SUR
« Le seul étranger qui, dans le genre français, est devenu modèle au lieu de rester imitateur », a écrit madame de Staël, (i) se vantait volontiers de n'avoir point de patrie. Français en Autriche, Autrichien en France, l'un ou l'autre en Russie, disait-il, (2) et même Polonais un peu, ayant reçu l'indigénat de ce pays, (3) il n'était pas jusqu'aux Turcs dont il n'imitât les façons, soit à la guerre, soit en amour, (4) tant le souci de se montrer avant tout Européen était che\ lui minutieux et constant. A la vérité, il était Wallon, et sans doute ne faisait-il ouver-
(1) Préface des Lettres et Pensées du maréchal Prince de Ligne. Y. la Bibliographie à la fin de notre volume.
(2) IXe lettre à la marquise de Coigny.
(3) Mémoires. (1860).
(4) ^Préjugés Militaires ; VIe lettre à M. Schcepflin.
tentent profession de cosmopolitisme que par un dépit, fort légitime che\ un militaire, d'être né dans un pays si pauvre en grands généraux. Il ne faut rien croire, en effet, de cette note des Remarques littéraires sur la correspondance de La Harpe, où il se donne comme « indigne, demi-germain, Batave, Belge, Tudesque et Barbare ». Le prince de Ligne, à ses propres yeux, ne se mettait guère au-dessous de La Bruyère comme moraliste, de Voltaire comme épistolier, et pour ce qui est de son art favori, celui de la guerre, il était fort persuadé de V emporter sur Bonaparte, si on lui donnait jamais une armée pour le combattre, (i)
La famille de Ligne semble tirer son nom et sans doute son origine du petit village de Ligne, en Belgique. Les généalogistes lui assignent des titres beaucoup plus glorieux. Les uns la font descendre d'un roi de Bohème, et de Witikind, d'autres de Charlemagne par Thierry d'Enfer. (2) Tous ceux-ci sont modestes. Car il y eut, selon les légendes, un roi de la Grande-Bretagne nommé Leyr, qui fut chassé de son royaume et vint se réfugier che\ sa fille Cordélie, femme d'Açampus, roi des Belges, lequel fit bâtir pour son beau-pèr^ un château nommé Leyr ou Ligne. (3) Cela donna lieu à quelques-uns de
(1) Mémoires.
(2) ^Mémoires.
(3) Archives Nationales, T. 583.
LE PRINCE DE LIGNE l5
tenir ce roi pour la tige de la maison de Ligne. On dit aussi (i) qu'autrefois se trouvait dans le château de Ligne un monument sur lequel on lisait :
LINCVS EQVES ROMANVS
Cette inscription noble et magnifique nous fournirait un beau champ si nous voulions nous étendre.
Il fallait bien qu'il y eût quelque chose de vrai dans tout cela, dit le prince de Ligne, car son père était diablement fier, et ce, en dedans aussi bien qu'en dehors, ayant une grande élévation, se croyant un Louis XIV et en étant presque un en jardins et en magnificences. (2) Pour sa mère, la princessede Salm, on la comparait, selon Madame de Genlis (3), à une chandelle qui coule. Elle accoucha de lui en grand vertugadin le 2 3 mai ij35, et mourut de tnême quelques semaines après, tellement son mari, dont elle avait grand peur, aimait les cérémonies et l'air de dignité. Dans sa jeunesse, le prince reçut souvent de son père des marques d'attention, tant en injures qu'en pronostics qu'il serait un sujet détestable. Il entendait des aménités comme celle-ci : son père disait à sa sœur :
(1) Ibidem.
(2) Mémoires.
(3) Citée d'après l'étude de M. Victor du Bled. %evue des Deux-Mondes, 15 avril 1889.
« Vous ave^ un visage d'héritière ; mon fils sera tué à la guerre. » Le jeune prince ne fut pas tué, mais s'étant bravement battu, fut nommé, par Marie-Thérèse, colonel du régiment de Ligne-dragons. Il reçut alors ce compliment de son père : « 77 était déjà asse^ malheureux pour moi, monsieur, de vous avoir pour fils, sa>is avoir le malheur de vous avoir encore pour mon colonel. » (i)
Si l'on en croit ses Mémoires, l'éducation du prince fut des plus décousues. Tantôt le précepteur était trop savant, et te vieux prince de Ligne s'en blessait, tantôt trop ignorant, et par suite inutile. On essaya des militaires : visiblement ils ne savaient que commander l'exercice. Les Jésuites et la cavalerie ayant si mal répondu à ce qu'il attendait d'eux, le père se Jeta dans un parti tout opposé. Un ex-oratorien, grand dispuleur, profond théologien fut choisi pour mettre la dernière main à cette éducation : il fut bientôt évincé comme janséniste. Il fallut encore, pendant un moment, avoir recours à l'armée française. Enfin un troisième ex-Jésuite apporta du collège Louis-le-Grand « toute cette fleur d'humanité, de littérature et d'urbanité qui, dit le prince, fait le charme de ma vie ; et
(i) Mémoires.
formant mon âme en même temps que mon esprit, il acquit d'autant plus de droits à ma reconnaissance que je crois que si je valais quelque chose, c'est à lui que Je le devrais. »
Sous ces différents gouverneurs, la passion du prince s'était déjà décidée. « A peine savait-il qu'il y avait eu un Alexandre et un César, mais il dévorait Quinte-Curce et les Commentaires qu'il trouva dans une vieille bibliothèque du château de Baudour, et il croyait devenir ce « qu'ils étaient ». Le voilà fou d'héroïsme. Charles XII et Condé l'empêchent de dormir: il lui semble qu'il doit l'emporter sur eux. Il pâme sur Polybe, il « commente les commentaires de Folard ». Comme on parlait de guerre, il fait promettre à un M. de Chaponais, capitaine dans Royal-Vaisseaux, de l'engager dans ce régiment. Il serait déserté de chez, son père, et, sous un nom inconnu, se faisait déjà un bonheur inexprimable de n'être reconnu qu'après les faits les plus éclatants, (i) Toutefois, sa carrière militaire, pour brillante qu'elle fut, n'eut pas un début aussi romanesque. Il entra simplement comme enseigne, à l'âge de dixsept ans, dans le régiment de son père. La bravoure qu'il montra tout de suite n'était d'ailleurs pas indigne de son héros Charles XII : il considéra toujours la bataille comme une fête, où
(1) Mémoires.
l'on est : « ardent d'une jolie ardeur, ainsi qu'on l'est à la fin d'un souper. » ( 1)
L'année suivante, en iy53, son père, qui ne lui parlait jamais, le fait monter en voiture et le conduit à Vienne, « dans une maison où il y avait quantité de jolies figures épousées ou à épouser, ce qu'il ne savait pa.s ». 0?i lui dit de se placer à table à côté de la plus jeune. Des gens lui apprennent qu'il s'agit de mariage pour lui ; « mais quand il pensa, au sortir de table, à tout ce qu'il avait vu, il ne sut si c'était la bellemère, une tante, ou les jeunes petites personnes qui lui élaient destinées ». Huit jours après, il épousa: il avait dix-huit ans, et sa «petite femme », la princesse de Lichtenstein, en avait quinze; ils ne s'étaient jamais rien dit. Le soir, le brise-raison Pinto, alors au service de l'Autriche, voulut tirer un feu d'artifice, ayant imaginé de joindre deux cœurs enflammés, image très neuve de deux époux. « La coulisse sur laquelle il devait se glisser manqua, dit le prince. Le cœur de ma femme partit et le mien resta là.» (2) Le lendemain de ses noces, dès six heures du matin, c'est lui qui partit, mais pour la chasse. Sa belle-mère, il est vrai, était venue réveiller les jeunes mariés avant le jour, de peur, disait-elle, que de mauvaises gens ne leur jetas-
(1) Préjugés Militaires.
(2) Mémoire sur Frédéric.
sent un sort : il s'aperçut bien que la famille où il était entré « n'était pas grande sorcière ».
Ainsi fit-il « ce qu'on prétend être la chose la plus sérieuse de la vie ». // la trouva bouffonne pendant quelques semaineset puis indifférente/ 1)
Avant que d'être un homme du monde, un homme d'esprit, et même un homme de lettres, puisqu aussi bien il n'a pas laissé moins de quarante volumes, le prince de Ligne était un homme de guerre. C'est là le côté que jusqu'ici tous les biographes ont négligé, et l'on s'étonne que Sainte-Beuve, dont la curiosité s'étendait à l'art militaire, ainsi qu'en témoignent ses études sur Jomini, n'ait point parlé du guerrier dans les articles consacrés par lui au Prince de Ligne. (2) Nous n'allons pas, ici, n'étant pas du métier, nous donner le ridicule d'analyser ces écrits militaires, tâche qui d'ailleurs demanderait tout un livre, l'œuvre didactique du prince comprenant quinze volumes ; mais les idées et les habitudes militaires ont trop marqué dans l'esprit et jusque dans le caractère de l'homme pour qu'on puisse se dispenser d'en dire quelques mois.
Si ardente que fût l'admiration de Ligne
(1) Mémoires.
(2) Causeries du Lundi, tome VIII.
pour César « qu'il aurait autant aimé qu'il l'était des maris et des femmes de son pays »,(i) son véritable maître a été ce Charles XII, qui à quinze ans l'empêchait de dormir. Il se serait impatienté, semble-t-il, de la prudence méthodique du Romain; l'on voit qu'il n'aurait pas davantage aimé servir, en dépit de sa sincère estiyne, sous les ordres de Frédéric, ce César du dixhuitième siècle à tous égards, lequel réglait les mouvements de son armée sur ceux de sa boulangerie de campagne. De toutes ses guerres, celle qui l'amusa le moins, et même l'ennuya tout à fait, fut celle de 1788, avec les Turcs, où il fit sous Loudon le siège de Belgrade. Mais cette incroyable équipée de Charles XII, qui, malgré le désastre final, a fait pâlir la gloire d'Alexandre, et que ni Rivoli, ni Champaubert n'ont pu effacer, cette constance audacieuse dans les revers, cette persévérance plus rare peut-cire dans le succès, cette décision, cette vélocité, cette fougue irrrésistibles, ce mépris égal pour les obstacles de l'ennemi, du lieu et de la saison, cette dureté rigoureuse pour les troupes, mais impitoyable pour soi-même, voilà ce qui ravissait son âme enthousiaste. Avoir dans la tête un plan de campagne précis et qui vivifie a ce qui, sans cela, n'est que rudis indigestaque moles », l'exécuter avec résolution, avec audace même,
(1) VIe Lettre à M. Schœpflin.
car « l'audace à la guerre fait les deux tiers de la victoire, comme la timidité fait les deux tiers de la défaite », s'abstenir de faire des détachements et marcher à ceux de l'ennemi arec des forces doubles, suppléer au nombre par la rapidité de la marche et l'endurance de la troupe, préférer toujours la rase campagne à l'abri funeste des forteresses, tels étaient les principes de sa stratégie. — Manœuvrer arec hardiesse et régularité, se donner la supériorité de l'attaque, avancer sûrement tout en mettant à profit les saillies du terrain, et au besoin, en creusant des fortifications passagères, comme les Turcs, employer la cavalerie en « vigoureuses randonnées », au moment précis du contact, « oit les vainqueurs mêmes ne sont pas moins en désordre que les vaincus », surtout ne jamais désespérer de la victoire, car une bataille l'est surtout, ainsi que dit Joseph de Maistre, parce qu'on a l'idée qu'elle l'est, (i) — si l'on est percé, qu'on se rassure et qu'on a enferme tes perceurs », si l'on est tourné, « qu'on se tourne vis-à-vis des tourneurs, puisqu'on a toujours la ligne intérieure à parcourir, et par conséquent moins de chemin à faire », — tels étaient les éléments de sa tactique. (2) Et quoiqu'il n'ait jamais eu l'occasion de commander en chef, et d'employer librement
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg.
(2) Trèjugés Militaires.
stratégie ni tactique, nous en rapporterons le plus bel éloge qui se puisse faire : durant la campagne d'Italie, le général Bonaparte lisait et annotait les Préjugés militaires, (i)
Pendant la guerre de Sept-Ans, après la prise des iy,ooo Prussiens du général Finke, à Marxen, la prince de Ligne fut envoyé par Marie -Thérèse porter la nouvelle au roi Louis XV. Celui-ci lui fit « vingt questions saugrenues et autres aussi, comme à l'ambassadeur Stahremberg, le temps qu'il faisait à Vienne, et s'il y avait beaucoup de vieillards, et au nonce comment étaient vêtus les pages du Pape». Quel ne fut pas l'étonnement du jeune homme, lorsqu' après la ronde de révérences qu'on lui fit faire che\ tous les individus de la famille royale, on le conduisit « che% une espèce de seconde reine qui en avait bien plus l'air que la première, laquelle était une vieille mal élevée. Madame de Pompadour (c'était elle) lui dit cent balivernes politico ministérielles et politico-militaires ; elle lui fit deux ou trois plans de campagne et puis lui dit avec emphase: — Vous voye\, monsieur, ce que nous faisons
(i) Notice des œuvres choisies du prince de Ligne publiées en 1827 sous le titre de Mémoires.
pour vous : n'en êtes-vous pas satisfait ? — Je vous jure, madame, lui dis-) e, que je n'en sais rien. — Elle ajouta : Nous vendons notre vaisselle pour soutenir votre guerre. — Et puis, ne s'ai'isa-t-elle pas de lui dire : Je suis mécontente de vos femmes de Prague. — Et moi aussi, madame, je l'ai été très souvent. — Elles sont mal élevées, reprit-elle. Comment ne font-elles pas mieux leur cour aux sœurs de Madame la Dauphine. » // n'y avait rien à répondre à pareille bêtise et Ligne se retira, (i)
Lorsqu'il se retrouva dans le Louvre de Versailles, le prince se souciait peu de revoir ces personnes officielles. L'accueil que lui fit ensuite le maréchal de Belle-Isle ne dut pas l'y encourager davantage. Comme il annonçait derechef la victoire de Marxen, celui-ci, que Frédéric appelait le Xeivton de la guerre, aurait dit : « Vous remporte\ bien tard vos victoires. L'année passée, c'était au mois d'octobre, cette année, c'est au mois de novembre. » A quoi le prince, qui pourtant n'avait pas dans l'esprit le ton insolent du Régent, se vante d'avoir répondu par cette allusion à Minden et à Crefeld : « // vaut mieux battre l'automne et même l'hiver, que d'être battu en été. » Mais ce qui valait mieux que tout cela, c'est le présent que lui jit le roi d'une bague superbe, laquelle il mit en gage le même
(i) Mémoires.
jour, « tant il se moquait de tout en ce temps-là, et se pressait de vivre, voyant que la guerre était vive et ayant peur de ne pas avoir asse% de plaisir avant de mourir» .
Il n'est sorte d'extravagances, durant ce premier séjour à Paris, que le prince n'ait faite avec Létorières et autres jeunes gens de son âge, tant aux spectacles à la mode où l'on se donnait soi-même en spectacle, car il y avait encore des bancs sur le théâtre, qu'aux folies de Grenelle et de Batignolles. Nous reviendrons un jour sur ce Létorières : c'est un des fats les plus aimables du xvme siècle ; le prince paraît bien s'être appliqué à le copier, au moins pendant sa jeunesse. L'inconvénient, à tout cela, était que Ligne se trouvait sans argent, son père n'ayant pas élevé sa magnificence au-dessus de cinquante louis. Pour lui procurer un équipage décent, c'est-à-dire des coureurs roses galonnés d'or, des hou^ards et l'indispensable nègre, un généreux usurieur lui fit souscrire 80,000 livres en lettres de change. Celles-ci arrivèrent en même temps que lui che\ son noble père quil trouva attablé, dans quelque vue d'économie, sous une mauvaise lampe et devant un rôti composé de deux merles en plein hiver. On dit que crainte de discussions, le colonel s'empressa de rejoindre l'armée. (1 )
(1) ^Mémoires.
On a beaucoup exagéré le nombre et la durée des séjours du prince à Paris. Pour les uns, il y serait venu aussi fréquemment et aussi facilement que s'il avait habité Saint-Cloud. Pour les autres, il y aurait vécu continuellement. Luimême, malheureusement, a pris soin de nous instruire là-dessus. Il est passé trente-quatre fois à Paris, en allant de Bruxelles à Vienne, ou inversement. Il y est venu, pour y séjourner, dix-huit fois en vingt-six ans, de ijôo à 1786. La Correspondance de Voltaire, les Mémoires du xvme siècle, maints passages des œuvres du prince, et surtout les factures impayées qui sont à son dossier, aux Archives nationales, et témoignent de manière irrécusable ses visites à Paris, nous ont permis de contrôler son assertion. Elle est exacte. Avant la mort de Louis XV, le prince de Ligne est venu à Paris, outre l'ambassade de 1760, en mars iy63, en 1767, en mai 1769, juin et décembre 1770, décembre 177 1 , février 1772, et au printemps 1774. Il y vint dix autres fois depuis la mort de Louis XV jusqu'à la guerre des Turcs.
C'est après la paix de 1 763 que le prince de Ligne alla visiter Voltaire à Fcrney. De cette démarche, il nous a laissé le souvenir dans un morceau intitulé Mon séjour chez M. de Voltaire qui depuis a été cité dans toutes les éditions
de Voltaire, quoiqu'il fasse un témoignage fort douteux, ayant été composé très longtemps après, et visiblement d'après les conversations du chevalier de l'Isle. Mais si cette page est à négliger pour l'histoire, elle ne l'est pas pour la littérature. De tous les écrivains du xvme siècle, le prince de Ligne est peut-être celui, sans en excepter Rousseau, ni Diderot, qui a montré au plus haut point des dons d'observation pittoresque. Encore qu'il aimât, disait-il, la « manière large en peinture », la sienne, naturellement, se ressentait de son siècle, et sa touche est plutôt celle de Fragonard que de Rubens. Toutefois, cette délicatesse même fait qu'elle est toujours juste, sans laisser d'être rive, et personne n'a su nous faire voir un Voltaire aussi original que le sien.
De cette année i ?63 date également la liaison du prince avec la duchesse de Ma^arin. Celle-ci ci était alors une belle personne de vingt-huit ans, qui, comme on sait, avait eu un enfant de l'archevêque de Lyon, Montait, et, quoiqu'elle ne pesât assurément pas entre les trois et quatre cents, ainsi que l'écrivait la duchesse de Choiseul à Madame du Dcffand. (/) était plus grosse encore que son amie la duchesse d'Aiguillon,
(i) Correspondance de Madame du Deffand avec la Duchesse de Choiseul et l'abbé Barthélémy, publiée par le marquis de Saint-Aulaire. Michel Lévy, éditeur.
de qui la même Madame du Deffand disait : « On peut la comparer à ces statues faites pour le cintre et qui paraissent ?nonstueuscs étant dans le parvis. Semblable à la trompette du Jugement, ce sont les impuissants qui doivent l'aimer. » (ij Nous n'affirmerons pas que ce soit à cette dernière raison que Madame de'Ma^arin ait dû l'attachement du prince, lequel parait du reste avoir eu dans ce genre plus de jactance que de ressources. (2) Il est certain qu'il trouva, che^ elle, de quoi satisfaire au moins son goût pour la manière large. Quoi qu'il en soit, les ridicules de la dame ne tardèrent pas à lui apparaître, sur les représentations du roué du Barry, lequel avait succédé à Létorières dans la conduite de l'étranger. Le Roué, par compensation, luiaurait
(1) Portrait de la duchesse d'Aiguillon à l'appendice de la Correspondance de ihCadame du 'Deffand, publiée par M. de Lescure. Pion, éditeur.
(2) Voici l'épitre que Boufflers lui adressait :
Mon Prince est à la fois Turenne et Timaret,
Favori de Paies et de la Renommée :
Il a tous les talens ; je crois qu'il mènerait
Un troupeau de moutons aussi bien qu'une armée.
Aux bergers, aux soldats il donne des leçons,
Il aime également la guerre et la nature ;
Et pour mieux varier les genres de verdure,
Il cueille des lauriers et sème des gazons.
Dans ses rians jardins un jour je m'égarais ;
Etonné de leur maitre et de son art suprême :
C'est le dieu des jardins, dis-je, hors de moi-même ;
Oui, me dit sa maîtresse, à quelque chosre près.
offert la demoiselle Dorothée, sa maîtresse, ( i ) la même qu'il offrit au roi, dit Madame du Haitsset, ainsi qu'il fit plus tard pour Mademoiselle Beauparnier. Cette dernière était alo7~s fille de modes dans le magasin du sieur Labitie, sous ce nom de Lange, dont on n'a jamais su si elle le tirait de sa figure céleste, ou de son père luir même, le R. P. Gomard, piepuce, en religion frère l'Ange.
La fin du règne de Louis XV est la Terre promise des salonniers. A cette époque, Madame du Dejfand fi'est pas encore brouillée ai'ec tous ses contemporains. Madame de la Ferté-Imbaut, dont Madame Geoffrin s'étonnait d'être mère. comme une poule qui aurait couvé un œuf de cane, n'a pas encore fait désapprendre, à la faction des philosophes, le chemin de la rue Saint-Honoré. La maréchale de Luxembourg, après avoir été si mauvaise compagnie dans sa jeunesse, s'est à peu près rangée, et devient l'arbitre de la bonne compagnie. Ambitieux comme il était de tous les genres de succès, le prince de Ligne se mit en frais pour ces personnes célèbres, non jnoins que pour d'autres, tout
(i) Charles Vatel, Histoire de Madame du Barry, Versailles 1883, in-12, Tome I.
aussi célèbres, mais moins respectables, les demoiselles Julie, Dervieux et Arnould, dont il a rappelé les soupers avec émotion, (i)
Madame du Deffand ne parait pas avoir goûté l'Autrichien. Elle lui trouva de l'affectation. Elle déclara qu'il était le Gilles de Boufflers. (2) Appréciation d'ailleurs inexacte. Le Gilles de Boufflers, c'est le chevalier de l'Isle, et non pas Ligne, qui, de sa vie, ne sut tourner un couplet. Cependant n'avoir pas réussi chez, cette déesse des petits vers, fut pour le prince une mortification sensible. Il alla presque jusqu'à lui préférer Madame Geoffrin, un bureau de raison plutôt que d'esprit, celle-ci au rebours de la vieille marquise. Ce n est pas que les servants de la bourgeoise aient satisfait le voyageur, venu à Paris pour les entendre, en définitive, et non pour les voir manger sans rien dire. Hormis Arnault et Yoisenon, il les trouvait tous insipides. Hénault et Marmontel n'avaient d'activité que de mâchoires, Crébillon fils vivait sur sa réputation de canapé, Saint-Lambert était taciturne, et pour Madame de Genlis, elle avait un tour d'épcule dans l'esprit. Mais il arrivait à supporter que les gens d'esprit venus che^ elle « cessassent d'en avoir et devinssent presque de
(1) "Remarques sur la Correspondance de La Harpe.
(2) Correspondance de Madame du "Deffand, publiée par M. de Lescure.
bonnes gens », sur la considération qu'elle exerçait une police pour le goût, et complétait ainsi la maréchale de Luxembourg, qui, elle, exerçait la sienne sur le ton et l'usage du monde. ( i )
C'est cette vieille duchesse qui parait avoir charmé davantage le jeune prince. Il allait souper che^ elle tous les soirs, au sortir de la comédie, avant que de rentrer dans le garni de la rue Jacob où il descendait. (2) Saches que la rue Jacob était l'avenue de l'Opéra d'alors et que le noble Walpole, par exemple, logeait à l'Ecu de Malte, r»e de l'Abbaye. (3)Nous ignorons si Ligne assista jamais à ces fins de souper que conte Besenval, où, sous couleur de parler anglais, la maréchale employait le langage du Portier des Chartreux, manière toute nouvelle d'observer la règle de saint Bruno. « Le verre à la main, le baiser ou l'épigramme à la bouche, la joie sur le front, la vérité ou la volupté sur les lèvres, elle avait, dit- il, le ton excellent de la comtesse d'Olonne et des femmes de bonne compagnie du temps de la Régence. » A la vérité, ce que le prince, grand amateur de jardins, d'architecture et d'ameublements, aimait surtout che\ elle, c'est la manière dont était dis-
(1) Remarques sur la Correspondance Je La Harpe.
(2) Archives Nationales.
(3) Letters 0/ Horace Walpole, publiées par M'- H. Paget Toynbee. Londres, 1901-1905, 16 vol. in-8° couronne.
LE PRINCE DE LIGNE 3l
posée sa maison. « Des coussins d'édredon, des carreaux turcs, des divans larges, profonds, avec des guirlandes de perles pour attacher des rideaux de ga\e d'or et d'argent en cas de besoin... Aucune peinture que la naissance de Vénus, les amours de Psyché, peut-être le malheur de Calisto ; tandis que chei la libertine on ne trouvera que les trente-six manières de l'Arctin, Thérèse Philosophe et /'Académie des daines pour toute bibliothèque. » Ici nous arrêterons le conteur. N'est-ce pas la maréchale qui lui disait, parlant d'un de ces livres : « On ne peut le lire que d'une main ? » (i)
En 1774, le prince de Ligne se crut, mais à tort, compris dans la disgrâce générale dont furent frappés, avec la maîtresse, tous les familiers du feu roi; il s'abstint de venir faire sa cour, quels qu'eussent été, auprès de la jeune reine, ses titres de prince d'Empire et d'ami de Marie-Thérèse. Même il ne reparut à Versailles, en 1776, que sur l'invitation expresse du comte d'Artois, que de Namur, où il inspectait des troupes, il était allé saluer à Rocroy. (2)
(1) Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, tome XXII, 1801. Dresde et Vienne in-12. Voir notre Bibliographie.
(2) Lettres à la marquise de Coigny.
Une de ses premières démarches fut d'intervenir auprès de la Reine en faveur de Madame du Barry, laquelle, depuis sa clôture à Pontaux-Dames, souffrait un gros dérangement dans ses affaires. Ligne, en effet, avait été très lié avec cette belle personne, (i) Elle n'était encore que la compagne du Roué, que déjà il s'empressait près d'elle. Il l'avait vue tous les jours, dans la plus libre intimité, à la fin de sa faveur. C'était donc un devoir d'amitié qu'il lui rendait, encore qu'il ne lui eût pas d'autre obligation que d'en avoir été accueilli ai'cc grâce. La requête, du reste, ne retira pas à Ligne les bontés du monarque. Celui-ci se contenta de lui dire : « Voilà une belle ambassade dont vous êtes chargé. » A quoi le prince répondit que c'était « parce que certainement personne autre que lui ne l'aurait osé ». (2)
Louis XVI, il faut l'avouer, aimant fort à polissonner dans sa jeunesse, était plein d'indul-
(1) Dans un ouvrage introuvable, 'hLouveau Recueil de Lettres du Maréchal Trince de Ligne (voir notre Bibliographie), Ligne se vante d'avoir éprouvé les bontés de la comtesse, et même d'avoir escaladé pour elle les murailles de Pont-aux-Dames. C'est un joli saut : ces murailles avaient dix mètres de haut.
Nous devons communication du Nouveau Recueil de Lettres à l'obligeance de M. le Conservateur de la Bibliothèque grand-ducale de Weimar. Nous le prions d'agréer ici l'expression de notre reconnaissance.
(2) Mémoires.
gence pour ceux aux dépens de qui s'exerçait sa verve grossière. Ligne, qui, soi-disant , essayait d'élever l'âme de Louis, n'échappait point à ces plaisanteries. C'est aux couchers que le Roi s'amusait à lui lancer son cordon bleu, pour voir si le Saint-Esprit accrocherait les boucles que le prince portail aux oreilles. Et, quoique cette faveur ne fût pas la plus grande — l'homme le plus considéré d'une monarchie étant celui à qui revient l'honneur d'accompagner le Maître a la garde-robe — le courtisan ne laissait pas que d'en sentir le prix : un jour que, par une grosse gaîté, Sa Majesté avait failli l'étrangler, il lui répondit en sujet reconnaissant : « Le Roi me touche, Dieu me guérisse ! » (i)
Nulle part le prince ne réussissait mieux que dans les résidences royales de Fontainebleau, de Choisy et de Trianon. A Trianon, l'auteur du Coup d'œii sur Bel-Œil était précieux pour l'arrangement et le dérangement des jardins, pour l'ordonnance des fêtes et des illuminations. A Fontainebleau, c'est de théâtre que s'occupait l'écrivain des Lettres à Eulalie sur les Spectacles de Société. On a là-dessus une anecdote précieuse. S'étant beaucoup mêlé de protéger quelques pièces de théâtre, parmi lesquelles de mauvais vaudevilles de Piis et Barré, auteurs brouil-
(i) Mémoires.
lés avec les gentilshommes de la Chambre, (/) le prince, pour ne pas demandr de billets à ceux-ci, qui, naturellement, lui en voulaient un peu, s'arrangea lui-même une planche entre leur banc et l'orchestre, et s'y plaça en évidence, comme sur un strapontin. Louis XVI, le voyant applaudir à tout rompre, lui dit en riant : « Mais vous êtes un impertinent ! — Ne m'ôte^ pas, Sire, fit l'autre, la seule place que je veuille et puisse avoir à votre Cour. » (2)
Voici les années oîi le prince de Ligne vint a Paris, sous le règne de Louis XVI : juin 1776, février 1778, juillet 177g, mai 1780, mai et octobre 1781, mai 1782, février 1783, janvier 1784. et 1786, soit dix séjours qui, ajoutés aux huit faits sous le règne précédent, complètent bien les dix-huit annoncés par le prince. (3 )C 'est en 1 77g qu'eut lieu, à Paris, le mariage de son fils Charles avec la polonaise Hélène Massalska. L'année 1784 est celle du voyage en Provence et en Ligurie, dont il a rapporté quel-
(1) Mémoires secrets, 17 décembre 1780.
(2) Notice des Œuvres choisies du Prince de Ligne, publiées en 1809, à Genève en 2 vol. in-8°. Voir notre Bibliographie.
(3) Archives Nationales ; Mémoires.
ques traits dans la seconde édition du Coup
d'oeil sur Bel-Œil et une partie des jardins de
l'Europe, Bruxelles, 178b, in-8°.
Dans ces dernières visites, le prince de Ligne
trouva la société française changée de manière
bien désagréable. L'anglomanie faisait alors
tous ses ravages. Tout Paris était en frac bleu,
avec des boutons de cuivre, pour avoir Pair de
palefrenier, a On ne savait plus à qui donner
son assiette, ni si c'était un grand seigneur ou
un laquais qu'on voyait passer derrière soi.
Aucune civilité :
Qu'une dame entre, on lui tourne le dos.
On s'émancipe en de libres propos ;
Et lui marquer la moindre politesse,
Passe, auprès d'eux, pour un air de vieillesse (1).
« Le maréchal de Richelieu, qui avait passé sa vie à manquer de respect aux femmes en particulier, était le seul qui en eût conservé pour elles en public. On était devenu trop mal élevé et peu attentif en société ». — « On se voyait trop et de trop grand matin, les femmes sans toilette, les hommes crottés, descendant de leurs cabriolets avec le mauvais visage que donne le climat de Paris, les traits tirés de s'être levés à six heures du malin pour écrire des mémoires contre les pigeons et les lapins. Plus de galanterie, plus d'envie de plaire. L'élégance était à
(1) Quatrain de l'abbé Régnier sur les jeunes gens de la cour.
n'en pas avoir. Les hommes, le soir, se montraient mal peignés et mal tenus pour être à la mode. Les dîners d'hommes, de soi-disant gens d'esprit, ou gens de guerre qui n'en sapaient guère, avaient gâté la société. Les lieux communs sur les abus et la liberté leur faisaient croire qu'ils étaient Anglais. Combien de fois ne leur ai-je pas dit au salon de la Comédie Italienne : « Que vous font Pitt et Fox, qui se moquent tous les jours des anglomanes ? » (i)
Il faut dire que le prince, tout en ne cessant de voir ni la Reine, ni ses amis les Polignac, fréquentait surtout les ennemis de la Cour, les personnes précisément qui se proposaient de faire une Révolution, sans trop savoir du reste en quoi cela consisterait. Il était des lectures de société au Palais-Royal, che^ la comtesse de La March ; il était familier de l'hôtel de Coigny, rue Saint-Nicaise. l)a)is cette compagnie, personne ne devait lui plaire, à l'exception de M. de l'Isle, adversaire déterminé de l'Encyclopédie. Mais, quoique barbon, il y était attiré par la jeune marquise de Coigny, celle même à laquelle il prédisait : « qu'elle serait dans cinquante ans une Madame du Dcffand, pour le piquant, une Madame Geoffrin, pour la raison, et une maréchale de Mirepoix, pour le goût ■», et qui, en attendant, était « la plus aimable femme et le
(i) Mélanges, Tome XXV.
plus joli «arçon »(i) Il va de soi que tous les soins du prince n'obtinrent de la jeune femme qu'une réponse: «Elle ne prenait point d'amants, parce que ce serait abdiquer. » Non pas qu'elle fut si hautaine en réalité. Seulement, une femme dégoût ne tient jamais si fort à sa réputation, que lorsque celle-ci dépend déjà de la discrétion d'un autre homme.
C'est à la marquise de Coigny que furent adressées, comme on sait, les Lettres de Crimée de 1787. Le prince de Ligne accompagnait avec l'empereur Joseph II l'impératrice Catherine dans le voyage qu'elle entreprit en Tauride, tant pour se rendre compte des progrès faits dans ce pays-là, que pour reconnaître la situation des Turcs et les moyens de leur faire une guerre prochaine. Pour ce qui est des progrès, Ligne, en dépit de son admiration, avoue qu'il y eut de l'escamotage. On faisait croire à l'impératrice que les villes, pour lesquelles elle avait donne de l'argent, étaient achevées, tandis qu'il y avait souvent des villes sans rues, des rues sans maisons, et des maisons sans toit, portes ni fenêtres. Le prince Potemkin, amant de Catherine, le même qui, tout couvert de fourrures et de dia-
(1) Lettres à la marquise de Coigny.
mants, passait sa vie, vautré par terre, a manger des navets crus, (/ J \ organisait la mascarade. Il avait des villages de carton qu'il faisait poser un peu avant le passage de l'impératrice, et les peuplait avec des figurants. « Mais aussi, comment voule\-vous, disait Ligne au grand-duc Paul, (2) qu'une femme puisse tout approfondir par elle-même, grimper les montagnes et descendre des sommets, pour voir le derrière de la toile. — Sans doute, répondit celui-ci, cela est impossible : c'est pour cela que ces gueux de Russes ne veulent être gouvernés que par des femmes. »
Dans les relations qu'il a laissées de ce voyage, le prince de Ligne ne se montre pas moins bon observateur des choses d'Orient qu'il l'avait été de celles de France. S'il était servi, à Paris, par ce qu'il ai>ait « d'à demi barbare » pour noter avec vivacité le coté fin et piquant des mœurs françaises, et même pour l'exagérer, ainsi que font toujours les étrangers, il l'était, en Russie, par ses qualités de civilisé, et nul n'a peint avec autant d'éclat ce mélange singulier du luxe asiatique et de la rudesse septentrionale. Par contre, ce n'est point à sa finesse que Ligne dût de réussir auprès de l'impératrice. Femme de sens plutôt que d'esprit, celle-ci n'entendait rien
(1) Mélanges, Tome XXIV.
(2) Mémoire1; .
LE PRINCE DE LIGNE 3g
à la préciosité. A ses yeux, le prince fit un peu l'effet d'une sorte de Diderot moins génial, mais beaucoup mieux élevé, et quoiqu'elle affectât de n'aimer point les philosophes, il n'est pas certain que ses préférences ne soient pas restées au Jils du coutelier.
Le prince de Ligne, d'ailleurs, qui naguère avait eu la confiance de Frédéric et l'amitié de Marie-Thérèse, ne jouissait plus de ce crédit auprès des têtes couronnées. Sa légèreté ravit tous les suffrages, tant qu'il fut jeune homme. On la trouva déplacée che-{ un vieux militaire aspirant au bâton de maréchal. Différentes bagatelles de service, l'incorrection, notamment, faite pour nous flatter, d'écrire en français ses rapports militaires, l'avaient mis en asse^ mauvais termes avec son souverain, lorsque celui-ci trépassa. Ce Joseph II était un homme à principes et à systèmes. Le moyen qu'il souffrît un général dont l'insouciance se mettait en maximes : « Il faut faire, écrivait le prince, et faire faire à chacun son devoir. Et quand on ne le fait pas, cela revient encore à peu près au même l » ( i )
Dans cette voiture qui les emportait en Cri- (i) Ecarts. [Mélanges, Tome XIII).
mée, assis entre un empereur et une impératrice, Ligne « croyait rêver » quand il entendait des propos comme ceux-ci : « Plutôt que de signer la séparation des treize provinces, comme mon frère Georges, disait Catherine, je me serais tiré un coup de pistolet. — Et plutôt eue de donner ma démission, comme mon frère et beau-frère, en convoquant et rassemblant la nation pour parler d'abus, je ne sais ce que j'aurais fait, disait Joseph IL » (i)Pour Ligne, qui gaiement avouait être « un abus de ce pays-ci », mais s'en trouvait bien et les autres aussi, il n'eut pas pas une seconde d'hésitation devant les premiers soulèvements révolutionnaires. Lorsque les patriotes brabançons lui offrirent de se mettre à leur tête, il leur fit des remerciements avec sa politesse coutumière, et allégua pour excuse « qu'il ne se révoltait jamais en hiver ». (2)
La Révolutiion française, au début, ne lui parut également ne mériter que des plaisanteries. « La Grèce n'avait que sept sages, écrivaitil au comte de Ségur ; vous en ave^ dou^e cents à dix-huit francs par tête. » Ces « curés législateurs », ces « avocats politiques », ces «gens qui ne peuvent pas payer leur blanchisseuse et qui prétendent acquitter les dettes de leur patrie »,
(1) Lettres à la marquise de Coigny.
(2) Lettre au maréchal de Lascy. Belgrade, décembre
étaient à son regard plus risibles qu'odieux. Mais lorsqu'il vit le Roi prisonnier aux Tuileries, la Reine outragée, l'Assemblée nationale bien résolue à transformer la monarchie, Ligne fut un des premiers qui applaudirent Catherine de son projet de Sainte-Alliance, ce « cordon fait autour de la France comme contre la peste ». A diverses reprises, mais en vain, il sollicita un commandement «.pour aller prêcher en France, avec quelques assistants, la religion des Rois » ; il se proposait, dans cette guerre. de tonner et d étonner, persuadé avec raison que la partie deviendrait impossible, si l'on donnait à cette nation « féroce » le temps de se reconnaître et de s'aguerrir. ( i )
On a la superstition des « témoins étrangers » de la Révolution française. On exalte Burke, dont le génie consista principalement à démarquer Rivarol, on vante l'Américain Gouverneur Morris, lequel joint la crédulité d'un enfant de dou\e ans a son ignorance de fermier virginien. Personne ne parle du prince de Ligne, qui du moins a le mérite d'être au fait de la société française. Ce n'est pas que, dans ses jugements, le prince soit toujours original. Il a, comme un autre étranger, l'Ecossais Quintin Craufurd, reçu à Vienne les leçons de philosophie politique de Senac de Meilhan. L'idée que
(1) Lettres à l'Impératrice Catherine, 1792, 1793, 1794.
la Révolution date des fronderies de Chanteloup, et qu'elle doit son succès à la réforme de la Maison du Roi, faite par le comte de Saint- Germain, voilà du Senac tout pur. Toutefois, le prince de Ligne a une certaine originalité, beaucoup plus rare celle-ci. Quoique chassé de Bel-Œil et ruiné por la Révolution, quoique frappé dans son cœur de père par la mort du prince Charles de Ligne, tué à la Croix-au-Bois en 17Q2, il ne cessa de rendre justice à l'intelligence, au courage des républicains, et même de considérer le succès de la France révolutionnaire comme indispensable à la civilisation. De tous les adversaires étrangers de la Révolution, un seul a osé alors avoir aussi cette opinion, et celui-ci est un homme de génie, c'est Joseph de Maistre.
Le prince de Ligne s'était retiré à Vienne en 1794, lorsqu'il entreprit d'occuper les loisirs de sa vieillesse par la publication de ses Œuvres complètes. 77 avait toujours été, au milieu des plus cotnplexes aventures, grand écrivassier. Son abondance, désormais, ne connut plus de digues, et ce n'est pas moins de quarante volumes qu'il fit fabriquer aux frères Walther, de Dresde. Ces Walther avaient jadis travaillé pour M. de Voltaire. « On voit bien, disait le
prince ravi, qu'ils ont été formés à son école. » (/) Mais les libraires n'étaient pas aussi enchantés de leur auteur. Obligés, par contrat, d'imprimer tout ce qui sortait de l'écritoire princier,
ils finirent par perdre dans cette opération la petite fortune qu'ils avaient amassée jusque-là. Il y a de tout, dans les Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires, du maréchal prince de Ligne, et dans ce tout, c'est le fatras qui domine. Néanmoins, les Mélanges ne sont pas autant à dédaigner qu'on a bien voulu dire. Réduits à quelques volumes, ainsi qu'ils l'ont été plusieurs fois et qu'ils sont connus du public, ils font voir un écrivain de race, fort inégal, ?nais souvent heureux, alerte, coloré, et toujours si spirituel, qu'on lui passe son désordre et ses longueurs. Partout oit il retrace ses Souvenirs, le prince de Ligne a cette qualité, bien rare au xvme siècle, de ne pas moins rapporter le détail pittoresque que l'anecdote piquante. Ses lettres sont parmi les meilleures d'un temps où tout le monde en écrivait de folies. Enfin cet homme si léger se doublait d'un moraliste des plus délicats, un moraliste qui, certes, est plutôt de la lignée de Saint-Evremond et des Lassay que de celle des Vauvenargues et des Chamfort, mais qui fait bonne figure, en son temps, à côté de Senac de Met titan et du duc de Lévis.
(i) Lettre à Casanova de Seingalt. Vienne 21 mars 1795.
Le prince de Ligne était à Vienne avec la vieille Madame de Brionne, le jeune Roger de Damas, et si l'on veut, la vilaine Madame de Staël, ( i ) un des derniers représentants de la France littéraire, « remplacée par la France antiquaire », disait-il, à cause de son Empire renouvelé des Romains de façon ridicule. Au sortir d'un de ces bals, dont vieillard septuagénaire il ne manquait pas un, il fut saisi par le froid et tomba dangereusement malade. C'est alors qu'il vit la mort a sèche et décharnée venir l'arracher à ses rideaux », lui qui jadis avait rêvé de la mort militaire, la plus belle de toutes, avouez-le, celle qui paraît sur les champs de bataille, «fraîche, animée, la tête ceinte d'une couronne de lauriers et un sabre à la main, au lieu de sa triste faulx qu'elle réserve aux oisifs du monde, aux élégants, aux gens de cour, d'église et de cabinet. » (2) Il n'en fil pas moins bonne contenance, disant à ses filles, comme elles s'agenouillaient à son chevet : « Que faites-vous donc, 7>ies enfants ? Je ne suis pas encore saint ; me prenez-vous pour une relique ? » Ceci fut le dernier mot de l'homme d'esprit. Celui du guerrier fut prononcé un peu après dans la soirée. Dans le délire, il se leva
(1) Etiules de philologie et de critique, par le comte Ouvarov. Saint-Pétersbourg, 1843. in-8°.
(2) Préjugés Militaires.
sur son séant, prit l'attitude d'un homme qui veut combattre, et cria d'une voix forte : « En avant I Vive Marie-Thérèse l » (/) Puis il retomba sans connaissance et expira. C'était le 1 3 décembre i 814.
(1) Baron de ReifFenberg. Notice sur le prince de Ligne, Nouveaux Mémoires de l'académie de 'Bruxelles, Tome XIX.
c 0V3££ff> 5.