MARCIA
Je voudrais vous croire, Catilina, mais je me souviens et je me défie. Je voudrais avoir confiance en vous, mais je me souviens et j'ai peur.
La situation se déroule ainsi un peu sentimentale, on l'avouera, pour un pareil héros, lorsque tout à coup Gicéron se fait annoncer. Les élections consulaires ont lieu le lendemain, Rome est partagée en deux camps, et voilà les deux rivaux mis en présence ; on attendait la scène politique, nous y sommes. Gicéron va droit à la conciliation ; deux ennemis ? pourquoi pas deux collègues, puisqu'il y a deux consuls à nommer? Catilina refuse.
Prenez garde, Sergius, dit Cicéron, nous avons décidé que si vous n'acceptiez pas mes propositions, vous ne seriez pas consul.
CATILINA
Et comment empêeherez-vous mon élection?
CICÉRON
Oh ! d'une façon bien simple. Pour être nommé consul, n'est-ce pas, il faut se trouver le jour de l'élection dans l'enceinte des murs de Home ?
CATILINA
J'y suis, ce me semble.
CICÉRON
Oui, mais cette maison où nous vous avons suivi, où nous vous tenons enfermé, cette maison qui appartient à Clinias, c'est-à-dire à un de mes amis, touche à la porte Flaminia. En dix minutes, nous vous emportons par delà les murs ; en six heures nous vous conduisons à bord d'un bâtiment qui attend à Ostia ; en quinze jours ce bâtiment vous conduit en Gaule, en Espagne, en Egypte. Pendant ce temps les élections se font et. comme vous n'êtes pas à Rome, vous n'êtes pas nommé.
CATILINA
Ah ! voilà le moyen que comptent employer pour se débarrasser d'un homme qui les gêne, Caton, Lucullus, Cicéron, les gens vertueux... Soit, mais on revient de la Gaule, de l'Espagne et de l'Egypte, on en revient plus fort, par cela même qu'on a été persécuté. Je reviendrai d'Egypte, d'Espagne et de Gaule, je démasquerai les hommes vertueux, et, comme on nomme des consuls tous les ans, je serai nommé consul l'année prochaine.
Cependant, aux menaces succède une suprême tentative de persuasion.
CICÉRON
Plus de prétextes. Expose-moi ce que tu penses, demande-moi ce que tu veux, tu me hais, moi, Cicéron? impossible! je ne t'ai fait aucun mal... tu hais mes
principes? Ce n'est pas vrai, tu n'en as aucun. Tu as besoin d'argent, tu en auras. Tu as soif d'honneurs, tu es ambitieux de gloire, nous te ferons général comme Lucullus et comme Pompée.
Inutiles objurgations, Catilina veut tout renverser, tout détruire ; la société est mal faite, les dieux ont créé l'air du ciel et les biens de la terre pour tous, il est temps que tous aient part à l'air du ciel et aux biens de la terre. Sa tâche à lui sera d'ouvrir l'univers au torrent qui gronde, son triomphe d'assister à l'explosion de ces millions de volcans humains, qui ne demandent qu'à éclater, lutte d'Encelade contre Jupiter, que Rome ne souffrira pas !
Catilina est resté seul en scène, toutes les portes fermées, Cicéron et les chevaliers dans la cour, glaives hors du fourreau ; qui sauvera le prisonnier ? son propre fils. Du fond d'une cachette, Charinus a tout entendu et les paroles de sa. mère qui lui ont révélé le secret de sa naissance et le verdict terrible de Cicéron.
catilina, allant à la porte de droite du spectateur,
Fermée !
il traverse le théâtre et secoue la porte à gauche,
Fermée aussi... oh !
charinus, une lampe à la main, soulevant la trappe du souterrain.
Venez, mon père!
Cette scène, dont je n'ai pu donner que des fragments tronqués, mérite d'être lue d'ensemble à son numéro d'ordre. Placée au centre d'une action très mouvementée et très compliquée, elle y marque comme un temps d'arrêt cornélien. Il va sans dire que les tableaux de mœurs et le pittoresque sont partout à souhait. Le Champ de Mars au jour des comices est une fresque enlevée à la manière des épisodes populaires du Coriolan de Shakespeare. Vous voyez tout le temps sur ce fond remuant et grouillant passer et repasser les personnages de l'histoire.
v o l e n s Seigneur Caton, une coupe.