LA JEUNE FILLE
Souvenirs tant chéris des heures envolées, Quelle mélancolie à vous s'attache, hélas ! Vous êtes, du bonheur, les roses effeuillées Que le présent a seul vu fleurir sous ses pas !
Apercevant le lac.
Oh ! la rose blanche et mignonne
Qui flotte sur ce bleu miroir !
Comment fei*ai-je pour l'avoir?
S' approchant du bord.
Si j'osais... Que je suis poltronne!
la mort, entraînant la jeune fille.
Viens! je t'en donnerai, moi, toute une couronne!
Mais ce qui, à première vue, me ravit le cœur et l'esprit, ce fut une collection, non, un foisonnement de légendes mystiques concernant la vie de Jésus; celle du & Peuplier» me parut surtout si intéressante, que je la rimai dès l'instant et la publiai dans mes premières poésies. Dumas l'a— t-îl connue là? Peu importe. Quoi qu'il en soit, voici sa version :
» Le saule de Babylone murmurait :
» Il va mourir ! et, en signe de ma douleur, à
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partir d'aujourd'hui, mes branches s'abaisseront jusque dans les eaux de l'Euphrate... » Le cyprès du Carmel murmurait :
» — Il va mourir! et, en signe de mon désespoir, à partir d'aujourd'hui, je veux être l'hôte assidu des cimetières, le gardien iidèle des tombeaux. » L'Iris de Suze murmurait :
s — Il va mourir ! et, en signe de mon deuil, à partir d'aujourd'hui, je couvrirai d'un manteau violet mon calice d'or...
» La Belle-de-Jour murmurait :
» — Il va mourir! et, en sigDe de mes regrets, à partir d'aujourd'hui, je fermerai tous les soirs mon calice, et ne le rouvrirai que le matin, plein des larmes de la nuit...
» Et tout le peuple végétal se lamentait ainsi, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, tressaillant, frémissant, frissonnant du faîte à la racine.
» Le peuplier seul, orgueilleux et froid, demeura impassible au milieu de la douleur universelle.
» — Eh! murmura-t-il à son tour sans qu'aucune de ses branches bougeât, sans qu'aucune de ses feuilles fit un mouvement, que nous importe, à nous, la souffrance de ce Dieu qui meurt pour les crimes des hommes ? Est-ce que nous sommes des hommes, nous? Non! nous sommes des arbres. Est-ce que nous sommes des criminels, nous? Non ! nous sommes des innocents.
) Mais, en ce moment, l'ange qui portait au Ciel
un calice plein du sang de ce Dieu, entendit ce que disait l'arbre égoïste, qui, au milieu de la douleur universelle, réclamait pour lui seul le privilège de l'insensibilité. Il pencha légèrement le vase, et, sur les racines de l'arbre infortuné, il laissa tomber, avec ces paroles, une goutte du sang divin :
» — Toi qui n'as pas tremblé quand toute la nature frissonnait, tu t'appelleras le Tremble, et, à partir d'aujourd'hui, même pendant les lourdes journées d'été, où meurt toute brise, même lorsque les autres arbres des forêts resteront immobiles, répandant l'ombre fraîche autour d'eux, toi, de ta racine à ton faîte, tu trembleras éternellement!.. »
Et dans ces belles nuits de rêve et de silence,
Quand la nature dort en son voile argenté
Aux humides rayons de la lune d'été,
Lorsque pas une feuille au bois ne se balance,
Que l'abeille repose au sein du lys de feu,
Que tous les bruits de l'air dorment sous le ciel bleu,
Lui, pris d'une terreur qui jamais ne s'arrête,
Il frissonne, il tressaille, et son ombre inquiète
Du frais miroir des eaux fatigue le cristal..,
Croyance en Diau el scepticisme. — La religion des romantiques. — Victor Hugo. — Conclusion.
La jour, nous causions de Goethe avec Lamartine, lorsque, pendant un silence, il se leva, ouvrit la fenêtre, et, montrant du doigt l'étendue :
— Dites-moi, reprit-il grave et recueilli, que pensait Goethe de ce qui se passe de l'autre côté de l'horizon ?
Cette question inéluctable et dont les plus indifférents se préoccupent, le lecteur s'étonnerait de ne pas nous voir l'aborder au terme de cette longue étude, d'où nous avons voulu que ni la physiologie, ni la psychologie ne fussent absentes.
Qu'était-ce pour Dumas que ce grand inconnu ? qu'en pensait-il?
La vérité serait de dire qu'il n'y pensait pas.
Les hornuies de cette génération avaient sur ce sujet d'autres vues que les nôtres ; la poésie leur tenait lieu de tout, elle était à la fois leur religion, leur philosophie et leur politique. On arrivait au romantisme des coins les plus opposés de l'horizon ; les uns, comme Lamartine et Victor Hugo, y venaient du catholicisme et du royalisme ; les autres, comme Stendhal, Sainte-Beuve et Mérimée, y venaient du camp de la libre pensée, et tout ce monde-là se retrouvait, s'entendait, travaillait à l'œuvre commune sous le firman de l'idéal ; l'antique foi à la monarchie du droit divin et les aspirations révolutionnaires, la Sainte-Ampoule, la Charte et le bonnet rouge. Que de choses disparates dans le seul Lamartine, quelle éblouissante confusion dans ce merveilleux feu d'artifice de fusées parties pour se contredire, et qui. toutes, en sens divers, montent au ciel ! Il commence avec les Méditations par le pur Catéchisme, passe au christianisme avec les Harmonies, se retourne avec Jocelyn du côté du Vicaire savoyard, et iinit par la Chute d'un Ange, où Moïse, l'Évangile, Pythagore; les lois agraires se rencontrent dans le plus étonnant mélaûge. L'avouerai-je ? contemplés ainsi, à distance d'un demi-siècle, toutes ces dominations, tous ces archanges, tous ces Lucifers et tous ces Saint-Michel vous font l'effet de médiums ; mieux encore : ce sont des fleuves, de très grands fleuves, comme le Rhône, le Rhin et le Danube, reflétant
dans le miroir de leurs eaux ce qui se passe sur leurs rives. Respectueux des choses saintes, auxquelles le retour des esprits vers les sources du moyen âge prêtait des 'couleurs séduisantes, ils pratiquaient un déisme compliqué de littérature, de peinture et de musique et se contentaient de croire aux soleils suspendus comme des lampes d'or sous les pieds de l'Éternel. Le majestueux silence des cathédrales, la lueur voilée et prismatique des vitraux, le chant des orgues aux jours de fête, tout cela servait de cadre à des drames, à des romans, à des opéras comme Robert le Diable. Dieu s'y trouvait mêlé, parce qu'en somme, il était le maître de la maison; mais on ne se demandait point comment il était fait ; c'était assez des renseignements que donnait le curé ou même, en son absence, un simple bedeau.
N'oublions pas que, d'autre part, le scepticisme, l'athéisme et le blasphème étaient également matière à littérature.
Lorsque, dans les vers qui servent de préface à sa pièce, l'auteur à'Antony terminait une invocation à l'Ange du Mal par cette strophe :
Viens donc Ange du Mal, dont la voix me convie ; Car il est des instants où, si je te voyais, Je pourrais, pour mon sang, t'abandonner ma vie, Et mon âme... si j'y croyais !
Ces derniers mots : « Si j'y croyais ! » étaient évidemment pour l'effet, pour la rime ; ce qui
n'empêchait point l'écrivain d'être à ce moment parfaitement convaincu qu'il ne croyait pas à son âme, à cette âme qu'il niait alors d'un air tout byronien et qu'il affirmait plus tard, comme un capucin, à propos de la mort de sa mère :
0 mon Dieu ! dans ce monde où toute bouche nie, Où chacun foule aux pieds les Tables de la Loi, Vous m'avez entendu, pendant son agonie, Prier à deux genoux le cœur ardent de foi. Vous m'avez vu, mon Dieu, sur la funèbre route, Où la mort me courbait devant un crucifix, Et vous avez compté les pleurs qui, goutte à goutte, Ruisselaient de mes yeux aux pieds de Votre Fils. Je demandais, mon Dieu, que, moins vite ravie, Vous retardiez l'instant de son dernier adieu: Pour racheter ses jours, je vous offrais ma vie ; Vous n'avez pas voulu : soyez béni, mon Dieu!
Ces vers sont bien, ils sont simples, sincères, d'une douleur et d'une résignation vraies ; le seul malheur fut qu'ils n'aidèrent à sa délivrance que trop vile. Le poète, en les scandant, avait déjà consolé le fils. Singulières organisations que celles de ces êtres doués de la faculté de mettre à la minute en belles stances leurs sensations et leurs chagrins les plus intimes, et de s'en décharger le cœur avec des rimes.
Dans la première crise de la douleur — au fond très réelle — que lui causa la mort de sa mère, Dumas s'était rapproché de son fils, alors âgé de douze ans ; il lui semblait que, seul, cet enfant pouvait désormais le rattacher à l'existence. Il ne voulait plus le quitter et résolut de partir pour la Suisse et de l'emmener. Il commande tout ce dont l'enfant peut avoir besoin, et, quand tout fut prêt pour le voyage, il partit seul... avec Ida! On se figure un rapin de ce temps-là, connaissant son Dumas sur le bout du doigt et s'écriant à ce propos : « Est-ce assez nature! »
Maintenant, de ce que ces vers qui se peuvent lire, écrits de sa main la plus ferme au bas d'un
croquis d'Amaury Duval d'après sa mère morte, de ce que ces vers disent exactement le contraire de ceux de la préface à'Antony, en conclurons-nous que Dumas devait s'être converti entre temps? Pas le moins du monde. Philosophiquement, ici la négation vaut l'affirmation. Amant qui blasphème Dieu, fils qui l'implore, sont chacun dans son rôle, et la génuflexion comme le poing levé ne prouvent rien ni pour ni contre.
Le christianisme, le catholicisme et le romantisme rimaient d'ailleurs trop bien ensemble pour que les coryphées de ce grand concert fussent jamais irréligieux de parti pris. Ils étaient désespérés, amers et révoltés dans l'occasion. Us interpellaient Dieu, l'adjuraient, le juraient: témoignage qu'ils croyaient en lui. Quant à Dumas, avec sa nature rapide et lucide, ses occupations et ses distractions, les perspectives de cet ordre ne pouvaient guère l'intéresser qu'à vol d'oiseau. J'imagine qu'il avait dû y réfléchir; mais, voyant qu'il ne trouvait ni un commencement ni un dénouement vraisemblables et logiques à tout cela, il avait renoncé à faire la pièce.
Au fond, il s'en remettait aux souvenirs de son enfance, aux pratiques de sa mère, aux conseils du bon curé Grégoire, aux espérances vagues, aux superstitions des paysans au milieu desquels il avait été élevé. Sa puissante organisation, que Michelet définissait « une des forces delà nature», s'ac-
commodait à merveille de tout ce qui l'environnait, du soleil, du vent, de la pluie, du chaud, du froid, de la mer, des montagnes, des forêts et des plaines; il dormait et mangeait bien, aimait, travaillait sans fatigue et se sentait partie intégrante et active, d'un tout harmonieux et agréable dont il profitait sans y rien chercher davantage et dans lequel il avait confiance ; quand on discutait devant lui ces questions-là : « Moi, disait-il, je crois en Dieu ; voilà! »
Il n'en désirait point savoir davantage ; sauf le vers que je viens de citer, vous ne trouverez pas un mot impie, pas une hérésie dans les douze cents in-octavos qu'il a écrits. Il entrait dans une église et faisait le signe de la croix ; il voyait une chapelle déserte et silencieuse, il s'y arrêtait, il y rêvait, et, si quelque image du Christ ou de la Vierge l'attirait, l'intéressait comme objet d'art, il lui adressait une prière vague, celle peut-être qu'il avait apprise de sa mère ; après quoi, il n'en aimait que mieux sa maîtresse et travaillait avec plus d'entrain. Cette capacité active, dévorante à la fois et vivifiante, se reconstituait et se renouvelait dans tout; il visait au plus droit, ne perdait aucun de ses coups. Nous ignorons ce que c'est que l'intelligence, ce que c'est que la raison en elle-même, et quelles sont les sources secrètes de la pensée; il n'y a pas problème, il y a mystère. A quoi bon, alors, les suppositions gratuites, les mots vides de sens pour ex-
primer ce qu'il ne nous est pas donné de comprendre? Des hommes d'un autre génie que le sien et d'une inspiration transcendante avaient déclaré qu'il était un Dieu : il ne les contredisait pas, il les approuvait même d'autant plus que la forme qu'ils avaient prêtée à ce Dieu, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, plaisait à son esprit. Il acceptait la découverte et la déclaration et prenait, pour faire le voyage de la vie, ce Dieu possible, commode et pratique, comme il prenait le chemin de fer au lieu de rêver la direction des aérostats, Étant lui-même une des expressions de la vie, il ne pensait jamais à la mort, dont la crainte est la cause première des philosophies moroses et des religions inquiètes, Bref, il avait cette idée de Dieu qui nous vient d'un bon estomac et qui se résume par ces trois mots : « Au petit bonheur ».
La mélancolie et la tristesse étaient des modifications incompatibles avec son être; s'il eût voulu méditer, sa propre méditation eut commencé par l'endormir. Dumas n'admettait le repos que par la fatigue. Un phénomène assez curieux se produisait ainsi chez lui; presque chaque année une fièvre de taureau l'abattait pendant deux ou trois jours : il n'était pas malade, il était vaincu. Sachant cela, il se couchait, s'assoupissait ; de temps en temps, il ouvrait les yeux prenant à tâtons le verre de limonade commandé pour ces circonstances; puis après avoir bu, il se retournait du côté du mur et rentrait
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dans sa fièvre, qui était sa manière violente de se reposer. La crise durait environ trois jours, au bout desquels il se levait et se remettait au travail. Les organes surmenés avaient imposé la halte.
C'est surtout au point de vue physiologique et. qu'on me passe le mot, « animal », que les individus de cette espèce veulent être très étudiés. J'ai l'air d'émettre un paradoxe; mais, pour moi, certains hommes ont du génie comme les éléphants ont une trompe. Ce n'est là qu'un prolongement de l'être, un mécanisme de plus dont on peut demander à ces mortels prédestinés de se servir le mieux possible, mais qu'ils sont incapables d'expliquer, de gouverner comme ils le veulent et qu'ils demeurent impuissants à modifier, quelles que soient les leçons de l'expérience, les résistances du milieu, les avertissements de l'âge. Je dis ceci à propos de Dumas; autant en pourrai-je écrire au sujet
de Victor Hugo, et même plus, car l'inconséquence et la contradiction affectent, par la politique, chez Victor Hugo, un caractère de gravité, d'ampleur et de décision fervente qu'elles n'ont pas chez Dumas. Ces revirements qu'on lui reproche, ces conversions infatigables à l'idée qui règne sont des faits imputables au seul mode d'inspiration dont la nature l'a doté.
Centre de résonnance en perpétuelle vibration, réflecteur imperturbable, Victor Hugo subit la loi de son génie, organisé de telle façon, qu'il n'a jamais perçu que la silhouette et la couleur des choses et des hommes, sans pouvoir se rendre compte de leurs proportions, de leur épaisseur et de leur relation avec l'universel ; ses impressions, si rapides qu'elles soient, il lui faut, à l'instant même, les traduire .en syllabes sonores, pleines d'images. D'observation, de déduction, de logique, d'analyse, de goût, de prescience et de prévision, aucune trace. Il naît au monde littéraire sous la Restauration, il chante la monarchie légitime et la religion. Les idées au milieu desquelles il vit s'imposent à lui, il leur obéit sans discussion, s'abandonnant aux mots qui passent. Avec la révolution de Juillet, le point de vue politique change, les mots changent.
La légende napoléonienne reparaît, vient 1848. la grande prose des Girondins le trouble, la liberté le grise, voici les discours; au coup d'État, il gravit
la montagne; arrive alors le tour des Mirabeau, des Danton, des révolutionnaires en activité de service et de leurs ancêtres, de Rousseau et de Voltaire qu'on appelait un singe de génie. Quelque chose lui reste-t-il encore à chanter? Oui: la Commune, il la chante ! C'est que le génie, je le répète, est involontaire, on ne le dirige pas, o;i le subit dans la spécialité que la nature a voulue. Victor Hugo est né pour faire des vers, pour faire éclater des substantifs et des adjectifs comme des bombes; il accomplit sa mission, sa destinée, il fait des vers, il fait des phrases sur tous les sujets sans distinction, sans préférence, sans respect ni souvenir de ce qu'il a écrit la veille, et néanmoins irresponsable à travers tout, comme un miroir auquel on ne reproche pas de refléter tout ce qui passe devant lui.
Imprescriptible loi d'une végétation qu'il ne dépend ni de régulariser, ni d'amender ! La Fontaine, a-t-on dit, poussait des fables, Hugo pousse des strophes et Dumas des drames. Combien de fois n'a-t-on pas soutenu que, si Dumas s'était châtié davantage, il aurait produit des œuvres beaucoup plus fortes ? Le vulgaire qui a horreur de toutes les facilités parce qu'à lui tout est difficile, s'imagine volontiers qu'un homme qui écrit beaucoup doit mal écrire. Un bon juge de ce temps-là, et placé comme qui dirait aux premières loges, pour libeller ses impressions, madame de Girardin, qui connaissait Dumas intimement et, comme George Sand, l'admirait fort, s'est expliquée là-dessus en excellents termes :
« Cette rapidité de composition, dit-elle, ressemble à la rapidité des chemins de fer : toutes deux ont les mêmes principes, les mêmes causes, une extrême facilité obtenue par d'immenses difficultés vaincues. Vous faites soixante lieues en trois heures, ce n'est rien et vous riez d'un si prompt voyage. Mais à quoi devez-vous cette rapidité du voyage, cette facilité du transport? A des années de travaux formidables, à des millions dépensés à profusion et semés tout le long de la route aplanie, à des milliers de bras employés pendant des milliers de jours à déblayer pour nous la voie. Vous passez, on n'a pas le temps de vous voir ; mais, pour que vous puissiez passer un jour si vite, que de gens ont veillé, pioché, bêché ! Que de plans faits et défaits ! que de peines, que de soucis a coûtés ce trajet si facile que vous parcourez, vous, en quelques moments, sans soucis et sans peine! »
Il en est ainsi du talent de Dumas: chaque volume écrit par lui représente des travaux immenses, des études infinies, une instruction universelle. Metteur en œuvre infatigable et d'une sympathie enthousiaste, « force de la nature » spontanée et confuse, moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout fermente, il a, pour deviner, l'instinct, l'expérience, le souvenir; il regarde bien, il compare vite, il comprend involontairement, il sait par cœur tout ce qu'il a lu. Il a gardé dans ses yeux toutes les images que sa prunelle a réfléchies; les
choses les plus sérieuses de l'histoire, les plus futiles des mémoires les plus anciens, il les a retenues; ne haïssant pas le déshabillé, il parle familièrement des mœurs de tous les âges et de tous les pays; il sait le nom de toutes les armes, de tous les vêtements, de tous les meubles que l'on a faits depuis la création du monde, de tous les plats que l'on a mangés depuis le sloïque brouet de Sparte jusqu'au dernier mets inventé par Carême. Faut-il raconter une chose? il connaît tous les mots du dictionnaire mieux qu'un grand veneur; un duel? il est plus savant que Grisier; un accident de voiture? il emploiera tous les termes du métier comme Binder ou comme Baptiste.
Quand les autres auteurs écrivent, ils sont arrêtés à chaque instant par un renseignement à chercher, une indication à demander, un doute, une absence de mémoire, un obstacle quelconque; Dumas n'est jamais arrêté par rien ; de plus, l'habitude d'écrire pour le théâtre lui donne une grande agilité de composition. Il dessine une scène aussi vite que Scribe chiffonne une pièce. Joignez à cela un esprit étincelant, une gaieté, une verve intarissable et vous comprendrez à merveille comment, avec de semblables ressources, un homme peut obtenir dans son travail une incroyable rapidité sans jamais sacrifier l'habileté de sa construction, sans jamais nuire à la qualité et à la solidité de son œuvre.
Se châtier! est-ce qu'il le pouvait? Il faisait de
son mieux, toul en Taisant vile; l'abondance, la force, l'amour du travail, l'imagination, la fécondité lui tenaient lieu de réflexion et de remaniement. On ne demande pas à Horace Vernet de peindre comme Holbein, à Rossiui de composer comme Clierubini; le public traite volontiers de pacotille les ouvrages nombreux, ne voulant pas croire qu'il y ait des organisations privilégiées, comme il y a des terres bénies du ciel où le blé pousse, verdit, grandit en quelques semaines. Posséder ces dons précieux n'est jamais un tort, l'unique mal est d'en abuser.
Dumas, sur ce point-là, ne se sentait pas sans reproche; on pourrait même presque parler, à ce propos, de certains scrupules de conscience qui le troublèrent vers sa fin. Le cerveau s'était obscurci, les choses du passé restaient bien encore présentes, mais celles du moment ne se fixaient plus dans sa mémoire. Il causait avec vous et tout aussitôt il oubliait. On avait beau solliciter cette intelligence avec un vague espoir de la remettre en son équilibre, le même phénomène se reproduisait toujours. D'étranges rêves le hantaient; il se voyait au pinacle d'une montagne formée de l'entassement de tous ses livres empilés les uns sur les autres. Peu à peu, le sol se mouvait, s'effritait, se dérobait, et alors il
s'apercevait que son Himalaya n'était que de la pierre ponce.
Un soir, Dumas iils le trouva plus absorbé dans ses réflexions :
— A. quoi songes-tu, lui dit-il? .
— C'est trop sérieux pour toi.
— Pourquoi cela ?
— Tu ris toujours.
— Je ris parce que je n'ai pas de motif d'être triste: nous sommes tous réunis, toi, madame Dumas, mes enfants; mais cela ne m'empêche pas d'être sérieux. De quoi s'agit-il "?
— Me donnes-tu ta parole d'honneur de me répondre franchement?
— 31a parole !
— Eh bien, Alexandre, dans ton àme et conscience, crois-tu qu'il restera quelque chose de moi ?
« Je le rassurai, raconte Dumas fils ; il parut très heureux de ce que je lui dis et développai longuement. Il me serra la main, je l'embrassai, il n'en fut plus question. Il mourut quelques jours après.»
Son fils avait raison ; un homme qui. comme Dumas, a vécu et travaillé pour son temps, qui l'a instruit, amusé, passionné, ne saurait périr tout entier.
« S'il y a, disait Sainte-Beuve, des auteurs tel qu'Horace et Montaigne qui gagnent à être sans cesse relus, compris, entourés d'une pleine et pénétrante lumière, il en est d'autres à qui tout prorite, même leurs défauts. Ce sont ceux qui tournent à la légende et deviennent des types dont le nom devient, pour la postérité, le signe d'une époque et d'un genre. »
Dumas aura ce privilège et il le devra autant à sa personnalité qu'à son génie. Ses excentricités,, ses boutades, ses écarts de verve ou ses
éclipses formeront comme un appoint indispensable à ses ouvrages.
Il s'est mêlé d'office à tous les événements, à toutes les bagarres; pas un coin de cet univers qu'il n'ait raconté, pas un héros de la comédie contemporaine qu'il n'ait connu et tutoyé. Les pays mêmes qu'il n'a jamais vus, il nous les décrit et de si belle humeur, que vous vous y laissez prendre. L'homme de la légende vaut chez lui l'homme de lettres. Il a tiré des éléphants à Ceylan, des lions en Afrique, des tigres dans l'Inde, des hippopotames au Cap, des élans en Norvège, des ours noirs en Moscovie et des ours blancs au Spitzberg. A propos de son fameux- voyage au Sinaï, le pacha d'Egypte lui fait dire qu'il est le voyageur qui a le mieux vu l'Egypte, et jamais il n'y a mis les pieds; comment ne pas le croire ? Il a les clartés et les intuitions d'une somnambule. Comme elle à travers l'espace, son œil lit à travers le temps.
J'ai parlé de seconde vue à propos d'un certain chapitre de Gaule et France, écrit en 1831, telle conversation avec la reine Hortense dans le parc d'Arenenberg vous ouvrira de bien étonnantes perspectives sur les grandeurs et la décadence futures du neveu de Napoléon. On se trompe en général beaucoup à l'égard de Dumas ; ce fantaisiste a des dessous qu'il faut savoir parcourir et reconnaître ; mais bast ! qui s'occupe d'y aller voir ; les éludes du vieux Dumas! sa politique! parlez-nous
de ses beefsteacks d'ours! Michelet pensait dinéremnieut.
C'est que le public, entomologiste imperturbable, aime surtout les classifications et ne vous adopte guère que par un côté. Malheur aux puissants en gaieté quand ils veulent se mêler de l'instruire! leur familiarité, leur entrain, le déconcertent. Parlez-donc aux gens de Rome ou de Cartilage en commençant par leur taper sur le ventre : fussiez-vous Niebuhr ou Mommsen, ils vous prendront pour un charlatan. Où ce grand tlandrin de Dumas, insouciant et bon enfant, aurait-il appris ce qu'il nous débite, où sont « ses papiers», son mandat? qui l'a nommé? Il se peut que le vulgaire ait ses raisons d'argumenter ainsi, les préjugés comme la routine n'ont jamais absolument tort ; niais, de son côté, Dumas, en procédant comme il a l'ait, restait dans ce rôle d'homme et de génie indépendant qu'il a su maintenir jusqu'à la fin. Avare de polémiques aussi bien que de préfaces, les querelles de doctrine ne l'intéressent pas plus que le mandarinisme des sorbonniens; romantique de corps et d'âme, il n'est pas même du Cénacle et se réserve une absolue liberté, en dehors des partis.
La fougue de son imagination, la lièvre de son sang africain l'emportent dans un tourbillon qui n'est pas 'celui des autres, il a le vertige de sa gloire. Sont-ce ses personnages qui lui ressemblent, est-ce lui qui ressemble à ses personnages? Un fait in-
contestable, c'est qu'il y a, chez Dumas, de l'Antony, du d'Artagnan, du Iaqoub et du Cagliostro; l'homme ne se sépare pas de l'écrivain, et, s'il faut une certaine esthétique pour juger les deux, il faut surtout de la physiologie. Car c'est assurément là un des spécimens les plus curieux qui se puissent citer des énergies humaines dans leur corrélation, leur solidarité, leur harmonie. Involontairement, je le définirais un animal humain en proie au génie, tant ce continuel besoin de production intellectuelle correspond à ce qui se passe chez la bête en travail de reproduction physique.
Pascal disait : « Qui veut trop faire l'ange fait la bête!» Chez Dumas les deux puissances sont simultanées. Allez donc, avec de pareils êtres raisonner, discuter le pourquoi et le comment: ils ne le savent pas eux-mêmes, ils sont une force, voilà tout ce qu'ils savent ou plutôt ce qu'ils sentent; ils exécutent des chefs-d'œuvre parce qu'une folle envie de produire les tourmente. Cela vient comme cela vient; puis, ils passent à autre chose. Dumas veut être ainsi jugé sans arrière-pensée, ni manie de classification. Sa gloire n'en demande pas davantage.
C'est un arbre fruitier en plein vent, en plein rapport et succombant sous le poids de ses richesses. Peut-être la quantité l'emporle-t-elle sur la qualité ; peut-être les gourmands et les raffinés ne les rechercheront-ils pas pour leur table ; mais tous ceux qui passeront par là pourront en cueillir
à portée de la main, s'en rafraîchir, s'en régaler et se dire qu'ils reviendront par le même chemin pour en manger encore ; car ils en garderont un bon goût et savent qu'il y en aura toujours.