PREFACE
Si l on clait encore dans l'habitude de dédier ses ouvrages à quelqu'un, je ne saurais à qui adresser celui-ci. Il ne convient à personne : il est trop fou pour les gens sérieux, il est trop sérieux pour les fous ; il est trop libre pour les gens décens, il est trop décent pour ceux qui ne se piquent pas de délicatesse ; il est trop hardi pour les bigots, il ne l'est pas asse\pour les incrédules. Il est trop opposé aux préjugés reçus pour être du goût de ceux qui en sont esclaves. Il prêche de ne contredire personne, ce qui contiedit ceux qui aiment à contredire. Il dit du bien des
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femmes, mais il en dit bien du mal. Il vante l'amour, mais il vante l 'indifférence; il s'échauffe sur l'accomplissement des devoirs, mais il fait valoir les charmes d'une vie paresseuse ; il excite à la gloire, mais il dit qu'on en a si peu, et pour si peu de temps, et pour si peu de monde, que c'est presque une chimère; il fait des projets, mais il dit que rien ne vaut la peine qu'on se donnerait en les exécutant. Il est gai, il est noir; il est léger, il est pesant ; creux peut-être plutôt que profond ; neuf et commun, trivial et élevé, clair et obscur, consolant et désolant. Il aspire et doute un instant après. Ah ! mon pauvre ouvrage ! ah ! mes Ecarts ; comme vous sere% traites si jamais vous voye^ le jour !
:a seule manière de lire un livre de S? pensées, sans s'en ennuyer, c'est de l'ouvrir à tout hasard ; et après avoir trouvé ainsi souvent ce qui intéresse, le refermer, au bout d'une ou deux pages, et de méditer. Si on le lit tout de suite, on croit, comme après avoir passé en revue un portefeuille d'estampes, qu'on n'en a vu qu'une.
Tous ceux qui écrivent des pensées ou des
maximes sont des charlatans qui jettent de la poudre aux yeux ; il n'y a rien de si aisé que de faire un livre en cette matière. Je veux essayer. On n'est tenu à rien ; on quitte et on reprend l'ouvrage quand on veut : cela me convient très fort. Ils disent presque tous des choses communes ou fausses, ou énigmatiques ; il ne faut point donner à disserter ni interpréter, mais à penser.
Il n'y a pas d'apparence que je croie valoir le divin Montaigne, La 'Bruyère et La Kocbefoucauld. Si je m'avise d'écrire quelquefois sur le même sujet, c'est que les circonstances différentes des leurs, peuvent m'avoir donné d'autres aperçus. Les passions ne changent pas ; mais les mœurs, les nuances, les usages, les opinions changent. Les écrivains ne sont pas du même âge, ni du même monde.
Je veux que l'on soit philosophe sans le savoir; sans cela on devient pédant, paradoxal, présomptueux : on ne s'entend plus
soi-même. On débite des maximes que l'on ne comprend pas ; mais les sots se disent cependant : Mon Dieu ! que cela est vrai ! Qu'on prenne garde à ce genre-là, surtout dans un ouvrage comme celui-ci. Un faiseur de pensées songe souvent à être applaudi plus qu'à être entendu, et se laisse aller à un petit scintillement qui éblouit sans éclairer. Il y a un petit mécanisme de définitions, d'explications, de synonymes, d'antithèses, de comparaisons, de ressemblances, de différences, qui, quand on veut, font fort aisément la réputation.
Montesquieu, enfin, lui que j'adore, n'est pas exempt de ce défaut. Je viens de lire quelques réflexions de lui qu'on a imprimées. C'est une phrase, une ligne. Cela doit dire beaucoup, et est faux ou obscur. Je n'aime point la morale en fusées : voyez les comédies, les livres et les conversations qui sont toutes à l'esprit ; cela fait le même effet que les feux d'artifices ; on en sort toujours triste ; on est fâché de n'avoir eu que
du bruit, et qu'il n'en reste rien, absolument rien.
Nous autres moralistes, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne, qu'on appelle, je crois, garde-d'enfant. Elles sont souvent aussi bêtes que celui qu'elles tiennent par les lisières. Cependant on voudrait tenir les lisières du genre humain, qui n'est qu'un grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout.
Il y a des gens qui réfléchissent pour écrire, d'autres qui écrivent pour ne pas réfléchir ; ceux-ci ne sont pas si bêtes, mais ceux qui les lisent le sont, à mon avis.
On devrait défendre d'écrire morale, caractères, hommes, femmes, philosophie, législation, à ceux qui n'ont pas beaucoup voyagé, et qui n'ont pas été dans les gran-
des aventures. Il faut avoir vécu avec les souverains, et avoir soupe, depuis eux, jusqu'à la plus petite classe de la société, pour juger le monde. Il ne suffit pas d'être présenté. Il faut avoir été mêlé dans presque tout et partout. Il faut être acteur, pour être connaisseur, et avoir joué sur bien des théâtres. C'est quand on est affecté de quelque grand mouvement sur la scène, qu'on écrit le mieux, et qu'on peut être cru. Voilà où les personnages donnent prise, et où on les voit au naturel. Voilà le jeu des passions. Voilà les ressorts à découvert. Ce n'est pas une société de l'ancien Versailles. Ce n'est pas la matinée de l'homme de lettres. C'est le monde tout entier : et le cœur de l'homme bien mis au jour.
De tous les orgueils, c'est l'orgueil philosophique qui est le pire. Je n'aime pas la philosophie de bas en haut ; c'est le contraire que j'aime. Je m'explique. L'homme de lettres, par exemple, logé au quatrième, écrit : O grands de la terre, quêtes-vous plus que moi ?
je suis voire égal. Tous les hommes sont frères. On dirait que c'est une découverte qu'on a faite ; il n'y a rien de mieux à faire que de le croire et d'agir en conséquence. Mais le Souverain, ou celui qui en approche, a beaucoup plus de mérite à penser de cette sorte et à le prouver. A la place d'Alexandre, j'aurais fait rouler Diogène dans son tonneau.
Un auteur est bien content quand il a écrit ce qu'on appelle des phrases hardies : avec un peu de mal de Dieu et d'un Roi, il croit son ouvrage excellent. Il ne peut savoir que penser de l'un et il ne voit jamais l'autre. Comment peut-il en parler avec connaissance de cause ?
Un sot du grand monde voit mieux sur tout plein d'objets qu'un homme de lettres : son imprimeur, un journaliste qu'il ménage, un financier qui lui donne à souper, une fille de Paris qui, voulant faire la savante, partage avec lui un poulet étique, et toutes les
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académies dont il peut être, ne lui apprendront pas à connaître la cour et les hommes.
Ce que l'on appelle les gens de lettres à présent, fâchés de ce que les gens du monde en ont autant qu'eux, se distinguent par beaucoup de morgue, et ont de l'humeur de ce qu'ils ne sont pas consultés par les rois et leurs ministres. Il fallait leur donner un os à ronger. Il était clair que ceux qui avaient le plus d'esprit culbuteraient ceux qui en avaient le moins. Il était clair que ceux qui ne sont rien voudraient être quelque chose ; qu'ils diraient que la noblesse ne devrait pas être héréditaire, et qu'ils parleraient au nom du peuple qui, sans eux, irait au cabaret, chanterait et ne voudrait tuer ni gouverner personne.
J'ai vu souvent ces Messieurs qui travaillent pour le bien des hommes en général, ne pas assister un homme en particulier. Us me rappellent cet Anglais, qui, après avoir passé la nuit à travailler contre la traite des nègres et leur esclavage, tirait tous les jours
les oreilles au sien parce qu'il se levait un peu trop tard.
Pour ridiculiser le premier auteur bourgeois qui écrirait contre la noblesse, il faudrait le faire baron. Il y serait pris ; et l'homme d'esprit deviendrait le plus fier des barons.
La philantropie, ou plutôt la philantropomanie est une singulière invention. Fautil donc un nom grec, une secte, des assemblées et des ouvrages pour aimer son prochain ?
Pour bien juger un ouvrage, il faut n'en pas connaître l'auteur. Sans cela, il n'est presque pas possible de ne pas se préparer à être pour, ou contre lui. Si c'est le traité le plus sérieux de morale d'un homme gai, on dit d'avance : je parie qu'il }7 aura mille folies. On le lit en riant. Et quelque chose de profond, mais de neuf, paraîtra une extravagance.
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Si l'on pouvait se souvenir de ce qu'on a écrit dans sa vie, et avoir tout ensemble dans sa tête ce qui en est sorti, on serait bien savant, lu si toutes les réflexions qu'on a faites d'après ce qu'on a vu et senti, se présentaient à l'esprit, on serait bien protond.
Je n'aime pas les savans, à moins qu'ils ne le soient sans le vouloir et sans le savoir. Il n'y a rien de plus aisé que de le devenir. Qu'on s'enferme chez soi pendant six mois pour savoir, et 1 on saura. Il vaut bien mieux avoir de l'imagination que de la mémoire. Qu'est-ce que c'est que tous ces dictionnaires ambulans ? Les savans ne savent que des mots. Je ne vois jamais des savans des choses; c'est que ceux-ci n'ont pas la réputation de l'être. Les autres sont toujours orgueilleux, pédans, et à charge à une société. Le meilleur livre est le monde.
J'aime mieux la plus petite pensée nouvelle, morale, consolante, humaine, gaie, douce, agréable, que tout Rollin. Une
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phrase de deux lignes où il y a des vues et de l'imagination, est préférable à la bibliothèque des savans.
Point d'homme de lettres sans la première éducation en études quelconques, une grande base d'auteurs classiques, et connaissance du grec ou du latin. C'est sans dictionnaire, abrégé, esprit des auteurs, almanach, tablettes chronologiques qu'on est homme de lettres. On l'est par des sujets intéressans, par l'érudition et le style.
Le génie est un aveugle dont l'esprit doit être le bâton. Si on le lâche à ballon perdu, il se trompe de route, s'égare et fait la culbute. L'esprit en doit tenir la corde pour le ramener à soi, quand on veut.
Tous ces prétendus délires sublimes sont aux dépens de l'instruction, ou sont des accès de vanité qui couvrent l'ignorance ou le défaut de logique.
Les grands génies (cela s'appelle, je crois,
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des philosophes), après avoir dit du mal de Dieu, qu'ils ne connaissent point, en disent des souverains qu'ils ne connaissent pas davantage. Il y a deux façons de les punir, l'une en ne les punissant pas ; car ils sont assez fous pour chercher une célébrité de malheur ; et l'autre en supprimant la liberté de la presse lorsqu'on en abuse. Les gouvernemens devraient aussi avoir des auteurs à gages, pour déjouer et ridiculiser tous ces prétendus instituteurs du genre humain qui, par un soi-disant amour du bien général, ne cherchent que le leur, soit en argent soit en orgueil.
Il y a des prédicateurs et des auteurs qui croient toujours parler à des monstres.
Quand on n'est pas mal né. on a. presque en naissant, plus de vertus qu'ils n'en exigent en mourant pour être sauvé.
Quand les philosophes anciens prêchaient la morale, quand Titus, Antonin, Trajan, Marc-Aurèle la pratiquaient, ce n'était pas
pour être heureux dans un monde auquel ils ne croyaient pas. Ces philosophes n'étaient pas payés par leur ordre et n'intriguaient pas à la cour. Ces empereurs n'avaient pas peur du diable, dont personne, jusqu'alors, n'avait entendu parler. C'était tout uniment pour être heureux, en faisant des heureux.
La religion tombait ; on la croyait entre les mains de gens de mauvaise compagnie ; c'était un air de n'en pas avoir. A présent, pour le bonheur de la religion, ou plutôt pour le nôtre, on a découvert que l'irréligion s'était glissée jusque dans l'antichambre, et qu'elle était professée par des monstres qui font la désolation du monde.
L'homme riche sans religion a remarqué qu'il était volé par des gens sans religion. Il a trouvé qu'il fallait en avoir ; c'est une réflexion que son intérêt lui a dicté ; mais cela ne le mène pas cà en avoir une. On dirait qu'il veut charger Dieu de son ménage.
Je ne crois pas aux précepteurs, ni aux collèges, ni aux couvents. Mais je crois aux nourrices et aux bonnes. Si elles ont bien soin de la santé et de la gaieté de la petite créature qui leur est confiée, cela sera son bonheur et celui de tous ceux qui en dépendent.
Locke avait dit avant Rousseau cette pauvreté, qu'il faut faire apprendre la menuiserie aux enfans et qu'il ne faut pas les emmailloter. J'aime à voir la réputation des Auteurs qui ont écrit sur l'éducation tout plein de choses que les bonnes savent et font tous les jours.
Qu'est-ce que c'est que les principes d'éducation ? On ne fait que tromper les enfans. On leur apprend ce qu'on ne croit pas et ce que, dans la suite, ils ne pourront croire. On leur fait promettre d'éviter tout ce qu'ils verront, dans la suite, qui donne des succès dans le monde. On s'attend à leur changement d'idées, on ne les y
prépare pas. On leur dit : Fuyez le plaisir. Qu'on leur en donne plutôt, ou du moins, qu'on leur en laisse prendre de bonne heure ; ils ne le désireront plus autant. On dirait qu'une école raffinée du vice dirige les instituteurs, et qu'on veut le rendre plus piquant à leurs élèves.
N'ayez pas le sens commun, si vous voulez qu'on vous croie de l'esprit ; soyez le colporteur de celui des autres, vous aurez des succès. Ce n'est pas assez, charmant automate, il faut que vous fassiez fortune. Ayez l'air de l'enthousiasme pour quelque ministre ou officier général ; ménagez les autres ; ne soyez que médiocre, vous irez à tout. On vous apprendra quelques mots, comme la tenue, la discipline, une troupe manœuvrière. Vous n'aurez pas l'air de vouloir dire tout ce que vous savez. Faute d'imagination, vous parlerez peu. La classe des premières bêtes après la vôtre, vous dira : Il a de la mesure, de l'agrément dans l'esprit. Si, avec cela, vous tenez compagnie
à un homme considérable un peu enrhumé, ou à sa cousine, qui est en couches ; si, pour avoir mieux l'air du mérite et éviter même l'air courtisan, vous voulez en vous montrant faire un peu plus d'effet, ayez un portefeuille, parlez d'un mémoire que vous avez fait ; amenez un homme qui a la réputation d'une bonne tête à aussi bon marché, dans une embrasure de fenêtre ; demandezlui un conseil... Il n'y a plus de parti assez brillant pour vous dans la monarchie.
Je ne conçois pas qu'un homme de mérite soit en place ; aussi il y en a très peu. Les gens médiocres, contens d'eux-mêmes, le sont des autres. Il n'alarment l'orgueil de personne, parce que leurs supérieurs, pour peu qu'ils aient de l'esprit, sont bien aises de voir leur médiocrité. Il n'y a rien de si commode qu'eux, pour tout et dans tout.
Les sottises de ceux qui sont préférés aux gens de mérite, les vengent et couvrent de boue les protégés bien bas, les protecteurs
bien bêtes, et les plats intrigans qui se mêlent de tout ce qui est injuste.
Pour peu qu'on soit assez considéré dans le monde pour y jouer un rôle, on est lancé comme une boule qui ne reprend jamais sa tranquillité... Le monde est aussi lui-même une boule que Dieu fait rouler. Elle ne va peut-être pas toujours bien. Mnis elle va, et elle ira toujours. On dit : Si cet homme qui remplit si bien sa place vient à mourir, comment fera-t-on ? Il est remplacé, et cela va. On dit : Si nous ne faisons pae telle chose cette année, qu'est-ce qui arrivera ? Rien. Si un tel changement n'a pas lieu dans l'administration tout est perdu. Non, tout s'en tire. Il faut faire, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas. cela revient à peu près au même.
Le despote ne considère pas plus un état que l'autre. Il ne tient pas à l'obligation qu'on s'est presque imposée de donner de grands emplois à de grands seigneurs. Il leur
enverra des titres et des cordons, mais comme il a plus besoin de trouver des gens de mérite qu'un autre souverain, il fera peut-être son tailleur premier ministre ; son housard maréchal de ses armées ; et le bâtard d'un médecin archevêque de sa capitale.
On vous dit souvent de ne pas vous servir de coquins dans les affaires, puisqu'ils vous tromperaient. En les intéressant, soit d'ambition, soit d'argent, vous vous en assurerez autant que vous pouvez compter peu sur les honnêtes gens dont vous ne flattez pas les passions.
Comment les chefs peuvent-ils être éclairés ? S'ils ont beaucoup d'esprit, ils sont tranchans et doivent nécessairement se tromper ; s'ils n'en ont pas beaucoup, ils vont consulter leurs alentours qui par intérêt ou ignorance, ne disent ou ne savent pas le vrai.
On voit un ministre bien affairé. On le plaint. Que de choses dans sa tête ! les intérêts de tant de provinces, l'équilibre de l'Europe, etc. Eh ! que ne plaint-on pas un pauvre auteur quand il fait une comédie ? Il y a autant de difficultés à arranger Ariste, Valère, Isabelle, que le roi de Prusse, l'Angleterre et la Russie. Qui est-ce qui a plus de mérite, du ministre ou de l'auteur ? C'est celui qui réussit le mieux. Le genre n'y fait rien.
Si un ministre ou un général était capable des calculs d'un jaloux et de sa vigilance, ou des soins d'une coquette, pour attraper et conserver ses amans, il n'y aurait pas d'Etat mal gouverné, ni d'armée mal commandée.
Il ne faut jamais se laisser dominer par ses affaires : un habile homme se met audessus. Quand même il manquerait d'exactitude, il se rattrappe et se met au courant.
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Il faut de l'ordre sans doute et de la méthode ; mais il n'en faut pas être esclave. La peur de faire des injustices en fera commettre. Le génie fait tout percer, tout deviner, tout réparer, et s'élever au-dessus des formes. L'ah.ence du génie fait du ministre un commis, d'un général un major,d'un président un avocat, d'un intendant un subdélégué, d'un médecin un apothicaire, mais presque jamais un prêtre d'un évêque.
Je me suis trouvé à bien des conseils de guerre et d'administration, des consultations d'avocats et de médecins. On perd la moitié de son temps à parler gazettes et aventures de la société, à se conter des histoires et à se demander comment on se porte ; et l'autre est employée, sans qu'on s'en doute, à communiquer sa façon de penser sur l'affaire, ou prendre celle de son voisin. On compte les veix ; il y en a dix peut-être pour le parti le moins juste à prendre, par injuslesse plutôt que par injustice. Je crois qu'il faut donner à chacun sa besogne pour qu'il tra-
vaille dans le calme de son cabinet, sans savoir l'avis de son camarade.
Pourquoi toutes les assemblées qui gouvernent sont-elles vicieuses ? C'est que chacun y apporte ses défauts, et ie rassemblement de cela produit un monstre en Morale et en Législation, en Justice même, en sévérité, entraînant les autres qui ajoutent encore leurs torts de médiocrité. De là tous les maux possibles. Les assemblées les moins nombreuses, en tous les genres, produiront toujours les meilleurs ouvrages.
Ce n'est jamais la fermeté, la dignité, môme un coup de vigueur qui brouille les états; c'est un mot, un article de la gazette, de l'aigreur, une animosité particulière, la protection pour quelque espèce, le cas qu'on pourrait faire de ceux qui ne sont pas bien avec telle ou telle cour, qui fait répandre le sang d'un million d'hommes.
Autrefois, en France, chacun s'appelait
Monsieur et l'enseigne, mal à propos, même frappait sur l'épaule du Maréchal ; l'homme de lettres aimable, l'artiste distingué, l'acteur rempli de talent donnait le ton à un souper où on ne faisait pas la moindre attention à un cordon bleu ennuyeux. Etait-ce à ces messieurs à se récrier ? et à s'écrier : Les hommes sont frères, soyons égaux ! Ils ne l'étaient que trop.
Le '.Monsieur, distribué en France depuis le père et fils du roi, jusqu'au portier d'un hôtel garni, a perdu ce pays-là, dès qu'on a renoncé aux habits, aux mœurs et aux coutumes qui constituaient l'âge, le rang et l'autorité.
En quoi donc l'Europe s'est-elle perfectionnée ? Y a-t-il plus de philosophie depuis Cicéron et Montaigne ? plus de morale depuis Esope et La Fontaine ? plus de tactique depuis Gustave-Adolphe ? plus de bonne politique depuis Tacite ? une meilleure histoire que les Commentaires de
César ? de meilleures tragédies depuis Sophocle et Racine ? de meilleures comédies depuis Térence et Molière ? des statuaires comme Phidias et Praxitèle ? des peintres comme Apelle et Vandyck ? De quoi donc sommes-nous fiers pour le plus barbare des siècles ? On a découvert quelques îles et un passage où l'on ne peut pas passer ; des conducteurs et une inoculation quelquefois dangereuse, et quelques petits tours de physique qui ne valent pas ceux des magiciens de Pharaon, et de bien d'autres de ce temps-là.
C'est sans doute à la manière de se nourrir, que les nations doivent leur caractère. Le théâtre anglais ne plairait pas à des Suisses qui ne mangent que du laitage. C'est peut-être à cause de cela que Ton voit dans ce pays-là les effets d'un sang allumé également dans tout ce qui compose la nation. Le citoyen de Londres est autant en fermentation que le lord-maire. De là l'opposition, de là la dissension, les dettes nationales, le
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thé, le papier timbré et la perte de l'Amérique.
La langue sert à faire connaître le caractère d'une nation. Voyez l'orgueil et la paresse de l'espagnol, le ton militaire et l'énergie de l'allemand, la vivacité et l'honneur du hongrois, la bassesse mercantile et bourgeoise, et la lâcheté du hollandais, la musique, la charlatanerie et le babil de l'italien, l'esprit subtil et la hardiesse de l'anglais, le poli du français, la gaieté du gascon, la mollesse et le laconisme du turc, la poésie et le génie du grec, etc.
Les animaux, et surtout les chevaux, se ressentent par le climat, la nourriture peutêtre, et le sol, du caractère des hommes du même pays. Voyez les chevaux espagnols, hongrois, anglais, etc. La langue des Hongrois annonce et imite le galop de leurs chevaux. La langue espagnole annonce le piaffement des leurs : et la légèreté de l'anglaise,
celle des chevaux et des hommes, à la course et au saut.
Quand on chante, dans plusieurs pays on passe pour ivre. Quand une femme, ailleurs qu'en France, est gaie, elle passe pour être plus que cela. Quand on boit en Angleterre, on en fait une affaire d'Etat ; en France, on y mettait du plaisir ; en Allemagne on y mettait de l'honneur. Quand on est amoureux en Italie, on prend un métier. Quand on est prévenant à Londres, on passe pour étranger.
Ne dégelez pas les peuples froids : ils ont leur bon côté, et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont. La patience, la fidélité, l'obéissance, valent bien l'enthousiasme, qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaux mieux qu'une nation n'ait pas d'avis. Celle qui en a est sujette aux orages, et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la loudre tombe sur sa tête.
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Pourquoi la population est-elle un si grand avantage ? On ne fait que parler de cela partout. Il me semble pourtant que moins il y a d'enfans à une famille, plus ils ont une grande part au gâteau qu'on leur donne à souper. Un pays est comme ce gâteau ; s'il y avait moins de monde, il y aurait plus de gens riches. Si une famille s'éteint, une autre en hérite. C'est une augmentation de biens qui diminue le nombre des pauvres, si on en fait bon usage.
L'augmentation de la population est nécessaire dans un pays où il y a beaucoup de terres en friches. Mais lorsqu'il n'y a ni bruyères, ni commerce, ni industrie, ni facilité d'exportation, il me semble que l'on n'a besoin d'hommes que pour aller à la guerre; il faut qu'on puisse y aller sans laisser les campagnes incultes. La quantité d'enfants ne fait plus qu'appauvrir les familles, dès qu'il y a assez de soldats et de laboureurs.
Il faut que les fermiers aient des enfans, parce que ce sont des ouvriers qui ne leur
coûtent rien, et qui travaillent autant pour eux que pour leur père.
Moins de pauvreté, moins d'enfans et mieux tournés. Pauvres raisonneurs, à qui de pauvres livrets tournent la tête ! Ils disent : il y a tant de millions d'habitans dans ce pays-là. Qu'est-ce que cela me fait ? Allez demander si parmi ces dix ou vingt ou trente millions, il n'y en a pas la moitié exténuée de misère et de maladie.
Si les Français'cessent d'être enfants, je n'en réponds plus. Si les courses, les papiers et les clubs anglais, les fracs, les bottes, les petits cordons aux culottes de peau, les spectacles, les drames noirs, leur ont fait perdre leurs grâces ; s'ils ne sont plus chantans, dansans et galans, les Français deviendront des fous furieux (*).
On ne voit ni un gouvernement, ni un particulier se corriger. Il n'y a pas jusqu'à
(*) C'était pendant l'Assemblée des notables que fax écrit ceci. Il est souvent aisé d'être prophète.
L'échevin de la plus petite bourgade; le cosaque qui commande dans une petite peuplade presque de sauvages, qui n'ait son flatteur. Il n'en faut qu'un pour empêcher le bien que ceux qui ne le sont pas voudraient faire, et la flatterie est agréable surtout à un paresseux. On dit, tout va bien, tout ira bien, tout ira encore mieux ; que faut-il de plus pour être content ?
On parle toujours de tyrans, ce n'est pas celui qui règne dans son royaume, car dans le fond, à qui celui-là fait-il du mal ? à ceux qui l'approchent et que l'ambition jette entre ses griffes. Mais c'est le colonel, le père, le mari, le magistrat, le maître vis-àvis de ses domestiques, le seigneur vis-à-vis de ses paysans ; les amis même, sa maîtresse souvent, voilà les vrais tyrans. Qui est-ce qui bannira ceux-là ? Y aura-t-il une Assemblée Nationale pour les détruire ? La tyrannie existera toujours.
La police doit être une mère et non pas
une commère. A Paris, elle faisait avertir un père d'un commencement de désordre de son fils, une mère, du projet qu'avait sa fille de se sauver avec son amant ; une société qui pouvait devenir dangereuse, de suspendre ses séances, ses propos, ses cou-' plets contre le gouvernement : voilà la mère. Ailleurs, on laisse dire et faire, mais on rapporte tout, soit par méchanceté soit par bêtise ; on répète, on entend mal, on augmente, on fait du tort : voilà la commère.
Les récompenses ne doivent pas déterminer à bien faire ; mais le but précieux de l'estime générale est bien permis : il devrait y avoir, de la part du gouvernement, des couronnes civiques, des pensions à celui qui aurait sollicité des grâas pour son concurrent, qui se serait démis de ses emplois, s'il ne s'en était pas senti capable, qui se fût enfermé pour consoler des malheureux en disgrâce; qui, pour soutenir un disgracié, eût bravé la cour, et des périls pour son ami, etc.
Une bonne chose qui s'est répandue dans tous les pays, c'est de faire peu de cas des grands seigneurs, s'ils n'ont que leur nom pour se faire respecter. Il y en a tant qui, l'étant devenus par la faveur et l'argent, ne sont gentilshommes ni d'origine ni de cœur; il y en a tant, dis-je, qu'à moins d'avoir d'excellentes qualités, et d'être fort aimables dans la société, ils n'y ont la préférence sur personne. C'est une bonne leçon pour les nobles ennuyeux et malhonnêtes. Il faut en conserver la classe, nécessaire dans un état monarchique, et la faire considérer par le gouvernement, mais en faire justice quand ils ont une âme roturière et un maintien insolent.
C'est bien faire de l'honneur aux nobles que de s'en embarrasser. Ils tombent d'euxmêmes, s'ils sont des gens sans valeur, et décréditent bien mieux la noblesse qu'un sot décret. Cela se voit tous les jours. Si l'on a quelque égard pour un grand nom, c'est comme on en a pour une vieille pièce de
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monnaie. C'est à la bataille de Tolbiac qu'on pensait, en voyant un Montmorency ; à celle de Bovines,, en voyant un d'Estaing ; à celle de Lutzen, en voyant un Waldstein. On dit, voilà les enfans de ceux qui ont conservé la vie des citoyens aux dépens de la leur. En voyant certains chefs d'administrations populaires, on dit : voilà le fils de mon marchand de draps qui m'a volé ; ou de mon cordonnier,qui m'a estropié.
On jette du ridicule sur l'esprit de chevalerie. On se moque de ceux qui vont chercher des coups de fusil dans les pays étrangers ; et l'on oublie bien vite ceux qui en ont essuyé. L'honneur s'en va : s'il était remplacé par le plaisir, ce serait une consolation. Mais on s'ennuie, et cela vient du même principe, c'est qu'on manque d'énergie. La prétendue philosophie du siècle n'est que de l'apathie. Ce sont ceux qui ont de 1 élévation qui ont le plus de goût et de talens pour se divertir.
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Comment peut-on défendre le duel, et ne pas infliger une peine d'infamie à celui qui porte une arme blanche sur soi, et de mort à celui qui en débite ? C'est encore pour cela qu'on ne se battait point à Rome : on n'était armé qu'en temps de guerre. Nos pères, pointilleux et ivrognes, portaient une longue pique de fer à leur côté, pour tuer leurs meilleurs amis. A présent, on en a une plus courte ; il n'y a pas un seul homme sur cent qui ait le courage de s'en servir. Malgré cela, tous les états ont à présent quelque raison pour s'en incommoder. Ou cela casse les jambes en se retournant, ou cela ne sert à rien, ou cela sert à faire du mal.
Toutes ces batailles à coups de pistolet ne valent rien : ou Ton se fait trop de mal. ou l'on s'en fait trop peu. Celui qui sait bien tirer a trop d'avantage. Si l'un et l'autre ne le savent point, cela devient un jeu d'enfant : et la politesse de tirer son coup en l'air dès qu'on est manqué est si connue, que la politesse de manquer est devenue une habitude.
Le poltron ne calcule pas bien. L'incertitude d'un coup d'épée ou d'un coup de fusil devrait se comparer à la certitude du déshoneur et à l'incertitude d'avoir vingt mauvaises alïaires pour ne s'être pas bien présenté à la première. Ils finissent toujours par être tués.
C'est en France qu'on se bat le plus.
Qu'on ne s'imagine pas pour cela qu'on y soit plus brave qu'ailleurs ; c'est parce que c'est le pays où tout est le plus confondu. Dans les autres, tout est classé: de là une sorte de subordination et d'harmonie, qui doit bannir les disputes et les combats, souvent singuliers.
Ailleurs qu'en France, la nation se lèverait contre le petit particulier qui provoquerait le grand homme qui l'aurait peut-être sauvée à la guerre. En France, je serais le premier à lui conseiller de donner satisfaction au premier qui le lui demandera. Il vaudrait mieux être policé que poli. Il ne
peut pas y avoir de police parmi des gens qui se croient tous également gentilshommes et gens d'esprit (*).
Le père Griffet est le premier qui m'ait fait connaître les Français ; il me les a peints ce qu'ils sont à présent ; et depuis lui, les voyant autrement, j'avais remarqué de la grossièreté, de la méchanceté, de la dureté, dans ce qui s'appelle le petit peuple. Il n'y a que cette nation qui, à la cruauté de Fenfance, joint celle de tous les âges.
J'ai mauvaise opinion d'un pays où il y a des fripons et où il n'y a pas de voleurs. Il est clair qne c'est faute de courage. Il y a à parier que si ceux qui attendent des voyageurs sur un grand chemin, pendant la nuit la plus glaciale de l'hiver, avaient quelque chose de mieux à faire, ils ne
(*) J'écrivais ceci vingt ans avant la Révolution; donc il n'y avait pas de raison d'eu faire pour l'égalité, puisqu'il y en avait déjà beaucoup trop. On n'appelait pas un maréchal de France citoyen,; mais un citoyen l'appelait monsieur, et ne se levait pas pour lui.
s'appliqueraient pas h un métier dangereux. Ils exposent leur vie, font une guerre ouverte, et ont peut-être trop d'honneur pour se faire banquiers de Pharaon, ou gens d'affaire . On soupe chez ces gens à malversations, et l'on fait pendre ceux qui n'ont pas voulu l'être, ni devenir laquais de quelque grand seigneur pour le voler plus communément.
C'est un grand malheur que la classe des domestiques ne soit pas bien élevée. Il devrait y avoir des écoles pour eux, où ils apprissent à bien penser, bien servir et bien causer. On se trouve si souvent exposé à leur société, à la campagne, en campagne, en voyage, en ville même tous les matins, qu'il serait nécessaire de trouver à qui parler. Il faudrait, dans ces collèges, leur donner des maîtres de morale et de littérature, et leur faire aimer la lecture, la musique et le dessin, pour plaire à leurs maîtres ; ils leur plairaient sûrement. On ferait leur fortune ; ce serait une portion de citoyens
heureux pour leur vie. Au tieu de les chercher dans la rue, et de les prendre au hasard, on irait à cette fondation.
Quel est le philosophe qui nous a examinés ? il ne voit chez nous que des coups de bâton. Qu'il sache qu'on en donne presque jamais dans un régiment bien discipliné. Qu'il remarque la bonne éducation d'un officier, son maintien, ses égards, son humanité, son exactitude, s'il a un bon colonel. C'est à quelques généraux à y veiller, sous l'autorité puissante et point compliquée du monarque.
Pour juger l'homme de guerre, il faut le voir galoper aux coups de canon, regarder, juger, ordonner, instruire et deviner.
La gloire est une courtisane de mauvaise compagnie, qui attaque quelquefois, en passant, des gens qui n'y pensent pas. Ils sont étonnés des faveurs qu'ils ont reçues sans avoir rien fait pour les avoir. Au bout de
trente ans, on les croit supérieurs à ceux qui en ont mérité sans en avoir eu, et même à ceux qui en ont obtenu sans avoir des prôneurs. Il est malheureux pour la vertu que tant d'actions de gens obscurs, ou qui ne connaissent point de gazetiers, soient ignorées, et qu'on ne puisse pas remonter aux auteurs ignorés des grands résultats. On pourrait peut-être en déterrer quelques-uns : ce serait un nouveau genre d'écrire l'histoire. On peindrait les effets, et ceux qui passent pour les avoir produits ; et à côté, on ferait connaître les causes et les agens ignorés.
L'indifférence pour la gloire ne peut être que jouée. Elle est incompatible avec l'élan du génie qui fait voler à la victoire.
S'il y a quelque chose qui ne soit pas vain dans le monde, c'est l'admiration : mais combien dure-t-elle ? On s'y accoutume si bien, que de là on passe souvent à ce qui en est le plus éloigné. Voyez ce brave homme
arrivé de la guerre avec une jambe de bois. On apprend qu'il l'a perdue en faisant gagner une bataille. On est pénétré d'un saint respect qu'inspirent sa valeur, sa vertu, sa modestie peut-être et son malheur. Six mois après, on n'y fait plus attention ; et six mois après, on dit le boiteux, en parlant de lui. Il paraît ridicule. On le contrefait, ou l'on se plaint de la jambe qu'il n'a pas, parce que sa botte postiche s'est appuyée, dit-on, sur le pied de son voisin.
On admirait plus autrefois, et l'on devait mériter d'être admiré aussi dans ce temps-là. C'est ce qui fait qu'on en devient digne. L'enthousiasme est le plus beau des défauts. Il vaut mieux avoir tort ainsi qu'avoir raison autrement. Mais on aime à présent à faire tomber au théâtre et à la Cour. Il est plus aisé de déjouer que de jouer : c'est là le seul jeu de ces messieurs. On craint tous genres de succès quand on n'est pas fait pour en avoir.
Que je déteste les gens qui cherchent toujours une raison d'intérêt à une belle action et qui ont de la peine à la croire ! Qu'il est admirable, selon moi, d'admirer ! Si je trouve quelque chose qui mérite de l'être, je m'empresse d'autant plus, qu'il paraît par là que je relève mon existence. Je suis glorieux de ce qu'un de mes sembables a fait une grande chose.
Il faut, pour être impartial, bien de l'argent dans sa poche, avoir au moins bien déjeuné et avoir reçu un baiser ou une lettre de sa maîtresse.
Pour juger des gens et des choses, il faut se transporter dans leur état : il ne faut pas juger le tort d'un portefaix, comme celui d'un homme bien élevé, le manque d'éducation et de réflexion justifié ou, du moins, rend le premier bien moins coupable.
J'ai vu ceux qui prétendaient être observateurs, manquer de saisir tout plein de
choses dans la société, ou redire toutes celles qu'on a dites, ou écrites il y a cent ans. Le monde se renouvelle et change tous les jours : il y a d'autres torts, d'autres vices, d'autres ridicules.
Faut-il donc tenir sans cesse un Lit de Justice dans la Société, et juger sévèrement des gens qu'un propos, un malentendu peut-être a fait accuser. Méfionsnous des sentimens, apprécions-les et changeons-les.
La médisance plaît toujours, il faut en tirer parti. L'histoire n'amuse pas lorsqu'elle n'est pas médisante. Les défauts des grands hommes et des hommes supérieurs consolent l'humanité ; sans cela, nous serions humiliés.
Le plaisir qu'on reçoit de la louange n'est pas égal à la peine que fait la critique. On prend l'une pour un compliment, et l'autre pour une vérité.
Je connais des gens qui jouent une sincérité brutale ; cet air fait passer à la cour pour un brave et brusque militaire ; pourtant le résultat est une flatterie plus dégoûtante que celle des flatteurs ordinaires. Ces gens commencent par dire : « Je n'ai pas besoin de vous, je me moque de tout, je ne crains personne. Si vous n'êtes pas content de ce que je dis, cela m'est égal. Voulez-vous savoir la vérité ? Eh bien, la voilà toute crue. » C'est du bien d'un parent de l'homme en place, si ce n'est pas de lui-même ; c'est du mal de quelqu'un qu'on sait n'être pas bien dans la société. « Venez ici, dira-t-il à un autre, que je vous dise votre fait : Vous avez été trop brave à la dernière campagne; vous êtes trop généreux; on abuse de votre caractère; il y a des coquins dans le monde ; je ne nomme personne, je suis franc. »
Je crois avoir déjà dit qu'il faut faire ses amis pour en être sûr. Il faut être marié assez jeune pour avoir de grands enfans
dont on est à peu près le camarade depuis qu'ils ont vingt ans. Mais il ne faut pas que la faulx fatale se trompe.
Savez-vous ce que c'est qu'un homme à bonne réputation ? C'est un homme qui passe toute ia journée à monter et à descendre les escaliers. C'est un homme à procédés, galant pour les femmes, répandu, bien poli, bien élevé. Il ménage une ancienne connaissance, une nouvelle à faire, des parens, des ministres, leurs amis, leur société. Plaisante façon de se rendre digne des emplois qu'on veut occuper ! Après cette oisiveté d'esprit, cette habitude de ne pas penser, cette existence de jambes seulement, comment se résoudre au travail ? Comment, si même on a la force de s'y mettre, y être propre ? C'est pourtant cet homme à femmes, cet homme à ambition, qui commandera les armées ou qui en réglera le destin dans presque tous les pays.
Qui est-ce qui marque dans le monde ce
qu'on appelle de l'énergie ? C'est presque toujours celui qui n'en connaît que le nom. Le monde est rempli de faux braves ; les parlements et les Etats sont souvent de ces faux braves qui tâtent la cour ; ils avancent parce que l'on recule, et reculeraient bien si l'on avançait. Il n'y a presque que des escamoteurs dans le monde ; et la réputation, à présent, est un tour de gibecière.
Ce qui prouve la vanité des réputations, c'est la facilité de faire des dupes. Je parie que M. de Voltaire y aurait été pris si, à un dîner chez lui, j'avais préparé d'avance un sot à jouer le rôle d'un homme d'esprit : il l'aurait étonné. Deux sots même qui n'auraient que l'adresse d'être le compère l'un de l'autre attraperaient tout le monde. C'est pour cela qu'il faut se méfier des dîners de gens desprit. Pour juger l'homme qui en a, il faut le prendre au saut du lit. Si, avant d'avoir rassemblé toutes ses idées et repris ses esprits, il a du trait, de la conception, de la répartie, de la force ou de la
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naïveté, c'est sûrement un homme d'esprit.
Après avoir vu le succès de la médiocrité, comment peut-on s'aviser d'avoir de l'esprit ? Je ne dis pas du génie, parce qu'alors on est perdu. C'est tout simple; il n'est pas à volonté, et doit nécessairement casser le cou à celui qui, malheureusement, en a apporté avec lui en naissant. La folie sera le moindre reproche qu'on lui fera. Mais seulement avec des traits dans la conversation, de la gaîté, des lumières, des élans d'imagination, qui paraîtront des disparates ; des choses neuves à dire ou à faire, qui paraîtront des hérésies ; un grand amour de son métier, qui paraîtra l'effet de l'ambition ; l'amitié du soldat et la confiance de l'officier; on est bien heureux, dans tous les pays de l'Europe, de ne pas en être chassé, ou tout au moins de ne pas perdre tous ses emplois.
On ne dit rien de neuf, on ne pense rien de neuf; les mêmes conversations revien-
nent toujours ; on sait déjà ce qu'on va répondre. Je me déplais à moi-môme, en voyant le petit cercle d'idées et de phrases sur lequel je tourne. N'est-il pas déjà assez ennuyeux de se lever, s'habiller, faire tous les jours la même chose sans devoir en dire ? Je conçois qu'on peut prendre la résolution de ne plus proférer une seule parole.
Il n'y a de si mauvaise compagnie qui ne s'imagine être la bonne. La bonne compagnie est une perdeuse de temps ; et la mauvaise est si ennuyeuse, qu'elle ne vaut pas la peine de n'oser dire où l'on va.
Les bavards sont bonnes gens, mais à force de bavarder, ils font comme s'ils étaient méchants.
On ne cause plus, on n'a plus de conversation, on ne sait plus conter seulement une petite méchanceté gaîment, mais on en sait faire.
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Un homme qui s'écoute parler écoute toujours un sot. Comme il est ennuyeux d'attendre qu'il ait fini ses pauses, son jeu de physionomie, et le choix lent de mots trop sonores peut-être, qui vient affadir les oreilles.
Je ne vois presque plus d'envie de s'amuser : tous les esprits sont lents ; plusieurs sontpesans. On croit aux impossibilités. On se laisse aller à une vie uniiorme, à une monotonie insupportable ; on n'a plus qu'une sourde ambition. Les militaires ne souhaitent pas assez la guerre ; les jeunes gens ne recherchent pas assez le plaisir et le tapage; les femmes, les fêtes, les courses de traîneaux. Le monde va-t-il donc finir ? C'est la sagesse qui nous conduira aux Petites-Maisons. C'est la folie de la raison (*).
Toutes les fois qu'on apporte dans la (*) Il y a plus de dou^e ans que j'ai écrit ceci. (1J96)
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société un caractère bien décidé, il finit par y réussir. Il prête à la plaisanterie ; s'il est décidé même à l'indécision, c'est égal. Tous ceux qui sont joués sur le théâtre sont comiques dans le monde ; même le méfiant. Ce n'est pas pour vivre avec eux, mais ils sont plaisans â rencontrer. Puisque le monde est une comédie,qu'on juge tout comiquement ; mais que rien ne soit joué. Point de demiaimables, ni de demi-savants ; on peut tirer plutôt parti de ceux qui ne le sont point du tout. Du naturel : et surtout du naturel.
Il ne faut peut-être pas toujours avoir raison pour plaire; il y a des torts qui sont plus faits pour y réussir et des travers même fort agréables quand ils ne sont pas joués.
Un original est souvent bon diable. Son originalité est fondée sur la certitude qu'il a de son caractère, cela fait qu'il néglige les manières communes. Il pourra avoir beaucoup de défauts, mais il ne sera sûrement ni faux ni rampant.
L'imagination a plus de charmes en écrivant qu'en parlant. Les grandes ailes doivent se ployer pour entrer dans un salon. Si elle est trop vive, trop ardente, il faut l'arrêter, car en conversation trop de feu refroidit, trop de traits blesse, trop d'esprit humilie. Pour plaire, il faut savoir descendre et se mettre à la portée du plus grand nombre.
De même que le blanc n'est pas une couleur, mais en est l'absence, ne pourrait-on pas dire que le goût est l'absence de tout ce qui est choquant dans tous les genres ?
Peut-on se passer de goût ? je ne le crois pas. On peut en avoir sans esprit et réussir. Mais l'esprit sans le goût ne réussira jamais. Le goût exclura toujours l'importance, l'air de supériorité et de prétention.
Si l'on n'a pas naturellement tout ce que je viens de dire, qu'on ne songe point à l'acquérir, ni surtout à imiter personne. La
méthode se verrait, tout serait gâté. Le plus grand art, pour plaire, est de n'en pas avoir. La meilleure séduction est de n'en employer aucune.
Ce qui coûte le plus pour plaire, c'est de cacher que l'on s'ennuie. Ce n'est pas en amusant qu'on plaît. On n'amuse même pas si l'on s'amuse. C'est en faisant croire que l'on s'amuse.
Il est difficile d'être aimable toute la journée. Mais quand on est chez soi pendant longtemps, on apporte bien plus de gaîté dans le monde. Ceux qui ne savent pas rester chez eux sont toujours des ennuyés, et par conséquent, des ennuyeux.
Si l'on est réellement aimable chez soi, on peut, avec un peu moins de succès quant au local, réussir beaucoup chez les autres. Je n'ai pas bonne opinion de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille : sans parler du mauvais cœur que cela suppose,
il faut être bien peu riche pour se montrer si économe d'esprit et de grâce.
Il y a bien des gens comme l'homme du jour, charmans pour les autres, terribles pour eux et leurs alentours.
Il y a beaucoup de profit à vivre avec des gens qui n'ont pas de mémoire. Chaque fois qu'on leur dit quelque chose d'agréable, ils l'oublient ; l'impression reste : elle redouble toutes les fois qu'on recommence, et on recommence tant de fois qu'on veut.
L'écueil de l'amabilité, et l'abus de l'esprit, c'est la sécheresse et la personnalité.
C'est dans l'esprit que doit être la politesse. Celle qu'on entend par ce mot est si bien affaire de convention qu'on l'arrange de cent façons différentes. Elle est à ne pas parler de pisser à Londres. A Paris, à boire un verre d'eau à la porte. Elle esta Vienne à se mettre en gala, lorsque sa tante ou sa
maîtresse s'est fait saigner ; elle est à Venise à essuyer avec son mouchoir le chocolat des lèvres de la femme dont on est Sigisbée ; elle est à Pétersbourg, pour une femme à baiser l'homme qu'on lui présente. A Jassy, pour un homme, à accepter chez une belle femme des Boyards, quatre pipes qu'on lui fume au nez ; à Varsovie, à prendre le gras de jambe de celui qui entre; à Constantinople, d'ôter ses pantoufles en entrant ; en Hollande, de sucer le morceau de sucre candi, qui a passé par une vingtaine de bouches. Qu'il n'y ait pas de politesse.
J'aime les gens distraits ; c'est une marque qu'ils ont des idées et qu'ils sont bons ; car les médians et les sots ont toujours de la présence d'esprit.
Malheur aux gens qui n'ont jamais tort, ils n'ont jamais raison.
J'aime les gens d'esprit qui sont bêtes ;
leur bêtise est toujours aimable et bonne : mais craignons les sots.
Je ne me soucie pas qu'on me dise directement des secrets. On les apprend toujours de la seconde ou troisième personne ; et l'on n'est tenu à rien parce que c'est l'importance qui fait toujours les indiscrets. Il n'y a pas de reconnaissance à avoir de leurs confidences.
On prend aisément les habitudes de ceux avec qui l'on vit, et il n'y a pas de mal à cela, lorsqu'elles ne sont ni méchantes, ni dangereuses. On dit que c'est faiblesse; mais les gens faciles sont toujours aimés. N'est-il pas égal, d'ailleurs, de boire, de jouer, de chasser et d'aimer ? ou de n'en rien faire si Ton trouve des gens à qui cela ne convient pas ? On dit que ce n'est pas avoir du caractère. Ceux qui profanent ce mot et qui le confondent avec une roideur humoriste, en manquent presque toujours. Qu'on le mette ce caractère, à soutenir ses amis, les absens
et les disgraciés. Mais pour les petits sentimens de société et la manière de vivre et de penser sur les choses indifférentes, le vrai est si incertain ; et tout ayant deux côtés se pouvant soutenir si aisément, cela ne vaut pas en vérité la peine de troubler la société ; à moins qu'un avis contraire ne la rende plus piquante en écartant la complaisance qui vise à la fadeur.
On n'est jamais si sot qu'avec les sots, on cave au plus fort avec eux. Les gens d'esprit, en revanche, sont des brasiers qui échauffent l'imagination des autres. Ceux qu'on soupçonne le moins de philosophie sont souvent ceux qui en ont le plus. La véritable, c'est le plaisir. Qu'on y fasse entrer ses devoirs. Eux remplis, qu'on ne respire que joie, jeux et fêtes, spectacles, bonne chère, bonne société, choses extraordinaires, de la folie, même, et des folies : mais toujours du goût même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout va parce qu'ils ont de la grâce et du tact. On sent qu'ils
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sont au-dessus de leurs fautes, et qu'ils en savent eux-mêmes autant que leurs censeurs : on les attend au retour.
Je connais des gens qui n'ont desprit que ce qu'il leur faut pour être des sots. Ecoutez-les, ils parlent bien ; lisez-les, ils écrivent à merveille. Du moins cela se dit comme cela. Tout le monde a de l'esprit à présent ; mais s'il n'y en a pas beaucoup dans les idées, méfiez- vous des phrases. S'il n'y a pas du trait, du neuf, du piquant, de l'originalité, ces gens d'esprit sont des sots, à mon avis. Ceux qui ont ce trait, ce neuf, ce piquant, peuvent encore ne pas être parfaitement aimables ; mais si l'on unit à cela de l'imagination, de jolis détails, peut-être même des disparates heureuses, des choses imprévues qui partent comme un éclair, de la finesse, de l'élégance, de la justesse, un joli genre d'instruction, de la raison qui ne soit pas fatigante, jamais rien de vulgaire, un maintien simple ou distingué, un choix heureux d'expressions, de la gaité, de l'a-
propos, de la grâce, de la négligence, une manière à soi en écrivant ou en parlant, dites alors qu'on a réellement, décidément de l'esprit, et que l'on est aimable.
J'aime l'esprit de ceux qu'on ne peut nommer précisément hommes d'esprit. Ils en ont souvent par leur manière juste de voir, de sentir, et de l'exprimer. Du reste, ils ne savent rien, ils ne pourraient pas faire un vers, et ne sont pas fort aimables, mais ils sont justes et clairs.
J'ai bien mauvaise idée de l'esprit toujours tendu : c'est souvent faute de pouvoir descendre qu'on est toujours monté si haut.
Les facétieux sont fatigans : on les annonce ; ils s'en font un métier. On en voit qui s'appesantissent ou qui se répètent sur quelque chose d'assez gai qui leur est arrivé. Ils sont terribles à rencontrer. Qu'on soit ce qu'on est ; on est toujours mieux. On peut être aimable sans être plaisant. Il n'y a pas
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d'obligation à l'être. Pourquoi tant de gens en ont-ils la fureur ?
On croit que le persiflage rend ridicule. Oui, sûrement ; mais c'est la personne qui s'en sert, car plus le persiflé aura d'esprit, moins il aura l'air de croire qu'on emploie ce mauvais genre contre lui. Il y a beaucoup de choses qu'il faut déjouer en ne les remarquant pas.
Une plaisanterie attire souvent des querelles. Il y a cependant une manière de les faire ou de les prendre gaiement, lorsqu'elles peuvent avoir des suites, qui peut sauver un coup d'épée ou une brouillerie. Mais il faut avoir l'esprit bien fait et une réputation bien établie. C'est manque de jugement si Ton risque des plaisanteries avec ceux qui ne sont pas de force à en faire à leur tour ; ils se fâchent, alors, faute de moyens, et croient sauver le petit moment de dégoût qu'ils éprouvent dans la société, par une belle scène de colère ou de bravoure.
IOÔ MES ÉCARTS
L'homme qui perd sa fortune ou un ami pour un bon mot est un sot ; car s'il ne peut pas retenir ce bon mot, cela prouve qu'il ne lui en vient pas souvent. Il s'en présente vingt quelquefois qu'on peut se dire à soi-même tout bas pour se faire rire, mais qu'on ne doit pas se permettre autrement.
Les gens d'esprit font les fats, quand ils disent que les sots sont leur patrimoine. Les sots les attrapent bien plus souvent. D'abord : i° parce que le sot est moins scrupuleux ; 2° parce qu'on ne se méfie pas de lui, le connaissant pour un sot ; 30 parce que l'homme d'esprit ne peut pas deviner jusqu'où va la sottise, puisqu'il eu est à cent lieues ; 40 parce que, où il met de la franchise, le sot met de la finesse ; où il met de la finesse, le sot met de la ruse ; où il met de la ruse, le sot met de l'astuce ; où il met de l'astuce, le sot, ne se gênant plus, met de la fourberie pour se tirer d'affaire.
Si l'on veut obtenir quelque chose d'un
sot, qu'on ne lui envoie jamais un homme d'esprit pour négocier. C'est tout ce qu'il y a de plus repoussant pour lui, et il le sent d'aussi loin que le meilleur chien, en Angleterre, sent le renard.
Les fous ont quelquefois des momens de raison qui les rendent malheureux. Je ne parle pas de ceux des Petites-Maisons, mais de ceux qui courent le monde, les courtisans, les amoureux, les militaires : ils pensent quelquefois que la campagne, une bergère qu'on y rencontre, et la vie paisible, valent mieux que la cour, une femme du grand monde et l'armée. Les sots ne sont pas comme cela ; ils ne font point retour sur eux. Ils sont toujours contens d'euxmêmes et mécontens des autres.
Il y a deux espèces de sots : ceux qui ne doutent de rien et ceux qui doutent de tout. Les premiers sont dangereux, car ils se chargent de tout ; les autres ne le sont pas, car
ils n'encouragent personne à les charger de quelque chose.
Les sots savent tout et ne savent rien, mais ils parlent de tout également, et quelquefois assez bien pour que les sots de la seconde ligne les admirent, et étonner les gens d'esprit qui s'aperçoivent pourtant qu'ils n'en ont pas.
Quand il arrive un grand événement, les sots pensent à la manière de se conduire d'après cet événement ; les gens d'esprit pensent que cela ne durera pas, et se conduisent en raison du changement qui doit arriver.
Il y a des gens à qui il va si mal d'avoir l'air de penser ; ils veulent le faire croire. Ils aiment à dire qu'ils ont des sujets de réflexion, même de tristesse ce jour-là. Il n'en est rien. Ils sont comme toujours.
J'aime mieux les gens bornés tout à fait que les demi-éclairés. Les premiers sautent
les difficultés parce qu'ils ne les voient pas ; les derniers s'arrêtent à chaque obstacle et en créent souvent pour avoir l'air fin.
Après tout ce qui s'est passé, on entend dire souvent : brûlons tous nos livres, rentrons dans l'ignorance. Point du tout. Puisque vous en êtes sortis, je veux, au contraire, que vous soyez plus éclairés. Vous ne l'êtes qu'cà demi, soyez-le tout à fait : à force de connaissances, vous redeviendrez bonnes gens. La comparaison, le jugement, les lumières, vous conduiront aussi bien que l'instinct naturel : savoir, n'est-ce pas analyser ce qu'on sent ?
L'irrésolution est une maladie : et voilà ce qui vient souvent du peu de caractère. A force de réfléchir, il se trouve qu'on n'a point réfléchi. Ce sont les tueurs de temps, surtout à qui cela arrive : et au lieu de le tuer, c'est le temps qui les tue.
Pour vous bien conduire, gardez-vous de
réfléchir : mais suivez un mouvement d'instinct. Chacun a le sien. Saisissez-en le moment. Prenez votre parti. C'est par inspiration que vous ferez juste ce que l'on doit faire.
Pourquoi y a-t-il si peu de gens naturels dans le monde ? Il y en a qui étant capables de sentimens vrais s'en font de factices, pour essayer si, de cette façon, ils produiront plus d'effet. Ils sont bien punis de leur peine et de leur gêne. Ils perdent par calcul un succès qu'ils auraient obtenu par nature.
Une détestable manière de raisonner, c'est de trop raisonner, et supposer des choses qu'on croit raisonnables : i° parce que peutêtre elles ne le sont pas ; 2° parce que si elles le sont, c'est peut-être une raison pour qu'elles ne se fassent pas ; 30 parce que si celui à qui l'on a affaire a une raison supérieure, il fera les mêmes calculs, et vous déjouera.
Ce sont toujours les gens sensés qui font les plus grandes sottises ; ceux qui n'affichent pas la raison ou qui s'en écartent même quelquefois, font souvent moins de choses à se repentir. Il n'y a que des fusées de la part des gens vifs ; il y a des incendies de la part des gens froids.
Méfiez-vous pour le raisonnement et le jugement des gens actifs; les pieds, les mains, font tort à la tête ; c'est un besoin que l'activité pour ceux qui n'aiment pas à penser. Le Général, le Ministre, que vous voyez toujours occupé est un manœuvre ; l'artisan se remue, mais l'artiste fait beaucoup en ne faisant rien, ce sont les bras ou les jambes croisées qui agissent d'imagination. Voilà la première et la seule activité nécessaire.
Je voudrais savoir s'il n'y aurait pas des moyens physiques qui puissent améliorer l'âme et régler l'esprit. Il y a peut-être un régime à tenir ; qui sait s'il n'y aurait pas
une nourriture qui influât sur la manière de penser? Il me semble que celle d'un Auteur ne devrait pas être la même que celle d'un Guerrier.
L'homme, tel que je le désire, capable de grandes choses, ne peut pas avoir plus de deux mois de raison par an. Je parie que César, Alexandre, le grand Condé, n'en ont jamais eu davantage.
Mon Dieu ! que notre raison a peu d'étendue ! Examinez la vie privée des plus grands hommes ; lisez les plus grands génies, Voltaire, Jean-Jacques et quelques autres.
Voyez combien ils ont eu tort. Ecoutez raisonner les gens desprit : au bout d'une heure de conversation ils ne savent plus ce qu'ils disent, et, s'ils ne sont pas du même avis, montrent de l'humeur ou de la mauvaise foi.
C'est la paresse des gens d'esprit que j'aime. Mais les sots paresseux ressemblent
à des valets dans une antichambre ; ils y deviennent menteurs, médisans, curieux et insolens.
Méfiez-vous des gens qui ne savent ni lire ni écrire. Je veux dire des gens qui ne savent pas s'occuper, et rester quelquefois chez eux. S'ils sont nés bons, ils ne seront que des indiscrets : mais s'ils n'ont pas eu de la vertu en naissant, ils sont malins, tout au moins, s'ils ne sont pas médians.
Il serait fâcheux de croire que l'homme qui approche le plus de la bête et qui prévoit le moins, qui ne pense presque point, qui n'a ni âme, ni esprit, ni instruction, ni mémoire, ni désir, ni crainte, ni espérance, est le moins malheureux.
L'homme abuse trop d'être le seul animal qui rit. Il y met souvent de la niaiserie, et un air de bonhomie après avoir parlé ou écouté.
Comme on prononce amoureusement ou fastueusement le mot d'Energie ! Il remplit la bouche, et si avec cela on fait des yeux vifs et enfle son diapason, les sots disent que celui qui dit et se montre si bien, est un homme plein d'énergie. On en trouve moins que de génie : l'une est encore plus rare que l'autre. Celui qui en a est, au moral, ce qu'est un géant au physique ; on n'en voit guère qu'un à la Foire de temps en temps ; mais qu'on y mène un Patagon de cœur et d'esprit, je payerai bien cher mon entrée !
On devient si doux, si efféminé qu'on rougit de dire qu'on a été au combat des bêtes. On pleure l'oreille d'un Peccata, ou l'ongle arraché à un ours. Il vaut mieux aller voir les combats de taureaux en Espagne, et de poings en Angleterre, que leurs pièces à assassinats, poisons, vols des enfans ou des valets, etc.
Les passions dépendent de la vie qu'on mène, de l'état qu'on a pris. Si Charles XII
avait été perruquier, qu'aurait-il fait de sa passion pour la guerre ?
Les passions des vicieux sont arrêtées par le bourreau. Mais celles des vertueux sont bien plus à craindre. On a vu des amans commettre des crimes, des ministres zélés commencer des guerres, et des hommes purs, mais bornés, n'être pas effarouchés des révolutions. Qui dit passion, même pour le bien, dit quelque chose de dangereux.
Vilaines gens que nous sommes ! Comme nous sommes nés médians et cruels ! L'enfant qui est au monde depuis quelques semaines, bat sa nourrice ; à six semaines, il bat tout ce qu'il rencontre, et tourmente ordinairement le petit chien de la maison. Le valet cherche un valet plus valet pour le tourmenter ; et puis c'est un postillon de la poste qu'il gronde ou qu'il bat ; et puis un pauvre qu'il rebute. L'ouvrier de la ville, le savetier, insultera à celui qui travaille au au village ; et celui-ci cherchera peut-être
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encore quelqu'un plus petit à ses yeux pour le maltraiter. Nous sommes toujours opprimés ou oppriman.
Il y a tant de peines pour ceux qui tuent ; pourquoi n'y en a-t-il pas pour ceux qui humilient ? Les uns suivent mal à propos un premier mouvement, qui prouve bien encore ce que je dis, que nor.i sommes de vilaines gens ; les autres font mourir de chagrin. Les premiers enfoncent le poignard, mais les autres le retournent lentement dans la plaie pour l'empêcher de se fermer.
L'humeur est comme la mauvaise herbe qui mange tout, et empêche tout ce qui est bon, en plantes et en semences, de se produire et par conséquent de se reproduire et profiter. Cette comparaison est si juste que je vois les gens les meilleurs, les plus justes, quelquefois les plus aimables, les plus délicats, les plus honnêtes, hors de la possibilité de paraître ce qu'ils sont. Toutes les bonnes
qualités sont interceptées. Cest comme s'ils n"en avaient pas.
On devrait travailler davantage sur son humeur et se demander souvent, surtout en vieillissant, si Ton n"a pas eu tort de dire, de voir, et de désapprouver comme on le fait. Il n'y aurait pas tant de grognons dans le monde, et surtout parmi les femmes. Un rien les met en colère, parce que le malheur de n'être plus jeunes leur donne cette aigreur qui leur fait croire que les raisons sont la raison. Les raisons sont presque toujours des déraisons. Il faudrait renaître pour juger : la fin de la vie donne quelquefois trop d'humeur contre le commencement.
Il est bien étonnant qu'il ne soit pas possible d'être parfaitement content de quelqu'un. Cela prouve que si l'on était de bonne foi, on ne serait pas souvent content de soi.
I l8 MES ÉCARTS
C'est l'importance que je reproche le plus à tout le monde. Les dévots, par exemple, s'imaginent que Dieu même doit leur savoir gré de leurs soins.
Je pardonne aux adroits qui savent hériter de ce que les autres disent ou font de bien. J'aime cependant mieux les autres. Mais ceux-ci se moquent des premiers et ils se réjouissent de l'effet produit par eux.
Comment a-t-on fait un péché capital du mobile employé par la Providence ? Sans 1 orgueil, que deviendrait le monde ? il ne durerait pas un an.
Sans lui, nous tomberions dans l'autre péché capital, la paresse qui est si bien dans l'instinct des créatures, que tous les animaux sont sans cesse couchés, lorsque la faim ou la peur, ne les fait pas marcher. Ils sont comme les Turcs, qui ne se promènent jamais.
C'est a présent que l'on voit les effets de ce maudit amour de soi-même, de cet amour-propre enraciné, de cet orgueil épouvantable,qui, à la vérité n'avait jamais produit autant de maux. Des citoyens insignifîans se donnent à eux-mêmes une mission d'hommes d'Etat dans toute l'Europe. Des gens qui ne peuvent pas payer leurs blanchisseuses, prétendent payer les dettes de leur patrie ; ils ne peuvent point régler leurs affaires de famille et s'occupent de celles du monde entier.
On ne peut plus rien dire simplement, rien raconter, rien voir comme cela est. On a entendu, on a lu une lettre, on a parlé à un courrier : il y a une bataille de gagnée et une ville prise d'assaut. Un tel général, vous disent-ils, a été blessé à trois doigts, non, à deux, au-dessus du coude ; car ils sont minutieux dans leurs détails. La véritable cause de ces menteries est toujours défaut d'esprit, ou importance, ou volonté maladroite de plaire ou d'intéresser. C'est
pour faire croire qu'on sait tout, qu'on connaît tout le monde, qu'on est au courant, qu'on est fin ou considéré. Il y a des menteurs qu'on voit travailler et qui cherchent dans leur tête. Il y en a à qui cela coule de source. Il y en a qui, ne pouvant s'empêcher de dire une vérité, ont l'air de mentir, tant ils en ont l'habitude. Je ne connais de menteur bien aimable que celui de la comédie. C'est le seul que je voudrais rencontrer. Les autres ne peuvent se supporter que lorsqu'on est avec des gens qui les connaissent, qu'on les encourage bien, qu'ils s'en donnent comme il faut, et qu'ils ont bien de l'imagination. Alors, dans un instant il y a sur jeu : Combat de cavalerie, dix femmes, trente pièces de vers, cent pièces de canon, sorciers, voleurs, revenans, palais enchantés, fêtes magnifiques, duels, ambassades, tempêtes, corsaires et bals d'opéra. Tout cela d'abord éloigné, puis rapproché, puis bien arrangé par un menteur habile est très divertissant. Mais point de menteurs à nouvelles politiques, ce sont les plus ennuyeux.
Rien ne prouve plus la médiocrité que les petits mystères à l'oreille, les conversations dans une embrasure de fenêtre, les nouvelles de gazette qu'on donne pour des lettres qu'on a reçues.
Il n'appartient pas à tout le monde d'être modeste ; et la modestie est une fatuité ou une sottise quand on n"a pas le mérite le plus éclatant.
Je connais des gens qui font les modestes, rougissant des éloges même qu'ils méritent, et ne sont humbles qu'en gros. Ils le sont si peu en détail que, si vous les contredites, vous les mettez en fureur ; ils savent tout mieux que vous. On peut leur dire : Si vous avez raison si souvent, toutes ces raisons assemblées feraient de vous un grand homme, au lieu d'être un homme médiocre comme vous nous l'annonciez.
Personne n'est modeste, malgré la révérence embarrassée ou l'air timide que l'on
prend quelquefois. Personne n'est doux, personne n'est naturel, personne n'est de bonne foi, personne ne se rend justice, personne n'en rend aux autres, personne n'entend bien, personne ne dit la vérité. Contredites quelqu'un ; telle obligation qu'on vous ait, on l'oublie, surtout si vous faites voir, sans faire semblant de rien qu'on s'est trompé sur un objet où l'amour-propre est intéressé.
Pourquoi peint-on toujours la justice avec une épée et même une balance ? Je voudrais quelquefois lui mettre un voile. Il est souvent de la justice de ne pas faire justice.
L'intérêt personnel le moins malhonnête est celui qui, examinant les choses sous deux faces, ainsi qu'elles sont presque toujours, après les avoir trouvées peu différentes l'une de l'autre, prend le parti qui convient le mieux. Au moins cela prouve qu'il a discuté avec lui-même, et qu'il serait arrêté, s'il
avait trouvé une vérité bien prononcée contre le bien général.
Le plus parfait égoïsme est de n'en pas avoir. Si ce n'est par vertu, que ce soit par calcul. Souvent un petit sacrifice qu'on fait en rapporte un plus grand. On est humilié de la préférence qu'un homme se donne aux dépens des autres : on cherche à s'en venger. N'épargnons pas, dira-t-on, cet homme qui ne songe qu'à lui ; allons au secours, dirait-on, de cet homme qui ne songe qu'aux autres.
Je hais les gens qui disent : Je suis un honnête homme, vous parlez à un honnête homme. Ce sont toujours des sots ou des fripons qui s'expriment ainsi, ou pour le moins des menteurs. Qui d'abord est exactement honnête homme ? Ce n'est pas moi, ce n'est pas vous. L'est-on quand on a des passions ? le suis-je, quand je désire la fille ou la femme de mon prochain ? l'êtes-vous
en parlant trop légèrement d'elle ou de ce prochain même ?
J'ai déjà parlé des honnêtes gens. Encore un mot sur leur compte. J'en connais qui écoutent aux portes, qui ouvrent des lettres, qui jettent des soupçons sur d'autres, ou qui ne repoussent pas ceux qu'on leur témoigne ; qui ne se refusent rien, qui se font des maximes, et qui, pour trouver mauvais des choses qui dans le fond ne font tort à personne, s'imaginent avoir une morale sévère. Les gens tristes sont souvent dans ce cas-là. Ils ne rient pas d'une gaîté qu'on dit; ils ne couchent qu'avec leur femme; ils déclarent abominable de coucher avec celle d'un autre: ce sont des honnêtes gens. Mettez-les à l'épreuve sur tel genre de délicatesse que ce soit, sur la moindre petite privation, le plus petit sacrifice : vous verrez l'austérité aux dépens des autres disparaître chez eux aux dépens de la vertu, en faveur du plus sot amour qu'ils pouvaient avoir, l'amour d'euxmêmes.
On n'est pas assez mauvais pour manquer de gaîté de cœur à la reconnaissance ; mais on tâche tellement d'atténuer les bienfaits, on leur cherche tant de motifs, on trouve dans les bienfaiteurs tant d'intérêt à nous obliger, que peu à peu on se fait ingrat sans s'en apercevoir.
Il est bien aisé de se débarrasser de la reconnaissance. Vous êtes négligent envers votre bienfaiteur, il en est blessé, et vous insinue qu'il méritait mieux de vous. Alors vient le fameux vers :
Un bienfait reproché tient toujours lieu d'offense. Et voilà l'ingrat acquitté.
Je crois avoir dit cent fois ce que je pense de l'ingratitude qui me paraît un monstre. Mais on devrait demander la permission d'obliger; car si quelques bienfaits dont on ne se soucie pas, d'un homme qu'on n'aime pas, vous tombent sur le corps, vous voilà obligés toute votre vie, souvent sans grand
sujet d'obligation, et quelquefois en faisant fort peu de cas de la personne.
Homme ! qui que vous soyez, dévot, libertin, prodigue, avare, philosophe, et même homme juste, s'il en est, croyez-vous avoir jamais donné par générosité ? Vous, dévot, vous êtes celui qui avez eu le moins de mérite. Vous avez placé votre argent à intérêt ; vous vous êtes imaginé qu'il vaudrait le pardon de quelque méchanceté ; vous avez dit : Je donnerai à cet homme, non parce qu'il est mon frère, mais parce qu'il est dit dans notre loi : Donnez aux pauvres, et vous aurez le royaume des cieux. Vous, libertin qui n'y croyez pas, n'était-ce pas peut-être pour vous débarrasser de ce mendiant ? Vous, prodigue, vous lui avez donné ce que vous auriez jeté également à la place où il vous a demandé l'aumône : c'était une occasion de plus de vous satisfaire. Vous, avare, c'est pour qu'on le dise, c'est parce qu'on vous regardait ; c'est pour refuser à tout le monde, et vous refuser à vous-même
le nécessaire. Vous, philosophe, c'est par humanité, j'en conviens ; mais vous êtes à votre aise ; il est aisé d'être philosophe quand on est riche : un petit écu ne vous dérange pas. L'auriez-vous assisté au point de manquer de votre superflu ? non, votre philosophie vous fait aimer trop vos aises. Et vous, homme juste, qui peut-être avez vu ce malheureux à la guerre se distinguer sous vos yeux, vous n'avez fait que votre devoir. Je le répète, je cherche un homme vraiment généreux, je n'en trouve point. Ce serait celui qui aurait plus de plaisir à donner qu'à jouir de ce qu'il a, et dont un mouvement d'élévation dans son âme, exprimé par sa figure, marquerait la satisfaction d'obliger en s'en privant.
Qu'on dise tout ce qu'on voudra des malheurs de l'amour, ils sont charmans. Mais si vous avez une tête extrêmement vive, ne vous y exposez pas. Si vous êtes raisonnable, accoutumez-vous à mettre plus de prix au bien qu'au mal. Si on sent plus celui-ci que
celui-là, qu'on n'aime pas. C'est ainsi que je dirais à un joueur : si vous êtes plus fâché de perdre mille louis que vous n'êtes aise de les gagner, ne jouez pas.
Sans crier toujours contre l'amour., laissez faire ce petit aveugle ; il mène encore mieux que la raison qui ouvre ses deux gros yeux sur des malheurs qui très souvent n'arrivent pas. On a fait un crime de tout ce qu'il y a de plus charmant. La nature ne s'en douterait pas : on y a fait venir l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie, c'est un temps passé bien heureusement, et c'est autant de pris sur les momens fâcheux de la vie; mais on vit comme si on avait deux fois à vivre ; on court après la réputation.
A la guerre et en amour, il faut savoir ce que l'on veut. Les demi-partis sont détestables. Les repentirs sont pitoyables. Qu'on combatte et qu'on aime par instinct ; qu'on
choisisse pour ces deux genres un beau champ de bataille ; et que la raison, appelée par cet instinct qu'elle ne peut pas détruire, et qu'on n'appelle instinct qu'à cause de cela, vienne en diriger les opérations.
Combien de temps un guerrier, qui a gagné une bataille, jouit-il de ce bonheur qui est si rare, et le plus brillant de ceux où l'on aspire ? Le lendemain, il est déjà déchiré par la calomnie et l'ingratitude. L'amant qui remporte une victoire sur la pudeur d'une femme, jouit au moins jusqu'à ce qu'un autre le remplace dans ses bras. Voilà autant de temps de gagné.
Il y a des symptômes d'amour aussi sûrs que des symptômes de maladie. On a chaud, on a froid en même temps. On est du même sentiment. On se rencontre dans la façon de juger. On approuve les mêmes choses, on a les mêmes goûts, on aime les mêmes choses, on aime les mêmes gens. On
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aime les lieux où l'on a commencé à s'aimer et tout cela sans qu'on s'en doute.
Si la sympathie agit, comme je n'en doute pas, pourra-t-on condamner une femme qui ne se rend peut-être qu'à cause d'un rapport invisible entre elle et son vainqueur ? dans l'analyse du sang, n'y a-t-il peut-être pas des particules aimantées ?
Que la timidité rend intéressant ! que l'effronterie mécontente ! Que la timidité a de jolis regards ! que l'effronterie en a d'odieux! Que la timidité allonge Famour et lui donne de la vivacité ! que l'audace lui apporte vite l'ennui et le dégoût ! Que la timidité lait du chemin malgré sa pudeur ! et qu'on a de plaisir à jouir par elle ! L'audace fait quitter aussi aisément que l'audace a fait avoir.
Ce qu'on prend pour passion, n'est que de l'amour; ce qu'on prend pour de l'amour, n'est qu'un désir , ce qu'on prend pour de
l'amitié, n'est qu'un attachement fondé sur des raisons d'agrément et de convenance. Ce qu'on prend pour attachement, n'est qu'une liaison renforcée. Ce qu'on prend pour liaison, n'est qu'une connaissance.
En amour, il n'y a que les commencemens qui soient charmans. Je ne m'étonne pas qu'on trouve du plaisir à recommencer souvent.
Il n'y a rien de plus commode que d'aimer dans une société et vivre dans une autre. On y arrive gai et aimable pour tout le monde, lorsqu'on a laissé la femme qu'on aime entourée d'ennuyeux, et éloignant, d'elle-même, les aimables prétendans.
La coquetterie ne déplait qu'à ceux qui ne sont pas assez aimables pour en profiter. Qui sont ceux qu'elle fait enrager ? Les hommes pour qui on n'en fait pas dépense, et les femmes laides qui voient les succès
d'une jolie petite reine de société : il n'y a pas de mal à cela.
C'est avoir bien la fureur de la vanité que d'en mettre à être un homme à bonnes fortunes. On se tue, on passe des nuits entières ; on attend sous une fenêtre, on grimpe sur une grille; on a à craindre d'être pris pour un voleur par les honnêtes gens, ou pour un honnête homme par les voleurs.
On arrive gelé ; on est mal à son aise ; on n'y est qu'un moment ; on n'aime point ; cela n'est bon qu'à raconter. Si on raconte, on est un homme perdu : les vieilles femmes se déchaînent contre les vanteurs, comme si elles avaient encore quelque chose à risquer ; les jeunes ne disent rien, mais en font leur profit.
On change de sentiment parce qu'on change de santé et de sensation.
Une des choses où une femme peut re-
connaître que le sentiment de son amant baisse, c"est lorsqu'il a l'air de rêver chez elle, lorsqu'il voit avec plaisir arriver une visite, lorsqu'il a l'oreille au guet pour un carosse qu'il entend dans la rue, ou 1 horloge. A moins que ce ne soit pour la détester, ce qu'on peut lire dans ses yeux, si cela est ainsi : c'est lorsqu'il prend un livre sur sa cheminée, ou qu'il en cherche un sur sa toilette. Oh, c'est un bien mauvais signe ! Si elle lui en fait un reproche, il répond : « Sûrs l"un de Tautre, on ne se gêne plus ». Or, si l'on ne se gêne plus, si l'on perd cette envie continuelle de se mettre réciproquement en valeur, de réussir, d'amuser .ju d'intéresser, cette aventure est finie. On fera bien d'en recommencer une autre.
Les renouvellemens d'amour sont charmans. On se croit rajeuni de tout le temps de la séparation : on ne peut pas croire qu'il y en ait eu. Et surtout, quand on attrape son successeur, cela est encore vingt fois plus agréable; car il Test bien plus de trom-
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per un amant qu'un mari. C'est là que l'esprit des femmes se déploie.
L'homme qui dit à la femme, avec qui il est bien tout-à-fait : mettons-nous à l'amitié, nous en serons plus heureux, est un malavisé, car il doit savoir que l'on s'y met insensiblement.
L'amitié est une prude sœur d'un petit libertin qui s'appelle l'amour : je crois qu'on n'est pas capable de l'une quand on n'est pas susceptible de l'autre. Je ne dis pas pour cela qu'une femme sans amour ne peut avoir ni ami, ni amie ; mais il est absolument décidé qu'elle ne trouvera jamais son vainqueur ; c'est qu'elle est décidée à une réserve qui exclut la confiance, et un abandon qui est nécessaire aussi à l'amitié.
L'amour est un microscope et un verre à facettes pour tout ce qu'il y a de bon. Jugez de ce que cette grosseur et cette multiplication apporte de charmes dans un
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ménage d'amans. Si ces deux espèces de lunettes mensongères sont brisées par l'amitié, adieu le bonheur de la vie.
Maris du grand monde ! qui vous êtes mariés comme on se marie, il y a encore un moyen d'être bien avec vos femmes : si elles sont jolies, soupez souvent avec elles. S'il y a eu de la jalousie pendant le jour, ou une querelle, vous vous expliquez, vous vous raccommodez. On a de la confiance et de la croyance dans un petit particulier ; on est porté à la réconciliation. Elle se fait sous les auspices de la volupté, si ce n'est pas sous ceux de l'amour.
Vous ne soupez pas, la querelle reste ouverte, on ne s'explique point ; monsieur ne veut point faire les avances, madame boude. Le lendemain les apparences paraissent des certitudes, le surlendemain des fausses nouvelles arrivent ; le jour après, mauvais visage : quand on a de l'humeur on devient laid et déplaisant. Les rapports des deux parts, et les commissions le jour d'en-
suite ; puis les confidences de droite et de gauche, les mauvaises interprétations, les plaintes,, les injures, des lettres aux parens, des reproches aux amis. Je ne donne que huit jours pour être brouillés tout à fait et un mois pour être ennemis irréconciliables.
Le bonnet de nuit qui va horriblement mal aux hommes, et la trop grande liberté du ménage, où l'on se voit trop souvent à son désavantage, commencent par y jeter du froid. De là beaucoup de paresse dans la conversation ; de là beaucoup d'ennui si l'on ne fait rien ; si l'un des deux prend un livre c'est encore pis ; on se fait de temps à autre une question à laquelle on répond à peine. Querelle entre les valets, on prend parti ; querelle pour les chevaux que madame fait peut-être attendre trop longtemps : cent choses dans ce genre-là. Et puis, sans la moindre raison raisonnable, on se rend malheureureux tous les jours de plus en plus.
Il y a un crime réel et abominable; c'est
de troubler un mariage d'amour. Comme c'est le premier des bonheurs, il faudrait faire punir celui qui voudrait en priver deux amants époux. Y a-t-il quelque chose qui puisse valoir la félicité continuelle dont ils jouissent, s'ils sont bien faits l'un pour l'autre ?
C'est à force d'aimer la décence que je déteste celle qu'on appelle ainsi. Voici comment on l'arrange. On apprend à une fille à ne pas regarder un homme en face, à ne pas lui répondre, à ne jamais demander comment elle est venue au monde. Arrivent deux hommes noirs avec un homme brodé sur toutes les tailles. On lui dit : Passez la nuit avec ce monsieur. Ce monsieur, tout en feu, brutalement fait valoir ses droits, ne demande rien, mais exige beaucoup; elle se lève en pleurs, tout au moins, et lui tout en eau. S'ils se sont dit un mot, c'est pour quereller. Ils ont mauvais visage tous les deux et sont déjà portés à se prendre en guignon. Le mariage commence toujours
ainsi sous d'heureux auspices. Toute la pudeur est déjà partie ; est-ce la pudeur qui peut alors empêcher cette jolie femme d'accorder par goût à celui qu'elle aime, ce qu'elle a accordé par devoir à celui qu'elle n'aime pas ? Et voilà rengagement le plus sacré des cœurs profané par des parens et un notaire.
Pourquoi n'ose-t-on pas épouser une femme ou une fille qui aurait déjà aimé plus d'une fois ? On dirait que le mérite du sacrement et l'honneur des époux tiennent à certaine prise incertaine de l'innocence. C'est une preuve qu'elle a un cœur. Si elle ne l'a pas lâché tout entier, tant mieux encore ; plus elle aura cherché à aimer sans y réussir, plus elle rendra son mari parfaitement heureux, si on lui donne celui que son cœur désire.
La jalousie dure plus longtemps que l'amour. On est déjà bien détaché l'un de l'autre, on est déjà attaché ailleurs, on s'ima-
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gine avoir des droits. C'est que l'amour-propre est le dernier qui s'en va.
J'ai remarqué deux différentes manières dont Ton tient qu'on parle de sa maîtresse. Quand on l'aime bien fort, on désire qu'elle n'ait pas de succès. On souhaite qu'elle soit mal mise et qu'il lui arrive même quelque gaucherie dans le monde, qui l'y fasse tomber, pour être plus sûr d'elle, et que, par reconnaissance d'un sentiment qu'elle ne croira pas pouvoir inspirer à d'autres, elle conserve son passionné. Quand on n'aime que par air, on veut que sa maîtresse brille, soit citée, fasse du bruit, reçoive des hommages. Le premier déprime la beauté de la sienne si on en parle, et relève ou invente quelque petit défaut. Le second exagère tout. Le premier est bien personnel, le second est bien confiant, ou est un fat.
Etre aimé de temps en temps par une jolie femme qui en aime d'autres ; être pris,
quitté, repris, sans qu'on s'en doute, est un état fort heureux. C'est un bénéfice sans charge d'âme.
Il est très joli d'aimer la femme d'un jaloux. Si l'on est adroit, on le fait servir à la garder pour soi ; on en est bien plus sûr. Avec quel plaisir ne la voit-on pas avec son mari ? J'ai vu des imbéciles qui s'avisaient de le trouver mauvais, qui le défendaient à leur maîtresse. Au contraire, il faut même leur en permettre l'usage, elles en évaluent bien mieux l'amant ensuite. Mais messieurs les maris sont toujours trop ou trop peu jaloux. Ils ne savent pas garder un juste milieu, ils laissent à l'amant trop d'occasions d'user sa flamme et ne prennent point garde à un autre hommage qui viendrait à la traverse. C'est à quoi on devrait les obliger.
Au moins, si ce n'était point celui-là ! disent les jaloux. La femme le renvoie, le sacrifie, ou le quitte tout bonnement. Le mari trouve que l'autre ne vaut pas mieux,
et rend tous les jours sa femme plus coupable et son accident plus connu.
Les jeunes cocus sont de bonne humeur, mais les vieux n'entendent pas raillerie. Un cocu de dix-huit ans, dit : ma femme est de mauvais goût d'avoir monsieur un tel qui ne me vaut pas, et s'en venge ailleurs. Le cocu de soixante ans craint de n'en pas trouver l'occasion, et est humilié, parce qu'il y a apparence que sa femme a raison.
Faites voir la Vénus de Médicis à un mari inquiet qui voyage avec l'amant de sa femme. Il dira qu'il est honteux de voir le cas qu'on fait de toutes ses prétendues beautés, et surtout de celles dont l'autre Vénus porte le nom, qu'on ne devrait pas regarder.
Si la femme qu'on aime change, et avertit, pour ne pas faire jouer un mauvais personnage à son mari ou à son amant, on n'a pas le droit de s'en plaindre. Elle en a sur
leur reconnaissance, pour tout le temps qu'elle a fait leur bonheur. Pourquoi avoir de mauvais procédés ? Il n'y a presque pas de raison de se brouiller. Mais point de cachotterie. Il n'y a que cela à mon avis qui rende les femmes criminelles.
Grâce pour les heureuses, malheureuses, tendres sans le savoir, émues sans le vouloir, qui, sans chercher des occasions, et même en les craignant, se trouveraient tout d'un coup la tête montée au plaisir, après quelques fêtes, quelques veillées charmantes, et tomberaient entre les mains d'un adroit qui saisirait le moment annoncé par tout plein de je ne sais quoi. Grâce encore pour elles : que personne n'en parle si on le sait. Ne les plaignez pas pour cela. Qu'elles ne s'en désolent pas non plus. On n'a rien à se reprocher de part et d'autre ; chacun a fait son devoir, si chacun a été aimable et de bon goût.
La femme la plus sage a son vainqueur ;
si elle l'est encore, c'est qu'elle ne l'a pas rencontré. C'est cette moitié de soi-même qu'on cherche toujours qui fait faire tant d'extravagance.
Ce n'est pas à prendre un amant que les femmes se perdent de réputation, c'est à hésiter de le rendre heureux. Sans s'en douter, elles sont la fable du public, qui les juge déjà avec rigueur. C'est devant lui que les premières scènes se passent ; et il en suppose de plus agréables dans le particulier.
Ce qui achève ces pauvres femmes, c'est de quitter ensuite cet amant qu'elles ont pris. Il faut qu'elles prennent la résolution de s'ennuyer toujours avec lui, ou de n'en pas prendre d'autres : car dès qu'on cite une femme pendant deux ou trois ans pour en avoir eu plusieurs, à vingt-quatre ans elle a fini sa carrière ; et l'on s'occupe des nouvelles mariées.
Voyez cette jeune victime de la religion et
de l'avarice, lâchée au monde et à ses dangers. Plus les Grâces ont présidé à sa naissance, et plus elle attire le désir de la part des hommes et l'envie de la part des femmes. On va la juger bien sévèrement : elle est perdue si elle a un caprice ; elle est malheureuse si elle a une passion. Elle passera pour insipide si elle n'a ni l'un ni l'autre, à moins qu'elle n'ait un esprit supérieur. Une figure médiocre, qui passe pour avoir des amans, lui enlève les succès dûs à la sienne qui est charmante. Elle ne sait point dire ni faire dire qu'elle est jolie. Sans bonne ni mauvaise réputation, elle est bientôt abandonnée par son mari, qui est fâché qu'elle ne soit pas à la mode, mais qui le serait davantage, à la vérité, si elle y était. Quelle est la vengeance de cette pauvre petite femme ? avoir de l'humeur contre lui ? il 1 évitera en ne la voyant pas. Prendre un amant ? on l'enfermera. Comment y a-t-il tant d'honnêtes femmes dans le monde ?
La coquetterie, pour une femme, est
comme la galanterie pour un homme ; il y a loin de là à autre chose : sans songer à plaire à personne en particulier, on ne se fie ni se défie de personne. Laissez danser, courir, jouer la comédie, monter à cheval, passer les nuits. Ne faites jamais les maris ; vous échapperez peut-être au sort général.
Voici ce que je ne dis pas pour nous qui sommes catholiques, mais ce que je disais en Moldavie, où les femmes des boyards criaient contre de jeunes esclaves grecques : Ces filles vous sont en horreur ; je voudrais bien savoir pourquoi ? Je vous soupçonnerais d'un peu de jalousie. Avec un nom et du bien, vous sacrifiez votre liberté pour illustrer l'un davantage, ou pour augmenter l'autre ; vous courez à l'autel de Dieu lui faire un faux serment. Les autres sont assez religieuses pour ne pas le prendre à témoin de leurs affaires. N'est-ce pas un vil intérêt qui allie cette jeune et jolie personne avec ce vieillard dégoûtant ? ou bien n'est-ce pas par surprise de la part de ses parens ? Eh
bien, il en arrive de même dans cette classe qui fait le triste métier du plaisir.
Et vous ne voulez pas que ce qui est né avec des grâces leur cherche un appui ? qu'une créature que Dieu parait avoir formée à plaisir, évite son dépérissement par les moyens qu'elle en a reçus sans doute pour cet usage ? Faudrait-il voir l'aimable rondeur de ces joues incarnates aplatie par la misère ? les contours gracieux de ces membres polis par l'amour se déformer par le besoin ? cette taille faite pour orner un théâtre, accroupie par un travail pénible, et dégradée par la pauvreté ? ces yeux, où ne devrait respirer que le plaisir, mornes et éteints par l'accablement ?
Les femmes les plus heureuses dans leur intérieur sont celles qui ont épousé des hommes de génie ; ils se laissent mener d'autant plus volontiers qu'ils sont toujours maîtres deux-mêmes ; on se donne quand on s'appartient.
Telle vertueuse que soit une femme, c'est sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir. Quand on la loue sur sa fidélité à son mari, elle est toujours prête à vous dire : Quelle preuve en avez-vous ? et on a même envie de laisser échapper une demi-confidence, pour en faire douter, quoiqu'elle existe réellement.
La sagesse d'une femme est une si belle chose que je veux toujours l'analyser. Si, avec une âme tendre, elle est portée à trouver un vainqueur, et si l'amour de Dieu, plus puissant, le lui fait éviter, ou résister, je respecte, et j'adore sa vertu. Que j'aime le combat, et la victoire de la Religion dans le cœur de Zaïre ! Mais si l'on n'a pas d'amant par Belle Arsene/ie, c'est-à-dire par fierté, froideur et présomption, j'abhorre le principe et la sotte qui le professe.
Quelle différence d'une jolie petite étourdie qui aime ou croit aimer, accorde ou repousse, prend ou refuse, garde ou renvoie;
avec une belle et grande dédaigneuse qui croit faire le procès à son sexe en affichant son insipide sévérité. A coup sûr, la première est bonne, douce, indulgente, généreuse : et l'autre sera dure, difficile, susceptible et incomplaisante.
C'est une belle chose que la vertu, disent le plus ceux qui en ont le moins. Ils s'en font ; mais c'est aux dépens des autres. C'est surtout chez les femmes que cela se pratique. Elles devraient avoir un esprit de corps ; point du tout : au lieu de s'unir au moins contre les maris, ce sont elles qui crient le plus fort contre une malheureuse victime d'amans maladroits et de parens cruels.
Comment une femme qui fait remarquer qu'une autre a des amans, peut-elle croire qu'on lui fera grâce des siens ? Les femmes sont plus jalouses et plus envieuses que les hommes, parce qu'elles n'ont rien à faire de sérieux ; elles sont rancunières par légèreté, plus que par méchanceté, elles réfléchissent
peu, parce qu'elles sont toujours occupées d'ouvrages de bagatelles, de toilette et presque jamais de leur ménage. La vie des femmes est une enfance prolongée, elles en ont les joies, les colères, les petites méchancetés, l'irréflexion et les goûts.
Il est plaisant de voir leur sévérité pour quelques-unes d'entre elles qui n'ont pas eu plus d'aventures, et leur facilité à leur en donner sur le rapport des fats et des menteurs ; elles croient par là faire oublier les leurs.
Lune dit, j'ai accouché en secret, je respecte le public, je crie contre les autres, je suis vertueuse. L'autre : je ne me cache pas d'avoir une intrigue, je ne suis point une hypocrite, je suis vertueuse. La première crie contre la seconde. Est-elle jalouse de sa stérilité ?
Quelle injustice sur les réputations des femmes ! Une hypocrite avec dix amans n'a qu'à faire quelque visite de vieille femme,
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et aller à des assemblées, on la déclarera bonne compagnie; et la sensible ou l'étourdie mauvaise compagnie, pour une ou deux jolies petites aventures.
Je n'aime pas plus une femme qui saute les barrières à la chasse, que celle qui saute la barrière de tous les préjugés. Qu'elle ne franchisse que ceux qui font tort à la société et au doux et tendre commerce de la vie.
Malheur aux gens qui pensent sans réfléchir ! Avec une phrase sophistique, ils seraient capables de tout ce qui est mal, si par hasard ils ne sont pas nés avec une belle âme. C'est ce qui arrive plutôt aux femmes qu'aux hommes. Malheur aux penseuses !
Leurs nerfs ne sont pas assez forts pour tout saisir et tout embrasser. Gâtées par les flatteurs, comme les gens en place, elles abondent dans leur sens. Leur éducation, le manque de direction dans leurs lectures, le mauvais choix peut-être des ouvrages qu'elles lisent, souvent d'une très fausse philo-
sophie, leur donnent des torts que n'ont pas celles qui ont moins d'esprit qu'elles. Si leur amant n'est pas leur maître, la prétendue sagesse leur fait quitter la véritable.
Que peut un sexe faible qui n'a pas été exercé dans sa jeunesse à la morale, qui veut la suivre sans être réglé dans cette marche, qui tout d'un coup veut s'élever au-dessus de lui-même, qui n'a pas la force de savoir assez pour comparer et puis juger, qui n'a pas voyagé, qui n'a rien vu, qui a mal lu, qui prend de l'imagination pour de l'instruction, de la sécheresse pour de la vertu, l'envie de savoir pour de la science, et de l'entêtement dans un mauvais parti pour du caractère ? Je l'ai dit vingt fois : ce sexe charmant est supérieur au nôtre en tout plein de choses. Mais c'est un arbre à fruits qui doit être étayé. Le bâton qui soutient ce corps frêle, dont la couronne est toute en fleurs au printemps, en attendant les présens de l'automne, est bien moins intéressant, sans doute, mais est nécessaire ; et nous sommes le bâton.
Les femmes, il y a vingt ans encore, ne savaient seulement pas l'orthographe. A présent, je connais dix ou douze Sévigné : elles n'ont que trop d'esprit ; il faudrait les arrêter.
Les femmes les plus faciles sont celles qui ont peu d'imagination et de conversation ^ Elles ne connaissent pas le danger, elles s'y exposent toujours, prennent pour passionnés ceux qui le sont le moins, les plaignent ; et faute de bonnes raisons à leur dire, les récompensent de ce qu'ils ne sentent que très peu pour elles.
Les femmes les plus honnêtes courent le plus de risques. Elles ne s'attendent pas à ce qui va se passer. Elles rougiraient de prendre des précautions : ce serait gâter ses affaires et avoir l'air trop sûr de son fait que d'en prendre avec elles. Aller fermer une porte a deux inconvéniens ; d'abord cette annonce d'une entreprise effraie et la fait manquer ; et puis le temps d'y cou-
rir peut donner celui de se remettre d'une émotion qui, toujours entretenue, allait avoir son effet. Le bonheur et l'honneur de sa vie entière, est pourtant à la merci d un valet qui entre pour faire du feu. Un mari... une visite..., mais peut-être compte-t-on sur les miracles de l'amour qui, à la vérité, fait très souvent lui-même sentinelle.
Il y a des femmes qui aimeraient si la journée était plus longue. Sta sol et elles seraient à vous. Les têtes s'échauffent vers le soir, l'après-souper est charmant. On se promène par le plus beau clair de lune du monde ; l'air est calme, mais le cœur ne l'est pas. On se sépare ; on parle du serein : les indifférens proposent de se coucher. Le lendemain c'est à recommencer ; elles ne se ressouviennent plus du point où on les a laissées ; et si elles s'en ressouviennent, c'est pour s'en garder une autre fois.
Quant une femme dit qu'elle s'ennuie
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c'est comme si elle disait : personne n'est amoureux de moi.
L'amour-propre des femmes dure plus longtemps que celui des hommes ; elles ont bien de la peine à quitter le nom de l'amour et accusent d'insensibilité ceux que leur figure ou leur cage empêchent de les aimer.
Je crois avoir déjà dit que j'aime mieux un indiscret qu'un réservé. Il n'y a que les hommes qui soient l'un ; ils sont très confians : mais les femmes même au milieu de l'amour ne le sont pas tout à fait. Je n'ai jamais rencontré une indiscrète.
Il y a des femmes qui, sans prendre d'engagement, s'avisent d'être jalouses. Je crois qu'il faut les laisser là. Il y en a qui usent, en trois mois, un amour qui pourrait durer un an. Tant pis pour elles.
Il y a des femmes que l'on a comme une
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charge. C'est un rude métier, quand on est à l'heure ; il faut de la liberté en amour comme dans le commerce.
Il faut avouer qu'on a bien gâté les femmes à plaisir, en les nommant les reines du monde, et la plus belle et meilleure partie de la création. L'une est vague, et l'autre sera vraie, quand ces dames seront douces comme des moutons, point réservées, point exigeantes, et ne songeront qu'à faire le bonheur de leurs maris ou, à son défaut, de leurs amis.
Les femmes sont nées contrariantes, elles trouvent une mauvaise raison à tout, et voient des obstacles, et font des représentations. Cela sauve quelquefois leur vertu.
Il y en a qui font des yeux amoureux, comptant que c'est de la politesse, et les rieuses, les aimables, donnent des espérances aux sots qui n'ont pas beaucoup vu
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et examiné le monde ; elles ne pensent seulement pas à avoir un amant.
C'est la femme qui a le mieux senti le prix de ses appas lorsqu'elle était jeune, qui est souvent la plus aimable, lorsqu'elle ne l'est plus. Accoutumée à recevoir des hommages, elle se les conserve, par les charmes de son commerce, son indulgence, sa discrétion et même sa facilité pour les jeunes gens qui s'aiment. Elle s'en fait adorer. Bonne spéculation à un certain âge.
La dévotion n'est un état qu'en France, où les femmes, à quarante-cinq ans, troquent le rouge et le spectacle contre la messe, l'intrigue et le commérage ; mais dans les autres pays, ce sont souvent les plus jeunes, les plus vives, qui dépensent ainsi leur tendresse.
Les femmes ne sont pas aussi méchantes que les hommes, parce que leur éducation et leur manière de vivre tend à relâcher
leurs nerfs : on en est quitte pour de la malice avec elles. Mais qu'elles en ont ! et de la rancune ! qui est-ce qui en connaît qui pardonnent ? Elles sont plus susceptibles que les hommes. Leur amour-propre est toujours en sentinelle. Qu'on leur donne des armes; il y aura dans une ville cinquante affaires par jour. Et puis, comptez sur elles : elles auront été un jour toutes parfaitement aimables et unies. On veut se rassembler le lendemain pour être encore aussi gai ; un rien change cette partie de plaisir dans le plus parfait des ennuis.
Il y aurait de 1 injustice à la création, si les femmes n'avaient pas été dédommagées des peines de l'enfantement et des soucis du ménage, par la dispositon continuelle, où elles sont, à prendre et à recevoir le plaisir.
Le commencement chez les femmes est tout ce qu'il y a de plus brillant, de plus gai, de plus charmant. Les femmes seraient trop heureuses si cela continuait ;
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mais aussi, elles sont trop malheureuses que cela finisse. Il faut que, changeant de sexe, une femme de quarante-cinq ans songe à devenir un homme aimable.
Les femmes sont deux fois plus fortes que nous. Voyez-les braver le froid aux courses de traîneaux ; le chaud à la promenade; la fatigue à la chasse. Si elles y sont jolies et en valeur, rien ne les y arrête. Si l'on voulait les faire aller à la tranchée, si on leur promettait de s'en occuper, comme ailleurs, et qu'elles puissent y être bien mises, je parie qu'on les y mènerait.
En France, les femmes sont trop les mêmes. C est la même façon d'être jolie, d'entrer dans une chambre, d'écrire, d'aimer, de se brouiller. On a beau en changer, on croit avoir toujours la même. Dans les pays étrangers, la marche est différente ; chacune a la sienne. Une jolie femme est aimable partout : et elle l'est d'autant plus
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qu'elle a de naïveté, de sensibilité et de goût pour le plaisir. Je crois que tout cela se trouve plutôt en Angleterre, en Allemagne et dans les pays du Nord qu'en France.
Après avoir bien dit, lu, écrit et entendu sur les femmes, quel est le résultat de bien ou de mal sur leur compte, sans vouloir être piquant ou galant ? Le voici, de bien bonne foi : elles sont plus aimables que nous, plus jolies, plus sensibles, plus essentielles, et valent mieux que nous. Toutes les imperfections que nous leur reprochons, ne font pas autant de mal qu'un seul de nos défauts ; et encore, comme je crois l'avoir dit ailleurs, nous en sommes la cause par notre despotisme, injustice et amour-propre. Je ne parle pas des femmes distinguées qui, par l'élévation de leur âme, la subtilité de leur esprit, la finesse de leur organe, et la constance dans l'instruction l'emportent sur les hommes les plus distingués. Mais qu'on suive, dans le cours de leur vie, cent personnes de chaque sexe ; on trouvera dans
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l'un vingt fois plus de vertu que dans l'autre.
Tout va bien disent les Leibnit^, les Pope, les Shaflsbury, les Bolingbroke tristement. Tout va mal, disent gaîment les Candide, Memnon et Scarmentado. Le vrai, c'est que tout va, ni trop bien, ni trop mal. Par conséquent, chantez.
La cour vous a oublié ; chantez. Une jolie femme vous a quitté pour un de vos amis ; chantez, demain vous aurez la sienne : et il sera bien plus à plaindre que vous, parce qu'il ne sait peut-être pas qu'il faut chanter.
Il n'est pas donné à tout le monde de réfléchir et de tirer parti de ses réflexions. Si vous pensez à une sottise que vous avez faite, au lieu d'en avoir du regret, réjouissez-vous : puisqu'au moins vous ne ferez plus celle-là, et que vous songerez à en éviter une autre. Raison encore pour que vous chantiez.
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Que chacun examine ce qu'il a souhaité toute sa vie. S'il est heureux, c'est parce que ses vœux n'ont point été exaucés.
Il y a des gens assez ennemis d'eux-mêmes, qui aiment mieux avoir un malheur qu'ils ont prévu, à force d'en prévoir, que jouir d'un bonheur auquel ils ne s'attendaient pas.
Quand on rit toujours on n'est pas gai ; quand on sait rire, on sait pleurer.
Il faut mettre tout au pis. et regarder comme un grand bonheur si, en rentrant chez vous, vous ne trouvez pas votre maison brûlée et votre maîtresse à un autre.
En quoi {ait-on consister le bonheur d'un homme riche ? Il n'est jamais riche. Il est le fermier de ses valets. Il reçoit d'une main pour distribuer de l'autre. S'il ne donne pas ce qu'il est obligé de donner, il passe pour
un fripon ; s'il ne donne que cela, il passe pour un avare ; s'il donne plus, il passe pour une dupe.
La preuve que le malheur porte avec soi des impressions plus fortes que le bonheur, c'est qu'on voit, pour tel genre de malheur que ce soit, la désolation dans les yeux, le visage et les transports. On n'y voit presque pas l'empreinte du bonheur. Il y a un petit moment pour la joie. Mais dès que la petite expression en est passée, je défie que Ton voit si c'est un homme heureux à la guerre et en amour.
Il me semble qu'une grande douleur de l'âme ôte la mémoire ; cela me ferait croire plutôt qu'elle s'arrange encore moins avec la sensibilité qu'avec le jugement.
' On peut souhaiter de devenir vieux, point pour vivre, mais pour mourir : parce qu'un vieillard s'éteint comme une chandelle.
On fait tort à la mort, de la présenter comme on fait. C'est nous qui sommes comme cela, quelques jours après être arrivés chez elle. On devrait la peindre en vieille femme bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les bras ouverts pour recevoir quelqu'un, et une corbeille pleine d'opium à côté d'elle pour perpétuer le premier sommeil.
i/Wi^^