‹ Mes contemporains [microforme]Chapitre 33 sur 34 · RODRIGUE MA880N · texte numérisé non relu

RODRIGUE MA880N

On l'accuse de n'avoir pas, dans l'espace de vingt ans, trouvé le moyen d'affirmer son indépendance et son impartialité d'une manière sérieuse et efficace.

Il est vrai que ce reproche peut s'appliquer à presque tous les hommes politiques des deux partis, mais il ne sont pas communs ceux qui, comme M. Masson, peuvent être indépendants sans ruiner leur influence et leur avenir.

On entend quelquefois des hommes politiques dire : " Je voudrais bien être indépendant, je donnerais une leçon au gouvernement." Malheureusement ceux qui peuvent l'être et peuvent donner l'exemple ne font pas mieux. Avouons que pour être indépendant dans un pays où l'esprit de parti et l'intérêt personnel exercent tant d'empire, il faut se résigner à être isolé, à passer pour capricieux et impraticable.

On prétend que, privément, M. Masson a souvent donné des conseils et des avertisse-

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ments à ses amis politiques et on affirme avec raison et avec plaisir qu'au moins il a conservé intacte sa réputation personnelle^ Dieu Merci ! On ne l'a jamais accusé de s être servi de sa position pour favoriser indûment ses intérêts personnels ou ceux de son parti. Sa conduite a toujours été digne^ morale, sa vie bonne, studieuse, respectable, ses manières, sa conversation et sa tenue celles d'un gentilhomme. C est toujours un honneur et un avantage pour un peuple d'être représenté par des hommes de cette valeur. Ils nous conservent cette réputation de politesse, d'urbanité et de savoir vivre que nos pères nous ont faite et à laquelle les gouvernements anglais et les étrangers en général ont toujours rendu hommage.

Il faut bien avouer que plusieurs de nos hommes publics laissent à désirer sous ce rapport et se conduisent souvent de manière à nous faire passer pour des sauvages. Ils n'ont pas plus hérité de la délicatesse que

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des principes des Lafootaine, des Viger, des Cherrier, des Dorion.

M. Masson est nerveux, impressionnable, ses mouvements sont vifs, sa parole chaude, sa voix vibrante ; c'est dire qu'il est orateur. Il parle facilement, avec une grande volubilité. Lorsqu'il était à la tête des conservateurs, combattant contre le ministère McKenzie, il faisait des discours véhéments, violents même. Il luttait avec la fougue d'un soldat montant à l'assaut d'une citadelle; du train qu'il y allait on aurait juré qu'il ne finirait pas sans planter son drapeau dans le camp ennemi. Sa nervosité nuisait à l'efïet de sa parole, il s'emportait, prenait le mors aux dents et sa parole bruyante, précipitée, étourdissait la Chambre.

Cependant, il s'exprimait toujours bien, dans un langage correct, et la députa tion comme le peuple aimaient l'entendre.

La famille Masson a droit d'être fière de lui et sa nationalité de le réclamer comme

les MBS GONTEMPOKAINS

un de ceux qui l'honorent le plus par leur caractère, leurs convictions, leur probité et leur intelligence.

Les trois hommes les plus populaires de notre temps

Ils se ressemblent peu sous le rapport physique ou moral.

Laurier est le plus grand des trois, il a plus de six pieds, il porte la tête haute, son port est noble, son pas léger, on dirait qu'il ne touche la terre que du bout des pieds.

Chapleau est moins grand, moins élancé, plus fort en chair, plus vif, plus nerveux, il porte la tête basse, une belle tête couverte d'une chevelure abondante et déjà blanche.

Mercier est le plus massif des trois, le plus fortement constitué, le plus musculeux ;

il est grand, a les yeux et les cheveux noirs et porte une forte moustache — un vrai type de mousquetaire — la personnification de la force et de l'énergie. Il marche pesamment, avec l'assurance d'un homme qui croit que la terre lui appartient, il n'a ni l'élégance, ni la dignité personnelle des deux autres, de Laurier surtout.

Leur genre d'éloquence diffère comme leur organisation physique.

Voyez Laurier : ses sentiments, ses pensées sont nobles, élevés comme sa tête, comme son regard, on voit qu'ils viennent den haut, des hautes régions du monde intellectuel. Son langage est correct, élégant, gracieux comme ses manières, sa voix douce, sonore, harmonieuse.

Chapleau est moins élevé, moins correct, moins mesuré dans sa tenue et son langage, moins logique, mais plus vif, plus sympathique» plus vibrant, plus émouvant, il a plus de chaleur, de magnétisme et d'élec-

tricité — c est une batterie électrique. — Il regarde, pendant qu il parle, à droite et à gauche comme pour s'inspirer de tout ce qu il voit et entend.

Mercier ne regarde ni en haut comme Laurier, ni autour de lui comme Chapleau, mais droit devant lui ou plutôt dans les yeux de son auditoire. Laurier parle par devoir, pour le plaisir de dire de belles et bonnes choses qui porteront leurs fruits un jour ou l'autre ; Chapleau pour plaire à ses amis, se faire applaudir, pour constater l'effet magique de sa parole sur une assemblée publique ; Mercier pour persuader, et convaincre, pour se faire des partisans et des admirateurs, pour remporter une victoire, un triomphe.

Chapleau est le plus brillant des trois, le mieux doué par la nature pour exceller en toutes choses. C'est le talent le plus souple, le plus varié, le plus complet, le plus séduisant que le pays ait produit peut-

être. Toutes les fées ont dû se pencher sur son berceau pour l'orner à T envie de tous les dons de Tesprit et du corps qui constituent lorateur populaire.

Mercier est le plus solide, le plus vigoureux, le plus pénétrant. Pénétrant, c'est bien le mot qui caractérise le mieux son éloquence. Voyez son geste, on dirait le mouvement de la hache qui frappe Tarbre à la racine, et dont chaque coup enlève un morceau. Il est moins fascinateur que Chapleau par la voix, le geste, la physionomie, mais il l'est plus par la manière habile de présenter une question, de la tourner et retourner sur tous les sens, de la rendre lumineuse, de la faire pénétrer dans les esprits les plus prévenus. Il est moins poète, moins artiste que Laurier et Chapleau, mais il est plus avocat et il sait mieux se mettre au niveau du peuple, il séduit et attire ses auditeurs et les enlace dans les mailles

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d'une argumentation dont ils ne peuvent sortir.

Laurier est un républicain des temps antiques, un Caton ou un Scipion, un philosophe chrétien, moins sentimental et démonstratif, moins enclin à faire des professions enthousiastes de foi et de patriotisme, moins fertile en expédients et en ressources, mais croyant plus que ses deux rivaux à l'influence de la raison, de Thonneur et de la vertu, des nobles sentiments, des grandes pensées.

Chapleau et Mercier sont des modernes, des hommes de leur temps, en ayant toutes les qualités, tous les défauts, ne voulant être ni plus sages ni plus vertueux que les autres, prenant les hommes tels qu'ils sont et les gouvernant comme ils veulent 1 être, n'ayant nullement l'intention, comme Laurier, de les rendre meilleurs. Tous trois catholiques et Canadiens- Français, Laurier froidement avec réserve, Mercier sans

arrière pensée, chaleureusement, Chapleau avec prudence.

Exemple : Laurier aurait sauvé Riel par principe, par esprit de justice ; Mercier par sentiment national ; Chapleau a laissé faire par prudence.

Mercier et Chapleau savent mieux gouverner les autres que se gouverner euxmêmes ; Laurier sait peut-être mieux se conduire que conduire les autres.

Je n'ai pas connu un homme qui ait cultivé et développé autant que Laurier ce que la nature et la providence lui avaient donné de forces physiques et intellectuelles. Aussi, avec une constitution débile, ingrate, il vivra quinze ou vingt ans de plus que la plupart des hommes de son temps et sans avoir l'esprit ingénieux et intrigant de plusieurs d'entre eux et la fertilité de leurs ressources politiques, il arrivera à la plus haute position qu'un Canadien- Français puisse atteindre dans un pays anglais.

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Résumons : Laurier est le type de l'orateur parlementaire, de l'homme d'Etat, du grand citoyen.

Chapleau est la personnification la plus brillante que nous ayons eue du tribun, du politicien habile, rusé et retors de notre temps.

C'est l'orateur aimé des foules ... et des dames, ce qui veut dire qu'à l'éclat, au brio, à la fougue et à la passion, il joint la délicatesse et la finesse de l'esprit.

Le plus capable d'entraîner un pays, une population à sa suite dans un grand mouvement populaire et national où il se déciderait enfin à laisser parler son cœur, à donner l'essor à toutes les brillantes facultés qui le distiguent.

Mercier est tout à la fois orateur parlementaire, avocat et tribun. C'est le lutteur le plus fort, le plus habile, le plus infatigable, que j'aie connu à la Chambre ou à la tribune. . . .

Au moment où j'écris ces lignes j'apprends qu il se meurt . . .

Est-il possible que tant de vie et d'intelligence vont disparaître pour toujours ?

Quelle perte ! O néant des choses humaines !

Hélas ! s'il avait lutté pour conserver sa santé comme il a lutté pour la resaisir, il ne mourrait pas si jeune. Oui, si jeune, car il était constitué pour vivre trente ou quarante ans de plus.

La mort a rarement eu affaire à un athlète plus redoutable, elle va réussir à le vaincre, mais il mourra debout, comme il a dit souvent qu'il mourrait.

Devant cette tombe qui s'ouvre pour recevoir sa dépouille mortelle, la critique désarmera, sans doute, pour rendre hommage à la splendeur et à la puissance de * son intelligence, de son génie politique, à l'énergie de son caractère, à la sincérité de son patriotisme.

A travers toutes les vicissitudes d'une

vie pleine d'orage et de tempêtes, malgré des fautes et des faiblesses, il a conservé jusqu'au dernier moment toute la ferveur des sentiments religieux et patriotiques de sa jeunesse. De tous les hommes politiques que j*ai connus, c'est celui qui, en toutes choses et en toutes circonstances, était le plus porté à envisager Içs questions au point de vue national.

Il était franchement, sincèrement et profondément patriote sans fanatisme.

Peu d'hommes ont eu des amis plus dévoués, des admirateurs plus enthousiastes, des triomphes plus éclatants, des revers plus accablants. Il était plus fort, plus grand dans la défaite que dans la victoire.

Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup souffert.

Presque tous ceux dont j'ai esquissé la vie à grands traits sont de Montréal, j'avais rintention d'y ajouter quelques portraits de personnes vivant dans d'autres endroits de la province, ce sera pour un autre volume.

D'ailleurs je n'ai pas la prétention de faire connaître tous ceux ^jui méritent de l'être ; non, je crois qu'il existe à Québec, à Trois- Rivières, un peu partout, des hommes plus intéressants à étudier qu'un bon nombre de ceux dont les noms sont contenus dans ce volume. J'irai même plus loin ; il y a des centaines de personnes ignorées et inconnues dont le mérite est plus grand que celui

des hommes les plus populaires. Que d'existences saintes, sublimes et héroïques s écoulent secrètement dans le sacrifice, le dévouement et Tabnégation ! Que d'hommes modestes, de pauvres femmes souffrent patiemment tous les jours de leurs vie toutes les souffrances physiques et morales ! Que de vertus cachées dans les cloîtres, les couvents, les presbytères et les collèges !

Les plus belles biographies sont celles que Dieu fera au jugement dernier.

De celles contenues dans ce volume je crois néanmoins tirer les conclusions suivantes.

Les hommes les plus brillants, les plus favorisés des dons de la nature sont généralement les plus passionnés, les plus sujets à toutes les séductions de Torgueil, de la vanité et des sens. Ils sont faits pour le mal comme pour le bien, ils édifient le monde par leurs vertus ou le scandalisent par leurs vices. Tout dépend de la direc-

tion des principes et des sentiments qu ils reçoivent dans leur jeunesse. Plus je vieillis, plus je suis convaincu qu'il faut à ces hommes pour contrôler leurs mauvais instincts, pous remplir leurs devoirs envers Dieu, la religion, la famille et la patrie, un fond de principes religieux solides, une conscience bien trempée et fortifiée par une surveillance constante de soi-même.

Je ne parle pas de la religion qui consiste simplement dans des actes extérieurs, dans des manifestations ou des professions de foi plus ou moins éphémères, mais dans des convictions profondes agissant constamment sur la raison et inspirant tous les actes de la vie.

Les hommes les plus utiles sont les hommes de volonté, de devoir, de sacrifice, habitués, dès le bas âge, à se contraindre, à se réprimer, à se vaincre, à faire des choses ennuyeuses, suivant l'expression du juge Jette.

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' Malheureusement, les jeunes gens, à peine sortis du collège, se jettent, tête baissée, dans le tourbillon du monde, courant après tous les feux follets, tous les mirages, prenant les apparences pour les réalités, cherchant les choses agréables, tout ce qui flatte Tamourpropre, la vanité. La politique, les élections, les discours sur les hustings, la cabale, les applaudissements, l'excitation de la lutte, voilà surtout ce qui les attire et les séduit. Pauvres papillons ! ils se brûlent à tous les feux et se trouvent heureux quand ils se sont arrêtés à temps et n'ont perdu qu une aile.

Que de talents perdus ! Que de naufrages lamentables! Que d'existences précieuses détruites ou abrégées de lo, 15 et 30 ans!

Bienheureux ceux qui arrivent dans le monde préparés, armés, avec une volonté ferme, la résolution inébranlable de continuer la vie laborieuse et modeste du collège

jusqu'à ce qu'ils se soient fait une position solide !

Bienheureux les patients, les forts et les persévérants qui, avant de pousser leur barque au large, se préparent à faire face à tous les dangers, à tous les accidents et mettent plus leur confiance dans le gouvernail que dans les voiles ! Bienheureux enfin ceux qui cherchent dans un travail constant, quotidien, opiniâtre, la force de la vie présente et future, le secret du bonheur !

Les grands saints, les véritables héros sont ceux qui luttent non seulement une heure, un jour, mais tous les jours de leur vie et s occupent constamment de se surveiller, de saguerrir, de se protéger et perfectionner.

Quelques hommes naissent sages, mcdérés, ils nont pas à faire de grands efforts pour être vertueux, pour peu qu'ils aient le sentiment du devoir, de l'honneur et de la dignité personnelle, ils remplissent hono-

rablement leurs devoirs de citoyens et de pères de famille. Ils feront rarement des actes de dévouement ou de vertu héroïques, mais ils ne commettront jamais non plus de fautes honteuses et mériteront le respect ' public. Mais bien plus grand est le mérite de ceux que leur nature ardente, leurs âmes passionnées condamnent à une lutte de tous les jours, de tous les instants. Quand à des principes religieux solides et à une conscience éclairée, ils joignent les sentiments d'honneur et de dignité personnelle dont je viens de parler, ils sont les piliers de la société, les modèles de Thumanité.

Malheureusement il en est trop parmi nous qui parlent et agissent comme si la religion et le patriotisme consistaient à faire des professions de foi et des déclarations patriotiques et qui donnent à nos concitoyens appartenant à des religions et à des nationalités différentes le droit de dire que

nos actes ne prouvent pas la supériorité de nos croyances.

Nos hommes publics devraient songer que notre influence nationale et religieuse souffre de leurs faiblesses, de leurs fautes, de leurs excès, de leur amour exagéré de l'argent et des honneurs.

On dit que les Allemands doivent à leur système d'éducation leurs qualités solides, leur patriotisme ardent et leurs succès éclatants.

Les directeurs de nos collèges et de nos écoles doivent plus que jamais s'appliquer à former des âmes fortes et des esprits éclairés pour le service de la religion et de la patrie.

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