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CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Séance du !•' août 1883.

DISCUSSION d'un projet DE LOI RELATIF A L'ÉTA- BLISSKMENT d'uN CABLE TÉLÉGRAPHIQUE 80U8- MARIK BNTRE LA GOGHINGHINE ET LB TONKIN.

M. LE PRÉSIDENT. L^ordre du jour appelle la i'* délibération sur le projet de loi portant approbation d'une convention relative à rétablissement d'un câble télégraphique sousmarin entre la Gochinchine et le Tonkin.

M. le rapporteur, d'accord avec M. le ministre de la marine et des colonies, demande l'urgence.

Je consulte la Chambre.

(La Chambre, consultée, déclare l'urgence).

M. LE PRÉSIDENT. La discussion générale est ouverte.

M. Blancsubé a la parole.

M. Blancsubé. Messieurs, 1q Qouverne^-

ment soumet à votre approbation deux conventions qui sont intervenues entre M. le ministre de la marine et des colonies, d'une part, et la compagnie anglaise Eastem Extension Company limitedy etc.,. (On rît), d'autre part.

Je viens vous demander de ne pas approuver ces conventions, et je vais vous en donner les raisons.

Le Gouvernement a pensé que, dans les circonstances actuelles, il était bon que le Tonkin fût relié à la Gochinchine par une ligne télégraphique. 11 a fait valoir que les relations entre les deux pays étaient difficiles, que la dépense était considérable, qu'il fallait quinze jours aux navires pour se rendre d'un point à un autre. Il y a là une exagération de plus de moitié, car il résulte de traités fermes passés depuis près de deux ans par la colonie avec la compagnie des Messageries maritimes, que celle-ci fait le service en soixante heures^ et même moins.

Mais ce n'est là, en somme, qu'une question de détail, et je reconnais volontiers avec le Gouvernement qu'il est utile, qu'il est presque nécessaire de relier le Tonkin avec la Gochinchine.

M. Emile Boughet. Absolument!

. M. Blancsubé. Certes, depuis quelque temps, j'ai le malheur de ne pas me trouver d'accord avec le Gouvernement dans tout ce qu'il fait là-bas, tant au point de vue diplomatique qu'au point de vue militaire et administif, en un mot, au point de vue de la défense de tous les intérêts français. Mais je ne veux pas manquer l'occasion de dire que, dans cette circonstance, je suis d'accord avec lui sur le fond du projet. Je n'en diffère que sur les voies et moyens; il est vrai que, sur ce point, j'en diffère essentiellement; vous allez être, je l'espère, de mon avis, et je ne désespère pas de rallier le Gouvernement lui-même à mon opinion.

Le projet du Gouvernement a pour résultat d'établir dans un pays qui est français, ou sous la domination directe de la France, sous son influence prépondérante^ sous son protectorat, une compagnie absolument étrangère ; et je désire, moi, qu'il y ait un câble, qu il y ait un télégraphe, sans doute, mais que oe télégraphe soit français. (Très bien ! très bien !)

Le projet du Gouvernement examine bien

l'inconvénient qu'il y a à installer dans un

pays français un télégraphe allant de France à

France et dont l'exploitation, la pose ell'entre-

tien sont confiés à une compagnie étrangère, mais il croit avoir paré à tous les inconvénients par quelques stipulations dont la principale se trouve dans l'article 7 de la deuxième convention, qui donne au Gouvernement le droit de ne pas tolérer comme employés au service de la compagnie étrangère des personnes qui n'auraient pas été agréées par lui et d'introduire dans le personnel des Français pour moitié.

Pour nous, qui voyons depuis de longues années fonctionner un pareil système, nous trouvons que ce remède est insuffisant, qu'il est absolument illusoire, et ce n'est pas M. le ministre de la marine et des colonies qui manque d'exemples donnant la preuve du danger d'un pareil système.

Permettez-moi de vous en citer un entre autres, parce qu'il est d'une haute gravité.

Il y a environ deux ans, lorsque M. Gougeard était ministre de la marine et des colonies, il voulut introduire en Gochinchine un système qui parut au gouverneur d'alors avoir l'inconvénient de détruire toute autorité, de rendre impossible toute administration.

Avait-il tort? avait-il raison ? Ce n^est pas le moment d'examiner cette question. Mais il était si profondément convaincu qu'il donna

MBS DOSSIERS. 11

sa démission^ ne voulant pas^ disait-il, que, sous son administration, la France fût diminuée dans rindo-Ghine et que l'administration devînt impossible.

La dépêche était excessivement sérieuse, vous le voyez, elle était chiffrée, et cependant lorsqu'elle passa à Singapore, elle fut lue, elle fut ébruitée mot par mot, lettre par lettre. Et il y a longtemps que j'ai fait connaître au ministère de la marine que son chiffre était connu par le télégraphe anglais. Il importe donc de ne pas nous exposer à pareil inconvénient. On pourra changer le chiffre, le nouveau sera en^ core bientôt connu, et un fonctionnaire supérieur du ministère des colonies me racontait encore avant-hier qu'un individu s'était présenté au ministère se flattant de lire toute espèce de dépêches chiffrées, et qu'il l'avait fait.

M, Charles Brun, ministre de la marine et (les colonies. Eh bien, alors?

M. Blangsubé. Alors, il faut que nous ayons des employés français et que nous ne soyons pas à la merci, en pays français, d'employés anglais. (Très bien! très bien !)

Je ne crois pas qu'en France on admettrait qu'un télégraphe reliant Paris à Marseille tût

confié à une compagnie étrangère. Il en est de même là-bas. Il n'est pas possible qu'un télégraphe reliant Saigon à Haï-Phong, c'est-à-dire deux points français, soit confié à une compagnie étrangère.

Le ministère, lui, y voit si pou d'inconvénients qu'à un moment donné il a abandonné l'idée d'un télégraphe direct reliant Saigon à Haï-Phong, et qu'il a eu cette idée assez singulière de vouloir relier Haï-Phong à Saïgon en passant par Hong-Kong, en lui imposant ainsi un parcours d'environ 1,200 milles de plus qu'il n'était nécessaire, sans parler de l'inconvénient de relier une ville française à une autre ville française en passant par une ville anglaise.

M. LE Ministre de la marine et des colonies. Jamais je n'ai eu cette idée-là I

M. Jules Ferry, président du conseil.

Jamais I Gela n'existe que dans votre imagination !

M. Blancsubé. Je suis heureux de l'interruption, mais j'ai sous les yeux deux journaux de Saïgon, d'opinions absolument opposées, qui, tous les deux, racontent le fait, en donnant le texte du télégramme envoyé par M. le ministre de la marine et des colonies demandant

à la Cochinchine quelle part contributive elle pouvait donner pour rétablissement d'un câble télégraphique reliant Victoria à Haï-Phong« Victoria est un pic qui domine Hong-Kong et sur lequel est établi un sémaphore.

M. LE MINISTRE DE LA MARINE ET DES CO- LONIES. A quelle date?

M. Blangsubé. Le télégramme est arrivé à Saigon dans les premiers jours de juin. Voici, au surplus, ce que je lis dans le Saïgonnais :

€ Le télégramme par lequel le ministre de la marine demande si la colonie serait disposée à contribuer à Rétablissement d'un câble télégraphique entre Victoria et Haï-Phong, autrement dit entre Hong-Kong et le Tonkln, et dansquelle proportion, estarrivé à Saïgondans les premiers jours de juin.

t Informés de ce fait le lendemain et flairant un nouveau piège de la marine, nous avons aussitôt envoyé au député le télégramme suivant :

« Blancsubé, député, Paris,

€ Câble direct Saïgon-Tonkin aura seul concours colonie. >

« Deux jours après, le ministre télégraphiait

à la colonie qu'il n'avait jamais voulu parler que d'un câble direct entre Saigon et Haï- Phong- Victoria-Saïgon : il parait que c'est la môme chose dans les bureaux de lirue Royale. » M. LE Ministre de la marine et des colonies. Voulez-vous me permettre de lire le premier télégramme qui a été envoyé au gouverneur de la Gochinchine, le 5 juin? Il est ainsi conçu :

€ Paris, 5 juin 1883.

« Câble offert pour relier Saigon- Tonkin.

Demander bref délai conseil colonial combien accorderait, soit pour acheter câble, soit pour subvention annuelle pendant vingt ans. »

On a craint, en effet, à ce moment, qu'on ne demandât un câble direct ; on m'a consulté et j'ai répondu qu'il s'agissait uniquement du câble direct entre Saïgon et Haï-Phong.

M. Blangsubé. J'allais le dire^ monsieur le ministre ; vous avez envoyé un télégramme contenant une erreur géographique... (Ahl ah 1); vous avez sans doute confondu Victoria avec Haï-Phong ou tout autre point. (Rires à droite. — Bruit).

MBS DOSSIERS. 15

M. LE MINISTRE DE LA MARINE. G'est Ulie

erreur !

M. Blangsubé. Vous Tavez envoyé !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. MaiS HOU I

on ne Ta pas envoyé.

M. Blangsubé. Le télégramme a été envoyé ; ces deux journaux l'attestent. ('Exclamations.)

Vous invoquez une délibération du conseil colonial: Tavez-vous? Alors, vous y verrez un reflet de cette dépêche, que je suppose être le fait d'une erreur de transmission; car, quelles que soient les erreurs que le ministère des colonies ne commet que trop souvent, hélas 1 je suis heureux de voir que celle-ci ne doit pas lui être imputée, qu'elle résulte d'une faute de transmission, d'interprétation. L'erreur a été commise, toute la colonie le constate : le gouverneur, comme tout le monde, vous le dira si vous le lui demandez. (Mouvements divers.)

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. Vraiment I cela dépasse toute imagination.

M. Blancsubk. Oui, monsieur le président du conseil, cela dépasse toute imagination. A une pareille distance, en supposant que cette erreur ait été commise par le ministère de la

marine, vous conviendrez avec moi que cette erreur, si erreur il y a, — vous le dites et je le crois, — cette erreur sur laquelle on est revenu, dans tous les cas, était bien faite pour provoquer en Cochinchine une émotion profonde, que je traduis ici, à votre grand étonnement, et c'est cet étonnement qui m'étonne. (Sourires.)

C'est pour cette raison, messieurs,que, lorsqu'une compagnie anglaise a pu essayer, — ma conviction est que cela vient d'elle, — de faire commettre une aussi monstrueuse méprise au ministère des colonies, je me méfierai de cette compagnie plus que jamais : je demande que le câble reste français et soit français.

On a dit, dans l'exposé des motifs du projet de loi : Ce n'est pas possible industriellement et financièrement.

Eh bien, demandons-nous si ces dénégations de l'exposé des motifs sont l'expression de la vérité.

Nous ne pouvons pas trouver en France de compagnie qui fasse un câble sous-marin I Gela me dépasse ; car je ne vois pas que nous soyons tributaires de l'étranger pour la construction des câbles qui relient la Corse et l'Algérie à la France.

M. Charles Ferry, rapporteur. C'est malheureusement vrai. Si M. le ministre des postes était ici, il vous le déclarerait.

M. Blangsubé. m. le ministre des postes a signé le projet et j'aime à croire que, conformément à ce que vous énoncez, il me dirait, — et cela me pénètre de douleur, et, je le répète, cela m'étonne, — qu'il n'y a pas de compagnie française capable de faire un câble pour la Corse et pour l'Algérie. Nous sommes tributaires de l'étranger 1

Quand cela serait, vous pouvez l'acheter à l'industrie étrangère I II faut que je fasse connaître à la Chambre l'historique de cette affaire. (Exclamations sur plusieurs bancs.) (Parlez I à droite). Je ne serai pas long, messieurs ; le résultat est assez grand pour que vous y regardiez, l'afifaire est assez grosse pour que vous l'examiniez d'un peu près. (Parlez I parlez I)

Il y a environ deux mois, le représentant de VEastern Company, celui-là même avec qui M. le ministre de la marine a traité, offrait au Gouvernement un câble dans les conditions suivantes : « Vous avez la guerre au Tonkin et vous n'êtes pas relié télégraphiquement avec Saïgon ; je vais avoir dans quelques jours un

Câble destiné au Japon, mais je puis retarder la fourniture à faire au Japon et vous céder ce câble.

On lui dit : « Mais ce câble est beaucoup plus fort que celui qui nous est nécessaire pour relier Saigon à Haï-Phong. » — Je le sais, j'ai fait partie de la commission qui s'est occupée du câble de Saigon à Singapore, j'ai un morceau de câble sur ma table, je sais ce qu'il est comme âme et armature. — A quoi il me répondit : « 11 est un peu plus cher, il coûterait environ 4 millions, tandis que celui qu'il vous faudrait ne coûtera que 2,500,000 à 3 millions de francs, mais il y a pour vous un avantage, vous avez la guerre, et ce câble peut être placé dans quarante jours. »

Il fit faire les mêmes offres à la direction des colonies et, — je ne sais pourquoi, — l'affaire est restée en route.

M. le ministre m'indiquait tout à l'heure, dans une conversation, qu'il n'avait plus pu, à un moment donné, disposer du câble dont il avait cru pouvoir faire usage tout d'abord.

Alors d'autres offres furent faites.

Nous n'avons pas attendu en Gochinchine les événements actuels pour trouver qu'il était nécessaire, utile, d'établir un câble entre Haï*

MES DOSSIEBS. 19

Phong et Saigon. Dans la session du mois de novembre dernier, le conseil colonial s'est occupé de cette question. M. le directeur de Tintérieur déclarait au conseil que cette préoccupation était celle de l'administration locale depuis longtemps. Plusieurs conseillers coloniaux, se faisant les interprètes des préoccupations publiques et de celles du commerce, proposèrentun vœu qui fut accueilli à l'unanimité et qui consistait à demander à la métropole d'établir un câble entre Saïjîon et Haï- Phong.

Le conseil colonial donna mandat à son gouverneur d'offrir de contribuer aux frais de la pose du câble dans la proportion d'un quart. L'offre était faite de telle façon qu'il était évident que ce n^'étaitpas le dernier mot du conseil.

Par une résolution, le conseil colonial m'a chargé, non comme député, mais comme l'un de ses membres, de transmettre sa délibération au ministère.

J'en envoyai immédiatement copie à M. le président du conseil, et, dans la même journée, je télégraphiai au gouverneur qu'il serait bon qu'on augmentât l'ollro. J'ai le télégramme par lequel le gouverneur me faisait

connaître qu'il espérait que, conformément au vœu que j'émettais, le conseil colonial augmenterait son offre et la porterait jusqu'à la moitié de la dépense.

J'ai la délibération du conseil colonial par laquelle il offre de contribuer à la pose du câble dans la proportion d'un quart complètement donné, et dans la proportion d'un autre quart à restituer par le Tonkin, lorsque le budget de ce pays aura été établi d'une manière régulière, quart qui lui serait restitué par annuités et de la même façon qu'on lui restitue les quatre millions avancés pour payer l'indemnité due à l'Espagne. Seulement, le conseil colonial, qui connaît les inconvénients de l'établissement d'une ligne étrangère, et qui pense, à tort ou à raison, — à raison, suivant moi, — que bonhomme doit être maître chez lui, a déclaré qu'il i^ie voulait pas subventionner une compagnie étrangère et qu'il ne donnerait son argent que dans le cas où il se trouverait en présence soit d'une compagnie française exploitant par elle-même ou comme déléguée par l'Etat, soit d'elle-même colonie, exploitant seule ou en société avec l'Etat.

Trouvez-vous que cette réserve est trop

forte et que ce soit une raison de repousser, comme on le fait, les propositions du conseil colonial.

Le projet de loi, dans son exposé des motifs, nous révèle que l'achat du câble s'élèvera à 2,500,000 fr., que l'entretien du câble coûtera 100,000 fr., et l'exploitation 40,000 fr. par an. Eh bien, sur les 2,500,000 francs de dépenses de premier établissement, si la colonie paie d'une manière définitive, ou en compte avec le Tonkin la moitié, il ne restera à payer que 1 ,250,000 fr . , et il me semble que c'est beaucoup moins que 250,000 fr. pendant vingt ans, ou, si vous voulez l'autre chiffre proposé par la commission, déduction faite de certains avantages, 185,000 francs pendant vingt ans, c'est-à-dire 3,700,000 francs.

Il me semble que la colonie, dans les propositions qu'elle fait, se montre patriotique, se montre française et suffisamment soumise à la métropole, puisqu'elle entre pour moitié dans la dépense, qu'elle offre de laisser la régie à l'État ou d'accepter une compagnie fermière française, si on la lui donne, ou d'exploiter elle-même, si on le préfère, ou de compte à demi avec l'État. Les conditions qu'elle fait sont de beaucoup préférables à

celles qui vous sont offertes par le ministre de la marine, et je ne fais nul doute que vous ne les acceptiez.

Ce n'est pas encore là le principal argument et vous allez le saisir immédiatement.

On vous demande l'approbation de la convention avec VEastern Extension Company^ pour l'établissement d'un câble entre Haï- Phong et Saigon. Mais le gouvernement vous demande encore l'approbation d'une autre convention qui n'a l'air de rien, avec la môme compagnie. En effet, au point de vue des services qu'elle pourra rendre aux intérêts français, cette ligne est plus qu'accessoire, mais elle ne l'est pas au point de vue des services qu'elle pourra rendre à VEastern Telegraph C?% et elle ne l'est pas moins encore au point de vue de ceux qu'elle pourra rendre aux intérêts étrangers. Vous allez l'apprécier.

Nous voulons établir une ligne entre Haï- Phong et Saigon. Nous nous adressons à VEastern C\ c'est un marchand. Elle nous fait ses conditions, soit en nous vendant, soit en gardant pour elle l'exploitation.

Pour le moment, j'ai suffisamment examiné les deux systèmes, et je donne la préférence, messieurs, à celui qui laisse la France mal- .

tresse chez elle d'un télégraphe qui unit un point français à uu autre point français.

Mais à côté de cela, vous consentez à VEastern Telegraph C* uq droil d^atterrissement à Haï-Phong, et pour aller où ? A Hong-Kong, avec deux embranchements, l'un sur Haï-Nan, l'autre sur Pakoï, qu'elle se réserve de faire : et je lis dans l'exposé des motifs, à propos de ôette deuxième convention qui m'occupe maintenant, une phrase bien significative et que je regrette :

« Il convient de prévoir l'établissement prochain d'une ligne télégraphique entre Haï- Phong et Hong-Kong. C'est là d'ailleurs le but poursuivi par VEastem Extetision Company^ qui se propose de doubler ainsi les communications entre Hong-Kong et Saigon... »

M. LE MINISTRE DE LA MARINE. G'CSt UU

avantage pour tout le monde.

M. Blancsubé, poursuivant : « C'est là en même temps pour nous un grand avantage, puisqu'en cas d'avaries dans le câble direct, le Tonkin reste relié à l'Europe par la voie de la Chine. »

• Oh! naïveté des colonies! (Sourires.) Vous allez en juger, messieurs.

Oui, c'est là le but que poursuit la compa-

gnie. L'exposé des motifs le dit en toutes lettres. Et le rapport a soin de le rappeler pour qu'on n'en ignore et qu'on ne l'oublie pas.

C'est vrai ! C'est son but très principal à la compagnie, mais je vais vous dire pourquoi.

Que Saïgon soit réuni à Haï-Phong, que le cable soit bien ou mal établi, qu'il fonctionne bien ou mal, cela lui est bien égal, ce n'est pas là son intérêt au point de vue français ; mais elle a un autre intérêt, je vais vous le dire. Elle a un télégraphe et un c^le qui relient Sîngapore à Hong-Kong.

Il y a quelques années^ elle a établi un rattachement de ce câble au cap Saint-Jacques, elle l'a établi à très grands frais, il produit à la compagnie de quoi le payer ; elle fait payer ses services assez cher, 8 fr. 50 le mot d'ici à Saïgon, et cela va vite. Mais, enfin, il va falloir le changer, et la dépense se compte par millions.

Elle dit à la marine : « Vous avez un câble, je vais vous en établir un second. » Cette sollicitude de la compagnie anglaise pour Saïgon m'étonne et m'amuse, car la compagnie est obligée de changer son câble, qui est vieux.

Elle fera à ses frais la section de Singapore à Saïgon (^550 milles à peu près), la section de

Haï-Phong à Hong-Kong (360 milles à peu près) ; total, environ 800 milles, et la partie intermédiaire entre Haï-Phong et Saigon, qui est de 700 à 800 milles, c'est nous qui la payons; et c'est la compagnie qui en profitera.

Voilà pourquoi la deuxième convention est son objectif. Nous aurons payé la moitié du câble à la compagnie anglaise, qui en restera propriétaire.

C'est là le seul but que poursuive VEastern Company.'

A côté de ce but, que j'appellerai un but de boutique, un but industriel, il y a un but politique. Haï-Phong est à 300 milles de Hong-Kong, à 700 milles de Saigon. En face de Haï-PhoDg il y a une grande île, Haï-Nan^ avec une ville, Hong-Hoâ, où les Anglais et les Allemands ont fondé des établissements commerciaux considérables.

LetraitédeTchée-Foo donne aux puissances européennes le droit d'avoir des établissements et des consuls à Hong-Hoâ. On a signalé le fait depuis longtemps au ministère des affaires étrangères ; il y a déjà un consul allemand, il y a un consul anglais, mais il n'y a pas de consul français. Ainsi, à quelques lieues de la côte du Tonkin, juste en face

de Tembouchure du fleuve Rouge, voilà une île que peut-être, que certainement en ce moment-ci,rAngleterre est en train de convoiter, dont elle obtiendra probablement la cession de la part de la Chine, qui ne demandera pas mieux que de nous faire pièce, cession complète ou avantages considérables qu'elle s^est déjà assurés. L'Angleterre annihilera notre Tonkin, comme de Hong-Kong elle a annihilé Gajiton et son fleuve, et Macao.

Ce câble de Haï-Phong à Hong-Kong, que nous laissons établir sur nos possessions pour vingt ans, la compagnie se propose, et le dit, de le relier à Haï-Nan ; elle fera aussi un embranchement sur Pakoï, le port de Chine le plus rapproché du Tonkin au nord, et où nous pourrions également, en vertu du traité de Tchée-Foo, avoir un consul, tout comme les Anglais et les Allemands. Toutes ces villes seront reliées par le câble de Haï-Phong à Hong-Hong : le port de Haï-Phong deviendra ainsi un faubourg de Hong-Kong. Vous allez sacrifier toutes vos possessions de rindo-Chine,môme le Tonkin ; tout ce que vous faites actuellement sera au grand bénéfice de l'étranger, grâce à cette convention que jecombats.

Je crois qu'il y a danger à accepter le projet du ministère de la marine. Il faut un câble, le ministère le veut et la colonie le désire ; elle s'y associe par ses finances ; le Parlement le voudra aussi, parce qu'il est patriote; mais ce n'est pas dans les conditions où on vous le propose qu'il faut le faire. Il faut établir une ligne française ; il faut accepter l'offre qui est faite par la colonie de prendre à sa charge la moitié de la dépense, d'exploiter, seule ou avec l'Etat ; de faire môme, s'il le faut, — elle le fera, je le sais, — toutes les avances, en cas où l'Etat se trouverait arrêté par des raisons de procédure budgétaire, avances qu'on lui rembourserait par annuités. De cette façon, l'affaire resterait française, et vous n'auriez plus les insuffi sauces prévues dans l'article 1*'.

Dans le projet, on dit : Il y aura un câble direct de Haï-Phong à Saigon, et un embranchement sur Hué. Mais Hué n'est pas le seul point qui nous intéresse ; il y en a d'autres plus importants : Quin-Hon, où nous avons une douane, une garnison, un consul ; Tou" rane, etc.

Jusqu'ici la navigation dans ces parages n'a pas été très active ; elle le devient chaque jour de plus en plus. La coloniB subventionnait un

service bi-mensuel ; depuis les derniers événements, elle a décidé de le rendre hebdomadaire. Il y a des points pour lesquels la navigation demande des phares, des feux ; il faudra les établir ; le banc des Hollandais, celui de Britto, Poulo-Geeyr-de-Meh, le cap Padaran, etc. Et lorsque vous aurez établi ces phares, il vous faudra nécesairement les relier au fil télégraphique qui passera à proximité, afin d'avoir des nouvelles et de pouvoir donner des ordres dans ces mers.

Il n'est pas fait réserve de tout cela dans la convention et, si jamais on se trouvait dans la nécessité d'exécuter ces travaux, il faudrait faire une nouvelle convention à grands frais. Nous serions sous le couteau de cette compagnie étrangère qui déjà nous jugule, et je ne veux pas voir juguler davantage la colonie et la métropole. C'est pour cela que je vous demande de rejeter le projet du Gouvernement.

Vous ne perdrez rien pour attendre. Le minis tère, même en l'absence dos Chambres, peut compter sur la colonie pour faire, jusqu'à ce que les nécessités de la procédure budgétaire soient satisfaites, toutes les avances en vue de l'établissement de ce câble, et il me semble que cela vaut mieux.

Nous aurions un câble français dans un pays français. C'est le dernier de mes desiderata. (Applaudissements sur divers bancs.)

M. Charles Brun, ministre de la marine et des colonies. Messieurs, la nécessité de la concession d'un câble allant de Haï-Phong à Saigon dans le plus bref délai possible, en raison de notre situation actuelle au Tonkin^ ne peut être contestée par personne.

Ce que M. Blancsubé reproche au ministre de la marine, c'est de n'avoir accepté ni le concours de la Gochin chine et les conditions qu'elle y mettait, ni son système de concessions .

Voici ce qui s'est passé : dès le 5 juin, le ministre de la marine télégraphiait au gouverneur de la colonie de convoquer d'urgence le conseil colonial pour lui demander dans quelle mesure il consentirait à contribuer à l'établissement du câble. Voici les conditions que le conseil colonial mit à son concours :

1^ Acquisition du câble;

2° Exploitation en régie ou par une compagnie fermière française ;

3*" Engagement de prendre toute la dépense à la charge de la colonie si le Tonkin et la Cochinchine étaient placés sous la même autorité;

4' Dans le cas contraire, participation à la dépense pour un quart, et avance d^un autre quart;

5^ Refus de tout concours d'une compagnie étrangère.

Vous voyez, messieurs, que la colonie n'a pas offert de se charger de la moitié de la dépense, comme le disait M. Blancsubé; elle n'en prenait que le quart, le second quart devant être à la charge du Tonkin.

Nous ne pouvions pas accepter ces conditions. Nous avons demandé au ministère des postes et des télégraphes à qui nous pourrions nous adresser; il nous a été répondu que nous ne pouvions nous adresser qu'à une compagnie étrangère, parce qu'il n'y a pas de compagnie française en état d'établir le câble en question.

Depuis, nous avons obtenu les conditions les plus favorables de VEastern Company, qui a dans ces régions un réseau étendu, qui est déjà concessionnaire du câble de Saïgon à Hong-Kong et qui a intérêt à augmenter son réseau.

Cette compagnie, possédant dans ces parages un matériel et un personnel suffisant pour l'entretien et la réparation du câble, nous offrait des avantages bien plus grands si nous

MES DOSSIERS. Si

traitions avec elle sur la base d'une subvention annuelle, que si nous traitions sur la base d'un achat.

Une dizaine de télégrammes furent échangés dans le courant de juin et de juillet entre le Gouvernement et la colonie. Par une délibération du 25 juillet, le conseil colonial, à la majorité d'une voix, déclara qu'il renonçait, — quoi qu'en dise M. Blancsubé, — à l'emploi d'une compagnie française et admettait une compagnie anglaise ; mais il persista dans sa résolution de préférer l'achat au paiement d'une subvention annuelle; enfin, il offrit de se charger de toutes les dépenses en cas de réunion de la Gochinchine et du Tonkin sous un gouvernement unique.

Nous approchions du terme de la session ; nous avions un intérêt considérable à ce que le câble fût posé le plus tôt possible. En même temps, nous avions reçu des offres avantageuses d'une compagnie, qui ne fait ainsi qu'ajouter quelques kilomètres à un réseau très étendu qui va de la Chine à l'Inde anglaise et même à l'Australie. Tels sont, messieurs, les motifs qui nous ont guidé dans cette circonstance.

Les conditions du traité à passer avec la

compagnie ont été étudiées avec soin par le ministre des postes et des télégraphes, elles ont été débattues et aujourd'hui nous demandons à la Chambre de vouloir bien adopter le projet tel qu'il a été arrêté.

On nous a dit qu'il avait été fait d'autres propositions. 11 a été, en eflfet, question d'un câble qui se trouvait à Singapore, au moment où nous faisions appel à tous les fabricants français et étrangers. De divers côtés on nous a proposé d'utiliser ce câble entre la Gochinchine et le Tonkin. Les propriétaires, consultés, ont déclaré qu'ils avaient l'emploi de ce câble ; et déjà, à l'heure qu'il est, ce câble a reçu une destination. Ceux qui faisaient des offres n'étaient que des spéculateurs qui voulaient acheter le câble et percevoir un droit de commission.

11 n'y a eu d'offres sérieuses que de la part de VEastern Company. Nous avons donc dû traiter avec elle et, je le répète, nous l'avons fait dans des conditions avantageuses.

Quant à la mesure que le conseil colonial de Saigon voulait imposer, de réunir sous un gouvernement unique le Tonkin et la Gochinchine, nous ne pouvions nous y résoudre, parce qu'elle était absolument contraire au

vote que le Parlement a émis en accordant les crédits pour le Tonkin. On a décidé alors qu'il y aurait un commissaire général civil, et l'honorable M. Blancsubé, à cette époque, disait lui-même dans son rapport :

« L'administration du Tonkin devra — il est inutile de le dire, — être indépendante de celle de la Cochinchine... »

M. Blancsubé. Oui, mais il y a encore une phrase. Lisez-la !

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