INTRODUCTION
Vous me demandez quelques renseignements sur l'honnête homme qui attire aujourd'hui les regards de la France et de l'Europe entière. Ils seront vite donnés, car, comme les peuples heureux, Numa Gilly n'a pas d'histoire. Son existence s'est écoulée, dans le calme du labeur quotidien, partagée entre les travaux de l'atelier, les devoirs du bon citoyen et, depuis quelques années, l'accomplissement fidèle de divers mandats politiques que la Démocratie lui a confiés.
C'est une physionomie intéressante et originale que celle de notre vaillant député ouvrier du Gard.
Au physique, il est de taille moyenne, robuste et solidement campé. Ses mains disent
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les coups de marteau qu'il a donnés pour rabattrelQ^ foudres. Il a la nuque puissante; son visage a le profil de médaille des vieux gallo-romains; les regards sont vifs, fins, souvent méfiants ; mais^ sous le coup de l'émotion, ils se chargent d'une tendresse et d'une bonté charmantes ; les yeux sont d'un beau noir et largement fendus.
M. Gilly a la prudence de nos Cévenols; il devine ce qu'il n'a pas appris; il sait écouter, lire entre les lignes, et cet homme simple rendrait des points à bien des gens qui passent pour habiles et, passez-moi l'expression, pour roublards. Il a un jugement très sain et ne sa trompe jamais sur les hommes.
Ce qui distingue le maire de Nîmes, c'est une droiture à toute épreuve. Il va droit son chemin, ne transige jamais sur les questions de principes, et pratique, dans son absolue réa^ lité, le fais ce que dois^ advienne qufs pourra. Je ne lui reprocherai qu'une chose, c'est d'être trop sensible aux piqûres de ses adversaires politiques. Numa Gilly, n'ayant accepté des fonctions publiques que par pur dévouement, ne comprend pas les critiques, em* preintes de mauvaise foi, qui sont trop souvent, hélas t la monnaie courantede nos polémiques.
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Il y a quelques jours, à peine, je le trouvai tout triste; il me montra un journal contenant je ne sais plus quelle attaque, et il me dit, presque avec les larmes aux yeux et avec un accent de découragement :
c Vous pouvez annoncer, dans V Union des Travailleurs^ que sitôt mon budget voté, j'enverrai au préfet ma démission de maire. Quoi que je fasse, bien que j'use ma santé, que je néglige mes propres intérêts pour accomplir mon devoir au poste où le Peuple m'a placé, on me trouve toujours à redire. Je vois le moment où, en France, il ne sera pluspossible, à un honnête homme de faire de la politique. »
Puis survinrent deux bravés gens des faubourgs qui lui déclarèrent que s'il avait des adversaires il avait aussi des amis dévoués et passionnés.
Peut-être quelques personnes ont-elles cru que Numa Gilly est un intrigant, un homme dévoré d'ambition, désireux de créer un parti dont il serait le chef, et de laisser un nom dans THistoire, fût-ce au prix d'unecalomnie, d'une infamie lancée contre la République. Notre
député n'a rien d'un Erostrate, et ce prétendu politicien, assoiffé de réclame, est l'homme le plus posé, le plus tranquille, le moins préoccupé de lui-même qui soit.
Le Figarolm ayant écrit pour lui demander le jour de son arrivée à Paris, M. Gilly lui répondit qu'il ne l'indiquerait môme pas à ses amis politiques, pour éviter toute manifestation. Il a jusqu'à maintenant refusé obstinément de laisser exécuter son portrait par les correspondants des journaux illustrés, ce qui Pa exposé à se voir représenter, dans toutes les vitrines d'Europe, sous les traits d'un forçat, d'un Marchandon quelconque.
Je voudrais que vous pénétriez dans la maison du chemin de Saint-Gilles, au balcon de de laquelle flotte un drapeau tricolore, où habite le député ouvrier; une heure passée dans cet intérieur vous édifierait sur le compte de notre ami. C'est la maison d'un travailleur manuel, qui, après trente ans d'une vie commerciale etlaborieuse, aussi bien remplie que sans tache et sans tare, a acquis une ^modeste aisa'iice, — assurémentplus modeste que cellede M. Raynal, le propriétaire de la villa Siebel k Arcachon. — Non seulement, le député du Gard, maire de Nîmes, est resté d'un abord
accueillant et familier, comme à l'époque où il était simple ouvrier foudrier, mais — ce qui est plus rare — les siens sont demeurés simples et sans prétention, dans la haute situation qu'occupe le chef de la famille.
Madame Gilly se livre aux soins du ménage, comme aux premiers temps de son mariage, fait la cuisine elle-même et, suivant l'usage du Midi, dans les familles de nos travailleurs, ne vient s'asseoir à table, lorsqu'il y a des convives, qu'à la fin du repas.
M. Gilly a une fille qui tient les écritures de la maison, et deux fils qui dirigent l'atelier et travaillent eux-mêmes comme de simples ouvriers.
Un détail, caractéristique, je crois : à l'ordinaire, les ouvriers de M. Gilly mangent à midi, à la table de leur patron et avec lui. A propos de ses fils, il me revient à la mémoire un trait qui prouve que si le député du Gard accuse les autres de Wilsonnismey il n'a rien à se reprocher à ce point de vue.
Il y a deux mois, au moment de la récolte des raisins, c'est-à-dire au moment où les fabricants de foudre sont le plus occupés, surtout dans les années où, comme dans celle-ci, il y a des excédents, son plus jeune fils lut
appelé sous les drapeaux pour faire ses 28 jours. M. Gilly aurait pu demander un sursis, c|ui est accordé à d'autres personnes qui ne sont pas dans sa situation. Il ne voulut pas le faire.
Numa Gilly est né, le 6 août 1834, à Sommières (Gard). Il a, par conséquent, cinquantequatre ans. Comme je vous le disais au début de ces lignes, son existence n'a pas de. ces traits retentissants, qu'on rencontre parfois dans la vie des hommes célèbres. Les. laborieux, qui gagnent leur pain à la sueur de leur front, n'encombrent pas les gazettes du récit de leurs exploits.
Sous l'Empire, il était à la tête du parti républicain avancé, à Nîmes. Le Comités dit de la rue des Orangers^ dont il était un des membres les plus actifs, correspondait avec les Comités de Paris, et, pour dépister la police^ tenait ses assises dans une cave.
PJn 1808, eut lieu la bagarre de la place de l'Oratoire où fut blessé M. Sagnier, à l'occasion d'une réunion tenue par les républicains de la Placette. Voyant que la troupe avait dis-
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perse, la baïonnette au canon, les auditeurs d'une réunion publique, Numa Gilly déclara qu'il "tiendrait chez lui une réunion privée et qu'il assommerait le premier policier qui oserait franchir le seuil de sa maison.
Quelques jours après, le 12 novembre 1868, Jules Favre étant venu plaider dans la région, fut invité par MM. Gilly, Laget et Gazot — ce dernier a pu suivre plus tard une autre voie que notre député ouvrier, mais à cette époque il luttait vaillamment pour la République — Jules Favre, disons-nous, fut invité à une réunion tenue chez M. Gilly.
La réunion eut lieu, et la porte fut gardée parM. Gilly en personne, armé d'une barre de fer.
Ces détails font sourire maintenant, mais à ce moment notre député risquait d'être envoyé à Lambessa sans jugement, comme il risque aujourd'hui d'être envoyé en prison après ju gement, — ce qui constitue évidemment une supériorité à l'avantage de la République pour rire dont nous jouissons.
Entre temps, il créait, avec Yves (luyot, Vliidèpendant du Midi, qui était soutenu par les gros sous des démocrates du Midi.
Le 3 septembre au soir» avant que la Repu-
blique n'ait été proclamée à Nimes, Numa Gilly, alors conseiller municipal, alla trouver tous les élus républicains, afin de les décider à se rendre à la préfecture pour parler en maîtres au nom du Peuple.
Seul, l'intègre M. Claris, aujourd'hui sénateur du Gard, alors conseiller général, consentit à suivre l'intrépide conseiller municipal ouvrier.
Plus tard, sous la municipalité Margarot, notre ami fut nommé adjoint, lui radical, par un conseil purement opportuniste.
Quand il donna sa démission d'adjoint délégué aux travaux publics, M. Margarot, maire, se leva, au milieu du silence religieux de tous les conseillers, et dit :
« Messieurs, notre honorable collègue a reçu la direction d'un service qui avait 32,000 francs de déficit ; ce service a aujourd'hui un boni de 25,000 francs. C'est donc 57,000 francs d'économies dont la ville est redevable envers M. Gilly. Je vous propose de lui voter des félicitations. »
C'est alors que M. Blanchard, ancien maire réactionnaire^ chef de la minorité légitimiste du conseil, se leva et s'exprima comme suit:
e: Au nom de mes collègues de la minorité,
je m'associe à ces félicitations, et j'ajoute qu'à l'époque où j'étais à la tête de la municipalité, je n'ai jamais pu faire régner, dans ce service, Tordre admirable que M. Gilly a réalisé. »
Notre ami prononça ces simples paroles :
« Messieurs, je vous prie de ne pas relater cet incident au procès-verbal ; on ne doit pas voter de félicitations à un homme qui a fait son devoir. »
Vinrent les élections de 1885. Il s'agissait de désigner un ouvrier pour la liste radicale. Gilly fut acclamé par le congrès, sans qu'il ait sollicité quoi que ce soit, et, quand les délégués vinrent lui annoncer ce choix à son atelier, ils eurent beaucoup de peine à surmonter ses hésitations.
A la Chambre, il n'a pas tardé à donner sa démission de membre du groupe de l'Extrême- Gauche pour fonder, avec .quelques j^amis, le Groupe Ouvrier y où il est inscrit.
Aux élections municipales du 6 mai, ses amis pensèrent à lui pour faire triompher la liste radicale k Nîmes. Ce fut bien malgré lui qu'il fut porté sur la liste du Comité radical indépendant, ainsi que le prouvent les deux documents qui suivent :