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Correspondance de Goethe avec Zelter

Caractère du génie de Dumas. — Quels étaient ses rapports avec ses collaborateurs : Anieet Bourgeois et Caligula, Goubaux et Richard Darlington.

D'une anecdote, il faisait une nouvelle; d'une nouvelle, il faisait un roman; d'un roman, il frasait un drame, et il n'abandonnait une idée qu'après en avoir tiré tout ce qu'elle pouvait, non pas simplement rendre, mais lui rendre. Tout ce que la critique reproche à Dumas, je veux l'admettre : collaborations, imitations, plagiats, soit ! mais il a ce qu'il n'était au pouvoir d'aucun de lui donner; cela nous le savons, pour avoir vu ce que faisaient ses collaborateurs quand ils opéraient seuls et pour leur propre compte.

Dumas est un inconscient : il crée en dehors

de la théorie et de la syntaxe. Qui nous dira jamais la raison d'être d'un chef-d'œuvre ? Ses lois sont en lui; mais ni l'artiste qui les subit, ni le public qu'elles entraînent n'en ont conscience. Nous pouvons nous rendre compte des combinaisons, étudier le mécanisme, en approfondir les ressorts dans l'ensemble et dans les détails, en connaître à fond, en discuter toutes les parties, — toutes! — excepté celle par qui nous sommes saisis , empoignés, laquelle défie invinciblement notre analyse.

Vous me dites : « 11 prend de toutes mains; » l'objection me touche peu; j'y réponds par le mot du comte d'Artois à son visiteur de Coblentz :

— Vous n'êtes pas gentilhomme, Monsieur, mais vous seriez digne de l'être.

Bien des choses, en effet, dans cette œuvre immense ne sont pas de Dumas, qui pourraient en être, car nul plus que lui n'a fait école. Il eut ses bons et ses mauvaises élèves, et, de cet atelier de copie qu'il fonda sont sortis des imitateurs capables de se créer à leur tour une clientèle.

Notre siècle aura ainsi connu deux Dumas père : celui d'Henri 111, de Christine, de Charles Vil, d'Antony l Dumas seul.

Et celui de la Reine Margot, des Mousquetaires, du Collier de la Reine, etc., etc., Dumas-Légion.

Les envieux, les méchants que toute puissance exaspère, d'accord celte fois avec les délicats, les

raffinés, gens d'une seule idée et d'un seul livre, vous engageront à ne pas confondre ensemble ces deux Dumas . N'en croyez rien ; confondez-les, c'est le même homme ; il n'y a de changé que les conditions dans la manière de produire; la personnalité se maintient identique.

« Pourquoi ne veux-tu pas collaborer avec moi, à la place de Maquet? disait-il souvent à Dumas iils, je t'assure que ce n'est pas difficile, et cela te rapporterait quarante ou cinquante mille francs par an ; tu n'aurais qu'à me poser des objections, à me contredire dans les sujets que je t'exposerais ou à me fournir des embryons d'idées que je développerais sans toi. »

Le plan se faisait en commun: le collaborateur écrivait le livre, l'apportait au maître, qui remaniait sur le premier travail, récrivait tout, et d'un volume, mal bâti souvent, lirait trois et quatre volumes. Le Chevalier d'Harmental fut, à l'origine, une nouvelle de soixante pages. Lui-même, que de fois n'a-t-il pas été le collaborateur anonyme de ses confrères! Je l'ai vu ainsi passer par vingt pièces, toutes signées d'autres noms que le sien et dont il avait fait les deux tiers : le travail, la mise en forme et en action des rêves innombrables qui le hantaient était un besoin pour lui aussi naturel, aussi impérieux, que boire et manger.

Aucun plaisir, aucun exercice ne l'en détournait. Un jour, à Bressoire, entre Compiègne et Villers-

Cotterets, il chassait depuis six heures du matin. Il avait tué vingt-neuf pièces.

— Je vais faire ma trentaine, dit-il, puis m'en aller dormir un somme; je suis fatigué, j'en ai assez.

Il tira son trentième perdreau et nous le vîmes s'acheminer vers la ferme. Quand nous rentrâmes à cinq heures, il était assis devant le feu de la cuisine, regardant la flamme, les pieds allongés, tournant ses pouces!

— Qu'est-ce que tu fais là? lui dit son fils.

— Tu le vois, je me repose.

-- As-tu dormi?

— Non, impossible ! Il y a un vacarme abominable dans cette ferme, les moutons, les vaches, les ouvriers; pas moyen de fermer l'œil.

— Alors, tu es là depuis quatre heures à tourner tes pouces?

— Non, j'ai écrit une pièce en un acte.

Il venait, en effet, d'écrire cette petite pièce de Romidus qu'il s'amusa à faire lire au Théâtre-Français par Régnier comme d'un jeune auteur inconnu, et qui fut reçue à l'unanimité. Il avait résolu le problème du travail attrayant de Fourier. Rien ne l'amusait plus que de travailler. Quelqu'un s'étonnait que cet homme qui avait tant produit n'eût jamais écrit une ligne ennuyeuse: c'est que cela l'aurait ennuyé de l'écrire. Un art qui fatigue, pensait-il, n'est pas un art. Ainsi procédait Corot, qui peignait en sifflotant ses merveilleux paysages et

vous disait le plus naïvement du monde : « J'ai trouvé ce matin un plaisir extrême à revoir un petit tableau de moi. Il n'y avait rien du tout làdessus, mais c'était charmant et comme peint par un oiseau. »

Moitié application, moitié divination, Dumas savait énormément; l'éducation première ayant manqué, il s'efforçait de réparer le mal, comblait les vides par mille acquisitions quotidiennes qu'il rapportait de ses conversations, de ses voyages et de ses lectures. Histoire, voyages, histoire naturelle, littérature étrangère, il lisait tout, depuis Le Ramayana jusqu'à Shakespeare, Goethe, Schiller, Thackeray, Dickens, Gooper et Scott, son admiration culminante. Hugo, sans déteindre sur lui, le passionnait ; Balzac, moins. II ne voyait pas la nature humaine par ce côté-là: trop de détails préparatoires, trop de maçonnerie, trop d'herbe entre les pavés. Ajoutons que Dumas était un homme du

xvie siècle, déjà un peu dépaysé dans ce monde de la Restauration et qu'à ses yeux toute psychologie devait en littérature se traduire incessamment, immédiatement, par des faits qui la contiennent et l'expliquent. Nommerai-je ses artistes de prédilection?

Gomme il avait beaucoup vécu à Rome et à Florence, il adorait surtout Raphaël, Michel-Ange, Perugin et Donatello. Il est vrai qu'il préférait aussi Titien et Véronèse; Renvenuto plaisait à son goût des aventures, Rubens à son tempérament, Delacroix à son imagination, à ses théories, à son cœur. Avez-vous jamais parcouru les magasins du Bon Marché? Le cerveau de Dumas ressemble à cet univers de l'industrie moderne : tout s'y trouve en quantité, en profusion, depuis les plus riches tissus jusqu'à la bimbeloterie, la pacotille. Et dans quel ordre tous ces articles sont rangés là, classés, étiquetés^ ! comme il y en a pour tous les goûts et pour tous les prix ! C'est que celui-là n'était pas l'homme d'un seul livre. Je doute que Dumas ait jamais su par cœur son Horace ; mais je vous réponds bien qu'il ne l'aurait jamais traduit, d'abord parce qu'il était un latiniste trop peccable, ensuite parce qu'il fallait à son étreinte de plus gros morceaux : les historiens, par exemple, Hérodote, Thucydide, Plutarque, Tacite, Suétone, surtout Suétone, cette providence éternelle des chercheurs de détails et de renseignements intimes.

Inutile de dire qu'il les lisait dans les traductions,

comme, du reste, il lisait tout, n'étant guère plus familiarisé avec les langues étrangères de notre temps qu'il ne l'était avec le grec et le latin. « Un jour, a-t-il écrit quelque part, Lamartine me demandait à quoi j'attribuais l'immense succès de son Histoire des Girondins. « A ce que vous avez élevé » l'histoire à la hauteur du roman,» lui répondis-je. Et il poursuivit : « Quels historiens cela ferait que les » poètes, s'ils consentaient à se faire historiens ! » — Ce qu'il y a de certain, c'est que, chez Dumas, l' imagination, loin d'étouffer l'ardeur de connaître, servait plutôt à la stimuler. Les documents fondaient entre ses mains : toute la littérature espagnole, tous les chroniqueurs et les trouvères du moyen âge, tous les mémoires, tous les pamphlets. Pour Augustin Thierry, son admiration était sans bornes. Michelet, il en avait toujours un volume sur sa table. Avec cela, une mémoire prodigieuse, un don incomparable de transformer, de dramatiser instantanément les récits, les anecdotes et les aventures.

Le Cirque-Olympique possédait à cette époque un cheval savant ; Anicet Bourgeois accourt proposant d'écrire un rôle de caractère pour le virtuose à tous crins. « En effet, s'écrie Dumas : le consul Incitatus. » et la tragédie de Caligula va sortir de cette idée. Ainsi Mademoiselle de Belle-Isle naîtra d'une petite pièce en un acte de Brunswick, où le directeur des Variétés, qui la refusa, n'a rien vu, parce que au demeurant il n'y avait rien, ni le personnage de d'Aubigné, ni le pari, ni l'intrigue. Quand je dis qu'il n'y avait rien, j'omets la scène du sequin qu'on coupe en deux, et dont les deux fragments se trouvent réunis par la rupture de la liaison. Dumas saisit d'un coup d'œil le parti que l'on en peut tirer et

sur cette unique scène construit sa pièce: un chef-d'œuvre.

C'étaient là ses prodigalités ordinaires en matière de collaboration ; ce qui, d'ailleurs, n'empêchait pas un facétieux magistrat de lui demander, en parlant d'un de ses romans, s'il l'avait vraiment fait « luimême». — «Eh! oui, Monsieur, répliqua Dumas, j'avais fait faire le dernier par mon valet de chambre; mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m'a réclamé des gages si exorbitants, qu'à mon regret je n'ai pu le garder. » On connaît l'histoire de Rossini happant au vol dans un théâtre infime et fixant sur son calepin le motif qui plus tard servit à composer la prière de Moïse. Dumas ne dédaigna point d'imiter le procédé, notamment à l'occasion d'un drame intitulé : la Jeune Vieillesse. On riait, on sifflait. Rossini avait dit: « E troppo buono per questo coglione ». Dumas, pensant à l'auteur, grommelait : « Est-il bête ! il a passé à côté d'un sujet admirable; sa pièce, je la referai ; et la Jeune Vieillesse devint ainsi le Comte Hermann.

A propos de Richard Darlington, dont Goubaux avait eu la première idée, comme ils discutaient ensemble le plan, une grave difficulté se présente. Il s'agissait, au dernier acte, de faire disparaître la première femme de Richard, à la suite d'une scène très violente, au moment où Richard attend la jeune femme qu'il veut épouser:

— Comment nous débarrasserons-nous d'elle? dit

Goubaux. Il n'y a qu'un moyen, c'est de l'empoisonner.

— Et puis après? reprit Dumas; qu'est-ce que nous ferons du cadavre? Il y a un moyen plus simple : la maison où la scène se passe sera audessus d'un torrent, et Richard flanquera sa femme par la fenêtre.

— Mais, mon cher, on ne jette pas au théâtre, en pleine action, une femme par la fenêtre...

La discussion continue sans rien amener. Dumas rentre chez lui et se met à la pièce ; mais, après quelques jours de travail facile, arrivé à l'obstacle, il s'arrête court : « C'est impossible, et Goubaux l'avait bien dit; Richard va être forcé de prendre sa femme, de la traîner vers la fenêtre ; elle se défendra, le public ne supportera pas la vue de celte lutte, et il aura parfaitement raison. D'ailleurs, en l'enlevant par-dessus le balcon, Richard montrera aux spectateurs les jambes de sa femme, les spectateurs riront, ce qui est bien pis que de siffler. 11 devrait cependant y avoir un moyen... »

C'était simple comme l'œuf de Christophe Colomb, seulement il fallait casser le bout ; Je bout étant cassé, il n'y avait plus de lutte, Jenny ne risquait plus de montrer ses mollets, et Richard jetait toujours sa femme par la fenêtre. Voici le mécanisme. Après ces mots : « Ils vont trouver une femme ici ! » Richard courait à la porte et la fermait à double tour. Pendant ce temps, Jenny courait à la fenêtre,

et, du balcon criait: « Au secours! au secours! » Richard l'y suivait précipitamment, Jenny tombait à ses genoux. On entendait du bruit dans l'escalier ; Richard tirait à lui les deux battants de la fenêtre, s'enfermant avec Jenny sur le balcon. Un cri retentissait; Richard pâle et s'essuyant le front repoussait d'un coup de poing les deux battants de la croisée, il était seul sur le balcon, Jenny avait disparu. Le tour était fait, le drame aussi, et Goubaux, pendant ce temps, cherchait toujours.

Cette dernière scène était une des choses les plus terribles qu'on ait vues au théâtre . Frederick, alors dans toute la fougue de son talent, sublime aux répétitions, à la représentation fut prodigieux ; à ce point que mademoiselle Noblet, qui jouait Jenny, subissant une influence réelle, poussa des cris de véritable épouvante et qu'un immense frisson courut par toute la salle, lorsque à ces mots : « Qu'allezvous faire ? » Richard répondit : « Je n'en sais rien, mais priez Dieu! »

« Ce Frederick (écrivait Henri Heine, en 4836. daus ses Lettres confidentielles à Auguste Leivald). ce Frederick est un de ces hommes pleins d'une puissance indéfinissable ignorée d'eux-mêmes, infernale et divine, que nous appelons das dœmonische. » Et, puisque l'occasion s'en présente, disons un mot des rapports du grand poète d'outre-Rhin avec notre grand dramaturge.

Dumas et Itelae.

C'étaient deux, natures créées pour s'entendre et qui devaient se lier par leurs contrastes : Dumas, jovial, bonhomme et le cœur sur la main, Heine, la raillerie et le persiflage en personne, mais poète, et se tirant de tout à force d'esprit et d'imagination; un oiseau d'Allemagne ayant fait son nid dans la perruque de Voltaire.

Lisez plutôt cette lettre à Dumas :

« Depuis six. ans je suis alité. Dans le fort de la maladie, quand j'endurais les plus grandes tortures, ma femme me lisait vos romans, et c'était la seule chose capable de me faire oublier mes douleurs. Aussi je les ai dévorés tous, et, pendant cette lecture, je m'écriais parfois: « Quel ingénieux poète » que ce grand garçon de Dumas ! » Certes, après

Cervantes et madame Schariaz, plus connue sous le nom de la sultane Scheherazade, vous êtes le plus amusant conteur que je connaisse. Quelle facilité ! quelle désinvolture ! et quel bon enfant vous êtes ! En vérité, je ne vous sais qu'un seul défaut : c'est la modestie. Vous êtes trop modeste ; mon Dieu ! ceux qui vous accusent de vanterie et de rodomontades ne se doutent pas de la grandeur de votre talent, ils ne voient que la vanité.

» Eh bien ! je prétends, moi, que, de quelque haute taille que soit la vôtre, et quelques soubresauts élevés qu'elle fasse, elle ne saurait atteindre les genoux, que dis-je ! pas même les mollets de voire admirable talent. Encensez- vous tant que vous voudrez, prodiguez-vous à vous-même les louanges les plus hyperboliques, donnez-vous en à cœur joie, et je vous défie de vous préconiser autant que vous le méritez pour vos merveilleuses productions. Vos merveilleuses productions ! « Oui ! c'est bien vrai, » s'écrie en ce moment madame Heine, qui écoute la dictée de cette lettre ; et la perruche qu'elle tient sur là main s'évertue à répéter : « Oui ! oui, oui, » oui, oui ! » — Vous voyez, cher ami, que, chez nous tout le monde est d'accord pour vous admirer. »

Heine avait l'imagination de l'esprit. Que de malice piquante, mordante et légère dans ces lignes ! et comment s'y prendrait-on mieux pour toucher à ce gros amour-propre bon enfant de Dumas, à cette énorme et joviale outrecuidance qui

t'ait penser à Rabelais, à Sanclio et à FalstatF, et dont le lecteur attend de nous un spécimen, comme pendant à l'aimable satire de Heine. Le voici :

« J'emporte avec moi (d'où cela vient-il ? je n'en sais rien, mais enfin cela est), j'emporte avec moi une atmospbère de vie et de mouvement qui est devenue proverbiale. J'ai habité trois ans Saint- Germain. Eh bien, les habitants eux-mêmes, ces respectables sujets de la Belle- au-Bois-Dormant, ne se reconnaissent plus. J'avais communiqué à la ville un entrain que ses habitants avaient pris d'abord pour une espèce de fièvre endémique et contagieuse dans le genre de celle que produit la piqûre de l'araignée napolitaine. J'avais acheté le théâtre, et les meilleurs artistes de Paris, en venant souper chez moi, jouaient, avant de s'asseoir à table, afin de se mettre en appétit, soit Hamlct, soit Mademoiselle de Belle-Isle, soit les Demoiselles de Saint- Cyr, au bénéfice des pauvres. Collinet n'avait plus assez de chambres, et le chemin de fer m'avoua un jour une augmentation de vingt mille francs de recettes par an, depuis que fêtais à Saint-Germain In

Saint-Germain tirait sur sa terrasse des feux d'artifice qu'on voyait de Paris, et cela au grand étonnement de Versailles, qui se demanda s'il n'y aurait pas moyen d'attirer à soi quelque parcelle de cet élément de vie, si bien qu'un jour Louis-Philippe manda son ministre Montalivet et lui tint ce discours d'un roi de féerie :

— Mon cher ministre, comprenez- vous une chose ?

— Laquelle, sire?

— C'est que nous soyons parvenus à ressusciter Saint-Germain (on avait fait accroire à Louis- Philippe que c'était lui qui avait fait ce miracle), c'est que nous soyons parvenu à ressusciter Saint- Germain, et qu'avec la Galerie, avec les Eaux, tous les premiers dimanches du mois, nous ne parvenions pas même à galvaniser Versailles.

— Sire, répondit Montalivet, voulez-vous que Versailles, au lieu d'être triste jusqu'à la mort, soit gai jusqu'à la folie?

— Mon cher comte, lui dit le roi, je ne vous cache pas que cela me ferait le plus grand plaisir.

— Eh bien, sire, Dumas a quinze jours de prison à faire comme garde national : ordonnez que Dumas fasse ses quinze jours de prison à Versailles.

Et dire qu'il s'est trouvé des critiques assez farouches pour prendre par le mauvais côté de pareilles boutades au lieu d'en admirer l'esprit et le tour légendaire ; car ce diable d'homme était artiste jusques en causant et refaisait entre Louis-Philippe et son ministre la ballade du roi Daimbert :

Le grand saint Eloy Lui dit: ce 0 mon roi...

Ce que n'ont pas compris et continuent de ne pas comprendre les gens qui se fâchent!

Dans la correspondance du poète des Reisebilder figurent aussi plusieurs lettres adressées à Dumas, dont une très émue à propos de la mort de Marie Dorval: « Vos pages plutôt sanglotées qu'écrites et remplies d'une pitié presque cruelle m'ont fait verser bien des larmes ! Merci pour ces larmes, ou, pour mieux dire, pour ce prétexte de pleurer; car le cœur humain, cet orgueilleux chien de cœur, est ainsi fait que, quelque oppressé qu'il se sente, parfois il voudrait crever plutôt que chercher à se soulager par des larmes; ce chien de cœur orgueilleux doit être très content chaque fois qu'il lui est permis de se désaltérer de ses propres douleurs par des larmes, tout en ayant l'air de ne pleurer que sur les infirmités des autres. Merci donc pour vos pages attendrissantes sur Dorval ! »

Citons encore une autre lettre pleine de finesse narquoise sur Béranger : « Mais pourquoi ne venezvous pas me voir, mon cher Dumas? J'apprends que vous demeurez à présent ^dans la même rue d'Amsterdam, d'où j'ai déguerpi il y a quelque temps, pour résider dans les Champs-Elysées, 4, avenue Matignon, où vous me trouverez à toute heure. Ce n'est pas loin de chez vous et votre cabriolet pourrait vous y mener en cinq minutes. Ayez honte ! Tandis que vous, jeune homme, tardez à venir, un vieillard de soixante-quinze ans, qui demeure au Marais, et qui s'obstine à faire toutes ses courses à

pied, enfin, notre illustre doyen Déranger, est venu me voir l'autre jour, malgré le mauvais temps qu'il faisait.

» Je n'avais pas vu Béranger depuis vingt-quatre ans, et je l'ai trouvé alerte comme un gamin de Paris. Une dame, dont vous devinez le nom et qui était présente lors de la visite de Béranger, était émerveillée de sa bonne mine, et, lorsqu'il nous disait qu'il avait soixante-quinze ans, elle ne voulait absolument pas l'en croire, et s'évertuait à soutenir qu'il ne pouvait avoir que soixante ans tout au plus. La réponse que lui fit le chansonnier m'a égayé pour toute la journée; car, avec un ton triste et malin et traînant doucereusement sur ses paroles: « Vous vous trompez, Madame, » dit-il, « et si vous pouviez me permettre de vous en donner » la preuve, je vous prouverais bien que vous avez » tort et que j'ai réellement mes soixante-quinze » ans. » Quel vénérable polisson ! »

Cette feinte bonhomie, où quelque chose de strident perce toujours, fut et restera le trait charmant et caractéristique de Heine ; il revit dans ses lettres, comme il était dans sa conversation. Je le voyais alors chez lui, rue d'Amsterdam, et souvent en sortant de chez Dumas, qui demeurait à cette époque rue de la Chaussée-d'Antin. Nous nous étions rencontrés à dîner avec Balzac chez la comtesse Merlin, puis à l'Opéra et aux Italiens. Mon germanisme dans sa fleur me l'attirait. Alléché

peut-être par le succès de ma traduction de Faust, il me demanda de traduire son Buch der Lieder. Mais je n'avais pas encore vingt ans et je courais d'autres aventures, ce qui fut cause que l'affaire ne se fit point. Nous n'en restâmes pas moins bons amis, si tant est qu'un homme se puisse vanter d'avoir jamais eu Heine pour ami. On le recherchait, ou le goûtait, on le choyait et le célébrait sur tous les tons, sans réussir à le désarmer. « Je dois vous paraître bien ennuyeux, nous disait-il un jour après un moment de conversation ; c'est que, voyez-vous, quand vous êtes entré, notre ami X... sortait d'ici et je venais d'échanger mes idées avec les siennes. » Et cet ami qu'il victimait ainsi à tout venant était alors en train de lui rendre le plus dévoué des services littéraires.

si

La révolution de 1848 l'avait trouvé gisant sur son lit de misère, d'où jamais il ne se releva. Paralysé de tous ses membres, aveugle, incapable comme l'enfant, il ne subsistait que par l'intelli-' gence, l'épilogueur survivait à l'homme; autour de cette tête blêmissante que la douleur transfigurait, il vous semblait vaguement voir flotter je ne sais quel nuage de poésie romantique d'où s'élançaient des essaims d'abeilles au dard empoisonné. Et cet esprit de haine était surtout le résultat des conflits de son existence ; le sentiment et la raison ne cessaient de se chamailler en lui ; Allemand, il était venu en France déverser au jour le jour Fin-

suite et la diatribe sur son pays et ne nous en aimail pas davantage; entant de la Muse romantique, il avait, dès ses premières dents, déchiqueté comme un louveteau le sein de sa mère ; né dans le judaïsme, il avait renié sa foi.

On ne trahit que ce que l'on a aimé, et c'est de ce ferment d'amour indélébile que surgit la Némésis. Le juif se reproche son apostasie, le romantique défroqué rêve à la fleur bleue, le cosmopolite regrette et pleure la patrie absente, l'homme enfin s'en veut et se hait lui-même de ce masque de laideur qu'il s'est appliqué, de cette goutte d'acide sulfurique bêtement employée à précipiter en quelque mixture infernale tous les purs instincts de son âme. Mettez ensuite que la douleur physique intervienne, compliquant un pareil état moral de son travail aigu, lancinant, effroyable, et vous me direz si vous connaissez des gens qui oseront jeter la première pierre à de tels suppliciés, et les condamner, les damner pour une épigramme, une ironie, un blasphème de plus ou de moins. La nuit, quand on le laissait seul, que tous les pianos du voisinage avaient endormi leur tintamarre, il songeait au romantisme d'autrefois, voyait revivre les forêts étranges que peuplent des animaux silencieux ; ses pauvres yeux, fermés à la lumière du soleil, plongeaient dans la transparence des lacs féeriques au fond desquels dorment des peuples oubliés et des villes dont on entend de loin en loin sonner les cloches.

« Malgré la guerre d'extermination que j'ai faite au romantisme, vous savez, vous, que je n'ai jamais cessé d'être romantique. »

— Et vous l'étiez, pouvait-on lui répondre, plus encore que vous ne le supposez ; votre haine, c'était de l'amour, tranchons le mot, de la jalousie; vous aimiez trop le romantisme pour ne pas détester un peu et même beaucoup les romantiques, tous ces polissons d'Arnim, de Novalis, de Brentano, qui s'avisaient d'être amoureux comme vous de la lune, que vous n'avez pourtant pas inventée, mon cher Heine, et qu'avec votre diable d'humeur accapareuse vous eussiez voulu être seul à courtiser.

Il en fut de sa philosophie comme de sa poésie ; de même qu'il était resté romantique, il resta juif à travers tout :

« T'en être allé ainsi de sang-froid faire ta paix avec le bon Dieu! te traîner au pied de la croix! Lecture, ce sont bien là de tes coups ! Oh ! ce Schlegel, ce Haller, ce Burke! Penser que le vaillant d'hier, au jour d'aujourd'hui, n'est qu'un pleutre ! »

Ce qui n'empêchait point le christianisme d'avoir ses heures, et c'étaient alors la philosophie et les philosophes qui payaient, comme on dit, les pots cassés ; car il lui fallait jongler avec tout aux dépens de tout.

« Les maigres soupes d'hôpital que la charité

chrétienne distribue à la pauvre humanité, lui sont encore plus réconfortantes que l'affreux brouet aux toiles d'araignée de la dialectique hégélienne. »

Il est vrai que ces lunes béates duraient peu et qu'elles étaient suivies d'orageuses révoltes contre les injustices de la création :

« Qui a créé le mal? Et qui, lorsque Job sur son fumier l'interroge, ne répond jamais ? Assez de paraboles et d'hypothèses dévotes : .abordonsles donc sans détour une bonne fois, ces damnées solutions. Pourquoi, saignant et misérable, le juste rampe-t-il sous le fardeau de sa croix, tandis que le méchant, sur sa monture altière, piaffe et triomphe ! A qui la faute ? Le Tout-Puissant n'est-il point par hasard tout-puissant? Et, s'il l'est, se complaît-il lui-même à ce méfait, ce qui serait la plus basse des abominations? Ainsi allons-nous tous, nous consumant en questions, jusqu'au jour où l'on nous vient fermer la bouche avec une poignée de terre. Mais, vrai, mon Dieu, cela s'appelle-t-il répondre? »

Nous constations aussi chez Heine un certain faible aristocratique qu'il tenait de sa haine invétérée du commun, du bourgeois, et qui le rapprocherait de M. Renan. Sans vouloir trop insister sur le parallèle, on peut relever diverses affinités entre ces esprits, philosophes tous deux, et tous deux théologiens, poètes, ayant le sens religieux dans l'imagi-

t06 MES ÉTUDES ET MES SOUVENIRS

nation, et l'ironie. De ces deux hommes, également nés pour le combat de la libre pensée, l'un se porte bien, vit dans une époque 'de méthode expérimentale, de documentation scientifique. Aussi quelle onction suave, que de bénignité dans sa personne, d'harmonie et de lumière dans son style ! Son scepticisme ne s'avance qu'avec le rameau d'olivier dans la main, ses paradoxes n'ont rien d'offensant. Dans ce parterre charmant de la variété de ses pensées, vous aimeriez tout cueillir et tout emporter ; tandis que l'autre, cloué sur son lit de douleur, aveugle, torturé jusque dans les moelles, en était encore réduit à livrer bataille sur le vieux terrain de la théologie et d'une philosophie qui s'entêtait à ne voir dans l'homme qu'une abstraction.

Si je me suis oublié à parler si longtemps de Heine, c'est qu'en transcrivant ces lettres qu'il dictait à son secrétaire pour Dumas, soudainement le passé m'a repris. Je me suis vu, à trente ans de dislance, entrant chez l'auteur des Trois Mousquetaires au sortir de chez l'auteur du Romancero ! Je quittais la douleur, la plainte amère, plus amère encore cette fois-là que de coutume par le redoublement d'atroces souffrances, et je tombais en plein dans l'éblouissement de la vie.

Cette grande porte s'ouvrait non plus sur la désespérance, mais sur la santé et l'action, ces deux indispensables satellites dans l'humain parcours. Vous passiez des ombres de la mort à l'explosion de la

lumière du soleil; des conversations à haute voix, un remue-ménage, un mouvement d'usine ! Les discussions vibraient dans l'air ; vous marchiez sur des mots d'esprit comme sur des pois fulminants, et, dans les rapides intervalles de silence, vous entendiez une plume tranquillement, allègrement, arpenter le papier : c'était Dumas attablé à sa besogne quotidienne et qui, sans interrompre sa calligraphie, vous tendait sa main gauche en souriant. Aucun vacarme ne le gênait, une parole ici et là jetée au travers de la conversation vous prouvait même qu'il y prenait part, tout en s'isolant; ce que les contemporains de Rossini se souvenaient de l'avoir vu faire pendant qu'il écrivait l'ouverture de Guillaume Tell.

Heine avait un goût particulier pour Dumas, il le préférait à Victor Hugo et le trouvait plus Français : « Les meilleurs poètes tragiques en France sont toujours, jusqu'à ce moment, Alexandre Dumas et Victor Hugo ; je nomme celui-ci en second parce que son action n'est ni aussi grande ni aussi heureuse que celle de son rival. Victor Hugo a de l'imagination, le pouvoir créateur, l'intuition, et, de plus, un certain défaut de tact qu'on ne trouve jamais chez les Français, mais seulement chez nous. Son esprit manque d'harmonie; je pourrais dire de sa muse ce qu'on dit des belles Anglaises : elle à deux mains gauches. Alexandre Dumas n'est pas poète à l'égal de Victor Hugo, tant s'en faut; mais

il a des qualités avec lesquelles il peut réussir mieux que lui au théâtre, il dispose de cette expression immédiate de la passion que les Français appellent verve, et sous beaucoup de rapports il est plus Français que Hugo. »

Dumas chez lui. — La question d'argent. — Les femmes. — La troupe de Dumas. — Ses comédiens: Frederick, Marie Dorval, Bocage, — et nos comédiens. — Le système des étoiles. — Les recettes d'alors et celles d'aujourd'hui. — Ce qui tuera chez nous l'art dramatique.

Dumas a gagné trois ou quatre millions, et sa vie entière s'est débattue au milieu des embarras d'argent. Il n'était pourtant ni joueur, ni buveur, ni viveur, n'entretenait aucun faste.

« Le Plutarquequi écrira ma vie, disait-il, ne manquera pas de raconter que j'étais un panier percé, en oubliant d'ajouter, bien entendu, que ce n'était pas toujours moi qui faisais les trous au panier. »

Ce n'était pas toujours en effet lui qui les faisait, mais il les laissait faire et le plus souvent par des mains de femmes qui s'y entendaient. Généreux au delà du possible, ne comptant jamais, incapable de rien conserver, il n'avait en vue que son travail, qu'il ne quittait pas même pour manger. On lui

apportait ses repas sur un guéridon roulé à côté de sa table, à écrire, et, sans s'interrompre, il déjeunait ainsi, dinait, soupait à fond, dévorant indifféremment tout ce qu'on lui servait. En général, ce qu'il ne donnait pas, il se le laissait prendre avec une bonne grâce d'incurie presque touchante. « Je n'oublierai de ma vie, nous racontait Dumas fils, un mot bien curieux qu'il m'a dit. C'était à Saint- Germain, en 1843, son chien l'avait mordu à la main et très profondément ; il dictait de son lit, ne pouvant écrire. On lui avait apporté dans la journée six cent cinquante francs, c'était tout ce qu'il possédait à la maison ; j'allais coucher à Paris, je lui dis : Je prends cinquante francs, il me répond :

» — Tâche de me laisser cent francs.

» — Comment cent francs? Je te dis que je prends cinquante francs !

» — Pardon! j'avais entendu six cents francs.

» Il croyait que je lui prenais six cents francs sur six cent cinquante et trouvait cela tout naturel. »

Une autre fois, en 1860 ; c'est encore Dumas fils qui parle :

« Une autre fois, j'arrive chez lui ; il travaillait :

» — Comment vas-tu?

» — Je suis très fatigué.

» — Repose-toi.

» — Je ne peux pas.

» — Pourquoi?

Ii ouvre son tiroir et me montre deux louis :

» — Quand je suis arrivé à Paris, en 1822, j'avais 53 francs ; tu vois que je n'en ai plus que 40 ; tant que je n'aurai pas rattrapé les 13 francs qui me manquent, il faudra que je travaille. »

En fait de parasites, il n'en existe pas de pires que certaines femmes, et ce fut aux mains rapaces de celles-là que Dumas s'abandonna tant qu'il vécut. Quand l'une sortait, entrait l'autre. Car il fallait que la place ne restât jamais vide, et la favorite disgraciée allait du soir au lendemain s'installer ailleurs, emportant jusqu'au mobilier.

« Prenez tout, leur criait le maître, présidant au déménagement et décrochant lai-même les tableaux, mais par grâce, au moins, laissez-moi mon génie ! »

Et l'enfant, témoin de ces intermèdes extra-romantiques et qui avait entendu : « laissez-moi mon gilet », se demandait, fort intrigué, ce que ce vêtement si précieux pouvait bien contenir de monnaie. Or, comme ce jeu-là se répétait au moins une fois l'an, vous vous imaginez quelle fête pour les tapissiers et quelle ruine pour le poète ! Ce mâle puissant avait besoin de sentir la femme dans l'atmosphère où il se dépensait et se renouvelait incessamment. C'était pour lui ce que le café, le vin, l'absinthe, le tabac, furent, sont et seront pour d'autres. Certains organismes ne peuvent pas absorber les éléments extérieurs sans les rejeter aussitôt

dans la masse commune sous une autre forme. Chez Dumas, au moral comme au physique, l'absorption, l'assimilation et la transmutation de ces éléments étaient si rapides, si impérieuses, qu'il lui fallait les éliminer au plus vite. Il y avait en lui un véritable fonctionnement d'usine avec vapeur, broiements, roues, pilons, flammes, tapages, rythmes et chances d'explosion. La femme cultivée et psychologique n'entrait ni dans ses mœurs ni dans son esthétique. Celle-ci, celle-là, peu lui importait, pourvu qu'elle habitât sous son toit et qu'il fût libre de la remplacer à volonté : ce qui fit que, dans sa vie privée, il se montra si médiocrement délicat sur le choix de ses maîtresses, et que, dans son théâtre comme dans ses romans, la femme est presque toujours sacrifiée et conventionnelle, à moins qu'elle n'ait comme Christine ou Milady un caractère qui la rapproche des énergies viriles; l'action, toujours l'action ! Au regard d'un tempérament tel que le sien, la femme devenait un être simplement passif, une manière de poupée ou de serinette à faire un bruit agréable dans la vie d'un homme occupé. Ses figures de femmes sont généralement langoureuses, poétiques d'allures, un peu bleuâtres et placées là pour donner la réplique à l'homme. Antony est supérieur à Adèle, Yaqoub à Bérengère, Richelieu à madame de Prie, d'Aubigné à mademoiselle de Belle-Isle. Quand je dis l'homme, c'est le mâle que je devrais dire. Dumas

aimait les femmes, il n'aimait pas la femme, encore moins une femme ; il en est mort.

On s'est demandé à quoi avait passé l'argent qui lui a glissé entre les doigts? Tout ceci l'explique. Il se peut aussi que l'on se soit exagéré la somme de ses profits et qu'il faille en rabattre. Ce qu'il y a de certain, c'est que Dumas n'a point gagné par le théâtre autant d'argent que par ses livres. Quand il commença, les grands succès donnaient vingtcinq représentations, trente au plus. Notez, en outre, que ces grands succès avaient à lutter contre les émotions de la politique : tous les soirs, des rassemblements ; à défaut d'émeutes, une irritation populaire continue attirant beaucoup de monde sur les boulevards et très peu au spectacle. Henri III, Antony, Mademoiselle de Belle-Isle, succès énormes qui, aujourd'hui, fourniraient une carrière de cent trente à cent cinquante représentations, se jouaient vingt-cinq fois devant des recettes de quinze cents à deux mille francs.

Avec Dumas fils, déjà le niveau s'élève, la Dame aux Camélias, le Demi-Monde donnent en moyenne des recettes de trois mille à trois mille quatre cents francs ; suivez la progression et vous arriverez par degrés aux chiffres d'à présent, c'est-à-dire à des moyennes de quatre mille francs dans les théâtres de genre et de six mille cinq cents francs au Théâtre-Français. La Princesse de Bagdad produit cinquante représentations à six mille trois cents francs, l'une dans l'autre, et c'est une chute; et quand elle ne fait plus que six mille neuf cents francs, on l'interrompt. Jouez donc Shakespeare en de pareilles circonstances, essayez de vous hausser jusqu'à la conception d'un théâtre musée, d'une

grande scène à la fois nationale et cosmopolite, ce que la Comédie-Française devrait être autant que l'Opéra. Jouer Shakespeare ! mais un ministre des Beaux-Arts, qui serait un vrai ministre, l'obtiendrait à peine d'une compagnie de sociétaires accoutumés désormais à des dividendes annuels de quarante et cinquante mille francs, et d'un directeur également asservi et médusé par son objectif financier.

Aux Variétés, la Femme à Papa fait deux cents représentations de suite à quatre mille francs en moyenne, soit huit cent mille francs ; au Palais-Royal, Divorçons, en trois cents représentations, fait un mil J ion et demi ! Si le vieux Dumas, aujourd'hui, revenait au monde littéraire avec son imagination et sa fécondité, il toucherait de cinq à six cents mille francs de droits d'auteur par an.

C'est probablement ce qui tuera chez nous l'art dramatique. L'art vit de misère et meurt de bienêtre; le public actuel ne demande plus à une pièce d'être une pièce et de dire en bon style quelque chose de nouveau ; i! veut des acteurs ; il veut surtout l'actrice : Sarah Bernhardt, Chaumont, Granier, Judic. Telle misérable platitude habilement et licencieusement rendue par une de ces dames va le mettre en liesse et largesses, tandis que, en hommes, un talent équivalent ne donnera que le tiers de ce résultat. De nos jours, Talma serait battu par Sarah Bernhardt ; nous ne cherchons et ne recher-

chons que des virtuosités féminines, des étoiles substituant leurs personnalités aux personnages faux qu'elles représentent et leur valeur formelle et palpable à la non-valeur de l'auteur. L'art ainsi pratiqué devient la chose du monde la plus facile. Il suffit d'une qualité — d'une seule — pour nous faire croire à une individualité remarquable.

Le public de théâtre, en général peu intellectuel, purement impressif, subit et ne discute pas. C'est ce qui le rend, à certains jours, aussi ingrat qu'il fut enthousiaste.

Quittons maintenant le terrain de l'actualité, prenons le grand comédien d'une période illustre, celle où vécurent Dumas et Victor Hugo; que de froissements et d'antagonismes! Deux amours-propres en présence, deux renommées : l'auteur, qui prétend que le comédien se plie à sa pensée, se subordonne à son intention ; l'acteur, qui veut le succès par les moyens et les procédés qui lui sont naturels, qui ne se rend jamais compte de l'ensemble d'une œuvre et De connaît que son rôle dont il étudie les dessous comme les effets.

L'auteur, jaloux de son talent, de son génie, se dit : Quand une pièce est excellente, c'est bien le diable si l'acteur n'y est pas excellent.

Le comédien, au contraire, n'a qu'une idée, qu'un rêve, s'entendre dire le lendemain : « Votre pièce d'hier est détestable, et, sans vous, ne serait pas allée jusqu'à la fin. »

De là aussi, ce penchant du grand comédien à jouer de préférence les morts qui, eux du moins, ne le contredisent pas, et les petits auteurs vivants qui se soumettent. Et puis, souvenons-nous qu'il est bien difficile pour un interprète applaudi, acclamé, de discerner quels sont les applaudissements qui s'adressent à lui et quels sont ceux qui s'adressent à l'auteur. Il les confond et, dans le doute, il se les attribue tous. Souvenons-nous des conseils que donne Hamlet aux comédiens, relisons les critiques de l'Impromptu de Versailles sur le même sujet, et confessons qu'il faut que cet orgueil de l'interprète soit terriblement grand pour que Molière se montrât plus fier de la manière dont il jouait le Misanthrope que de la manière dont il l'avait écrit.

On peut donc supposer qu'il y eut entre Dumas et les grands comédiens auxquels il avait affaire, beaucoup de ces contestations inévitables et en quelque sorte professionnelles ; mais, avec une nature ouverte, abondante et facile comme la sienne, les désaccords ne tiraient point à conséquence.

Moins commode à vivre et moins bon enfant, Hugo, lui, ne pardonnait jamais. Après cinquante ans, il en veut encore aujourd'hui à mademoiselle Mars de s'être cabrée à l'aspect du a lion superbe et généreux » , et d'avoir, non sans quelque vérité, émis cette observation que lion, en pareil cas, était absurde, et que dire « seigneur » était plus simple. Son fameux speech à propos du cinquantenaire d'Her-

nani, dans lequel il immolait à mademoiselle Sarah Bernhardt la créatrice du rôle de doua Sol, faisait naguère encore savoir au monde que sa rancune n'avait pas désarmé.

Il y eut de tout temps dans les arts, et en particulier dans l'art du comédien, deux manières en présence : la manière officielle des Conservatoires qui règne aujourd'hui au Théâtre-Français et celle des talents originaux qui prévalait alors. Un auteur ayant à sa disposition des artistes de l'envergure et de l'originalité de Frederick et de Bocage sent augmenter en soi la puissance dramatique qui, non seulement n'ose pas se manifester quand il ne traite qu'avec des acteurs de second ordre, mais serait en ce cas plutôt dangereuse; instruit et stimulé par l'exemple de son comédien, un auteur en arrive à chercher et à concevoir des caractères, des types, des passions en rapport immédiat avec ce tempérament particulier, et l'art finalement bénéficie de la rencontre. Je dis plus, une fois placé sur ce terrain, l'auteur, s'il a de la patience, une certaine malice et surtout assez de bon sens pour ne pas se croire infaillible, utilisera, exploitera même les idées de son interprète à la condition toutefois de n'y pas mettre de parti pris : un conseil, fût-il dicté par l'intérêt personnel, peut être bon à suivre.

Dumas avait cette qualité de savoir écouter l'avis des autres et de ne pas toujours commencer par

se déclarer impeccable. En présence d'artistes tels que ceux qui le servaient et l'assistaient, il se souvenait de Garrick inventant le second dénouement de Roméo et Juliette et prouvant qu'un acteur peut; dans une circonstance, être plus auteur dramatique que le plus grand auteur dramatique du monde. Veut-on un autre témoignage plus contemporain? Prenons le duo des Huguenots refait par Meyerbeer sur un conseil donné par Nourrit et donné dans un intérêt tout personnel. Quoi de plus simple que Dumas, doué d'un naturel s extraordinairement enclin à l'assimilation, écoutât la leçon de ses comédiens? Il collaborait avec eux comme il collaborait avec tout le monde ; ne perdant pas une occasion de s'instruire à la fréquentation des hommes spéciaux et ne parlant jamais de ce qu'il ne savait qu'au vulgaire. Quand un Frédérick-Lemaître, un Bocage, une Marie Dorval appelait son attention sur un point ou lui proposait un sujet, il tenait compte de l'avertissement et de l'idée. C'est Frederick qui lui a fait faire de Kean un chefd'œuvre comme théâtre, un rôle unique pour jeter et précipiter en toute lumière un génie aussi puissant, aussi varié que celui de son comédien *.

1. a La réputation de Dumas qu'on disait obscurcie a reparu dans tout son éclat; il y a là une création, un vrai tableau de la vieille Angleterre, et j'ai cru voir devant mes yeux feu Edmond Kean, que j'y ai vu tant de fois. » Heine. Lettres à Auguste Lewald.

Tragédien sublime et farceur incomparable, Frederick était, comme Kean, un de ces hommes dont les terribles bouffonneries font pâlir de frayeur Thalie et sourire de bonheur Melpomène. L'illusion que Frederick produisait dans le rôle de Kean provenait sans doute en grande partie d'une étonnante affinité géniale ; car, physiquement, les deux acteurs ne se ressemblaient pas, bien au contraire : Kean, petit, ramassé, rabougri, presque laid ; Frederick, grand, superbe d'attitude, le visage et le geste imposants, mais tous les deux, natures exceptionnelles, tous les deux, par certains mouvements subits, par un son de voix étrange et par un regard plus étrange encore, — sachant rendre non pas seulement les sentiments vulgaires, mais tout ce que le cœur d'un homme peut enfermer de bizarre, de ténébreux et d'inouï.

Antony, sans les yeux de Bocage, noirs, brillants, enfoncés, d'un magnétisme lancinant et fatal, sans ses joues pâles et creuses, sa maigreur maladive, ses petits hoquets semblables à des sanglots accumulés depuis des années dans sa poitrine, Antony, sans cet interprète, devenait impossible, le ridicule l'eût achevé. Si Dumas fils, lorsqu'à son tour il donna la Femme de Claude, avait eu Marie Dorval et Frederick, quel succès n'eût pas remporté son drame, resté incompris !

Admirable dans les scènes de genre, Desclée n'avait pas l'expression du grand art, elle n'en avait

que l'aspiration et l'intelligence; les moyens extérieurs lui faisaient défaut ; quant à Landrol, qui devait représenter l'homme de travail, l'idée et la conscience, il avait l'air d'un parfait contremaître. C'est là, quand le comédien réussit à s'identifier avec votre pensée, à l'incarner en soi, qu'il faut lui rendre vraiment témoignage et lui attribuer, dans son art, une place d'autant plus grande qu'il ne peut l'occuper que de son vivant et qu'il ne reste rien de lui qu'un point de comparaison bien vague parmi ses contemporains.

Le vieux Dumas, tout en reconuaissant l'immense valeur de ses interprètes, n'en avait pas moins ses moments de révolte et vous l'eussiez alors entendu déblatérer à cœur ouvert contre les mauvaises volontés, la sottise et l'amour-propre des Bocage et des Frederick : car force est bien aussi d'admettre que l'auteur qui a vécu avec son idée, qui l'a tournée et retournée dans tous les sens, qui croit l'avoir amenée à sa forme définitive, soit impatient de la voir comprise et rendue, tandis que, pour la composition de son rôle, l'acteur doit, à son tour, passer par les mêmes chemins, les mêmes obscurités, les mêmes tâtonnements.

En général, chez les actrices, la perception — re-

marquez que je ne dis pas l'intelligence, — la perception est plus rapide. Elles s'assimilent plus vite, sinon la pensée, du moins le sentiment de l'auteur ; elles comprennent et rendent avec leur émotion personnelle. C'est, du reste, un trait ordinaire dans la physiologie de la femme qui reçoit une sensation et rend une forme. Elle a une extase, elle rend un enfant; plus l'extase est profonde, plus l'enfant est viable : de là, ce dicton sur les enfants de l'amour. Le mystère de l'Incarnation n'a pas d'autre principe ; cette fois, l'extase, dégagée de tout élément humain, est absolument pure et la Vierge enfante un Dieu. Nous voilà bien loin du théâtre; la distance n'est qu'apparente, rappelons-nous ceci : il n'y a pas d'actrices dans le sens artistique du mot, il n'y a que des femmes. Si la comédienne n'est pas doublée d'une femme nerveuse, passionnée, ardente, malheureuse, malade, la comédienne n'existe pas. Un des plus admirables types de cette subjectivité fut Marie Dorval, une vraie victime, celle-là, la vierge folle du martyrologe! Quant à l'actrice impersonnelle ou comme qui dirait au Coquelin femelle : rara avis: autant vaudrait parler du merle blanc et du phénix!

La femme n'a point comme l'homme la faculté de se dédoubler, de réserver ses profondeurs en ne livrant que les surfaces. Le comédien peut être sublime sans être ému, et même quelquefois sans comprendre; l'intelligence et l'émotion, deux choses

au contraire indispensables à la femme ! Un minimum d'études, et c'est assez pour elle. Vous verrez cela aux concours du Conservatoire ; sur vingt élèves hommes, il n'y en a souvent pas un dont on puisse tirer parti ; sur vingt élèves femmes, il y en a douze, quelquefois quinze, dont on ferait sinon des Rachel ou des Déjazet, du moins des Reichemberg et des Samary, qui sont l'expression exacte de ma théorie ; seulement, pour les amener là, il faudrait tout de suite se rendre compte de leurs natures particulières et les intéresser, comme femmes, aux personnages qu'on leur donne à représenter. Aussi, quand on les fait répéter (je parle ici des comédiennes qui ont dépassé la moyenne), aussi doit-on leur imposer l'émotion de leur rôle jusqu'à ce qu'elles en souffrent, jusqu'à ce qu'elles en crient. Meyerbeer, que j'ai cité tout à l'heure et qu'il faut toujours citer quand on parle théâtre, faisait un jour répéter Valentine à la plus affectionnée de ses cantatrices. Il voulait absolument obtenir d'elle une note qu'elle pouvait donner, mais qu'elle ne voulait pas donner parce qu'elle savait trop bien dans quel état elle allait être après. Elle finit par la donner et forcée de s'asseoir immédiatement avec de gros battements de cœur :

— Vous me tuerez, vous! lui dit-elle.

— Je le sais, répondit Meyerbeer, mais cela m'est nécessaire.

Quelque chose de pareil est arrivé, je crois, à

Dumas fils avec Aimée Desclée, à propos de la Princesse Georges. Madame Doche, dont le nom seul de la Dame aux Camélias évoque aussitôt le souvenir, fut une actrice médiocre et pourtant jamais succès pareil au sien ne se vit dans ce rôle. C'est que l'actrice n'y était pour rien ; c'était la femme qui vivait le personnage.

Dumas s'entendait très bien avec ses actrices qu'il aimait toutes plus ou moins passionnément, cela va sans dire, mais en leur préférant madame Dorval, la Dorval d'Antony, de Chatterton et de M a r ion Delorme.

Et qui ne l'eût aimée et préférée : cœur, esprit, talent, elle avait tout avec abondance et récidive.Ni belle ni jolie, elle était pire et vous cédiez. Certains chapitres des Mémoires de Dumas vous diront ce qu'était la femme, son naturel, sa force de compréhension, d'expression et de vibration, et la préface de Chatterton vous apprendra jusqu'à quel degré cette organisation, assurément point aristocratique, se pouvait hausser dans l'idéal. Il est vrai qu'elle ne parlait pas de « sa voix d'or » et ne se mêlait ni d'écrire, ni de peindre, ni de sculpter. Comment en aurait-elle trouvé le temps sans galvauder sa vocation? Et ses études, ses répétitions, ses auteurs, son théâtre qui ne lui laissaient ni paix, ni trêve?

A ce métier, on vit bourgeoisement et durement, on ignore les lambris dorés, les petits hôtels et les grands couverts ; on travaille, on s'use à la peine, en ayant pour unique objectif son art et non « l'art »,ce gros mot qui ne veut rien dire et que le charlatanisme ayant cours jette en pâture aux imbéciles. Toujours en verve imaginative ou sentimentale, elle était à l'action et au conseil ; toute composée d'éléments qui se combattent, elle me faisait l'effet d'une enharmonique, et je n'ai jamais mieux senti que par elle combien il est absurde de tant discuter lequel doit passer le premier de l'auteur ou du comédien, de celui qui produit ou de celui qui reproduit, qu'après tout ils ne peuvent aller l'un sans l'autre.

J'ai parlé plus haut du Sii'e de Giac, un de ces nombreux dérivés de la ballade de Lénore qui tournait alors toutes les têtes, et que Scheffer venait de prendre pour sujet d'un joli tableau de cabinet, mais où règne une mélancolie douce et presque sereine en parfait désaccord avec le terrible drame qu'on se représente.

— Faites-moi donc une vraie Lénore, me ditelle un jour, c'est une idée, n'est-ce pas?

— Peut-être, mais ce serait du temps perdu.

— Pourquoi?

— Parce que un drame de Lénore ne saurait être que résolument fantastique . . .

— Mais c'est bien ainsi que je l'entends.

— ... Et que chez nous, le fantastique n'a jamais réussi qu'à l'Opéra, quand Weber ou Meyerbeer le mettent en musique, ou qu'à l' Opéra-Comique, quand Scribe le met sur l'affiche pour s'en amuser et s'en moquer comme dans la Dame Blanche.

— Bast I écrivez la pièce et je vous réponds, moi, d'avoir raison du public.

— Du public, je n'en doute pas; mais des frères Cogniard, c'est une autre affaire .

L'idée étant de son inspiration, elle y tenait et m'envoya Villemot très avant dans la confiance des directeurs de la Porte-Saint-Martin et qui se chargea de lever toutes les difficultés. C'était un songe. La pièce écrite, ce que j'avais prévu arriva, madame Dorval enchantée, Villemot ravi, et les frères Cogniard invinciblement réfractaires. Quant à moi, je partis pour l'Allemagne. Quelque temps après, je reçus à Munich une lettre de Marie Dorval qui me disait qne notre Lénore était en répétitions, mais que, dans son envie de créer le rôle, elle avait dû consentir aux transactions les plus navrantes, « Enfin, écrivait-elle, j'ai sauvé tout le premier acte, mais vous verrez, quel dénouement ils vousontfait !» Le dénouement de la Grâce de Dieu ; le cavalier de la Mort devenait un hussard très pathétique, Lénore épousait Wilhelm et tout le monde s'embrassait comme dans une idylle! Je n'oublierai jamais la catastrophe de ce dénouement florianesque tombant à pic sur une salle en proie à toutes les épou-

vantes du surnaturel. Pauvre Dorval, qui venait pendant trois heures de jouer « comme si c'était arrivé», et se rompait le cou, prise dans les ficelles du vieux mélodrame ! Et dire qu'elle soutint la lutte sans broncher et qu'à force de génie et d'héroïsme, elle poussa jusqu'à la cinquantième représentation une aussi misérable platitude!

— C'est égal, me dit Hippolyte Cogniard le lendemain de cette première représentation, — vous avez eu raison contre nous et je m'engage à jouer les yeux fermés le prochain ouvrage que vous me donnerez.

Flatteuse invite qui me laissa froid, non que je pense que ceux-là seuls que nous appelons « des hommes de théâtre » aient le privilège d'aborder la scène; mon opinion est au contraire que, sans appartenir précisément à la catégorie des gens à vocation spéciale, tout poète et tout écrivain porte en soi une pièce ou deux qu'il se doit de composer, fût-ce comme un simple résumé de ses observations et de ses expériences. Mais ce ne sera jamais là qu'une sorte de théâtre irrégulier qu'il faut traiter en dilettante, sans arrière-pensée autre que la question d'art et en prenant le temps comme il vient.

C'est ainsi qu'en dehors de cette école buissonnière de la vingtième année, il m'est arrivé à moi, simple promeneur au pays des idées, d'écrire deux pièces qui ne seront jamais représentées, l'une en prose, le Goethe dont Meyerbeer a composé les intermèdes,

et l'autre en vers, Pétrarque, c'est-à-dire, le poète envisagé sous son double aspect d'objectivité pratique et de subjectivité lyrique impropre aux résultats.

Ces gens-là, les Frederick, les Dorval, les Bocage, sont tous morts pauvres pour s'être dit : Soyons d'abord de grands artistes. Ils ont cru que la fortune leur viendrait par surcroît et la fortune n'est pas venue. Aujourd'hui, nous avons renversé la proposition, et la pluie d'or tombe à torrents.

Mademoiselle Georges, bien qu'elle ait figuré avec honneur dans cette troupe et rendu de grands services au romantisme en jouant Christine, Marguerite de Bourgogne, Lucrèce Borgia, mademoiselle Georges appartenait aux traditions d'une autre école; elle était de l'Empire et son talent empruntait à cette époque une certaine redondance, une majesté factice, une

puissance quelque peu cotonneuse qui, du reste, faisait encore illusion. Tout ce monde féminin frayait avec Dumas sur le pied de l'intimité la plus joyeuse ; jamais il ne se querellait, ne se brouillait; étant donné son genre d'esprit et d'humeur, l'incident trop fameux du vers d'Hernani devenait impossible ; il eût, du premier coup, démuselé son « lion superbe » et concédé de gaieté de cœur à mademoiselle Mars la variante qu'elle demandait. Dans cette vie de coulisses que chacun d'eux menait à sa guise, Victor Hugo jouait le dieu ; lui, faisait l'homme et très gaillardement, profitant des grands et petits avantages de sa virilité.

Ceux qui seraient tentés de voir revivre le Dumas d'Henri III et d'Anlony n'ont qu'à s'arrêter devant la boutique d'un marchand d'estampes de la rue Bonaparte. Us trouveront là toute la galerie des artistes du temps : Frédérick-Lemaître, Bocage, madame Dorval, Déjazet, Louise Despréaux, Léontine Fay, madame Albert, les uns demeurés historiques, les autres oubliés. Le Dumas et le Victor Hugo de cette collection Devéria sont remarquables par la juvénilité de la physionomie ; élancés, souriants et fringants dans leurs habits du jour, ils ont la grâce confiante des prédestinés. Dumas surtout, avenant, rayonnant, exubérant et riant d'aise à la vie, au plaisir, au succès; l'aventurier hâbleur et superbe au pays de la fantaisie et de la sensation; celui dont, après l'immense succès des Impressions de

voyage et du Spéronare, on disait qu'il avait découvert la Méditerranée.

L'auteur du Bourgeois de Gand, drame qui, jadis, eut à l'Odéon son heure de célébrité, M. Hippolyte Romand, nous a aussi laissé de Dumas une silhouette prise sur le vif et qui nous le livre bien tel qu'il était vers 1847 au plein de son activité militante et productive : « Passionné par tempérament, rusé par instinct, courageux par vanité, bon de cœur, faible de raison, imprévoyant de caractère. C'est tout Antony pour l'amour, c'est presque Richard pour l'ambition, ce ne sera jamais Sentinelli pour la vengeance. Superstitieux quand il pense, religieux quand il écrit, sceptique quand il parle, léger même dans ses plus fougueuses ardeurs, son sang est une lave, sa pensée une étincelle, l'être le moins logicien qui soit, le plus antimusical que nous connaissions, menteur en sa qualité de poète, généreux parce qu'il est artiste et poète ; trop libéral en amitié, trop despote en amour, vain comme une femme, ferme comme un homme, égoïste comme Dieu, franc avec indiscrétion, obligeant sans discernement, oublieux jusqu'à l'insouciance, vagabond de corps et d'âme, cosmopolite par goût, patriote d'opinion, riche en illusions et en caprices, pauvre de sagesse et d'expérience; gai d'esprit, médisant de langage, spirituel d'à-propos, don Juan la nuit, Alcibiade le jour, véritable Protée échappant à tous et à lui-même; aussi aimable par ses

défauts que par ses qualités ; plus séduisant par ses vices que par ses vertus, voilà M. Dumas tel qu'on l'aime, tel qu'il est. »

Maintenant si nous voulons un portrait de maître, Dumas fils va nous le donner dans sa préface du Fils naturel où la figure vue à la fois de détail et d'ensemble, interrogée jusqu'en ses origines, s'enlève de toute vigueur sur le tableau du mouvement contemporain. « A ce siècle né pour tout dévorer tu étais bien l'homme qu'il fallait, toi né pour toujours produire. Du reste, que de précautions la nature avait prises, quelles provisions elle avait faites en toi pour les appétits formidables qu'elle était forcée de prévoir! C'est sous le soleil de l'Amérique, avec du sang africain, dans le flanc d'une vierge noire qu'elle a pétri celui dont tu devais naître et qui , soldat et général de la République , étouffait un cheval entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait, à lui tout seul , le pont de Brixen contre une avantgarde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l'eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils, élevé en pleine forêt, en plein air, à plein ciel, poussé par le besoin et par son génie, s'abattit un beau jour dans la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l'ennemi. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis quarante années. Tra-

gédie, drame, histoire, romans, voyages, comédie, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de Ja fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le journal , le livre, le théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules, tu as alimenté la France, l'Europe, l'Amérique ; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs , fourbu les copistes et, dévoré du besoin de produire, tu n'as peut-être pas toujours éprouvé le métal dont tu te servais, et tu as pris et jeté dans la fournaise, quelquefois au hasard, tout ce qui t'est tombé sous la main : le feu intelligent a fait le partage. Ce qui venait de toi s'est coulé en bronze, ce qui venait d'ailleurs s'est évanoui en fumée. Tu as battu ainsi bien du mauvais fer; mais en revanche, combien parmi ceux qui devaient rester obscurs se sont éclairés et chauffés à la forge et si l'heure des restitutions sonnait, quel gain pour toi, rien qu'à reprendre ce que tu as donné et ce qu'on t'a pris ! Quelquefois tu posais ton lourd marteau sur ta large enclume, tu t'asseyais sur le seuil de la grotte resplendissante, les manches retroussées, la poitrine à l'air, le visage souriant ; tu t'essuyais le front; tu regardais les calmes étoiles, y respirant la fraîcheur de la nuit, ou bien tu te lançais sur la première route venue, tu t'évadais comme un prisonnier; tu parcourais l'Océan, tu gravissais le Caucase, tu escaladais l'Etna, toujours

quelque chose de colossal ; et les poumons remplis à nouveau, tu rentrais dans ta caverne. Ta grande silhouette se décalquait en noir sur le foyer rouge, et Ja foule battait des mains; car, au fond, elle aime la fécondité dans le travail, la grâce dans la force, la simplicité dans le génie et tu as la fécondité, la simplicité, la grâce et la générosité, que j'oubliais, qui t'a fait millionnaire pour les autres et pauvre pour toi. Puis, un jour, il y a eu distraction, indifférence, ingratitude de la part de cette foule attentive et dominée jusqu'alors. Elle se portait autre part, elle voulait voir autre chose ; tu lui avais trop' donné : c'était nous qui étions venus! Nous les enfants, nous les petits, qui avions poussé pendant ce temps-là et qui faisons le contraire de ce que vous aviez fait, vous les grands. »

Les Minores du romantisme. — Tirailleurs, fantoches et bohèmes.

Le vers, dont Victor Hugo se fait un véhicule si puissant pour emporter dans les nuages des choses et des personnages qui, à terre, ne se tiennent pas, le vers, chez Dumas, est toujours un obstacle ; il le surmonte, mais au prix d'efforts dont vous souffrez vous-même ; c'est un perpétuel écorchement de Marsyas où se fait sentir par moments Ja main d'un Apollon. Sa médiocrité comme rimeur lui revient sans cesse ; parlant d'un oublié, Gordelier Delanoue, il dira : b Pourquoi dans la carrière que nous avons parcourue ensemble, a-t-il moins bien réussi que moi? je n'en sais rien. Il avait certes autant d'esprit que moi et il fait incomparablement mieux les vers que moi. » Tout, cela est

vrai et cependant on ne peut que regretter qu'il n'existe pas un recueil des poésies d'Alexandre Dumas. Nombre de pièces disséminées dans les douze volumes des Annales romantiques et perdues dans les albums du temps manquent à notre information. Nous savons la médiocrité de son vers tragique ; peut être son vers simplement lyrique vaut-il mieux ? En tous les cas, on aimerait y aller voir.

Asselineau, dans sa Bibliographie, nous cite bien quelques titres : le Sylphe, les Ames, Mazraël, la Grande Chartreuse, mais là se borne le renseignement ; de ce qu'étaient ces poèmes, de ce qu'ils sont devenus, pas un traître mot. Son livre, qui foisonne de détails sur les plus infimes, néglige les grands. Dumas et Victor Hugo y tiennent moins de place que telle médiocrité dont une illustration de Gélestin Nanteuil lui recommande les vers. L'auteur — on l'appelait le doux Asselineau — s'attache principalement aux vignettes, art charmant des Johannot, des Devéria, des Gigoux, des Gélestin Nanteuil, et sa grande affaire est d'inventorier les frontispices cotés désormais à des prix qui l'étonnent lui-môme. Peut-être y aurait-il eu quelque chose de neuf et d'attrayant dans cette reconstitution d'une littérature par les images, mais alors, il aurait fallu pouvoir reproduire ces images ; tandis qu'ici tout se passe en descriptions et en panégyriques souvent prudhommesques.

Joseph Bouchardy illustrait alors les Rhapsodies

de Pétrus Borel au moyen d'un frontispice représentant un jeune homme coiffé du bonnet phrygien, en chemise et bras nus, un large couteau à la main, car l'auteur de Lazare le Pâtre était graveur à la manière noire, avant de se faire dramaturge à la manière de Dumas.

A Wira Dendani, Radin dit : ah ! demeure ;

Mon père, où donc est-il l'oiseau de tout à l'heure?

Asselineau imprime gravement ces vers et se contente de remarquer qu'ils ne furent point sans causer quelque stupeur à l'une des soirées de l'Arsenal; là dessus, on le croira sans peine.

Mais à ceux qui préfèrent les documents assaisonnés d'esprit aux documents tout secs, je recommande le petit livre de M. Jules Claretie publié chez Pincebourde en 1865, et intitulé : Pétrus Borel le lycanthrope — sa vie — ses écrits — .sa correspondance— poésies et documents inédits. Là du moins Tintérêt ne manque pas, ni la littérature. Une fois en possession du volume, — si vous parvenez à vous le procurer, car il est devenu très rare, — vous irez jusqu'au bout, récoltant mille informations sur les excentriques et les tapageurs, d'où le fameux nom de « Bousingots », inventé pour désigner les romantiques de la deuxième heure, les jeunes. Le bruit leur plaisait, le bruit et la couleur; on était alors républicain parce que les costumes des Conventionnels sont plus pittoresques que les redingotes

des bourgeois; on aimait une révolution parce qu'une révolution fait du tapage, et désormais on s'habillait de gilets cerise, on portait ses cheveux longs comme un Raphaël ou ras comme un duc d'Albe, on affectait une tenue truculente. « C'était justement en 1832, M. Alexandre Dumas venait de donner au square d'Orléans une nuitée dont tout Paris avait parlé, et M. Dumas a raconté comment, en quelques jours, en quelques heures, Louis Boulanger, Célestin Nanteuil, J. J. Granviile, Delacroix lui avaient décoré une salle de bal hyperbolique. Rue d'Enfer, Pétrus Borel voulut organiser la parodie de cette fête. 11 y invita Alexandre Dumas lui-même. La maison n'avait qu'un étage et un entresol . Au premier, on dansait, on allumait du punch, on chantait, le rez-de chaussée avait été converti en infirmerie ; à mesure qu'un combattant succombait, les gens valides le descendaient jusqu'à cette salle de convalescence. De tous les convives, Alexandre Dumas se montrait le plus voluptueux , il mangeait de la crème dans un crâne! etc., etc.»

Avec cet art qu'il possède comme personne de remuer et d'inventorier le sac aux oublis, M. Claretie exhume de cette période toutes les curiosités secondaires, toute la pacotille : comparses, mannequins et fantoches, jusqu'à ce brave Lassailly que Musset chansonnait sur l'air du menuet d'Exandet :

Lassailly A failli

Vendre un livre ; Il n'eût tenu qu'à Renduel Que cet homme immortel, Eût gagné de quoi vivre !

Pauvre tête à l'envers que la misère et la littérature avaient détraquée et qu'un amour de grande dame acheva ! C'est un martyrologe et des plus navrants que l'histoire de cet infortuné, bien autrement digne que Pétrus Borel d'un intérêt rétrospectif. Car il fut, lui, un être humain et douloureux, tandis que le lycanthrope n'est qu'un pantin qui se décarcasse. Un autre original, un autre aventurier de l'esprit, un de ces excentriques nés dont M. Jules Claretie fait collection et que je m'étonne de n'avoir pas vu passer dans sa lanterne magique, c'est Guichardet, figure originale sans la grimace obligée des poseurs de ce temps-là, Guichardet le raisonneur goguenard et fin de cette comédie, Clitandre et Dégenais, l'ami des deux Musset, — l'homme de toutes les absinthes ! Influence mystérieuse de la fée aux yeux verts, Guichardet fut peut-être de nous tous celui qui pénétra le plus avant dans l'intimité d'Alfred de Musset. L'absiuthe avait fait ce miracle. Assis l'un vis-à-vis de l'autre, des heures entières s'écoulaient dans le silence et l'absorption du rêve. Ils roulaient des cigarettes ou fumaient; s'ils se parlaient de loin en loin, c'était à mots brefs concernant toujours la mixture opaline :

— Attends un peu... ton absinthe n'est pas faite.

Ou bien encore:

— Comprends-tu ça, toi Guichardet, des gens qui gomment leur absinthe ?

— Quand je te disais, l'autre nuit, que nous passions notre vie à faire des grogs trop faibles.

— Tu bois des grogs, toi? quelle hérésie ! c'est ce qui donne à ton nez cette nuance violacée des montagnes du Tyrol au lever de l'aurore.

Et quand on quittait la séance, la joie de Musset était de se regarder au miroir en comparant la pâleur mate de son teint aux enluminures vultueuses de son compagnon .

Quelques jours après la mort du poète, je rencontrai Guichardet ; il l'avait assisté à sa dernière heure et m'en parla longuement, sans émotion, et d'un ton stoïque qu'il avait dans certaines occasions.

— Eh bien, lui dis-je, son exemple va-t-il enfin vous profiter ?

— Quel exemple ?

— Dame ! vous m'avouerez pourtant que c'est l'absinthe qui l'a tué.

— J'en conviens, mais cela ne prouve rien contre l'absinthe ; c'est tout simplement qu'il ne la supportait pas.

Tout le monde connaissait Guichardet et tous aimaient ce diogène imperturbable qui, sans crédit aucun, sans relations, sans un sou dans sa poche, trouvait encore moyen de vous rendre service en

vous détendant contre les attaques des faux bonshommes et en accourant chez vous pour vous soigner, vous ou les vôtres, au moindre bruit de maladie. J'ai surpris chez ce bohème errant des accès de dignité hautaine ; tout affamé qu'il fût, son ventre avait des oreilles, et ne se laissait pas emmener souper par le premier rastaquouère venu. Diflicile aussi de l'aider dans son dénuement.

— J'ai rudement besoin de cet argent, mais je n'en veux pas, me disait-il un jour que j'étais en train de lui faire obtenir un secours de l'Instruction publique, et il ajoutait en manière de restriction mentale :

— Après tout, c'est l'argent du pays, et certainement qu'à ce compte je pourrais accepter ; mais je ne connais, moi, ni ce ministre, ni son empereur, et je refuse.

Plus tard, ce même sentiment d'orgueil fut cause qu'il voulut aller mourir à l'hôpital. L'absinthe ayant eu raison de lui comme des autres, un matin, je vis arriver Paul de Musset qui m'annonça que le pauvre garçon avait les entrailles paralysées. Nous résolûmes, avec quelques amis, de l'installer à la maison Dubois ; il s'y opposa formellement, maintenant contre tous son irrévocable détermination d'aller à l'hôpital, où. Paul de Musset le conduisit.

On reproche à notre temps de n'avoir plus d'originaux ; celui-là fut un des derniers, et, chose rare chez ces excentriques, point méchant, — gausseur,

14ti MES ÉTUDES ET MES SOUVENIRS

noceur et mystificateur à tout venant, mais d'un cynisme aimable et bon enfant.

Familier avec tous les poètes du jour, il savait leurs vers par cœur, et s'oubliait même jusqu'à s'en souvenir quand on lui demandait, dans un certain monde, d'écrire sur les albums. Il ne lui coûtait rien d'illustrer le velin des plus belles rimes, ce qui le mettait en grand renom dans les hôtels du quartier Saint-Marc, dont les princesses attribuaient à son génie les meilleurs couplets des Contes d'Espagne et le vantaient ensuite à Musset comme un rival dangereux. A quoi Musset répondait : « Tu te trompes, les vers sont de moi, il en a seulement fait la musique. »

Dumas ne se trompait pas ; c'était un vrai paquet d'épines que Musset et, de plus, un assez mauvais camarade. Vous soupiez ce soir avec lui en toute confiance et belle humeur et demain il vous jouait un malin tour.

Un jour Buloz me dit :

— J'ai là des vers d'Alfred sur vous.

— Tiens ! répondis-je et à quel propos?

— Au sujet de Franz Coppola.

C'était le titre d'un poème que j'avais publié dans un des derniers numéros.

— Voulez-vous les lire, il m'a autorisé à vous les montrer.

— Je les lirai quand ils paraîtront dans la Revue.

— Autant dire alors que vous ne les lirez jamais.

— La raison?

— Parce que mon intention est de ne pas les imprimer.

Tous ceux qui ont connu Buloz savent jusqu'où cet homme d'un abord difficile et dur poussait la délicatesse en matière de devoir professionnel. Une fois sur le terrain de la Revue, il ne tolérait ni attaques, ni représailles entre ses rédacteurs, susceptible pour l'amour-propre de chacun de nous, et nous sauvegardant les uns des autres à notre insu. Inutile de jamais vouloir mettre le nez dans ses épreuves ; le visiteur fût-il, comme George Sand ou Musset, de sa plus étroite intimité, il coupait court à l'indiscrétion en lui disant : « S'il s'agissait d'un travail de vous, auriez-vous pour agréable qu'un étranger vint ainsi chercher à le lire pardessus mon épaule? Non, sans doute* Eh bien, ce que je ferais pour vous je dois le faire pour tous. » Et la feuille dûment pliée s'en allait au fond du tiroir. — Somme toute, ces vers manquaient de bienveillance et non de courtoisie et rien, sauf le principe, n'empêchait qu'ils fussent publiés. Mais Buloz avait sa règle de conduite qui ne fléchissait pour personne et son imperturbable défiance surveillait les coups de stylet à l'égal de coups d'encensoir.

Pour revenir aux Minores du romantisme, tous n'étaient pourtant pas des excentriques par tempe-

rament ou des buveurs d'absinthe. Il y en eut dont personne aujourd'hui ne sait le nom et que l'éclair d'une seconde mit en vedette pour les contemporains. Ce Napoléon Peyrat, par exemple, l'auteur d'uue ode sur Roland, toute vibrante et résonnante du timbre d'or des Orientales.

L'Arabie, eu nos champs, des rochers espagnols S'abattit ; le printemps a moins de rossignols,

Et l'été moins d'épis de seigle, Blonds étaient les chevaux dont le veut soulevait La crinière argentée, et leur pied grêle avait

Des poils comme des plumes d'aigle.

Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins, Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins

Et nos figues et nos grenades; Suivaient dans les vallons les vierges à l'œil noir, Et leur parlaient d'amour, à la lune, le soir,

Et leur faisaient des sérénades;

Pour eux leurs grands yeux noirs, pour eux leur beaux

[seins bruns, Pour eux leurs longs baisers, leur bouche aux doux

[parfums,

Pour eux leur belle joue ovale, Et quand elles pleuraient, criant : «fils des démons! » Ils les mettaient en croupe et par-dessus les monts,

Ils faisaient sauter leur cavale.

Ces vers sont pleins, abondants, bien rimes, bien frappés; ils ont l'aigrette et l'éperon, mais leur résonance même et leur nombre d'or trahissent la seconde main. Villes et clochers en défilant nous rappellent un procédé dont Victor Hugo, dans les Odes et Ballades et dans les Orientales) a trop abusé : rémunération.

L'Egypte, elle, étalait toute blonde d'épis

Ses champs bariolés comme un riche tapis,

Plaines que des plaines prolongent.

et autre part dans Grenade :

Cadix a les palmiers, Murcie a les oranges. Alicante aux clochers mêle ses minarets,

Burgos de son chapitre étale la richesse, Penaflor est marquise et Girone est duchesse, Bivar est une nonne aux sévères atours, Toujours prête au combat ; la sombre Pampelune, Avant de s'endormir aux rayons de la lune. Ferme sa ceinture de tours.

Toutes ces villes d'Espagne S'épandent dans la campagne Ou hérissent la Sierra, Toutes ont des citadelles, Dont, sous des mains infidèles.

Aucun clocher ne vibra; Toutes sur leurs cathédrales Ont des clochers en spirales, Mais Grenade a l'Alhambra!

C'est la même ritournelle, seulement au lieu de l'appliquer à l'Egypte comme dans le Feu du ciel, ou à l'Espagne comme dans Grenade, on l'applique cette fois à la France :

La vermeille Orléans, et les âpres rochers D'Argenton, et Limoge aux trois sveltes clochers Pleins de corbeaux et d'hirondelles,

Et Brive et sa Corrèze, et Cahors et ses vins, Où naquit Fénelon, le cygne aux chants divins,

Ces plaines de parfums, cet horizon fleuri, L'Aveyron murmurant, des pelouses chéri,

Le Tescoud aux grèves pensives.

Le Tarn fauve et fuyant, la Garonne aux longs flots, Oui voit navires bruns et verdoyants îlots

Nager dans ses eaux convulsives...

Comparons, mais ne déprécions rien, les strophes qui viennent ensuite sont mieux que des réminiscences, un vent épique souffle là, quelque chose de la chanson de Geste, et de ce grand Roland, dont le nom porte bonheur à qui l'évoque, demandez plutôt à Mermet.

Caligula.

Nous donnons tous ces détails un peu comme ils nous viennent, au hasard des souvenirs et de la plume, pour mieux aider le lecteur à connaître cet homme, ce génie dans sa qualité maîtresse: l'impromptu.

Ce même instinct qui le guide à travers le moyen âge et la Renaissance, va nous surprendre dans ses études sur l'antiquité : le roman d'Acte. et ces drames de Catilina et de Caligula, qui nous montrent, comme par une lorgnette fantastique, la vie romaine aux temps des empereurs, sous les traits de je ne sais quel parisianisme contemporain. Vainement, dans la préface de Caligula, l'auteur

s'évertue à nous mettre au courant de ses « recherches ». Qu'il ait passé des mois dans «la ville aux sept collines, visité Naples, parcouru les ruines d' ' Herculanum » , peu nous importe; ce que l'œuvre offre de curieux, c'est le flair, et toutes les fouilles archéologiques n'ont ici que faire.

Parlez-moi de ce premier tableau chez le barbier, de ce prologue si pittoresque où, pendant qu'on les accommode, ces jolis petits messieurs du boulevard causent entre eux sans se douter que les murs de la boutique ont des oreilles. L'apparition matinale de Messaline regagnant furtivement le Palatin, ces allées et venues d'esclaves, de clients, de licteurs, de personnages consulaires, le suicide de Lépidus s'ouvrant les veines dans un bain pour échapper au délateur, à la bonne heure ! Tout cela est saisi, daviné, haut en couleur, chatoyant et flambant, tout cela est théâtral, bien dans le mouvement du temps, bien dans le tourbillon de cette période vertigineuse où l'humanité vit comme en un rêve, brouillée avec tout idéal et n'ayant même plus le sens de la réalité. L'opposition de cette manie du néant et des réminiscences de l'autique vertu républicaine est un trait également bien effleuré. Mais en revanche, dès qu'il s'avise d'aborder la grosse affaire du christianisme, Dumas qui n'est point un penseur commence à butter: « Il y faudrait, de la musique de Gluck » écrivait jadis Sainte-Beuve annotant un sonnet de lui. Il faudrait ici du Renan. Chacun de

nous a son lot dans ce monde, et demain en lisant Cal/ban, peut-être aussi vous direz-vous : pourquoi Dumas n'est-il point-là ?

Qui voit souffrir son Dieu supporte plus aisément ses propres souffrances ; les anciens dieux ignoraient ce que nous endurons et pâtissons, nous autres pauvres diables de mortels et c'était peine perdue pour un affligé de tendre vers eux les mains dans sa misère. A ce compte de tous les dieux passés ou présents, le Christ est celui qui jamais aura été le plus aimé, surtout des femmes : de cette réaction forcenée du christianisme contre la torpeur du paganisme, de cette frénésie de souffrir, de mourir, Dumas ne nous dit rien. 11 ne nous entretient que de légendes, ses apôtres de la foi nouvelle ne parlent et ne se comportent pas autrement que leurs antagonistes : figurez-vous l'action de Polyeucte retournée, la tragédie de Corneille — le même air et la même ritournelle — avec cette unique différence que l'œuvre de prosélytisme, au lieu de s'accomplir par le ténor, emprunte sa voix au soprano. Le Gaulois Aquila aime la chrétienne Stella qui s'efforce de son mieux à le convertir. Le barbare, très doucement, se laisse faire : « Que ce dieu soit le vrai, peu m'importe, il est le tien et cela me suffit. » Le diable veut que la catéchisante ne trouve point l'argument assez orthodoxe, mais le Gaulois répond toujours oui, sur le ton de la plus imperturbable

galanterie, ce qui constitue, en définitive, une conversion de nature à n'édifier que médiocrement l'âme d'un croyant.

Quoi qu'il en soit, dans ce genre d'études théâtrales d'après l'antique, je préfère beaucoup son Catilina. Comme la pièce est écrite en prose, le style cette fois n'en vaudra que mieux.

Catilina

Encore une pièce à prologue, mais celui-là, par l'entrain sauvage dépassant tout ce que nous connaissons. Dans Richard Darlington, il y a un prologue où l'on accouche ; dans Caligula, nous en voyons un où les jeunes seigneurs s'ouvrent les veines par dilettantisme ; devant que l'action soit engagée, le prologue de Catilina nous fait assister au viol d'une vestale. Glissons sur cette double horreur du crime et du sacrilège commis au milieu d'une cérémonie funéraire et transportons-nous au plein des événements. La vestale Marcia est devenue mère et Catilina (car c'est lui, on le devine, le ravisseur inconnu voué d'avance à tous lesforfaits),Catilina possède un fils dont il ignore l'existence. Ce fils,

Charinus, a seize ans; un jour, Catilina l'aperçoit au Champ de Mars, jouant à Ja fronde et la voix du sang lui parle si haut qu'il en oublie ses haines et ses brigues et quitte ses conjurés pour accourir le caresser. L'enfant retrouvé, il ose affronter la mère et rentre dans cette maison qu'il a souillée pour y redemander son fils, non pas en maître, mais en suppliant :

Ecoutez-moi, pauvre victime de ma folie, de mon amour, de ma brutalité, écoutez-moi ; si j'ai été méchant, c'est que j'étais seul, c'est que je voyais le vide autour de moi, c'est que le néant qui précède l'existence et qui suit la mort, je l'avais dans le cœur... Pourquoi mon patrimoine perdu ? pourquoi ma fortune jetée aux vents? pourquoi mes jours dépensés au hasard? parce que je ne répondais à personne de mon patrimoine, de ma fortune, de mes jours. Donnez-moi un héritier de tout cela, Marcia, et je conserverai tout cela pour mon héritier. Donnez-moi un enfant et je grouperai le passé, le présent et l'avenir autour de cet enfant.

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