AU PETIT RÉPUBLICAIN DU MIDI
Nîmes, ce 12 novembre 1888.
Mo7isieur le rédacteur en chef du Petit Républicain du Midi,
Dans votre numéro de ce jour, malgré le démenti absolu, sans ambages et sans réticences que nous avons donné sur ce point dans V Union des Travailleurs d'hier, vous persistez à déclarer que M. Numa Gilly est boulangiste et que nous recevrons, pour couvrir les frais du procès, l'argent de MM. Dillon et Thiébaud, comme celui d'autres citoyens.
Nous réitérons notre démenti, et nous ajou-
tons : 1° que jamais VUiiion des Travailleurs n'a inséré d'adresses de félicitations émanant de comités qu'elle savait boulangistes ; 2* que lorsque M. Francis Laur est venu dernièrement à Nîmes pour mettre à la disposition de M. Numa Gilly la presse et les fonds du Comité de la rue de Sèze, M. le maire de Nîmes lui a déclaré que le but poursuivi par lui était l'assainissement de la République et non le renversement de tel parti au profit de tel autre; qu'il ne pouvait donc pas accepter sa proposition.
3° Enfin, nous voulons donner copie d'une lettre qu'un de nos amis a reçue le 9 novembre, du citoyen Boyer, député des Bouchesdu-Rhône, lettre dont nous pouvons montrer l'enveloppe et qui n'a pas été écrite pour les besoins de cette polémique :
CHAMBRE
des « Paris, ce 7 novembre 1888. >
DÉPUTÉS
Mon cher ami,
« Hier soir j'allais partir avec Gamélinat, lorsqu'un contre-ordre est arrivé.
« Les documents étaient promis par M. Pot-
lier, rue Bellefonds, 14, qui voulait faire de l'affaire Gilly une affaire boulangiste.
€ Bien à vous,
« Antide Boyer.
« Gilly va bien. »
Voilà cette lettre ; elle juge le débat.
Dans l'espoir que vous insérerez cette rectification dans votre plus prochain numéro, recevez nos salutations distinguées.
Pour la rédaction de V Union des Travailleurs:
Le Rédacteur-Gérant^
Emile Martin.
Que seront les débats qui vont s'ouvrir? Le ministère public, comme le bruit en court, essaiera-t-il de cantonner les dépositions et la discussion sur le fait Andrieux? Réussironsnous à convaincre la cour par des arguments de droit et de fait que la Commission du budget tout entière ayant été visée, c'est de cette accusation collective qu'il faut que nous apportions la preuve et la justification?
Nous le saurons bientôt.
Quoi qu'il advienne, je sais que M. Gilly ne regrettera rien. Il aura fait son devoir en dénonçant les agiotages qui rongent notre société moderne, les abus sans nombre et, j'allais dire, sans nom, qui corrodent le vieil édifice social, en démasquant les mercantis et les trafiquants, qui vivent de la politique comme
certaines créatures vivent de leur chair, et qui n'ont même pas, comme ces dernières, l'excuse de la pauvreté .
Il lui appartenait à lui, ce modeste, à lui, ce lutteur intègre, qui est de la race des Benoit Malon, des Auguste Chirac, des Edouard Vaillant, des Gamélinat, des Antide Boyer, qui fait partie de cette phalange de cœurs haut placés et d'âmes bien trempées dont l'action sera bienfaisante aux luttes qui se préparent, — il lui appartenait de jeter son verbe vengeur à cette tourbe grouillante d'appétits jamais apaisés et de petites vanités qui n'auront pas su se hisser jusqu'aux grandes ambitions. Et c'est parce qu'il n'aura pas recherché la pure gloire qui rayonne autour de son iront et qui rayonnera dans la postérité et à travers l'histoire que nos contemporains d'abord, ceux qui viendront après nous ensuite, mettront Numa Gilly sur le même rang que Gincinnatus, à côté de ceux qui auront honoré notre pauvre humanité.
Quelle que soit l'issue du procès, les tripoteurs resteront marqués au fer rouge et M. Gilly souhaite du plus profond de son être que cet événement porte ses fruits. On lui écrit que les résultats heureux de sa campagne se font
déjà sentir: les spéculateurs qui escomptaient déjà la concession de la Banque de Tunisie sont tenus en échec par le procès, et ils attendent sans doute la condamnation de l'honnête homme qui les a flagellés, eux et leurs pareils, pour arriver à leurs fins et recommencer de plus belle leurs tristes rapines. Puisse, rien que pour les confondre et les faire rentrer sous terre, puisse M. Numa Gilly être acquité !
Toute la France honnête applaudira.
La France honnête, la vraie France, celle qu'adorent également et Edouard Drumont, le sectaire monarchiste, et Auguste Chirac, le socialiste militant, et tous ces millions de braves gens qui sont bien les fils de notre terre et les enfants de notre sol, qui, loin des agitations bien souvent stériles de la place publique et des compétitions intéressées dés partis, travaillent, économisent, luttent paisiblement pour le pain de chaque jour — la France honnête suit cette émouvante affaire avec une anxiété haletante, craignant, une fois de plus, que le juste ne succombe et que les malhonnêtes gens ne ricanent de la naïveté de ce travailleur de province qui croyait encore à la vertu !
Certes, le jour où M. Numa Gilly s'est rendu
MES DOSSIERS. LXXIU
à Alais pour rendre compte de son mandat, il ne pensait pas déterminer un courant de probité nationale qui, espérons-le, ne sera pas barré, et entraînera dans sa course toutes les impuretés qui empoisonnent l'atmosphère politique et sociale. Mais maintenant qu'un simple mot, prononcé avec intention il est vrai, parce qu'il traduisait toute une situation observée pandant trois ans de législature, maintenant que ce mot a créé une fermentation nationale, il faut en tirer toutes les conséquences qu'il comporte au point de vue du relèvement de la patrie et de la paix sociale.
Ceux qui étudient de près l'état économique actuel, ceux qui sondent les flancs de notre monde qui porte une société nouvelle faite de justice et de véritable fraternité, — se rendent bien compte que nous marchons à un cataclysme. Ce peuple ne peut pas continuer à suer chaque année plus de quatre utilliards d'impôts, à payer les arrérages d'une dette de' trente qvatre milliards^ qui s'accroît tous les ans de GOO millions.
La culbute est prochaine. La banqueroute n'est pas seulement à nos portes ; elle est installée au chevet de notre pauvre France qu'elle saigne aux quatre veines.
Chirac, qui a prédit en 1882 que Wilson causerait la chute de son beau-père, qui a prédit pour 1888 cette phosphorence qui danse sur le marais politique 'social qu'on appelle le Boulangisme, Chirac croit que 1891 ne se passera pas sans une grave crise monétaire, et 1893, sans une guerre civile.
Nos compatriotes ne devraient-ils pas profiter de ce qu'on appelle V affaire Numa GiUy pour s'éclairer sur les périls de la situation actuelle et pour faire l'économie d'une révo-^ lution violente, en formant le syndicat national des. honnêtes gens ?
Elie Peyron.
Nîmes, ce 14 novembre 1888.
Nîmes, le 11 novembre 1888.
Mon cher éditeur,
Lorsque, sous l'Empire, je luttais dans les rangs du parti avancé, lorsque, avec les plus fermes républicains de Nimes, je bravais les policiers de Bonaparte qui me suivaient, le soir, quand j'allais à mon cercle et que, après une réunion publique dissoute par ordre du procureur, je recevais, chez moi, les Jules Favre ou les Jules Simon qui étaient alors nos orateurs favoris, — j'avais espéré et attendu autre chose que ce que nous avons auiourd'hui.
Je le déclare en toute sincérité : je voulais mieux que cela.
Je croyais qu'avec l'avènement de la République nous obtiendrions une meilleure répartition de l'impôt, nous verrions les travailleurs débarrassés des charges fiscales qui pèsent encore uniquement sur eux, soit direc-
tement, soit par contre-coup; nous verrions l'agriculture dégrevée, tandis qu'elle supporte encore de lourds impôts et que d'odieux traités de commerce, qu'on croirait faits et signés par os ennnemisles plus mortels, l'empêchent de se relever du marasme où elle se débat ; nous verrions l'industrie et le commerce délivrés de toutes les entraves qui les paralysent dans leur essor et affranchis, à tout jamais, de cette régie et de ces contributions indiïectes qui sont renouvelées de l'ancien régime; je croyais que, suivant la belle formule de la Révolution française, les classes aisées seraient frappées suivant leurs facultés et qu'ainsi, grâce à un démocratique système d'impôts, les riches viendraient en aide aux pauvres et que la misère serait ainsi soulagée.
Je croyais cela, et vous êtes, vous-même, un esprit trop libéral, trop ouvert aux idées nouvelles, pour ne pas comprendre ma tristesse et mes déceptions.
Cette impression n'a fait que s'accroître quand les électeurs du Gard sont venus me chercher à mon atelier pour m'honorer du mandat de représentant du Peuple. Comme mon ami Boyer, député des Bouches-du- Rhône, qui l'a écrit jadis dans le Cri du
MES DOSSIEKS. LXXVII
Peuple, y è[)Tonwai la nausée en entrant au Parlement, quand j'ai vu combien peu on s'y préoccupait de l'intérêt général, combien les lois d'affaires et d'amélioration sociale restaient en souffrance ou, une fois votées en première lecture ou à la Chambre, étaient enfouies dans les cartons; quand j'ai vu qu'on ne songeait qu'à faire de la politique de couloirs, qu'à metti-e en pratique le lève-toi de là que je m'y mette, et qu'à se préoccuper des intérêts personnels.
Je ne vous cacherai pas que je voulais, dès le début de la législature, donner ma démission, quand mes amis m'en ont détourné.
Pendant les dernières vacances parlenientaires, mes collègues du Gard me pressaient beaucoup de les accompagner dans la tournée qu'ils ont faite à travers le département.
Je leur répétais toujours :
« Laissez-moi tranquille. J'ai à faire à la mairie et à mon magasin. Du reste, si je suis amené à rendre maintenant compte de mon mandat, je vous avertis que je mettrai les pieds dans le plat. »
C'est ce qui a eu lieu.
Formellement invité à prendre la parole devant mes électeurs d'Alais, j'ai prononcé la
phrase que vous savez sur les Wilsons de la Chambre et qui serait certainement passée inaperçue en dehors de notre région si mes «ollègues Jamais et Salis n'avaient pas appelé la France entière comme juge du camp.
Au moment où je vous écris ces quelques lignes^ je suis à la veille de comparaître devant les assises sous la prévention du délît de diffamation.
Quel que soit le verdict, je ne regretterai pas d'avoir révélé publiquement ce qui n'est, à Paris, un secret pour personne, et d'avoir dénoncé les abus et les scandales dont, selon l'expression de notre savant ami, Auguste Chirac, c les huissiers eux-mêmes de la Chambre font entre eux des gorges chaudes. »
Puisse le Pays averti s'en souvenir à l'occasion!
NUMA GiLLY.