‹ Mes hainesChapitre 2 sur 25 · LE LE PR · texte numérisé non relu

LE LE PR

Proudhon et Courbet

Il y a des volumes dont le titre accolé au nom de l’auteur, suffit pour donner, avant toute lecture, la portée et l’entière signification de l’œuvre.

Le livre posthume de Proudhon : Du Principe de l’Art et de sa Destination sociale, était là sur ma table. Je ne l’avais pas ouvert; cependant je croyais savoir ce qu’il contenait, et il est arrivé que mes prévisions se sont réalisées.

Proudhon est un esprit honnête, d’une rare énergie, voulant le juste et le vrai. Il est le petit-fils de Fourier, il tend au bien-être de l’humanité; il rêve une vaste association humaine, dont chaque homme sera le membre actif et modeste. Il demande, en un mot, que l'égalité et la fraternité règnent, que la société au nom de la raison et de la conscience, se reconstitue sur les bases du travail en commun et du perfectionnement continu. Il paraît las de nos luttes, de nos désespoirs et de nos misères; il voudrait nous forcer à la paix, à une vie réglée. Le peuple qu’il voit en songe, est un peuple puisant sa tranquillité dans le silence du cœur et des passions; ce peuple d’ouvriers ne vit que de justice.

Dans toute son œuvre, Proudhon a travaillé à la naissance de ce peuple. Jour et nuit, il devait songer à combiner les divers éléments humains, de façon à établir fortement la société qu'il rêvait. Il voulait que chaque classe, chaque travailleur entrât pour sa part dans l’œuvre commune, et il enrégimentait les esprits, il réglementait les facultés, désireux de ne rien perdre et craignant aussi d'introduire quelque ferment de discorde. Je le vois, à la porte de sa cité future, inspectant chaque homme qui se présente, sondant son corps et son intelligence, puis l’étiquetant et lui donnant un numéro pour nom, une besogne pour vie et pour espérance. L’hommie n’est plus qu’un infime manœuvre.

Un jour, la bande des artistes s’est présentée à la porte. Voilà Proudhon perplexe. Qu'est-ce que c’est que ces hommes-là? À quoi sont-ils bons? Que diable peut-on leur faire faire? Proudhon n'ose les chasser carrément, parce que, après tout, il ne dédaigne aucune force et qu’il espère, avec de la patience, en tirer quelque chose. Il se met à chercher et à raisonner. Il ne veut pas en avoir le démenti, il finit par leur trouver une toute petite place; il leur fait un long sermon, dans lequel il leur recommande d’être bien sages, et il les laisse entrer, hésitant encore et se disant en lui-même : ‘‘ Je veillerai sur eux, car il ont de méchants visages et des yeux brillants qui ne me promettent rien de bon. ?”

Vous avez raison de trembler, vous n’auriez pas dû les laisser entrer dans votre ville-modèle. Ce sont des gens singuliers qui ne croient pas à l’égalité, qui ont l’étrange manie d’avoir un cœur, et qui poussent parfois la méchanceté jusqu’à avoir du génie. Ils vont troubler votre peuple, déranger vos idées de communauté, se refuser à vous et n’être qu’eux-mêmes. On vous appelle le terrible logicien; je trouve que votre logique dormait le jour où vous avez commis la faute irréparable d’accepter des peintres parmi vos cordonniers et vos législateurs. Vous n’aimez pas les artistes, toute personnalité vous dépleît, vous voulez aplatir l’individu pour élargir la voie de l’humanité. Eh bien! soyez sincère, tuez l’artiste. Votre monde sera plus calme. |

Je comprends parfaitement l’idée de Proudhon et

même, si l’on veut, je m'y associe. Il veut le bien de tous, il le veut au nom de la vérité et du droit, et il n’a pas à regarder s’il écrase quelques victimes en marchant au but. Je consens à habiter sa cité; je m’y ennuierai sans doute à mourir, mais je m’y ennuierai honnêtement et tranquillement, ce qui est une compensation. Ce que je ne saurais supporter, ce qui m'irrite, c’est qu'il force à vivre dons cette cité endormie des hommes qui refusent énergiquement la paix et l’effacement qu’il leur ofire. Il est si simple de ne pas les recevoir, de les faire disparaître. Mais, pour l’amour de Dieu, ne leur faites pas la leçon ; surtout ne vous amusez pas à les pétrir d’une autre fange, que celle dont Dieu les a formés, pour le simple plaisir de les créer une seconde fois tels que vous les désirez.

Tout le livre de Proudhon est là. C’est une seconde création, un meurtre et un enfantement. Îl accepte l’artiste dans sa ville, mais l’artiste qu'il imagine, l’artiste dont il a besoin et qu'il crée tranquillement en pleine théorie. Son livre est vigoureusement pensé, il a une logique écrasante; seulement toutes les définitions, tous les axiomes sont faux. C’est une colossale erreur déduite avec une force de raisonnement qu’on ne devrait Jamais mettre qu’au service de la vérité.

Sa définition de l’art, habilement amenée et habilement exploitée, est celle-ci : Une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et moral de notre espèce. Cette définition est bien de l’homme pratique dont je parlais tantôt, qui veut que les roses se mangent en salade. Elle serait banale entre les mains de tout autre, mais Proudhon ne rit pas lorsqu'il s’agit du perfectionnement physique et moral de notre espèce. [Il se sert de sa définition pour nier le passé et pour rêver un avenir terrible. L’art perfectionne, je le veux bien, mais il perfectionne à sa manière, en contentant l’esprit et non en prêchant, en s’adressant à la raison. | D'ailleurs, la définition m'inquiète peu. Elle n’est que le résumé fort innocent d’une doctrine autrement dangereuse. Je ne puis l’accepter uniquement à cause des développements que lui donne Proudhon ; en elle-même,

je la trouve l’œuvre d’un brave homme qui juge l’art comme on juge la gymnastique et l’étude des racines grecques.

Proudhon pose ceci en thèse générale. Moi public, moi humanité, j’ai droit de guider l’artiste et d’exiger de lui ce qui me plaît; il ne doit pas être lui, il doit être moi, il doit ne penser que comme moi, ne travailler que pour moi. L’artiste par lui-même n’est rien, il est tout par l’humanité et pour l’humanité. En un mot, le sentiment individuel, la libre expression d’une personnalité sont défendus. Il faut n’être que l’interprète du goût général, ne travailler qu’au nom de tous, afin de plaire à tous. L’art atteint son degré de perfection lorsque l’artiste s’efface, lorsque l’œuvre ne porte plus de nom, lorsqu'elle est le produit d’une époque tout entière, d’une nation, comme la statuaire égyptienne et celle de nos cathédrales gothiques.

Moi, je pose en principe que l'suvie ne vit que par l’originalité. Il faut que je retrouve un homme dans chaque œuvre, ou l’œuvre me laisse froid. Je sacrifie carrément l’humanité à l’artisite. Ma définition d’une œuvre d’art serait, si je la formulais : Une œuvre d’art est un coin de la création vu à travers un tempérament. Que m'importe le reste. Je suis artiste, et je vous donne ma chair et mon sang, mon cœur et ma pensée. Je me mets nu devant vous, je me livre bon ou mauvais. Si vous voulez être instruits, regardez-moi, applaudissez ou siflez, que mon exemple soit un encouragement ou une leçon. Que me demandez-vous de plus? Je ne puis vous donner autre chose, puisque je me donne entier, dans ma vioience ou dans ma douceur, tel que Dieu m’a créé. Il serait risible que vous veniez me faire changer et me faire mentir, vous, l’apôtre de la vérité! Vous n’avez donc pas compris que l’art est la libre expression d’un cœur et d’une intelligence, et qu’il est d’autant plus grand qu’il est plus personnel. S’il y a l’art des nations, l'expression des époques, il y a aussi l'expression des individualités, l’art des âmes. Un peuple a pu créer des architectures, mais combien je me sens plus remué devant un poëme ou un tableau, œuvres individuelles, où je me retrouve avec toutes mes joies et toutes mes tris-

tesses. D'ailleurs, je ne nie pas l’influence du milieu et du moment sur l'artiste, mais je n’ai pas même à m'en inquiéter. J’accepte l’artiste tel qu’il me vient.

Vous dites en vous adressant à Eugène Delacroix : + Je me soucie fort peu de vos impressions personnelles. Ce n’est pas par vos idées et votre propre idéal que vous devez agir sur mon esprit, en passant par mes yeux; c’est à l’aide des idées et de l’idéal qui sont en moi : ce qui est justement le contraire de ce que vous vous vantez de faire. En sorte que tout votre talent se réduit. à produire en nous des impressions, des mouvements et des résolutions qui tournent, non à votre gloire ni à votre fortune, mais au profit de la félicité générale et du perfectionnement de l’espèce.”’ Et dans votre conclusion, vous vous écriez : ‘* Quant à nous, socialistes révolutionnaires, nous disons aux artistes comme aux littérateurs : ‘ Notre idéal, c’est le droit et la vérité. Si vous ‘6 me savez avec cela faire de l’art et du style, arrière! ‘t Nous n’avons pas besoin de vous. Si vous êtes au + service des corrompus, des luxueux, des fainéants, “ arrière! Nous ne voulons pas de vos arts. Si l’aristo- “ cratie, le pontificat et la majesté royale vous sont ‘< indispensables, arrière toujours! Nous proscrivons < votre art ainsi que vos personnes. ?”

Et moi, je crois pouvoir vous répondre, au nom des artistes et des littérateurs, de ceux qui sentent en eux battre leur cœur et monter leurs pensées : ‘* Notre idéal, à nous, ce sont nos amours et nos émotions, nos pleurs et nos sourires. Nous ne voulons pas plus de vous que vous ne voulez de nous. Votre communauté et votre égalité nous écœurent. Nous faisons du style et de l’art avec notre chair et notre âme; nous sommes amants de la vie, nous vous donnons chaque jour un peu de notre existence. Nous ne sommes au service de personne, et nous refusons d’entrer au vôtre. Nous ne relevons que de nous, nous n’obéissons qu’à notre nature; nous sommes bons ou mauvais, vous laissant le droit de nous écouter ou de vous boucher les oreilles. Vous nous proscrivez, nous et nos œuvres, dites-vous. Essayez, et vous sentirez en vous un si grand vide, que vous pleurerez de honte et de misère. ?”

Nous sommes forts, et Proudhon le sait bien. Sa colère ne serait pas si grande, s’il pouvait nous écraser et faire: place nette pour réaliser son rêve humanitaire. Nous le gènons de toute la puissance que nous avons sur la chair et sur l’âme. On nous aime, nous emplissons les cœurs, nous tenons l’humanité par toutes ses facultés aimantes. par ses souvenirs et par ses espérances. Aussi comme il nous haït, comme son orgueil de philosophe et de penseur s’irrite en voyant la foule se détourner de lui et tomber à nos genoux! Il l’appelle, il nous abaisse, il nous classe, il nous met au bas bout du banquet socialiste. Asseyonsnous, mes amis, et troublons le banquet. Nous n’avons qu’à parler, nous n’avons qu’à prendre le pinceau, et voilà que nos œuvres sont si douces que l’humanité se met à pleurer, et oublie le droit et la justice pour n’être: plus que chair et cœur. |

Si vous me demandez ce que je viens faire en ce monde, moi artiste, je vous répondrai : ‘* Je viens vivre tout baut. ??

On comprend maintenant quel doit être le livre de Proudhon. Il examine les différentes périodes de l’histoire: de l’art, et son système, qu’il applique avec une brutalité: aveugle, lui fait avancer les blasphèmes les plus étranges. Il étudie tour à tour l’art égyptien, l’art grec et romain, l’art chrétien, la Renaissance, l’art contemporain. Toutes. ces manifestations de la pensée humaine lui déplaisent; mais il a une préférence marquée pour les œuvres, les. écoles où l’artiste disparaît et se nomme légion. L’art égyptien, cet art hiératique, généralisé, qui se réduit à un type et à une attitude; l’art grec, cette idéalisation de la forme, ce cliché pur et correct, cette beauté divine: et impersonnelle; l’art chrétien, ces figures pâles et émaciées qui peuplent nos cathédrales et qui paraissent sortir toutes d’un même chantier : telles sont les périodes. artistiques qui trouvent grâce devant lui, parce que les œuvres y semblent être le produit de la foule.

Quant à la Renaissance et à notre époque, il n’y voit qu’anarchie et décadence. Je vous demande un peu, des. gens qui se permettent d’avoir du génie sans consulter l’humanité : des Michel-Ange, des Titien, des Véronèse.. des Delacroix, qui ont l’audace de penser pour eux et.

non pour leurs contemporains, de dire ce qu’ils ont dans. leurs entrailles et non ce qu'ont dans les leurs les imbéciles de leur temps! Que Proudhon traîne dans la boue: Léopold Robert et Horace Vernet, cela m'est presque: indifférent. Mais qu’il se mette à admirer le Marat et le Serment du Jeu de Paume, de David, pour des raisons de philosophe et de démocrate, ou qu'il crève les toiles: d’Eugène Delacroix au nom de la morale et de la raison, cela ne peut se tolérer. Pour tout au monde, je ne voudrais pas être loué par Proudhon; il se loue lui-même en louant. un artiste, il se complaît dans l’idée et dans le sujet que: le premier manœuvre pourrait trouver et disposer.

Je suis encore trop endolori de la course que j'ai faite avec lui dans les siècles. Je n’aime ni les Egyptiens, ni les Grecs, ni les artistes ascétiques, moi qui n’admets. dans l’art que la vie et la personnalité. J’aime au contraire: la libre manifestation des pensées individuelles, — ce que Proudhon appelle l’anarchie, — j’aime la Renaissance et notre époque, ces luttes entre artistes, ces hommes qui tous viennent dire un mot encore inconnu hier. Si l’œuvre n’est pas du sang et des nerfs, si elle n’est pas l’expression. entière et poignante d’une créature, je refuse l’œuvre. füt-elle la Vénus de Milo. En un mot, je suis diamétralement opposé à Proudhon : il veut que l’art soit le produit de la nation, j’exige qu’il soit le produit de l'individu.

D'ailleurs, il est franc. ‘‘ Qu'est-ce qu’un grand homme? demande-t-il. YŸ a-t-il des grands hommes”? Péut-on admettre, dans les principes de la Révolution française et dans une république fondée sur le droit de l’homme, qu'il en existe? ”’ Ces paroles sont graves. toutes ridicules qu’elles paraissent. Vous qui rêvez de liberté, ne nous laisserez-vous pas la liberté de l’intelligence? Il dit plus loin, dans une note : ‘* Dix mille citoyens qui ont appris le dessin forment une puissance: de collectivité artistique, une force d’idées, une énergie d’idéal bien supérieure à celle d’un individu, et qui. trouvant un jour son expression, dépassera le chefd’œuvre. ?” C’est pourquoi, selon Proudhon, le moyen âge, en fait d’art, l’a emporté sur la Renaissance. Les grands hommes n’existant pas, le grand homme est la foule. Je vous avoue que je ne sais plus ce que l’on veut

de moi, artiste, et que je préfère coudre des souliers. Enfin, le publiciste, las de tourner, lâche toute sa pensée. Il s’écrie : ‘‘* Plût à Dieu que Luther aït exterminé les Raphaël, les Michel-Ange et tous leurs émules, tous ces ornementateurs de palais et d’églises. ?”’ D’ailleurs, l’aveu est encore plus complet, lorsqu'il dit : ‘* L’art ne peut rien directement pour notre progrès; la tendance est à nous passer de lui. ?” Eh bien! j’aime mieux cela; passezvous-en et n’en parlons plus. Mais ne venez pas déclamer orgueilleusement : ‘* Je parviens à jeter les fondements d’une critique d’art rationnelle et sérieuse, ”” lorsque vous marchez en pleine erreur.

Je songe que Proudhon aurait eu tort d’entrer à son tour dans la ville-modèle et de s’asseoir au banquet socialiste. On l’aurait impitoyablement chassé. N’était-il pas un grand homme? une forte intelligence, personnélle au plus haut point? Toute sa haine de l’individualité retombe sur lui et le condamne. Il serait venu nous retrouver, nous, les artistes, les proscrits, et nous l’aurions peut-être consolé en l’admirant, le pauvre grand orgueilleux qui parle de modestie.

Proudhon, après avoir foulé aux pieds le passé, rêve un avenir, une école artistique pour sa cité future. Il fait de Courbet le révélateur de cette école, et il jette le pavé de l’ours à la tête du maître.

Avant tout, je dois déclarer naïvement que je suis désolé de voir Courbet mêlé à cette affaire. J'aurais: voulu que Proudhon choisît en exemple un autre artiste, quelque peintre sans aucun talent. Je vous assure que le publiciste, avec son manque complet de sens artistique, aurait pu louer tout aussi carrément un infime gâcheur, un manœuvre travaillant pour le plus grand profit du perfectionnement de l’espèce. Il veut un moraliste en peinture, et peu semble lui importer que ce moraliste moralise avec un pinceau ou avec un balai. Alors il

m'aurait été permis, après avoir refusé l’école future, de refuser également le chef de l’école. Je ne peux. Il faut que je distingue entre les idées de Proudhon et l’artiste auquel il applique ses idées. D'ailleurs, le philosophe a tellement travesti Courbet, qu’il me suffira, pour n’avoir point à me déjuger en admirant le peintre, de dire hautement que je m’incline, non pas devant le Courbet humanitaire de Proudhon, mais devant le maître puissant qui nous a donné quelques pages larges et vraies.

Le Courbet de Proudhon est un singulier homme, qui se sert du pinceau comme un magister de village se sert de sa férule. La moindre de ses toiles, paraît-il, est grosse. d’ironie et d’enseignement. Ce Courbet-là, du haut de sa chaire, nous regarde, nous fouille jusqu’au cœur, met à nu nos vices; puis, résumant nos laideurs, il nous peint dans notre vérité, afin de nous faire rougir. N’êtes-vous. pas tenté de vous jeter à genoux, de vous frapper la poitrine et de demander pardon? Il se peut que le Courbet en chair et en os ressemble par quelques traits à celui du publiciste; des disciples trop zélés et des chercheurs. d’avenir ont pu égarer le maître; il y a, d’ailleurs, toujours un peu de bizarrerie et d’étrange aveuglement chez. les hommes d’un tempérament entier; mais avouez que si Courbet prêche, il prêche dans le désert, et que s’il mérite notre admiration, il la mérite seulement par la façon énergique dont il a saisi et rendu la nature.

Je voudrais être juste, ne pas me laïsser tenter par une raillerie vraiment trop aisée. J’accorde que certaines. toiles du peintre peuvent paraître avoir des intentions satiriques. L’artiste peint les scènes ordinaires de la vie, et, par là même, il nous fait, si l’on veut, songer à nous et à notre époque. Ce n’est là qu’un simple résultat de son talent qui se trouve porté à chercher et à rendre la vérité. Mais faire consister tout son mérite dans ce seul fait qu’il a traité des sujets contemporains, c’est donner une étrange idée de l’art aux jeunes artistes que l’on veut élever pour le bonheur du genre humain.

Vous voulez rendre la peinture utile et l’employer au perfectionnement de l’espèce. Je veux bien que Courbet perfectionne, maïs alors je me demande dans quel rapport et avec quelle efficacité il perfectionne. Franchement, il

ntasserait tableau sur tableau, vous empliriez le monde de ses toiles et des toiles de ses élèves, l’humanité serait tout aussi vicieuse dans dix ans qu'aujourd'hui. Mille années de peintures, de peinture faite dans votre goût, ne vaudraient pas une de ces pensées que la plume écrit nettement et que l'intelligence retient à jamais, telles que : Connais-toi toi-même. Aimez-vous les uns les autres, -etc., etc. Comment! vous avez l’écriture, vous avez la parole, vous pouvez dire tout ce que vous voulez, et vous allez vous adresser à l’art des lignes et des couleurs pour enseigner et instruire. Eh! par pitié, rappelez-vous que nous ne sommes pas tout raison. Si vous êtes pratiques, laissez au philosophe le droit de nous donner des leçons, laissez au peintre le droit de nous donner des émotions. Je ne crois pas que vous deviez exiger de l'artiste qu’il enseigne, et, en tout cas, je nie formellement l’action d’un tableau sur les mœurs de la foule.

Mon Courbet, à moi, est simplement une personnalité. Le peintre a commencé par imiter les Flamands et certains maîtres de la Renaissance. Maïs sa nature se révoltait et il se sentait entraîné par toute sa chair, — par toute sa chair, entendez-vous, — vers le monde matériel qui l’entourait, les femmes grasses et les hommes puissants, les campagnes plantureuses et largement fécondes. Trapu et vigoureux, il avait l’âpre désir de serrer entre ses bras la nature vraie; il voulait peindre en pleine viande et en plein terreau.

Alors s’est produit l’artiste que l’on nous donne aujourd’hui comme un moraliste. Proudhon le dit lui-même, les peintres ne savent pas toujours bien au juste quelle est leur valeur et d’où leur vient cette valeur. Si Courbet, que l’on prétend très orgueilleux, tire son orgueil des leçons qu’il pense nous donner, je suis tenté de le renvoyer à l’école. Qu'il le sache, il n’est rien qu’un pauvre grand homme bien ignorant, qui en a moins dit en vingt toiles que la Civilité puérile en deux pages. Il n’a que le génie de la vérité et de la puissance. Qu'il se contente de son lot.

- La jeune génération, je parle des garçons de vingt à

vingt-cinq ans, ne connaît presque pas Courbet, ses dernières toiles ayant été très inférieures. Il m’a été

donné de voir, rue Hautefeuille, dans l’atelier du maître, certains de ses premiers tableaux. Je me suis étonné, et je n’ai pas trouvé le plus petit mot pour rire dans ces toiles graves et fortes dont on m’avait fait des monstres. Je m'attendais à des caricatures, à une fantaisie folle et grotesque, et j'étais devant une peinture serrée, large, d’un fini et d’une franchise extrêmes. Les types étaient vrais sans être vulgaires; les chairs, fermes et souples, vivaient puissamment; les fonds s’emplissaient d'air, donnaient aux figures une vigueur étonnante. La coloration, un peu sourde, a une harmonie presque douce, tandis que la justesse des tons, l’ampleur du métier établissent les plans et font que chaque détail a un relief étrange. En fermant les yeux, je revois ces toiles énergiques, d’une seule masse, bâties à chaux et à sable, réelles jusqu’à la vie et belles jusqu’à la vérité. Courbet est le seul peintre de notre époque; il appartient à la famille des faiseurs de chair, il a pour frères, qu'il le veuille ou non, Véronèse, Rembrandt, Titien.

Pioudhonta vu comme moi les tableaux dont ie parle, mais il les a vus autrement, en dehors de toute facture, au point de vue de la pure pensée. Une toile, pour lui. est un sujet; peignez-la en rouge ou en vert, que lui importe! Il le dit lui-même, il ne s’entend en rien à la peinture, et raisonne tranquillement sur les idées. Il ‘commente, il force le tableau à signifier quelque chose; de la forme, pas un mot.

C’est ainsi qu’il arrive à la bouffonnerie. Le nouveau -critique d’art, celui qui se vante de jeter les bases d’une science nouvelle, rend ses arrêts de la façon suivante : Le Retour de la Foire, de Courbet, est ‘‘ la France rustique, avec son humeur indécise et son esprit positif, sa langue simple, ses passions douces, son style sans ‘emphase, sa pensée plus près de terre que des nues, ses mœurs également éloignées de la démocratie et dela démagogie, sa préférence décidée pour les façons communes, éloignée de toute exaltation idéaliste, heureuse sous une autorité tempérée, dans ce juste milieu aux bonnes gens si cher, et qui, hélas! constamment les trahit. ?”’ La Baigneuse est une satire de la bourgeoisie : ‘ Oui, la voilà bien cette bourgeoisie charnue et cossue,

déformée par la graisse ét le luxe; en qui la mollesse et la masse étouffent l'idéal, et prédestinée à mourir de poltronnerie, quand ce n’est pas de gras fondu; la voilà telle que sa sottise, son égoïsme et sa cuisine nous la font. *” Les Demoiselles de la Seine et Les Casseurs de: pierres servent à établir un bien merveilleux parallèle : ‘« Ces deux femmes vivent dans le bien-être... ce sont de: vraies artistes. Mais l’orgueil, l’adultère, le divorce et. le suicide, remplaçant les amours, voltigent autour d’elles et les accompagnent; elles les portent dans leur douaire : c’est pourquoi, à la fin, elles paraissent horribles. Les Casseurs de pierres, au rebours, crient par leurs haïllons vengeance contre l’art et la société; au fond, ils sont inoffensifs et leurs âmes sont saines. ”? Et Proudhon examine ainsi chaque toile, les expliquant toutes et leur donnant un sens politique, religieux, ou de simple police des mœurs.

Les droits d’un commentateur sont larges, je le sais. et il est permis à tout esprit de dire ce qu’il sent à la vue d’une œuvre d’art. Il y a même des observations fortes et justes dans ce que pense Proudhon mis en face des tableaux de Courbet. Seulement, il reste philosophe, il ne veut pas sentir en artiste. Je le répète, le sujet seul l’occupe; il le discute, il le caresse, il s’extasie et il se. révolte. Absolument parlant, je ne vois pas de mal à cela; maïs les admirations, les commentaires de Proudhon deviennent dangereux, lorsqu'il les résume en règle et veut en faire les lois de l’art qu’il rêve. Il ne voit pas que Courbet existe par lui-même, et non par les sujets qu’il a choisis : l’artiste aurait peint du même pinceau des Romains ou des Grecs, des Jupiters ou des Vénus, qu'il serait tout aussi haut. L’objet ou la personne à peindre sont les prétextes; le génie consiste à rendre cet objet ou cette personne dans un sens nouveau, plus vrai ou plus grand. Quant à moi, ce n’est pas l’arbre, le visage, la scène qu’on me représente qui me touchent : c’est l’homme que je trouve dans l’œuvre, c’est l’individualité puissante qui a su créer, à côté du monde de Dieu, un monde personnel que mes yeux ne pourront plus oublier et qu’ils reconnaîtront partout. |

J'aime Courbet absolument, tandis que Proudhon ne

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l’aime que relativement. Sacrifiant l’artiste à l’œuvre, il paraît croire qu’on remplace aisément un maître pareil,

et il exprime ses vœux avec tranquillité, persuadé qu’il n’aura qu’à parler pour peupler sa ville de grands maîtres. Le ridicule est qu'il a pris une individualité pour un sentiment général. Courbet mourra, et d’autres artistes

naîtront qui ne lui ressembleront point. Le talent ne s’enseigne pas, il grandit dans le sens qui lui plaît. Je ne crois pas que le peintre d’ Ornans fasse école: en tous cas, une école ne prouverait rien. (On peut affirmer en toute certitude que le grand peintre de demain n’imitera directement personne; car, s’il imitait quelqu'un, s’il n’apportait aucune personnalité, il ne serait pas un grand peintre. Interrogez l’histoire de l’art.

Je conseille aux socialistes démocrates qui me paraissent avoir l’envie d’élever des artistes pour leur propre usage, d’enrôler quelques centaines d'ouvriers et de leur enseigner l’art comme on enseigne, au collège, le latin et le grec. Ils auront ainsi, au bout de cinq ou six ans, des gens qui leur feront proprement des tableaux, conçus et exécutés dans leurs goûts et se ressemblant tous les uns les autres, ce qui témoignera d’une touchante fraternité et d’une égalité louable. Alors la peinture contribuera pour une bonne part au perfectionnement de l’espèce. Mais que les socialistes démocrates ne fondent aucun espoir sur les artistes de génie libre et élevés en dehors de leur petite église. Ils pourront en rencontrer un qui leur convienne à peu près; mais ils attendront mille ans avant de mettre la maïn sur un second artiste semblable au premier. Les ouvriers que nous faisons nous obéissent et travaillent à notre gré; mais les ouvriers que Dieu fait n’obéissent qu’à Dieu et travaillent au gré de leur chair et de leur intelligence.

Je sens que Proudhon voudrait me tirer à lui et que je voudrais le tirer à moi. Nous ne sommes pas du même monde, nous blasphémons l’un pour l’autre. Il désire faire de moi un citoyen, je désire faire de lui un artiste. Là est tout le débat. Son art rationnel, son réalisme à lui, n’est à vrai dire qu’une négation de l’art, une plate illustration de lieux communs philosophiques. Mon art, à moi, au contraire, est une négation de la société, une

affirmation de l’individu, en dehors de toutes règles et de toutes nécessités sociales. Je comprends combien je l’embarrasse, si je ne veux pas prendre un emploi dans sa cité humanitaire : je me mets à part, je me grandis au-dessus des autres, je dédaigne sa justice et ses lois. En agissant ainsi, je sais que mon cœur a raison, que j’obéis à ma nature, et je crois que mon œuvre sera belle. Une seule crainte me reste : je consens à être inutile, mais je ne voudrais pas être nuisible à mes frères. Lorsque je m’interroge, je vois que ce sont eux, au contraire, qui

e remercient, et que je les console souvent des duretés des philosophes... Désormais, je dormirai tranquille.

Proudhon nous reproche, à nous romanciers et poëtes, de vivre isolés et indifférents, ne nous inquiétant pas du progrès. Je ferai observer à Proudhon que nos pensées sont absolues, tandis que les siennes ne peuvent être que relatives. Il travaille, en homme pratique, au bienêtre de l’humanité; il ne tente pas la perfection, il cherche le meilleur état possible, et fait ensuite tous ses efforts pour améliorer cet état peu à peu. Nous, au contraire, nous montons d’un bond à la perfection; dans notre rêve, nous atteignons l’état idéal. Dès lors, on comprend le peu de souci que nous prenons de la terre. Nous sommes en plein ciel et nous ne descendons pas. C’est ce qui explique pourquoi tous les misérables de ce monde nous tendent les bras et se jettent à nous, s’écartant des moralistes.

Je n’ai que faire de résumer le livre de Proudhon : il est l’œuvre d’un homme profondément incompétent et qui, sous prétexte de juger l’art au point de vue de sa destinée sociale, l’accable de ses rancunes d’homme positif; il dit ne vouloir parler que de l’idée pure. el son silence sur tout le reste, — sur l’art lui-même, — est tellement dédaigneux, sa haine de la personnalité est tellement grande, qu’il aurait mieux fait de prendre pour titre : De la mort de l’ Art et de son inutilité sociale. Courbet, qui est un artiste personnel au plus haut point, n’a pas à le remercier de l’avoir nommé chef des barbouilleurs propres et moraux qui doivent badigeonner en commun sa future cité humanitaire.

Le Catholique hystérique

Il y a des maladies intellectuelles, de même qu’il y a des maladies physiques. On a dit que le génie était une névrose aiguë. Je puis affirmer que M. Barbey d’Aurevilly, le catholique hystérique dont je veux parler, n’a rien qui ressemble à du génie, et je dois déclarer cependant que l’esprit de cet écrivain est en proie à une fièvre nerveuse terrible.

Le critique, assure-t-on, est le médecin de l’intelligence. Je tâte le pouls au malade, et je reconnais en lui des désordres graves : il y a eu ici abus de mysticisme et abus de passion; le corps brûle et l’âme est folle; cet être exalté a des besoins de chair et des besoins d’encens. En un mot, le cas est celui-ci : un saint Antoine jeté en pleine orgie, les mains jointes, les yeux au ciel, ayant aux lèvres des baisers féroces et de fanatiques prières.

On ne saurait juger M. Barbey d’Aurevilly avec trop de franchise et trop de sévérité. Il a lui-même montré en critique un tel emportement, un tel parti pris que je me sens à l’aise pour lui dire nettement ma façon de penser. Certes, il ferait preuve de mauvais goût, s’il se

fâchait de sentir la piqûre des armes dont il a si furieusement essayé maintes fois de percer la poitrine des autres. Son attitude guerrière appelle la lutte; son esprit entier et impitoyable en fait un adversaire qui ne mérite aucun ménagement. Lui-même rirait de ma timidité et de mon indulgence, si j’étais assez naïf pour être indulgent et timide.

Je veux surtout examiner sa dernière œuvre : Un Prêtre marié. Résumant, dès le début, l’impression que cette œuvre m’a produite, je dirai simplement qu’elle m’a exaspéré.

Je désire me faire bien comprendre et mettre le plus d’ordre possible dans mon réquisitoire. Il y a dans le livre deux parties que l’on doit, selon moi, examiner séparément : la partie purement artistique et la partie en quelque sorte dogmatique. L’une est le produit d’une personnalité qui s’enfle à crever, l’autre est un plaidoyer violent et maladroit en faveur du célibat des prêtres.

Voici l’histoire. Nous raisonnerons ensuite.

Jean Gourgue, dit Sombreval, le prêtre marié, est un fils de la terre, un de ces rudes fils de paysan, au cou de taureau, aux pensées fortes et puissantes. Il s’est fait prêtre, poussé par son amour de l’étude; puis, ne pouvant apaiser son insatiable désir, il va plus avant dans la science, et dès lors il nie Dieu qui a son vicaire à Rome, il rentre dans la vie commune, il se marie. Sombreval a épousé la fille d’un chimiste, son maître; la jeune femme lui donne une enfant, Calixte, et meurt en apprenant la véritable histoire de son mari. C’est là le second meurtre du prêtre marié, qui a déjà tué son père par son parjure. Le titre du roman devait être : La Fille du Prêtre, car l’œuvre est tout entière dans cette Calixte, pâle et émaciée, secouée par une névrose terrible, portant au front, entre les sourcils, une croix qui se dessine en rouge sur la blancheur de la face. Le père, qui a reporté sa foi dans l’amour de cet enfant, est puni par elle de ses sacrilèges; le ciel se venge en le faisant souffrir dans la chair de sa chair, en lui envoyant un de ses anges, marqué du signe rédempteur, créature maladive et céleste qui est sans cesse à son côté pour lui parler de Dieu. Mais Sombreval ne croit plus à l’âme, il veut

seulement disputer le corps de sa fille à la mort. Une lutte acharnée s’établit entre sa science et la maladie. Il emporte Calixte, comme un avare, dans un coin perdu de la France, pour la soigner plus à l’aise, et il va choisir, on ne sait pourquoi, un château de la Basse-Normandie, le Quesnay, situé près du village où son père est mort, où le souvenir du prêtre marié est maudit.

Nous sommes ici en pays fanatique, chez un peuple de paysans superstitieux; ce fait moderne du mariage d’un prêtre va se passer en plein moyen âge. La sorcière ne saurait être loin; elle est l’âme du récit, elle le domine de tout son fatalisme et donne la véritable note de l’esprit qui l’anime. La figure de la grande Malgaigne apparaît dès le début; dans le soulèvement général de la contrée, elle se dresse comme l’oracle antique, annonçant le terrible dénoûment que le diable lui permet de prévoir. Cette Malgaigne a prédit jadis à Sombreval : ‘* Qu’elle le voyait prêtre, puis marié, puis possesseur du Quenay, enfin que l’eau lui serait funeste et qu’il y trouverait sa fin ”. Vous pensez que toutes ces prédictions s’accomplissent à la lettre : les intérêts de Dieu sont servis par Satan, la sorcellerie vient au secours de la religion. Bien que rentrée au giron de l’Eglise, la Malgaigne exerce encore parfois son ancienne industrie; c’est ainsi qu'elle annonce une mort violente à Néel de Néhou, le jeune premier du livre. Il mourra parce qu’il aime Calixte : ainsi le veut l’enfer ou le ciel, je ne sais plus au iuste. Ce Néel, fils d’un gentilhomme du voisinage, est destiné à donner dans l’œuvre la note amoureuse; il aime et ne peut épouser, car la pauvre malade est carmélite, à l’insu même de son père. Tel est le milieu, tels sont les personnages. L’intrigue est simple d’ailleurs. Les paysans ameutés vont jusqu’à accuser Sombreval d’inceste. Alors, fou de désespoir, le père sentant que la maladie de sa fille est toute morale, et craignant qu’une insulte suprême ne la frappe de mort, se décide à feindre le repentir et à servir de nouveau ce Dieu auquel il ne croit plus. Il part, il fait pénitence; il tente de sauver son enfant par un mensonge. Mais Calixte apprend le sacrilège de son père et elle meurt dans une dernière crise. Sombreval, selon la pensée de l’auteur, tue sa fille, comme il a tué sa femme,

comme il a tué son père. Dans la folie de sa douleur, il creuse avec ses ongles la fosse déjà comblée, il arrache Calixte à la terre et court se jeter avec le cadavre dans l’étang du Quesnay, où la Malgaigne avait vu, avec les yeux de l’âme, les deux corps étendus côte à côte. Il va sans dire que Néel meurt trois mois après, juste à l’heure fixée par la voyante. Voilà comme quoi s’accomplirent les prophéties d’une vieille femme.

M. Barbey d’Aurevilly ne saurait se plaindre. Je crois avoir donné une analyse consciencieuse, presque sympathique de son roman. Nous pouvons discuter à l’aise, maintenant que les pièces du procès sont connues. Je désire appuyer sur mes appréciations, en reprenant tour à tour les principaux personnages et certains détails de l’œuvre.

Avant tout, quelle a été la véritable pensée de l’auteur, que défend-il, que veut-il nous prouver? M. Barbey d’Aurevilly n’est pas un homme à réticences ni à plaidoyers timides. On doit, sans crainte, tirer les enseignements des faits qu’il avance, et on est certain qu’il ne désavouera pas ses intentions, si extrêmes qu’elles soient. Voici les principes monstrueux que l’on peut formuler après la lecture d’Un Prêtre marié: — la science est maudite, savoir c’est ne plus croire, l’ignorance est aimée du ciel; — les bons payent pour les méchants, l’enfant expie les fautes du père; — la fatalité nous gouverne, ce monde est un monde d’épouvante livré à la colère d’un Dieu et aux caprices d’un démon. Telles sont en substance les pensées de l’auteur. Enoncer de pareilles propositions, c’est les réfuter. D'ailleurs le grand débat porte sur le sujet même du livre, sur ce mariage du prêtre qui paraît un si gros sacrilège à M. Barbey d’Aurevilly, et qui me semble, à moi, un fait naturel, très humain en lui-même, ayant lieu dans les religions sans que les intérêts du ciel en souffrent.

Il est difficile, d’ailleurs, de juger froidement une œuvre semblable, produit d’un tempérament excessif. Tous les personnages sont plus ou moins malades, plus ou moins fous; les épisodes galopent eux-mêmes en pleine démence. Le livre entier est une sorte de cauchemar fiévreux, un rêve mystique et violent. De telles pages auraient dû

être écrites il y a quelques cents ans, dans une époque de terreur et d’angoisse, lorsque la raison du moyen âge chancelait sous d’absurdes croyances. Une intelligence détraquée de ces misérables temps, un esprit perdu de mysticisme et de fatalisme, une âme qui ne distingue plus entre le sorcier et le prêtre, entre la réalité et le songe, aurait pu à la rigueur se permettre une pareille débauche de folie. Au point de vue artistique, je comprends et j’admets encore ce livre étrange; l’insanité lui est permise, il peut à son gré divaguer et mentir; il n’attaque après tout que le goût, et l’artiste modéré peut se consoler en le jetant après la troisième page. Mais dès qu’il se mêle de prêcher, dès qu’il veut devenir un enseignement et un catéchisme, il attaque le vrai, et on est en droit de lui demander un peu de raison et de mesure, sous peine de n'être pas écouté par les gens sérieux. Avez-vous jamais vu un échappé de Charenton rendant des arrêts sur la place publique ?

Oui, si l’on veut, M. Barbey d’Aurevilly avait le droit d’écrire la partie romanesque de l’œuvre, telle qu’il l’a écrite. Mais j’affirme qu’il n’avait pas le droit d'écrire la partie que j’ai appelée dogmatique, à moins de changer totalement de procédé. Lorsqu'on a à discuter, à l’aide du roman, des problèmes philosophiques et religieux, le premier soin de l’écrivain devrait être de se placer dans un milieu réel; il ne lui est pas permis de sortir de son temps pour résoudre une question contemporaine, de sortir de l’humanité pour résoudre une question humaine. J'ai dit qu’Un Prêtre marié était un plaidoyer maladroit en faveur du célibat des prêtres, justement à cause du peu de vérité de l’œuvre. Un homme raisonnable ne saurait s’arrêter à cette création bizarre qui s’agite dans un monde qui n'existe pas. Si vous êtes catholique et que vous vouliez défendre vos croyances, prenez le monde moderne corps à corps, luttez avec lui sur son propre terrain, en plein Paris; mais n’allez pas opposer un savant à plusieurs centaines de Normands ignorants; en un mot, heurtez le présent contre le présent. Vous vous assurez une victoire trop facile au fond de votre Normandie, et vous atteignez l'effet contraire à celui que vous espériez, en triomphant dans le rêve et dans le miracle.

M. Barbey d’Aurevilly, c’est une justice à lui rendre, a travaillé amoureusement la grande figure de Sombreval; il en a fait un Titan, une sorte de colosse tranquille dans son doute, dédaigneux du monde, gardant ses tendresses pour sa fille et la science. Ce personnage est un excellent portrait de l’incrédule moderne dont l’impiété est faite d’indifférence; il croit en lui, il croit en ses volontés et en son savoir.

Pour l’auteur, c’est un damné qui a tué Dieu, meurtre que j’avoue ne pas trop comprendre; c’est un assassin et un sacrilège, un fils révolté, qu’un père despote châtiera cruellement. Pour moi, tel que M. Barbey d’Aurevilly le peint, c’est un homme sanguin, d’un esprit positif, qui s’est fatigué un jour des mystères et des exigences d’une religion jalouse, et qui est tranquillement rentré dans la vie ordinaire, plus compréhensible et convenant mieux à sa nature. Il ne croit à rien, parce que rien de ce qu’on lui présente ne lui semble croyable; il vit dans un temps de transition, se reposant dans ses affections et dans son intelligence, attendant la nouvelle philosophie religieuse qui, selon lui, remplacera certainement celle qu’il a cru devoir quitter par dégoût, par besoin d’amour humain et de saine raison; il aide luimême la venue de la vérité, penché sur ses creusets de chimiste, et travaillant à une œuvre de santé et de tendresse. Certes, M. Barbey d’Aurevilly n’a pas entendu ainsi son personnage; mais il a été entraîné malgré lui à dresser dans ce sens cette figure, qui est la seule vraie de l’ouvrage. L’amour que l’écrivain a pour la force et la réalité, l’a amené à doter si richement son héros, qu’il lui a conquis la sympathie de tous les lecteurs. On admire cette puissante intelligence, cette nature calme et forte; on aime ce père qui ne vit que pour sa fille, — et l’émotion profonde que cause cet amour paternel tend à la condamnation du célibat des prêtres; on est tenté de battre ces paysans normands, si bêtement superstitieux, qui insultent cet homme de cœur et de conscience, — et cette sainte colère est comme un cri indigné qui réclame la Liberté de conscience, le droit pour tous à l’amour et à la famille, la rupture des vœux qui lient l’homme à la divinité.

Sombreval est le seul être raisonnable et bien portant

parmi les poupées hallucinées et souffrantes de M. Barbey d’Aurevilly; il a la logique du bon sens et me paraît être le plus honnête homme du monde. Je vais à l’instant le relever de l’accusation de meurtre, et, quant à son dernier sacrilège, lorsqu'il veut sauver Calixte, l’auteur prend lui-même le soin d’expliquer qu’il ne pouvait y avoir profanation pour cet incrédule, à communier avec l’hostie, qui n’était plus à ses yeux qu’un peu de farine.

En face de ce père, de cette âme droite et honnête, M. Barbey d’Aurevilly a placé deux autres figures de prêtres, l’abbé Hugon et l’abbé Méautis. L’abbé Hugon est la bonne âme qui revient de l’exil pour apprendre à la femme de Sombreval, alors enceinte de Calixte, que son mari est un prêtre; l’abbé Méautis est le tendre cœur qui se demande s’il doit tuer oui ou non Calixte, et qui finit par obéir au ciel et par dire à la jeune fille que son père la trompe, qu’il profane l’hostie sainte. Aïnsi le meurtrier de la femme de Sombreval est l’abbé Hugon, le meurtrier de Calixte est l’abbé Méautis, et tous deux ont conscience de l’assassinat qu'ils vont commettre, et le dernier surtout, un véritable ange de douceur, accomplit le crime avec préméditation! M. Barbey d’Aurevilly a vraiment la main heureuse, lorsqu'il choisit de fidèles ministres du Seigneur. Qu'importe la créature, elle est faite pour souffrir et pour mourir; les intérêts du ciel avant tout. Voilà certes une religion humiliante pour l’âme et pour la volonté, injurieuse pour Dieu lui-même. Tandis que Sombreval lutte nuit et jour contre la maladie de Calixte, l’abbé Méautis se croise tranquillement les bras et attend le bon plaisir du ciel; tandis que le père se ment à lui-même, renie toute sa force et toutes ses convictions, veut la vie de sa fille aux dépens de son être entier, il y a là un prêtre qui frappe dans l’ombre et que le ciel, à l’aide d’un miracle, charge de tuer une enfant innocente. Et M. Barbey d'Aurevilly vient nous dire ensuite que Sombreval a tué Calixte. Alors, sans doute, c’est l’abbé Méautis qui voulait la sauver. Vous êtes dans le vrai d’ailleurs : certains prêtres ont souvent de ces avis du ciel qui plongent des familles dans le deuil, et les douces âmes trouvent toujours quelque coupable pour expliquer la colère de leur Dieu!

Cette Calixte ne vit pas en ce monde; elle est fille de l’extase et du miracle. Il s’échappe d'elle des senteurs fades de mourante; elle a la beauté froide et pâle de la mort. Les yeux ouverts démesurément, ce large ruban rouge qui cache la croix de son front, cette peau molle et transparente, tout cet être dissous par la maladie, jeune sans jeunesse, a un aspect chétif et malsain qui répugne. Elle a le tempérament de sa foi; la maladie nerveuse qui la secoue explique ses extases; il y a en elle assez d’hystérie pour faire vivre plusieurs douzaines de femmes dévotes. M. Barbey d’Aurevilly a créé là une étrange fille dont personne ne voudrait être le père ; la place de cette moribonde est dans une maïson de santé et non dans une église. Heureusement, Dieu, plus doux que l’auteur, n’envoie pas de tels enfants aux hommes, même comme châtiment. Calixte est le produit d’une imagination déréglée, un cas curieux de catalepsie et de somnambulisme qu’un médecin étudierait avec joie s’il se présentait, une création artistique, si l’on veut, réussie comme étrangeté. Maïs que vient faire cette folle, cette figure de légende, dans un livre qui a la prétention de discuter les faits contemporains? On ne convainc personne avec de pareils arguments.

Quant à Néel de Néhou, il est le frère, ou plutôt la sœur de Calixte. Ce jeune homme, à bien l’examiner, est une jeune fille nerveuse. Lui aussi porte au front un signe bizarre, la veine de colère qui se gonfle et noircit dans les moments de violence. Ce personnage est plus acceptable, parce qu’il est secondaire et qu'il ne prêche pas. Mais il est parfaitement ridicule. Pour se faire aimer de Calixte, il n’imagine rien de mieux que de se casser la tête sous sa fenêtre, en brisant contre le perron du Quesnay une légère voiture qu’il conduit tout exprès. Violent et passionné, beau comme une femme et fort comme un homme, d’une élégance morbide et d’une fierté chevaleresque, cet adolescent réalise sans doute le type idéal de l’amant et du gentilhomme pour M. Barbey d’Aurevilly. Pour moi, il ressemble à un page d’une gravure de modes. L’auteur aime à habiller ses personnages des costumes d’autrefois; il a parfaitement réussi à nous donner, dans Néel de Néhou, un de ces chevaliers

imaginaires, tout colère et tout tendresse, jeunes filles à fines moustaches blondes, ayant la taille mince et le bras invincible. Je vous assure que les amoureux de notre âge sont autrement bâtis et qu'ils aiment d’une toute autre façon.

J’ai dit que la grande Malgaigne représentait la fatalité dans l’ouvrage. Elle est fort bien drapée, cette Malgaigne, et le seul tort qu’elle ait est de prédire avec trop de succès et de certitude. Je me rappelle une sorcière de Walter Scott qui a pu servir de modèle à l’auteur, mais celle-ci est franchement au service du diable, tandis que celle de M. Barbey d’Aurevilly communie et prophétise tout à la fois. J'aime assez rencontrer dans la lande cette vieille femme qui raconte des histoires à dormir debout; elle est à son plan dans le paysage; ses longues jupes aux plis droits et réguliers, sa démarche noble, ses paroles sinistres et désolées, ce cri de mort dont elle emplit l’œuvre, sont d’un bon effet dans le tableau. Mais au moins que l’auteur n’ait pas la naïveté de venir me donner cette folle comme un être vivant auquel je dois croire. S'il nous conte une légende, j’accepte la Malgaigne. S'il s’avise de me dire que cette légende est un récit vrai, s’il fait de cette hallucinée une messagère de l’autre monde, je lui ris au nezet je refuse la Malgaigne.

On le voit, après m'être arrêté de nouveau aux personnages, je n’accorde aucune portée au roman de M. Barbey d’Aurevilly. La fantaisie et le caprice, le prodige et le cauchemar règnent trop dans cette œuvre pour qu’elle soit une œuvre de discussion sérieuse. Elle se réfute par son emportement fiévreux, par ses créations monstrueuses, par le milieu étrange où elle s’agite. Tout en elle me paraît se tourner contre elle-même. Il n’est pas une personne de bon sens qui n’y trouve un pamphlet terrible contre le célibat des prêtres. On dirait que l’auteur, pris d’une rage soudaine, s’est mis à frapper à droite et à gauche, sans s’inquiéter s’il abattait ses dieux ou les dieux des voisins.

Que dirais-je maintenant de la partie artistique de l’œuvre? On ne saurait nier que, sous ce point de vue, le livre ne ressemble pas à tous les autres, et qu’il n’y ait

en lui une vie chaude et particulière. Sombreval et Calixte, Néel et la Malgaigne, sont à coup sûr des figures hardiment posées, travaillées avec largeur et qui s’imposent à l’esprit; la fille au bras du père, cette pâle tête appuyée à cette puissante épaule, l’adolescent frémissant et fier écoutant les paroles de mort de la voyante, me paraissent des oppositions et des rapprochements très réussis et mis en œuvre par un esprit vigoureux qui a le sens du pittoresque. Les paysages aussi ne manquent pas d’étendue ni de vérité; la description de l’étang du Quesnay est une peinture grasse et solide, d’une ampleur remarquable. Chaque détail, dans le roman, a ainsi son relief fortement accusé; chaque personnage, chaque objet est compris avec une vive intelligence artistique et se trouve rendu avec une grande allure. Mais M. Barbey d’Aurevilly compromet ses qualités d’écrivain original par une telle déraison, qu’il faut beaucoup aimer le tempérament chez un artiste pour découvrir, sous l’effrayant chaos de ses phrases, les horizons larges des campagnes, les silhouettes nettes et fermes des personnages. Îl donne trop facilement raison à la critique timide et pédante, et je comprends qu'il y ait des gens qui le nient. Moi, je me contenterai de lui dire que l'effort n’est pas la force, que l’étrangeté n’est pas l’originalité. Ce ne peut être là la libre expression d’une personnalité d’artiste. Il tend ses nerfs, il arrive à la grimace et au balbutiement; il exagère ses instincts, il tiraille son intelligence, et, dans cette tension, dans cette lutte de tout son être, il monte jusqu’à la démence. Ce grincement général de l’œuvre est d’autant moins agréable qu'il n’est pas naturel. Je voudrais lire un livre écrit sans parti pris par M. Barbey d’Aurevilly, et je suis certain qu’il y resterait encore assez de saveur personnelle pour en faire une œuvre très remarquable.

Un Prêtre marié est écrit dans un jargon insupportable qui agace et qui exaspère; le bas des pages est criblé de notes pour expliquer les mots patois qui encombrent le texte; d’ailleurs on devrait y trouver des explications sur les phrases elles-mêmes. Que signifie je vous prie : ‘* ... Elle souffla ce dernier mot comme si elle eût craint de casser le chalumeau de l’fronie, en soufflant trop

fort... ??’ Et encore : ‘* Frappée aux racines de son être par la pile de Volta du front de son père... ?” Et encore : ‘* ,..Mais un iour, la bonde enfoncée par la prudence pardessus tous leurs étonnements, partit avec celle d’un tonneau mis en perce dans un des cabarets du bourg... ?” Je prends au hasard. Est-ce là parler français, et un peu de simplicité serait-il si regrettable, lorsqu'il s’agit de raconter des faits simples? M. Barbey d’Aurevilly se moque de nous et de lui-même. Il maltraite plus que le goût, il maltraite son propre talent et tombe dans le radotage par parti pris d’originalité.

Je ne sais si on l’a compris, je me sens, au point de vue artistique, une sorte de sympathie pour l’œuvre que je viens de juger sévèrement et qui m'attire à elle par son audace. Cette sympathie inavouée m'irrite encore davantage contre elle. Je suis désespéré de voir tant de hardiesse si mal employée. Je condamne Un Frêtre marié, et pour être ce qu'il est, et pour n’être pas ce qu il pourrait être.

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La Littérature ct la Gymnastique

Qu'il me soit permis de parler d’un sujet qui intéresse toute notre génération d’esprits affolés et hystériques. Le corps, comme aux meilleurs temps du mysticisme, est singulièrement en déchéance chez nous. Ce n’est plus l’âme qu’on exalte, ce sont les nerfs, la matière cérébrale. La chair est endolorie des secousses profondes et répétées que le cerveau imprime à tout l’organisme. Nous sommes malades, cela est bien certain, malades de progrès. Il y a hypertrophie du cerveau, les nerfs se développent au détriment des muscles, et ces derniers, affaiblis et fiévreux, ne soutiennent plus la machine humaine. L'équilibre est rompu entre la matière et l'esprit.

Il serait bon de songer à ce pauvre corps, s’il en est encore temps. Cette victoire des nerfs sur le sang a décidé de nos mœurs, de notre littérature, de notre époque tout entière. Je ne veux examiner que les résultats littéraires, pour ainsi dire. Il est évident que toute œuvre étant fille de l’esprit et devant ressembler à son père, l’état de crise ou de santé paisible de l'intelligence fait

l’œuvre calme ou l’œuvre passionnée. Les périodes classiques se présentent, lorsque sang et nerfs ont une égale puissance et forment ainsi des tempéraments mesurés et pondérés; lorsque, au contraire, les nerfs ou le sang l’emporte, naissent des œuvres de belles brutes florissantes ou de fous de génie.

Etudiez notre littérature contemporaine, vous verrez en elle tous les effets de la névrose qui agite notre siècle; elle est le produit direct de nos inquiétudes, de nos. recherches âpres, de nos paniques, de ce malaise général qu’éprouvent nos sociétés aveugles en face d’un avenir inconnu. Nous ne sommes pas, vous le sentez tous, à cet âge solennel où la tragédie déclamait ses vers dans une paix un peu lourde, où la littérature entière marchait royalement, sans une révolte, sans un cri de douleur. Nous en sommes à l’âge des chemins de fer et des comédies haletantes, où le rire n’est souvent qu’une grimace d’angoisse, à l’âge du télégraphe électrique et des œuvres extrêmes, d’une réalité exacte et triste. L’humanité glisse, prise de vertige, sur la pente raide de la science; elle a mordu à la pomme, et elle veut tout savoir. Ce qui nous tue, ce qui nous maigrit, © ’est ‘que nous devenons savants, c’est que les problèmes sociaux et divins vont recevoir leur solution un de ces jours. Nous allons voir Dieu, nous allons voir la vérité, et vous pensez alors quelle impatience nous tient, quelle hâte fébrile nous mettons à vivre et à mourir. Nous voudrions devancer les temps, nous faisons bon marché de nos sueurs, nous brisons le corps par la tension de l’esprit. Tout notre siècle est là. Au sortir de la paix monarchique et dogmatique, lorsque le monde et l’humanité ont été remis en question, il est arrivé que l’on a repris le problème sur de nouvelles bases, plus justes et plus vraies. L’équation posée et quelques inconnues ayant été trouvées, il y a eu ivresse, joie folle. On a compris qu’on était sans doute sur le chemin de la vérité, et on s’est précipité en masse, démolissant, poussant et criant, faisant de nouvelles découvertes à chaque pas, de plus en plus fouetté par le désir d’aller en avant, d’aller à l’infini et à l’absolu. Si j’osais hasarder une comparaison, je dirais que nos sociétés sont comme une meute lancée contre une bête

fauve. Nous sentons la vérité qui court devant nous et nous courons. AA

Sans vouloir établir ici une relation intime entre le milieu et l’œuvre qui y est produite, il est aisé de comprendre que les œuvres de cette meute d’hommes Jâchés dans le champ de la science, vont avoir toutes les ardeurs, tous les effarements de la chasse âpre et terrible. Notre littérature contemporaine, avec ses élans généreux, ses chutes profondes, est née directement de nos aspirations ardentes et de nos affaissements soudains. Je l’aime, cette littérature, je la trouve vivante et humaine, parce qu'elle est pleine de sanglots et que je trouve dans l’anarchie qui la trouble une vivante image de notre siècle, qui sera grand parmi les siècles, car à est l’enfantement des fortes sociétés de demain. Je le préfère à ces autres époques de calme et de perfection, d’une maturité complète, qui nous ont donné des œuvres pleines et savoureuses. En nos temps de recherches et de révoltes, d’écroulement et de reconstruction, je sais que l’art est barbare et qu’il ne saurait contenter les délicats; mais cet art tout personnel et tout libre a d’étranges délices, je vous assure, pour ceux qui se plaisent aux manifestations de l’esprit humain, et qui ne voient dans une œuvre que l’accident d’un homme mis en face du monde. Moi, j'aime notre anarchie, le renversement de nos écoles, parce que j’ai une grande joie à regarder la mêlée des esprits, à assister aux efforts individuels, à étudier un à un tous ces lutteurs, les petits et les grands. Mais on meurt vite dans cet air; les champs de bataille sont malsains, et les œuvres tuent leurs auteurs. Puisque la maladie vient de ce fait que le corps est diminué au profit des nerfs, puisque si nos œuvres sont telles, si notre esprit s’exalte, c’est uniquement parce que nous laissons s’amollir nos muscles, le remède est dans la guérison, dans la culture intelligente et fortifiante de la chair, Notre cerveau se développe par trop d’exercice; exerçons notre corps, et peu à peu l’équilibre se rétablira.

Ces réflexions, très graves à mon sens, me sont suggérées par un petit volume que vient de publier M. Eugène Paz. Ce volume, qui a pour titre : La Santé de l’esprit et du corps par la Gymnastique, porte ces mots en épigraphe :

Mens sana in cerpore sano. C’est là tout le livre. Que les éléments sanguins et nerveux soient en équilibre; que l'esprit et la chair marchent de bonne compagnie : le corps jouira d’une paix profonde, l'intelligence créera dans le calme des œuvres fortes et paisibles. En présence . de l’érétisme nerveux qui nous secoue, le remède indiqué par M. Eugène Paz est le remède logique des exercices corporels. Il envoie toute notre génération au gymnase.

J’applaudis sans réserve aux conclusions du livre; je voudrais que tout Paris, comme l’ancienne Lacédémone, se portât au Champ de Mars et s’y exercât à la course, au jet du javelot et du disque. Mais qu’il me soit permis de dire combien une pareille éducation est en dehors de nos mœurs, en dehors de notre âge et de nos aspirations. Sans doute, il faut faire appel au peuple, le pousser dans les gymnases, au risque de n’être pas entendu. Pour réussir toutefois à faire de nous de nouveaux Grecs, et de Paris une nouvelle Athènes, il serait nécessaire de nous transporter de deux mille ans en arrière, de nous donner le ciel bleu et les chauds horizons de l’Orient, et de nous procurer l’oubli de notre science. Nous ne pouvons être ce que la Grèce, ce que Rome, ce que le moyen âge ont été. L’humanité a marché depuis lors.

Il ne s’agit pas de conclure simplement que les exercices du corps sont nécessaires, il faut dire quelle peut ètre aujourd’hui la mission de ces exercices, et dans quelle mesure nous sommes prêts à les accepter. Je m'explique.

Imaginez des peuples enfants, vivant sous un soleil ami, ivres de lumière. Les villes blanches s’ouvrent toutes larges. Elles se gouvernent, se défendent, grandissent en liberté. Les peuples de ces villes jouissant du matin de l’humanité, aiment la vie pour elle-même; ils sont intelligents, d’une intelligence saine et forte, délicats et ingénieux dans leurs goûts, parce qu’ils ont du soleil autour d’eux et qu’ils sont eux-mêmes beaux et nobles. La chair l’emporte; ils la divinisent, ils cherchent la vérité dans la beauté; leur esprit, pleinement contenté par les objets visibles, ne cherche pas à en pénétrer l'essence, ou se plaît à matérialiser les pensées abstraites qui se trouvent au fond de toutes choses. Il y a équilibre,

santé, épanouissement du corps. Tout les invite à la culture de ce dernier : le climat qui a des douceurs caressantes, leur état social qui demande des soldats vigoureux, leur goût personnel qui les conduit à admirer un beau membre, un muscle ferme et gracieux. Ils vivent demi-nus, se connaissent à la forme excellente d’une jambe ou d’un bras, comme nos dames d’aujourd’hui se connaissent à la coupe plus ou moins élégante d’une robe. Leur grande affaire est d’être beaux et forts; ils n’ont pas d’autres occupations; ils ne naissent pas pour résoudre des problèmes ni trouver des vérités, ils naissent pour se battre, pour grandir en vigueur et en grâce. Les influences réunies du climat et des mœurs ont fait de ces peuples des lutteurs et des coureurs, des soldats et des dieux. La Grèce, au début, n’a été qu’un vaste gymnase où filles et garçons, hommes et femmes, cherchaient la beauté et la force.

Plus tard, aux temps de la Rome impériale, il n’en est déjà plus de même. Le luxe est venu, et la corruption, et la volupté paresseuse. Les corps s’amollissent, les exercices n’ont plus leur rudesse salutaire. Il y a alors des gens qui font métier de se battre; ce n’est plus la nation entière qui descend au gymanse, et, si quelque grand lutte encore, c’est par passion malsaine. Il y avait, à Lacédémone, une véritable grandeur dans l’ensemble des exercices : le peuple allait là, avec dévotion, simplement et pudiquement, comme le moyen âge allait à l’église. A Rome, les exercices sont devenus des jeux; l'élégance est sacrifiée à la brutalité; on se bat parce qu’on se tue, et que le sang est doux à voir couler, quand on a usé toutes les autres voluptés. On ne saurait comparer les champs de Mars de la Grèce aux cirques romains : là, il n’y avait pas de spectateurs, le peuple entier luttait et se fortifiait; ici, tandis que les gladiateurs énormes, aux muscles de fer, s’assommaient à coups de poing, sur les gradins s’étalaient les efféminés et les courtisanes aux chairs molles et dissoutes par les orgies.

Puis vient le mysticisme, le dédain du corps, et les muscles s’affaissent dans l’extase; il y a une réaction terrible contre le matérialisme des premiers âges. L’humanité serait morte peut-être, si elle n'avait eu à se

défendre. La féodalité, le droit de chacun contre tous, fit de nouveau une nécessité de la force corporelle. La, gymnastique ressuscita sous une nouvelle forme. Les climats n'étaient plus les mêmes, les mœurs non plus. On dépouillait autrefois le corps pour l’assouplir. Au moyen âge, on le chargea de fer, on l’arma de tout un arsenal. Il fallut être fort, mais il fallut aussi être adroit. Puis, ce ne fut là que l’éducation d’une caste : les nobles seuls avaient leurs tournois, leur adolescence entièrement consacrée à l’étude de l’équitation et du maniement des armes. Le peuple n’avait d’autre exercice que Île labeur incessant qui le tenait courbé sur sa besogne. Les beaux jours de la Grèce ne sont jamais revenus.

J’ai rapidement étudié, avec M. Eugène Paz, les exercices corporels chez les différents peuples, pour arriver à conclure ce qu’ils peuvent être chez nous. Si j’avais eu. le temps, je me serais plu à montrer que les œuvres de l’esprit ont, dans leurs diverses manifestations, constamment suivi l’état de santé ou de maladie du corps. C’est donc ici une véritable question littéraire.

Nous voici, avec nos habits modernes, régis par des. idées de civilisation, constamment protégés par les lois, portés à remplacer l’homme par la machine, ivres de savoir et d’adresse. Je le demande, quel besoin avonsnous d’être forts, d’avoir des muscles d’une forme parfaite et d’une extrême vigueur? Nos vêtements nous cachent si bien que l’homme le plus grêle et le plus mal tourné a souvent une réputation d'élégance et de distinction qu’il ne changerait certes pas pour une réputation de force et de beauté solide. D’autre part, les sergents de ville sont là, et on ne se bat plus à coups de poing que dans les cabarets de la barrière; les messieurs tirent l’épée, jouent du pistolet; enfin, dans les batailles, nos soldats ne sont que des machines à porter des fusils et à mettre le feu aux canons. Nous n’avons que faire vraiment de gymnases. Nous vivons dans les laboratoires et dans les cabinets de travail; nos distractions, nos exercices purement intellectuels, sont de lire les journaux et les nouveaux ouvrages. Puis, nous sentons tous que nous n’avons pas longtemps à travailler; la science est là qui fournit des machines, le labeur humain tend à

disparaître, l’homme n’aura bientôt plus qu’à se reposer et à jouir de la création. De là, la grande indifférence; rien ne nous sollicite aux exercices corporels, ni le climat ni les mœurs. Nous pouvons nous passer parfaitement d’être forts et beaux. Aussi nous laissons notre corps s’alanguir, puisqu’on a rendu notre corps inutile, et nous cultivons notre esprit, nous en forçons les ressorts jusqu’au grincement, parce que notre esprit nous est nécessaire pour la solution des problèmes qui nous sont posés.

Avec un pareil régime, nous allons tout droit à la mort. Le corps se dissout, l’esprit s’exalte : il y a un détraquement de toute la machine. Les œuvres produites en arriveront à la démence. La gymnastique sera donc purement médicale. Voilà donc ce qu’il faut dire. Elle sera médicale, puisqu’une question de santé seule nous l’impose, que nous n’allons pas à elle par goût. Elle a été une nécessité sociale, presque une religion, pendant la période grecque et le moyen âge; elle a été un amusement une passion honteuse, sous l’empire romain; elle doit être chez nous un simple remède, un préservatif contre la folie. Telle est la mission que lui laisse à remplir l’époque où nous vivons.

Je suis malheureusement certain que l’on est de son âge et que nous sommes en ce moment poussés bon gré mal gré vers un état de choses inconnu. Il est difficile d’arrêter une société dans sa marche; je crois que, pendant des années encore, les gymnases resteront vides. J’ai dit que cette époque de transition me plaisait, que je goûtais une étrange joie à étudier nos fièvres. Parfois, cependant, il me prend des frayeurs à nous voir si frissonnants et si hagards, et c’est alors, comme aujourd’hui, après avoir lu le volume de M. Eugène Paz, que je voudrais avoir un trapèze pour me durcir les bras et me dégager le cerveau.

L’épigraphe ést là, sur la muraille, toute flamboyante en face de moi : Mens sana in corpore sano.

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