LES PARTISANS DE CICÉRON
A Cicéron ! à Gicéron !
caton, levan t la coupe A Rome !
Nrîtons aussi la figure de César spirituellement crayonnée, un César équivoque, vicieux, cauteleux, que tous recherchent et qui se réserve pour soi seul. Les soixante-quinze mille voix dont il dispose, les deux partis se les arrachent et, pendant la bagarre, c'est Servilia, sa maîtresse, qui le fait voter, mais ne poussons pas plus avant, car ici nous touchons au chapitre des femmes qui nous mènerait trop loin. 11 suffira de renvoyer les curieux au texte même ; Dumas leur a ménagé là le meilleur des spectacles dans un fauteuil; une intrigue fortement nouée, des caractères selon Plutarque et, par moments, de la poésie selon Shakespeare. Ce dénouement, par exemple, avec la mort si tragique du pauvre Charinus que son père croit en sûreté et dont le fantôme apparaît à Catilina au moment de livrer bataille .
Maintenant si quelqu'un m'interroge sur le collaborateur de la circonstance, je répondrai qu'il s'appelait Théodore Burette. C'était un aimable garçon, érudit et viveur, bon latiniste sans cuistrerie, originalité rare ! Les femmes s'en amusaient, Janin s'en délectaitet Dumas le compulsait allègrement. J'entends qu'on me reproche certaines omissions, ainsi j'aurais oublié de nommer Gautier et Jules de Saint-Félix qui furent, prétend-on, eux aussi, collaborateurs de Dumas, l'un pour le prologue de Caligula, l'autre pour le roman à' Acte. D'abord, rien ne me prouve ici que l'omission se puisse établir, car si Gautier eût été pour quelque chose dans le prologue de Caligula, l'écriture en serait meilleure et puis, les colla-
borateurs de Dumas, qui jamais se vantera de les tous connaître ? Tout le monde a collaboré avec Dumas ; moi-même je n'oserais répondre de n'avoir point tâté du métier. Ce que je sais, c'est que, nous rencontrant à Trouville un été, nous y causâmes beaucoup d'une pièce de Raupach institulée, je crois, Ossip et dont le sujet, tout moscovite, n'était point sans quelque analogie avec la fable des Danicheff. Dumas voulait absolument installer le drame à la Porte-Saint-Martin, nous eûmes à ce propos plusieurs conversations, un scénario fut dressé et il ne s'agissait plus que d'écrire quand un incident quelconque nous sépara. J'ai lieu de supposer que, parmi tant de collaborateurs ignorés que les officieux prêtent à Dumas, bon nombre a dû l'être au même titre que moi ; et si c'est de cette nomenclature^ qu'on veut parler, autant vaudrait lever le catalogue des maîtresses de don Juan. —> Du reste, pour en finir avec ces questions de métier et souvent même de boutique, dont il est toujours déplaisant d'avoir à s'occuper dans les choses de la pensée, nous renvoyons les amateurs de documents scientifiques aux lettres de M. Auguste Maquet et de M. Paul Lacroix, partout citées.
Sa traduction d'Hamlet.
L'idée de ne pas être un poète en vers tourmente Dumas, il y revient souvent : « Je donnerais deux de mes meilleurs drames pour avoir écrit Marion Delorme. »
Ce maître du théâtre comprenait là ce qui lui manquait et l'avouait sincèrement; non moins ouvert, non moins naïf à s'accuser qu'à se glorifier. Son vers dramatique est laborieux, sans personnalité et Dumas, sur ce point, sent son défaut, son instinct de poète l'en avertit; rimer ne suffit plus, il faut le mieux, le tour de force, l'impossible. 11 ignore le secret de manier les modulations, de se mouvoir en toute liberté au milieu des difficultés d'une langue que tant d'autres emploient à jongler
avec des assonances et dont il se servirait, lui, à si grand profit.
Je passerais à son vers ses défaillances; Musset ne rime pas, Hugo cheville, mais ce que je lui reproche c'est l'absence de virtuosité, il ne jaillit pas de source et j'y cherche en vain les acquisitions de la Muse moderne. En de pareilles conditions, traduire Hamlet, quelle gageure ! l'effort serait invraisemblable chez un autre, chez Dumas il ne s'en explique que mieux. N'y a-t-il pas dans son esprit une tendance toute particulière à entreprendre des choses que personne n'a pu accomplir? Tout le rendait impropre à ce travail, il n'avait ni l'application nécessaire, ni la connaissance de la langue ; génie orageux et superbe lui-même, il était incapable de se plier aux intentions du maître; il va de l'avant, modifie, pousse à l'action, et croyant traduire, il arrange, il adapte. Le travers de Dumas c'est de vouloir trop embrasser, d'être par excellence l'homme à tout faire : il prend Shakespeare à la course, il équité les tragiques grecs.
Tout cela c'était bon à l'heure de la lutte pour l'existence. V Othello d'Alfred de Vigny, le Jules César de Barbier, le Roméo et Juliette d'Emile Deschamps et cet Hamlet de Dumas sont des traductions de combat. Aujourd'hui procéder ainsi devient impossible et nous approchons du temps où rieu ne prévaudra en dehors d'une certaine méthode scientifique.
Les modernes Scoliasles de Shakespeare. — Le mécanisme de son vers et de son style. — Quelles sont les connaissances techniques indispensables qui s'imposent désormais à son traducteur.
C'est une grande question dans notre littérature dramatique, et qui de jour en jour va son chemin, que celle de traduire Shakespeare au théâtre. Comment s'y prendre et nous y prendre pour l'y amener? Car il y viendra, quoi qu'on dise, et malgré la résistance des administrateurs, ainsi le veut l'esprit qui, depuis 1717, souffle sur nous. Les imitations de Shakespeare, que l'on croyait avoir retrouvées en plein xvne siècle dans YAgrippine de Cyrano de Bergerac, sont en réalité des imitations de Sénèque. C'est Voltaire qui, le premier, engagea la querelle timidement et sans le comprendre de front. Vient alors Ducis, qui fait applaudir Ilamlet par les petits marquis et les grands llandrins de vicomtes. En
1776, la traduction de Letourneur parait sous les auspices du roi de France et de la cour comme un hommage international rendu au génie. Voltaire s'effraye de ce mouvement qu'il a créé et qui le déborde. Il craint pour Corneille, pour Racine et surtout pour lui-même. Car il comptait bien être seul à exploiter sa découverte, et du moment que le public s'en mêle, Shakespeare n'est plus qu'un sauvage et un saltimbanque « qui a des saillies heureuses1 ». Il le dénonce à l'Académie française (27 août 1776) et l'Académie à sa mort lu donne Ducis pour successeur (I mars 1779). Mais le Shakespeare qu'on applaudit est encore plus loin du vrai que celui de Da venant et de Dryden. C'est un Shakespeare qui a fréquenté les salons, qui a lu Y Encyclopédie, nourri de Rousseau, élégant, comme il faut et sensible ! La révolution survient, le drame shakespearien court les rues et l'Europe, et quand la littérature renaît, il se trouve que la Terreur, Marengo et Waterloo, ont mieux plaidé la cause de Shakespeare que vingt professeurs d'esthétique* C'est autour de son nom que se livre la grande bataille entre classiques et romantiques; à présent il a contre lui Hoffman le librettiste du théâtre Feydeau et Geoffroy le feuilletoniste des Débats, et pour lui, — au lieu de Letourneur et dé
1. Voir, dans nos Tableaux de littérature cl d'art, l'étude intitulée: Voltaire et Shakespeare. Paris, Didier, 1875.
Ducis, — Hugo, Dumas, Vigny et tous les rédacteurs du Globe. Il existe sur ce sujet un petit livre qu'il faudrait tout citer, car tout y est excellent et frappé de la double empreinte du savoir et de l'admiration1. Traduire Shakespeare, est un travail qui désormais exigera des trésors d'érudition. Ni Alfred de Vigny, ni Emile Deschamps, ni Dumas, ni aucun des traducteurs de la période romantique toute d'impulsion, ne s'est préoccupé de la question de linguistique. Or, rien d'efficace n'est possible, avant de s'être longtemps d'avance renseigné sur la forme du poète, forme essentiellement progressive et qui varie d'une pièce à l'autre. Pour qui ne connaîtrait point la date des œuvres de Victor Hugo, il suffirait d'un coup d'œil pour se convaincre, à la seule structure du vers, que les Odes et Ballades et la Légende des siècles n'appartiennent pas à la même période, et que la Légende est de beaucoup postérieure aux Ballades. Le vers de Shakespeare offre un critérium du même ordre. Le rythme de la tragédie était primitivement le couplet rimé (deux vers de dix syllabes rimant ensemble comme nos alexandrins.) Le progrès de la langue poétique dans Shakespeare; consiste à transformer
1. Shakespeare: Macbeth, édition classique par James Barmesteter. Paris, 1881. L'auteur écrit indifféremment les deux langues, ce qui vous explique cette connaissance approfondie d'un style poétique très spécial, dont sa main d'artiste et dérudit démonte et remonte à volonté le mécanisme.
le vers qui est encore le vers musical, en un vers absolument dramatique (ce que Dumas a fait d'instinct dans Charles VU). Il y arrive en fondant les vers par l'enjambement, en les prolongeant par une syllabe non accentuée, double innovation qui donne à sa langue poétique toute la variété de la parole vivante ; delà symétrie artificielle de l'ancien rythme, il ne reste qu'une habitude d'harmonie qui n'a plus de sacrifices à imposer à la vérité et à la nature. Dans les premières pièces de Shakespeare, le rythme dominant et presque exclusif est celui du vers à pause finale; le nombre de vers qui enjambent est infiniment restreint.
Cette proportion va toujours en diminuant au profit de l'enjambement. Dans les premières pièces, il n'y a qu'un enjambement pour dix vers réguliers; dans les dernières, il y en a en moyenne un sur trois. Changement analogue dans la structure du vers isolé : le vers rythmé se compose régulièrement de dix syllabes en cinq ïambes, le vers s'arrêtant régulièrement à l'accent final; mais le vers gagnera en liberté et en variété par l'addition d'une syllabe atone qui ne change pas sa structure, puisque le nombre des accents reste le même, mais en modifie l'harmonie et le rythme. Les premières pièces de Shakespeare n'offrent presque pas d'exemple de ces terminaisons doubles; elles deviennent plus fréquentes à mesure qu'on avance, et, dans les dernières pièces, elles sont à profusion.
Ces découvertes de la critique moderne devaient naturellement enlever beaucoup de leur intérêt aux essais du passé. Les tentatives du romantisme ne répondent plus sans doute à l'esprit de notre temps, mais ce qui nous semble bien autrement vieilli et démodé que les traductions des Alfred de Vigny, des Dumas, des Léon de Wailly, des Emile Deschamps et des Auguste Barbier, c'est ce genre de fantaisies au clair de la lune et d'adaptations que l'on s'amuse à nous donner aujourd'hui sous couleur de pénétrations. Passe encore pour l'impressionnisme quand il s'agit de reproduire un paysage ; mais pénétration, que signifie ce mot s'il ne veut dire que l'on est entré à fond dans le texte du maître, qu'on l'a étudié, creusé, fouillé, bref, qu'on l'a «pénétré» comme a fait M. James Darroesteter, ce jeune shakespearien de l'avenir, et vous nous laissez entendre, vous, que vous ne savez même pas l'anglais, comme si c'était un avantage à réclamer si bruyamment dans une œuvre de pénétration, — puisque pénétration il y a — que d'ignorer la langue du poète.
Il en est d'un auteur qu'on traduit comme de la vertu, on peut toujours s'en approcher de plus en plus sans jamais parvenir à l'embrasser entièrement. Si, lorsqu'on s'occupe d'un poète, la prose rend mieux la lettre de son œuvre, le vers peut-être en donne mieux l'esprit. Le savant éditeur du texte classique de Macbeth se prononce contre
les traductions en vers; il admettrait toutefois un mode particulier d'interprétation poétique: « quelques vers bien venus qui, çà et là, rendent le vers de Shakespeare tout entier ne suffisent pas à effacer l'impression de souffrance que produit le spectacle de la pensée du maître tour à tour délayée et décolorée ou étranglée et mutilée dans les hémistiches d'une versification facile et traînante, ou obscure et pénible. » Notre alexandrin mis à l'écart comme atteint et convaincu d'impuissance, il faudrait essayer d'un rythme nouveau, celui-là même que Shakespeare emploie : une langue cadencée et sans rimes, audacieuse et correcte, claire et précipitée, la ligne commençant une idée et en achevant une autre, un style dégagé de préoccupations métriques et pourtant capable de servir de cadre aux idées, aux images. Shakespeare, à mesure qu'il avance, change son mode d'expression ; la rime qui dans ses premières pièces, est encore un procédé normal de métrique, dans les dernières, n'est plus qu'un procédé exceptionnel commandé par des circonstances exceptionnelles et destiné à produire des effets voulus; il faudrait en celapouvoirl'imiter, le suivre, et de la pensée et de la forme, en ses chronologiques métamorphoses ; il y a aussi loin du style de Roméo ou de Richard 111 à celui de Cymbeline ou de Macbeth que des vers ou des caractères des uns aux vers ou aux caractères des autres.
L'histoire du génie dramatique de Shakespeare formerait elle-même un drame en trois aetes avec
prologue. De 1588 à 1593, Shakespeare débute et s'essaye, il fait son apprentissage, d'abord comme adaptateur, puis comme auteur. Il retouche les pièces anciennes, toutes de meurtre et de sang, toutes pleines de l'horreur du drame préshakespearien, il jette dans des comédies de haute fantaisie et d'aimable invraisemblance des flots de verve juvénile, d'esprit raffiné, de concetti italiens, il prélude à la peinture de la passion dans les Deux gentilshommes de Vérone, s'amuse au royaume des fées dans le Rêve d'une nuit d'été; il prend enfin conscience de lui-même dans Richard 111. — Fin du prologue.
Avec Roméo et Juliette (1593-1601) commence le premier acle.
C'est dans cette période que Shakespeare fonde sa réputation et sa fortune. Il fait vibrer les deux sentiments généreux les plus puissants à ébranler les masses, l'amour et le patriotisme : jeunesse, entrain, fougue printanière , qui ne se retrouveront plus dans le reste de sa carrière ; la verve et la gaieté débordent, la comédie pénètre sans cesse la tragédie , et la farce pénètre la comédie. Il est en plein dans le courant de la vie. Il croit à elle, la croit bonne. Si la réflexion se fait jour par instants, c'est la réflexion morale, iion la réflexion philosophique; il ne s'est pas détaché de la scène et fait corps avec ses personnages. Il est optimiste, il sait sans doute que le mal existe et il le peint, mais sous une seule forme, le mal historique, les crimes de l'ambition. Dans les œuvres non historiques et où se reflète plus librement sa pensée personnelle, le mal ne paraît pas ou paraît peu : rien dans la catastrophe de Roméo qui accuse le fond de la nature humaine. Dans le Marchand de Venise où la tradition dramatique lui fournit un type sinistre, Barabbas, il le transforme si complètement que la sympathie du lecteur moderne hésite entre Shylock et sa victime; il a plongé au fond de ce paria méprisé de tous, en guerre avec tous, et il y a trouvé un cœur de père, un cœur d'homme, more sinned against thxni sinnig.
Il y a quelque chose de faux dans le monde, quelque chose de trouble dans l'ordre des choses. As you like it, ouvre avec un sourire la période sombre de Shakespeare, l'ère d'angoisse.
De 1601 à 1608, se joue le second acte. Le monde n'a pas tenu ses promesses, un voile sombre plane désormais sur les créations du poète : Jules César, Hamlet, Othello, le Roi Lear, Antoine, Coriolan, Timon; le bien existe, mais c'est le mal qui triomphe. Trois ivrognes maîtres du monde et Brutus mourant désespéré ; les Desdemona périssant victimes des Iago et les Cordelia des Goneril ; des vertus vides et incertaines qui croulent au premier choc de la passion; le patriotisme s'évaporant à la première piqûre de la vanité ; l'amour trompeur comme le reste, et devenant une école de mépris. — « Fragilité ton nom est femme ! » Dans les cinq ou six années de cette période, Shakespeare lâche sur la scène une ménagerie de bêtes fauves ou de monstres splendides tels que nulle imagination humaine n'en avait entrevu avant lui : Iago, Macbeth, Cressida, Gléopâtre. Un souffle de folie court à travers toutes ces visions, folie furieuse ou folie voilée , celle du roi Lear, de Macbeth , de lady Macbeth, d'Hamlet, d'Othello, de Timon, d'Antoine ; le clown des pièces de jeunesse, le bouffon amusant et grotesque cède la place au fou amer et douloureux qui, dans le Roi Lear, reste le seul et suprême représentant de la raison humaine nau-
ALEXANDRE DUMAS 17o
fragée. Ce que le crime ou la folie n'a pas saisi tombe sous un vent glacial d'ironie ; ce que la gaminerie moderne a fait de l'épopée d'Ilion, Shakespeare l'a fait il y a trois siècles avec une profondeur d'ironie et de désenchantement qui ne laisse plus rien à ruiner. Çà et là, une figure idéale , Ophélie, Desdemona, Cordelia, qui passe et meurt. Tous les héros ont à lutter contre une force trop haute pour eux, partout les accès et les prostrations de notre volonté infirme , trop faible contre le monde, contre le malheur, contre la tentation . contre le mal qui vient des hommes, qui vient des choses ou qu'elle crée elle-même : le découragement d'Hamlet, la rage de Timon, jetant au front de la société son cri de désespoir et de malédiction, tout est oblique, rien de droit dans nos natures maudites, rien que scélératesse franche.
L'acte trois (1608, 1613) va nous montrer l'apaisement. Déjà dans Antoine et Cléopâtre , on entrevoit je ne sais quels signes précurseurs d'une période moins tourmentée ; des passions violentes et moins de haine. Les deux héros sont tellement livrés à l'inconscient, si bien en proie, sans défense, à tous les troubles du hasard moral , que l'irresponsabilité du destin les protège et un vague sentiment de pitié s'éveille et les enveloppe. Le poète pour la première fois se dégage de ses créations et domine du dehors ce monde qu'il met au monde.
Cymbeline et le Conte d'hiver, c'est encore le sujet d'Othello, mais Desdemona triomphe. Dans la Tempête c'est Asyoulike it, qui reparaît, mais combien changé ? Quelle distance entre le bon duc de la forêt des Ardennes qui oublie les injustices du monde à la chasse et dans les chansons, et le duc de l'Ile enchantée, le grand magicien détrôné, se consolant par la science qui lui donnera l'empire de la nature et l'empire des âmes ! La fantaisie revient dorer le crépuscule du poète comme elle a doré son aurore, mais ce n'est plus la fantaisie du jeune homme qui s'amuse des tours d'Oberon et de l'attelage minuscule de la reine Mab, c'est la fantaisie d'une imagination qui a donné asile sous ses ailes « à toutes les fatigues de la pensée » et qui ne se repose dans son ciel idéal qu'après avoir fait le tour du monde et de la conscience. Ce n'est plus le rêve d'une nuit d'été, c'est le rêve des temps et de l'humanité. A l'angoisse de la destinée humaine qui hante Hamlet et par la voix de Macbeth éclate en cris d'horreur, a succédé une sérénité mélancolique, une certitude résignée et tranquille, d'où s'épanchent sur le monde et l'homme des flots d'indulgence et de pitié : « Nous sommes de la matière dont on fait les rêves et nos petites vies sont les îles du sommeil :
\Ye are such stufl" As dreams are made on, and our little life Is rounded with a Sleep...
ALEXANDRE DDMAS Ml
Telle fut dans ses traits généraux, la marche du génie de Shakespeare, de la fougue à l'angoisse, à l'apaisement : d'abord la terre, nuis l'enfer, puis un coin du ciel, un grand et dernier coup d'aile in excelsis. Et maintenant, comment traduire un tel poète, sinon après être allé j usqu'au fond de sa pensée et de son style qui varie autant que sa pensée : non seulement dans son moule extérieur et sensible, la coupe du vers, mais dans son intime essence, dans le mouvement où il pousse la pensée?
Le lecteur me reprochera peut-être cette longue digression, mais, s'étendre sur Shakespeare à propos de Dumas père, est-ce donc s'écarter de son sujet ? S'il pouvait y avoir un Shakespeare français, ce serait Dumas. Au temps des Lebrun-Pindare et des Crébillon-Eschyle, soyez sûr qu'on n'aurait pas manqué de lui donner ce nom ; Hugo qui s'imagine descendre du poète d'Elisabeth en ligne directe, à bien moins de titre à sa parenté que Dumas. Chez Hugo, la virtuosité lyrique, la prédilection littéraire, l'emportent sur le tempérament; rien de moins varié que son théâtre, ôtez la musique du vers, il ne vous reste que des poèmes d'opéra ; je me suis souvent dit que si Hugo eût
mis en vers le livret des Huguenots, ce serait aussi beau que du Meyerbeer et le même phénomène (mais retourné) s'étant produit au sujet du Roi s'amuse, il s'est trouvé qu'en place de l'Hugo, c'était du Verdi, en d'autres termes de la musique au lieu de vers et que personne au monde ne s'en est plaint, bien au contraire. C'est avec les types étendus, agrandis, sublimés de la comédie de cape et d'épée, avec le théâtre mi-parti espagnol et italien que sont faits les drames en vers de Victor Hugo ; serrons de près ce répertoire, ne soyons dupes, ni du costume historique, ni du décor ; que voyons-nous? des masques également toujours les mêmes, le Père noble, — Ruy Gomez, Saint-Vallier, NangiSj — le diplomate, — Charles-Quint, don Salluste, — le cavalier, celui-là, par exemple, au premier rang, occupant la place du ténor et sous des noms et des habits variés, vulgarisant les rêveries philosophiques à la mode de 1825. Hernani- René, Didier-Werther, Ruy-Blas-Figaro. Victor Hugo relève de Calderon bien autrement que de Shakespeare. Les figures de Victor Hugo n'ont que le costume. Au ive acte de Ruy-Blas, la reine apprend ce que don Salluste aurait pu lui dire deux actes plutôt, à savoir, que son amant est un laquais et tout dé suite, — au lieu de s'informer si cette chose impossible a pu arriver, que l'homme qu'elle a distingué entre tous, cet homme d'État qu'elle a depuis des mois entiers vu à l'œuvre, ce grand seigneur
qu'elle aime et qu'elle a choisi pour l'élévation de son caractère et la noblesse de ses sentiments, — tout de suite, sans hésitation elle croit à ce que don Salluste lui dit, elle se rend sur la foi du costume. Elle voit une livrée et ne s'enquiert point davantage; convenez que si, dans le proverbe, l'habit ne fait pas le moine, toujours est-il qu'il fait ici le personnage. Combien d'autres contradictions à relever sous ce lyrisme dont la splendeur efface tout : Cette reine d'Espagne, par exemple, que dans une scène du second acte imitée du don Carlos, de Schiller, on nous montre victime de sa camererauiayor au point de vue de ne pouvoir entr'ouvrir une fenêtre et qui tantôt s'en ira courir seule les faubourgs de Madrid comme la plus libre et la plus folâtre des étudiâmes !
Quelle différence entre la monotonie de ce théâtre et la perpétuelle et furieuse évolution du répertoire de Dumas : drames antiques, — Catilina, Caligula, — drames moyen âge et Renaissance, — la Tour de Nesle, Charles Vil, Catherine Howard, la Reine Margot, — pièces de la vie moderne, — Antony, Richard Darlington, Kean, — comédies d'intrigue et de genre, — Mademoiselle de Belle-Isle, les Demoiselles de Saint- Cyr, Un Mariage sous Louis XV. — Vous me direz qu'il prend de toutes mains, ce qui ne serait en somme qu'une ressemblance de plus avec Shakespeare qui, lui aussi, trafiquait des inventions des
autres et prenait son bien où il le trouvait.
Dumas a l'éclair génial, à certains rares moments ; c'est un primitif, ce que Yictor Hugo n'est jamais. Impressionniste au plus haut degré dans ses récits de voyage, Dumas sait, au théâtre, « entrer dans la peau du bonhomme ». Il sera, par exemple, l'homme du moyen âge, alors que Yictor Hugo se contentera de nous traduire superbement et magnifiquement l'impression de ses lectures. Hugo n'oublie ni ne s'oublie jamais, il ne sort jamais de lui, il est voulu. Chez Dumas, au contraire, le moi disparaît par intervalles; il devient alors un composé de Froissart, de Monstrelet, de Chastelain, de Comynes. de 3IontIuc, de L'Estoile, de Tallemant des Réaux et de Saint-Simon; — ce qui fait qu'il est bien plus près de Shakespeare.
Mais où Dumas s'espace le plus librement, où sa verve et son instinct le ramènent, c'est notre xvie siècle, l'époque des petits Valois. Livrez-lui ce champ de manœuvre, et vous verrez le parti qu'il en saura tirer.
Les Valois : ceux de l'Histoire et ceux du Théâtre. — Comment Dumas travaille à les concilier les uns avec les autres.
La Saint-Barthélémy dans la Reine Margot ; son lendemain, dans la Dame de Montsoreau. En avant les massacres, les conciliabules politiques et les processions! En avant le vieux Louvre et sa lanterne magique éclairée au feu d'enfer: Charles IX, Henri III, Catherine de Médicis, le Béarnais, les Guises, tous les pions de cet échiquier fantasmagorique, toutes les figures, jusqu'aux plus extravagantes, de ce jeu de cartes qu'il taille, coupe, assemble, abat, éparpille, escamote en prestidigitateur sans rival, tournant à son gré, tantôt le roi, tantôt la dame, et tantôt le valet ! On vous dira : « Ces personnages n'ont d'historique que leur nom.» Erreur : ils vivent très pertinemment en pleine époque, et se trémoussent sur
une plate-forme parfaitement déterminée, authentique .
Admettons néanmoins que Dumas trahit un certain faible pour le lieu commun et qu'il préfère en général adopter les types convenus. Imaginer et développer des points de vue, être paradoxal, lui qui n'eut jamais seulement le temps d'être court, y pense-t-on? En outre, il lui fallait d'abord devenir, puis rester populaire, ce qui ne s'obtient point sur le marché avec de la critique historique. De là son parti pris d'abonder toujours dans le sens des idées courantes, et cet audacieux problème de concilier, dans la mesure du possible, l'art du peintre d'histoire avec l'imagerie d'Épinal.
Ainsi pour nous en tenir à quelques exemples, son Charles IX, sa Catherine de Médicis, son Henri IV, se contentent de reproduire, d'incarner et de dialoguer le motif légendaire. Chacun des trois tout d'une pièce: Charles IX, un enfant effaré, se heurtant à l'obstacle et trépignant; le terroriste terrorisé; i'épileptique : Messe, Mort ou Bastille! — Henri de Navarre, le chef des huguenots, le roi prédit dans l'avenir par les astrologues, et louvoyant à travers les écueils vers le phare de sa fortune ; — Catherine de Médicis, une Canidie, une Locus'e, inexorablement chargée du poids de toutes les scélératesses: « Vous avez empoisonné le prince de Porcian avec la fumée d'une lampe ! vous avez tenté d'empoisonner M. de Condé avec une pomme de senteur ! etc., etc. »
Tout cela, convenons-en, c'est bien de la besogne pour une seule femme et pour une femme dont le vrai caractère fut de n'en point avoir. Mariée à quatorze ans, elle passe ses quaraute plus belles années à subir les maîtresses de son beau-père et de son époux, et les révoltes de ses fils. Incapable de lutter par la domination, elle se dépense en intrigues, use son esprit et ses talents à tisser des toiles d'araignée qu'elle interrompt et reprend selon l'heure. Incertaine entre les partis, toujours rusant et l'œil lixé sur les petits résultats. Cette exécrable idée de la Saint-Barthélémy n'est pas même d'elle. Catherine, en sa faiblesse, l'eût plutôt combattue ; un tel dessein ne pouvait venir que du dehors ; je me figure le Bismarck espagnol de ce temps-là méditant, calculant froidement contre une grande nation rivale cet affreux coup d'extermination, et le faisant exécuter par un enfant rageur et fanatisé.
L'histoire a de ces façons de trancher les nœuds gordiens d'un trait de plume. Admirez aussi l'habileté qu'elle met à soigner l'harmonie et le pittoresque du paysage, à tailler ses cariatides de manière à bien ménager la symétrie, chargeant de lourds entablements les fortes épaules, choisissant ses boucs émissaires et voulant que les crimes illustres soient toujours portés par des personnages qui représentent : Catherine fut, au contraire, la plus féminine des femmes ; son effacement, son attitude négative en sont la preuve. Point de passions, beau-
coup de grâce et de charme, une séduction serpentine, le goût et l'art de plaire. Elle avait une de ces beautés italiennes solidement assises sur une santé que rien n'altère, ni les changements de climat, ni la joie, ni les larmes, ni les veilles; et, jusque vers la fin, elle conserva certains avantages : un buste de statue, des mains splendides. Qu'elle ait sacrifié à ses rancunes, quoi de plus naturel chez une dame de son pays et de son siècle !
Catherine adorait ses enfants. Pleine de tendresse et d'ambition pour ses fils, son rêve était d'en faire de grands rois. Si ce rêve fut déçu, si les règnes de François II et de Charles IX avortèrent, l'un dans l'insignifiance„l'autre dans le crime; si le héros de Jarnac, objet de ses prédilections ardentes, devint Henri III, est-ce donc toujours elle qu'il en faut accuser?
On s'est bien souvent demandé s'il était vrai que l'auteur dramatique fût moins tenu par la vérité historique que par l'idée que la foule à qui il s'adresse peut se faire de cette vérité. En matière de roman, qui prétend à être populaire ne doit pas contrarier les préjugés de ses lecteurs sur des points où l'opinion, à tort ou à raison, est fixée; ne perdons pas de vue cependant que, même en pareille circonstance, et s'agît-il d'une découverte historique toute récente, le talent ou le génie de l'écrivain peut énormément. Ainsi lorsque, dans Don Carlos, Schiller met en présence de Philippe II le
marquis de Posa et fait développer à son libre penseur des théories toutes modernes que le monarque absolutiste écoute sans sourciller, on ne saurait nier qu'il n'y ait là un terrible accroc donné par le poète à la vérité historique, et cependant nul ne songea se récrier; pourquoi ? parce que la scène est admirable et que, prêtant à redire, historiquement, elle est humainement vraie, si nous nous figurons le roi Philippe dans son cabinet, seul en tête à tête avec le marquis, et l'écoutant à l'une de ces heures de détente et de bonhomie relatives où les plus farouches natures, se laissant apprivoiser, tiennent pour amusantes drôleries et simples boutades, des choses qui, à tout autre moment, leur feraient allumer un bûcher. Ne cite-t-on pas maint exemple d'individus sortis intacts de la cage d'un lion pour n'avoir pas montré de crainte, et aussi parce que le lion aura éprouvé une certaine curiosité magnanime à l'approche de cette espèce de myrmidon qui Je brave ?
Et, maintenant, si Dumas, dont l'imagination ne fut jamais à court de nouveautés et de paradoxes, a cru devoir adopter pour sa Catherine de Médicis le type historique banal, c'est sans doute qu'il avait ses raisons puisées dans son esthétique d'homme de théâtre, aimant mieux se décider pour la méchante fée plus dans le mouvement de son idée dramatique. Envisagée de ce côté, la figure n'est point sans grandeur.
Cette Majesté singulière, au milieu de ses devins, de ses alchimistes et de ses appariteurs diplômés, marche entourée de l'horreur du pressentiment. Vous frissonnez, comme devant une lady Macbeth, en présence de cette empoisonneuse de sa propre race, qui, aux mains de la Destinée, manque ses coups et, voulant tuer Bourbon, atteint Valois. Ce ricochet du quatrième acte de la Reine Margot est un des effets les plus terribles qu'il y ait au théâtre. Je m'attaque ici au drame plutôt qu'au roman, d'abord parce que le drame est sorti du roman, et qu'en saisissant l'un, j'embrasse l'autre ; ensuite et surtout parce que le drame est un chef-d'œuvre, enteudons-le bien, un chef-d'œuvre dans toute la force du terme. Ce veneur démoniaque pris au piège de sa frénésie, ce Charles IX arrachant des mains du jeune roi de Navarre le livre fatal que sa mère vient de barbouiller d'arsenic et s'y plongeant, son appréhension lugubre aux premières douleurs ressenties ensuite pendant la chasse, son angoisse au retour, son enquête et sa navrante certitude à la vue de son chien, agonisant, un feuillet du livre dans la gueule, je doute que la tragédie puisse aller plus loin.
f" Ceux qui n'ont pas vu Rouvière jouer ce rôle de Charles IX ignorent à quel degré l'illusion du théâtre peut atteindre. C'était mieux qu'un idéal du personnage, c'était physiquement et moralement le personnage même. Jamais ne convint davantage la fameuse expression, tant rebattue, du portrait descendu de son cadre. Nerveux, fiévreux, plein de surprises, habile à concentrer sa flamme comme à la répandre, il avait, à travers mille soubresauts, des trésors d'émotion; tour à tour enfant débile, fou furieux, roi lamentable. J'aurai toujours présente à l'esprit cette scène du lévrier dans le cabinet des armes :
« Mais que diable est devenu mon chien? — Ac-
téon! Actëon!... Ah! le voici sous cette table. — Holà, Actéon! holà! viens ici, viens... Ah çà, mais qu'a-t-il donc? »
Alors, il allait au chien, et, le trouvant mort, raide et froid, commençait par gémir sur la pauvre bête; puis, remontant de l'effet à la cause, il se posait cette question : Mort, de quoi? « Ce matin, il se portait à merveille; il m'a suivi chez ma mère, il est revenu ici, rapportant mon livre... Voyons donc cela... » Il s'agenouillait devant le chien, l'examinait et le palpait : « Qu'a-t-il donc encore dans la gueule? du papier... Près de ce papier, l'enflure est plus violente, la peau est rougie comme par du vitriol... » Il déployait le morceau de papier, un fragment de son livre de chasse : « Le livre serait-il empoisonné, par hasard?... »
Inutile de raconter les gradations du jeu de Rouvière pendant ce monologue et par quelles modulations étonnantes, par quelles dissonances sa voix, toute mélancolique au début, devenait vibrante, tendue, puis rauque, à mesure que la situation se retournait sur lui-même, et comment cette larme donnée au pauvre chien s'enflait, s'enflait jusqu'au torrent! J'ai souvent ouï reprocher à Rouvière ses écarts de geste et d'intonation ; il était anguleux et capricant; mais ceux qui le goûtaient et l'admiraient, Eugène Delacroix, Gautier, et bien d'autres que je connais, ne se montraient point si difficiles. Il ne fut guère, j'en conviens, que l'homme de deux rôles :
Hamlet et ce Charles IX, ce qui fait que nombre de gens l'appellent encore un déclassé, tranchons le mot, un cabotin.
De tout temps, les figures historiques ont séduit les comédiens. Eh bien, le dirai-je! depuis que je vais au théâtre, il ne m'est arrivé que trois fois l'occasion d'admirer sans réserve : Lablache dans le Henri VIII d'Anna Bolena, Rouvière dans ce Charles IX, et M. Obin dans le Philippe 11 du Don Carlos de Verdi. C'est tout ce que mes souvenirs me représentent, en ce genre, comme la perfection.
Personne ne s'entend comme Dumas à nous peindre ces époques de condottieri, d'usurpations, de querelles religieuses et de politique guerroyante. Il voit que, vers la fin du moyen âge, les peuples s'affranchissent, et, sans trop se rendre compte de cette émancipation encore imparfaite et n'affectant que les choses de la conscience, il s'attaque aux individus plus ou moins héroïques qui se dressent pour l'exploitera leur profit, hommes de poigne et d'autorité, ne croyant ni à Dieu ni à diable, ducs et seigneurs de la race des Richard III et des Charles le Téméraire, sachant faire servir à leurs intérêts les passions et l'imbécillité des masses.
Son Guise, par exemple, a bien le physique de
l'emploi, tandis que celui de Vitet, dans les États de Blois, sophistique et ironise en politicien de 1830.
Encore le Guise de Dumas répond-il mieux, au type. Autant on en peut dire de son Henri III, de la Dame de Montsoreau. Il est ce qu'il fut dans sa vie : un homme perdu de mœurs, dépravé, dégradé, mais un homme d'esprit, estimant à leur valeur et lui-même et ce qui l'entoure, et laissant aller son royaume au gré de ses mignons ; un Louis XV anticipé, très intelligent, très fin, très misérable de caractère et fort dévot ! Il intrigue et furette, il porte en sautoir des corbeilles d'épagneuls et de ouistitis, passe d'une mascarade à l'autre, promenant aujourd'hui dans les rues de Paris la procession des Flagellants, demain déguisé en femme et, les bras nus, les cheveux nattés de perles, décolleté, ambré, maquillé, assistant, à l'hôtel de Bourbon, aux parades de ses bouffons vénitiens dont les indécentes saillies font rougir le Parlement et scandalisent les huguenots, ce qui ne l'en amuse, lui, le roi, que davantage. Il étudie son Machiavel, tient cour plénière de sultan, et, nonobstant, quand il le veut, sait se faire respecter. Magot bizarre et méprisable, mais que ses côtés humoristiques et sa fin tragique recommandent aux amateurs du pittoresque et auquel il sera beaucoup pardonné pour avoir abaissé les grands — surtout les Guise — et beaucoup aimé le bilboquet.
On raconte que sa mère l'avait corrompu dès
son enfance, en lui donnant pour demoiselles d'honneur de jolies nymphes qui le servaient à table, vêtues simplement d'une couronne de fleurs dans les cheveux. De tels mensonges ne se discutent pas ; à supposer qu'il se lut trouvé parmi les filles des premières maisons de France de quoi recruter ce personnel d'odalisques, une Italienne de Florence et du xvie siècle, môme dévergondée, une Catherine de Médicis, eût compris que c'était aller contre son but, et le sens esthétique, bien plus encore que la pudeur, l'eût prémunie. Il avait pourtant une qualité rare, ce Valois : il savait, à certains moments, se rassembler, se résumer, et, sous le capuchon du moine ou le bonnet à grelots du fou de cour, évoquer le gentilhomme, ressusciter le roi.
Au train ordinaire de l'existence, ses idées se débandaient comme les perles d'un collier que nul lien ne retient plus; son moi se désagrégeait en atomes. De là, ses mélancolies funèbres, ses pensées de cloître et de mort. N'avait-il pas imaginé de partager le bois de Boulogne en six grandes allées qui toutes aboutiraient à un rond-point où s'élèverait un magnifique mausolée renfermant son royal cœur, ainsi que les divers cœurs des futurs monarques ses successeurs ? Dans les allées convergentes devaient figurer, parmi les saules et les cyprès, d'autres monuments avec statues en marbre, pour les chevaliers du Saint-Esprit. «Lais-
sez passer un ou deux siècles, disait-il, et vous aurez là trois ou quatre cents tombes formant la plus agréable des promenades ! » Et penser qu'un pareil excentrique avait pu rencontrer une Louise de Vaudemont pour l'aimer pendant sa vie et le pleurer dans un cloître après sa mort ! Qu'est-ce donc que l'on aime ? Quatre-vingt-dix-neuf vous répondront que l'on aime l'objet de sa passion; mais le centième vous dira que ce que l'on aime dans son amour, c'est l'amour, et c'est celui-là qu'il faudra croire. Autrement, comment s'expliquer Louise de Vaudemont? Ophélie au moins devient folle et se tire d'affaire en plongeant sous les roseaux du lac ; mais cette reine qui, dans le deuil et dans les larmes, survit à son Yorick couronné, à ce pantin, quels souvenirs lui restent — et, si ce n'est son propre amour, que pleure-t-elle ?
Le Théâtre Historique. — Une répétition des Mousquetaires à l'Ambigu.
Conteur et dramaturge inépuisable, vulgarisateur, compilateur prodigieux, maniant et remaniant tous les sujets jusqu'à rédiger des almanachs de cuisine qu'il bourrait et farcissait d'anecdotes et d'emprunts faits à l'histoire, — Dumas fut, en littérature, l'homme universel. Il a écrit quelque chose comme douze cents volumes in-octavo, ses romans forment une bibliothèque, un théâtre, — le Théâtre Historique, fondé par lui en 484".
Faire passer sous les yeux du public l'histoire de France et du monde entier était une entreprise intelligente à double titre, devant en même temps servir à l'instruction du peuple et à l'exploitation de l'immense succès que les romans de Dumas
obtenaient alors. Nous avons vu plus haut et tout à notre aise l'auteur de Henri III, de Christine, de Charles VII et d'Antony, le Dumas poète et travaillant seul. Continuons d'étudier, sous ses deux masques de romancier et de dramaturge, le Dumas de la Reine Margot, de la Dame de Montsoreau, des Mousquetaires et de Monte-Cristo.
Son type ordinaire, on le connaît, et même trop : c'est un aventurier de haute allure, un mâle, jeune et fier, joueur, gausseur, noceur, très ferré sur le point d'honneur, sans aucun principe ni scrupule dans tout le reste, buvant le vin de l'hôte, caressant sa femme ou sa fille, le tuant au besoin, impertinent, inconscient, allant où son plaisir le mène et logeant avec La Môle, Coconnas, Chicot, Gorenfiot, Bussyd'Amboise, d'Artagnan et consorts, chez maître La Hurière ou ses successeurs, «A la Belle Étoile». Chose étrange que Dumas, qui, toute sa vie et très loyalement, pratiqua la foi républicaine, ait tant choyé cet idéal d'ancien régime. Car il n'y a pas à dire, le gros de son œuvre se meut dans cet élément ; ses concep-
tions modernes — celles-là, d'ailleurs, très vigoureuses et surchauffées de patriotisme — le Chevalier de Maison-Rouge, les Compagnons de Jéhu, son Marceau dans la Rose rouge — forment l'exception.
C'est que Dumas reste avant tout un homme du xvie siècle. Aussi le romantisme, chez lui, coule de source ; l'élan de nature va même si loin, que, lorsqu'il s'engage au travers d'une de ces nouvelles que Mérimée vous raconte d'un trait, il dépasse le but et se met inutilement en quatre pour vous peindre des bonshommes et des passions à pourpoint et cotte de mailles et qui ne sont gauches qu'en raison de l'habit noir dont il les affuble 1. Ses vrais héros sont de beaux seigneurs, des tempéraments insoumis aux lois ordinaires de la physiologie ; ils vivent et meurent à volonté, et, fussent-ils vingt fois transpercés, ne succombent jamais que parce qu'il faut que le roman ou la pièce ait une fin.
Au dénouement de la Dame de Montsoreau, Bussy tient tête à quatorze individus armés jusqu'aux deuts ; coups de rapière, de poignard, d'arquebuse, rien ne lui fait. Assailli, traqué dans un appartement, il renverse les meubles, éteint les lumières
1. Voir Amaury, Fernande, le Capitaine Paul, le Maître d'armes, et dans les Souvenirs d'Antony, le Bal masqué et le Cocher de Cabriolet. Ce genre de roman n'est qu'un accident, Dumas n'a jamais été le romancier de son époque.
et si bien s'escrime, qu'il est en train de les jeter sur le carreau quand le traîlre arrive par derrière et lui brise le crâne d'une balle. A chaque instant se rencontrent de ces combats de géants renouvelés d'Homère et des vieux livres de chevalerie ; mais tout cela joyeusement conté, plein de gaillardise, de gai savoir et d'une telle verve que, comme La Fontaine à Peau d'Ane, vous y prenez un plaisir extrême.
Dumas, parmi tant de talents et de ressources, en avait deux dont il aimait à se vanter : sa calligraphie et son escrime. Il se ressouvenait volontiers qu'avant de vivre de ses écrits, il avait vécu de son écriture : pas un seul de ses ouvrages qui ne fût d'un bout à l'autre soigneusement copié de sa main. Je le vois encore le coude appuyé sur l'oreiller, modelant cette belle ronde dont il se servait pour écrire ses manuscrits de théâtre, qu'il avait l'habitude de minuter dans son lit, parce que, disait-il, ce genre de travail lui donnait toujours un peu de fièvre. Quant à son aptitude au jeu des armes, comme à tous les autres exercices du corps, il ne perdait pas une occasion d'y revenir, et ses Mémoires nous en informent avec complaisance. « C'est-à-dire que je montais tous les chevaux, que je faisais douze lieues à pied pour aller danser à un bal, que je tirais habilement l'épée ou le pistolet, que je jouais à la paume comme Saint-Georges, et qu'à trente pas je manquais rarement un lièvre ou un perdreau. » Aussi le récit
d'un duel occupe-t-il des pages entières de ses romans.
Tout le vocabulaire des salles d'armes y passera. Telle rencontre, qui sur le terrain dure trois minutes, va promener le lecteur pendant un quart d'heure, grâce à l'incroyable abus que nous faisons aujourd'hui des mots techniques. Prenez Clarisse Harlowe, le plus beau roman qui existe et certainement le moins concis, relisez le duel de Lovelace et du colonel Morden, cherchez là dedans des termes techniques, vous n'en découvrirez pas ; le combat est raconté avec l'exactitude triste et naïve d'un témoin, et, dès lors, avec une parfaite éloquence, celle des faits, celle des choses. « Le chevalier jura qu'il n'était pas atteint : c'était une piqûre d'épingle, ditil; et aussitôt il fit une passe contre son antagoniste. Celui-ci, avec une dextérité merveilleuse, la reçut pardessous son bras et s'élança sur mon cher maître et le frappa au milieu du corps. Le chevalier tomba en disant : « La chance est pour vous, Monsieur. » 0 ma Clarisse!... » Il prononça au dedans de luimême trois ou quatre paroles. Son épée tomba de sa main, M. Morden jeta la sienne et courut à lui en disant en français : Ah ! « Monsieur, vous êtes un » homme mort, recommandez-vous à la miséricorde » de Dieu. »
Qu'est-ce que notre mise en scène, qu'est-ce que l'art du paysage et du pittoresque au regard d'une pareille éloquence? Il n'y arien après de telles beautés.
L'invention des personnages secondaires qui doivent faire ressortir une pensée principale : attribut souverain de Shakespeare que possède aussi Richardson dans Clarisse ; témoin le rôle de ce domestique dans le paragraphe que je viens de citer.
A ce cycle de romans de chevalerie se rattachent les Mousquetaires, y compris le Vicomte de Bragelonne, le tout formant une héroïde en trente volumes in-octavo : l'œuvre la plus vigoureuse et la plus curieuse, la plus historique et la plus fantastique, la plus enchevêtrée et la mieux conçue, la plus vivante, la plus étonnante et la plus amusante qui se puisse imaginer. De semblables inventions ne s'analysent pas ; il vous faut être saisi, émerveillé, quand même. Vous trouverez là, par exemple, des notions tout à fait originales sur Richelieu, Mazarin et Louis XIV; mais qui niera que ce livre n'ait pu être fait que par un homme sachant l'histoire ? Parlerons-nous d'invraisemblances au milieu des mille et une apparitions de ce labyrinthe où l'on nous égare ? Notre érudition se révoltera- t-elle à la vue de ce mousquetaire s'introduisant dans le camp du général Monk et le livrant lié et garrotté à Charles Stuart, uniquement pour offrir au prétendant l'occasion de se procurer la couronne d'Angleterre par un acte de générosité ? Prendrons-nous les airs effarouchés d'un Prudhomme au spectacle de ce Louis XIV impossible, et plus mythologique que nature, qu'un autre
mousquetaire enlève au beau milieu de sa Cour et retient deux jours prisonnier à la Bastille, installant sur le trône, à sa place, son frère jumeau? A Dieu ne plaise ! Les choses de cet ordre défient la critique et n'en sont pour cela que plus typiques. D'Artagnan appartient à l'histoire comme don Quichotte, et ce roman de cape et d'épée, à travers ses folles aventures et ses gasconnades, peut se lire aussi avec fruit et servir, d'une certaine manière, à l'étude de notre xvue siècle. Mais ce qui en ressort, ce qui éclate, c'est le talent et le génie de l'homme, cet esprit d'entrain, de gaieté, de clarté, — le plus français qu'il y ait eu dans toute cette époque du romantisme si féconde en variétés intellectuelles. Mérimée et Musset ont la clarté; mais ils n'ont pas cette abondance continue, ce joyeux rire bon enfant du conteur qui s'amuse de ses propres récits. La gaieté, chez les autres, tourne à l'ironie, devient licence : chez Dumas, point. Ceux qui vécurent près de lui vous diront que, lorsqu'il travaillait seul, dans sa chambre, on l'entendait souvent, de la pièce voisine, pouffer de rire en écrivant.
Il fut un temps où ce titre des Mousquetaires exerça sur le public une influence talismanique. Après avoir dévoré le roman; on courait au drame. C'était à qui se retrouverait en compagnie des trois héros. Dumas fils nous rappelle à ce sujet une drôle d'anecdote et bien caractéristique à laquelle deux ou trois amis assistèrent, à la première des répétitions générales. La répétition avait lieu sans costumes ni décors : un rideau de fond tout bonnement et des portants de chaque côté.
Derrière un de ces portants, pendant les six premiers tableaux, nous avions vu le casque d'un pompier qui écoutait la pièce, très attentif. Au milieu du septième tableau, le casque disparut :
— Est-ce que tu vois le casque du pompier, toi ? dit Dumas à son fils,
— Non, il n'est plus là.
Après l'acte, Dumas se mit en quête du pompier, qui ne le connaissait pas, et, le rejoignant :
— Pourquoi, lui demanda-t-il, avez-vous cessé d'écouter le tableau ?
— Parce qu'il ne m'amusait pas autant que les autres.
La réplique suffit à Dumas ; il s'en va dans le cabinet du directeur Béraud; il ôte sa redingote, sa cravate, son gilet, ses bretelles, ouvre le col de sa chemise comme il faisait quand il se mettait à travailler, et demande la copie du septième tableau ; on la lui donne, il la déchire et la jette au l'eu :
— Qu'est-ce que vous faites là, lui dit Béraud?
— Il n'a pas amusé le pompier, je le détruis. Je vois bien ce qui manque.
Et, séance tenante, il le récrit.
Un autre exemple de cette facilité d'improvisation. Après la répétition générale d'Halifax, Dumas, s'adressant aux acteurs :
— Mes enfants, la pièce n'est pas bonne ; il y faut absolument un prologue. Êtes-vous capables de l'apprendre d'ici à demain? Je vais vous le faire.
On accepta et le prologue fut écrit, appris et joué dans les vingt-quatre heures. Lisez-le, c'est un bijou.
Comme Lamartine, comme Rossini, il oubliait très vite ce qu'il avait produit, et, quand il revoyait à distance une de ses œuvres, il était on ne peut pkis juste envers lui-même.
Un jour, — environ deux ans avant sa morl, — Dumas fils le trouva lisant :
— Qu'est-ce que tu lis là?
— Les Mousquetaires. Je m'étais toujours promis de lire ça quand je serais vieux pour me rendre compte de ce que ça vaut.
— Eh bien, où en es-tu?
— A la fin.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
— C'est bien.
A quelques jours de là, même scène.
Seulement il s'agissait d'un autre de ses livres : Monte-Cristo.
— Qu'en penses-tu?
— Penh ! Ça ne vaut pas les Mousquetaires.
Le père et le fils. — M. Auguste Maquet à la première des Mousquetaires. — Les romans de Sue et de Frédéric Soulié à propos de Monte-Cristo.
Ces apparitions du fils se rapprochant de plus en plus, à mesure que le déclin s'annonce, ces entrées et sorties pleines de sollicitude, et pour la vie du père et pour sa gloire, tout en n'ayant rien que de très naturel, caractérisent bien le genre particulier de sentiment qui ne cessa d'exister entre les deux Dumas. C'étaient deux amis très affectueux et très tendres, que ce père et ce fils, et c'étaient en même temps deux confrères.
« Je ne sais pas de caractères plus opposés que celui d'Alexandre et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble. Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de
meilleures que celles que nous passons l'un près de l'autre. »
Us s'aimaient très solidement, à bâtons rompus, se quittaient, se retrouvaient ; quelquefois même ils se perdaient tout à fait de vue. Dans ces occasions, si le vieux Dumas vous apercevait, il arrêtait sa voiture et vous demandait des nouvelles de son fils en vous tendant la main :
— Que devient Alexandre? Le voyez-vous? Moi, jamais, si ce n'est pour lui dire bonjour quand je le rencontre aux enterrements.
En revanche, quand ils se rejoignaient, ils en avaient long à se dire, on laissait aller la causerie, et la causerie insensiblement prenait un air de collaboration fortuite.
« — Mon fils était à la campagne, à Sainte-Assise, près Melun; je résolus d'y aller faire mon roman... »
Il s'était installé et le roman n'avançait pas. Comme il s'en plaignait à son fils :
— Bon, lui dit Alexandre, dans trois jours, tu auras écrit un demi-volume.
— Alors tu m'aideras?
— Oui, je vais te donner deux personnages.
— Voilà tout ?
— Tu es trop exigeant; le reste te regarde. Moi, je fais ma Question d'argent.
On n'oserait pourtant affirmer que Dumas père n'ait point ressenti au cœur quelque amertume à propos des premiers grands succès de son fils ;
l'événement le déconcerta, il s'attendait à quelque chose de flatteur pour son orgueil paternel, mais à quelque chose de modéré, d'éphémère; il n'avait pas compté sur cette explosion, et ce grand garçon, venant ainsi lui crier : Part à deux ! le troubla considérablement. On a beau chérir son fils, on n'aime jamais l'avoir pour rival. Il semble même que la nature ait prévu le cas en ne laissant qu'à de très rares intervalles se reproduire ces occasions d'un sentiment, fâcheux sans aucun doute, mais fort humain. Ce qui l'emporta d'abord chez Dumas, ce fut l'étonnement : il ne pouvait se résoudre à prendre au sérieux ce feu de paille.
Un jour de l'été 18o3, traitant avec le directeur du Gymnase d'un ouvrage qu'il voulait voir donner en décembre :
— Décembre ! objecta Montigny, c'est trop tôt ; songez donc que Diane de Lys passe en octobre et qu'il nous faut laisser à la pièce de votre fils le temps de fournir sa carrière.
— Et vous croyez bonnement, vous, reprit Dumas, que la pièce d'Alexandre ira si loin? Allons donc, mon cher, vous jouerez Diane de Lys le 30 septembre, et, fin octobre, il n'en sera plus question.
Du reste, la crise de mauvaise humeur ne dura qu'un moment, et ce fut, dans la suite, l'excès contraire.
Cette jeune renommée alors lui tourna la tête, il s'en proclama partout le père, il en devint l'a-
mant et mit à l'accaparer, à la confisquer, son entraînement ordinaire.
« Je vous parlerai d'un beau et fier garçon, plein de force, de jeunesse, de santé, et je puis ajouter hardiment, plein d'avenir ; je vous parlerai de mon meilleur ouvrage, à moi, de M. Alexandre Dumas fils. Je vais le prendre à vingt ans, le suivre dans ses travaux de théâtre et chercher quelle influence la vie privée peut avoir sur la vie littéraire, »
La vie privée, vous entendez bien; voilà qui nous promet plusieurs romans : le roman de Marie Duplessis avec la Dame aux Camélias, le roman de la dame aux perles avec Diane de Lys, îe roman de madame Adriani avec le Demi-Monde... tout cela très adroitement mis en scène, et raconté d'un art miraculeux, mais sans un sonpçon de vérité ni de bienséance. Un père, si prodigue qu'il soit, n'a jamais bonne grâce à raconterai! public les maîtresses de son fils, et, de ce que les histoires sont plus ou moins fausses, le tort n'en est pas atténué :
« L'étude que je fais sur lui, je pourrais la faire sur tous et sur moi-môme. »
Singulière étude, on l'avouera, et dont la courtisane Marie Duplessis nous semble avoir résumé la moralité par ces mots :
« Alexandre est Dumas fils, mais vous n'êtes pas Dumas père, vous ne le serez jamais. »
Il le redevient pourtant à la fin en célébrant la gloire de son fils :
« Il a pris au collet son époque; ses œuvres sont bien de lui. On sent que chaque acte, chaque scène, chaque phrase, chaque parole est non seulement de lui, mais encore ne peut être que de lui ; c'est que c'est son champ, son domaine, sa propriété, qu'il la tient de lui-même et non par héritage ; car, moimême le premier, je me reconnais impuissant à faire le Demi-Monde, Diane de Lys et la Dame aux Camélias. »
N'allons point croire que Dumas s'humilie par cet aveu, car il ajoute à l'instant, en manière de correctif : « Je puis faire autre chose; je puis faire Antony, le Comte Hermann et la Conscience. »
Ainsi jadis Voltaire écrivait à un ami, après avoir lu les Mémoires de Beaumarchais : « 11 y a là dedans bien de l'esprit ; mais convenez qu'il en faut encore davantage pour écrire Alzire et Zaïre. »
La pièce des Mousquetaires devrait s'appeler Vingt Ans après ; car elle fut tirée de la deuxième partie du roman, et la Jeunesse des Mousquetaires ne vint qu'ensuite. Ici, je passe la parole à qui de droit, et c'est Dumas fils qui va nous renseigner.
« Cette première représentation eut lieu à l'Ambigu, le 7 octobre 184o... Je me rappelle exactement la date, parce que c'est ce jour-là que je me brouillai avec Marie Duplessis, qui devait devenir la Dame aux Camélias, et je me brouillai avec elle pour n'avoir pas pu lui procurer une loge de galerie. J'étais dans une loge avec . . . j'étais jeune et j'avais pour voisins Maquet et sa famille, qui assistaient en simples spectateurs à cette pièce. Il n'était pas
question que Maquet fût nommé ; du reste, il n'y avait aucune prétention. Pendant l'avant-dernier tableau, mon père me fit appeler par l'ouvreuse et me dit : « Tu vas bien t'amuser, si la pièce continue à marcher ainsi ; je veux faire une surprise à Maquet en le faisant nommer avec moi sans le prévenir ; tu verras son émotion. Mais n'en dis rien.
» Après la chute du rideau, Mélingue vient nommer MM. Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Alors, un grand cri dans la loge voisine : Maquet qui ouvre la porte et se précipite sur la scène où il embrasse mon père en pleurant * ! »
En résumé, Dumas n'eut guère d'imitateurs ni d'élèves; il vous absorbait ou vous assistait; l'habitude qu'il avait de compléter ces embryons d'idées qu'on lui apportait, de deviner ce que vous aviez voulu faire et de le faire pour vous, l'entraînait souvent à croire au talent de gens qui n'en avaient pas :
— Je ne sais ce qui manque à Malleiîlle pour être un homme de talent, disait-il un jour.
1. On trouvera, au tome VIII des Mémoires, p. 220, une note confirmant ce fait: « J'ai tenu, en effet, cette résolution (de se faire toujours nommerseul) jusqu'au jour où la grande amitié que je portais à Maquet me détermina à lui faire la surprise de le nommer avec moi comme auteur du drame des Mousquetaires ; c' était justiced'ailleurs, puisque nous avions faitnon seulement le drame mais encore le roman en collaboration. Je suis heureux d'ajouter que, quoiquenousne travaillions plus ensemble, cette amitié est toujours la même, de mon côté du moins. »
— Il Jui manque peut-être le talent, répondit quelqu'un.
— Tiens ! c'est vrai, je n'y avais pas pensé.
Son étonnement, en présence d'une conception si imparfaite qu'elle fut, grandissait volontiers jusqu'à l'admiration; il vous savait gré du plaisir que vous lui procuriez en lui donnant l'occasion de travailler davantage. Nommerai-je Leuven, Lockroy, Ànicet Bourgeois, Hippolyte Romand. Paul Meurice (pour les Deux Diane)'? De tous ces affluents, le plus considérable fut Auguste Maquet, qu'il a néanmoins entraîné, dissous dans son large et rapide cours, comme le Rhône fait de la Durance.
Sans parler de Balzac, dont l'œuvre est un trop gros morceau pour figurer incidemment, je citerai pourtant deux romanciers : Frédéric Soulié et Eugène Sue, qui, même à côté du grand Dumas, réussirent à marquer leur personnalité. L'un, excessif et démoniaque, talent barbare, poussé au noir, ne se complaisant que dans l'horrible, et qui semble un dérivé du Victor Hugo de Han d'Islande ; l'autre, inventeur d'affabulations inénarrables, virtuose en matière de paradoxes, associant les préceptes les plus cyniques d'un matérialisme éhonté, crapuleux, à je ne sais quel humanitarisme amphigourique, sans style, sans art, sans littérature, et qui, j'en ai peur, eut un moment d'influence sur Dumas.
La théorie du contraste et de l'antithèse, achalandée par Victor Hugo, venait d'avoir son paroxysme et sa grimace dans les Mystères de Paris; déjà, dans Atar- Gull (1832), on avait vu le plus ignoble des scélérats se mettre au régime de l'opium pour échapper aux terreurs de sa conscience et se mijoter de petits rêves d'homme vertueux , « aimant à voir se lever l'aurore ». La jouissance effrénée, incessante, l'oubli du crime et de la honte obtenus par des moyens physiques, l'or devenu facteur universel et dernier principe des choses, une fois qu'on s'installait sur ce domaine de la féerie et que la vogue à ce point s'en mêlait, Dumas n'était pas homme à se laisser distancer.
Il rentra donc au fourreau sa rapière et prit la lampe d'Aladin.
Poétiser, dramatiser jusqu'au merveilleux les raffinements du parisianisme moderne, atteindre à l'impossible délire, au surnaturel de la jouissance : voilà le sujet! Frédéric Soulié et Eugène Sue l'avaient conçu et galvaudé ; Dumas, dans Monte-Cristo, l'exécuta de main de maître ; il y mit sa puissance et ce quoique chose de naïf qu'il avait en lui comme pour vous désarmer devant ses plus folles audaces. L'or gouverne tout ; ayez-en des montagnes, et le don des miracles vous écherra :
Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme 1
Le comte de Monte-Cristo peut se dispenser de
jeter ]a sonde dans le gouffre de sa fortune, car la sonde D'en atteindrait pas le fond.
Un banquier, chez qui il se présente avec une lettre de crédit illimité, lui demande s'il estime que ce soit assez d'un million par an ?
— Un million ! répond le comte en souriant ; mais c'est ce que j'ai l'usage de porter sur moi comme argent de poche.
Et penser que tant d'opulen.-.e ne fait pas le bonheur ! L'histoire du roi Midas nous avait autrefois dit un mot de cette vérité, la fable de Monte- Cristo nous la confirme. Abusez de vos sens, ils s'émoussent : autre vérité vieille comme le monde. Atar-Gull ne vivait plus que d'opium, Monte- Cristo se bourre de hatchich.
On se travaille, on se consume en efforts de Titan pour conquérir le règne de la matière, et pas plutôt on l'a saisi, qu'on sent le besoin de remonter au rêve. Au rêve ? Non, ce serait trop d'honneur, mais à l'hallucination, ce hideux mysticisme de la brute !
A ce dilettante rassasié de spectacles il faut des combats de gladiateurs ; ce qui, le personnage étant donné, devient simplement une manière de sport. Car nous avons affaire au héros le plus complet, habile à tous les exercices, à toutes les gymnastiques du corps et de l'esprit, menant avec la même hardiesse, le même élan, l'équitation, la natation, le saut, la danse et les belles-lettres ;
parlant toutes les langues, pour les avoir apprises, au fond des cachots, de la bouche d'un brave abbé qui se les a enseignées à lui-même. Nous sommes en pleine féerie. Edmond Dantès sortira sain et sauf de l'épreuve, et la suite de son existence sera consacrée au châtiment de ses ennemis.
Le castel de MonLe-Cristo. — Ses hôtes. — Sa ménagerie. Le commencement de la débâcle.
Dans une de ses Causeries, Dumas raconte ce qu'il appelle « l'état civil » de Monte-Cristo : « Vers 1843, je passai un traité avec Béthune et Pion pour leur faire huit volumes intitulés : Impressions de voyage dans Paris , lorsqu'un matin Béthune vint me dire, en son nom et au nom de son associé, qu'il entendait avoir tout autre chose qu'une promenade historique et archéologique à travers la Lutèce de César et le Paris de Philippe-Auguste; qu'il entendait avoir un roman dont le fond serait ce que je voudrais, pourvu que ce fond fût intéressant, et dont les Impressions de voyage dans Paris ne seraient que les détails. » Ce libraire avait évidemment la tète montée par le succès
d'Eugène Sue. « Monsieur de Montesquieu, faitesnous des Lettres Persanes. » — « Monsieur Dumas, faites-nous des Mystères de Paris. » Toujours la même anecdote qui recommence ! Dumas se monta la tête à son tour, inventa son intrigue, en causa très longuement avec l'ami Maquet, rumina, labora, collabora, et les beaux jours du Ghourineur, de la Chouette et du grand duc de Gerolstein se levèrent de nouveau sur l'Europe. Le succès fut même à ce point extravagant qu'il devint à la fois pour l'auteur une cause de fortune et de ruine C'était, avec Dumas, le train ordinaire :
Et par où l'un périt un autre est conservé.
Lui, s'arrangeait invariablement de manière à périr par ce qui amenait le salut des autres. Après avoir, sous forme de roman, rempli ses coffres, Monte-Cristo voulut être château et les vida.
Quel promeneur solitaire ne s'est arrêté, n'a médité devant cette Palmyre édifiée jadis à si grand frais entre Marly et Saint-Germain ? Quel pèlerin, après avoir, du dehors, vénéré le sanctuaire, n'a tenu à visiter l'intérieur d'étage en étage, écoutant avec attention et dévotion les récits du cicérone, encore moins invraisemblables que la vérité? Car c'est une légende que cette construction, une ballade d'opéra-comique en soixante couplets, épars deçà delà dans le pays, et que chaque village, chaque bourg, chaque ferme vous débite dans son patois.
Nous-même en avons recueilli sur place un détail bien original, en nous promenant un matin dans la cour du pavillon d'Henri IV. Nous admirions depuis un quart d'heure un superbe vautour, immobile et mélancolique au perchoir, et cherchions à nous expliquer sa présence en pareil lieu, quand le propriétaire de l'établissement, devinant le sujet de notre rêverie :
— Ce vautour que vous voyez là, Monsieur, savez-vous ce qu'il me coûte? Mille écus, pas un sou de moins !
— Diable ! mais alors c'est un vautour savant ? Et de qui l'avez-vous acheté si cher ?
— Je ne l'ai pas acheté, Monsieur, je l'ai pris eu règlement de compte pour trois mille francs qui m'étaient dus là-bas.
Et, parlant ainsi, le brave homme d'aubergiste menaçait du poing le castel de Monte-Cristo, qui le narguait à l'horizon. La Fontaine nous avait donné la fable de l'âne revêtu de la peau du lion; l'aubergiste, couvert d'une peau de vautour, était un apologue qui restait à faire.
Ce vautour — une des épaves du fameux voyage en Algérie, entrepris sur un bâtiment de l'État par ordre de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, — ce vautour avait d'abord eu pour nom Jugurtha, à cause de son origine africaine; mais, depuis qu'il s'était laissé choir dans un tonneau défoncé, on ne l'appelait plus que Diogène. « Je dé-
teste les bêtes, mais j'adore les animaux ; j'avais ou plutôt j'eus successivement cinq chiens ; j'avais un vautour, Diogène ; deux singes, une guenon, un grand perroquet bleu et rouge, un autre vert et jaune; j'avais un chat appelé Mysonff, un faisan doré appelé Lucullus, un coq appelé César, plus un paon et sa paonne, une douzaine de poulets et deux pintades, animaux que je ne place ici que pour mémoire, leur personnalité n'existant pas ou étant profondément médiocre. »
Dumas n'aimait et ne voulait, en fait d'animaux, que ceux qu'il considérait comme des candidats à l'humanité, et ce passage que je tire de l'Histoire de mes bêtes me fait penser à certain morceau des Mémoires du prince de Ligne qu'il en faut rapprocher : « Que sur les rives de mes fontaines tout retentisse d'une augmentation considérable d'animaux, que toutes les pièces d'eau soien.t troublées par les sauts de plusieurs milliers de carpes ; que les canards fassent partout des nids; que l'on rencontre jusqu'à des oies ; que les pigeons, chassés de tous côtés, viennent se réfugier sur les toits; beaucoup de paons surtout, quoique je déteste les orgueilleux. Que tout soit habité ; que l'on rencontre beaucoup de gens, n'importe de quelle espèce ils soient; enfin toute sorte de gens, même des bêtes, pourvu que ce ne soient pas des sots. »
On lui faisait accroire qu'il aimait les animaux, et son domestique — un nommé Michel, qui les ai-
mait à la manie — profitait de la circonstance pour entretenir une ménagerie aux dépens de son maître. Dumas, comme tout le monde, avait à se plaindre des hommes ; alors lui venaient ses heures de misanthropie pendant lesquelles il se rapprochait des animaux, qui.de leur côté, ne l'épargnaient guère. Vous savez son histoire avec l'ara du colonel Bro. Il arrive un matin chez le colonel pendant le déjeuner, s'installe au salon en attendant, et, voyant sur son perchoir un ara, jaune, rouge et bleu, l'aborde familièrement et commence à lui gratter la tête. L'ara, qui, paraît-il, était ce jourlà d'humeur grognonne, envoie au malencontreux visiteur un coup de bec à l'estropier.
Dumas dégage son doigt, essuie le sang, retourne à l'oiseau, lui tord le cou, et tranquillement fait disparaître sous un meuble le corps du délit. Pendant ce temps, le colonel et sa femme se sont levés de table ; ils entrent, on cause de chose et d'autre ; puis on se quitte sans qu'il soit question de rien. A quelques semaines de là, Dumas dînait chez le colonel Bro; la conversation s'établit sur l'histoire naturelle; on parle des éléphants qui s'agenouillent pour faire leur prière et qui se retirent à l'écart pour cacher leur mort.
— Quant à ce dernier trait, remarque alors la femme du colonel, il faut croire qu'il est commun à tous les animaux.
Et, s'adressant à Dumas
— Vous vous souvenez d© mon grand perroquet bleu, jaune et rouge?
— Parfaitement; est-ce qu'il lui serait arrivé malheur ?
— Hélas ! la pauvre bête est morte et figurez-vous, monsieur Dumas, que nous l'avons retrouvée dans un coin du salon, sous le canapé ; ce qui prouve bien que cette pudeur devant la mort est un instinct commun à tous les animaux de la création et que nos perroquets domestiques l'ont en partage, aussi bien que les rois delà forêt.
Une autre fois, c'était son chien Mouton qui lui broyait la main.
J'ignore dans quel état est Monte-Cristo aujourd'hui; mais je sais que, de ce temps, il n'y avait jamais eu ni mur, ni fossé, ni haie, ni clôture quelconque. Les gens comme les bêtes y pouvaient entrer, s'y promener tout à leur aise et même au besoin y élire domicile. Les amis amenaient leurs amis, et, de son côté, le chien de la maison ne rentrait jamais sans être accompagné d'un camarade racolé parmi tous les barbets, griffons, bassots à jambes torses et faux terriers de la contrée.
JI
On ne s'imagine pas ce que cette aventure engloutit d'argent. Dumas habitait à Saint-Germain, dès 1844, la Villa-Médicis. Il payait deux mille francs de loyer; c'était petit mais suffisant; il voulut avoir son manoir à lui, choisit un terrain à mi-côte sur la route de Saint-Germain à Marly, fit un plan, un devis ; le tout devait coûter quarantehuit mille francs : cela en coûta trois cent mille ; il fallut détourner des sources, creuser des fondations énormes, bâtir des murs pour soutenir les terres le long de la route. Puis vinrent les sculpteurs, les peintres... Il avait ramené de Tunis, en 1846, un vieux. Michel-Ange et son petit-fils qui lui firent une chambre arabe encore existante et
fort jolie, une miniature d'Alhambra ; les sources détournées un peu plus haut fournissaient l'eau d'un bassin au milieu duquel s'éleva une maisonnette-rocaille, portant de place en place, incrustés sur des applications de pierre lisse, les noms des divers ouvrages du châtelain publiés jusqu'alors. Cet ermitage fut le commencement de sa ruine. Seuls, les frais d'huissier s'élevaient de vingt-cinq à trente mille francs par an sur cet immeuble que Dumas s'obstinait à conserver ; il payait les frais, et devait toujours la même somme. A la fin, pourtant, ce beau domaine fut vendu au prix de trente mille francs ! Et c'était encore une bonne affaire pour le propriétaire, qui se débarrassait du même coup et des huissiers et des clients.
Tout grand arbre, dans la forêt, a son espèce particulière de rondeurs. Dumas nourrissait, engraissait, du meilleur de sa substance, une nuée de sauterelles. I! lui en affluait des quatres coins de l'horizon. Bien des gens se demandent encore comment un homme doué d'une si indomptable faculté de travail, qui n'était ni joueur ni buveur et gagnait tout l'argent qu'il voulait, a pu vivre de la sorte au milieu de la gêne et des expédients. Ce sont les parasites qui l'ont dévoré, parasites mâles et femelles. Il recevait ses hôtes quels qu'ils fussent, leur livrait la maison depuis la cave jusqu'au grenier, l'écurie avec les quatre chevaux, les remises avec les trois voitures, le jardin avec son poulailler, son palais
des singes, sa volière, sa serre, son jeu de tonneau et ses fleurs. On se répandait un peu partout, et chacun choisissait, selon son caprice, qui les singes, qui la volière, qui la serre, qui les poules. Quant à lui, il montait à sa chambre ou se retirait, pour écrire ses trois feuilletons quotidiens, dans son petit pavillon à verres de couleur qui lui servait de cabinet de travail. « Je ne dis point que mes feuilletons ne m'amusent pas à faire, mais, en les faisant, je ne m'amuse pas à la façon de ceux qui n'en font pas ! »
Aimable et douce philosophie, mœurs fantaisistes d'un château dont les générations de l'avenir se raconteront la légende, comme nos pères se racontaient les Mystères d'Ubald ou mettaient en musique la Dame blanche d'Avenel.
Un soir, on sonne à la cloche de la tourelle. Un étranger se présente :
— Jeune homme, que me voulez-vous ? lui dit le maître. Il me semble ne vous avoir jamais vu.
— En effet, Monsieur, répond l'intrus, vous ne me connaissez pas ; mais voici qui va me faire connaître.
A ces mots, Dumas prend des mains du noble étranger un carton, soigneusement scellé et ficelé, qu'il s'empresse d'ouvrir ; puis, après un moment de rêverie, et déployant avec stupeur l'objet visqueux et souple contenu dans ce paquet :
— Mais c'est un fourreau de parapluie que vous
m'apportez là! Est-ce que, par hasard, vous en vendez, des parapluies?
— Erreur, monsieur Dumas ! ce que vous prenez pour une simple gaine de taffetas gommé est la peau d'un magnifique boa constrictor.
— Et que diable voulez-vous que j'en fasse, de votre peau de boa constrictor?
— Vous en ferez une relique, quand vous saurez que le serpent dont on vous offre ici la peau fut tué jadis, en Egypte, d'un coup de fusil, par le général Dumas votre père.
Il n'en fallut pas davantage ; à partir de ce moment, l'homme au boa constrictor élut domicile à Monte-Cristo; Dumas, séance tenante, le garda à dîner, puis à coucher, et, de trois ans, il ne s'en alla plus.
xvni
Balsamo. — Le Chevalier de Maison-Rouge.
Revenons à ses romans... Mettre en romans l'histoire de France était son rêve, il nous le dit dans Isabel de Bavière; mais, incertain du lendemain, il procédait un peu comme depuis nous avons vu faire Herbert Spencer, qui, de peur d'être pris de court par la mort, avant d'avoir terminé son œuvre philosophique, nous en donne tout de suite la conclusion, se promettant de revenir aux études qui devaient la préparer. De là, nécessairement, bien des lacunes. Ainsi, dans la série qui commence par Balsamo et se continue par le Collier de la Reine, Ange Pilou, la Comtesse de Charny et le Chevalier de Maison-Bouge, manquent les points de ralliement; « il y a des trous»,
comme on dit en jargon de théâtre. De cette Bibliothèque Bleue que les événements de la Révolution ont suscitée et alimentée, le livre le premier en date fut, je crois, le Chevalier de Maison-Rouge. On se rappelle peut-être le fameux chant des Girondins : Mourir pour la patrie ! Le jour où on le répéta au Théâtre-Historique, Dumas dit au chef d'orchestre : « Et quand on pense, mon cher Varney, que la prochaine révolution se fera sur cet air-là ! » Il ne se trompait pas ; la révolution de 1848 se fit sur l'air qu'il avait indiqué.
Dumas se plaint quelque part du nombre infini d'histoires qui poussent autour de chacun de ses ouvrages; il oublie en cela l'une de ses qualités les plus absolument personnelles : émouvoir les imaginations. C'est cela qui surtout l'a rendu populaire; aucun ne dégage à ce point l'électricité; quoiqu'il invente, on s'y intéresse, il faut qu'on s'en occupe soit en bien, soit en mal. C'est un génie-torpille qui fait tout sauter alentour. Le Chevalier de Maison-Rouge, en tant que drame, eut pour lui le fameux chant des Girondins. Le Chevalier de Maison- Rouge, en tant que roman, aura son anecdote. Dumas prétendait que l'exécution d'un roman ou d'une pièce n'était rien. La conception, l'ordonnance, la distribution et l'agencement de l'idée résumaient, pensait-il, toute la difficulté. Une fois cela trouvé, la main pouvait aller de l'avant toute seule. Or, il advint qu'un jour, quelqu'un soutenait
justement l'avis contraire; Dumas, qui préparait alors le Chevalier de Maison-Rouge, dont il avait tout le plan dans la tête, paria avec son interlocuteur d'écrire le premier volume en soixante-douze heures, y compris les repas et le sommeil. La gageure de cent louis fut acceptée, signée et parafée : les soixante-quinze grandes pages devant contenir, pour former le volume, chacune quarante-cinq lignes de cinquante lettres ; en soixantesix heures, Dumas les remplit de sa belle écriture, sans rature, gagnant de six heures.
Le Chevalier de Maison-Rouge est un de ses bons romans. La manière dont Dixmer fait servir au salut de la reine l'adultère de sa femme, le caractère de Lorain, le dénouement sont ce qui se peut lire de plus émouvant. Sur cette fresque, brossée à larges traits et que peuplent des personnages imaginaires, les figures de Marie-Antoinette et de Madame Elisabeth mettent leur valeur historique. Dumas a le respect des choses saintes ; ce diable d'homme qui vous parle toujours de « violer l'histoire pour lui faire des enfants», sait aborder honnêtement les grandes infortunes. Il n'en dit ni trop ni trop peu, s'incline à propos, pleure au besoin, mais sans jamais sortir de la mesure. Combien ont voulu toucher à de tels sujets, qui se sont égarés, empêtrés, tantôt à droite et tantôt à gauche. Dumas possède cet art de ne pas s'écarter du ton, et d'éviter le sentimentalisme des larmoyeurs et la grossièreté des
malappris. Vous êtes sûr d'avance qu'il ne vous parlera ni de madame Veto, ni de l'Autrichienne, et ce n'est certes pas nous qui le blâmerons d'avoir, comme Lamartine en pareil propos, élevé l'histoire à la hauteur du roman lorsque tant d'autres l'ont abaissée jusqu'au pamphlet. Remarquons, en outre, qu'il ne fait pas de concession, et que son républicanisme très démonstratif n'y perd pas une seule occasion de montrer le bout de son plumet.
Dumas était l'homme des épanchements ; ses convictions politiques, non plus que ses amitiés ou que ses haines (quand il en avait), n'allaient point sans quelque tapage. Rien d'amusant comme de lire les chapitres de ses Mémoires consacrés aux journées de Juillet. « Ceux qui ont fait la révolution, ce sont ceux que j'ai vus à l'œuvre et qui. sur les barricades, m'y ont vu. » Il est le boule-en-train universel ; à l'envahissement du Musée d'artillerie, à l'attaque du Louvre, à l'Estrapade, on le reconnaît à son panache ! Sauvant ici l'armure de François Ier et l'arquebuse de Charles IX, pour qui son romantisme de la veille a déjà des entrailles; — plus loin, affrontant les balles, mieux encore, la mitraille : s Un coup de canon pour moi tout seul ! » Que de gaieté, de verve, de piaffe, quel joyeux mélange de bravoure et de gasconnade ! Michelet, parlant de l'impératrice Marie-Thérèse, s'écrie : « Elle avait le ventre plein de tyrans. » Comment, aux faits et gestes de ce tranche-montagne et de ce
preneur de barricades, ne pas deviner toute cette lignée de d'Artagnan, de Coconnas et de Porthos dont il est plein? Et notez bien que ce n'est pas seulement don Rodrigue, c'est aussi Gargantua et Grandgousier : toute l'épopée, toute la lyre !
« Je mourais de faim et surtout de soif : on alla me chercher une bouteille de vin de Bordeaux que j'avalai presque d'un seul coup; on m'apporta une immense jatte de chocolat que je dévorai! »
La nature a ses besoins impérieux, et, quand on vient de renverser un trône et d'essuyer à soi tout seul des canonnades, il faut bien se refaire un peu! Damas, comme du reste la plupart des romantiques, eut le travers de mettre constamment le théâtre dans la vie. Nous le vîmes plus tard partir en guerre avec les Chemises Rouges pour la conquête du royaume de Naples et jouer autour de Garibaldi le rôle de la mouche du coche.
Damas et Garibahii. — Les velléités politiques
L'illustre condottiere, en arrivant à Naples, le nomma surintendant des beaux-arts et l'établit, aux frais de la municipalité, à Chiatamone, dans un charmant palazzetto sur le bord de la mer. Cependant la bonne harmonie fut de courte durée ; Dumas devenait encombrant. Il prenait des mesures de salut public, forçait la porte du conseil de guerre pour signifier à Garibaldi les volontés du peuple. Il popolo se riccalda! s'écriait-il en montrant, par la porte entre-bâillée, sa bonne grosse figure effarée. — A quoi le chef des Mille répondait agacé : Che se riccalda! autrement dit: « Allez au diable! »
D'ailleurs, n'était-ce pas le temps où presque tous les romantiques prétendaient se mêler aux
affaires, sans trop d'éclat, avouons-le? Vitet n'y fut jamais que des faubourgs, dirait Saint-Simon. Mérimée, à vouloir jouer les utilités de cour, perdit ce fameux droit à l'ironie qu'il lui plaisait de s'arroger un peu partout ; Hugo, à cheval sur la cloche de Quasimodo, n'a jamais que poutifié au-dessus des abîmes. Lamartine est le seul qui ait fait honneur au métier : poète, orateur, citoyen. Celuilà fut le seul grand homme. Il est vrai qu'on n'en parle plus.
Vers 1847, la fantaisie vint à Dumas d'être député; il se présenta aux élections de Seine-et-Oise, comptant sur cette universelle influence dont il s'imaginait disposer dans le pays. Ingratitude humaine ! Saint-Germain renia son hôte ! On le trouva « trop immoral » ! Dumas prit sa défaite en patience et c'était bien, dans l'occasion, ce qu'il pouvait faire de mieux, car onques ne se vit homme moins créé pour la politique. Tout lui manquait, l'indépendance de fortune, les loisirs, les relations sociales, l'expérience, le caractère et le tempérament d'État.
Puisque nous en sommes sur ce chapitre des brigues électorales, ne le quittons pas sans dire un mot d'une autre aventure, de ce genre également, très drolatique et dont la publicité du Figaro nous a valu l'aubaine. La lettre est d'un entrain charmant, et comme elle est signée d'un nom bien connu des amis de Dumas, nous la donnons sans
y rien changer, en nous contentant de supprimer les éloges qui nous sont personnels :
« C'était en mai 1848, nous écrit M. du Chaffault, on s'occupait des élections législatives, j'avais vingt-trois ans, quelque argent, et j'étais à Sens, à l'hôtel, quand, à six heures du matin, sans frapper, on ouvre ma porte, et j'aperçois, en m'éveillant, un horrible grand diable devant moi!... Mon premier mouvement fut de chercher une arme...
» — Rassurez-vous , me dit en riant le fantôme noir ; je suis Alexandre Dumas. On m'assure que vous êtes un bon garçon et que vous allez me rendre un petit service.
» Je n'avais jamais vu Alexandre Dumas qu'en lithographie, mais je le reconnus aussitôt.
» — Vous m'avez fièrement amusé bien souvent, lui dis-je; mais je vous avoue que vous m'avez fait peur. Que, diantre, voulez-vous à cette heure ?
» — J'ai couché ici, j'y suis arrivé à minuit et je repars pour Joigny, où j'ai une réunion électorale. Je veux être député de votre département.
» Je me lève aussitôt. Alexandre Dumas me tend mon pantalon, et, quand j'arrive à mes souliers, il me dit :
» — A propos, je venais vous demander une paire de bottes : en montant sur le marchepied de ma voiture, une des miennes a crevé, et il n'y a pas de magasin d'ouvert.
;> — Vous vous moquez de moi ! je suis un nain.
vous êtes un géant, jamais vous n'entreriez dans mes bottes î
» Sans en écouter davantage, il avise, sous une armoire, trois ou quatre paires de bottes. . . prend la meilleure, les chausse... Elles étaient un peu trop grandes (Alexandre Dumas avait un pied de femme) ; et il me laisse les siennes — parfaitement usées du reste. Je les possède encore, elles sont dans ma bibliothèque, et je les montre aux visiteurs comme le mille et unième volume d'Alexandre Dumas.
» Lorsqu'il fut entré dans mes bottes, nous étions amis comme s'il y avait dix ans que nous nous connussions; je ne sais même s'il ne me tutoyait pas.
» — A Joigny! je connais beaucoup de monde.
» — Très bien, je vous emmène.
» Pensant n'aller qu'à Joigny, et d'ailleurs voiture en poste aux frais de mon nouvel ami, je mets dans ma poche cinq ou six cents francs.
» Nous voilà partis.
» En route, il avait partout une chronique à me raconter sur chaque château. C'était fort amusant mais d'une fantaisie extraordinaire; un feu roulant de légendes et d'esprit, si bien que le premier relai de trois heures me parut n'avoir duré qu'un moment. A ce premier relai, ce fut son secrétaire qui paya. Mais, arrivés au deuxième, à Villevailles, il me dit nonchalamment :
» — Avez-vous vingt francs de monnaie?
» Je m'empresse de les donner et je note sur mon carnet : « Alexandre Dumas. 20 francs. » Peine bien inutile, comme je ne tardai pas à m'en apercevoir.
» A Joigny, il nous quitte sans s'inquiéter de rien. Le postillon s'adresse à moi, je paye encore et je continue à prendre note, toujours naïf ! « Alexan- » dre Dumas, 30 francs. »
o La réunion était pour quatre heures dans la salle du théâtre de Joigny.
» On continue de s'adresser à moi : tant pour l'éclairage, tant pour la location de la salle. Je paye, et me dispense de plus rien inscrire, me disant : « Quand mes six cents francs y auront passé, ma tournée sera finie et je rentrerai à Sens. » Ce n'a pas été long, Dumas ayant invité, à mes frais, pour le soir même, à dîner Au duc de Bourgogne, tout ce qu'il rencontrait sur son chemin. N'importe, je ne m'en plaignis pas, et je ne regrette qu'une chose : n'avoir pas eu, ce jour-là, le bon esprit d'avoir dix mille francs dans ma poche pour allonger d'une semaine ou deux ce voyage impayable.
» Nous voilà à la réunion électorale. Ce fut, au début, un toile d'injures où se distingua un monsieur de Bonnetière, criant par-dessus les toits :
« — Vous vous dites républicain, et vous vous faites appeler le marquis de la Pailleterie, et vous avez été secrétaire du duc d'Orléans.
» A quoi Dumas répondit, sur un tou de verve et d'audace que je ne saurais reproduire.
» — Oui, sans doute, je me suis appelé marquis de la Pailleterie, du nom de mon père, dont j'étais fier, n'ayant alors aucuue gloire personnelle à m'attribuer. Mais, aujourd'hui que je suis quelqu'un, je m'appelle Alexandre Dumas tout court, et le monde entier me connaît, vous le premier, qui venez ici, obscur que vous êtes, pour me voir et vous vanter demain, après vos insultes, d'avoir connu le grand Dumas. Si telle était votre ambition, vous auriez pu la satisfaire sans manquer à tous les devoirs d'un homme comme il faut !
» Ce fut alors un tonnerre d'applaudissements. Puis il ajouta:
» — Certainement j'ai été secrétaire du duc d'Orléans et j'ai même reçu toute sorte de bienfaits de sa famille. Si vous ignorez, vous, citoyen, ce que c'est que la mémoire du cœur, laissez-moi proclamer ici bien haut qu'elle ne me manque pas et que je garde à cette royale famille tout le dévouement d'un honnête homme.
» Succès d'enthousiasme. On arrive à la profession de foi. Il va sans dire que, sur ce chapitre, Dumas, à cette époque si agitée et si confuse de 48, ne pouvait réussir à plaire à tout le monde 3 Il s'en tira pourtant en orateur, et même en politique à longue vue ; car, passant en revue l'étal de l'Europe, voici, en propres termes, ce qu'il dit de la Prusse :
» — Géographiqueinent, la Prusse a la forme du serpent et, comme lui, elle semble dormir et se recueillir pour avaler tout ce qui se trouve autour d'elle: le Danemark, la Hollande et la Belgique, et, quand elle aura tout englouti, vous verrez que l'Autriche y passera, et peut-être, hélas ! aussi la France .
» Ce discours déplut à l'auditoire ; il fut sifflé à outrance. On resta là, néanmoins, à l'écouter jusqu'à minuit.
» Au sortir de la réunion, nous descendions par les quais, quand, derrière nous, deux ou trois hommes du port se rapprochèrent, déblatérant à haute voix contre Alexandre Dumas.
» Nous causions, lui et moi ; il se retourne, en saisit un, le plus grand, le porte, comme il eût fait d'une botte de paille, sur le parapet du pont et lui crie :
d — Demande grâce ou je te flanque à l'eau !
» Le citoyen épeuré s'excuse sans que les autres aient osé venir à son aide, et Dumas le lâche en lui disant :
» — J'ai tenu à te prouver que mes mains d'aristo valaient bien les tiennes. Et maintenant allez au diable, toi et tes compagnons d'ivrognerie !
» La leçon fut si spontanée et si rude, que la foule, émerveillée, nous fit une escorte d'honneur jusqu'à l'hôtel.
» Néanmoins, la défaite électorale était certaine,
ma bourse était vide, et, le lendemain matin, je rentrai seul à Sens, le cœur plein de joie d'avoir vu et entendu un homme de génie, que j'appellerai en même temps l'homme le plus riche du monde, puisqu'il n'eut jamais souci de payer nulle part et n'avait point à s'occuper d'argent. Trois mois après, je reçus d'un imprimeur une traite de cent francs pour bulletins électoraux , que naturellement j'étais incapable d'avoir commandés et que je soldai gaiement comme le reste. Je conserve encore celte traite, qui me rappelle les deux jours féeriques passés avec Monte-Cristo. »
Et notre aimable correspondant termine sa lettre par ces mots qui nous montrent une fois de plus ce brave cœur :
« J'ai connu plus tard dans l'intimité Alexandre Dumas, lorsqu'il demeurait rue d'Amsterdam. Un jour, comme nous causions ensemble dans son cabinet, on lui annonce un pauvre diable d'homme de lettres italien ; il le reçoit en ma présence et, après avoir écouté ses doléances :
» — Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas plus riche que vous, je n'ai rien, mais je n'ai jamais consenti à renvoyer, les mains nettes, un homme dans le besoin ; décrochez un de ces deux pistolets qui "sont à la cheminée, allez le vendre, et laissezmoi l'autre pour la première infortune que le bon Dieu m'enverra à soulager. »
Artiste, c'était son droit d'envisager la politique en artiste, comme il envisageait d'ailleurs toutes les choses de ce monde. On peut, en fait d'architecture, n'avoir jamais construit que des châteaux en Espagne, et se rendre judicieusement compte des périls qui menacent un édifice. Incapable et gênant dans l'action, Dumas n'était point sans posséder une lueur de cette seconde vue qu'à défaut du sens pratique les poètes ont souvent.
Quant aux hypothèses, nous savons qu'elles ne lui coûtaient rien.
— Tous ces préparatifs pour prendre Naples ! disait-il à Garibaldi. Mais, mon cher, vous n'y pensez pas . Faites comme le duc de Guise, ce n'est
point avec de gros bataillons, c'est avec douze hommes qu'on prend Naples !
Chez nous, en France, Dumas eut contre lui son intarissable joyeuseté, qui, en revanche, lui devenait un avantage aux heureux pays du soleil et de l'opéra-bouffe . Là, il put être stratégiste, financier, et cuisinier tout à son aise.
Bien avant les événements, il avait deviné dans Garibaldi une de ces forces de la nature, dont luimême il faisait partie, et l'avait si haut dénoncée à ses alentours, qu'un de nos agents consulaires en Italie crut devoir appeler l'attention du gouvernement sur le futur chef de bande, alors ignoré. M. Drouin de Lhuys, ministre des affaires étrangères à cette époque, désira savoir d'où venait cet horoscope; il fit écrire à l'agent en question, et, quand celui-ci eut déclaré que c'était de M. Alexandre Dumas, on lui manda très vertement d'avoir à cesser cette plaisanterie et de tâcher dorénavant d'utiliser ailleurs que dans ses dépêches ses conversations avec un romancier.
Qu'il y ait eu bien de l'agitation, de la jactance et de l'intempérance, au moins doit-on reconnaître qu'il n'y eut jamais calculs de fortune ou d'ambition. D'autres ont su profiter des circonstances pour être pairs de France et sénateurs ; Dumas s'est toujours tenu à l'écart des emplois et des honneurs. S'il aimait les états-majors, les grands sabres et la sabretache, c'était à la manière des enfants et pendant la récréation ; l'heure sonnée, il rentrait en classe, et sa popularité, qui fut énorme, eut cet avantage de n'avoir jamais rien demandé à la politique : lui-même s'en faisait gloire, revendiquant partout sa qualité d'homme de lettres. Il est vrai qu'il a toujours grand soin de
se classer au premier rang, entre Lamartine et Victor Hugo : prétention au demeurant fort admissible, et qu'il vous débite sans gêne en riant de son bon rire épanoui .
— Eh bien, voulez-vous que je vous dise, là, vrai, franchement, sur ma parole d'honneur, comme je le pense, la part que Dieu a départie à chacun de nous? Lamartine est un rêveur, Hugo est un penseur; moi, je suis un vulgarisateur.
A l'en croire, ce qu'il y a dé trop subtil dans le rêve de l'un :
« Subtilité qui empêche parfois qu'on ne l'approuve; »
Ce qu'il y a de trop profond dans la pensée de l'autre :
« Profondeur qui empêche parfois qu'on ne la comprenne; »
Il s'en empare, lui, vulgarisateur :
« Je donne un corps au rêve de l'un, je donne de la clarté à la pensée de l'autre et je sers au public ce double mets, qui, de la main du premier, l'eût mal nourri, comme trop léger, et, de la main du second, lui eût causé une indigestion, comme trop lourd, mais qui, assaisonné et présenté de la mienne, va à peu près à tous les estomacs, aux plus faibles comme aux plus robustes. »
C'est parler d'or ; — seulement, c'est de la pure fantaisie. La subtilité de Lamartine, la profondeur d'Hugo, quelles chimères! Lamartine peut être
nuageux, vaporeux, langoureux, aqueux, tout ce que l'on voudra, il n'est jamais subtil; pas plus que Victor Hugo n'est profond, — et Dumas lui-même se méconnaît en s'attribuant une fonction fort audessous de ses talents. Dumas, cette l'ois, est trop modeste ; il a fait beaucoup mieux que vulgariser l'œuvre de Lamartine et d'Hugo, il a fait œuvre très personnelle de poète dramatique, de conteur et d'écrivain.
Ses romans conservent encore aujourd'hui bien de l'agrément. Si les défauts abondent, si quelque satiété vous prend à la longue, si vous boudez à ces éternelles histoires de galanterie et de travaux d'Hercule, où le chevaleresque et le pittoresque du moyen âge s'amalgament à toute sorte de réminiscences des bals de l'Opéra; si vos scrupules et vos délicatesses d'artiste regimbent contre cette incontinence de plume; si votre sens moral s'irrite à voir qu'un duel heureux rachète tout et qu'on peut être impunément un coquin fieffé pourvu que l'on sache appliquer ou recevoir galamment un coup d'épée, il n'en demeure pas moins vrai que la plupart de ces histoires vous
passionnent et que, bon gré mal gré, vous céderez à l'intérêt de ces récits. 11 vous enjôle à son affaire sans presque jamais prendre la parole ; ses personnages parlent pour lui et l'action se déroule dans un dialogue ininterrompu. Mérimée se jette tout de suite in médias res; Dumas, point, il ne s'élance pas, il s'achemine. Nous savons qu'il soutiendra tout le contraire pour se différencier de Walter Scott, dont c'est la théorie. Il nous dira : « Voyez mes premiers actes, le prologue de Caligula, le premier acte de Mademoiselle de Belle-Isle. » Mais Caligula est un drame, Mademoiselle de Belle-Isle une comédie, et le point de vue du théâtre n'est pas le même que celui du roman . D'ailleurs, je me défie toujours d'un auteur commentant ses propres œuvres, attendu qu'on n'est pas toujours maître de se servir ou de ne pas se servir d'un procédé, et que souvent c'est le procédé qui se sert de nous. Même habitude dans son style : d'où sa remarquable clarté ; jamais de réticence, il abusera plutôt de la répétition.
« Il y a une chose que je ne sais pas faire, c'est un livre ou un drame sur des localités que je n'ai pas vues. Pour faire Christine, j'ai été à Fontainebleau ; pour faire Henri III, j'ai été à Blois ; pour faire les Mousquetaires, j'ai été à Boulogne, à Béthune; pour faire Monte-Cristo, je suis retourné aux Catalans et au Château-d'If, etc., etc. »
Les malins affirment que ses formules d'accumu-
lation lui venaient d'un parti pris d'allonger la copie, et, comme on dit, de tirer à la ligne. On peut l'admettre, quoique, chez un écrivain de sa race, la force du tempérament finisse toujours par l'emporter sur les petits calculs de la volonté. Dumas emploie le paragraphe parce que le paragraphe est dans sa nature, et qu'il l'aide singulièrement à réaliser certains effets de gradation dramatique où son génie excelle. Voulez-vous avoir une idée de cette poétique, ouvrez dans Walter Scott le poème de la Dame du Lac et relisez l'introduction, une merveille de mise en scène : le lac Katrine et son paysage, le jour va poindre, silence et mystère partout, nul être humain. Sous la feuillée, un cerf qui se désaltère. Tout à coup, il dresse l'oreille, un bruit lointain de cor; effaré, il bondit, part comme un trait. La rumeur grandit et se déchaîne. Patience ! Nous n'avons encore que la chasse, mais de cette chasse sortira la guerre contre le roi d'Ecosse : après le vacarme de la forêt, le branlebas des peuples et, comme protagoniste et facteur à ce tremblement général, un cerf qui passe et va se désaltérant dans une eau claire.
Dumas aime ces crescendo. Un gentilhomme qui tient son cheval par la bride et cherche à s'orienter : ainsi débutent volontiers ses romans. Le jeune gentilhomme retrouve son chemin, qui le ramène droit au château desespères, et voilà l'affaire engagée. «. Tl arrive à l'hôtel de ville vers les trois heures
et demie; — disons l'histoire de l'hôtel de ville. » On comprend le mécanisme du procédé et tout ce qu'il peut rendre sous la main de l'ouvrier qui nous occupe. Quant au style proprement dit, à cette chose alors et depuis si précieusement élaborée, Dumas n'y apporte aucune intention systématique.
Il écrit d'un ton aisé, sans parti pris, n'approfondit pas, se contentant, en histoire, d'une première lecture, et dans ses voyages, d'une impression ; ce qui ne l'empêche pas de se connaître aux artifices du métier et de parler du style des autres avec compétence, comme dans ce passage sur Gautier : « Un critique ! Allons donc, Gautier, l'Orcagna de l'hémistiche, le Ghirlandajo de la phrase, le Benvenuto Cellini de la période : c'est comme si vous me disiez que le sculpteur du tabernacle de Saint- Georges, que l'émailleur des aiguières de Laurent de Médicis, que le ciseleur des surtouts de François Ier étaient des critiques. C'étaient des artistes, de beaux et bons artistes qui avaient boutique sur le Ponte-Vecchio, échafaudage sur la place du Grand- Duc, atelier au Louvre et à Fontainebleau. Eh bien, Gautier, si vous voulez, a boutique d'orfèvre, échafaudage de peintre, atelier de sculpture ; mais, à coup sûr, il ne tient pas magasin de blâmes et d'éloges. — D'ailleurs, que critique Gautier ? Los pièces de théâtre ? Il avoue lui-même qu'il n'y entend rien ! Il y a plus, il le prouve quand il en fait. Gautier fait autant de cas — au théâtre bien entendu
— de Bouchardy que de Victor Hugo, de mademoiselle Ozy que de mademoiselle Mars. Chargez Gautier de rendre compte d'une tragédie d'Hugo, d'une comédie de moi, ou d'une bague de Froment Meurice, il ne trouvera pas six colonnes à dire sur la tragédie, le drame ou la comédie; il trouvera un volume sur la bague. »
Le style de Dumas : son procédé, le même que celui deWalter Scott. — Sa conception historique des grandes figures delà Révolution. — La Reine. — Madame Elisabeth. — Charlotte Corday. — Balsamo et M. Ledru. — Dumas et Lamartine historiens. — Une lettre de Thackeray.
Le style de Dumas est un de ces styles qui se prêtent à tous les sujets. Je ne lui connais qu'un défaut, il manque de conviction et vous tient presque toujours sur le qui-vive. On n'y sent pas la sincérité qui vous persuade ; mais, en dehors de cette critique, d'ailleurs fort grave quand il s'agit d'un écrivain que l'histoire passionne, ce style a, selon moi, tous les mérites; il est propre à la narration, à la discussion, à la conversation surtout.
On n'a jamais causé de ce train-là, de cet esprit, de cette verve, de ce naturel, ni au théâtre, ni dans un livre. Ému quand il le faut, pittoresque sans parenthèses descriptives, railleur, gausseur avec des périodes lamartiniennes et des
labyrinthes pleins d'éclats de rire et de chants d'oiseaux.
J'ai déjà loué son talent à nous peindre la Renaissance, sa compréhension de notre xvme siècle rococo me semble encore plus étonnante. Toute période de rénovation sociale amène avec elle ses . thaumaturges et ses charlatans. On en voyait au Palatin sousles derniers Césars, comme on en voyait à Trianon sous Marie- Antoinette, ou chez le cardinal de Rohan dans son archevêché. Nos facultés intellectuelles se tenant toutes, beaucoup de raisonnement aura pour conséquence un grand mouvement du côté de l'imagination. Des expériences physiques et chimiques, des illusions d'optique, de l'hypnotisme au surnaturel, il n'y a qu'un pas. Alors naissent les Swedenborg, les Mesmer, les Cagliostro, les Cazotte, prophètes, visionnaires, jongleurs et bateleurs en quête de la pierre philosophale, opérant leurs guérisons miraculeuses, ressuscitant les morts, et n'en vivant pas moins en parfaite communauté d'esprit avec leur temps.
Jamais la franc-maçonnerie n'exerça plus d'influence et sur la politique et sur les lettres que dans cet âge d'or du rococo. Par elle, nous sont venus le déisme britannique, le système de la nature de Newton, la métaphysique de Locke. Également sont à l'ordre du jour, les sciences occultes, la magie blanche et la magie noire, la cabale. Plus
on approche des réalités terribles de Ja Révolution, plus l'illuminisme étend sou règne; il n'est question que d'histoires de revenants; on tient registre quotidien de ses pressentiments et de ses songes ; on croit aux. élixirs de vie, à l'eau de Jouvence, aux diamants du comte de Saint-Germain. Que ces diamants soient vrais ou faux, peu importe ; ce qu'il y a de certain, c'est que le mystificateur s'imposait à la crédulité publique.
Eh bien, Dumas a mis tout cela dans son Balsamo. Lisez la série intitulée : Mémoires d'un médecin, vous y trouverez ce côté si curieux de la vie du siècle, saisi et raconté, comme dans ses romans sur la Renaissance est racontée la tragi-comédie des Guise et des Valois ; et notez que cette divination des traits caractéristiques, vous la rencontrerez partout, jusque dans les coins les plus ignorés de son œuvre. Prenez un volume au hasard dans ce pandémonium littéraire, vous pouvez être sûr d'avance que cet ouvrage, quel qu'il soit, vous fera passer une heure agréable et même que vous en retirerez quelque instruction. Un jour que Dumas revenait de déjeuner chez un ministre, comme on lui demandait des nouvelles de sa matinée : « Sans moi, répondit-il, je m'y serais fort ennuyé. » Le moyen, avec un pareil fond, de manquer jamais de sujets d'observation et de composition? Il n'y avait qu'à se laisser aller; le pont d'une embarcation, une voiture de place, une flânerie par la cam-
pagne, lui fournissent aussitôt l'action et les personnages i .
Un matin, traversant Fontenay-aux-Roses pour se rendre à une partie de chasse, il se heurte contre un rassemblement dans la grande rue ; c'est un carrier de Montrouge qui vient d'assassiner sa femme et qui, par épouvante d'un fait surnaturel, plus que par remords de son crime, au lieu de chercher à se sauver, accourt se dénoncer à la justice.
« — Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jaquemin à demi-voix, croyez- vous qu'une tête puisse parler, une fois séparée du corps? »
A cette question bizarre, posée au maire de la commune par un misérable tout couvert Je saug, Dumas, vous le pensez, dresse l'oreille. Le commissaire de police ordonne la confrontation ; Dumas, comme témoin, signe au procès-verbal, et M. Ledru, qui joint à ses fonctions de maire de village la qualité de propriétaire d'une maison ayant appartenu à Scarron, s'empresse d'inviter à dîner chez lui le jeune et brillant auteur d'Henri 111 et de Christine.
« — Je n'admets pas d'excuses, vous tombez sur un jeudi, tant pis pour vous ! le jeudi, c'est mon jour. Après le dîner, vous serez libre de rester ou de partir.
» — Commençons par voir la maison; vous m'a-
1. Voir le Speronare, le Cocher de Cabriolet, les Mille et Un Fantômes.
vez dit, je crois, Monsieur, qu'elle avait appartenu à Scarron ?
» — Oui, c'est ici que la future épouse de Louis XIV, en attendant qu'elle amusât l'homme inamusable, soignait le pauvre cul-de-jatte, son premier mari. Vous verrez sa chambre.
» — A madame de Maintenon ?
» — Non, à madame Scarron. La chambre de madame de Maintenon est à Versailles ou à Saint- Cyr. Venez, s>
On monte au premier étage puis, après en avoir admiré les diverses curiosités; — entre autres, une carte du Tendre (aller et retour) tracée par Scarron et annotée de la main de sa femme, on redescend au salon.
« M. Ledru alla droit à son bureau et ouvrit un immense tiroir dans lequel se trouvait une foule de petits paquets semblables à des paquets de graines. Les objets que renfermait ce tiroir étaient renfermés eux-mêmes dans des papiers étiquetés.
» — Tenez, me dit-il, voilà encore pour vous, l'homme historique, quelque chose de plus curieux que la carte du Tendre. C'est une collection de reliques, non pas de saints, mais de rois.
» En effet, chaque papier enveloppait un os, des cheveux ou de la barbe. Il y avait une rotule de Charles IX, le pouce de François Ie1', Un fragment du crâne de Louis XIV, une côte de Henri 11^
250 MES ÉTUDES El MES SUIVE MRS
une vertèbre de Louis XV, de la barbe de Henri IV et des cheveux de Louis XIII. Chaque roi avait fourni son échantillon, et, de tous ces os, on eût pu recomposer à peu de chose près un squelette qui eût parfaitement représenté celui de la monarchie française, auquel depuis longtemps manquent les ossements principaux. D'où venait cet ossuaire ? M. Ledru avait présidé à l'exhumation des rois à Saint-Denis et il avait pris dans chaque tombeau ce qui lui avait plu.
» — Mais c'est assez nous occuper des morts, passons aux vivants. »
Alors s'ouvre devant nous une galerie de bonshommes d'Hoffmann, qui, sous les noms de M. Albrette, de l'abbé Moulle, du docteur Robert, de la Dame voilée, vont aider notre mai Ire conteur dans la thèse moitié historique et moitié philosophique qu'il se propose. Car, pour peu que vous soyez physionomiste, — à la pâleur de M. Ledru, à son exclamation au moment où l'assassin des carrières de Montrouge lui demande effaré : « Croyez-vous qu'une tête puisse parler? » vous avez déjà deviné que « tout ceci cache un mystère ». En effet, ce M. Ledru n'est pas simplement M. Ledru ; il est le iils du fameux Cornus, physicien du roi Louis XVI et de la reine Marie- Antoinette, savant distingué de l'école de Volta, de Galvani, de Mesmer, et que son surnom burlesque a fait classer parmi les vulgaires escamoteurs.
Initié do bonne heure aux sciences physiques et magnétiques, M. Ledru a longtemps étudié ce problème de savoir si le sentiment était ou n'était pas entièrement détruit par le supplice. Il a lu les Éléments de Physique de Haller, les dissertations de Sommering, les protestations d'OEllher, les procès-verbaux du docteur Sue, et poursuivi son enquête sur la place de la Révolution, en 93.
ttien d'étonnant à ce que l'on en cause après dîner dans son salon, un vrai salon de récits et de légendes, grand, sombre, grâce aux rideaux épais et au jour qui s'en allait mourant, dont les angles étaient déjà en pleine obscurité, tandis que les lignes qui correspondaient aux portes et aux fenêtres conservaient un reste de lumière.
« — Si le siège de la faculté de sentir est dans lo cerveau, aussi longtemps que le cerveau conserve sa force vitale le supplicié a le sentiment de son existence.
» — Des preuves ?
» — Voici Sommering; ses œuvres sont là, et vous pouvez chercher. Sommering dit : Plusieurs docteurs, mes confrères, m'ont assuré avoir vu une tête séparée du corps grincer des dents de douleur, et, moi, je suis convaincu que si l'air circulait encore par les organes de la voix, les tètes parleraient.
» — Eh bien, docteur, continua M. Ledru, en pâlissant, je suis plus avancé que Sommering : une tête m'a parlé, à moi... »
Comme cette histoire est celle de M. Ledru et rappelle d'ailleurs par maint endroit le Chevalier de Maison-Rouge, nous laissons au lecteur la liberté d'y aller voir dans les Mille et un Fantômes où elle figure sous le titre d'Albert et Solange ; mais ce qui n'est point du tout un roman, c'est le récit de la mort de Charlotte Corday, qui se môle à cette aventure plus ou moins fantastique. Lié d'amitié avec Danton et Camille Desmoulins, le fils du prestidigitateur Cornus avait également connu Marat, comme médecin et peut-être aussi comme ami, bien qu'il s'en défendit ; enfin, il l'avait connu. Il résulta de cette relation que, le jour où l'on conduisit mademoiselle de Corday à l'échafaud, il résolut d'assister à son supplice, et Dumas évoquant à ce propos le fait du soufflet consigné par l'histoire :
a — Nous y arrivons, interrompit M. Ledru ; laissez-moi dire, j'étais témoin; par conséquent, à ce que je dirai, vous pourrez croire. Dès deux heures de l'après-midi, j'avais pris mon poste près de la statue de la Liberté. C'était par une chaude matinée de juillet; le temps était lourd, le ciel était couvert et promettait un orage.
» A quatre heures, l'orage éclata; ce fut à ce moment-là même, à ce que l'on dit, que Charlotte monta sur la charrette.
» On l'avait été prendre dans sa prison, au moment où un jeune peintre était occupé à faire son
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portrait. La mort jalouse semblait vouloir que rien ne survécût de la jeune fille, pas même son image.
» La tête était ébauchée sur la toile et — chose étrange ! — au moment où le bourreau entra, le peintre en était à cet endroit du cou que le fer de la guillotine allait trancher.
» Les éclairs brillaient, la pluie tombait, le tonnerre grondait ; mais rien n'avait pu disperser la populace curieuse. Les quais, les ponts, les places, étaient encombrés; les rumeurs de la terre couvraient presque les rumeurs du ciel. Les femmes, que l'on appelait du nom énergique de lécheuses de guillotine, la poursuivaient de malédictions. J'entendais ces rugissements venir à moi comme on entend ceux d'une cataracte : longtemps avant que l'on pût rien apercevoir, la foule ondula; enfin, comme un navire fatal, la charrette apparut, labourant le flot, et je pus distinguer la condamnée, que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais vue.
» C'était une belle jeune fille de vingt-sept ans, avec des yeux magnifiques, un nez d'un dessin parfait, des lèvres d'une régularité suprême. Elle se tenait debout, la tête levée, moins pour paraître dominer cette foule que parce que ses mains liées derrière le dos la forçaient de tenir sa tête ainsi. La pluie avait cessé ; mais, comme elle avait supporté la pluie pendant les trois quarts d'heure du chemin,
l'eau qui avait coulé sur elle dessinait sur la laine humide les contours de son corps charmant ; on eût dit qu'elle sortait du bain. La chemise rouge dont l'avait revêtue le bourreau donnait un aspect étrange, une splendeur sinistre à cette tête si fière et si énergique. Au moment où elle arrivait sur la place, la pluie cessa, et un rayon de soleil, glissant entre deux nuages, vint se jouer dans ses cheveux, qu'il fit rayonner comme une auréole. En vérité, je vous le jure, quoiqu'il y eût derrière cette jeune fille un meurtre, action terrible même lorsqu'elle venge l'humanité, quoique je détestasse ce meurtre, je n'aurais su dire si ce que je voyais était une apothéose ou un supplice. En apercevant l'échal'aud, elle pâlit; et cette pâleur fut sensible surtout à cause de la chemise rouge qui montait jusqu'à son cou ; mais presque aussitôt elle fit un effort et acheva de se tourner vers l'échafaud qu'elle regarda en souriant.
» La charrette s'arrêta : Charlotte sauta à terre sans vouloir permettre qu'on l'aidât à. descendre ; puis elle monta les marches de l'échafaud, rendues glissantes par la pluie qui venait de tomber, aussi vite que le lui permettait Ja longueur de sa chemise traînante et la gêne de ses mains liées. En sentant la main de l'exécuteur se poser sur son épaule pour arracher le mouchoir qui couvrait son cou, elle pâlit une seconde fois; mais, à l'instant même, un dernier sourire vint démentir cette pâleur, et. d'elle-
même, sans qu'on l'attachât à l'infâme bascule, dans un élan sublime et presque joyeux, elle passa sa tête par la hideuse ouverture. Le couperet glissa, la tête détachée du tronc tomba sur la plate-forme et rebondit. Ce fut alors, — écoutez bien ceci, docteur ! écoutez bien ceci, poète! — ce fut alors qu'un des valets du bourreau, nommé Legros, saisit cette tête par les cheveux et, par une vile adulation à la multitude, lui donna un soufflet. Eh bien, je vous dis qu'à ce soufflet la tête rougit ; je l'ai vue, la tête, non pas la joue, entendez-vous bien ? non pas la joue touchée seulement, mais les deux joues, et cela d'une rougeur égale, car le sentiment vivait dans cette tête, et elle s'indignait d'avoir souffert une honte qui n'était point portée à l'arrêt.
» Le peuple aussi vit cette rougeur, et il prit le parti de la morte contre le vivant, de la suppliciée contre le bourreau .
» Il demanda, séance tenante, vengeance de cette indignité, et séance tenante, le misérable fut remis aux gendarmes et conduit en prison.
» — Attendez, dit M. Ledru, qui vit que le docteur allait parler, attendez, ce n'est pas tout.
» Je voulais savoir quel sentiment avait pu porter cet homme à l'acte infâme qu'il avait commis.
y> Je m'informai du lieu où il était, je demandai une permission pour le visiter à l'Abbaye, où il avait été enfermé, je l'obtins et j'allai le voir.
ir,.
» Un arrêté du tribunal révolutionnaire venait de le condamner à trois mois de prison. Il ne comprenait pas qu'il eût été condamné pour une chose si naturelle que celle qu'il avait faite.
» Je lui demandai ce qui avait pu le porter à cette action.
» — Tiens! dit-il, la belle question! je suis maratiste, moi ! Je venais de la punir pour le compte de la loi, j'ai voulu la punir pour mon compte.
» — Mais, lui dis-je, vous n'avez donc pas compris qu'il y a presque un crime dans cette violation du respect dû à la mort !
» — Ah çà ! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils sont morts parce qu'on les a guillotinés, vous?
» — Sans doute !
» — Eh bien, on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils sont là tous ensemble; que vous ne les voyez pas tordre les yeux et grincer des dents pendant cinq minutes encore après l'exécution. Nous sommes obligés de changer le panier tous les trois mois, tant ils en saccagent le fond avec les dents. C'est un tas de têtes d'aristocrates, voyez-vous, qui ne veulent pas se décider à mourir, et je ne serais pas étonné qu'un jour Tune d'elles se mît à crier : « Vive le Roi! ».
Il serait intéressant de rapprocher de ce récit la paraphrase idéaliste de Lamartine, dans l'Histoire des Girondins, et divers passages de Michelet et de
Carlyle: on aurait ainsi tout ce qui subsiste de remarquable sur « l'ange de l'assassinat » . Mais, en citant le morceau qu'on vient de lire, un autre soin nous a préoccupé, nous avons voulu montrer que le procédé qu'emploie Dumas, n'est autre que le procédé de Walter Scott. Il sait amuser en commençant ; mais son art ne le dispense pas de commencer par la préparation : voyez au contraire avec quelle méthode il s'achemine vers son thème principal : la conversation, chez M. Ledru, sur le terrible phénomène qu'il s'agit pour lui de dramatiser. C'est bien, en effet, l'action qui, dès le début, nous saisit au collet ; mais cette action n'est là que pour en amener une autre, la véritable. Que devient l'assassin des carrières de Montrouge? On ne songe même pas à se le demander.
Dans sa manière de composer comme dans sa façon d'écrire, c'est chez Dumas le même effet d'accumulation ; il se répète en s'affirmant toujours davantage et par degré. Exemple : « Aussi Déranger jouissait-il d'une influence énorme; c'était à qui, de tous les partis, aurait Béranger. On avait offert la croix à Béranger, et Béranger avait refusé. On avait offert une pension à Béranger, et Béranger avait refusé. On avait offert l'Académie à Béranger, et Béranger avait refusé. Personne n'avait Béranger et Béranger avait tout le monde. »
Le style de Dumas s'exprime nettement, clairement. Quand il veut dire qu'il fait beau temps, il dit : « Il fait beau temps ». Quand il veut dire que la
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porte s'entrebâille, il dit : « La porte s'entrebâille », et ne dit pas qu'elle met une large raie blanche sur les dalles sombres. De toute cette pléiade romantique, il est certainement celui qui se manière le moins, peu original, mais en revanche point obscur.
On vous dira : « Cène sont plus les romans d'intrigue qui passionnent le public; pourquoi cela? » Probablement parce qu'on n'en sait plus faire; la mode étant aujourd'hui de ne rien composer et de n'offrir au lecteur qu'une suite de tableaux que nul plan ne relie entre eux et dont le pittoresque du milieu ambiant forme le principal intérêt. Au théâtre, même procédure ; comment une passion naît et se développe, on juge inutile de nous le conter. C'est purement et simplement la foire aux instincts, un perpétuel in médias res.
Remarquez bien que je n'entends point me brouiller ici avec le naturalisme, à Dieu ne plaise : j'ai trop de goût pour les trois ou quatre brillants esprits qui représentent, parmi nous, cette manière de voir; mais où j'admire surtout la théorie de « la méthode scientifique » qui triomphe aujourd'hui, c'est dans ses préfaces, quand elle s'imagine, par exemple, avoir inventé Diderot et prétend s'approprier Stendhal, un romantique du plus fort calibre et, d'ailleurs, chez qui le romancier disparaît sous le polygraphe. Ses études historiques, esthétiques, psychologiques, qui, bien autrement que Rouge et Noir et la Chartreuse de Parme, caractérisent sa
littérature, nous le montrent tel à chaque page, et je conseille à ceux qui se donnent un si beau mal pour l'enrégimenter, de lire son livre italien intitulé : Del romanticismo nelle Arti, où il déclare que « la seule manière de parler au siècle présent est le style romantique, tandis que le style classique ne s'adresse qu'au passé ». La vérité est qu'ils sont eux-mêmes tous des romantiques et, la plupart du temps, très malins.
Ils le sentent, et, pour s'en excuser, regardez comme ils s'y prennent. Ils s'en vont chercher dans la boîte aux oublis certaines médiocrités dont âme qui vive ne se souvient, et, les évoquant à grand fracas, ils s'écrient d'un sang-froid sublime : « Eh bien ! voilà comment il fallait faire, nous ne le faisons pas, nous pensons à notre phrase, nous voulons plaire . . . Nous sommes romantiques et nous avons tort. » Et ils continuent d'écrire du mieux qu'ils peuvent dans le style de Victor Hugo, de Vigny, de Musset et du vieux Dumas.
Les romans de Dumas, comme ceux de Mérimée, ont cet avantage, qui devient de plus en plus rare, de prêter à la conversation. Ses types s'imposent à la mémoire, on en cause avant, on en cause après, on critique, on raille : ce Dumas, quel hâbleur ! quel vantard ! Mais, au demeurant, pas une femme n'en rougit. On imitait alors Walter Scott, excellent guide, dont je ne conteste pas les défauts, mais qui, du moins, n'égara personne aux carrières de l'obs-
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cénité. Dumas lui doit sa méthode historique, sinon scientifique; il lui doit aussi sa prolixité, et ceci me rappelle une bien amusante lettre de Thackeray publiée, en 184", dans la. Revue britannique, et que je donne comme la meilleure critique qui se puisse faire du procédé ■
« J'aime vos romans en vingt et un volumes, tout en regrettant qu'il y ait entre vos chapitres tant de pages blanches, et un si petit nombre de lettres d'imprimerie dans vos pages. J'aime enfin les continuations. Je n'ai pas passé un mot de Monte-Cristo et j'éprouvai un vrai bonheur, lorsqu'après avoir lu les douze volumes des Trois Mousquetaires, je vis M. Rolandi, l'honnête libraire qui me loue des livres, m'en apporter douze autres sous le titre de Vingt ans après. Puissiez-vous faire vivre jusqu'à cent vingt ans Athos, Portbos et Aramis, afin de nous gratifier de douze volumes encore de leurs aventures !
» Puisse le médecin dont vous avez entrepris les Mémoires en les commençant au règne de Louis XV, faire encore, par ses ordonnances, la fortune des apothicaires de la révolution de Juillet !
» Et maintenant, pourquoi ne vous empareriezvous pas aussi des héros des autres. Ne pensez-vous pas qu'il est plus d'un roman de Walter Scott que ce romancier laisse incomplet? Le Maître de Ravenswood, par exemple, disparaît à la conclusion de la Fiancée de Lammermoor, c'est-à-dire qu'on trouve son chapeau sur les sables de la plage et qu'on
peut le croire noyé ; mais j'ai toujours eu l'idée qu'il avait nagé heureusement, et que ses aventures pourraient recommencer — dans un roman maritime, veux-jc dire, — sur le vaisseau qui le recueillit à son bord. Personne ne me fera croire que les événements de la vie de Quentin Durward se soient terminés le jour où il épousa Isabelle de Croye. Les gens survivent au mariage, il me semble. Prenons-nous congé de nos amis, ou cessons-nous de nous intéresser à eux du moment qu'ils montent en voiture après le dîner ou le déjeuner de noces? Certes non. Le dénouement à'Ivanhoe ne me satisfait pas davantage; je suis certain que l'histoire ne peut finir là où elle s'arrête.
» J'aime trop le chevalier déshérité dont le sang s'est enflammé au soleil de Palestine et dont le cœur s'est passionné auprès de la belle Rebecca, pour supposer qu'il pût s'asseoir heureux et content à côté de cette digne et glaciale perfection de Rowena.
» Cette femme m'importune et j'en appelle à vous pour compléter ce fragment de roman laissé par Walter Scott, afin que justice soit rendue à la véritable héroïne. »
Une lettre sur la mort du duc d'Orléans. — Dumas cl Rossini. — Frédérick-Lemaître et Molière. — Adolphe de Lenven — « J'ai tué Portfios. »
Dans la longue suite de considérations poétiques, philosophiques, apocalyptiques, auxquelles aimait à se livrer ce perpétuel ruminant, il s'en trouve une bien singulière sur la catastrophe du duc d'Orléans :
« Lorsque le duc d'Orléans mourut d'une façon si fatale et si inattendue, mon premier mouvement fut, non pas de maudire le hasard, mais d'interroger Dieu. Ce n'est pas sans motif qu'un prince qui s'est fait l'amour d'un peuple, qui porte dans sa main la fortune de la France, qui moule dans sa pensée l'avenir du monde, sort un matin seul dans une voiture découverte, se fait emporter par deux chevaux qui lui brisent la tête sur le
pavé, et qui s'arrêtent d'eux-mêmes cent pas plus loin que l'endroit où ils l'ont tué. Non ! La Providence avait décrété que les monarchies tiraient à leur fin ; elle avait d'avance écrit, au livre de bronze du destin, la date de cette prochaine république que je prédisais au roi lui-même en 1832. Eh bien, la Providence trouvait sur sa route un obstacle à ses desseins: c'était la popularité du prince-soldat, du prince-poète, du prince-artiste ; la Providence a supprimé l'obstacle, de sorte que, le jour venu, rien ne se trouva que le vide entre le trône qui s'écroulait et la République qui allait naître. »
Autre part, il vous parlera simplement de luimême et vous livrera telle prédisposition ayant trait à sa vocation théâtrale.
« Je suis le plus mauvais spectateur de première représentation qu'il y ait au inonde. Si la pièce est d'imagination, à peine les personnages exposés, ils ne sont plus ceux de l'auteur, ils sont les miens. Dans le premier entr'acte, je les prends, je me les approprie. Au lieu de l'inconnu qui me reste à connaître dans les quatre actes, je les introduis dans quatre actes de ma composition ; je tire parti de leurs caractères, j'utilise leur originalité. Si l'entr'acte dure seulement dix minutes, c'est plus qu'il ne m'en faut pour leur bâtir le château de cartes où je les emmène. Mon château de cartes, à moi, n'est presque jamais celui de l'auteur.
» Pour les pièces historiques, c'est bien pis. J'apporte naturellement ma pièce toute faite sur le titre ; et, comme elle est naturellement faite dans mes défauts, c'est-à-dire avec abondance de détails, rigidité absolue des caractères, double, triple, quadruple intrigue, il est bien rare que ma pièce ressemble le moins du monde à celle que l'on représente. Ce qui me fait tout bonnement un supplice de ce qui, pour les autres, est un amusement ! »
Je ne sache point que, dans sa longue circumnavigation théâtrale, Dumas ait touché plus de deux fois au pays de la musique. On n'a guère de lui que deux opéras comiques assez médiocres : le Roman d'Elvire, écrit par Ambroise Thomas, et Piquillo, livré à Monpou le compositeur juré et patenté des romantiques, une manière de Gélestin Nanteuil musical.
Sans aucun doute, les portes du grand Opéra se fussent ouvertes d'elles-mêmes, mais Scribe avait conquis le terrain par de vrais chefs-d'œuvre: il y triomphait en souverain avec Robert le Diable, les Huguenots, la Muette, la Juive. C'était une raison pour que Dumas se tînt à l'écart ; il ne daignait,
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mais sans renoncer, et goûtant une certaine satisfaction d'à mou r -propre à se voir de tons côtés sollicité. Obtenir de l'auteur de la Tour de Nesle et de Don Juan de Marana. un poème d'opéra en cinq actes, il n'était, en ce moment, compositeur illustre qui ne fit ce rêve; néanmoins, les choses n'allaient point au delà. « Quand me donnez-vous un poème? » lui disait Meyerbeer, chaque fois qu'il le rencontrait. Et Dumas répondait en s'offrant de la meilleure grâce du monde pour le lendemain ; puis, le lendemain, Meyerbeer retournait à Scribe, et Dumas à Goubaux ou à Maquet. 11 y a ainsi, dans la vie des poètes comme dans la vie des femmes, une l'ouïe de liaisons qui auraient dû se nouer et qui ne se sont pas faites, simplement « parce que cela ne s'est pas trouvé ». Un jour que nous reprochions à Frédérick-Lemaitre de n'avoir point couronné sa carrière en allant à la Comédie-Française, jouer épisodiquement Harpagon, Scapin et Mascarille :
— J'y ai souvent pensé, nous dit le grand artiste.
— Soit ! mais en vous gardant bien d'en rien faire. Pourquoi ?
— Pour deux raisons : la première est que, si j'aime Molière, je n'aime point sa maison de la rue Richelieu.
— Et l'autre motif ?
— Oh ! mon Dieu ! pure coquetterie de métier ! J'ai voulu vous laisser à tous ce regret qu'il me tlatte de vous entendre exprimer, et que vous
n'auriez plus si j'avais une fois joué le répertoire, fùtce avec le plus grand éclat.
Dumas ne l'avouait pas, mais j'imagine qu'il y avait un peu de cette afféterie dans sa réserve. «Quels opéras vous nous feriez! s'écriaient tous les musiciens. — Quel dommage qu'il ne veuille pas ! » soupiraient tous les directeurs. Lui, gaillard et réjoui, se pavanait à ces louanges, promettant toujours et différant, tandis que Scribe continuait de suffire à tous les besoins, car, de cet opéra modèle dont tout le monde parlait tant, de ce merveilleux chef-d'œuvre in posse, personne en somme ne se souciait, ni Auber, ni Meyerbeer, ni Rossini, ni Halévy. Involontairement, yous songiez à ce mot sur la duchesse du Maine, qui ne pouvait pas se passer des gens qui lui étaient indifférents. Et, si je m'en rapporte à certains scénarios dont j'eus connaissance, Dumas a fort sagement fait de lanterner, et, comme on dit, de peloter en attendant partie; car la partie eût été probablement toute à l'avantage de Scribe.
Ceux qui seraient curieux de savoir de quoi ce lier esprit était capable de se contenter en pareille matière, n'auront qu'à lire dans le Testament de M. Chauvelin, un des moins estimés de ses romans, le chapitre intitulé : Une Visite chez Rossini.
Dumas traversant Bologne, vient serrer la main au grand maestro, qui naturellement le retient à dîner, et ce dîner sert de prétexte à l'infatigable conteur pour se mettre tout de suite en scène comme
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librettiste, a Toute cette conversation m'amena à demander à Rossini pourquoi il ne faisait pas de musique?» Rossini, de répondre par son vieux refrain ordinaire : « Je suis trop paresseux. Sur quoi Dumas, spontanément, propose un poème.
— Comment, vous consentiriez, vous? lui dit alors en souriant le gouailleur compère!
Et notre d'Artagnan, sans môme se douter de ce qui se cache d'ironie et de malice dans ce tin sourire.
« — Oui, certes, s'écria-t-il, moi, qui ai fait trois cents volumes et vingt-cinq drames, je consentirais à cela, parce que, moi, je mettrais mon amour-propre à vous aider, à vous servir, parce que, moi, qui tiens le haut du pavé quand je veux, je regarderais comme une honorable courtoisie de vous le cédera vous que j'aime, à vous que j'admire, à vous mon frère en art. J'ai mon royaume comme vous avez le vôtre; si Étéoele et Polynice avaient eu chacun un troue, il ne se seraient pas entr'égorgés, et seraient probablement morts de vieillesse en se faisant des visites tous les premiers de l'an.
» — A merveille! je retiens votre parole.
» — Je vous la donne; seulement, dites-moi d'avance quel genre d'opéra vous voudriez.
» — Je voudrais un opéra... fantastique ! »
Impossible de rouler son monde avec plus d'agrément, et vous croyez qu'à ces mots d'opéra fantastique, Dumas va perdre un peu de son aplomb? Pas du tout ; il continue de s'emballer, si bien que
~2~ti MES ÉTUDES ET .MES SOUVENIRS
Kossini, interpellant 'son ami Scamozza, en Irain d'avaler, à l'autre bout de la table, une soupière de macaroni, l'adjure de raconter je ne sais quelle histoire de revenant à dormir debout et qui devra fournir le sujet du prochain opéra.
« C'était une plaisanterie très familière à Rossini, et, d'ailleurs, tout italienne , de faire ricocher sur quelqu'un de son entourage la question qu'il voulait éluder. A Passy, ce plastron des dernières années fut le bon et brave Carafa. Un jour qu'il s'agissait de monter la Gazza au Théâtre-Lyrique :
o — Reprendre cette vieillerie ! s'écria Rossini ; quelle drôle d'idée! l'imprésario veut donc se ruiner?
» Et comme je plaidais la circonstance atténuante en essayant de lui prouver que, grâce à deux ou trois morceaux qu'il consentirait à écrire, cette vieillerie serait remise à neuf pour cinquante représentations;
» — C'est vrai, reprit-il, d'un air qu'on pouvait croire le plus sérieux du monde, deux ou trois morceaux inédits, absolument inédits, et que nous ferons faire par l'ami Carafa ! »
Quand on assiste à de pareilles confidences, on s'applaudit que le poète de Charles VII et de Caligula n'ait point donné suite à ses velléités de librettiste.
Décidément, mieux vaut qu'il n'ait tenté de ce côté aucun effort, laissant ainsi debout après lui, le vieux proverbe : « Quel dommage que Meyerbeer ni Rossini n'aient jamais eu à mettre en musique un poème de Dumas! »
Artiste et poète jusque dans la conversation, un mot qu'il prononce au hasard, un nom propre où se heurte sa plume, le font dévier de sa route, et, de la réalité, le jettent dans le rêve ; il mêle à ce qu'il écrit sa vie intime, entraînant avec lui tout ce qui a eu part à son pissé, tout son présent, comme ferait un fleuve qui ne se contenterait pas de réfléchir les bois, les fleurs, les maisons de ses rives, mais encore qui forcerait de le suivre jusqu'à l'Océan l'image de ces maisons, de ces bois et de ces fleurs. « Aussi, ne suis-je jamais seul, tant qu'un livre de moi reste près de moi, dit-il, dans une page toute charmante d'émotion vraie — ce qui n'est point avec lui toujours le cas. — Chaque ligne me rappelle un jour écoulé, et ce jour renaît à l'instant, de son aube à son crépuscule, tout vivant des mêmes sensations qui l'ont rempli, tout peuplé des mêmes personnages qui l'ont traversé. Héias! le meilleur de ma vie est déjà dans mes souvenirs ; je suis comme un de ces arbres au feuillage toulfu, pleins d'oiseaux muets à midi, mais qui se réveillent vers la fin de la journée, et qui, le soir venu, empliront ma vieillesse de battements d'ailes et de chants : ils l'égayeront ainsi de leur joie, de leurs amours et de leurs rumeurs , jusqu'à ce que la mort touche à son tour l'arbre hospitalier et que l'arbre, en tombant, effarouche tous ces bruyants chanteurs, dont chacun ne sera autre chose qu'une des heures de ma vie. »
J'ai dit les principaux collaborateurs de Dumas; il en est un pourtant qu'il me faut classer à part, je veux dire Adolphe de Leuven. C'est presque un portrait de famille.
Ami des deux Dumas, collaborateur de l'ancien pour les Demoiselles de Sainl-Cyr, vous ne rencontrez que son nom dans les Mémoires.
Adolphe de Leuven, le futur collaborateur de Scribe, le futur directeur de l'Opéra- Comique, était déjà très répandu à cette époque dans le monde littéraire et théâtral de Paris. Tout cela ne date pas d'hier; ils sont rares désormais les survivants de ces âges préhistoriques, dont ce même Leuven m'apparaissait récemment encore comme le représentant
le plus solide et le plus ingambe: grand, brun, sec, aux cheveux noirs coupés en brosse, aux yeux admirables, au nez fortement accentué, aux dents blanches, à la démarche nonchalante et aristocratique, tel était jadis Adolphe de Leuven, au temps de la jeunesse des Mousquetaires, et tel vous le rencontriez encore, il y a un an à peine.
Vous l'avez vu passer, haut de taille, point courbé, flânant pensif et solitaire: vous auriez dit un portrait de Rembrandt sorti de son cadre pour s'en aller faire un tour de boulevard. Son costume — un ample caftan de velours que surmontait un bonnet fourré de martre — donnait à sa physionomie je ne sais quoi d'étrange et de bizarre qui, d'ailleurs, n'avait rien d'affecté ; les autres, ses contemporains, étaient vieux; ilétait, lui, archaïque, et ce silence même qui partout l'accompagnait au milieu du brouhaha parisien, vous rappelait l'homme du Nord, le fils de ce robuste et brillant Ribbing, mêlé à la tourmente suédoise où périt Gustave III, le héros du Bal masqué d'Auber et de Scribe.
Xiez donc ensuite l'atavisme, quand de pareils contrastes se manifestent chez le fils comme chez le père; car c'était aussi un lettré, presque un poète, que ce hardi conspirateur réfugié en France, où naturellement des succès de femmes l'eurent bientôt mis à la mode. Il y occupait ses loisirs à d'intéressants travaux littéraires: le comte de Ribbing fut, chez nous, le premier à traduire Goethe ; j'ai lu sur le
manuscrit sa version de Goelz de Berlichingen : elle semble écrite sous la dictée du maître, tant le souffle immédiat y circule à l'aise. Dirai-je que, parmi ses papiers, témoignages curieux et divers, parfois même très indiscrets, d'une vie d'action, de plaisir et d'étude, ligure aussi toute une correspondance superbement passionnée de madame de Staël, aujourd'hui lettre close, mais probablement destinée à faire le régal de quelque Sainte-Beuve de l'avenir.
« Deux ou trois cents lettres de madame de Staël que le comte de Ribbing reçut d'elle pendant tout le cours de la vie de l'illustre auteur de Corinne, prouvent que cette amitié ne fut point passagère l. » Ce comte Ribbing de Leuven, l'un des trois seigneurs suédois inculpés dans le meurtre de Gustave III, roi de Suède, eut pour fils le collaborateur et l'ami de Dumas, et, dans le lils comme dans Je père, a persisté, selon les temps, le double instinct aristocratique et littéraire. Le Leuven que nous connaissions tous et que nous aimions n'a jamais conspiré, i! n'a point tué de roi, même au théâtre, n'ayant jamais écrit de tragédie; bien au contraire, c'est du côté de l'esprit et de la gaieté que son naturel dramatique l'a toujours porté ; il a fait Vert-Vert, le Postillon de Lonjumeau, et, nonobstant, règne à travers tout l'incurable mélancolie, une sombre et vague tristesse qui semble venir du loin-