‹ Mes études et mes souvenirsChapitre 7 sur 21 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Esclave, si tu meurs en de tels sentiments, Qu'espères-lu ?

Y A Q ÛIB,

De rendre un corps aux éléments, Masse commune où l'homme en expirant, rapporte Tout ce qu'en le créant la nature en emporte. Si la terre, si l'eau, si l'air et si le feu Me formèrent aux mains du hasard ou de Dieu , Le vent, en dispersant ma poussière en sa course, Saura bien reporter chaque chose à sa source.

Qu'un lord Talbot s'exprime ainsi dans la Jeanne d'Arc de Schiller, on le conçoit : Talbot est un grand seigneur, un philosophe, un de ces hommes chez qui l'action n'exclut pas la pensée et qui ont vieilli sous le harnais de l'expérience; mais ce Bou- Amema du xve siècle philosophant sur les atomes et parlant monère comme un dilettante du darwinisme! Évidemment Dumas n'y a pas songé; soit! Mais voilà le mal: il n'y songe pas; il trouve cela beau dans Schiller et il s'en empare en vertu de l'axiome : « Je prends mon bien où je le trouve. » Oui, certes, cela est beau, mais à la condition d'être à sa place. On comprend ce générai blessé au fond d'un bois et qui meurt seul, librement, en pleine nature, dans la conscience du devoir accompli, tandis que votre chamelier du désert philosophant à la manière de Schopenhauer et de Leopardi, on

ne le comprend pas ; et c'est pourquoi il faut se garder de recourir étourdiment à l'axiome mis en pratique par Molière et ne « prendre son bien où on le trouve » que lorsqu'il s'agit d'un bien plus ou moins banal et qui n'appartient en propre ni à Schiller ni à Goethe. Au moment que Yaqoub va se poignarder, la portière se soulève et une voix de femme lui murmure à l'oreille : « Vivez ! » C'est la comtesse Bérengère, que son époux a résolu de répudier pour cause de stérilité :

Car l'honneur de son nom et l'honneur de sa race Veulent tous deux qu'un jour un enfant le remplace.

Vainement , la noble dame de Savoisy pleure , supplie, implore; le comte, plus que jamais, par les calamités des temps, persiste dans son idée fixe de donner à la France des défenseurs. A la fin pourtant, l'épouse indignée se révolte; la jalousie et la haine débordent. La femme outragée se change en furie et propose à Yaqoub de tuer le comte, s'offrant elle-même pour récompense; le pacte se conclut au bruit de la cloche annonçant la cérémonie du mariage, et c'est au moment où les nouveaux époux pénètrent dans la chambre nuptiale que le meurtre s'accomplit. La victime tombe et succombe ; l'assassin accourt réclamer le prix du sang versé et se heurte contre le corps de Bérengère, qui, sa vengeance satisfaite , s'est empoisonnée. Yaqoub.

comme Oreste et comme l'abbé don Desiderio, a perdu :

J'ai tué mon ami, j'ai mérité le feu,

J'ai taché mon pourpoint — et l'on me congédie

C'est la moralité de cette comédie.

Et, sans y réfléchir davantage ni s'attarder, oubliant d'évoquer lesEuménides et de résumer l'apologue, il s'en retourne au désert.

Vous qui, nés sur cette terre, Portez comme des chiens la chaîne hérédilaire. Demeurez en hurlant près du sépulcre ouvert... Pour Yaqoub, il est libre et retourne au désert.

Il n'y a point ici à ergoter ni à contredire. C'est très beau, les scènes remarquables ne se comptent pas, toutes les situations sont franchement abordées, enlevées de main de maître; l'épisode d'Agnès Sorel ramenant Charles VII est ce qui se peut voir de mieux tourné en fait de pittoresque théâtral. Tout cela vit, s'encadre à merveille; jusqu'à ce faucon que le roi porte à son poing en entrant et qui joue aussi son personnage. On goûte un plaisir très particulier, très raffiné, à suivre ainsi Dumas dans sa tentative, à voir cet esprit véhément se verrouiller dans les trois imités; on se dit tout le temps: Comment va-t-il se tirer de là? et il s'en tire. Une Andromaque moyen âge, Racine réédité par Dumas!

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pourquoi pas, ne serait-ce que pour la curiosité du fait?

J'ai souvent regrette" qu'un pareil ouvrage ne iigurât point en permanence au répertoire de la rue Richelieu. Nous avons un génie dramatique à sauver de l'oubli, et c'est par ses petits côtés qu'on nous le montre. A Mademoiselle de Belle-Isle, joignez les Demoiselles de Saint-Cyr, mettez encore le Mari de la Veuve et Romulus, et vous avez tout ce qui survit de Dumas au Théâtre-Français: le taureau moins les cornes, le lion moins le rugissement. Mademoiselle de Belle-Isle est une comédie de genre toute charmante et bien troussée, mais nullement caractéristique du tempérament de l'homme, et que Scribe, s'il n'aurait su l'écrire, aurait inventée au besoin. J'entends dire que M. Perrin voulut un moment monter Charles VII ; simple rêve d'une imagination qui se complaît à des baguenaudes de mise en scène : « Mounet- Sully dans Yaqoub, "Worms dansSavoisy, SarahBernharcltdansBérengère, quelle distribution!... » Et, quand la ritournelle est usée pour Dumas, on la recommence à propos de Shakspeare et du Maure de Venise; « Mounet-Sully dans Othello, Coquelin dans Iago, Sarah Bernhardt dans Desdemona, quelle distribution!... » M. Perrin ressemble à ce personnage de Gavarni parlant de la charité : il se dit que la question d'art est un de ces plaisirs dont il faut savoir se priver. Il calcule, suppute, collationne, tient en haleine, des mois

durant, ses comédiens, ses peintres, ses costumiers, et, toujours en se proposant de jouer Othello, finit par reprendre Zaïre, ce qui, dans sa pensée, revient au môme.

Cela s'appelle , en langue vulgaire , promener son monde; Dumas fils lui-même y fut pris, à son grand crève-cœur, je suppose ; car il a, pour ce Charles VII, un sentiment tout filial et dont nous entretient le passage suivant d'une de ses préfaces : « 11 y a dans mon enfance un souvenir qui battrait en brèche toutes mes vanités. C'est celui de la première représentation de Charles VII à l'Odéon. Ce fut un four, comme on dirait aujourd'hui dans cet argot parisien qui remplacera peu à peu, si nous n'y prenons garde, la vieille langue française. J'avais huit ans. J'écoutais avec religion parce que c'était papa qui avait écrit ça.*îe n'y comprenais rien du tout, bien entendu. Les cinq actes se déroulèrent au milieu d'un silence morne. »

Ils revinrent tout seuls, lui le tenant parla main, l'enfant trottinant à son côté pour se mettre à l'unisson de ses grandes jambes, le père silencieux et triste, l'enfant comprenant qu'il fallait se taire.

« Depuis ce jour, continue Dumas fils, je n'ai jamais longé le vieux mur de la rue de Seine, près du guichet de l'Institut (où tu ne devais pas entrer) sans revoir nos silhouettes sur cette muraille humide, léchée, ce soir-là, d'un grand rayon de lune. Je ne suis jamais non plus revenu d'une de mes

premières représentations les plus bruyantes et les plus applaudies, sans me rappeler le froid de cette grande salle, notre marche silencieuse à travers les rues désertes, et sans me dire tout bas, pendant que mes amis me félicitaient: « C'est possible ; mais j'aimerais mieux avoir fait Charles VII, qui n'a pas réussi. »

Don Juan de Marana. — Catherine Howard. — Antony.

Un drame dont la critique d'aujourd'hui ne sait plus que faire, c'est, par exemple, Don Juan de Marana, espèce de mystère à la Calderon, poème en action et en prose, où les vers interviennent avec la gaucherie de gens qui se présentent sans être invités. Poète, nul ne l'est plus que Dumas dans le sens absolu ; il a l'imagination, l'émotion, le feu sacré; un don pourtant lui manque: l'art des vers. Il le reconnaît, il en souffre; pas un volume des Mémoires qui ne porte quelque trace de son désespoir :

« Je n'avais rien entendu de pareil à ces vers de Marion Delorme, j'étais écrasé sous la magnificence de ce style, moi à qui le style manquait sur-

tout. On m'eût demandé dix ans de ma vie en me promettant qu'en échange j'atteindrais un jour à cette forme, que je n'eusse pas hésité. Ah ! si j'étais capable d'écrire de tels vers, sachant faire une pièce comme je sais la faire ! »

L'enthousiasme pour Victor Hugo éclate chez Dumas dès son entrée dans la carrière et ne s'est depuis jamais démenti. Les froideurs ultérieures du poète d'Hernani et même, s'il faut se fier à quelquesuns, son hostilité sourde d'une certaine heure, n'eurent à cet endroit aucune influence. Expansif et prodigue, Dumas semait le panégyrique comme il semait l'or, sans y regarder. Il y avait chez lui de l'héroïsme à prendre ainsi partout fait et cause pour Victor Hugo et, quand vous étiez informé, quand vous connaissiez «les dessous», cette chevalerie vous paraissait presque naïve. Généreux, léger, hâbleur, cerveau de feu, âme crédule, il préférerait acclamer son pire ennemi plutôt que de renoncer à s'épancher. Musset n'avait répondu à aucune de ses avances : « C'était un buisson d'épines, il rendait l'égratignure pour la caresse. » On ne peut pas aimer les gens malgré eux, on peut toujours ne pas les haïr. « Ne pouvant avoir Musset pour ami, ne voulant pas le haïr, j'avais pour lui un sentiment étrange, que je ne puis rendre que par ces mots : je le regrettais. J'eus occasion de lui rendre un service, il m'en aima un peu moins. Pauvre Musset ! je croisqu'il a été une des âmes les plus désolées de son époque.»

Toutes les rebuffades et dissonances de caractères n'empêcheront point Dumas d'emboucher sa trompette à la gloire du chantre de Mardoche et des Nuits. «Un style à lui. des qualités merveilleuses. Nous avons vu du Titien tout à l'heure, voici maintenant de l'Albane. » Et les citations de pleuvoir avec les éloges. De même pour Victor Hugo, qu'il ne se lasse pas d'aimer et de célébrer, en dépit de plusieurs assez vilains tours dont les gazettes du moment nous entretiennent. Les torts que Victor Hugo peut avoir, les articles malveillants qu'on lui reproche d'avoir suscités, Dumas s'en expliquera de camarade à camarade, et n'en sera que plus fougueux dans l'expression de son enthousiasme : témoin cette conversation, sur la route de Trouville à Paris, exposée et dramatisée comme une scène de comédie :

« Nous montâmes dans la diligence de Rouen; le lendemain, au point du jour, les voyageurs descendirent pour gravir une côte ; je crus reconnaître, parmi nos compagnons de route, un rédacteur du Journal des Débats. — Je m'approchai de lui. comme il s'approchait de moi ; la conversation s'engagea :

« — Eh bien, dit-il, vous savez, Marion Delorme a été jouée.

» — Ah! vraiment?. ... Et moi qui me pressais surtout pour assister à la première représentation!

» — Vous ne la verrez pas ... Et vous n'y perdrez pas grand'chose.

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» — Comment je n'y perdrai pas grand'chose ? Est-ce que la pièce n'a pas réussi ?

» — Oh L si fait ! . . . mais froid ! froid ! froid ! . . . et pas d'argent!

» Mon compagnon me disait cela avec la profonde satisfaction du critique se vengeant de l'auteur, de l'eunuque mettant le pied sur la gorge du sultan .

» — Froid! pas d'argent! répétai-je; mais enlin, comme poésie?. . .

» — Faible! bien plus faible qu' Ilernani ! » — Ah! par exemple, m'écriai-je, faible de poésie? une pièce où il y a des vers comme ceux-ci . . .

» Et je lui dis presque entièrement la scène entre Didier et Marion Delorme au premier acte.

» — Comment, vous savez cela par cœur, vous ?

» — Je crois bien que je sais cela par cœur ! » — Et pourquoi diable le savez-vous?

» — Mais tout simplement parce que je trouve Marion Delorme une des plus belles choses qu'il y ait au monde. J'ai eule manuscrit à ma disposition. Je l'ai lu et rein. Ces vers que je viens de vous dire sont restés dans ma mémoire, et je vous les donne comme preuve à l'appui de mon opinion. o — Ah bien ! en voilà une bonne !

» — Laquelle?

— C'est que vous défendiez Victor Hugo.

"- Pourquoi pas? Je l'aime et je J'admire! » -Un confrère! dit le critique d'un ton de profonde pitié et en haussant les épaules

> -En voiture, messieurs! cria le conducteur. »

D'autres — Stendhal, Mérimée, Balzac — fins renards, prendront les vers en ironie et médiront des beaux raisins n'y pouvant atteindre. Dumas avoue son chagrin, sans jamais pouvoir s'éloigner de la vigne qu'il continue de fourrager, et son aveu comme sa récidive le sacrent poète une fois de plus, poète malgré Minerve, dirait Boileau, j'y consens, bien que. dans Charles Vil, il ait touché le but.

Se figure-t-on, à pareille époque, un Dumas s'abstenant de lier commerce avec don Juan ? II entreprit, comme tels et tels, et même à plus grand fracas, de courir sus au gibier de Molière et de Mozart, et si l'équipée n'eut qu'un triste sort, si, contre l'habitude, il rentra bredouille, c'est apparemment que

l'illustre proie, trop pourchassée, était déjà tombée aux mains de veneurs plus matineux. La pièce fut représentée à la Porte-Saint-Martin, le 30 avril 1836, et Loève-Veimars écrivit à cette occasion, dans le Journal des Débats, un de ses plus jolis feuilletons. Le critique évoque et fait passer à la file devant Dumas tous les auteurs anciens et nouveaux qu'il a dépouillés ; c'est, au comique, la scène des spectres de Richard III, si magnifiquement réorchestrée par Victor Hugo, à la fin du premier acte de sa Lucrèce Borgia.

« On frémit d'épouvante à penser que, dans la nuit qui a suivi cette soirée, vingt fantômes couverts de linceuls tachés d'encre ont dû se dresser autour de M. Dumas et lui crier, l'un : « Je suis » Molière, à qui tu as enlevé, pour l'affaiblir et la » mutiler, la scène entre don Juan et son père ! » L'autre: « Je suis Goethe! Que t'avais-je fait pour » me prendre ainsi Marguerite et la faire grimacer » devant le miroir où je l'avais montrée si radieuse » et si belle?» Un autre : «Je suis Hoffmann! tu m'as » pris le Bonheur au jeu, la maîtresse qu'on joue à » l'hombre, et mes scènes de cabaret! » Un autre: « Je suis Walter Scott! rends-moi mon diable et mon » vieux Iaird qui donne des quittances dans son » tombeau ! » Et Shakespeare : « Rends-moi mes » ombres ! » Et Lewis : « Rends-moi mes nonnes ! » Puis Mérimée et Musset ; puis enfin un jouvenceau sorti hier du collège qui disait : « Je n'ai fait encore

» que le Souper chez le Commandeur, et tu m'as » pris le Souper chez le Commandeur ; rends-moi » mon souper! »

Le fait est que ce Don Juan de Marana rentre absolument dans les folies du temps; la muse qui dictait à Mallefille les Sept infants de Lara, brille de tout son éclat. C'est une sorte de mosaïque insensée, un concile de fous se disputant et s'arrachant des lambeaux de Shakespeare, de Goethe, d'Hotfmann, de Mérimée et de Musset ; et tout cela pour céder à ce besoin du rythme et de la cadence auquel on ne résiste pas : saint amour de la lyre et des nombres d'or, qui va pousser vers les idéalités célestes le dramaturge convaincu et fera transiger l'intransigeant! Le bon ange et le mauvais ange causeront entre eux dans la langue du surnaturel, tandis que les événements se dérouleront en vile prose. Les vers seront ce qu'ils pourront, mais le poète aura lâché la bride à son Pégase :

« J'aime surtout les vers, cette langue immortelle; C'est peut-être un blasphème — et je le dis tout bas* Mais je l'aime à la rage ; — elle a cela pour elle, Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas. Le vulgaire l'entend et ne la parle pas... »

Que n'eût donné Dumas pour ce dandysme de la forme; il tâchait de s'en consoler en l'admirant chez les autres et en rimant pour son propre compte le plus souvent qu'il le pouvait.

La préface de Catherine Howard nous initie à l'existence d'une espèce de drame dont personne, que je sache, n'avait jamais ouï parler:

« Catherine Howard est un drame extra-historique, une œuvre d'imagination procréée par ma fantaisie ; Henri VIII n'a été pour moi qu'un clou auquel j'ai attaché mon tableau. Je me suis décidé à agir ainsi, parce qu'il m'a semblé qu'il était permis à l'homme qui avait fait du drame d'exception avec Antony, du drame de généralité avec Thérésa, du drame politique avec Richard Darlington, du drame d'imagination avec la Tour deNesle, du drame de circonstance avec Napoléon, du drame de mœurs avec Angèle, enfin du drame historique

avec Henry III, Christine et Charles VII, de faire du drame extra-historique avec Catherine Howard. » Cet extrait de la préface d'un ouvrage, selon moi très intéressant à certains points de vue, quoique médiocre, cette crânerie apologétique mériterait peut-être quelque explication. Qu'est-ce, en effet, que le drame de « généralité », le drame « d'exception » et le drame « extra-historique » ? Je délie qu'on me cite une pièce bien pondérée qui ne contienne réunis les divers éléments que Dumas s'imagine avoir particularisés dans telle ou telle de ses œuvres : il y a de l'exception et de la généralité dans Tartufe, l'École des Femmes, Goetz de Berlichingen, EgmoJit, Wallenstein, Guillaume Tell, Charles Vil, le Roi s'amuse, qui sont des drames à la fois historiques et romanesques, en ce sens qu'à des événements réels, à des personnages ayant vécu, s'entremêlent épisodiquement des aventures et des personnages qui n'ont pour raison d'être que la fantaisie de l'auteur. Le Dumas de Catherine Howard nous annonce qu'il a voulu par là « faire une trouée ». Soit; mais alors, étant donnés ses drames historiques ordinaires où déjà l'imagination s'attribue une si large part, que restera-t-il de l'histoire dans le drame extra-historique ? Absolument rien que le titre. Je passe outre à la théorie, toute expérience venant d'un maître a ses droits à la considération; Shakespeare d'ailleurs, longtemps avant Dumas, avait percé ce nouveau sentier « en procréant »

Macbeth, le Roi Lèar, et ce merveilleux Cymbeline, drames légendaires, drames extra-historiques ; il ne s'agissait que de s'entendre sur les mots ; mais, ce qui vous arrête et vous confond, c'est l'étonnante information qu'il y a dans tout cela; on se demande comment Dumas, qui ne connaissait pas les langues, avait pu arriver à se procurer, à cette époque, un pareil trésor d'acquisitions.

Quelqu'un traduisait-il à son intention ? Devinaitil? Car ce n'est pas seulement sur les hauts sommets qu'il se perche, il visite aussi les recoins, scrute et furette : travail indomptable d'assimilation, de vulgarisation et de fécondation. Nous l'avons vu, dans Christine, se souvenir d'Egmont et de Wallenstein ; dans Charles VII, se préoccuper de Jeanne d'Arc ; Don Juan de Marana nous le montra aux prises avec Faust et la scène des Bijoux. Et maintenant, le voilà, dans Catherine Howard, appliquant aux réalités de l'histoire d'Angleterre sous Henry VIN — un ogre qui pourtant ne plaisantait guère, — appliquant à l'histoire la fantaisie féerique et l'hypnotisme du théâtre de Henri de Kleist, de Tieck, d'Immermann et d'Achim d'Arnim. « Je comptais faire non pas un drame historique, mais quelque chose comme le Cymbeline de Shakespeare; sur ces entrefaites, je lus, par hasard, un roman d'Auguste Lafontaine ; je voudrais bien vous dire lequel, mais je n'en sais plus rien. Tout ce que je me rappelle, c'est que l'héroïne se nomme Jacobine.

On taisait prendre un narcotique à cette Jacobine, on l'endormait, on la faisait passer pour morte et, grâce à celte mort supposée qui la délivrait des entraves de la terre, elle pouvait épouser son amant. »

Passe encore pour Jacobine de se rouler ainsi incognito dans le linceul de Juliette, mais Catherine Howard, une reine authentique d'Angleterre ! et cet épais et cynique Henri VIII, ce beefeater de la Tour de Londres, jouant au Roméo '.Que voulez-vous? on n'est pas impunément poète, et cet idéal dont nous parlions tout à l'heure, et qai vous force à rimer malgré Minerve, peut tout aussi bien vous commander, sous forme d'un tableau d'Horace Vernet : Edith aux longs cheveux cherchant le corps d'Harold sur le champ de bataille d'IIastings,

Ce tableau m'avait singulièrement séduit, non pas à cause du sujet, mais à cause du nom de l'héroïne; il me prit fantaisie de faire un drame qui aurait nom : Edith aux longs cheveux. Et ce drame d'abord écrit en vers, puis traduit en prose, devint, en l'an 1834, Catherine Howard, dépouillant à jamais le titre d'Edith aux longs cheveux, dont la magie avait ensorcelé l'auteur à la manière de ces feux follets qui vous dansent aux yeux et vous égarent.

Àntony, œuvre personnelle s'il en fut, est surtout une œuvre collective. C'est un homme de génie qui a écrit ce drame, et c'est tout le monde qui l'a fait, tout le monde de ce temps-là.

La langue en a vieilli, s'est démodée, comme il arrive d'ordinaire pour les pièces en habit noir qui portent dans leur dialogue le rococo du lendemain. Mais ce drame, impossible au théâtre désormais, a des côtés par où survivre; on ne le joue plus, on en parle encore, c'est un document.

De même que, selon l'expression d'Hamlet, il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark, il y eut, dans cette société de 1830, quelque chose de bâtard et de maladif, qui répondait à la mo-

nomanie du héros de Dumas; la femme est la partie nerveuse de l'humanité, l'homme la partie musculaire ; simple question de nerfs et de muscles : « Je t'aime d'amour, je t'aime pour toi, pour ta beauté, tu es ma femme, tu es ma maîtresse, tu es mon Dieu ! Mon corps aime le tien ! » Dumas et l'homme de 1830 ne font qu'un; tous les deux vivent hors de cadre, l'habit moderne les gêne aux entournures; se mouvoir dans un milieu restreint, parler comme tout le monde, plutôt mourir! Il leur faut le ciel ou l'enfer. Aîitony est un blasphème en cinq actes; il vous semble, d'un bout à l'autre de ce drame, entendre toute une société s'écrier : « Que le diable m'emporte ! » par la voix du plus sympathique et du plus viril de ses représentants. N'y aurait-il pas dans le blasphème une déperdition de fluide nerveux qui soulage les cœurs trop pleins ? Il est si doux de se croire maudit lorsqu'on n'est que vide et ennuyé. L'homme de ce temps-là ne connaît que sa passion; parce qu'une femme l'a trompé, toutes seront parjures, et la femme de son côté pense et agit de même. Lisez Musset: toutes ses héroïnes se ressemblent par le trait démoniaque; c'est Portia qui chante quand son mari est mort depuis une heure, Marco qui danse quand sa mère est morte la veille, Belcolor qui emmène souper le meurtrier de son amant quand son amant râle encore. Pas un de ces êtres n'a dans la tête ni dans le cœur un atome de moralité; ils font ce qui leur plaît, et c'est à coups de poi-

gnard qu'ils écartent les obstacles. Relire dans les Contes d'Espagne le sonnet à Ulric Guttinguer; ces vers, datés de 1829, donnent la note du moment: la passion implacable, forcenée, absolue, la passion martyre et désespoir, être aimé et en mourir, voilà le drame d'Antony. — Se souvenir aussi du célèbre paragraphe de Goethe sur nos romantiques :

« C'est la littérature du désespoir; il lui faut l'action à tout prix, et le lecteur ne sait plus où se prendre au milieu du tohu-bohu de contradictions et d'incohérences; l'horrible, le féroce, l'abominable et tout ce qui s'ensuit, y compris l'obscène. Satanée besogne, on peut le dire, et néanmoins, à travers tout, un incroyable sentiment du vrai qui doit nous rendre circonspects et nous empêcher de prononcer le mot de vide ou de mauvais1. »

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