NEUVIEME LION
. C'était à la chasse de ce lion que se trouvait Gérard lorsque nous arrivâmes à Bone,
Ce lion ou plutôt cette lionne avait deux lionceaux d'un an, ce qui la rendait d'autant plus terrible aux habitants de l'Archioua, attendu quelle chassait pour trois gueules éternellement affauiëes.
Gérard l'attendit près d'un cheval qu'elle avait tué la veille et traîné au fond d'un ravin.
À neuf heures, il la vit s'avancer suivie de ses deux lionceaux déjà gros eux-mêmes comme des chiens de Terre-Neuve.
Un des lionceaux portait la dent sur le chevaL lorsque la lionne aperçut Gérard, s'élança sur le liôûCéau el le chassa.
Puis, le lionceau en sûreté, elle s'avança glissant de broussailles en broussailles comme un serpent.
Un buisson la séparait de Gérard ; elle se glissa rampante sous le buisson, et au bout d'un instant Gérard vit à travers les feuilles apparaître la tète de 1 animal à huit pas de lui.
Une balle au milieu du front la tua raide.
Voilà où en était Gérard de ses exploits lorsque nous arrivâmes à Bone. Depuis je l'ai revu à Paris, et c'est de sa bouche même que je tiens ces détails que je mets sous les yeux de mes lecteurs.
Maintenant l'avenir de Gérard lui est fatalement indiqué. De tous les côtés de l'Algérie on vient le chercher. Il ne peut ni ne veut reculer.
Il laissera sur le littoral de l'Afrique la réputation de l'Hercule Néméeo, et dans ses chants un jour l'Arabe dira de lui comme d'Hassen :
« Un lion rugit ; Gérard marche h sa rencontre : on entend un coup de feu, un rugissement, puis un cri, puis plus rien.
» » Gérard était mort 1 »
ALEXA2SDBE DUMAS.
MES
En 1856, je rentrai en Europe afin de rechercher un nouveau projectile capable de tuer d'un seul coup ; et aussi pour organiser la chasse au lion sur une plus large échelle , dans le but de mieux protéger les populations.
Ayant fait part de ce que je désirais à messieurs Bernard et Thénard du Collège de France, ces deux éminents professeurs eurent l'obligeance de s'occuper avec moi d'une balle empoisonnée.
Mais les expériences faites n'ayant pas ré->pondu au résultat que nous attendions, je sut vis les conseils expérinaeniés de» deux savants chimistes en renonçant à la balle empoisonnée.
Ce fut alors que je communiquai mon embarras à Devîsme, qui avait précédemment trouvé pour moi la balle à pointe d'acier : l'intelligent arquebusier se mit aussitôt à l'œuvre ; et, un mois après, il me montrait un projectile creux destiné a produire l'effet d'un obus en éclatant dans le corps des animaux.
Avant de faire assister le lecteur aux premières expériences de ce nouveau projectile, je crois utile d'expliquer brièvement les motifs qui me l'avaient fait rechercher.
Au mois de mars 1845, une balle en plomb ordinaire sortie d'un fusil calibre seize, placé dans mes mains, frappait un lion à bout portant au beau milieu du front Cette balle, quoique chassée par cent grains de poudre, s'aplatit sur l'os
sans le briser, et ne fit qu'étourdir l'animal pen* liant quelques secondes.
Dès lors, je renonçai aux balles ordinaires, jour employer des lingots en fer. Les premiers (ïsais furent heureux ; mais bientôt j'eus à lutter corps à corps contre un lion percé d'outre en outre.
Peu de temps après, un autre, frappé de trois coups au défont de l'épaule et traversé de part en part, comme le précédent, coupait la jambe à un de mes compagnons de chasse, et en écharpait trois autres en un clin d'œil.
Force me fut de chercher mieux : profitant d*un voyage que je fis à Paris en 1849, je m'a* bouchai avec Devisme à ce sujet.
H me fallait un projectile malléable comme le plomb, afin qu'il pût prendre les rayures et don* ner la plus grande précision, et dur comme le fer afin de pénétrer comme lui.
La balle cylindro-conrque à pointe d'acier fat trouvée, expérimentée, et adoptée. Plusieurs
lions de belle taille mordirent la poussière, sans que leur agonie nous parût trop longue.
De 1849 à 1853, il me fut donné d'obtenir de bobs résultats comme précision, pénétration et mort prompte.
Il en résulta pour moi une telle confiance dans la pointe d'acier, que toute arme blanche me semblait désormais superflue. Pendant l'été de 1853, je fis une campagne de quinze jours dans le gr,and Atlas, le début fut heureux.
Une lionne tomba foudroyée par la première balle. Mais, hélas! peu s'en fallut que bientôt après me fût appliqué ce vieux proverbe delà sagesse des nations : tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle casse.
Si ce ne fut pas moi, un autre y resta qui certes me valait bien. Le lion se présentait de flanc; en touchant au défaut de l'épaule on tue tous les plus grands animaux. Deux fois je touchai aa défaut de l'épaule, deux fois mes balles traversèrent l'animal de part en part ; il roula au fond
d*un ravin : un quart d'heure après, je le retrouvais plus vivant, plus terrible, et malgré la présence de dix hommes hurlant et vociférant, pour lui imposer, malgré une fusillade générale faite k quinze pas, le lion, les flancs ensanglantés, la ,|ueule béante, la crinière hérissée, couvrait de sa voix formidable toutes nos voix ; puis, d'un seul bond, il arrivait à nous et broyait sous nos yeux le plus fort des chasseurs. Le lion mourut sur sa victime, mais la vengeance ne saurait» faire oublier les morts.
Ce nouveau malheur me fit comprendre que le sang-froid, l'adresse et les bonnes armes ne suffisaient pas contre le lion de l'Atlas.
Cette épreuve ne fut pas la dernière, et, dans les expéditions suivantes, qui cependant furent heureuses comparativement , le poignard , la lance et la hache d'abordage vinrent à l'appui des balles à pointes d'acier.
Cependant ma confiance dans ces moyens
d'attaque n'était pas grande ; car il nous man«
quait toujours la certitude de tuer promptement*
A i i i i que le lecteur comprenne mieux et mes doutes avant les expérienoes qui vont suivre, et la conflance\qui ^en résulta, je crois indispensa* ble de donner une description exacte de k balle dont il va être parlé.
La balle foudroyante Devisme est de forme cylindrique, longue de huit centimètres. Elle est formée d'un tube en cuivre, recouvert à sa b^pe d'une couche de plomb sur une longueur d'environ deux centimètres; sur cette couche de plomb se trouve un relief; les parties saillantes s'adaptent juste dans les cannelures de la rayure du canon, dont le calibre est le même que celui des carabines de Vincennes. La partie supérieure est un cône en cuivre se vissant dans le tube de
MES DBftHIÈHBS CffASKS 39
la balle. Ce cône est armé d'un piston à l'extrémité duquel se trouve placée une capsule ordinaire, laquelle vient s'appuyer sur une traverse en acier qui détermine la percussion par le refoulement du piston en contact avec le corps fu'il rencontre dans la coimae du projectile, cette telle contient six grammes de poudre.
J'avais vu des projectiles de toutes les façons. et entre autres des balles incendiaires que Devisme faisait éclater dans des caisses remplies de corps susceptibles d'être enflammés, ces épreuves avaient toujours été décisives. Mais, en présence d'un animal vivant, nous avions plusieurs sujets de crainte, la percussion aura-inelle lieu extérieurement ou dans les chairs de l'animal? La balte pourrait peut-être traverser une partie du corps sans rencontrer assez de résistance .pour la faire percuter , n'éclater alors qu'en sortant, et même ne pas éclater du tout. Telles étaient nos appréhensions avant les expériences qui eurent lieu le jeudi 12 mars 1859 à Montfaucon, en présence
40 MBS DERNIÈRES CHASSES
d'une assemblée nombreuse composée de savants, de littérateurs et de chasseurs.
Je reproduis ici, sans y rien changer, le rapport de M. Monjaure, que Devisme avait invité, en sa qualité de vétérinaire, à venir constater les ravages internes produits par son nouveau projectile.