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LEX-POLICIER ANDRIEUX

Le 18 novembre 1879, je reçus de M. le marquis de R..., l'un de mes meilleurs agents, un rapport dans lequel M. Andrieux m'était signalé comme ayant des rapports assez suivis avec la veuve d'un fils de miss Howard, amie de Mme la comtesse de Ganizy, avec qui il aurait eu aussi, en raison de cette circonstance, des relations de convenances.

Quoique cette communication m'eût été faite sous toutes réserves, je crus devoir la transmettre au ministre de l'intérieur, qui

s'en émut et me pria de ne pas perdre de vue cette étrange affaire.

J'en parlai aussi le lendemain à M. W...

({ui me déclara que cela pouvait être vrai, attendu que, selon lui, le préfet de police était homme à tout faire pour donner satisfaction à ses fantaisies ou pour se renseigner sur les agissements de ses adversaires politiques.

M. W... ajouta que le parti conservateur avait eu grandement tort de ne pas chercher à s'attacher cet homme, ne fût-ce que d'une façon indirecte, c'est-à-dire en lui laissant la faculté de se dire toujours républicain.

D'après lui, M. Andrieux était porté à prêter son concours à tout prétendant qui lui promettrait la première place dans le gouvernement, après le coup de force ou la révolution parlementaire qui lui fournirait les moyens de s'emparer du pouvoir.

Il aurait voulu, à une certaine époque, me dit l'ex-préfet du Rhône, se rallier à M. Dufaure, qui lui aurait alors donné un siège dans la magistrature assise s'il avait consenti- à* répudier les expressions athées dont il s'était servi au congrès de Naples, ce qu'il eût fait, sans doute, s'il n'avait été retenu parla crainte (les risées et des sarcasmes des radicaux;

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M. Andrieux, ajouta M. W., n'aime pas M- Lepère, qu'il voudrait remplacer grâce à Tappui d6 M. Grévy, mais il ne réussira pas à entrer à l'hôtel Beauvau parce qu'il a eu le malheur de déplaire à Gamhetta et aux radicaux que celui-ci a le soin, en ce moment, de ménager; aussi ne tardera- t-il pas à perdre sa situation officielle.

Gomme on le voit, M. W... ne se trompait point dans ses prévisions.

On connaît l'affaire Hartmann, que M. Andrieux a longuement expliquée dans ses Souvenirs^ en réclamant, comme pour la saisie de la Lanterne y les circonstances atténuantes et en cherchant à démontrer que, comme préfet de police, il eut le droit de mettre en état d'arrestation le nihiliste russe, sur une simple réquisition du prince Orloff.

Je ne veux point m'appesantir sur cet incident qui donna lieu à des polémiques si passionnées, qui irrita si profondément le parti radical, voire la majorité du parlement, et qui engagea si gravement la responsabilité du gouveriieinent républicain.

Tout ce que je puis dire, c'est que M. Lepère

me déclara, avec un certain dépit, que M. Andrieux avait' fait arrêter Hartmann sans l^n avoir prévenu, et qu'il regrettait d'autant plus

cet acte, ou, pour mieux dire, cet abus d'autorité, qu'il était convaincu que le cabinet ne consentirait jamais à l'extradition de ce révolutionnaire.

Le ministre de l'intérieur trouvait que le

préfet, comme toujours, s'était trop hâté en cette circonstance. Il eût mieux valu, disait-il, qu'il laissât partir l'auteur prétendu de l'attentat de Moscou, ce qui eût évité au Gouvernement des embarras dont il ne pouvait sortir sans mécontenter la Russie, en refusant l'extradition, ou sans froisser, en l'accordant, les justes susceptibilités de la majorité parlementaire.

Le 5 mars, M. Lepère m'annonça que l'extradition d'Hartmann ne serait définitivement pas accordée, et que l'autoritaire Andrieux seidiit chdiYgé lui' 7)16 i ne de le faire conduire à l'étranger, ce qui eut lieu effectivement, et ce qui dut certainement paraître bien dur à l'outrecuidant préfet de police .

;tc Je

Le 16 février 1880, j'avais trouvé, dans un rapport qui m'avait été adressé par une madame de S... sur de prétendues fredaines de M. Andrieux, une note, aussi courte que significative, portant ce qui suit :

€ Le préfet aurait eu des rapports, policiers € ou autres, assez fréquents avec une jeune « et très jolie femme, mariée à un gentil- € homme étranger, Mme la comtesse de B.. , € qui, ruinée par son mari, aurait sollicité, « de ce haut fonctionnaire, une protection € qu'il se serait empressé de lui accorder.

« Grâce à lui, elle aurait pu faire intéresser € pour une assez grosse part, dans un cercle € en vogue, son prodigue époux, qui aurait c trouvé dans cette combinaison une occupa- « tion assez attrayante et assez productive « pour le tenir éloigné tous les soirs du domi- « cile conjugal, ce qui aurait ainsi permis à la « belle comtesse de jouir pleinement de la « liberté qui lui était nécessaire pour s'abani donner à tous ses caprices et à tous ses dét sirs. •

Bien entendu, je n'ajoutai pas une grande importance à cette communication, que je ne relate aujourd'hui que sous les plus expresses réserves, car je ne fis jamais rechercher si elle

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était absolument conforme à la vérité. Mais^ comme je connais Thonime, je pense que cette inconséquence pourrait être' ajoutée à toatea celles qui doivent être imputées aux erxcentricités de son administration préfectorale.

Quoi qu'il en soit, j'en parlai à M. Lepère, qui ne s'en montra pas surpris, et en fit avec moi des gorges chaude».

Dans le courant du mois de janvier 1880, cette même Mme de S... m'avait présenté Mme David, femme du trop célèbre financier journaliste que lajustiee avait frappé pour ses délits de diffamation et de chantage, et qui se trouvait de nouveau poursuivi, sur la plainte de la Société générale.

Mme David, ayant appris que j'avais Poreille du ministre et m'attribuant une influence que je n'avais point, était venue me prier d'obtenir la mise en liberté provisoire de son mari, que le parquet avait fait incarcérer après sa condamnation en police correctionnelle et faisait détenir à Mazas.

Mme David est une femme charmante,

x)ute remplie de grâce et de distinction, douée l'une justesse d'esprit et d'une saine et droite raison qui lui permettent de comprendre les ûtuations les plus délicates, d'en écarter les iifficultés et de les feire servir à ses intérêts. Elle est petite, même un peu grassouillette, très bien faite, malgré ce léger embonpoint, et fort jolie pardessus le marché, ce qui ne lui nuit pas.

Quand je la vis pour la première fois, elle était accompagnée de sa fille^ une adorable enfant de seize à dix-sept ans, dont la présence indiscrète compromettait la jeunesseapparente de la mère, à qui, si elle avait été seule, je n'aurais pas donné plus de trente ans; or il parait qu'elle en avait trente-cinq ou trente-six au moment de cette entrevue, mais je sais de bonne source que, depuis, elle n'a plus vieilli.

Mme David se montra très affectée de l'incarcération de son mari, qui, disait-elle, n'était pas coupable et n'avait été condamné que sous la pression des gros bonnets de la Société générale dont il avait eu le malheur de dévoiler, dans son journal, les maladresses financières; et elle me supplia de lui faire rendre provisoirement la liberté, afin qu'il pût préparer à son aise les matériaux de sa défense

devant la cour qui allait bientôt statuer sur son appel.

Je ne pouvais moins faire que de lui promettre de recommander son mari au ministre de l'intérieur, que je priai le soir même d'obtenir un sursis en faveur du détenu.

M. Lepère, avec sa bonté ordinaire, s'empressa de me dire qu'il en référerait à son collègue, le garde des sceaux, et qu'il tâcherait de lui arracher la faveur que Mme David sollicitait.

Le 4 février, le ministre de l'intérieur voulut bien m'annoncer qu'il avait résolu, en raison des difficultés qu'il avait rencontrées, de prendre sur lui d'accorder un sursis au prisonnier, et il fit télégraphier devant moi à M . Andrieux de venir sur-le-champ à l'hôtel Beamvau, afin qu'il pût lui donner, à cet effet, les ordres nécessaires.

Or, le lendemain, M. Lepère me fit savoir que le préfet de police lui avait fourni les plus mauvais renseignements sur le prisonnier, à qui il se serait trouvé obligé, en raison de ses impertinences, de retirer certaines faveurs qu'il lui avait accordées, et que, pour ce motif* il s'était opposé à sa mise en liberté. Toutefois, le ministre m'assura qu'il reverrait M. Martin

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Feuillée et qu'il le prierait de faire gracier M. David.

Le 13 février, en revenant des obsèques de M. Crémieux, M. Lepère me communiqua une lettre du ministre de la justice, dans laquelle ce haut fonctionnaire disait qu'il n'était pas possible de gracier M. David avant le jugement de la cause portée en appel, parce qu'il s'enfuirait sûrement en Angleterre une fois libre, et que ce ne serait qu'après ce jugement qu'on pourrait aviser. Gomme, ce jour-là, Mme David m'avait accompagné à l'hôtel Beauvau, je priai le ministre de vouloir bien la recevoir, ce qu'il fit avec le plus grand empressement :

« Madame, lui dit-il, j'ai tout tenté pour € rendre la liberté à votre mari, non pas pour « lui, car il paraît qu'il ne mérite guère cette « faveur, mais pour vous, qui êtes digne de « toutes les sympathies ; malheureusement, « j'ai rencontré une opposition très résolue « chez M. le préfet de police, et, chez le garde ^ des sceaux, un mauvais vouloir qui m'ont « empêché, à mon grand regret, de vous être «( agréable » .

Mme David s'inclina et se retira après avoir vivement remercié M. Lepère.

a Madame, lui dis-je à mon tour, en sortant € du ministère et en l'accompagnant à sa voi- « ture, vous n'avez plus qu'une chose à faire : « puisque M . Andrieux est l'obstacle ea cette « circonstance, il faut le gagner à votre cause/et « obtenir son concours.

« J'essaierai, » me répondit la charmante femme en me serrant la main.

Le lecteur verra bientôt que sa tentative fut couronnée du plus complet succès.

Le 17 février, M. Lepère me déclara que, d'après les nouveaux renseignements qui venaient de lui être fournis par M. Andrieax^ M. David se tirerait difficilement d'affaire devant la cour d'appel, et que sa condamnation serait probablement confirmée.

Mais il ajouta, toutefois, que si tel étaitle résultat du procès, il ne permettrait pas que le condamné fût envoyé à Poissy, quelle que pût être contre lui l'animosité du préfet de police, animosité que, d'ailleurs, il ne s'expliquait pas.

Le 25 février, la cour confirma le jugement du tribunal correctionnel qui avait condamné à un an d'emprisonnement le directeur du Crédit national et du Grand Journal.

Dans les premiers jours du mois de mars, M. Lepère ayant bien voulu ordonner le trans-

fèrement du prisonnier à Sainte-Pélagie»

Mme David vint à l'hôtel Beauvau où elle m'avait donné rendez-vous, pour lui en exprimer sa vive gratitude.

En sortant du cabinet du ministre^ elle m'annonça qu'elle allait être présentée à M. Andrieux par un personnage influent avec qui le préfet était dans les meilleurs termes, en me disant qu'elle espérait bien dompter la mauvaise humeur de cet irascible fonctionnaire. Elle me promit, en même temps, de me tenir au courant de tout ce qui pourrait advenir du siège en règle qu'elle allait faire de la préfecture de police en faveur de son mari.

Or, le 14 avril, le ministre de Tintérieur, qui venait de recevoir M. Andrieux, me fit savoir que celui-ci avait donné les meilleurs renseignements sur David, dont la conduite àSainte- Pélagie était devenue excellente , aurait dit le préfet, en ajoutant, à son grand étonnement, qu'on pouvait peut-être demander et obtenir la grâce de ce détenu.

Comme on le voit, M. Andrieux, qui avait reçu plusieurs fois Mme David, commençait déjà à être apprivoisé.

J'ajoute qu'il ne tarda pas à êlre complète-

ment gagné à la cause du mari de la charmante solliciteuse.

Aussi, sans vouloir relater les diverses circonstances qui précédèrent la mise en liberté de David et favorisèrent plus tard sa fuite en Angleterre, je crois devoir ajouter qu'on pourrait peut-être, sans commettre une trop grave indiscrétion, demander à M. Andrieux s'il ne fut pas pour quelque chose dans la négligence policière qui permit à l'ex-directeur du Crédit national de se soustraire à la police qui allait de nouveau mettre la main sur lui.

Extrait des mémoires d'un ancien fonctionnaire de V Intérieur

(G* livraison, 6 juillet 1886, page 115)

L'EX-POLIGIER ANDRIEUX (Suite)

Je ne m'occupais plus de Toutrecuidant Andrieux quand, le 7 janvier 1884,je reçus sur ses agissements politiques et financiers un rapport de huit pages que j'ai sous les yeux au moment où j'écris ces lignes et dont j'extrais les passages suivants que jene livre, toutefois, au lecteur que sous certaines réserves, quoiqu'il soit dû à la plume d'un mouchard émérite (M. de M...), ayant possédé assez complètement la confiance de l'ex-préfet de police pour s'être trouvé initié à tous ses faits et gestes et à toutes ses excentricités.

Voici donc les extraits de ce rapport :

« ..... M. Louis Andrieux, dont la nature « est très ardente sous des apparences qui « semblent témoigner une certaine indiflfé-

« rence et une grande froideur, est sujet à deî? « entraînements qui l'auraient parfois réduit «à des extrémités dangereuses.

« L'ex-préfet de police, qui passe, dans le « monde parlementaire^ pour un joueur très « intrépide et très audacieux, aurait, à diverses « reprises, perdu des sommes assez considé- « râbles, qu'il ne lui aurait été possible de « payer qu'après des efforts qui avaient humi- « lié profondément son amour-propre.

« On raconte même qu'une fois à Lyon, <( désespéré de ne pouvoir trouver 20 ou « 30,000 francs qu^il avait perdus autour du « tapis-vert,il était presque résolu à se faire « sauter la cervelle lorsqu'un ami, aujourd'hui H député (M. G...), ijiformé de la gravité de « cette situation, vint lui offrir spontanément « l'argent nécessaire pour lui permettre de « s'acquitter, à l'heure voulue, de cette dette « d'honneur.

« Quant à ses aventures anacréontiques, s'il « faut ajouter foi à tout ce qu'on raconte, elles <( atteindraient un chiffre assez considérable (( pour le placer au nombre des jouisseurs les « plus émérites et les plus effrénés ; mais il « est à regretter, dit-on, qu'il ait quelquefois « recherché ses favorites parmi les habituées

€ des maisons de verre telles que celle de la if rue Duphot, lesquelles servent de rendez- ¥ vous aux amours aussi faciles que liber- «j Unes, et que tolère avec tant de complai- « sance la police des mœars.

< On accuserait aussi M. Andrieux d'avoir « prêté son concours à des opérations finan- € cières peu recommandables et d'avoir, soit « comme administrateur, soit comme avocat, ¥ cherché à couvrir les agissements de quel- « ques maisons de crédit généralement quali- « fiées de véreuses ; mais on pense que, dans (( ces circonstances, Tex-préfet de police n'a « fait preuve que d'une témérité et d'une'négli- « gence incompréhensibles chez un homme c< de loi et d'affaires aussi consommé et qu-e « sa loyauté est restée absolument intacte.

« Toutefois, on ne saurait oublier que, dans « l'affaire scandaleuse du Grédil provincial, « ce ne fut guère qu'aux influences dont il « pouvait disposer et à ses habiletés de juris- « consulte, que le groupe de faiseurs qui cons- « tituait le conseil d'administration dût de « pouvoir éviter à peu près complètement les « rigueurs de Injustice.

(( On pourrait peut-être aussi demander à « M. Andrieux s'il n'a été pour rien dans la

€ création du « Cercle de Tescrime», qui est « devenu, parait-il, une véritable officine du « baccarat et que la cagnotte seule ferait vivre « et prospérer.

« Enfin, on ne s'expliquerait guère pourquoi M. Andrieux, ce républicain si sincère et si exclusif, à ce qu'il prétend, fréquente assidûment des salons parisiens et notamment celui de Mme la comtesse de Turgot,28, place Saint-Georges, où l'on ne rencontre que des hommes politiques et des financiers appartenant à l'opinion monarchique, si l'on ne supposait qu'il s'y rend pour continuer, par un besoin d'habitude, les fonctions policières qu^il ne peut plus exercer au boulevard du Palais etc., etc. »

Extrait d'une lettre adressée à M, Numa Gilly,

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