AFFAIRE DE LA FORÊT DE BELLEZMA
Un M. Baffert avait obtenu, par décret endate du 25 avril 1882, et pour une période de dix-huit années, à partir du !•" janvier 1883, une concession pour l'exploitation de 10,315 hectares de la forêt domaniale du Bellezmà, près Batna (Algérie).
M. Baffert était un panier percé et ne put donnera son projet la suite qu'il comportait.
A la fin de 1885, le gouverneur de l'Algérie, M. Tirman, le poursuivait en déchéance de la concession.
M. Steenackers, mis au courant de la question par l'un de ses collègues de la Chambre, résolut de tirer parti de cette affaire et chercha autour de lui quelqu'un qui voulût bien se prêter à ses vues.
Entre temps, il sollicitait de M. Tirman la suspension des poursuites en déchéance entamées contre Baffert.
l'^G MES DOSSIRRS.
CoiKuuTumiiieut, il entama des pourparlers avec un M. Tliomas, marchand de bois, président de la Chambre syndicale des marchands de bois de France, autre panier percé, pour reprendre la concession, et avec M. BafiFert ponr la cession de cette concession à des conditions déterminées.
Dès le 12 janvier 188G, un projet de procuration fut préparé. Aux termes de cette procuration, M. Steenackers était chargé, par M. Baffert, de traiter dans des conditions que l'acte spécilie très clairement.
M. Thomas, à qui il fut communiqué, s'aboucha immédiatement avec M. Baffert et tous deux firent un voyage en Algérie pour visiter la concession.
Les négociations se continuèrent ensuite ; Taflaire paraissait superbe, mais il fallait des fonds pour commencer l'exploitation, et Thomas n'en avait pas.
Il s'en ouvrit à M. Donnot, sénateur et banquier à Ghaumont, troisième panier percé, qui prit le temps d'étudier l'affaire, d'abord avec Thomas, puis avec Steenackers dont il devenait le confident et le messager.
D'abord^ il ne fut question, pour prix de la cession, que d'une remise de 10 0/0 sur les
bénéfices à accorder à M. Baffert, et la même remise de 10 0/0 à M: Steenackers pour ses démarches et soins.
Le 16 juin 1886, M. Tirman annonçait, par dépèche, à M. Steenackers qu'il consentait à suspendre Faction en déchéance intentée à M. Baffert.
Mais, à cette époque encore, MM. Donnot et Thomas hésitaient à conclure, tous deux ayant leurs raisons.
Cela ne faisait pas l'affaire de Steenackers, qui, lui aussi, avait des raisons pour précipiter la chose.
Aussi, pour hâter la conclusion, menaçaitil, en octobre, de s'adresser ailleurs.
Et, le 1" novembre 1886, il écrivait à Thomas en réponse à une demande de délai :
« C'est, précisément, parce que vous m'avez «laissé ou suspens six mois que je me suis a ad res.'iè ailleurs. »
Enfin, dans les premiers jours de novembre 1886, Donnot consentait à fournir les fonds nécessaires à Thomas; ce dernier écrit à Steenackers que l'affaire est entendue et qu'il ait à dresser Tacte relatant les conditions de la cession, qui sont 10 6/0 à Baffert, 10 0/0 à Steenackers.
Aussitôt, M. Steenackers fait notarier la procuration de Baffert par un notaire de Gonstantine (le 6 novembre 1886) et, muni de cet acte, il dresse un contrat dont il soumet une copie à Thomas.
Le 13 novembre 1886, M. Steenackers écrit à Thomas le court billet que voici : •
CHAMBRE
des c Paris, 13 novembre 1886.
DÉPUTÉS
« Cher Monsieur,
« J'ai vu M. D...t (Donnot) aujourd'hui. Il « vous faut aller à Ghaumont pour vous concr certer avec lui. Je ne puis aller plus loin « sans un engagement dont il vous parlera.
« Il sera à Ghaumont demain.
« A vous, « Steenackers. »
(« Réponse, S. V. P. »)
M. Thomas voit M. Donnot et celui-ci lui déclare que M. Steenackers réclame 50,000 fr. à payer d'avance comme prix de son intervention.
Thomas sursaute et son premier mouvement est de refuser ; il fait part de son refus à M. Steenackers qui répond :
CHAMBRE
(les € Paris, le 17 novembre 1886.
DÉPUTÉS
€ Cher Monsieur,
« Lorsque j'ai vu M. Do , vendredi der-
« nier, tout était arrêté et convenu. Vous f ni'écriv-ez que cela n'est plus possible.
€ Vous m'avez habitué, depuis six mois, à € ces revirements, mais il faut cependant en « finir.
« Si tout cela n'est pas arrangé dans les « quarante-huit heures, je poursuis mes no u- « velles négociations, ayant en main toutes « les pièces nécessaires.
« Bien à vous,
a Steenackers. »
M. Thomas, par Tintermédiaire de Donnot, essaie d'adoucir M. Steenackers ; il envoie même à ce dernier des victuailles et lui propose une corde de bois de chauffe rendue gratis.
lâO MES DOSSIERS.
Steenackers répond, le 21 novembre :
« Merci de votre cadeau ; Mme Steenackers « accepte votre offre gracieuse. Onpeat mettre « dans la cave 3,000 de bois.
Puis, le 29 novembre :
« Tout semble bien marcher, mais la lettre
« de M.D est faite dans des termes qui me
(( crée {sic) des embarras.
<i II y a des choses qu'il faiil d'avance comprendre. »
Donnot entendait bien, mais voulait avoir sa part dans le pot-de-vin.
Steenackers voulut en finir avec la naïveté affectée de Donnot et de Tliomas et se résolut à mettre clairement les points sur les i.
Sur une feuille de papier sans en-tête, sans date, mais, incontestablement, de sa propre main, il écrit à Thomas ce qui suit :
« Il faut un engagement par vous, ratifié c( par M. Donnot et par lequel vous vous « engagez à remettre, le jour de la cession en a votre nom, une somme de 50,000 francs c( comptant et 10 0/0 sur les bénéfices, ladite « somme imputable sur ces 10 0/0 annuels et « payable par eux jusque solde. »
« Cette lettre rnest nécessaire. »
Nous voilà donc dans les premiers jours de décembre 188G. M. Donnot, d'accord, bien entendu, avec M. Steenackers, insiste près de Thomas et l'excite à conclure, en promettant de faire les avances nécessaires, avec réserve, bien entendu, d'une commission assez ronde.
Thomas, qui ne demande pas mieux, acquiesce à tout et rendez-vous est pris pour signer les actes le 18 décembre 188G.
Mais, patatras, voilà que, deux jours auparavant, le 10 décembre, M. Donnot dépose son bilan et, le lendemain, M. Thomas est également obligé à la faillite.
Mis sous scellés, les papiers de M. Thomas furent dépouillés par des syndics. La correspondance Steenackers, c'est-à-dire 28 lettres, y compris le petit papier sans en-tète, ni date, ni signature, fut cotée et paraphée.
Le tout était plus que suffisant pour constituer l'histoire des négociations et le petit papier de l'écriture de Steenackers, rapproché des autres documents, prouvait surabondamment la demande du pot-de-vin.
{Lettre adressée à M, Numa Gilly.)