LES SOCIALISTES
€ Vous perdez la Royauté ! »
Disaient les bons bourgeois effarés devant les scandaleuses révélations du procès du Collier de la Reine.
« Vous désorganisez la Régence 1 »
disaient les mêmes bourgeois en apprenant les scandales des petits soupers mêlés aux combinaisons financières de l'écossais Law.
En 89, en 9*3, en 1810, en 1815, les mêmes bourgeois criaient à l'abomination lorsqu'on leur dévoilait les corruptions et les agiotages.
Et on a tué la dynastie des Bourbons! et on a perdu la monarchie de 1830 ! et on a trahi la République dQ 1848! et on a déshonoré l'Empire de 1852!
Conservateur à outrance , embaumeur, dirai-je même, le Bourgeois ne veut pas laisser
dire que les chefs qu'il s'est donnés sont de simples bandits.
Naturellement, n'est-ce pas, quand un chef est bandit, que peut-on dire de sa troupe ?
Or, sa troupe, c'est le Bourgeois, et si la préfecture de police n'avait pas été inventée, il l'aurait créée tout exprès pour couvrir incessamment de feuilles de vignes les turpitudes de ses gouvernants.
Les reproches qu'on adressait jadis aux soldats de la vérité, on les adresse encore, sous la troisième République, à ceux qui, résolument, ne veulent plus que les vertus civiques soient de simples inscriptions plus ou moins mal gravées au fronton de nos monuments.
Depuis que la crise sociale monte, depuis que la masse souffrante crie misère plus fort, un invincible courant a dirigé les esprits vers la recherche des causes.
Alors, dans l'impossibilité de nier le mal, des factions ou des partis se sont formés qui, tous, se sont jeté à la face l'insulte et l'injure, espérant qu'en criant plus fort les immondices du voisin, ils apparaîtraient eux-mêmes d'autant plus purs aux yeux de la masse assourdie.
Jusqu'ici, en effet, si le public a eu connais-
sancedes actes déshonorants commis par des hommes revêtus des plus hautes fonctions, c'est surtout parce que des ambitieux ont voulu prendre leur place, quitte à pratiquer, à leur tour, les mêmes turpitudes et à être, à leur tour, dévoilés par d'autres ambitieux afïamés de rapines royales.
L'un des premiers démolisseurs des gens en place dans la soi-disante République actuelle, fut Léon Say.
Voulant mettre quelque esprit dans ses dénonciations, il en emprunta à Henri Heine, à l'exemple de son patron, le vieux baron James.
€ Henri Heine, écrit-il, disait que les € hommes enfermaient quelques-uns de leurs c semblables dans des maisons qu'on appelait « des maisons de fous, pour faire croire que € ceux quirestaient libres étaient des gens rai- € sonnables (1).
Ainsi font les partis politiques. Ils traitent carrément leurs adversaires de voleurs pour faire croire qu'eux-mêmes, les grands crieurs, sont purs et désintéressés.
(1) Journal des Economistes^ novembre 1889, page 173.
Léon Say faisait de la politique en dénônçantj l'un des premiers, Wilson, et, depuis, son exemple a été suivi par ceux-là mômes qu'il avait tenté de flétrir.
A cet échange de mauvais procédés^ nous avons gagné certainement de connaître les malversations de tous les partis politiques.
Il est incroyable d'avoir à déclarer que, depuis des siècles, il en est ainsi, et si l'on veut mesurer la dégringolade de l'honneur à la façon dont les turpitudes sont apparues en plein soleil, on n'a qu'à rapprocher deux aveux identiques au fond, mais combien différentô par les circonstances.
Il y a quelques centaines d'années, HenrilV disait au Parlement :
« J'aime mon Parlement de Paris,, c'est le « seul lieu où la justice se rend, il n'est point a corrompu par l'argent. Dans la plupart des « autres, la justice s'y vend et qui donne 2.000 « écus l'emporte sur celui qui donne moins.
« Je le sais, parce que j'ai aidé autrefois à a boursiller; mais cela me servait à des des- « seins particuliers. >
Il y a quelques quarantaines d'années, un agioteur écrivait à un de ses con^plices :
« Il n'y a pas à hésiter sur les moyens de
« nous créer un appui intéressé dans le sein € même du conseil; j'ai les moyens d'arriver c jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser aux f moyens de Tintéresserv N'oubliez pas que € le gouvernement est entre des mains avides c et corrompues. »
Ce gouvernement était celui de Louid-Philippe. Le chef du ministère s'appelait Gutzot et ceux qui furent condamnés s'appelaient Despans- Gubière, Teste, Parmentier et Pellapra.
La flatterie d'Henri IV à son Parlement avait pour but d'obtenir de lui qu'il enregistrât l'Edit de Nantes.
La brutale constatation des tripoteurs de Louis-Philippe était un moyen de défense bien plus qu'une accusation.
Or, que voyons-nous aujourd'hui?
Un homme qui, sans intérêt .personne^ c'est-à-dire sans avoir ni à flatter ni à menacer, j ette le cri d'une conscience indignée et, empruntant la forme de langage créée par les circonstances, marquée par un nom d'homme, autrefois Teste, aujourd'hui Wilson, déclare en face de l'Europe qu'en France la fonction est devenue un trafic.
Cet homme n'appartient à autun parti. Il
ne sert aucune ambition, n'obéit à aucune coalition.
Il est socialiste.
Car, qu'on ne s*y trompe pas, le socialisme n'est point un parti, c'est une science.
Les socialistes sont donc simplement les humbles serviteurs de la science sociale, la seule qui soit parvenue à formuler les lois de la justice immanente et de l'éternelle équité I
Aussi n'est-ce pas lui qui ménagera les écoles, les groupes, les factions.
Partout où il trouvera la justice souillée et l'équité violée, il ira.
Seuls, la probité et l'honneur français de-
vront recueillir les fruits de sa courageuse initiative.
D'ailleurs, le procès qui va s'ouvrir accuse, pour sa part, la symétrie des circonstances historiques.
J'ai rappelé plus haut la retentissante épopée au bout de laquelle des ministres de la monarchie de juillet trouvèrent la peine de la dégradation civique.
Il était trop tard, le châtiment parut trop mince.
La monarchie de juillet tout entière avait été la complice des corruptions dévoilées.
L'arrêt delà cour des pairs du 17 juillet 1847 n'apaisa pas les colères. Sept mois après, le peuple se faisait justice lui-même.
Gomment faut-il apprécier la lenteur relative avec laquelle se déroule actuellement révolution scandaleuse dont le premier acte a été le procès d'un Wilson et dont le second acte sera probablement celui des vingt Wilsons.
Quelle conclusion tirer de ce fait que, là où en juilletl847on prononça des condamnations, en mars 1888 on a prononcé un acquittement?
Est-ce à dire que la magistrature monarchi* que ait eu plus de scrupules que la magistrature opportuniste ?
Ou bien les gens de 1847 ont-ils été simplement plus clairvoyants que ceux de 1888 ?
Je pencherais volontiers vers cette seconde conclusion.
Les scrupules de la cour des pairs et l'irréprochabilité de ceux qui ont condamné Teste et ses complices, s'atténuent singulièrement lorsqu'on songe qu'un mois après l'arrêt, l'un des juges, le duc de Praslin, assassinait sa femme, était condamné et, prétend-on, se suicidait.
En 1888, on n'a pas encore vu, parmi les magistrats, se produire un crime personnel ;
XVIII MES DOSSIKRS.
mais racquitteinent Wilson n'est-il pas à lui seul un crime collectif?
N'a-t-il pas clairement déclaré au peuplé que trafiquer des fonctions était chose licite, en tous cas, irrépréhensible.
Quelle autre preuve d'abaissement moral pourrait-on invoquer ? N'est-ce môme pas une sorte de châtiment pour cette magistrature déprimée que d'assister à cet autre procès criminel où, renversant toutes les traditions, on voit l'accusé railler le président des assises, comme autrefois les présidents d'assises faisaient envers les accusés.
Il ne manquerait plus à cette désorganisation des dispensateurs de la Justice que d'être couronnée par la condamnation de Thonnète homme qui, à Alais, a dit tout hautce que pensaient déjà plus de trente millions deFrançais.
Pour l'honneur de ce pays, un tel dénouement ne se produira pas.
Je sais bien que ceux qui, au Palais de Justice et au Palais-Bourbon, ont tout fait pour empêcher que des débats compZe^^ fissent connaître la généralité du mal qui ronge le Parlement, sont quelque peu ahuris de se trouver en face d'un nouveau danger, d'une nouvelle lumière.
Le procès d'Alais peut, en effet, démontrer que si Wîlson a mérité de donner son nom à une école maintenant connue sous le nom de Wilsonnisme, il n'a point été seul à pratiquer la franche corruption ; c'était d'ailleurs logique; la diversité des fonctions et la répartition du pouvoir entre un certain nombre de mains devaient créer d'inévitables complicités.
Or ce sont ces complicités qui vont ressortir et ce sont elles qu'on va vouloir rejeter dans l'ombre.
Hé bien, qu'on y prenne garde : le procès des vingt Wilsons quel qu'en soit le dénouement juridique, sera le mot d'ordre d'une révolution-; seulement, il dépendra des juges que cette révolution soit le triomphe de la probité ou, au contraire, Papologie du vol.
Dans le premier cas, la lutte, si sanglante, sera courte.
Dans le second cas, ce sera le point de départ d'une jacquerie, auprès de laquelle les catastrophes de 92 et 93 auront la proportion d'un petit drame de famille.
Monarchiques ou révolutionnaires, tous les peuples d'Europe nous regardent, et, de ce qui se passera d'ici au mois de mai 1889, dépendra la paix générale ou la conflagration universelle.
Hélas! pourquoi dois-je finir sur un doute ?
Pourquoi puis-je me demander si, après la conflagration universelle, il y aura encore sur la carte un pays appelé la France ?
Socialistes, mes frères, tenez-vous prêts; veillez chez vous, veillez avec soin sur les intrigues de la corruption internationale, afin que si la France peut vous donner le signal de l'assainissement, vous puissiez paralyser aussitôt les dernières colères de ceux qui, depuis des siècles, dévorent annuellement des proies humaines et, poignée d'hommes, oppriment des millions de citoyens.
Auguste Chirac