ET LE COUP DE BOURSE DE LANG-SON
Au député Numa Gilly
Mon cher député,
L'acte d'accusation le plus terrible que l'on puisse trouver contre les préparateurs du coup de bourse de Lang-Son consiste purement et simplement dans la reproduction des débats parlementaires des l*'' août et 17 décembre 1883.
Les gens de M. Ferry voulaient avoir un câble à eux et s'étaient entendus pour cela avec une compagnie anglaise.
Celle-ci, comptant, sans doute, sur l'inlluence prépondérante du chef du cabinet, dont
le frère, Charles Ferry, était rapporteur du projet de loi, avait probablement négligé de désaltérer le gosier de certains orateurs.
Dans ces circonstances, c'est-à-dire lorsque, à la Chambre des députés, on veut faire une pression sur des financiers, on discute chaudement la proposition offerte à Texamen parlementaire, on donne contre elle des arguments triomphants, puis, au moment du vote, on dépose une demande de scrutin, ce qui, d'ordinaire^ est réservé pour les délibérations d'une haute gravité.
Grâce au scrutin, on connaît avec précision le nom de ceux qui sont pour et le nom de ceux qui sont contre.
Au surplus, le rejet n'a pas grande importance, grâce au système de première et seconde lecture.
Dans l'intervalle des deux lectures, les habiles savent généralement composer une majorité.
Dans la séance du 1"" août 1883, on a repoussé les propositions de VEastern Company et un scrutin public, concernant ce rejet, figure au Jou r nal officiel.
Tout était changé le 17 décembre 1883; une courte discussion, assez orageuse, pourtant,
pour laisser deviner les passions enjeu, a eu ce principal résultat de faire enregistrer au procès-verbal la déclaration du plus fougueux opposant, disant qu'il avait reçu Tordre de cesser de faire de l'opposition.
Là-dessus, et par un simple vote par assis et levé, les propositions de la même Eastem Company, dénoncées si dangereuses et si antipatriotiques six mois avant, furent adoptées par la Chambre.
Pas un de ceux qui avaient voté contre,
LE 1*' AOUT, n'a eu CETTE FOIS LA PENSÉE DE RÉCLAMER UN SCRUTIN PUBLIC.
Dans cette affaire, la responsabilité de vingt-deux membres de la commission du budget actuelle, se trouve, à mon sens, gravement engagée; ces hommes ont, en effet, odieusement créé un instrument de rapines et de paniques, un engin à fausses nouvelles, au moyen duquel des centaines de millions ont été accaparés par des agioteurs.
Si bien qu'on est fondé à admettre que Jules Ferry et sa famille ont pu, dans les alternatives de la crise ministérielle de mars 1885, perdre les avantages du pouvoir tout en encaissant des millions.
Vous trouverez cet épisode dans mon Agio-
tage sous la troisième Bépubliquey 2" volume, page 144.
L'agiotage autour des câbles est une des nouvelles formes des systèmes spoliateurs; vous la retrouverez toute entière, autour du général Boulanger, dans la personne du comte Dillon et à propos des câbles Bennett-Mackay, Pouyer-Quertier, etc.
Accaparer des câbles, c'est avoir le monopole des nouvelles qui impressionnent l'opinion publique et, quand on se souvient que d'Amérique sont venues des machines à fabriquer le fusil Lebel, on peut comprendre toutes les intrigues qui ont entouré le câble de Paris à New-York.
En résumé, pour cette affaire des câbles du Tonkin, il suffit de lire le Journal officiel.
Cordialement à vous,
Auguste Chirac.
P. S. — Il est inutile d'ajouter que pas un journal n'a mis le public sur la piste de l'infamie qu'on venait de commettre.