LES CHASSEURS DE TÈTE
formée, et je ne consentis à être escorté de cette troupe qu'à la condition qu'elle pourvoirait à ses propres besoins et ne demanderait aucune compensation si la chasse était malheureuse. En revanche, en cas de succès, une fois que mes chasseurs et moi serions servis, chacun des hommes serait libre de prendre autant de viande qu'il en pourrait porter (l).
Je rencontrai dans cette région (N.-O. de Makanga)des chasseurs d'éléphants qui étaient à la solde de négociants portugais de Tète. Je remarquai qu'ils en prenaient fort à leur aise, vivant dans les villages, hébergés par les habitants, ou faisant avec eux un véritable commerce de viande de buffle qu'ils se procuraient en se servant de la poudre qui leur avait été remise par leurs patrons pour chasser exclusivement l'éléphant. Ils passaient ainsi cinq ou six mois dans la jungle et retournaient ensuite à Tète racontant qu'ils n'avaient pas été heureux à la chasse. En revanche, s'ils ne rapportaient pas d'ivoire, ils ne montraient pas davantage les munitions, ni les tissus et les autres marchandises que leurs trop crédules maîtres leur avaient confiés à leur départ. Quelques-uns sont venus me proposer des défenses qu'il était de leur devoir de remettre à ceux qui les employaient. En général, ces chasseurs indigènes font de fort mauvaise besogne; ils tirent mal, criblent souvent un éléphant de leurs balles de fer dans des endroits peu sensibles, coûtent cher et rapportent peu. C'est ainsi que des négociants de Tête, qui auraient pu être riches, sont ruinés aujourd'hui, et que les éléphants ont totale-
(Ij II est à remarquer que, quand les noirs portent de la viande pour leur propre compte, ils en prennent des charges considérables, sans avoir à souffrir d'aucun des nombreux inconvénients exclusivement réservés à la viande qui a])partient au blanc, tels que : poids considérable, séchage insuffisant, difficulté des chemins, soif, chaleur, morceaux immangeables, peau, os, etc. Dans le premier cas, 40 kilos ne les effraient pas, tandis que, pour le compte des autres, ils en soulèvent à peine 20 avec des efforts et des gémissements.
ment déserté la région, ou ne la traversent qu'à la course, comme aynt hâte de se trouver dehors (1).
Une bande de ces chasseurs de Tête avait été sur nos talons presque pendant une semaine; on les rencontrait tous les jours, ou on les entrevoyait à travers la végétation. C'est même ce qui m'avait décidé à me rendre plus à Test et à accepter l'offre du chef dont il s'agit, son territoire étant totalement hors de la zone fréquentée par les niakoumbaroumé {^) de Tête, ce qui faisait une chance de plus pour y rencontrer quelques éléphants.
Après quelques jours de voyage, il fut décidé que nous cam- ])erions en pleine forêt, dans une région qui se trouve exactement à l'est-nord-est de Mouana-Maroungo, à deux jours du territoire du chef Tchipembéré, chez lequel, on se le rappelle peut-être, j'avais en vain cherché des éléphants quelques mois auparavant.
Pour battre le pays sérieusement, nous comptions laisser un campement central à la garde des hommes, au nombre d'une trentaine, et rayonner tour à tour dans toutes les directions, emportant avec nous des vivres pour passer deux ou trois jours dehors.
La petite marche quotidienne recommença avec les mêmes agréments. Si le lecteur a oublié la pluie, il convient de lui rappeler que le ciel ne cessa ni un jour ni une nuit de répandre sur nous son ondée bienfaisante. Les guêpes étaient aussi féroces que dans les autres régions, nous gratifiant chacun de cuisantes piqûres plusieurs fois par jour; le gibier se montrait aussi facile, maintenant que j'étais résolu à ne pas tirer dessus, qu'il prenait soin de se dissimuler en temps ordinaire. A plu-
(1) Chacun des élépliants que j'ai tués avait, entre cuir et chair, dans les différentes parties du corps , un plus ou moins grand nombre de balles en fer des chasseurs indigènes : j'en ai trouvé de cinq à seize. Un Polonais qui chassait un peu avant mon arrivée dans le pays, M. Pesencski, a tué un éléphant sous la peau duquel il en a trouvé cent onze !
(2) Chasseur habile, maître chasseur. Dans certains districts, on m'ajjpelait Mzoungo-niakoumbaroumé (blanc chasseur).
V É G K T A T I 0 X T li 0 1' I C A L E .
GATEAIX DE MIEL. 277
sieurs roprisos, nous nous étions trouvés à soixante ou (juatrevingts mètres d'antilopes ([ui nous regardaient curieusement sans fuir, avec je ne sais quoi de moqueur qui semblait dire : « Impossible de tirer, hein! C'est bien enuuvenx, pas vrai? Au revoir! » et elles disparaissaient sans hûte, elles qui, d'oidiiiaire, s'enfuyaient avec fracas, dans une course folle.
Le troisième ou quatrième jour, je ne sais plus au juste, nous trouvâmes une ruche et fîmes en deux heures la plus b(dle récolte de miel (jue j'aie jamais vu faire : trois gourdes, quatre calebasses à eau, deux marmites en furent remplies. Lorsque les larves d'abeilles sont en bas âge et ont l'apparence de gros vers blancs, le gâteau formé par ces larves, la cire fraîche et le miel constitue un mets délicieux : on dirait de la pâtisserie. Les larves ont un goût prononcé d'amande, la cire fait l'illusion de l)àte et le miel forme la confiture. Tout cela s'accorde fort bien et je crois que la mère Nature a voulu que le chasseur en quête de dessert ou même de premier plat mangeât tout cela ensemble. Comme toutes les douceurs, celle-ci est un peu écœurante à hautes doses ; au deuxième kilogramme qu'on en absorbe on demande à varier. Mais il m'est arrivé, et pour cause, d'en faire mon unique nourriture pendant plusieurs jours. {Nota : Avant de manger les larves, s'assurer qu'elles ne sont pas déjà à l'état d'insectes parfaits, car ces derniers sont très amers... Au fait, c'est l'amande amère!)
Le miel se conserve presque indéfiniment. Je m'en servais en guise de sucre. Les noirs, à défaut de langues de chat, y trempent leurs doigts qu'ils sucent avec soin, et ils recommencent ce petit manège jusqu'à épuisement complet du liquide. J'ai remarqué, à propos des abeilles et des papillons d'Afrique, que ces insectes, faute de fleurs sans doute, se posent sur des choses fort malpropres ; les premières affectionnent surtout le vieux cuir bien sale, et il n'est pas rare de voir plusieurs de ces hyménoptères bourdonner autour d'une cartouchière ou d'une
vieille bretelle de fusil. O vous qui croyiez que le miel sort du calice des fleurs, empruntaut son parfum aux lys et aux roses, voilà encore une illusion envolée! Ce mets divin, ce régal exquis, peut être fourni indifl'éremment par de belles orchidées ou par de vieilles semelles de bottes ! . . .
Mais reprenons notre marche à travers les bois, marche qui dura encore deux jours sans succès, c'est-à-dire environ une semaine en tout. Nous avions bien vu des empreintes datant déjà de quelques jours, mais comme il y avait encore des fruits qui n'étaient pas mûrs au moment du passage des éléphants et que ceux-ci avaient laissés, nous comptions les voir revenir. Notre attente ne fut pas trompée.
Un soir, nous nous étions si bien mis à couvert dans notre camp que la pluie ne pouvait nous incommoder. Il faut dire que les hommes avaient passé la journée à faire une toiture en pente, bien feutrée, qui nous mettait désormais à Fabri des torrents nocturnes; précisément, pour la première fois depuis notre arrivée, il ne plut pas ce soir-là. Le ciel était couvert, un silence profond régnait dans la forêt, entrecoupé de temps en temps par un des nombreux bruits nocturnes dont j'ai parlé; mais, en somme, la nuit était calme.
Notre camp était adossé à une termitière, sous un arbre gigantesque, à quelques mètres des bords d'une grande mare de plus de cent mètres de large, couverte d'herbes et bordée de haute végétation : un vrai abreuvoir à éléphants. Nous avions dissimulé notre présence au moyen de branches épineuses entassées tout autour de nous ; la toiture dont je viens de parler était supportée par une des basses branches d'un arbre et couverte d'un lit épais de grandes herbes solidement fixées. Un trou laissé dans la paroi servait de porte. On le fermait le soir au moyen d'une grosse branche d'épines que le dernier tirait derrière lui pour boucher l'orifice. Ces dispositions avaient pour but de nous garantir de l'approche des animaux, par surprise