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Zola et les Goncourt
Dans le Journal des Goncourt, on trouve. à la date du 14 décembre 1868, une page où les deux frères ont noté leur première rencontre avec Zola :
‘* Nous avons eu aujourd’hui à déjeuner notre admirateur Zola. C'était la première fois que nous nous rencontrions. Notre impression toute première fut de voir en lui un normalien à l’encolure de Sarcey, dans le moment légèrement crevard, mais, en le regardant bien, le râblé jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les curieux méplats du nez ; en un mot un peu taillé en toute sa personne à la façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes dans leur masculinité... ??
Cette évocation d'Emile Zola à vingt-huit ans est d’autant plus intéressante, que l’on ressent à peu près la même impression en regardant le superbe portrait du Maître par Manet, qui date sensiblement de la même époque et qui, grâce à la mugnificence de Mme Emile Zola, orne aujourd’hui les collections du Musée du Louvre.
Comment les Goncourt étaient-ils entrés en relations avec le futur auteur des Roucvon-Macquart? Depuis quelque temps. Zola bataillait en leur faveur dans les journaux. La parution de Germinie Lacerteux avait soulevé les injures et le mépris de la critique. Et sur ce livre, d’une saignante et douloureuse humanité, Zola venait de publier le vibrant article que l’on peut relire dans Mes Haines. Cet article avait paru d’abord dans Le Salut Public, de Lyon. Plus tard dans Le Gaulois du 22 septembre 1868, Zola avait encore frappé à l'effigie des deux écrivains un vivant médaillon littéraire. Dans le même journal le 13 décembre et le 9 mars 1869, il consacrait un peu plus
tard deux études élogieuses à Madame Gervaisais. Touchés de l’appui inattendu que leur apportait ce débutant, dont les hardiesses commençaient à émouvoir le monde des Lettres, les Goncourt avaient remercié. Üne correspondance s’était établie entre eux, prélude d’une amie tié plus solide.
Pourtant, cette amitié naissante devait être bientôt attristée par la mort de Jules de Goncourt, frappé en pleine jeunesse, à 39 ans.
Zola paraît avoir toujours eu pour Jules, le plus jeune des deux frères, une préférence évidente. C’était une de ces mystérieuses attirances, autant physique que spirituelle. C’était aussi une sorte de certitude que, des deux Goncourt, Jules était surtout l’esprit créateur, celui qui avait accumulé le plus de richesses originales dans Sœur Philomène, Charles Demailly, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin. Edmond, lui, de son propre aveu était plutôt ‘* collectionneur ” épris des enjolivures du détail. Témoin de cette collaboration littéraire, qui est sans exemple, de cette pénétration fraternelle de deux sensibilités et de deux intelligences, accouplées dans une patiente torture d’art, Zola avait toujours eu la curiosité d’étudier la part de chacun. La crainte seule de chagriner le vieux maître survivant l’empêcha d’exécuter son dessein.
L’émotion éprouvée par Zola, lors de la mort de Jules de Goncourt se manifeste dans cette lettre datée du 27 juin 1870 :
‘t Je tiens encore à vous dire combien votre frère avait des amis inconnus et je serais allé vous le dire, de vive voix, si je n’avais la religion de la souffrance.
‘Il est mort, n’est-ce pas, beaucoup de l'indifférence du public, du silence qui accueillait ses œuvres les plus vécues. L’art l’a tué. Quand je lus ‘* Madame Gervaisais ””, je sentis bien qu'il y avait un râle de mourant dans cette histoire ardente et mystique ; et quand je vis l’attitude étonnée et effrayée du public en face du livre, je me dis que l’artiste en mourrait. Il était de ceux que la sottise frappe au cœur... ??
Edmond de Goncourt répondit en ces termes
‘“ Si je n’avais pas été souffrant, en arrivant dans ma famille, je vous aurais répondu plus tôt ; je vous aurais répété combien j'étais touché et reconnaissant de toutes les marques de sympathie courageuse que vous nous avez données ; je vous aurais dit combien vos deux lettres m’avaient été douces dans ma douleur ; je vous aurais demandé d’échanger, selon le désir de mon frère, arrêté parla maladie, la mort, nos relations lointaines et épistolaires en une amitié intime ?”.
Cette amitié, pendant plus de vingt-cinq ans, Zola devait y demeurer fidèle. Amitié plutôt ‘‘ littéraire *” d’ailleurs, car il y manqua un peu de cette affection d’homme à homme qui l’attachait si fort à Flaubert.
La fidélité de Zola envers Goncourt, elle éclate en d’innombrables articles de critique littéraire ou dramatique. Les deux frères n’ont pas eu défenseur plus passionné ni plus pénétrant. Elle éclate surtout dans l’étude fameuse qui figure dans Les Romanciers Naturalistes et qui recèle tant de pages définitives sur l’art de ces novateurs hardis et délicats, trop méconnus de la jeunesse actuelle... De son côté, Edmond de Goncourt tient en si forte estime l’opinion de Zola, qu'il
lui demande d’écrire toute une suite de préfaces pour les traductions italiennes de ses œuvres.
Cependant, après L’Assommoir, Goncourt commence à prendre ombrage de la gloire soudaine de Zola. Jamais il n’avait pu croire que le genre dont lui-même avait été un des précurseurs aurait dans les masses une pareille pénétration. Jamais il n’avait entrevu que ce qu’on appelait le Naturalisme pouvait comporter une action sociale.
Goncourt appartenait à cette race d’écrivains qui restent indifférents aux événements de leur époque. S’il avait conservé une rancune contre le coup d’Etat de 1851, et s’il était demeuré hostile à l'Empire; c’est que leur premier livre avait eu la mauvaise fortune d’être mis en vente le deux décembre, ce qui lui avait valu de passer inaperçu. D'autre part, comme J.-H. Rosny, Edmond de Goncourt était hanté par la fatale échéance qui serait tôt ou tard ‘* la mort de la terre ?”? mais il se désolait sincèrement à l’idée qu’un jour viendrait où, le globe terrestre ayant cessé d'exister, personne ne pourrait plus lire ses ouvrages.
Ce sont là les étranges et maladifs effets de cet ‘* ascétisme littéraire *’ que l’hôte du Grenier d’Auteuil poussait à l’extrême,et auque la nature équilibrée et luxuriante d’un Zola devait rester étrangère.
Tous deux, cependant, avaient rencontré les mêmes résistances et comptaient à peu près les mêmes adversaires. Goncourt, lui aussi, connut les injures d’une presse obtuse et perfide. Il sera facile de relever quelques-unes d’entre elles dans le livre qu’Alidor Delzant a consacré aux deux frères. Elles sont signées de Jules Janin, Charles Monselet, Edmond Tarbé, et même d’un certain Merlet, dont nous avons dû subir au lycée l’insipide manuel de littérature. ‘* Fange ciselée ?” y lisons-nous, ‘‘ littérature putride *”, ‘* odieuse immoralité *”’, ** brutales inconvenances *’ ; ‘* puante pièce fantôme ”? ajoute M. Besson à propos de Germinie, et M. Léon Kerst : ‘* Sur ‘tout ce débordement voulu de sanie humaine, il plane un ennui colossal, irrémissible *’. On croirait retrouver là le suave vocabulaire dont use M. Léon Daudet quand il s’avise de parler du maître de Médan.
Faut-il, à présent, ajouter de l’importance aux petits nuages qui, pendant les dernières années, viennent obseurcir leurs rapports littéraires? La suite de lettres que nous eûmes tant de mal à arracher à ‘* l'Enfer ”’ de la Bibliothèque Nationale où l’Académie Goncourt voulait à jamais la condamner, toute cette correspondance, évoque longuement ces froissements. Bien que, par une sorte d’acte de foi, Zola se soit toujours refusé à croire qu'il ait pu inspirer le ‘* Manifeste des cinq contre La Terre *” le rôle du vieil Edmond en cette occasion demeure très suspect. Quand Zola est décoré par. Lockroy, l’irascibilité de l’auteur de La Fille Elisa se manifeste encore avec acrimonie, Zola fait preuve en ces diverses circonstances d’une extrême indulgence et d’une magnifique fierté de caractère. On sait encore que lorsque Zola posa sa candidature à l’Académie Française, Edmond de Goncourt décida de le rayer de sa liste des ‘* Dix ”? ce qui, au surplus, semble avoir laissé tout à fait indifférent le romancier des Rougon-Macquart.
Zola qui connaissait bien les faiblesses ordinaires aux gens de
lettres, n°y vit jamais un motif de rupture, non plus qu’il ne s’afligea, outre mesure, des potins que colportaient et envenimaient bien volontiers des thuriféraires intéressés. Il savait excuser la rosserie professionnelle, quand il lui arrive de s’allier à la souveraine maîtrise.
Lorsque Edmond de Goncourt mourut en 1896, Zola fut naturellement désigné pour lui adresser au nom des Lettres françaises le dernier adieu. Ce fut pour Zola l’occasion de prononcer une de ces belles oraisons littéraires que l’on trouvera réunies pour la première fois dans cette collection :
‘e Si je parle, c’est que, de tous les amis littéraires, me voici le plus ancien, c’est que j’ai derrière moi trente années de tendresse et d’admiration pour les frères de Goncourt et pour leurs œuvres... Je puis avoir la joie de rappeler aujourd’hui ma longue fidélité, l’amour et le respect de mes débuts qui n’ont fait que grandir chez l’écrivain mûri, et les déposer sur cette tombe comme des fleurs belles et rares, en nos temps de polémiques fratricides.
Ils se sont montrés par excellence des initiateurs en tout ce qu'ils ont touché ; ils ont donné particulièrement au roman un sens nouveau, une langue, un frisson d’art et d'humanité, une âme que personne n’y avait mis. Avec Stendhal, avec Balzac, avec Flaubert, ils ont créé le roman moderne, tel que nous l’avons trouvé, pour le transmettre nous-mêmes à nos cadets, modifié par ce que nous avons pu, à notre tour, y apporter de personnel. Ils ont été un des chaînons de l’immortelle chaîne d’or, la chaîne des maîtres, des créateurs, des évocateurs, qui va d’un bout à l’autre d’une littérature. ”?
De telles paroles en de telles circonstances montrent les sentiments que Zola conserva toujours vis-à-vis d’Edmond de Goncourt. S'il est vrai que les pages du Journal des Goncourt qui sont restées secrètes, recèlent quelques petites infamies à l’adresse du grand romancier qui fut toujours leur ami, elles ne parviendront qu’à diminuer et à salir la mémoire de celui qui les rédigea; elles n’atteindront pas la gloire de l’écrivain qui sut toujours allier la plus haute loyauté morale à la puissance créatrice.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT vus par Emile Zola, en 1868
Leurs profils, placés côte à côte sur le métal pur, offrent la même ligne légère. Le relief est adouci par des plans d’une grande finesse, et les deux physionomies ont pris une ressemblance plus frappante dans la nudité froide de l’or. Les cheveux rejetés en arrière, le col nu, ils ressemblent à des princes efféminés ou à des artistes fiévreux.
Si la postérité cherche un jour à lire sur une médaille la vie et Le caractère des auteurs de Germinie Lacerteux, elle pourra y déchiffrer tout leur être. Peut-être fera-t-elle quelques erreurs ; ainsi elle prendra à coup sûr les frères pour deux jumeaux, lorsqu’en réalité Edmond est né à Nancy, le 26 mai 1822, et Jules, à Paris, le 17 décembre 1830. D’autre part, le métal ne lui contera pas la biographie entière de MM. de Goncourt. Mais qu'importe à l’histoire littéraire qu'ils aient eu pour père un chef d’escadron et pour grand-père un député de l’Assemblée natio-
nale de 1789. L'important est que la médaille frappée à leur effigie accuse neitement leur tempérament d’écrivain.
Il y a dans leur physionomie certaines délicatesses de traits, certaines expressions fébriles et maladives, qui font dire aux observateurs : ‘+ Ceux-là sont des artistes *?.
Ces mots qui, à leur aspect, viennent aux lèvres de GC les peignent en entier, d’une façon inefjaçable. Pour moi, lorsque j'entends prononcer ce jugement : ‘* MM. de Goncourt sont des artistes, ?” je vois d’un coup d’œil leurs habitudes et leur caractère, je les vois dans l’iniimité de leur vie et de leur talent.
Et, avant tout, à noire époque, il n’est pas permis aux pauvres diables d’être des artistes. Les gens qui vivent de leur plume sont de misérables ouvriers livrant un article comme un cordonnier livre une paire de bottes ; l’art n’a rien à voir dans ceite branche du commerce contemporain. MM. de Goncourt ont donc une certaine fortune, non point trop grande, car ils pourraient alors s’oublier à réaliser les féeries luxueuses que rêvent les poëtes, mais suffisante et les dégageani du souci des intérêts matériels de la vie.
Je me les imagine insensibles au gain, je veux dire travaillant uniquement pour contenter leur ambition littéraire, et ne songeant au profit qu'ils tireront d’une œuvre que lorsque cette œuvre est achevée. Ils se sont ainsi créé une place à part dans le mouvement commercial de la littérature du temps. Ils peuvent à l’aise fouiller une idée et la rendre en un style savamment ouvragé; ils ont devant eux des jours, des mois, des années de loisir, et, s’il est nécessaire, ils n'écriront que dix lignes par semaine, ils travailleront leurs livres comme des lapidaires habiles et minutieux. Dans leur liberté absolue, ils peuvent avoir les fiertés, les paresses fécondes, la conscience artistique des véritables écrivains.
Je n’ai que faire d’expliquer et de montrer leur vie. On devine leur intérieur. La fortune les a pris par la main et les promène à l’aise dans le domaine de l’art.
La fortune n’est qu’un moyen, et je connais des millionnaires qui sont de parfaits imbéciles. MM. de Goncourt ont trouvé dans leur aisance une sorte de milieu tiède et voluptueux qui a dû développer leur genre de talent. Imaginez-les dans la misère et demandez-vous ce qu’ils auraient ait?
ÿ Pour grandir, il leur fallait, je crois, les flâneries de l’amateur, les caprices satisfaits du collectionneur et de la jolie femme. Leurs œuvres entraînent une idée de luxe et de liberté. Ces œuvres seraient devenues âpres et heurtées entre les mains d’un affamé ; entre leurs mains, elles, sont restées élégantes, raffinées, pleines de délicatesses aristocratiques.
C’est là le trait distinctif de leur talent. Ils ne peuvent fouiller la pourriture humaine sans mettre des gants et sans se parfumer les mains. Il y a en eux des observations impitoyables qui descendent en pleine boue, et des petits-maîtres qui attiffent et pomponnent les phrases dont ils se servent pour décrire les plaies les plus ignobles. Germinie Lacerteux est un exemple de cette clinique de l’amour profanée en gants blancs. On sent qu’ils abordent la réalité en gens courageux qui, par raisonnement, ne craignent pas les puanteurs, mais qui, par instinct, aiment les senteurs douces.
Donnez à un misérable le sujet de Germinie Lacerteux, dites-lut d'écrire l’histoire de cette servante que sa nature et les circonstances poussent à la honte et à la mort, et vous verrez quel pamphlet écrira cet homme. Vous entendrez dans son œuvre les cris de sa faim, les sanglots de ses luttes. Chez MM. de Goncourt, rien de cela; on sent qu'ils ne soet point trop irrités contre la société, qu’ils en acceptent les plaies avc un amour d'artiste, et qu’ils étudient ces plaies, curieusement, comme des potiches intéressantes qu’ils auraient achetées chez un brocanteur. Ils y emploient le même style qu’ils ont employé pour parler des maîtresses de Louis XV, un style adorable et tourmenté, plein de puérilité et de force.
Ce style est leur chair et leur sang. Il leur appartient en propre et les explique en entier. Avant tout, c’est un style d’artistes, d'hommes qui ont le culte de la forme et l’amour du pittoresque ; ensuite c’est un style de garçons riches et libres auxquels il est permis de faire du dilettantisme et qui n’ont aucune haine à satisfaire contre le sort; on peut en outre y lire le tempérament maladif et délicat des écrivains, leur goût prononcé pour les bibelots, leur curiosité ardente pour tout ce qui est exceptionnel et rare.
Dieu me pardonne! s’ils aiment la boue, c’est que tout le monde n'y met pas le nez. Leur style est là qui nous confesse une recherche incessante de l’imprévu, de l’inconnu, de ce que personne ne sait et ne dit. J'ai affirmé plus haut que MM. de Goncourt aimaient par instinct les senteurs douces et par raisonnement les puanteurs; il serait plus vrai de dire qu’ils préfèrent un mélange étrange d’odeurs âpres et de parfums légers, une sorte de ragoût épicé et parfumé, fait uniquement pour les sens de lecteurs énervés, curieux d’éprouver des sensations nouvelles. Ts sont artistes à la façon des fumeurs d’opium ; ils vivent dans un monde d’impressions bizarres, entre la douleur et la volupté, dans le ruisseau et sur les fleurs, élégants et corrompus, goûtant des joies singulières à promener leurs délicatesses au milieu d’une salle de dissection, et ne disséquant que les cadavres déjà mûrs, horriblement tordus par quelque mal rare, d’une analyse difficile qui tente leurs scalpels.
Les ennemis littéraires de MM. de Goncourt leur reprochent leur recherche exclusive du style, de l’effet plastique. Ces écrivains, disent-ils, ont incroduit en littérature les procédés de la peinture; ils possèdent un talent essentiellement descriptif, ils peignent plus qu’ils n’écrivent. Au lieu de se servir de la forme comme d’une mousseline, simple et claire, qui habille la pensée sans l’étouffer, ils chargent les moindres bouts d’idée de vêtements bizarres et splendides.
Tout cela est vrai. Seulement, il faudrait faire remarquer que MM. de Goncourt ont une façon de peindre qui leur appartient. Ils voient par masses largement et ils procèdent par taches éclatantes; on aura une connaissance complète de leur manière en lisant une description de Paris qui se trouve au début de Manette Salomon. Leurs meilleurs tableaux sont des esquisses jetées lestement, toutes grouillantes de notes aiguës, faites en quelques coups de pinceau, sans trop de dessin, mais vivantes et empoignantes par leur tapage us couleurs.
Je sais que l’analyse humaine doit être la seule besogne des véritables
romanciers; Balzac est un génie tout en étant un écrivain souvent incorrect et diffus. Je sais également que MM. de Goncourt sont avant tout des stylistes et que l’analyse est pour eux un moyen d’aiguiser leurs phrases. Ils ont réussi plus par la forme que par le fond. Mais il faut les regarder comme des artistes en toutes choses, et non comme des romanciers, des critiques ou des historiens.
Dès lors, on ne pourra leur refuser un sens artistique des plus développés; on leur accordera qu’ils se sont créé une place à part dans l’art contemporain, et même qu’ils ont inventé un art qui leur est personnel. Cet art possède des charmes pénétrants; il a la grâce de ces enfants précoces et malades que l’on écoute parler avec une sorte de volupté douloureuse. J’avoue que je n’ai jamais pu lire une page de MM. de Goncourt sans être profondément secoué. Affaire de nerfs sans doute. Je les aime de toutes mes sympathies, comme j’aimais, étant petit garçon, les fruits mûrs d’un côté et verts de l’autre.
MM. de Goncourt ont débuté en 1851, et ils ont déjà publié plus de vingt-cinq volumes ou brochures. Mais ils ne sont guère connus de la foule que depuis le scandale d’Henriette Maréchal. Ils ont, dans leur bagage littéraire, des livres d'histoire, des livres de critique et des romans, Manette Salomon, leur dernière œuvre, les montre tels que j'ai essayé de les représenter, hardis et raffinés, peignant du bout de leur plume de petits chapitres qui sont autant de tableaux, vrais jusqu’à la crudité, exquis jusqu’à la mièvrerie.
Ceci n’est qu’un simple médaillon, et je m’arrête de peur de faire un portrait en pied.
ù EMILE ZOLA.
Le Gaulois, 22 septembre 1868.
‘ MADAME GERVAISAIS ” pe MM. DE GONCOURT
Je l’ai dit en annonçant l’œuvre : Madame Gervaisais est l’histoire d’une âme.
Et, dans cette histoire, les auteurs ont choisi particulièrement un épisode, l’épanouissement d’une âme de femme, longtemps contenue et dévovée, et qui, sous l’influence de certaines circonstances déterminées, se développe logiquement dans le sens de ses instincts primordiaux.
Je veux considérer le livre comme un simple problème psychologique. Comment Madame Gervaisais, partie des négations de la philosophie, en est-elle arrivée à l’extase de sainte Thérèse? C’est là ce que je vais étudier avec MM. de Goncourt, phase à phase. Assez de critiques parleront de l’art exquis des auteurs. Il est bon de montrer que ces artistes savent où ils vont et qu’une suprême logique préside à leurs compositions les plus délicatement ouvragées.
Voici les faits.
Fille d’un ancien conventionnel, Mme Gervaisais grandit comme un garçon studieux, au milieu des études les plus graves, dans le cabinet de travail de son père, dont elle est en quelque sorte le secrétaire. Pas de poupées, et plus tard, pas de chiffons, pas de paresses rêveuses. La femme s’endort en elle dès le premier éveil de ses sens, dès les premiers batte-
ments de son cœur. Elle devient tout cerveau. Ses récréations sont de travailler à l’éducation de son jeune frère; elle fai avec lui ses humanités ; elle apprend le grec, le latin, l’histoire, les sciences. Dès lors, ily a chez elle comme une hypertrophie de la matière cérébrale. La femme nerveuse qu’elle devait être est devenue la femme savante qu’elle s’est faite.
Puis elle se marie. Le mariage pouvait la rendre à ses instincts de femme, si l’homme qui la recevait entre ses bras savait l’aimer et la rendre sienne. Elle épouse un vaniteux imbécile, un haut fonctionnaire qu’elle juge indigne d’être son valet. Et elle demeure encore seule, menant la vie intellectuelle d’un homme, saignant sous les coups de son mari, qui s’avise d’être jaloux de sa supériorité. Elle a enfin un enfant, un pauvre être né dans des couches laborieuses et dont le crâne a été froissé par le fer des forceps. Elle est mère avant d’être femme.
Son mari meurt, elle part pour Rome avec son enfant, souffrante, emportant avec elle des germes de phtisie. C’est ici que commence l’œuvre de MM. de Goncourt. Ils mettent dans la Rome antique et dans la Rome papale ce cerveau d’homme grandi dans ce crâne de femme. La lute est posée entre l’intelligence et la sensation, entre le pur raisonnement et la sensibilité nerveuse. Ce sont les influences du milieu qui vont décider de la victoire.
Dès qu’elle est installée, Mme Gervaisais court visiter le Forum. À cette époque, elle a sa bibliothèque Dugald-Stewart, Kant, Jouffroy. Cependant la maladie la mine déjà, la prépare à l’épanouissement de sa haute raison. Dès les premiers jours de sa vie à Rome, de nouveaux sens paraissent lui pousser; le climat, le grand ciel ardent la pénètrent voluptueusement, éveillent en elle des frissons de jeune fille naissant à la puberté. Ainsi les fleurs de Rome lui semblent avoir des parfums plus pénétrants que les fleurs de Paris, la fraîcheur des églises l’attire et la retient sous les voûtes des nefs, toute caressée par le silence murmurant des chapelles et par les clartés crépusculaires des vitraux. Elle a commencé par visiter Rome, en penseur, en historien et en archéologue; elle le visite bientôt en artiste. La femme naît avec ses vagues aspirations d’infini dans l’amour.
Pour me servir d’un mot scientifique, l’incubation de catholicisme, dans MM Gervaisais date de ses visites d’artiste aux églises. Lorsque vient la semaine sainte, elle suit les cérémonies qui ont à Rome une pompe surhumaine. Elle croit les suivre, simplement curieuse d’art, mais les voix désespérées du Miserere, les ombres épaisses du vendredi-saint et les clartés rayonnantes du dimanche de Pâques la secouent d’une émotion indéfinissable, la troublent à jamais d’un souffle religieux. Elle pense oublier, elle reprend ses promenades, allant maintenant à la Rome morte, à la Via Appia, dans les musées, partout où elle sent la mort, se replongeant avec une sorte de révolte inconsciente dans les ossuaires de l’antiquité. Mais le germe est jeté, l’art catholique a passé par cette âme à qui l’art antique, charnu et bestial, finit par répugner. Toutes ses délicatesses, ses aspirations de femme moderne protestent contre la la santé animale de ce monde païen que son instruction d’homme lui faisait aimer et admirer quelques semaines auparavant. Elle éprouve des besoins de douceur, de tendresse rêveuse., des besoins d’âme. Et c’est alors qu’elle rencontre Jésus dans sa vie, ‘* comme on rencontre quel-
qu’un au détour d’une rue, *’ Jésus, cet amant divin des amoureuses inassouvies de ce monde.
La réaction des premiers troubles religieux de MM Gervaisais se traduit par une singulière exaspération de volonté : elle veut apprendre à lire à Pierre Charles, ce fils meuriri de ses enirailies, dont L'inielligence et la langue sont restées nouées, et elle lutte avec une telle âpreté contre l’impuissance d’eniendement et de mémoire du pauvre petit, qu'elle le jette à une maladie nerveuse, tout pantelant de convulsions. Puis, quand elle sanglote de le voir mourir par elie, le désespoir la pousse à l’idolätrie : elle va s’agenouiller, dans San-Angostino, devant la Madonna del Parto, la madone qui rend la sanié aux enfants et la joie aux mères. L'out incrédule, aux premiers attouchements de Lrieu, a de ces heures d’adoration pour le marbre et l’or d’une idole. Mais Mme Gervaisais n'est pas encore conquise à Dieu. Elle passe l’été à Castel- Gandolfo, en face du lac Némi, dans cetie chaude et silencieuse campagne romaine qui use le reste de ses forces nerveuses, Elle rencontre là une comtesse russe, une dévote exiatique dont le mysticisme achève de la préparer à l’amour divin. Quand elle renire à Kome, elle est comme une vierge vaguement troublée par l’amour qu’elle porte au cœur et qu’elle ignore encore elle-méme; ses rêveries, sa sensibiliié de femme dominent, elle sent s’effacer tout ce qu’elle a acquis, sa raison d'homme, son intelligence et son esprit critique. La lecture de L’Introduction à la vie dévote Junuit par la conduire presque journellement au Gésu, cette église dont les Jésuites ont fait un boudoir céleste, et où le Dieu terrible s’adoucit et s’humanise dans des flots d’encens. Frappée par la contagion religieuse de Kome, elle meurt peu à peu à la vie du monde, elle cesse de voir les rares personnes qu’elle fréquentait. Une dernière révolte de son intelligence lui fait tenter d'arriver à la foi par la raison pure. Ille se plonge alors dans des études écrasantes, elle lit les Pères, elle étourdit son esprit. Une nuit, l’éclair de la grâce la frappe. Elie est à Dieu.
Son premier confesseur, le Père Giansanti, est un de ces Jésuites qui savent admirablement travailler aux affaires de Dieu en ce monde. Îl conduisit sa pénitente au Seigneur par des sentiers doux et humains. Il ne lui demande que de s’abandonner à lui. Qu’elle ne fréquente, qu’elle n’écoute aucune autre personne que lui. Puis, quand il l’a isolée, il cherche à l’endormir dans sa foi. Elle ne doit plus raisonner, elle doit n'avoir pas de scrupules religieux, elle doit se croire digne du ciel et vivre doucement sur les genoux de l’Église. Mme Gervaisais, malgré ses efforts, est en proie à des luttes, à des contradictions qui la brisent. Dans les premiers temps de sa conversion, elle aime les paysages tremblants et mouillés de la villa Borghèse ; elle y vit ses journées, retrouvant dans les lointains du jardin les frissons vaguemeni voluptueux de son cœur. Mais bientôt des besoins de solitude la prennent; elle court les coins perdus de Rome, elle se platt dans les faubourgs déserts, au milieu de la poussière des ruines. Un soir, elle se fait violence pour aller assister à un concert.de l’Académie, et là, pour la première fois, sa chair de nouvelle catholique lui apparaît damnable et infâme. Elle, la femme hautement honnête, la femme que jamais une pensée indigne n'a effleurée se sent rougir et frissonner sous les regards d’un homme que le hasard met à son côté. Cette page est une des plus caractéristiques. Mme Ger-
vaisais a le rêve brusque des débauches du corps, depuis que son âme vit dans les raffinements de l’amour divin.
Cette pensée qu’elle n’est point digne du ciel, lui fait chercher un directeur plus rude que le Père Giansanti. La discipline humaine est charitable, la compassion du Jésuite l’humilie. Elle choisit un Trinitaire, le Père Sibilla, une sorte de moine soldat qui fait la traite des nègres pour le compte du catholicisme : il rachète des âmes en Afrique. Cet homme, de cerveau étroit et d’esprit grossier, prend une joie à écraser la pauvre femme entre ses larges mains. Il arrive à lui défendre de penser, ne lui permettant plus que la lerture de L’Imitation, qui achève de faire le vide autour du cœur de la misérable
pénitente.
Dès ce moment, uns iente déchéance courbe, amoindrit Mme Gervaisais. Elle va loger dans le quartier sale et populacier du Transtévère. Son cœur se dessèche, il y a des heures où elle oublie d’aimsr son fils. Mhoribonde, elle accepte la maladie avec une indifférence de martyre. Elle, la femme artiste, la Parisienne aux délicates élégances, habite une chambre, nue, enfumée, dont la sordide laideur ne l’émeut plus. À cette époque, elle en est à l'humanité de Dieu, à Jésus ; la grande idée philosophique d’une Force suvrême s’en est allée pour faire place en elle à l’idolâtrie d'un Maître d'amour. humain et sensible. Et peu à peu elle tombe à l’extase, à l’hallucination. Des acridents hvstériformes s° déclarent. Il lui semble que Jésus entre en elle avec des étouffements subits. Elle croit baiser le bas de la robe de Marie-Madeleine: elle reste des heures, les bras roidis, les mains ouvertes, voyant au ciel. La folie s’en mêle, la pauvre affolée slisse des brins de rosier dans sa chemise, goñtant des voluptés à sentir son sang tiède couler sur sa peau. La maladie la pousse également à cet état de détraquement profond : la phtisie qui, d’après les récentes recherches d’un savant physiologue, amène un amoindrissement du cerveau, fait d’elle, selon l’heureuse expression des auteurs, ‘‘une petite fille de douze ans, un cerveau de première communion”.
Le cas est curieux, et je m’attends à une belle colère de la part de certains critiques qui ne voudront jamais admettre que la phtisie puisse aider à la conversion d’une libre-penseuse.
Mme Gervaisais n’a plus qu’un degré à franchir. À ses extases succède fatalement un hébétement qui lui fait croire que Deiu s’est retiré d’elle. Elle se rapproche alors du Père Sybilla, et ret homme lui ordonne de ‘* broyer son cœur *’. Brovyer son cœur, c’est ne plus aimer. Et elle repousse son fils, elle arrive à chasser d'elle la femme, la mère. Terrible conséquence de cette religion qui frappe la chair comme impure, qui tue la nature, qui tue la famille. La malheureuse femme meurt à elle-même. Elle tombe à cette mort spirituelle des Pères de l'Eglise. qui change la créature en un cadavre vivant. Amoureuse de la mort, elle descend dans les catacombes, elle visite la Rome souterraine ; puis bientôt, elle qui avait Le dégoût des crurifix grnssiers étalant un supplicié taché de rouge, va aux charniers des Capucins, de l’Oratoire de la mort. A cette dernière étape, une crainte la prend; n'est-elle pas présomptueuse en désirant la mort, n’est--e pas une vanité que de se croire en état de grâce au point de ne plus redouter la présence du souverain juge®
Le
Elle en arrive à ne plus rien désirer, pas même île ciel. Une immense passivité l’endort dans l’imbécilité. |
Son frère, prévenu par un ami, accourt pour la tirer de cette Rome, où l’a frappée l’épidémie de la foi. Elle est stupide, elle consent à tout ce qu’il veut. Mais avant de s’éloigner, elle veut voir le pape en audience particulière. Et elle meurt sur le seuil du cabinet où le pape la reçoit, glissant entre les bras de Pierre-Charles. — ‘* M’man!... m’man!.…. ?” balbutie le pauvre petit idiot épouvanté.
‘4 Puis, soudain comme si, du cœur crevé de l’enfant jaillissait, avec l'intelligence, une parole nouvelle, sa langue d’orphelin articula dans un grand cri déchiré :
‘6 — Ma mère! ”
Tels sont les faits.
Je crois inutile d’insister sur chaque phase de cette conversion, de montrer l’enchaînement des diverses périodes et le travail secret des milieux sur les états d’âme. Si je viens de faire une longue analyse détaillée et raisonnée de l’œuvre, c'est que c'était, selon moi, la seule manière d'étudier la logique de cette œuvre aui procède uniquement par fines dissections de pensées et de sentiments. Mme Gervaisais va où elle doit aller, sous l’influence de certaines circonstances déterminées. Le problème est profond. Son exaltation d’extatique, est, pour moi, une réaction. de ses instincts de femme sur son instruction première d’homme et de philosophe; réaction d'autant plus violente qu’elle a comprimé plus longtemps les élans de sa nature nerveuse. Elevée dans une bibliothèque, mariée à un sot, il faut qu’elle vienne à Rome pour que la femme naisse en elle. Et elle y naît, à trente ans, avec une furie d’amour inassouvi, qu’activent le climat et l’état morbide dans lequel elle se trouve. C’est là tout le livre : un cas psychologique, compliqué d’un cas physiologique.
Si j'ajoute que cette donnée humaine a pour cadre les misères et les splendeurs de Rome, j'aurai résumé l’œuvre entière. On reproche à MM. de Goncourt l’abus des descriptions. Chez eux, la nature mange l’humanité. Mais quel art exquis ! J'ai tâché de faire comprendre avec quelle habileté ils ont distribué l’élément descriptif. Chaque coin de nature décrit est là pour réagir sur Mme Gervaisais. Dès lors, les paysages deviennent une nécessité. Ils arrivent, chacun à son heure, pour aider, combattre. modifier, déterminer un état d’âme. Du Forum aux Catacombes, des ruines grandioses, où la libre-penseuse est allée méditer, aux souterrains ou la catholique détraquée s’enfonce comme dans une tombe de ténèbres, il y a toute une série de tableaux, d’échappées de jardins et de ciel, qui correspondent exactement à certaines phases de sentiments et de pensées : la semaine Sainte, la Via Appia, San-Agostino, le lac Némi, le Gésu, la villa Borghèse, le Transtévère. La nature se mêle intimement à l'humanité, elle en est ainsi le cadre ingénieux et nécessaire.
L'œuvre est plutôt une biographie qu’un roman. À côté de Mme Gervaisais, il n’y a que son fils Pierre-Charles. À peine, au deuxième plan, voit-on passer quelques types romains; la vie italienne sonne çà et là comme une note claire et heureuse, d’une justesse exquise; mais ce n’est qu’une note discrète, qu’on entend ainsi qu’un tintement de triangle au milieu d’un orchestre. Pierre-Charles marche donc seul au côté de
sa mère. Îl ne parle pas, il sourit parfois. C’est un monstre, mais un monstre d’une beauté surhumaine, un idiot qui a les traits fins et purs d’un ange. Ce pauvre être est un véritable animal, un animal aimant, un petit chien qui se frotte aux jupes de MM Gervaisais, qui a des jappemenis de joie quand il la retrouve, qui aime l’attouchement chatouilleux de ses caresses. MM. de Goncourt ont évité, par une répugnance d’artiste que je comprends, d'appuyer sur le côté purement charnel de cette étrange création. Et cependant ils n’ont pu s’empêcher de montrer le triomphe précoce de la chair dans cet être au cerveau endolori. Pierre- Charles est tout sens. Il n’a qu’une intelligence, celle de la musique. A dix ans, il regarde déjà les petites filles. Lorsqu'il a fini de jouer, il embrasse ses joujoux, et il envoie des griffonnages au bon Dieu, quand sa mère est malade, il a pour ami, pour frère, un chien, une bête comme lui. Compagnon biäcrre, être d’amour d’une beauté muette, Mme Gervaisais le traîne partout et toujours derrière elle, et il visite ainsi la Rome antique et la Rome des papes, sur ses talons, sans rien voir, pareil à un épagneul familier. Est-ce le symbole de la chair suivant pas à pas la conversion d’une âme et affirmant les droits de l’humaniüté et de la famille par ce grand cri du dénoûment : ‘* Ma mère! ” J'ai dit ce qu'était l’œuvre. Je l’aime, je ne la juge pas.
EMILE ZoLA Le Gaulois, 9 mars 1869.
Zola et Manet
‘6 Il y avait alors à Paris deux jeunes hommes, liés par une amitié d’enfance : Cézanne et Emile Zola. Le premier voulait être peintre et débutait dans son art, le second s'était déjà produit brillamment dans la littérature. TOUS les deux dédaignaient les chemins battus. Aussi, ayant tout de suite remarqué l’œuvre de Manet, avaient-ils ressenti pour l’auteur cette sympathie de jeunes gens vaillants, entraînés, d’instinct, à se ranger du côté d’un homme jeune comme eux, attaqué brutalement. Leur sympathie devait se traduire en actes. Elle devait conduire le peintre à adopter, après un certain temps, la technique i inaugurée par Manet, et, en effet, Cézanne qui, au début, avait d’abord subi l'influence romantique de Delacroix, puis l’influence réaliste de Courbet, devait finir par se fixer définitivement à la peinture des tons clairs, en pleine lumière et en plein air. Et elle portait Zola l'écrivain, à se servir immédiatement de sa plume, pour se. faire, auprès du public. le défenseur du novateur attaqué.
‘+ M. de Villemessant dirigeait alors L’Evénement. C'était avant la création du Figaro quotidien, le premier journal paraissant tous les jours qui fût survenu, avec un caractère littéraire. rédigé par des écrivains d’opinions libres et diverses. Aussi était-il très en faveur sur le boulevard et parmi les gens de lettres, les gens du monde et des théâtres, Zola avait été chargé par M. de Villemessant, qui recherchait les nouveaux venus, d'y rendre compte du Salon de 1866. Il
s'était tout de suite signalé par l’éclat de son style et le tour donné à sa critique. Ses articles étaient donc fort lus, lorsque dans l’un, publié le 4 mai, on avait vu poindre avec étonnement une théorie sur les artistes originaux, qui ne tendait à rien moins qu’à placer Manet parmi les maîtres. Cet article n’était qu’une préparation; ‘en
effet, le 7 mai, il en paraissait un autre très étudié, du meilleur style de l’auteur, consacré à un éloge enthousiaste de Manet et de ses œuvres. Zola, prenant en main la cause de l’artiste que le jury de cette année même repoussait du Salon, le déclarait, lui, grand peintre, prédisait à ses tableaux, dans l’avenir, une place au Louvre et de plus abîmait à ses pieds les peintres de la tradition alors au pinacle et adulés du public.
‘ L’article de Zola produisit sur le public du boulevard et de la rue la même indignation que les tableaux de Manet avaient produite sur celui du Salon. On n’en pouvait croire ses yeux! Dans un journal littéraire, patronné par les raffinés, lire l’éloge de ce réprouvé de Manet, voir qualifier d’œuvres de maître des créations jugées barbares, d’un affreux réalisme, qui avait rempli d’horreur les gens de goût et fait rire la ville entière! Le soulèvement fut universel. M. de Villemessant s’entendit dire que s’il ne se séparait pas de son critique d’art, les lecteurs se sépareraient de son journal. Il prit d’abord un moyen terme, en chargeant un second rédacteur de louer les artistes que le premier avait attaqués. Une telle demi-mesure ne pouvait suffire. On voulait que Zola se tut et lui-même, satisfait du coup porté et se refusant à toute concession, interrompit brusquement son Salon et abandonna le journal.
‘* Son départ fut accueilli comme la juste réparation d’un acte inqualifiable. Il avait agi de la façon la plus désintéressée, en prenant en main la cause de Manet avec lequel il n’avait eu jusqu'alors aucune relation. Son acte lui avait été inspiré par une sincère admis ration, et c'était par vaillance, par puissance de tempérament qu'il avait rompu de front avec l’opinion et pris le public comme à la gorges Mais on ne voulut point croire qu’il en fût ainsi, on lui prêta les mobiles les plus bas. Il fut en butte aux pires accusations. Et son courage lui valut de passer pour un homme de mauvaise foi, manquant de respect à tout ce qui était respectable.
‘* Quelque temps après, M. Arsène Houssaye, qui dirigeait une revue d’art et de littérature, La Rev. du XIX® siècle, où il voulait donner place à des articles sensationnels, demanda à Zola une étude spéciale sur Manet. Elle parut dans le numéro de janvier 1867. Zola, cette fois-ci, avait abandonné la partie d’attaque contre les peintres de la tradition, entrée dans les articles de L’Evénement, qui avait soulevé une si grande colère. Son étude consacrée exclusivement à Manet, relue aujourd’hui, ne paraît contenir que des vérités très simples. Les jugements qu'il y porte ne pourraient plus soulever d’opposition que chez ces retardataires, attachés aux formules tout à fait mortes, mais, au moment où ils parurent, ils firent l’effet de paradoxes. Il s’étendait surtout sur 1” ‘* Olympia ?”, il la louait sans réserve. Cela suffisait pour que l’on jugeât qu'il devait être au fond de mauvaise foi, ne pensant réellement pas un mot de ce qu’il écrivait. Olympia et son chat noir avaient suscité une telle réprobation que la moindre défense en paraissait monstrueuse. Non content de la publicité que ses articles avaient reçue dans L’Evénement et dans La Revue du XIXE® siècle, Zola, pour leur assurer la durée, les reproduisit en brochures. Après cette obstination, dans ce qu’on prenait pour une erreur perverse, il fut décidément considéré comme un
homme dangereux et la presse entière resta fermée à sa critique d'art.
‘* Manet, sur le moment, ne se trouva avoir rien gagné au plaidoyer de Zola, puisqu’en définitive, le public, dans sa colère, les mettait tous les deux au même rang de réprouvés. Mais cette défense retentissante ne l’avait pas moins sorti de l’isolement absolu où il s’était un moment trouvé. Elie allait encourager à venir à lui les jeunes gens qui déjà se sentaient certaines affinités et, cherchant des voies nouvelles, le prendraient pour porte-drapeau. Il n’était pas seul. Zola était venu comme le premier d’un groupe de combattants qui allait se recruter.
Extrait de L'Histoire d’Edouard Manet et de son Œuvre, par Th. DurET.