‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 88 sur 113 · UNE RENCONTRE INATTENDUE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE INATTENDUE

le piquant. Je laissai donc Maonda auprès du buffle, ayant toujours peur que les loups ou les vautours ne me fissent quelque mauvaise farce, et je me dirigeai seul vers le camp dont j apercevais la fumée au dessus des arbres, à peu près à uu kilomètre de là. Je coupai droit sur ce point de direction, à travers la jungle, regardant adroite, à gauche et devant, plutôt par habitude que par intention. J'avais mon express sur mon épaule droite, comme je le portais d'habitude, presque en équilibre, la bandoulière me passant sous le l)ras et la main appuyée sur la lanière... Je ne sais à quoi je pensais au juste, mais à un certain moment mes yeux fixèrent un objet, qui me sembla être un souvenir, puis un rêve, mais qui devint brusquement la réalité : j'avais un lion énorme devant moi, à quinze mètres au plus, me regardant dans une position aussi surprise que devait l'être la mienne : au détour de deux buissons, nous nous étions trouvés face à face à l'improviste. Je m'arrêtai... Il s'arrêta. Je ne sais si son cœur battait; mais, pour le mien, j'en réponds : crainte, saisissement, que sais-je?Toutcelaenune seconde ! Je le fixai tout en descendant lentement mon fusil qui se mit en joue presque à mon insu; mes chiens s'armèrent sans bruit, assourdis par la gâchette... Le lion, après une seconde à peine d'arrêt, continua son chemin dans un sens oblique, au lieu de retourner sur ses pas comme je le supposais ; il bifurqua à sa gauche, me présentant son flanc entier, et s'en alla d'un pas majestueux, tout en me regardant de temps en temps. Je suivais ses mouvements depuis qu'il avait tourné... Je tenais son épaule au bout de mon fusil... Oh! que j'avais peur de le manquer, sachant qu'il pouvait m'en coûter la vie... et... feu ! Un nuage de fumée épaisse dans la pluie fine, un râle, un bruit de feuilles, tandis que je sautais de côté derrière un buisson où je rechargeai rapidement... puis plus rien... une tourterelle qui chantait, la fumée bleuâtre du camp montant lentement au dessus des arbres, le silence autour de moi. Le lion me cherchait-il? Etait-il là prêt

à sauter sur moi ? Dcvais-je remuer ou rester coi? Enfin je mis mes canons en avant, mes doigts sur les gâchettes et je me penchai légèrement... je ne vis rien. J'avançai encore, et, ayant fait quelques pas, j'aperçus un creux dans les herbes, à l'endroit où j'avais tiré sur la l)ôte ; l'animal y était couché; mais était-il mort ou accroupi? Là était tout le danger... Enfin, je tournai autour des buissons, l'œil fixé sur le creux... A travers les herbes écartées, j'apercevais toujours l'animal couché sur le flanc, immobile , la tète du côté opposé à moi... Je m'enhardis et jetai une branche; rien ne remua. Il n'y avait plus à hésiter : je m'approchai, et il me fut donné de contempler la plus belle bête quej'aie jamais vue. Le lion était raide mort. Sa gueule entr'ouverte, ses pattes énormes, sa taille considérable, témoignaient de sa force et de sa puissance. 11 mesurait S"™, 74 du bout du nez à celui de la queue. Il avait le poil rude et épais, mais point de crinière. Ses dents et ses griffes, légèrement usées au bout, indiquaient un âge déjà respectable.

Je pris mon sifilet et lançai le signal habituel pour appeler du renfort ou pour qu'on vînt chercher du gibier. Comme on avait entendu le coup de fusil du camp, j'étais sûr qu'on allait venir sans retard. En effet, j'aperçus Tambarika et Rodzani arrivant à la course. Pour jouir de leur surprise, je m'éloignai de l'endroit où gisait le lion, de façon à ce qu'ils ne vissent pas pourquoi je les appelais. A leurs questions naturelles, je répondis que j'avais tué un mbararé (oréotrague), et je vis sur leur physionomie un peu de désillusion; ils comptaient sur une grosse pièce. D'après mes indications, ils se dirigèrent vers le fourré où je les suivis pour jouir de leur surprise. Après, un premier mouvement de frayeur, ils tombèrent en admiration devant la bête splendide que le hasard m'avait permis de rencontrer. S'étant accroupis près d'elle, ils palpèrent pendant longtemps ses pattes, son poil et son corps entier, puis l'emportèrent à grand'peine jusqu'au camp attachée à

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