DÉCLARATION GÉNÉRALE
Extrait d'une lettre adressée à M. Numa Gilly.
« Lorsque la coterie opportuniste eut le haut du pavé à Bordeaux, l'agence € Astruc et Raynal » eut d'abord la fourniture des pavés de la ville, mais ça ne rapportait pas lourd, quoique ce fussent de lourds pavés I
c( La véritable source première de la fortune des Raynal et Astruc fut l'affaire de la Compagnie du gaz de Bordeaux.
« A ce moment, il y a peu d'années, député, conseiller général, que sais-je ? le susdit Raynal fit contracter la municipalité de Bordeaux avec une Compagnie financière de Paris pour la concession et le monopole du gaz de la ville pour une période fort longue,
€ A de telles conditions que les actions de la Compagnie du gaz de Bordeaux, émises à 500 francs, valent aujourd'hui 1,500 francs.
« Il ne peut dire qu'il n'a rien reçu en échange de son entremise, puisque c'est la maison A... etR... qui est chargée par ladite Compagnie du gaz du transport des charbons depuis l'Angleterre jusqu'à Bordeaux.
« Il a dû, sans doute, recevoir autre chose, mais il n'y a pas de preuves palpables ; n'en parlons pas.
« Mais en ce qui concerne le transport des charbons, tout le monde sait à Bordeaux que le prix auquel il fut concédé à Raynal parla Compagnie du gaz était tellement exorbitant par rapport aux cours des frets, que le susdit Raynal réalisait un bénéfice de près de 4 francs par tonne, soit 400,000 francs par an.
« Voilà l'origine de la fortune. >
Extrait (Tune lettre adressée à M. Numa Gilly.
« Demandez au député Raynal ce que lui procure de bénéfices chaque année la fourniture et le transport des charbons à la Compagnie du gaz de Bordeaux, qui lui ont été octroyés, pendant vingt-huit ans, par son amt feu Fourcand, alors maire de Bordeaux, et son
premier adjoint Villette. Ces deux derniers y ont eu de fameux pots-de-vin ; car, avec cette affaire, Fourcand paya ses nombreuses dettes et Villette y a gagné son cautionnement pour une recette générale qu'il occupe toujours.
« Raynal a dû aussi y faire son beurre.
« Il faut voir de quelle façon est éclairée la ville de Bordeaux, vu la mauvaise qualité du gaz. L'administration est tellement liée qu'elle ne peut faire aucune observation jusqu'à l'expiration du traité de vingt-huit ans, et nous en avons encore pour seize ou dix-sept ans! Il n'y a pas de bourgade plus mal éclairée. »
Extrait (Tune lettre adressée à M. Numa Gilly.
« Il y a environ trois ans, nous avions à Bordeaux (aux environs de la ville) deux ou trois fabriques de céramique; je ne parle pas d'objets d'art, mais bien des pavés céramiques destinés au pavage des trottoirs.
« Ces différentes maisons fournissaient à la municipalité bordelaise le contingent nécessaire des pavés pour la construction des voies
de la ville. Cette industrie faisait vivre, au bas mot, trois ou quatre cents ouvriers où chacun trouvait là le moyen d'élever sa famille.
« Mais un jour,rillustre Raynal des conventions pensant qu'il y avait sans doute à gagner quelque argent dans cette entreprise, se mit en rapport avec ses collègues, en politique, de la municipalité bordelaise et obtint la fourniture des pavés céramiques et trouva le moyen de gagner de ce chef au bas mot cent mille francs.
« Si la fourniture avait été concédée avec un rabais sur les prix qu'on payait à M. Couture, l'entrepreneur habituel, je ne verrais là rien que de très naturel, mais où l'affaire se corse, c'est ici:
< La municipalité concéda à M. Raynal cette fourniture en lui payant 3 fr. 25 de plus par cent de pavés que la municipalité ne les payait à M. Couture. Comme M. Raynal a voulu donner à ses concitoyens une preuve de l'intérêt qu'il leur porte, au lieu de traiter avec les fabriques bordelaises pour des quantités nécessaires^ les achats ont été faits à une maison de Bruxelles, et tenez compte. Monsieur, que ces pavés étrangers ne sont cuits que deux
fois, tandis que les bordelais le sont trois fois, ce qui leur donne plus de cohésion. De cette circonstance, plus gue malheureuse, il est résulté (je crois) une fermeture générale de nos fabriques. >
Extrait d'une lettre adressée à M. Numa Gilly.
« Demandez à M. Raynal, si, lui qui représente un pays vignoble, il n'aurait pas quelques petits intérêts dans une fabrique de vin de raisin sec établie au Grand-Montrouge et connue sous le nom de Lévy et G'® ?
f Demandez-lui encore, puisqu'il ne roule pas carrosse, si une ancienne marchande de tabac de Bordeaux, qui lui est chère et aux besoins de laquelle il subvenait modestement à rhôtel Victoria, rue Rossini, avant son arrivée aux affaires, se contente aujourd'hui, pour elle et ses filles, d'un vulgaire fiacre et d'une simple chambre et pension d'hôtel? >
Extrait éCune lettre adressée à M. Numa Gilly.
a En 1886, dans une réunion de négociants en vins et spiritueux, à Paris, qui se plaignaient des conséquences des conventions, un député républicain de l'Aisne dit :
« Vous avez raison, Messieurs, de vous « plaindre de ces néfastes conventions dans c( lesquelles on a sacrifié les intérêts du com- « merce au profit des financiers. Il est déploc< qu^un ministre français se soit fait le cham- « pion de ces financiers ; et malheureusement « (puisque nous sommes ici entre quatre « murs), nous sommes obligés d'avouer que « cette condescendance a été due à l'oubli de a quelques liasses de billets de banque sur « le manteau de la cheminée du ministre. >
« Ce député est aujourdhui décédé, mais plus de quarante personnes étaient là pour l'écouter. »
Extrait d'une lettre adressée à M. Numa Gilly.
« Permettez moi de vous raconter à titre de document un fait qui vous fera connaître Topi-
nion d'un homme intègre entre tous et que la démocratie a perdu il y a trois ou quatre ans. Cet homme, c'est Roselli-Mollet.
« Dansun déjeuner auquel je l'avais convié, ainsi que Franconie, Girodetet Ghavanes, députés, Lissagaray, Alphonse Humbert, A. Pétrot et Louis Martin, il nous faisait un tableau navrant du parlement et, entre autres choses, nous disait que la Ghambre et le Sénat comptaient une soixantaine de coquins, vrais flibustiers de la politique. G'étaient ceux qui, pouvant disposer des places, contentaient le troupeau du Marais qui compose la majorité parlementaire, en casant fils, neveux, etc., accordant bureaux de tabac, etc., etc., et qui, à l'aide de la complicité passive de ce troupeau, puisaient à pleines mains dans les millions de la nation.
« Je voudrais, disait-il, qu^'on fasse une « enquête sur les fortunes subites de certains « d'entre eux, que j'ai connus ayant à peine de € quoi vivre avant d'être députés et qui, au- « jourd'hui, dépensent, au moins, deux cent « mille francs par an. >
« Et il nous citait entre autres les Gonstans, les Raynal, les Rouvier, les Etienne, etc.. »