant. C'était la lutte de David contre Goliath. Le géant fut élu par
Coogle
quelques voix seulement, mais jamais vaincu ne sortit plus populaire d'une défaite.
Deux ans après, en 1856, Morin était élu par acclamation dans le comté de Terrebonne. Il soutint devant la chambre la réputation d orateur qu'il s était faite sur les hustings. Les journaux anglais l'appelèrent the rising star, l'étoile naissante du nord. Du premier coup, il prit le ton de l'éloquence parlementaire et conquit sa place parmi les premiers orateurs de la Chambre. Doué d'imagination, de jugement et d'un grand sens politique, connaissant comme par intuition le droit constitutionnel, ses discours remplis de raisonnements frappants et concis, prononcés dans un langage choisi, d'une voix un peu claire, mais sonore et agréable, faisaient autant d'impression sur la Chambre que sur le peuple.
C'était la même chose au barreau, à la cour criminelle surtout, où il plaida des causes qui eurent du retentissement.
Qui ne se rappelle le procès du jeune Parent, accusé davoir tué un vieux du nom de Simpson ? Lafontaîne et Aylwin sur le banc ! Johnson, représentant la couronne! Loranger et Morin, plaidant pour Taccusé ! . . .
La cour criminelle n'a pas eu de plus beaux jours. Morin fut magnifique. Il nous semble encore entendre cette voix vibrante, émue, cette parole tantôt véhémente, tantôt sarcastique ou suppliante.
Le juge Lafontaine s'essuyait les yeux ; la plupart des jurés pleuraient; Parent fut acquitté. Dans la cause de Vincelette et Gabouri, à laquelle s'attachait un intérêt politique, il eut des mouvements magnifiques, des mots terribles. Parlant d'une femme qui s'était évanouie en rendant un témoignage suspect, il prononça les paroles suivantes :
'' Vous l'avez entendue, vous l'avez vue, '' pâle d'abord, froide comme le marbre,
" puis haletante, agitée, bouleversée par le " remord, et suant le parjure que sa bouche ** ne pouvait plus proférer."
La politique larracha malheureusement à la profession pour le jeter dans cette vie, d'émotions, d'enivrements et de déboires où les naufrages sont si nombreux et lamentables. Devenu ministre, à Tâge de vingthuit ans, entouré d'amis et d^ admirateurs, il lui manqua, pour continuer à s'illustrer et à honorer son pays, les habitudes de tempérance, de travail et l'amour du devoir qu il avait perdus dans le brouhaha politique. Il montra qu'il avait plus de talent que de caractère ; ses meilleurs amis furent consternés, le peuple désappointé. Battu en 1861 et en 1863, il accepta la place de secrétaire de la codification, et en 1873, il fut nommé protonotaire de Joliette.
C'était un ensevelissement peu digne d'un homme fait pour être un chef de parti.
et qui, probablement, aurait remplacé Sir G.-E. Cartier.
On a dit que Cartier n'a pas cherché à se préparer des successeurs ou des héritiers politiques, et qu'il ri'a pas fait pour Morin tout ce qu il aurait pu. On aime tant à justifier de quelque manière les fautes et les chutes de ceux qu'on aime, qu'on en accuse souvent injustement les autres. Il n'y a pas d'excuse acceptable pour celui qui, pouvant servir, illustrer même son pays, son nom et sa famille, refuse de vivre et de travailler. Ceux-là ne sont pas de véritables grands hommes qui, parcourant un chemin semé de fleurs, s'arrêtent et se découragent aux premières épines qu'ils trouvent.
M. Morin était né à Lavaltrie, de Joseph Morin, cultivateur, et de Félicité Pelletier, le 20 janvier 1831. Il était, par sa mère, petit neveu de Solomon Juneau, le célèbre fondateur de Milwaukee, et cousin de Joseph Papin par la lignée des Pelletier Tout
jeune, il donna des preuves de la plus vive intelligence. Il entra au collège de TAssomption à 1 âge de neuf ans, et en sortit, ses études faites, à Tâge de dix- sept ans.
Cest là, au collège, qu'il commença à faire sa réputation d'orateur. Dans le discours et la composition, il n'avait pas d'égal; ses succès, dans les pièces où il jouait les principaux rôles, enthousiasmaient les élèves et leurs parents. "Cest pour faire un grand orateur, ce petit Morin " disaient tous ceux qui l'avaient entendu.
Il vint étudier le droit à Montréal et entra dans le bureau de MM. Cherrier et Dorion. Reçu avocat, il forma une société avec Thon. Gédéon Ouimet et M. Wilfrid Marchand, de la cour d'appel. Mais, comme nous l'avons dit, c'est à la politique surtout qu'il donna son temps et consacra ses brillantes facultés.
La politique ! . . . quelle sirène dangereuse à un âge où l'amour de la gloire, les
applaudissements et les fanfares de la renommée exercent tant d'empire sur Fâme ! Les succès qu'elle offre au jeune homme de talent sont si faciles, si rapides et si retentissants, comparés à ceux d une profession qui demande des années d'un travail pénible €t souvent ingrat ! Arriver au pas de course au milieu des applaudissements de tout un peuple et des fumées de la gloire, est si agréable ! On n'est pas encore rendu, dans notre pays comme ailleurs, à la conclu • sion qu'il vaut mieux aller moins vite et plus sûrement ; que le temps, l'étude et l'expérience sont les éléments nécessaires des réputations durables et des existences vraiment utiles.
Morin fit ce que les hommes de talent, qui ont de l'ambition, ont toujours fait et font encore dans notre pays ; il s'occupa de journalisme et de politique, mit sa plume et sa parole au service de son parti. L'un des fondateurs et rédacteurs de la Patrie, il
écrivit dans ce journal distingué des articles qui furent fort appréciés. Les fondateurs de la Patrie s'aperçurent, comme bien d'autres avant et après eux, que, faute de grandes fortunes, il n y a pas de place, dans notre monde politique, pour des journaux ou des hommes de parti indépendants ; que le seul moyen de réussir et d'être utile est d'em boiter le pas derrière ses chefs, tout en cherchant à les contrôler et à leur faire adopter les mesures qu'on croit utiles au pays. Tout passe dans le parti conservateur,, excepté la Minerve, qui reste toujours comme le symbole et Tincarnation des idées de son parti.
Morin dont la parole était partout recherchée, prit part aux luttes émouvantes qui finirent par la division de l'Institut Canadien et la fondation d'une institution qui n'a pas fait le bien qu'aurait produit l'autre, si, au lieu de l'abandonner, on avait persisté à y rester pour la réformer.
Je ne parle que de la jeunesse de Morin pour la bonne raison qu'il n'y a rien à dire de Morin devenu homme. Après trente ans, cette étoile brillante, sur laquelle tout le pays avait les yeux fixés, commence à s éteindre, à s éclipser et finit par disparaître au milieu de rindifférence générale — éclipse fatale qui a privé le pays d'une de ses plus vives lumières, fin prématurée d'une existence qui aurait pu être si glorieuse pour la patrie.
Grand, droit, mince et maigre ; figure pâle et maladive, cheveux châtains, abondants et à demi bouclés ; tête de penseur et d'artiste, physionomie douce et sérieuse empreinte de noblesse et de rêverie ; manières simples, délicates et réservées qui inspirent la confiance et le respect ; voix douce et sonore.
Caractère élevé, paisible, franc et indépendant, nature d'élite portée vers le beau et le bien, aimant la justice et la vérité.
Doux, bienveillant, sympathique, charitable, fuyant la médisance, le mensonge et la calomnie, évitant tout ce qui est grossier,
vil, inconvenant ; un peu nerveux, enclin a l'indifférence et même à Timpatience, mais ayant pris tellement Thabitude de se contrôler, de se maîtriser, qu on se demande s'il a des défauts.
Esprit droit, large et lumineux, jugement sain, calme et profond, imagination suffisante, mémoire excellente.
L'orateur parlementaire le plus remarquable que possède, à Theure qu'il est, le Canada. D'autres peuvent avoir une éloquence plus brillante, plus imagée et plus entraînante ; il n'a ni la voix, ni le geste, ni la passion du tribun ; son tempérament comme sa nature se refusent à ces mouvements impétueux, à ces inspirations énergiques que Ton remarque chez certains hommes. Il n'a pas la puissance de dialectique de Blake, la chaleur de Chapleau et la parole nerveuse et fleurie de Routhier, mais il l'emporte sur tous ses contemporains par le ton, la méthode, l'élévation d'idées,
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la justesse de raisonnement, la pureté de diction, le tact et la précision du langage qui constituent Torateur parlementaire.
On compare souvent Téloquence au torrent qui se précipite avec fracas, ou au gazouillement du ruisseau qui coule à travers des prés fleuris.
La parole de M. Laurier ne ressemble ni à Tun ni à lautre ; on pourrait plutôt la comparer aux eaux pures ,et limpides des grands fleuves qui arrosent notre pays.
L'équilibre des facultés intellectuelles de M. Laurier produit chez lui cette parole mesurée qui le distingue et sied au parlement.
Son éloquence vient plutôt de Tesprit que du cœur ; sa raison ne se laisse jamais égarer par l'imagination ou la sensibilité.
Aussi, rarement il touchera les cœurs, mais il convaincra les esprits et sera Torateur favori d'un auditoire instruit.
Laurier a l'esprit philosophique nécessaire à l'orateur ; il ne parle pas une heure sur une
virgule comme certains avocats, et ne se perd pas dans les nuages à la façon des poètes ; non, d'un coup d'œil, il embrasse tous les côtés d'une question, y découvre le principe dominant et en tire une suite de raisonnements qui s'enchaînent, d'arguments serrés dont il tempère la sécheresse par des pensées nobles, des réflexions saisissantes.
Toujours maître de sa pensée, il ne dit que ce qu'il veut, et il le dit sans efforts d'esprit, de voix ou de geste, sans jamais hésiter.
Sa parole est si simple, si naturelle, son débit si facile, ses pensées si vraies, qu'il semble qu'on pourrait tous en faire autant.
C'est précisément le mérite des grands orateurs, de M. Thiers par exemple, de paraître dire ce que tout le monde croit avoir déjà dit ou pensé.
On n'arrive pas à cette perfection sans étude ; traiter des questions difficiles, de manière à les faire comprendre de tout le monde, demande une lucidité, une souplesse
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et une pénétration d'esprit que peu d'hommes possèdent.
M. Laurier a l'avantage d'être né orateur, mais il a le mérite d'avoir cultivé ce don magnifique de la nature et de l'avoir respecté, d'avoir compris que l'orateur doit être un honnête homme, un homme de bien.
On s'aperçoit en l'écoutant que la parole chez lui est l'écho d'une âme convaincue, d'un esprit droit et d'un cœur bien fait. Et cette impression qu'il produit sur son auditoire constitue la plus grande et la meilleure partie de sa force et de son mérite.
M. Laurier est né le vingt novembre mil huit cent quarante-un, à St-Lin, paroisse paisible et modeste qui pensait peu, alors surtout, à produire des orateurs et des hommes d'État. Il est fils de M. Carolus Laurier, arpenteur. Il entra au collège de l'Assomption en 1854 et y manifesta de bonne heure ses aptitudes littéraires et oratoires. C'était l'orateur populaire du
collège, et le rédacteur des adresses de circonstance.
Laurier était un bon élève, sérieux et bienveillant, estimé de ses maîtres et de ses camarades, et remarquable dès ce temps-là par cette politesse et cette délicatesse qui le caractérisent. Il obéissait généralement au règlement, mais il se fit punir quelquefois pour être allé sans permission entendre plaider à la cour du village ou écouter des orateurs politiques. Sa vocation s affirmait en dépit du règlement.
Ses études finies, il vint à Montréal étudier le droit sous M. Rodolphe Laflamme, député de Jacques -Cartier. Sa vie d'étudiant ne fut pas orageuse et dissipée comme celle de beaucoup de jeunes gens qui s'imaginent, qu une fois sortis du collège, il ne leur reste plus rien à apprendre.
Admis au Barreau en 1 864, il entra en société avec Médéric Lanctot.
Lanctot et Laurier ! Quel étrange alliage !
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Cest alors que je l'ai connu ; nous venions de créer le parti national et de fonder L'Union Nationale pour combattre la Confédération. Lanctot était notre chef et c'est dans ses bureaux que nous nous réunissions pour aiguiser nos armes et préparer nos plans de campagne.
Il me semble voir Laurier tel qu'il était à cette époque : malade, triste, l'air grave, indifférent à tout le bruit qui se faisait autour de lui ; il passait au milieu de nous comme une ombre et semblait nous dire :
" Frère il faut mourir."
Il souffrait déjà de cette maladie de poumons qui plus tard faillit l'enlever à l'amitié de ses amis et à l'admiration du pays. C'est en grande partie pour combattre les progrès du mal qu'il se décida en 1886 à quitter la ville pour aller s'établir à Arthabaska.
Erie Dorion venait de mourir, le parti libéral avait besoin d'un homme peu ordinaire pour remplacer le défunt, et continuer son
œuvre populaire dans les Cantons de TEst.
Laurier fut cet homme, il devint rédacteur du DéfricheuTy ouvrit un bureau d avocat à Arthabaska et se fit en peu de temps une réputation et une clientèle enviables.
Ses articles dans le Défricheur et ses plaidoiries à la cour convainquirent en peu de temps la population que le successeur de rhomme qu'ils avaient tant aimé méritait leur sympathie et leur admiration. Aussi aux élections de 187 1 pour la Chambre locale, il était élu par une majorité de 1,000 voix.
On se rappelle l'effet que produisit sa parole, à son entrée dans la Chambre, et les applaudissements qu'elle souleva même parmi les adversaires. On couvrit de fleurs les débuts du jeune orateur et on salua de tous côtés cette étoile naissante.
Elu pour la Chambre fédérale aux élections de 1873, il f^t appelé à présenter l'adresse en réponse au discours du Trône
et se plaça du premier coup au premier rang des orateurs du parlement fédéral.
Les députés anglais étaient charmés.
Mais ils furent bien plus émerveillés quand ils l'entendirent prononcer dans l'anglais le plus correct, le plus littéraire, le plus parfait, son merveilleux discours contre l'expulsion de Riel
C'était en 1874. Louis Riel, élu député de la Chambre des Communes par le comté de Provencher, était rendu à Ottawa pour prendre son siège, il avait même prêté secrètement le serment requis. Une grande excitation régnait dans la Chambre et le pays, on parlait d'émeutes, on prédisait des actes de violence si le chef des Métis paraissait dans la Chambre.
Les orangistes furieux disaient qu'ils ne permettraient jamais à un rebelle accusé de meurtre de prendre son siège. Un mandat d'arrestation avait été en effet émis contre Riel et n'avait pu lui être
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signifié, vu son absence du Canada depuis rinsurrection.
Riel refusait de se rendre et réclamait Taccomplisseinent des promesses damnistie faites par Mgr Taché au nom du gouvernement de Sir John Macdonald.
Sir John et ses collègues refusaient de reconnaître ces promesses, et n'étaient pas fâchés de voir le nouveau gouvernement que McKenzie venait de former aux prises avec les difficultés de cette question.
La situation était critique.
Les Canadiens-Français d'Ottawa et de Hull étaient bien décidés à protéger Riel s'il prenait son siège.
McKenzie Bowell, Tun des chefs orangistes, avait présenté une motion demandant l'expulsion de Riel, M. Holton avait proposé comme amendement de différer toute décision jusqu'à ce que le comité nommé pour s'enquérir de l'existence des promesses faites à Riel, eût fait son rapport.
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C'était la seule solution praticable.
Laurier prit la parole; il exposa dans un langage châtié, nerveux et logique, les raisons légales et politiques pour lesquelles la Chambre devait repousser la proposition Bowell et produisit une profonde impression.
L'amendement Holton fut adopté.
Plus tard Laurier eut encore l'occasion de mettre son éloquence au service de ce pauvre Riel et de la cause des Métis et de prononcer le plus éloquent de ses discours.
C'était après la deuxième insurrection du Nord-Ouest. Les Métis avaient été écrasés, Riel vaincu était monté sur Téchafaud, et cette mort cruelle avait profondément agité la conscience publique.
Lorsque la Chambre se réunit, dans l'hiver en 1886, une motion fut présentée pour faire déclarer que le gouvernement était responsable des troubles du Nord- Ouest.
M. Blake, le chef alors du parti libéral fit un réquisitoire formidable à lappui de cette proposition, mais ce fut Laurier qui remporta la palme dans ce grand débat oii le talent pouvait déployer toutes ses ressources.
Le sujet était beau, digne de lui.
Il fit le récit émouvant des injustices qui avaient poussé les Métis à la révolte, rappela les grandes luttes de la liberté contre la tyrannie, dénonça en termes véhéments les illégalités du procès et de la condamnation de Riel, fit les appels les plus pathétiques aux sentiments les plus nobles de l'âme humaine.
Jamais langage plus éloquent ne s était fait entendre dans le parlement canadien.
Un concert d'éloges s éleva de toutes les parties du pays, amis comme adversaires félicitaient l'orateur Canadien-français qui venait de faire entendre des accents comparables à ceux qui ont immortalisé les plus grands parlements de l'univers.
Les journaux anglais lui donnèrent, dès le lendemain de ce grand succès, le nom de " Silver tongued Laurier " : L'orateur à la bouche d'argent."
Si Laurier avait fait comme la plupart de nos hommes de talent, il aurait vécu sur la gloire d'un pareil discours pendant plusieurs années Mais le sentiment du devoir, le souci de sa réputation et l'amour du travail l'ont empêché de tomber dans cette erreur trop commune. Chacun de ses discours marque un progrès, un perfectionnement.
Sa vie et ses succès sont une démonstration éclatante de la nécessité du travail constant et persévérant, de tous les jours, de tous les instants. Laurier ne perd jamais une occasion d'enrichir son esprit, d'orner son imagination et sa mémoire ; doué d'un grand talent d'assimilation, il profite de tout ce qu'il lit, de tout ce qu'il entend.
Demandez lui comment il a appris l'anglais, il vous dira que c'est en se livrant au
travail pénible et ennuyeux de la traduction, en étudiant les plus grands littérateurs de l'Angleterre, en s accoutumant à penser en anglais.
Il est convaincu comme Jette que pour réussir il faut savoir se livrer à un travail ennuyeux, que plus le travail est pénible plus il est fécond.
Je disais en 1874 •
Laurier est donc lun des hommes les plus remarquables que l'avenir nous réserve.
Le Bas-Canada a raison de compter sur lui, il ne trompera pas les espérances patriotiques que ses débuts éclatants ont fait naître, car son caractère est au niveau de son intelligence.
Il a tenu sa promesse celui-là.
Tel il était il y a trente ans, tel il est aujourd'hui, mais perfectionné sous tous les rapports, plus fort physiquement et moralement, parvenu par l'étude, le travail et Texpérience à l'époque de son développe-
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ment, à la pleine maturité de son talent, digne de porter le nom àç,silver tonguedc\\i^ les Anglais lui ont donné et d'être classé parmi les grands hommes de notre temps.
Devenu chef du parti libéral, lors de la retraite de M. Blake, à une époque difficile, après des défaites désespérantes, il a déployé une énergie et une activité qu'on lui soupçonnait guère. Il a relevé le moral de ses partisans, leur a inspiré Tespérance de la victoire et les a entraînés enthousiastes à la suite de son drapeau.
Il a grandi avec les difficultés, s'est jeté hardiment dans la mêlée et n'a pas craint d'aller au cœur même du fanatisme religieux, faire entendre la voix de la justice, de la vérité et de la conciliation.
Sa conduite et ses paroles sur la question des biens des Jésuites, les troubles du Nord-Ouest ont été celles d'un grand patriote, d'un homme d'état intrépide. Deux fois, il a eu le courage d'aller à Toronto, la
ville sainte de lorangisme, la Mecque du fanatisme, plaider la cause de l'humanité et de la tolérance religieuse, la première fois pour faire voir l'injustice de l'exécution de Riel, la seconde pour démontrer la justice de la restitution aux Jésuites de partie de leurs biens. Accueilli d'abord par des huées et des sifflets, il resta impassible au milieu de l'orage et fit des appels si éloquents au fair play britannique, que les plus violents séduits par tant de courage et d'éloquence, finirent par l'écouter.
Voilà des actes de courage que Ton doit mettre audessus des talents et des succès oratoires.
Comment les Anglais n'admireraient- ils pas ce Canadien- français qui parle leur langue, connait leur histoire et leur littérature aussi bien si non mieux que leurs premiers hommes d'état }
Comment n'aimeraient-ils pas l'entendre citer et commenter avec tant de tact et de
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vigueur leurs grands orateurs parlementaire et leurs célèbres historiens ?
Ils sont tellement émerveillés de ce talent qu'ils cherchent à l'expliquer en disant que sa grand-mère était écossaise. Laissons leur cette douce illusion.
Ils lisent, ils écoutent sans colère ses déclarations patriotiques et religieuses, car ils savent que ce qu'il demande pour ses compatriotes il est prêt à l'exiger pour les hommes appartenant à des races, à des religions différentes, ils le croient capable même au besoin de risquer sa popularité dans leur intérêt, pour défendre un principe, un droit qu'il croirait injustement attaqué. C'est même l'un de ses points faibles aux yeux de ses adversaires, ils insinuent qu'il est trop porté à juger les questions au point de vue strict de la justice et de la légalité et que sa générosité pourrait, dans certains cas, l'entraîner trop loin dans la voie des concessions religieuses et nationales.
Laurier sera-t-îl premîer ministre ?
— Peut-être, probablement. Il craint le pouvoir et il a raison d'en avoir peur, car dans un pays comme le nôtre où la diversité des sentiments religieux et matériels est si grande, où les intérêts personnels jouent un si grand rôle, gouverner honnêtement est chose difficile. Il faut plus de talent pour réussir en s adressant aux bons instincts de l'homme qu'en faisant appel à ses mauvaises passions, en exploitant ses préjugés. On n'est plus au temps des Lafontaine et des Baldwin : temps héroïques où les grands principes de liberté dominaient tous les autres sentiments, où l'on savait descendre du pouvoir avec autant de dignité qu'on y montait, où l'on savait se démettre plutôt que de se soumettre à ce que la conscience et l'honneur reprouvaient.
Les mœurs publiques sont bien tombées, l'argent, l'intrigue et le préjugé ont, à notre
époque, plus d empire sur les hommes que les princîpes.
Or, Laurier est naturellement porté à croire que tous les hommes lui ressemblent et que la raison suffit pour les gouverner et les diriger dans le droit chemin. Dans Tordre religieux comme dans Tordre politique, il est disposé à donner trop d'empire à la raison.
Le pouvoir lui ménage bien des déboires, des ennuis et des désenchantements qu il saura d ailleurs souffrir en philosophe.
Il faudrait à son esprit élevé des horizons larges, des questions de haute portée, il est né comme Blake pour attacher le souvenir de son éloquence à ces grands mouvements politiques ou réformes sociales qui modifient les destinées .d'un peuple.
Blake est allé en Angleterre chercher ces horizons larges, ces sommets élevés.
Ici, à part la question de l'indépendance, qui n'est pas encore mûre, que reste- 1- il ?
Cependant, le monde marche vite à notre époque, Timprévu joue un grand rôle et soulève tous les jours, dans Tordre politique et social comme dans le domaine des sciences, les problèmes les plus émouvants.
Quoiqu'il arrive. Laurier sera à la hauteur des événements.
M. Raîn ville est né juge.
Lorsqu'il monta sur le Banc, à Tâge de trente-six ans, et rendit ses premiers jugements, on aurait dit qu'il n'avait jamais fait autre chose toute sa vie.
Grand, mince, Tair jeune, portant chevelure et barbe noire, toujours bien mis, il est fort joli garçon et parait bien sur le Banc.
L'homme qui lui ressemble le plus dans le pays n'est pas son frère, mais devrait l'être, c'est l'hon. Pantaléon Pelletier.
Même taille, même mine, même teint,~ même barbe, même chevelure, même physionomie, c'est vraiment remarquable. Si
nous croyions à la métempsycose, nous dirions qu'ils ont dû être ou deviendront frères, dans un autre monde. Si l'extérieur était toujours le miroir de Tâme, ils devraient avoir le même caractère ; pourtant ils se ressemblent peu sous ce rapport.
M. Pelletier est chaud, sympathique, sentimental au besoin.
Le juge Rain ville est froid, un peu misantrope, antipathique au bruit, aux émotions violentes, aux effusions. C'est un grand raisonneur, à l'esprit essentiellement pratique et philosophique, ne croyant que ce qu'il voit et comprend, ayant en général une pauvre opinion des hommes et des choses de ce monde.
Quoique plus jeune, il est presque déjà aussi désenchanté que le juge Johnson sous ce rapport. C'est malheureusement le mal de beaucoup de grands esprits qui perdent l'illusion en voulant voir les choses de trop près, en cherchant la raison de tout.
N'est-ce pas de la pitié au lieu du mépris que le sage doit avoir pour les misères et les petitesses du monde ? Après tout, chacun a sa part de ces faiblesses inhérentes à rhumanité, même les juges.
Cest un grand danger pour un homme de talent de se laisser prendre par le dégoût. On finit par faire mal ce qu'on n'aime pas à faire, on s'irrite, on s'aigrit de plus en plus et on n'est aimable ni pour soi, ni pour les autres. Un juge, par exemple, prend l'habitude de trouver toutes les causes insignifiantes, de ne voir dans les clients et les avocats que des chicaniers. Il oublie trop qu'il a été avocat et qu'il n'y aurait pas besoin déjuges s'il n'y avait toujours dans les causes qu'un seul côté, une seule manière de voir. Ce qui paraît clair au juge après qu'il a entendu les témoins et les avocats, n'était pas aussi clair que cela à l'avocat qui n'avait entendu que son client.
Le mal n'est pas encore très grand chez le juge Raînville ; lamour de Tétude le sauvera.
II a une véritable passion pour le droit, passion bien respectable, on Tavouera, il aime le droit, comme d'autres aiment la musique, la poésie. Cette science offre à son esprit actif, chercheur, remuant, pénétrant et difficile à rassasier, des jouissances qu'il ne trouve nulle part ailleurs, elle n'a presque pas de difficultés sérieuses pour lui. Il pénètre à tire d'aile au cœur de la
question la plus obscure et y fait jaillir la
lumière.
La clarté, la concision, la vivacité et la
précision, ces facultés si nécessaires à un jurisconsulte, existent chez lui à un haut
degré.
Sa vivacité est si grande qu'elle le porte,
disent certains avocats, à juger les causes
avant d'avoir entendu les témoins et les
avocats. C'est un peu vrai, il dédaigne les
détails, méprise les causes où ne se présente aucune question de droit et fait alors, comme nous lavons dit, la guerre aux avocats et aux plaideurs.
Quoi qu'il en soit, il n y a pas un juge qui siège aussi souvent que le juge Rain ville, qui rende autant de jugements et se donne autant de peine pour faire marcher sans cesse la roue de la justice. Ce zèle même étonne chez un homme si peu enthousiaste de sa nature, et il y a grand danger qu'il finisse par se dire : ** A quoi bon ? qui m'en tiendra compte ? " Les avocats sont gens prompts, vifs et hargneux, enclins à accuser le juge qui a décidé contre eux. Chercher à les satisfaire est chose plus difficile encore que de contenter une coquette.
Le juge Rain ville a beaucoup de mémoire et une grande facilité dé parole. Il rend souvent une douzaine de jugements, dans des causes importantes sans la moindre note. Il est agréable à entendre et se fait
facilement comprendre. Il a, en parlant, une manière de gesticuler qui fait croire qu'il chasse les mouches, mais si on le suit attentivement, on s aperçoit que les seules mouches qu'il écarte de la main sont les doutes où les ombres qui voltigent quelquefois autour de son esprit lumineux.
Le juge Rain ville est un exemple frappant des contrastes qui existent dans l'homme. Tout ce qu'il y a chez lui de vivacité, de vie, de sens pratique est dans son esprit, très peu dans son caractère.
L'intrigue, la cabale, la simple diplomatie même lui répugnent. Il aurait fait un pauvre politicien, car il n'aurait eu pour partisans que des gens intelligents et convaincus, qui ne regardent dans un homme que ses talents et ses principes. Même comme avocat il n'aurait jamais eu pour clients les gens qui ont besoin d'être séduits par des manifestations un peu bruyantes de confiance et de zèle. Il est donc à sa place
sur le Banc où il suffit d'avoir du talent et des connaissances pour se distinguer.
Cest un juge en chef en herbe.
Montréal, 1882.
La maladie et la mort ont empêché la réalisation de mes prévisions, en mettant fin à une existence pleine de promesses.
Ce pauvre Rainville a été victime de ce qu'on appelle le surmenage, ce mal caractéristique d'une époque oii on ne tient pas assez compte de ses forces physiques et intellectuelles, où Ton soumet le système nerveux à de trop rudes épreuves.
Lorsqu'il se décida à se reposer, la machine chauffée à blanc depuis longtemps était usée. Il alla à Paris consulter les meilleurs médecins, prit du mieux, en profita pour se perfectionner dans Tétude du droit, revint au Canada voir sa famille et
ses amis et retourna à Paris où il mourut le sept février 1891. Il est parti en plein âge mûr, emportant avec lui des trésors de science qui ne se transmettent pas, malheureusement.
Joli garçon, taille élancée et cambrée, cheveux et favoris blonds, teint frais et coloré, lair un peu anglais mais le cœur français, des goûts aristocratiques et des idées démocratiques.
Intelligence d'élite qui aime à prendre les questions de haut, à aborder les problèmes les plus élevés du droit et de la politique ; esprit paresseux, mais fécond et puissant, quand il est mis en activité.
Nature plus sentimentale et plus nerveuse qu'on ne serait porté à le croire, mais indépendante, ennemie de la contrainte, de tout ce qui peut gêner ses volontés, ses idées, ses bons ou mauvais penchants.
Généreux envers sa famille, dont il a été le protecteur et le soutien depuis le jour où il fut fait avocat ; refusant rarement de rendre service à un ami.
Aimant Targent, pour bien vivre, pour se donner les jouissances et les distractions du high li/cy avoir chevaux et voitures, fréquenter les clubs aristocratiques et faire partout bonne figure.
Comme M. Laflamme a été avant tout avocat, transportons- nous à la cour pour mieux apprécier sa manière de parler.
Regardez-le, le voilà qui arrive, ses livres sous le bras, Tair préoccupé, la tête renversée en arrière et légèrement penchée sur Tépaule gauche, le teint animé, les cheveux en désordre, la contenance fière comme toujours. Il se hâte, car sa cause a été appelée et la cour Tattend. Il commence à parler, écoutez bien, car il ouvre à peine la bouche, il laisse tomber nonchalamment ses paroles qu'il retient à demi ; sa voix indécise semble
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dédaigner de se faire entendre ; on dirait le murmure d'un mince filet d'eau à travers les branches qui gênent son passage.
La pensée arrive fatiguée, nuageuse, à moitié endormie, impatientée des efforts quil lui faut faire pour voir le jour; elle hésite, elle tâtonne dans la région des faits, mais elle se dégage peu à peu, se presse et s illumine à mesure qu elle arrive dans le domaine du droit; le rêve disparaît, les nuages s'évanouissent ; la parole est plus facile, plus nette, plus accentuée ; enfin, la lumière se fait dans ce riche cerveau, une interruption Ta fait jaillir, c'est le rayon de soleil à travers les derniers brouillards de l'aurore.
Une chose est indispensable à M. Laflamme, quand il parle, c'est d'être stimulé, harcelé sans cesse, car il se refroidît facilement. Si la cour ou ses adversaires lui font la malice de ne pas l'interrompre afin de ne pas le forcer de faire un effort d'esprit, il
IIO MES CONTEMPORAINS
S ennuie et ennuie son auditoire. Mais s'il a contamment quelqu'un pour Téperonner, le chaufifer à blanc, c'est bien différent ; son langage devient énergique, ses expressions brillantes, son élocution facile, agréable, son éloquence mordante, ironique, pleine de superbes dédains, remarquable par la rapidité de ses évolutions et la force de sa dialectique ; il enlace son adversaire dans les plis d'une argumentation serrée, nerveuse et inextricable, et trouve, pour échapper aux pièges qu'on lui tend, des issues que personne ne voyait. 11 fut admis au barreau en 1849.
Il y avait alors, à Montréal, des jeunes gens de talent qui se préparaient par l'étude et la discussion aux grandes luttes politiques.
C'étaient Papin, Laberge, Labrèche-Viger, Eric Dorion, Wilfrid Dorion, Gustave Papineau, fils de l'hon. L. J. Papineau, M.
Lanctot, Joseph Doutre, Charles Daoust et plusieurs autres. Quelques-uns d'entre
eux s'étaient déjà fait connaître à T Institut- Canadien et dans les assemblées publiques.
Ils formaient Tavant-garde du grand parti libéral qui luttait depuis plusieurs années, sous la conduite de Lafontaine, pour la conquête du gouvernement responsable et de nos libertés politiques.
Les idées démocratiques qui agitaient alors le monde entier trouvèrent un écho puissant sur les bords du St- Laurent dans l'âme de ces jeunes gens. Les réformes constitutionnelles que demandait Lafontaine ne leur suffisaient plus, il leur fallait des changements plus radicaux, un programme plus démocratique. C'est dans ce but qu'ils fondèrent L'Avenir et lancèrent dans le public des théories et des idées politiques et religieuses qui convenaient peu au tempérament et aux sentiments religieux de notre population.
Lorsque M. Papineau rentra dans la politique, après son retour de l'exil, et que se
séparant de Lafontaine, il demanda la représentation basée sur la population et le rappel de l'Union, les jeunes démocrates se rangèrent sous son drapeau.
M. Laflamme prit place au premier rang dans cette phalange destinée à exercer une si grande influence sur nos destinées politiques. On montrait, dès 1847, le cas quon faisait de son talent en Télisant président de rinstitut-Canadien. Il fut Tun des fondateurs de L Avenir et de ses principaux rédacteurs. Il écrivit une suite d'articles remarquables pour démontrer que l'union du Haut et du Bas-Canada nous serait funeste.
Si on ne peut approuver toutes les idées dont Z'^z^^r et r Institut-Canadien se firent les interprètes, on doit reconnaître que plusieurs des réformes proposées furent plus tard adoptées par le parti conservateur et acceptées par le pays. C'est à la jeunesse libérale de 48 qu'on doit le rappel des droits seigneuriaux, la décentralisation judiciaire et
rorganisation patriotique qui fut faite en 1 848 en faveur de la colonisation. Le clergé s associa à cette œuvre nationale à laquelle nous devons en partie le défrichement des townships de TEst.
Quand on songe à ce que les jeunes gens de cette époque ont fait, aux idées qu ils ont remuées, on est forcé d'avouer qu'ils ont dû travailler. Les rédacteurs de L'Avenir étaient presque tous des étudiants en droit.
Comme Tétude du droit était difficile à cette époque, faute de code et de jurisprudence, ils se réunissaient, le jour, pour étudier ensemble, et, le soir, ils discutaient les questions politiques et rédigeaient L Avenir.
Il est malheureux pour eux et pour le pays que des hommes si capables de rendre des services à la société, aient compromis leur avenir politique par des théories et des idées chimériques, qu'ils aient voulu faire de la politique radicale, quand le pays ne demandait que la liberté constitutionnelle,
rétablissement régulier du gouvernement responsable. L'effroi qu'ils ont inspiré au peuple et au clergé, leur a été fatal. Quelques-uns d'entre eux sont sortis de la politique ruinés, découragés et aigris, d autres sont arrivés trop tard, à un âge où le nerf et l'ambition commencent à diminuer.
Montréal, 1874.
Après tout mieux eût valu pour Laflamme qu'il ne fût jamais entré dans la politique et surtout dans le ministère MacKenzie. Il y a perdu sa fortune, une fortune péniblement acquise et n'a rien ajouté à sa réputation.
Il était trop rêveur pour être homme d'action et orateur parlementaire, ses plaidoiries contre les autorités ecclésiastiques, dans des causes retentissantes, et sa morale indépendante nuisaient à l'autorité de sa parole et au prestige de son parti.
RODOLPHK LAFLAMME lt5
C'est M. Jette qui aurait dû être fait ministre à sa place pour donner aux libéraux modérés la satisfaction et la reconnaissance qu'ils méritaient. Il est vrai que M.
Jette n'aurait pas sauvé le parti libéral, car il n'aurait pu faire accepter par ses collègues la protection qui seule, peut-être, aurait empêché la crise financière de tuer le ministère MacKenzie.
M. Laflamme défait aux élections de j 878, comme la plupart de ses collègues, se trouva dans une triste situation. Complètement ruiné et couvert de dettes, sans autre ressource qu'une clientèle délabrée, il fit tête à l'adversité et se montra plus grand dans la défaite que dans le succès. Il se remit au travail pour payer ses dettes et soutenir sa famille et parvint à reconquérir en grande partie la position éminente qu'il occupait au barreau.
Le vieux fond de connaissances et d'expérience qu'il avait acquis, pendant vingt
116 MBS CONTEMPORAINS
ans d un travail soutenu, le sauva et fut une démonstration frappante de Timportance et de la fécondité des premières études.
Cest une leçon pour la jeunesse.
Qu'elle regarde les déboires et les désastres de ceux qui se jettent, tête baissée, dans les eaux agitées de la politique, avant de s'être fait par le travail et de fortes études une position solide dans une profession où ils peuvent se réfugier, comme dans une forteresse, aux jours de détresse.
Le nom de Rodolphe Laflamme a été mêlé à celui de Joseph Doutre dans des procès émouvants, entrautres le fameux procès Guibord. C'étaient deux des derniers survivants de cette phalange libérale de 1848 dont j'ai parlé plus haut, deux avocats distingués, écrivains et penseurs, instruits, laborieux et ambitieux, qui n'ont jamais pu pardonner au clergé de les avoir combattus dans l'arène politique.
Comme dans toutes les luttes politiques et religieuses, il y a eu des fautes, des exagérations regrettables de part et d'autre. Mais à qui la première faute ? Dans tous les cas, Terreur des uns ne justifie pas Terreur des autres, de ceux que Taigreur et la rancune ont détournés du sentier de la foi, de nos traditions religieuses et nationales.
Qu'on dise au clergé certaines vérités, qu'on lui dénonce des abus dangereux pour son influence et funestes à la religion, qu'on lui suggère des réformes devenues nécessaires au point de vue religieux et national, c'est un droit, un devoir même. Mais il faut que dans les discussions suscitées par ces délicates questions, on n'oublie jamais le respect dû au clergé et au principe sacré qu'il représente.
Réformer dans certains cas, serait un mérite, détruire, un crime.
Par quoi remplacerait-on l'influence du clergé qui constitue notre principale force
nationale et l'autorité d une religion qui est pour rindividu comme pour les sociétés le seul fondement de tout progrès, de toute grandeur ?
M. Laflamme ne voulut jamais, dans ses plaidoiries, sortir des limites de son rôle davocat et de l'interprétation des lois au point de vue de leurs effets civils. Sa vie fut moins morale, moins régulière que celle de Doutre, mais il resta et mourut catholique.
M. Doutre avait dit un jour à un ami :
*' J'avais de l'ambition, je croyais avoir assez de talent et d'énergie pour faire mon chemin ; j'ai vu passer devant moi et devant mes amis et arriver aux honneurs, des hommes qui n'avaient aucune valeur, nous avons été proscrits à cause d'opinions politiques et de réformes très discutables, je ne puis pardonner au clergé le mal qu il nous a fait." Son ami lui ayant dit que ce n'était pas une raison pour cesser de croire et de pratiquer la religion de son baptême et de sa jeunesse.
il répondit gravement : " C'est vrai et je vous félicite d'avoir la force de tenir bon, quant à moi, c'est fini je ne crois plus et je ne reviendrai pas."
Il a tenu parole malheureurement.
Le mérite d'un homme est d'être religieux ou patriote en dépit des injustices et des déboires, de conserver sa foi et son patriotisme au sein des épreuves, de faire son devoir.
Edward Blake est fils de Thon. W. H.
Blake, qui fut Torateur le plus éloquent de rancienne assemblée législative de 1 847 à 1849 et occupa avec honneur le poste de solliciteur-général. Sa mère était la petite fille de William Hume de Humewood autrefois représentant de Wicklow dans la Chambre des Communes. M. Blake appartient par son père et sa mère à deux familles remarquables par le talent et le caractère.
Il est rare qu'une famille n'arrive pas par degrés à un homme comme M. Blake.
Né dans le township d'Adélaïde, Middlesex, province d'Ontario, en octobre 1833 ;
Tun des élèves les plus remarquables de runiversité d'Ontario où il obtint, sans effort tous les degrés et les honneurs qu on y pouvait accorder ; admis au Barreau en 1856 et fait Conseil de la Reine en 1863, trois ou quatre ans lui suffirent pour devenir l'un des premiers avocats du Haut- Canada ; au bout de dix ans il n avait pas de supérieurs, et aujourd'hui on s'accorde généralement à lui donner la première place.
Elu pour South- Bruce à l'assemblée législative d'Ontario en 1867, il devint presqu aussitôt Leader de l'opposition, renversa le gouvernement de M. Sandfield McDonald en 1871, et fut appelé à former un ministère, dans lequel il prit le poste de président du Conseil, sans salaire. L'année suivante, l'abolition du double mandat l'obligeant à faire le choix entre les deux législatures, il renonçait à la place honorable qu'il occupait à la tête de sa province, pour aller.
avec son ami McKenzie, au sein de la Chambre des Communes, combattre le gouvernement de Sir John.
Il ne manqua pas de gens qui blâmèrent leur audace et leur présomption, et cependant, deux ans après, la forteresse conservatrice tombait sous leurs coups, et Thon.
McKenzie y arborait le drapeau de la réforme.
M. Blake aurait pu être le chef de l'opposition en entrant dans la Chambre des Communes et Premier dans le gouvernement actuel, mais il n*a pas voulu Têtre ; il s'est contenté, pour se rendre aux sollicitations les plus pressantes de cent dix à cent quinze députés, de faire partie, pendant quelques mois, du ministère McKenzie, sans portefeuille et sans salaire. A Tencontre de la plupart des hommes politiques qui prendraient bien le salaire sans le portefeuille, si c'était possible, M. Blake, lui, ne prend que la responsabilité et laisse de côté le salaire.
On a dit que les raisons privées alléguées par M. Blake n'ont pas été les seules qui laient empêché daccepter le poste de chef de l'opposition et de Premier dans le gouvernement actuel ; on a prétendu qu'il se serait aperçu que les vieux libéraux du Haut-Canada le voyaient d'un mauvais œil devancer si rapidement les anciens.
Il paraît certain que M. Blake, comme tous les hommes à grandes aspirations, veut arriver avec une idée, avec un drapeau à lui ; son talent lui permet de vouloir attacher son nom à l'établissement de nos destinées politiques.
Il a une haute et forte taille, une grosse tête carrée, un front superbe^ qu'on dirait taillé dans un bloc de marbre, une belle figure au teint riche, aux traits vigoureux, la physionomie calme et réfléchie d'un penseur : tout chez lui indique la puissance et dénote une nature supérieure. Sa pose est nonchalante, ses manières affables et mo-
destes ; il s habille comme un bon fermier américain de l'état du Vermont ; il est curieux à voir dans la Chambre, la tête appuyée sur son pupitre et couverte d'un chapeau de feutre noir à large bords ; on dirait toujours qu'il dort, mais lorsqu'il se lève pour parler, on voit que son esprit veillait. Le silence se fait alors et la Chambre prête une oreille attentive aux paroles qui tombent de sa bouche éloquente.
Ce n'est pas un de ces tribuns dont les éclats de voix font trembler les vitres et dont la déclamation passionnée soulève un auditoire ; il ne parle pas avec la chaleur et la violence qui caractérisaient l'éloquence de son père ; non, c'est un orateur parlementaire à la façon des Russell et des Gladstone, c'est l'homme d'Etat aux larges idées, aux théories élevées, à la logique invincible, au langage classique, dont chaque parole mérite d'être recueillie et méditée.
Ses discours ressemblent à ces chênes immenses dont la tête touche les cieux et dont les racines vigoureuses plongent dans les entrailles de la terre, ou à ces cottes d'armes à la surface polie et impénétrable que portaient les guerriers antiques.
Son discours sur l'élection de Peterborough est un modèle de logique et d'argumentation ; les philippiques admirables qu'il a prononcées à London et à Bowmanville sont des chefs-d'œuvre de haute raison et d'éloquence patriotique. Il l'emporte sur Sir John et tous les hommes politiques de notre pays par la vigueur de l'esprit, la largeur de vue et la puissance de conception intellectuelle.
Il n'est pas étonnant que M. Blake désire l'établissement d'une fédération de tous les pays qui composent l'empire britannique avec un grand parlement où les colonies seraient représentées, car il n'y a pas de doute qu'il serait de taille à se mesurer dans
ce parlement avec les hommes les plus éminents de ce parlement. Nous avons déjà exprimé lopinion que la conséquence des idées prêchées par M. Blake ne serait pas la fédération mais l'indépendance, et il n'est pas impossible que M. Blake entrevoie sans frayeur cette conséquence.
Lorsque M. Blake proclame qu'il est temps que, dans nos relations avec l'Angleterre et les pays étrangers, nous songions d'abord à l'intérêt canadien, tous les hommes qui croient à l'avenir du Canada sont avec lui, mais lorsqu'il conclut que la fédération nous donnerait la politique nationale qu'il désire, nous n'y sommes plus.
Quoiqu'il en soit, nous applaudissons aux efforts patriotiques qu'il fait pour développer cet esprit national sans lequel une nation ne peut exister.
Laissons ces grandes idées, ces généreux sentiments porter leurs fruits et soyons tranquilles sur la qualité de ces fruits.
128 MBS CONTEMPORAINS
M. Blake est marié et père de plusieurs enfants, sa conduite est excellente, il est sobre comme un juge d'autrefois et presqu aussi puritain que son ami McKenzie.
Il est affable mais peu démonstratif ; il mène une vie simple et retirée ; la dignité et l'indépendance de son caractère lui font mépriser les petits moyens que les hommes politiques emploient trop souvent pour se rendre populaires; il ne veut devoir le succès qu'à sa supériorité intellectuelle et à l'excellence de ses principes ; sous ce rapport il ressemble à Thon. M. Dorion ; il n'est pas étonnant qu'ils aient beaucoup d'estime l'un pour l'autre.
Inutile de dire qu'il travaille ; on n'est pas, comme il l'était, l'un des premiers avocats et hommes d'Etat de son pays, à trente-quatre ans, sans avoir étudié jour et nuit, sans avoir poussé jusqu'à l'excès même le développement de ses facultés intellectuelles. Les discours de M. Blake
démontrent qu il a perfectionné son talent par letude de l'histoire et de la philosophie, ces deux sciences fécondes que les anciens considéraient comme essentielles à Torateur.
,En résumé, M. Blake est fait à la manière des grands hommes, et tout Canadien a le droit d'être fier de lui.
Montréal, 2 décembre 1874.
Depuis cette époque, M. Blake a été ministre de la justice dans le gouvernement McKenzie et chef du parti libéral après la mort de M. McKenzie. II na pas eu la consolation de mener son parti à la victoire dans le Parlement fédéral comme il Tavait fait dans la Chambre locale, il n'a pu réussir à faire accepter son programme sur la question du tarif. La protection n avait
pas encore fait son temps ; acceptée par le parti conservateur et adoptée par le gouvernement et le parlement après les élections de 1878, elle devait vivre et vivra jusqu'à ce quune autre crise financière éclate.
Battu dans deux élections générales, M.
Blake fatigué, désappointé, se décida à abandonner la direction du parti libéral, et même aux élections générales de 1890, il refusa de se porter candidat.
Vaincu ou vainqueur, à la tête d'une majorité ou d'une minorité, premier ministre ou chef d'opposition, M. Blake a toujours été le même, le premier dans les grands débats sur les questions de droit constitutioriel, de légalité et de justice.
C'est un grand avocat capable de discuter devant les plus grands tribunaux du monde les causes de l'ordre le plus élevé et toujours prêt à mettre son talent au service de la liberté, de la justice et du droit violés.
Il Ta prouvé en différentes circonstances, surtout lorsqu'au milieu de l'agitation produite par l'exécution de Riel, il entreprit de plaider la cause de ces pauvres Métis sans se soucier du mal que son courage devait lui causer parmi la population fanatisée d'Ontario.
Je ne puis m'empêcher de reproduire une partie de la péroraison de son discours, car on y trouve Blake tout entier avec son grand cœur, son caractère héroique et son large esprit.
** Je sais, dit-il, que cette cause est en- " tourée d'une atmosphère de préjugés et " de passions. Je sais qu'il faudra des " années pour percer et dissiper cette lourde ** atmosphère. Je sais qu'un grand nombre " de mes concitoyens appartenant à ma " nationalité et à ma religion ont des sen- " timents et des opinions hostiles à la posi- " tion que je prends sur cette question. Je ** n'ignore pas que des hommes distingués
'* que j'estime et dont le jugement m'ins- ** pire la plus grande confiance, n'ont pu, " après avoir examiné cette cause, arriver à ** la même conclusion. Je ne blâme per- " sonne, c'est le droit, le devoir même de *• chacun de suivre son propre jugement.
** On a poussé de coté et d'autre des cris '* qui ont empêché le public d'arriver à une '' juste conclusion, mais ces cris ne doivent ** pas nous détourner de la justice et du " devoir. On nous a dit plus d'une fois " dans le cours de ce débat, que l'attitude " prise par le parti libéral sur cette ques- " tion le conduirait à la ruine. Le vote " que je vais donner est, je l'admets, dan- " gereux et inopportun, et si la politique ** n'était qu'un jeu ma conduite serait '' erronée. Je serais heureux de pouvoir " m'empêcher de prendre une position qui, '* d'après l'opinion de nos adversaires, va ** être si fatale à notre influence. Mais il *' est quelque chose que je mets au-dessus
'* de l'avantage d'avoir un siège dans cette " Chambre et même de conduire un parti, ** c'est, non pas de conserver la confiance ** publique, mais de la mériter. Agir autre- " ment serait courir après Tombre et perdre " la réalité : propter vitam vivendi perdere " causas. Nous pouvons nous tromper, " nous devons être sincères. Nous devons " être capables de renoncer à la vie publique " pour garder intacts notre caractère et ** notre honneur d'hommes publiques.
" Je ne puis honnêtement m'empêcher *' de partager l'opinion de ceux qui regret- " tent qu'on ait permis cette exécution et ** par conséquent je dois donner un vote " conforme à cette opinion."
On a trouvé ces belles paroles sur les lèvres de M. Blake toutes les fois que la province de Québec a demandé justice.
Elles font son éloge et donnent une idée de sa grandeur d'âme, mais elles expliquent aussi, peut-être, en partie, ses échecs poli-
tiques. Il est évident que M. Blake a plus d*une fois, en voulant être juste, diminué sa valeur politique dans sa province. Lorsque, par exemple, il a dénoncé dans les termes les plus véhéments les puissantes associations orangistes, combien de comtés il a perdus ?
Quelle compensation lui a donnée la province de Québec ?
Soyons justes. N'avait-il pas le droit de sattendre à des témoignages de reconnaissance un peu plus pratiques de la part des Canadiens- Français ? Espérons que les Irlandais sauront mieux apprécier ce qu'il fait en ce moment pour leur cause.
Je disais en 1882, dans la Tribune, que M. Blake semblait destiné par la Providence à attacher son nom à quelque grand mouvement politique et social, que rien n'était au-dessus de son talent et de son caractère.
C'est fait.
Il est rendu dans le parlement anglais où il représente un comté irlandais et catholique, il fait partie de la glorieuse phalange qui lutte pour donner à l'Irlande la liberté politique dont jouissent les sujets britanniques dans le monde entier.
Ecossais et protestant, il combat pour les Irlandais catholiques, comme il combattait pour les Métis, les Canadiens- Français et les catholiques du Canada.
Disons-le avec plaisir, tous les Canadiens sans distinction de partis ou de nationalités éprouvèrent un vif sentiment d'orgueil national, quand ils apprirent qu'un des leurs, Edward Blake, avait été jugé digne d'aller au sein du Parlement anglais plaider la cause de l'Irlande, et lorsque l'écho leur apporta la nouvelle de ses succès retentissants, ceux qui avaient exprimé l'opinion que Blake serait au premier rang parmi les premiers orateurs du Congrès américain ou du Parlement anglais n'avaient pas exagéré.
Maintenant quel sera le couronnement de cette grande et noble existence ? II est difficile de le dire, mais on peut prévoir qu'après avoir accompli son œuvre en Angleterre, il reviendra parmi nous renouer le fil brisé de sa carrière politique et donnera à son pays les fruits d'un talent mûri par Tâge et Texpérience.
On n'est pas un Papineau sans être plus ou moins un homme de loi, jurisconsulte, avocat ou notaire, libéral, consciencieux, laborieux ; sans avoir Tesprit original, abstrait, un peu sec, et lent, mais pénétrant, profond même.
L'orateur Papineau n'a été si remarquable que parce qu'il joignait à ces précieuses et solides facultés, une grande imagination et une éloquence majestueuse.
Les Papineau ne sont plus orateurs, ils sont même plutôt notaires qu'avocats, mais c'est toujours une famille remarquable qui a beaucoup d'originalité dans le caractère
comme dans Tesprit. Ils ont une manière de marcher, de parler et de penser qui n'est pas celle de tout le monde. Ils sont tous graves, sérieux, impénétrables et froids en apparence comme la Sibérie.
Regardez le juge Papineau, c'est un des types les plus parfaits de cette famille distinguée, mais c est un Papineau chez qui la foi et la piété ont développé le sentiment du devoir, Tamoiir du travail et de la méditation.
Moïse sur le mont Sinaï n'avait pas Tair plus grave que M. le juge Papineau sur le Banc. Il ressemble aux portraits des juges et des grands prêtres de la Judée dont parle l'Ecriture Sainte. La figure pâle, mélancolique, les yeux presque toujours tournés vers le ciel qu'il aime, il écoute tout ce qu'on dit avec un air résigné de martyr ou d'un prophète qui se prépare à annoncer le jugement dernier. Il prend note de tout, laisse parler les témoins et les avocats autant qu'ils veulent, ne s'impatiente jamais, quoiqu'il en
ait souvent envie, contemple quelquefois avec douleur les dossiers entassés devant lui, mais se met à Tœuvre avec résignation, s'enfonce dans ces montagnes de faits, de chiffres, de dates et d'opinions plus ou moins contradictoires, lit tout avec soin, regarde dans tous les coins, mesure les points et les virgules, cherche surtout le côté juste de la question, le point de vue de l'équité, ajuste plusieurs fois la balance de la justice et ne se décide à prononcer jugement qu'après avoir épuisé tous les moyens que la prudence suggère pour ne pas se tromper.
Ce serait un juge modèle à la campagne où les affaires sont peu nombreuses, les avocats et clients peu pressés. Nous nous le sommes représenté quelquefois rendant la justice comme Saint-Louis sous un chêne.
A Montréal où il faut que les juges marchent comme des moulins, où on s occupe moins de la qualité que de la quantité des jugements, on se plaint de sa lenteur.
UO MES œNTEMPORÀlNS
Il est plus à plaindre que les clients et les avocats, car pour faire son devoir il est obligé de se livrer à un travail pénible qui le ruinera en peu de temps. Il est vrai que Thomme sage, dont toute la vie est réglée comme un cadran, résiste d'une manière surprenante aux ravages du temps et du travail.
Personne ne comprend mieux la mission et les devoirs du magistrat, ne possède à un plus haut degré le sentiment de la responsabilité que lui impose sa position. C'est un sage et un philosophe chrétien, catholique sincère qui ne fait rien sans être capable d'en rendre compte au juge suprême.
Des hommes comme le juge Papineau sont précieux et devraient être plus nombreux, car ils sont l'honneur et la force d'une société.
Nous avons souvent entendu les avocats dire : "j'ai plaidé ma cause devant le juge Papineau, comme mon client n'est pas pressé, que c'est une cause qui demande beaucoup
de soins, d'étude, de conscience et d'impartialité, je ne pouvais demander un meilleur juge."
Il n'y a pas dans le monde entier un juge plus incorruptible, plus inaccessible aux séductions et aux tentations du monde ou du diable que le juge Papineau. Ce n'est pas lui qui aurait été influencé par la beauté de Suzanne.
Le juge Papineau a été candidat. Il fut battu naturellement et il le méritait bien. Il aurait dû savoir qu'il n'est pas nécessaire d'avoir étudié la loi pour devenir législateur, mais qu'il est indispensable de connaître tous les secrets de l'art divin de la cabale, de l'intrigue, du mensonge. Le premier hâbleur venu devait être plus fort que lui sur le husting.
Le seul reproche que mérite le juge Papineau est de n'avoir pas, dans l'intérêt de sa santé et de sa tranquilité, trouvé le moyen
d'administrer la justice dans un centre moins tourmenté que Montréal.
Ce qui était facile à prévoir est arrivé, répuisement à forcé le juge Papineau de demander sa retraite. Il vit tranquille cherchant à conserver les forces qui lui restent, et à se perfectionner dans la pratique de toutes les vertus.
LUTHER HAMILTON HOLTON.
Stature forte et haute ; tête massive ; figure brune où Tenergie se mêle à la douceur de l'agneau et à la finesse du renard ; physionomie calme et sérieuse ; nature vigoureuse que la raison domine et que la religion dirige sans efforts dans la voie du bien ; presbytérien aux mœurs sévères, aux habitudes régulières ; caractère indépendant et élevé où Tambition et le désir de parvenir n'excluent pas la fermeté des principes et les nobles impulsions du patriotisme; esprit solide, droit et fin, éminemment pratique, qui se complait dans les études les plus sérieuses et les plus arides de la politique.
Type remarquable de cette race anglosaxonne dont Tesprit calme et Tamour modéré de la liberté exercent tant d'influence dans les sociétés modernes. L'un de ces hommes faits par eux-mêmes, qui, suppléent par le travail et Ténergie aux avantages d une éducation supérieure et font preuve, dans les plus hautes positions, au sein même des parlements, d'une expérience et de connaissances pratiques qu'on ne trouve pas toujours chez des hommes plus instruits.
Dans une société où la discussion des intérêts matériels des peuples occupe une si large place, de pareils hommes sont précieux, quand à la pratique des affaires ils joignent l'étude, la réflexion et le talent d'exprimer, dans un langage convenable, ce qu'ils savent.
Ils sont trop rares malheureusement, surtout parmi nous Canadiens- Français, les hommes d'affaires qui ont le courage et
LUTHER HAMILTON HOLTON 145
ranibition de se préparer, au milieu de^ soucis matériels qui les absorbent, aux nobles travaux de la vie publique.
L'exemple de M. Holton, qui, à l'âge de quinze ans, était obligé de quitter les bancs de l'école pour gagner son pain, en s'engageant comme commis, démontre énergiquement que rien n'est impossible à l'homme de cœur et d'intelligence qui veut parvenir.
Le pauvre petit commis, qui a du trouver plus d'une fois la vie amère, est aujourd'hui l'un des hommes d'Etat les plus estimés de l'Amérique du Nord, un homme politique dont l'opinion fait autorité dans le Parlement et un orateur dont la parole incisive, énergique et substantielle est toujours applaudie dans les assemblées populaires.
La famille de M. Holton émigra de l'Angleterre, il y a longtemps, pour aller s'établir en Amérique dans les états de la nouvelle Angleterre, et de là passa en Haut- Canada. C'est dans cette province, à South
Leeds, près de Brockville, que M. Holton est né en 1817. En 1826 îl venait à Montréal et entrait comme commis chez M. Hooker qui était, à cette époque, lun des premiers expéditeurs de Montréal. Au bout de quelques années, M. Hooker le prenait en société, et M. Holton ne tardait pas à prendre sa place au premier rang des hommes d'affaires de Montréal. Pour parvenir plus rapidement, il entra dans des spéculations importantes de chemins de fer, et se gagna une fortune quon évalue aujourd'hui à quatre ou cinq cent mille piastres.
Ses concitoyens lui manifestèrent souvent la haute opinion qu'ils avaient de ses talents et la confiance qu'ils avaient dans son intégrité, en lui donnant toute espèce de charges honorables. Il a été président de la Chambre de commerce, directeur de banques, commissaire du havre, membre de la corporation, président de mille sociétés.
LUTHER HAMILTON HOLTON 147
Un homme d affaires, si accompli, capable de discuter les questions de tarif et de commerce avec talent, était naturellement appelé à jouer un rôle politique dans une ville comme Montréal. Mais il fut un temps où Montréal était en quelque sorte le principal foyer du torysme en Canada ; malgré l'estime qu'on portait à M. Holton, on redoutait ses opinions politiques, car il s'était enrôlé, dès les premières années de l'Union, dans le parti libéral que dirigeaient si glorieusement MM. Baldwin et Lafontaine.
Lorsque le parti libéral se divisa en deux, en 185 1, il suivit la fraction qui professait les idées les plus avancées et qui garda le nom de " Parti libéral." En 1854 il se présenta à Montréal avec MM. Dorion et Young et fut élu. En 1857 il fut battu par M. Rose et resta hors de la Chambre jusqu'en 1862, époque à laquelle il fut élu membre du conseil législatif pour la division Victoria. Quelques mois plus tard, au mois
de Mai 1863, il donnait sa démission comme conseiller législatif pour devenir ministre des finances dans le ministère McDonald- Dorion, et se présentait dans la division centre de Montréal. Ayant été battu par M. Rose, après une lutte acharnée, il alla se faire élire dans le comté de Chateauguay qu'il représente depuis cette époque.
Aux élections générales de 1872 pour la Chambre locale, ses amis politiques l'ayant décidé à se présenter dans Montréal centre contre M. Carter, il fut élu par onze voix de majorité. Après l'abolition du double mandat, il se retira de la Chambre locale.
Lors de la formation du ministère actuel, M. Holton refusa d'y entrer; il aurait pu avoir le portefeuille des finances, s'il l'eût voulu.
M. Holton est un des hommes les plus capables d'occuper la position de ministre des finances dans ce pays, et c'est aussi l'un des députés qui connaissent le mieux
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la pratique parlementaire. Il ne manque pas de gens qui sur ce point lui donnent la première place.
M. Holton est le Cerbère des usages parlementaires, la sentinelle vigilante toujours prête à crier qui vive ? aux députés audacieux qui osent toucher à Tarche sainte des traditions constitutionnelles. Il est le cauchemar du jeune député qui se lève, la première fois, pour faire une motion et la terreur des ministres qui ont besoin souvent de tromper la vigilance de la chambre.
M. Holton les guette, il fait semblant même de ne pas les voir, mais il faut voir avec quel plaisir cruel il fait dérailler leurs petits projets, quand ils sont en train de traverser la Chambre à toute vapeur ; il faut voir le sourire ironique qui illumine sa figure et entendre le ton railleur qu'il prend pour rappeler les prévaricateurs à l'ordre.
Mais ce qu'il faut, peut-être, le plus admirer en M. Holton, ce qui prouve davan-
tage la sagesse, le tact et la libéralité qui le caractérisent, c'est d^avoir su toujours mériter la confiance et les sympathies d'une population dont il ne partageait pas les sentiments religieux et nationaux, sans cesser d être estimé de ses concitoyens anglais.
Il n'y a pas un pays au monde où il soit si diflficile de gouverner, car, à tout moment, rhomme politique est obligé pour ne pas se rendre impossible, de se taire quand il voudrait parler et de rester tranquille, quand il voudrait agir. Obligé de satisfaire trois ou quatre nationalités qui guettent toutes ses paroles, épient tous ses actes, un mot, un seul mot peut le perdre.
L'homme d'Etat qui, durant une longue carrière politique, trouve moyen sans avoir recours à l'hypocrisie et sans mentir à ses convictions, de ménager toutes ces susceptibilités, n'est pas un homme ordinaire.
La position que M. Holton a prise sur la motion d'expulsion de Riel était si juste, si
LUTHER HAMILTON HOLTON 151
raisonnable, qu elle lui a valu les sympathies de tous les Canadiens- Français sans lui attirer le mécontentement d'aucun Anglais sensé.
M. Holton n a jamais été aussi populaire dans le Bas-Canada; s'il s'était présenté dans la division -ouest de Montréal, dans rélection qui vient d avoir lieu, toute opposition aurait été inutile ; les Canadiens- Français ont tout fait pour l'engager à se présenter, afin d'avoir l'occasion de lui prouver leur reconnaissance et leur estime.
Si tous les Anglais étaient comme M.
Holton, ils seraient trop parfaits ; ce serait dangereux pour notre nationalité, car les Canadiens- Français auraient moins de répugnance à s'anglifier.
Montréal, i6 Décembre 1874.
M. Holton est mort depuis soudainement, presque debout, comme il le désirait. Il a
été vivement regretté par les hommes de toutes les classes, de toutes les nationalités. Les Canadiens- Français ont perdu un ami précieux, le pays lun de ses meilleurs et de ses plus utiles citoyens.
Le juge Johnson est un type remarquable sous le rapport intellectuel et physique de cette race anglo-saxonne qui a ses défauts, comme toutes les nations de la terre, mais dont les puissantes qualités ne peuvent être contestées. Nation pratique, positive et sage, moins brillante, moins démonstrative que d'autres, mais plus heureusement équilibrée et constituée pour la vie commerciale et politique.
Le juge Johnson est grand, mince, droit, élégant; il a la tête haute, la contenance fière, Tair militaire. Ce n est pas étonnant, son père était officier dans larmée anglaise.
Est-ce par sympathie naturelle qu'il a choisi pour crieur spécialement attaché à sa personne un ancien soldat, McLaughlin ?
Né en Angleterre en 1817, il a, par conséquent, 57 ans, mais il est resté jeune de corps et d'esprit, et mal venu serait celui qui lui dirait qu'il commence à vieillir.
Il a fait ses études classiques, partie en France au collège de St-Omer et partie en Belgique. Cela explique l'élégance et la grâce avec lesquelles il s'exprime en français.
Il vint au Canada, à 1 âge de dix-sept ans, avec l'intention de se faire recevoir avocat et entra dans le bureau de l'ancien juge Day. En 1838, il agissait comme secrétaire et traducteur de la trop fameuse Cour Martiale qui jugea et condamna les patriotes.
Admis au barreau en 1 839, il ne tarda pas à se distinguer surtout dans les causes criminelles, lia été avocat de la Couronne, pendant plusieurs années,gouverneur de l'ancien territoire d'Assiniboine de 1854 à 1858 et
recorder en 1 870 et 1 87 1, dans les territoires du Nord-Ouest, avec des pouvoirs très étendus. En 1872 il refusa la place de gouverneur de Manitoba.
Il est maintenant juge de la Cour Supérieure et président de la Cour de Révision.
Comme on le voit, sa vie a été accidentée, il a un peu vécu partout et partout il a laissé le souvenir d'un esprit fin, brillant et d'un caractère original.
On ne peut avoir Tair plus anglais et avoir l'esprit plus français.
Il aime la littérature française, en connaît et en savoure surtout les productions légères. Rien ne lamuse comme une comédie de Molière, un conte de Lafontaine et une chanson de Déranger. Il scandalise souvent le juge Torrance en fredonnant à ses oreilles des strophes un peu libres. Au milieu du travail le plus absorbant il s'arrête pour exprimer une pensée peu en rapport avec le sujet qui le préoccupe, pour communiquer à
ses collègues sur le Banc ou ailleurs une réminiscence littéraire qui fait sourire même le juge Papineau.
On dit que certains avocats doivent à un bon mot, à une fine répartie le succès de leurs clients, mais c'est, sans doute, exagéré.
Aimable, poli, agréable parfois, il est souvent rude, mordant, sarcastique et résiste difficilement, comme tous les hommes d'esprit d ailleurs, au plaisir de dire un bon mot, de décocher un trait spirituel.
Il est capricieux comme le temps, joyeux, riant et chantant quand le ciel est serein, le soleil brillant ; orageux, chargé d'électricité, lorsqu'il fait sombre ou froid, ou qu'il a im billet à payer. Malheur alors, trois fois malheur à ceux qui reçoivent ses premières décharges ! Qu'on en demande des nouvelles à ce pauvre McLaughlin le plus dévoué, le plus rangé des crieurs passés, présents et futurs, un ancien soldat, toujours à son poste, régulier, respectueux, patient, toujours prêt
à mourir pour la loi ; fait exprès pour le juge Johnson qui devrait tenir à lui conserver la vie, car il n'en trouvera jamais de pareil.
Ses boutades et ses fantaisies sont bien connues.
Il y a quelques années, lorsqu'il représentait la Couronne devant la cour criminelle, un jeune avocat défendant un prisonnier accusé de vol lui avait déplu et avait terminé sa plaidoirie en disant que sa cause était une cause extraordinaire.
Prenant la parole, il dit avec le ton ironique et hautain qu'il savait prendre :
" C'est vrai, Votre Honneur et Messieurs les jurés, cette cause est une cause extraordinaire ; le prisonnier est extraordinaire, son avocat est extraordinaire, ses moyens de défense sont extraordinaires. Il n'y aura qu'une chose ordinaire, ce sera la condamnation du prisonnier à la peine ordinaire."
Il siégeait, un jour, à Beauharnois. Michael Cayley, l'un des hommes les plus
spirituels et les plus gais de notre génération, plaidait avec sa chaleur ordinaire. Ayant été interrompu un peu rudement parlavocat de la partie adverse, il se rua sur son interrupteur et Taccabla de traits sarcastiques.
Celui-ci se plaignit amèrement de cette charge à fond de train et demanda la protection de la cour. Le juge Johnson écrivait en l'écoutant un petit billet qu il envoya porter discrètement à Cayley, et commença à réprimander le bouillant avocat en l'invitant à discontinuer ses attaques contre son adversaire. Pendant cette semonce, Cayley reçut et lut le billet contenant ces mots :
" Tape p'tit Pierre." Inutile de dire que Cayley en profita.
Avouons que sa conduite et ses paroles ne sont pas de nature à plaire toujours aux avocats et aux clients et à leur inspirer confiance dans l'administration de la justice.
Cependant, il se rachète et fait oublier ses caprices et ses boutades, quand une question
importante de droit se présentant devant lui, il croit devoir faire un effort sérieux; il rend alors, dans un langage superbe en français ou en anglais, des décisions aussi intéressantes sous Je rapport du fond que de la forme.
Tous ceux qui Font vu dans son élément, lorsqu'il représentait la Couronne devant la cour du Banc de la Reine, se souviennent des magnifiques réquisitoires qu'il prononçait. C'est là, à la cour du Banc de la Reine qu'on aurait du le mettre, sa connaissance des lois criminelles et son éloquence dramatique y auraient trouvé leur place naturelle.
S'il eût vécu en Angleterre et fût devenu membre de la Chambre des Lords, personne n'y aurait eu plus grand air et n'y aurait fait des discours plus académiques. Il se serait distingué dans l'éloquence du banquet, qui joue un si grand rôle en Angleterre. Ses bons mots, ses saillies spirituelles et ses
aphorismes pittoresques auraient couru le monde des cercles et des salons.
Les questions de fossé, de clôture et de mur mitoyen répugnent à son esprit littéraire et philosophique, Tennuient, le rendent hargneux et maussade.
Il n'y a pas de doute qu'il doit s'ennuyer parfois, mais croit-on que le pauvre homme qui casse de la pierre du matin au soir, ne trouve pas souvent la vie ennuyeuse ?
Les hommes de talent et d'imagination sont portés, rendus à un certain âge, à se dégoûter des choses de la terre, à devenir sceptiques, blasés. C'est le temps où la religion et le sentiment du devoir doivent prendre la place des illusions perdues.
Montréal 1874.
Qui ayant connu Ludger Labelle ne se souvient de lui ? Un petit corps grêle, surmonté d'une tête forte où le front occupait une place considérable, un visage long, pâle, des yeux que la pensée semblait pousser hors de leurs orbites, " une tête de Robespierre enfant," a dit, un jour, Hector Fabre.
Lair, les manières, la physionomie et Tesprit d'un conspirateur, d'un alchimiste du moyen âge. Bien capable lui aussi de tout tenter pour trouver la pierre philosophaJe, le secret de faire de Tor ou de l'argent. De l'esprit jusqu'au bout des ongles,
et avec cela un jugement solide et un grand tact. Avec de Tétude, un régime de vie régulier et un caractère plus sérieux, il aurait pu devenir un chef de parti, et on dit que c'était Topinion de Sir George- Etienne Cartier.
Dans les années 1862, 1863 et 1864, il était avocat pratiquant à Montréal en société avec J.-A. Mousseau. Fils d*un ouvrier bien connu, J.-B. Labelle, ami de tout le monde, connaissait les noms de la plupart des ouvriers de la division Est de Montréal ainsi que de leurs femmes et de leurs enfants, il s'était fait en peu de temps une bonne clientèle qu'il négligeait trop malheureusement.
L'homme le plus irrégulier du monde.
Il se mettait au travail à une heure de l'après midi, et quand il allait au bureau de poste, il revenait tard, bien tard, car il donnait la main et offrait un verre de vin à tous ceux qu'il rencontrait. Il commençait
la journée quand tout le monde la finissait, à rheure où le soleil disparaissait et il se couchait, lorsque tout dormait dans la nature.
Il aimait la nuit, les ténèbres, il préférait la lune au soleil, les étoiles à la lune et la lumière du gaz ou de la bougie aux étoiles.
Il disait que plus le temps était noir, plus son esprit voyait clair. Aussi, c est le soir, la nuit même qu'il ourdissait ses plans politiques ou municipaux, — car il était membr^ du conseil de ville,^ — quil rédigeait des articles pour les journaux.
Il a été rédacteur de la Guêpe, petit journal humoristique dont il a fait le succès pendant un certain temps. Il a été aussi Tun des fondateurs du Colonisateur dont le but était, comme son nom le dit, de travailler à lavancement de la colonisation.
Les colloborateurs étaient J.-A. Mousseau, J.-A. Chapleau, L.-W. Sicotte, W. Tessier,