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Mes haines

La haine est sainte. Elle est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. Haïr c’est aimer, c’est sentir son âme chaude et généreuse, c’est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes.

La haine soulage, la haine fait justice, la haine grandit.

Je me suis senti plus jeune et plus courageux après chacune de mes révoltes contre les platitudes de mon âge. J’ai fait de la haine et de la fierté mes deux hôtesses ; Je me suis plu à m’isoler, et, dans mon isolement, à haïr ce qui blessait le juste et le vrai. Si je vaux quelque chose aujourd’hui, c’est que je suis seul et que je hais.

Je hais les gens nuls et impuissanis; ils me gêneni. Ils ont brûlé mon sang et brisé mes nerfs. Je ne sais rien de plus irritant que ces brutes qui se dandinent sur leurs deux pieds, comme des oies, avec leurs yeux ronds et leur bouche béante. Je n’ai pu faire deux pas dans la vie sans rencontrer trois imbéciles, et c’est pourquoi Je suis triste. La grande route en est pleine, la foule est faite de sois qui vous arrêtent au passage pour vous baver leur médiocrité

à la face. Ils marchent, ils parlent, et toute leur personne, gestes et voix, me blesse à ce point que je préfère, comme Stendhal, un scélérat à un crétin. Je le demande, que pouvons-nous faire de ces gens-là ; les voici sur nos bras, en ces temps de luttes et de marches forcées. Au sortir du vieux monde, nous nous hâtons vers un monde nouveuu. Ils se pendent à nos bras, ils se jettent dans nos jambes, avec des rires niais, d’absurdes sentences ; ils nous rendent les sentiers glissants et pénibles. Nous avons beau nous secouer, ils nous pressent, nous étouffent, s’attachent à nous. Eh quoi ! nous en sommes à cet âge où les chemins de fer et le télégraphe électrique nous emportent, chair et esprit, à l’infini et à l’absolu, à cet âge grave et inquiet où l’esprit humain est en enfantement d’une vérité nouvelle, etilya là des hommes de néant et de sottise qui nient le présent, croupissent dans la mare étroite et nauséabonde de leur banalité. Les horizons s’élargissent, la lumière monte ct emplit le ciel. Eux, ils s On Foncens à plaisir dans la fange tiède où leur ventre digère avec une voluptueuse lenteur ; ils bouchent leurs veux de hiboux que la clarté offense, ils crient qu'on les trouble et qu'ils ne peuvent plus faire leurs grasses malinées en ruminant à l’aise le foin qu'ils brotent à pleine mâchoire au rûtelier de la bêtise commune. Qu’on nous donne des fous, nous en ferons quelque chose : les Jous pensent; ils ont chacun quelque idée irop tendue qui a brisé le ressort de leur intelligence ; ce sont là des malades de l'esprit et du cœur, nt pauvres âmes toutes pleines de vie et de force. Je veux les écouter, car ‘espère toujours que dans le chaos de leurs pensées va luire une vérité suprême. Mais, pour l’amour de Dieu, qu’on tue les sots et les médiocres, les impuissants et les crétins, qu’il y ait des lois pour nous débarrasser de ces gens qui abusent de leur aveuglement pour dire qu’il fait nuit. Il est temps que les hommes de courage et d’énergie aient leur 93 : l’insolente royauté des médiocres a lassé le monde, les médiocres doivent être jetés en masse à la place de Grève.

Je les hais.

Je hais les hommes qui se parquent dans une idée personnelle, qui vont en troupeau, se pressant les uns contre

les autres, buissani da iêle vers la terre pour ne pas voir la grande lueur du ciel. Chaque iroupeau «a son dieu, son fétiche. sur l’autei duquel il immole la grande vérité humaine. Îls sont ainsi plusieurs centaines dans Paris, vingt à trente dans chaque coin, avant une tribune du haut de laquelle ils haranguent solennellement le peuple. Ts vont leur petit bonhomme de chemin, marchant avec gravité en pleine platitude, poussant des cris de désespérance dès qu’on les trouble dans leur fanatisme puéril. Vous tous qui les connaissez, mes amis, j'oûles et romanciers, savants et simples curieux, vous qui êtes allés frapper à ‘Ta porte de ces gens graves s’enfermant pour tailler leurs ongles, osez dire avec mot, tout haut, afin que la foule vous entende, qu'ils vous ont jeté hors de leur petite église, en bedeaux Peureux et intolérants. Dites qu’ils vous ont raillé de voire inexpérience, l'expérience étant de nier toute vérité qui n’est pas leur erreur. Racontez l’histoire de votre premier article, lorsque vous êtes venu avec votre prose honnête et convaincue vous heurter contre cette réponse : ‘* Vous louez un homme de talent qui, ne pouvant avoir de talent pour nous, ne doit en avoir pour personne °”. Le beau spectacle que nous offre ce Paris intelligent et juste! Il y a, là-haut ou là-bas, dans une sphère lointaine ass urément, une vérité, une el absolue qui régit les mondes et nous pousse à l’avenir. Il y @ ici cent vérités qui se heurtent et se brisent, cent écoles qui s’injurient, cent troupeaux qui bélent en refusant d'avancer. Les uns regrettent un passé qui ne Feul revenir,

les autres rêvent un avenir qui ne viendra Jamais ; ceux qui songent au présent, en parlent comme d’une éternité. Chaque religion a ses prêtres, chaque prêtre a ses aveugles et ses eunuques. De la réalité, point de souci; une simpie guerre civile, une bataille de gamins se müraillant à coups de boules de neige, une immense farce dont le passé et Pavenir, Dieu et l’homme, le mensonge et la sottise, sont les pantins complaisants et grotesques. Où sont, Je le demande, les hommes libres, ceux qui vivent tout haut, qui n *enferment pas leur pensée dans le cercle étroit d'un dogme et qui marchent franchement vers la lumière, sans craindre de se démentir demain, n’avani souci que du Juste et du vrai? Où sont les hommes qui ne font pas partie des claques assermentées, qui n’applaudissent pas, sur

un signe de leur chef, Dieu ou le prince, le peuple ou bien l’aristocratie? Où sont les hommes qui vivent seuls, loin des troupeaux humains, qui accueillent toute grande chose, ayant le mépris des coteries et l’amour de la libre pensée? Lorsque ces hommes parlent, les gens graves et bêtes se fâchent et les accablent de leur masse; puis ils rentrent dans leur digestion, ils sont solennels, ils se prouvent. victorieusement entre eux qu'ils sont tous des imbéciles.

Je les hais.

Je hais les railleurs malsains, les petits Jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. Il y a des éclats de rire plus vides encore que les silences diplomatiques. Nous avons, en cet âge anxieux, une gaîté nerveuse et pleine d’angoisse qui m'irrite douloureusement, comme les sons d’une lime promenée entre les dents d’une scie. Eh ! taisez-vous, vous tous qui prenez à tâche d’amuser le public, vous ne savez plus rire, vous riez aigre à agacer les dents. Vos plaisanieries sont navrantes ; vos allures légères ont la grâce des poses de disloqués ; vos sauts périlleux sont de grotesques culbutes dans lesquelles vous vous étalez piteusement. Ne vovez-vous pas que nous ne sommes point en train de plaisanter. Regardez, vous pleurez vous-mêmes. À quoi bon vous Jorcer, vous battre les flancs Pour trouver drôle ce qui est sinistre. Ce n’est point ainsi qu’on riait auirefois, lorsqu’on pouvait encore rire. Aujourd’hui, la joie est un spasme, la gaîté une folie qui secoue. Nos rieurs, ceux qui ont une réputation de belle humeur, sont des gens funèbres qui prennent n'importe quel fait, n'importe quel homme dans la main, et le pressent Jusqu'à ce qu'il éclate, en enfants méchants qui ne jouent jamais aussi bien avec leurs iceuets que lorsqu'ils les brisent. Nos gaîtés sont celles des gens qui se tiennent les côtes, quand ils voient un passant tomber et se casser un membre. On rit de tout, lorsqu'il n’y a plus le plus petit mot pour rire. Aussi sommes-nous un peuple très gai ; nous rions de nos grands hommes et de nos scélérats, de Dieu ei du diable, des autres et de nous-mêmes. Il y a, à Paris, toute une armée qui tient en éveil l’hilarité publique; la farce consisie à être bête gaîment, comme

d’autres sont bêtes solennellement. Moi, je regrette qu’il y ait tant d’hommes d’esprit et si peu d’hommes de vérité et de libre justice. Chaque fois que je vois un garcon honnête se mettre à rire, pour le plus grand plaisir du public, je: le plains, je regrette qu’il ne soit pas assez riche pour vivre sans rien faire, sans se tenir ainsi les côtes indécemment. Mais je n’ai pas de plainte pour ceux qui n’ont que des rires, n'ayant point de larmes.

Je les hais.

Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissanis qui crient que notre art et notre littérature meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les cœurs les plus secs, les gens enterrés dans le passé, qui feuillettent avec mépris les œuvres vivantes et tout enfiévrées de notre âge, et les déclarent nulles et étroites. Moi, je vois autrement. Je n’ai guère souci de beauté ni de perfection. Je me moque des grands siècles. Je n’ai souci que de vie, de lutte, de fièvre. Je suis à l’aise parmi notre génération. Il me semble que l’artiste ne peut souhaiter un autre milieu, une autre époque. Il n’y a plus de maîtres, plus d’écoles. Nous sommes en pleine anarchie, et chacun de nous est un rebelle qui pense pour lui, qui crée et se bat pour lui. L'heure est haletante, pleine d’anxiété : on attend ceux qui frapperont le plus fort et le plus juste, dont les poings seront assez puissants pour fermer la bouche des autres, et il y a au fond de chaque nouveau lutteur une vague espérance d’être ce dictateur, ce tyran de demain. Puis, quel horizon large! Comme nous sentons iressaillir en nous les vérités de l’avenir! Si nous balbutions, c’est que nous avons trop de choses à dire. Nous sommes au seuil d’un siècle de science et de réalité, et nous chancelons, par instants, comme des hommes ivres, devant la grande lueur qui se lève en face de nous. Mais nous travaillons, nous préparons la besogne de nos fils, nous en sommes à l’heure de la démolition, lorsqu’une poussière de plâtre emplit ts et que les décombres tombent avec Jracas. Demain

l’édifice sera reconstruit. Nous aurons eu les joies cuisantes, l’angoisse douce et amère de l’enfantement ; nous aurons eu les œuvres passionnées, les cris libres de la vérité, tous les

vices et toutes les verius des grands siècles à leur berceau. Que les aveugles nient nos efforts, qu’ils voient dans nos duttes les convulsions de l’agonie, lorsque ces luttes sont les premiers bégavements de la naissance. Ce sont des aveugles.

Je les hais.

Je hais les cuistres qui nous régentent les pédanis et les ennuveux qui refusent la vie.Je suis pour les libres manifestations du génie humain. Je crois à une suite continue d’expressions humaines, à une galerie sans fin de tableaux vivants, et je regrette de ne pouvoir vivre iou- Jours pour assister à l’éternelle comédie aux mille actes divers. Je ne suis qu’un curieux. Les sots qui n’osent regarder en avant, regardent en arrière. Îls font le présent des règles du passé, et ils veulent que l’avenir, les œuvres et les hommes, prennent modèle sur les temps écoulés. Les jours naîtront à leur gré, et chacun d’eux amènera une nouvelle idée, un nouvel art, une nouvelle littérature. Autant de sociétés, autant d'œuvres diverses, et Les sociétés se transformeront éternellement. Mais les impuissants ne veulent pas agrandir le cadre; ils ont dressé la liste des œuvres déjà produites, et ont ainsi obtenu une vérité relative dont ils font une vérité absolue. Ne créez pas, imitez. Et voilà pourquoi je hais les gens bêtement graves et les gens bêtement gais, les artistes et les critiques qui veulent sottement faire de la vérité d’hier la vérité d’aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que nous marchons et que les paysages changent.

Je les hais.

Et maintenant vous savez quelles sont mes amours, mes belles amours de jeunesse.

Paris, 1866.

brabbé "7"

J’ai hésité toute une matinée, me demandant si je parlerais ou si je ne parlerais pas de l’abbé***. D'une part, je me disais que le silence est une condamnation pour les œuvres littéraires et qu’il est inutile de frapper un écrivain à terre. Maïs, d’une autre part, je songeais qu’il est bon de dire hautement ce que le public pense tout bas.

Je me suis donc décidé à parler de l’auteur du Maudit. Tous mes confrères se taisent, et ils ont raison. Je les imiterais volontiers, si je ne croyais accomplir un devoir en me faisant, pour une heure, l’interprète de l’opinion publique. L’abbé *** a été vaincu dans sa lutte contre le goût et le bon sens. Après le scandale de son premier ouvrage, scandale obtenu à grand bruit de réclames, d’affiches et de prospectus, un immense silence s’est fait sur les œuvres et sur l’homme; chaque nouveau volume a été accueilli avec froideur, presque avec répulsion; une curiosité malsaine a pu faire acheter ces romans niais et lourds, mais les gens bien élevés se sont gardés de lire ces incroyables histoires, aussi sottes que mal contées. Je frappe donc, je le répète, un écrivain à terre, je frappe

un écrivain que la presse entière a dédaigné; je le frappe au nom de tous, non pour le terrasser, mais pour prendre acte de sa défaite.

Deux hypothèses se présentent : ou l’auteur est un prêtre avec ou sans collaborateur, ou l’auteur est un écrivain laïque. Dans l’un et l’autre cas, il y a chantage, spéculation, improbité littéraire.

Certes, il peut exister dans le clergé français un prêtre froissé par ses supérieurs, un homme dont la foi change, qui voit dans l’Eglise des plaies à panser, des injustices à réparer. Ce fait d’une âme religieuse qui demande une réforme, s’est produit dans tous les temps. Ce prêtre va se séparer de ses anciens frères, faire connaître ses désirs, signaler le mal, indiquer le remède; il va prêcher sa nouvelle religion, ouvertement, visage découvert. L’abbé *** commence par se masquer; il ne pratique plus, mais ül a gardé la soutane: il est abbé seulement sur les couvertures de ses livres; il veut la mort du prêtre.,et il estencore prêtre pour faire vendre ses œuvres. Ce n’est pas là l’action d’un honnête homme. Les mauvaises suppositions sont trop aisées. On signe hardiment lorsqu’on a des croyances hardies. Vous êtes prêtre, je le veux bien; mais vous auriez dû le dire entièrement, ou ne pas le dire du tout. Le dire à moitié. c’est bénéficier du scandale sans en courir les risques. Il y a en vous plus du spéculateur que de l’homme convaincu.

Devant votre masque noir, je me dis : ‘* Voilà un gaillard qui ne gagnaït pas assez avec ses messes; il a calculé qu’il empocherait dix fois davantage en insultant l’Eglise, et il s’est mis tranquillement à la besogne, se cachant le visage, pour éviter tous désagréments. ?”

Si l’auteur est laïque, l’improbité littéraire, le chantage sont flagrants. Les temps sont à la controverse religieuse, il y a un mouvement très marqué contre le catholicisme. Dès lors, un spéculateur a pu songer à tirer parti de la disposition de certains esprits. Il aura établi un chantier de pamphlets, calculant toutes les chances de réussite, choisissant des titres de mélodrame, signant d’un pseudonyme qui est à lui seul un trait de génie et une mauvaise action, servant au peuple une prose lourde et pâteuse, telle qu’il en faut aux lecteurs des feuilles à cinq centimes.

Il n’y a plus, dans ce cas, qu’un commerçant peu délicat qui profite de la sottise publique, qui vend sous une fausse étiquette une marchandise indigeste et avariée.

Dans l’une et l’autre hypothèse, que l’auteur soit prêtre ou qu'ilsoitlaïque, les œuvres appartiennent à cette branche de commerce qui nous a donné les Mémoires d’une femme de chambre. Que l’on flatte les sens, les curiosités impures, ou que l’on flatte les passions antireligieuses, je vous avoue que je ne vois aucune différence entre ces flatteries intéressées. Nous introduire dans les coulisses ou nous introduire dans les couvents, raconter les aventures de Margoton-la-Sauteuse ou les aventures du frère dom Gargilesse, le moine mystique et libertin, c’est chatouiller également notre sensualité et nous attacher par cet intérêt honteux que nous portons à tout fruit défendu.

Je signale à l’abbé *** un oubli grave: il a négligé de faire mettre, en tête du Maudit, un portrait photographique le montrant en soutane, le visage masqué, forçant un tabernacle; il eût été ainsi le digne frère de cette malheureuse des Mémoires d’une femme de chambre, qui s’est fait représenter, un loup sur la face, impudique et insolente, écartant un rideau et étalant sa gorge. Tous deux ont écrit dans l’ombre, se sont adressés à nos plus mauvais instincts, ont spéculé sur leur silence même. Ce n’est pas la honte seulement qui les a empêchés de se nommer; ils se sont tus pour mieux piquer la curiosité et pour pouvoir se vautrer plus largement dans leurs ordures. Lorsqu’on cache le visage, on peut montrer la gorge.

Peu importe que l’auteur soit laïque ou qu’il soit prêtre, puisque de toutes les façons il y a eu calcul. Sans doute, pour les âmes croyantes, la pensée qu’un membre du clergé a pu se livrer à un pareil commerce est plus douloureuse; ces âmes préféreraient que le commerçant fût un homme perdu de scepticisme et de libéralisme. J’avoue ne pas m’inquiéter de cette question. Je n’ai pas la moindre curiosité à l’égard du personnage; je me garde bien de chercher à percer le mystère. Que l’auteur soit seul ou qu’il ait des collaborateurs, qu’il soit prêtre ou qu'il soit laïque, il n’en est ni plus ni moins pour moi un homme sans talent, peu scrupuleux sur les

moyens de succès. Ce serait lui faire trop d’honneur que de vouloir lui arracher le masque dont il est couvert. Quelques-uns de mes confrères, dans les commencements, ont essayé de pénétrer l’ombre dont s’entoure l’abbé ***; ils ont fouillé ses livres, et les uns ont déclaré avoir aperçu un bout de soutane, les autres un bout de redingote. Moi, ie déclare avoir fermé volontairement les yeux; je n’ai vu qu’un faiseur, qu’un manufacturier inhabile, se cachant pour se faire chercher et ne méritant pas la curiosité des honnêtes gens.

Je dois faire ici une déclaration qui donnera un nouveau poids à mes critiques. Je n’entends pas défendre le catholicisme attaqué; je ne blâme nullement l’abbé *** d’avoir ébranlé certaines institutions d’une main bien faible et bien maladroite. Je prie les lecteurs de ne pas se tromper sur les causes de ma colère. Je mets à part, avant tout, la question philosophique et religieuse, car sur ce terrain, en quelques parties, je pourrais tendre la main au spéculateur. Mon cri d’indignation n’est que le cri d’un honnête homme et d’un artiste révolté.

Je l’ai dit, il y a mauvaise foi et chantage dans les œuvres; il y a encore quelque chose de pis à mes yeux : un manque de talent complet, un entassement ridicule de sottises et de puérilités, d’horreurs comiques et de plaïisanteries lugubres. Imaginez des volumes lourds et mal agencés, faits de conversations plates et interminables, de dissertations historiques ou philosophiques coupées maladroitement dans quelque vieil ouvrage; imaginez des épisodes niais, une intrigue invraisemblable qu’un élève de troisième ne commettrait pas. Il sort des pages une senteur épaisse de médiocrité. L’abbé***, chaque fois

u’il commence une œuvre nouvelle, toujours la même d’ailleurs, prend pour thème une des vieilles accusations adressées au catholicisme; il invente péniblement un conte à dormir debout, mêle la thèse religieuse à ce conte avec une inhabileté remarquable et habille le tout de sa prose. Le produit est une œuvre bête, sans aucune élévation, dont la partie artistique ressemble aux anciennes histoires de Ducray-Duminil, la bonhomie en moins, et dont la partie de discussion religieuse n’est que le commentaire banal des grivoiseries qui traînent chez tous

les marchands de vin libres penseurs. Le dégoût vous monte aux lèvres à la lecture de ces romans pataugeant en pleine fange, aussi vulgaires par la forme que par la pensée, et destinés à contenter les appétits grossiers de la foule. C’est à croire que l’auteur a voulu tant de bassesse et tant de vulgarité : il aura écrit en vue d’un certain public et lui aura servi les ragoûts épicés et nauséabonds qu’il sait devoir lui plaire. Dans la grande querelle religieuse qui secoue notre époque, il est triste de voir se produire de pareils ouvrages qui gâteraient les meilleures causes; ces ouvrages loin d’apporter des arguments nouveaux, loin d’aider à la vérité, remettent en question les procès gagnés. L’abbé *** est un Prud’homme religieux qui raconte, qui juge et discute avec une solennelle platitude.

Un nouveau roman vient de paraître, le Moine, faisant suite au Jésuite, à la Religieuse et au Maudit. C’est en feuilletant ce dernier volume que l’indignation l’a emporté et que je me suis promis de dire tout ce que j'avais sur le cœur. Je ne crois pas qu’il existe au monde une histoire plus écœurante. Le livre est le récit des hauts faits d’un moine, dom Claude, une sorte de don Quichotte fanatique qui relève l’abbaye de Charroux, comme le héros de la Manche abattait les ailes des moulins à vent. Ce vieillard est un fou tout simplement qui a la monomanie du cloître. Si ce moine existe réellement, c’est une plaisanterie que de discuter sérieusement avec lui, et une douche d’eau froide serait un excellent argument, Lorsque dom Claude veut régner dans son abbaye, juger et punir en maître, i est bientôt obligé de compter avec l’autorité civile, et l’abbé *** semble par là avouer luimême que son personnage ne peut vivre à notre époque et qu’il est une figure inventée pour les seuls besoins du drame. |

La création de dom Claude est innocente, ridicule tout au plus; celle de dom Boissier, présenté d’abord comme l’honnête homme du livre, est malsaine. Ce Boiïssier est un garçon habile qui s’est fait prêtre pour se faire évêque; il prend le froc afin de monter plus vite, invente des miracles, se moque des hommes et du ciel; d’ailleurs, selon l’auteur, un cœur honnête et une grande intelli-

gence, qui, au dénoûment, lorsqu'il a la crosse et la mitre, abdique et va vivre ignoré dans un coin perdu. Pourquoi? on ne peut le deviner. Pour moi, l’honnête homme du livre est un coquin à qui le remords empêche de garder ce qu’il a volé à Dieu.

Il y en a deux autres de cette force-là dans l’œuvre : l’abbé Cabrier, qui se fait capucin pour devenir un second Lacordaire, et l’abbé Guillard, qui gagne le chapeau rouge en prenant la robe de moine. J’ai cherché vainement une nature étudiée dans le livre. Les personnages manquent tous d’honnêteté ou de raison. Abel Grenier, l’imbécile qui fournit les fonds pour reconstruire l’abbaye, est un sot et un vaniteux; l’évêque de Poitiers est plus sot et plus vaniteux encore; les comparses sont ivrognes ou fanatiques, et ont tous la même vulgarité. C’est là un monde de convention, la caricature du monde réel. Il y a une mauvaise foi évidente dans ces peintures trop poussées au noir.

En somme, l’œuvre est un pamphlet contre les moines. Elle a la prétention de prouver leur inutilité et le danger que présente pour la société moderne leur esprit entreprenant et envahisseur. Elle les plaisante agréablement sur leurs miracles et leurs liqueurs digestives, qu’ils fabriquent de concert : les miracles à l’église, les liqueurs au laboratoire. Elle raconte cette histoire étrange d’une colonie de religieux, tous insensés ou hypocrites, s’établissant dans un coin de la France dont les habitants sont tous hypocrites ou insensés. L’auteur crie que nous retournons au moyen âge; mais, en vérité, c’est lui qui nous y ramène avec ses contes d’une autre époque. Son manque complet de talent rend encore ses grosses plaisanteries moins acceptables. Lorsque Eugène Sue, — que je n’aime pas, — se mêlait d’attaquer les jésuites, il le faisait au moins d’une façon habile et intéressante. L’abhé *** semble nous dire carrément : ‘ Tous les moines sont des ambitieux ou des brutes; tous les Français sont assez bêtes pour devenir la proie des moines. ?” Le lecteur, catholique ou libéral, rira au nez de l’abbé *** et le priera de vouloir bien se taire.

Peut-on concevoir un dénoûment plus déplorable que celui du Moine ? Dom Gargilesse, un des frères, s’oublie

dans les bras de la femme du bienfaiteur, Abel Grenier: le mari rentre et tue le religieux, qui va mourir dans sa cellule. Il faut lire cette scène et celles qui suivent; je doute que les théâtres des boulevards aient jamais eu des épisodes plus comiquement horribles et d’une puérilité plus sanglante. Dom Claude après avoir fait jeter le corps du coupable dans l’in pace, et avoir enseveli un tronc d’arbre sous le nom de Dom Gargilesse, meurt à son tour; la maçonnerie qui murait la porte de l’in pace, s’écroule sur lui et l’étoufte. C’est alors que Dom Boissier est nommé révérend père, et qu'ayant ainsi atteint le but de ses désirs, il juge à propos, dans une longue lettre absolument vide, de faire abandon de son nouveau titre. Où l’auteur a-t-il voulu en venir? Que signifie cette enfilade de scènes mélodramatiques et inexplicables? J’ai cherché le sens de ce dénoûment insensé, et je n’y ai trouvé encore une fois qu’une flatterie basse pour les goûts grossiers de la foule qui aime le sang et l’adultère, les faits invraisemblables et les péripéties inattendues. L’œuvre, je ne saurais le répéter trop haut, est une spéculation, une action mauvaise, un roman qui est, avec moins de talent encore, le frère des Mémoires d’une femme de chambre.

Un ami me fait observer que l’abbé *** a obtenu de mon indignation tout ce qu’il en attendait. ‘* Ne voyezvous pas, me dit cet ami, que si les romans dont vous parlez sont des spéculations, le spéculateur a compté sur la colère des honnêtes gens comme sur une publicité assurée. Vos sévérités éveillent la curiosité du public, et tout le mal que vous dites de ces livres est une recommandation pour les personnes qui aiment le fruit défendu. ?”

Certes, cet ami a une triste opinion des lecteurs. Si je ne parviens pas à chasser le Moine et ses aînés de toutes les maisons honorables, j’obtiendrai peut-être que l’on cache ces volumes sous l’oreiller, comme des volumes

“honteux.

\ En.

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