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PONT

Les Chansons des rues et des bois

Etant donné Victor-Hugo et des sujets d’idylles et d’églogues, Victor Hugo ne pouvait produire une œuvre autre que Les Chansons des rues et des bois.

Tel est le théorème que je me propose de démontrer.

Je répondrai ainsi aux étonnements de certains critiques, aux attaques singulières dont le poëte est l’objet en ce moment. On ne tient nul compte de son passé poétique, on ne s’est point interrogé sur la tournure de son esprit, et chaque lecteur semble vouloir exiger de lui l’œuvre particulière qu’il a rêvée. Le titre du nouveau volume de poésies étant connu, les têtes ont travaillé : chacun a imaginé, selon son tempérament, des tableaux traités d’une certaine façon; chacun a construit de toutes pièces un recueil contenant telles et telles choses. Puis, lorsqu'on a lu le volume, il y a eu forcément déception; on s’est irrité contre ce livre, dont le titre mentait; contre ce chansonnier, qui ne rimait pas de chansons; contre ce poëte, qui se promenait dans les rues et dans les bois, ne voyant pas ce que voient les autres et voyant ce Le les autres ne voient pas.

Je ne cesserai de le répéter, la critique, telle qu’elle est exercée, me paraît être une monstrueuse injustice. En dehors de l’observation, de la simple constatation du fait, en dehors de l'historique et de l’analyse exacte des œuvres, tout n’est que bon plaisir, fanatisme ou indifférence. Il ne doit pas y avoir de dogme littéraire; chaque œuvre est indépendante et demande à être jugée à part. La science du beau est une drôlerie inventée par les philosophes pour la plus grande hilarité des artistes. Jamais on n’obtiendra une vérité absolue, en cette matière, parce que l’ensemble de toutes les vérités passées ne peut constituer qu’une vérité relative que viendra rendre fausse la vérité de demain. C’est dire que l’esprit humain est infini dans ses créations et que nous ne pouvons le réglementer: certes, je ne crois pas qu’il y ait progrès, mais je crois qu'il y a enfantement perpétuel et dissemblance profonde entre les œuvres enfantées. La création qui se continue en nous change l’humanité à chaque heure; les sociétés sont autres, les artistes voient et pensent différemment. C’est ainsi que l’art marche dans les siècles, toujours mis en œuvre par des hommes nouveaux, ayant toujours des expressions nouvelles au milieu de nouvelles sociétés.

En présence de cet enfantement continu, en présence de ces milliers d’œuvres qui toutes sont filles uniques, je vous demande un peu s’il n’est pas puéril de monter en chaire et de dicter gravement des préceptes. Songez donc au ridicule personnage que vous jouez, lorsque vous vous écriez : ‘* Moi, je n’aurais pas fait ainsi, — Ce n’est pas le ton de l’idylle, — J’espérais tout autre chose... *”” Et que nous importe ce que vous auriez fait, ce que vous espériez! Vous comprenez étrangement le métier de critique, à mon avis. Nous ne vous demandons pas vos impressions; chacun de nous a les siennes qui valent les vôtres et qui ne prouvent rien de plus que les vôtres. Vous êtes juge, vous n’êtes plus homme; vous avez la seule mission d’étudier dans une œuvre un certain état du génie humain; vous devez accepter toutes les manifestations artistiques avec un égal amour, comme le médecin accepte toutes les maladies, car dans chacune de ces manifestations vous trouverez un sujet à analyse

et à étude physiologique et psychologique. Le grand intérêt n’est pas telle œuvre ou tel auteur; il s’agit, avant tout, de la vérité humaine, il s’agit de pénétrer l’esprit et la chair, de reconstruire dans sa vérité un homme aux facultés particulières et puissantes. Contentez-vous, pour l’amour de Dieu! de cette simple besogne d’anatomiste; ne vous fatiguez pas à vouloir changer une créature pour la créer de nouveau au gré de vos caprices; étudiez-la telle qu’elle est, montrez-la nous dans sa réalité, n’ayez pas la sotte pensée de croire que le ciel, en nous la donnant plus parfaite, nous l’aurait donnée plus grande.

Chaque fois que je vais rendre compte d’un livre, je me sens l’impérieux besoin de faire ma profession de foi, tellement je crains qu’on ne se trompe sur mes intentions. Je ne me donne la mission ni d’approuver ni de blâmer; je me contente d’analyser, de constater, de disséquer l’œuvre et l’écrivain, et de dire ensuite ce que j'ai vu. Je suis simplement un curieux impitoyable qui voudrait démonter la machine humaine, rouage par rouage, pour voir un peu comment le mécanisme fonctionne et arrive à produire de si étranges effets.

Pour quiconque a étudié cette machine puissante, sujette à des détraquements grandioses, qui nous a donné les Feuilles d’ Automne et Les Misérables, Hernani et les Contemplations, il n’y a pas dû avoir de surprise dans la lecture des Chansons des rues et des bois. Victor Hugo, marchant dans les prairies de Tibulle, devait y marcher d’un pas étrange, avec de la violence contenue et un effarement déguisé à grand’peine. Le livre est, je le répète, le produit logique, inévitable, d’un certain tempérament mis en présence d’un certain sujet. Je ne me prononcerai pas sur le mérite absolu de l’œuvre, puisque je ne crois pas qu’une œuvre d’art puisse avoir un mérite absolu; mais j’expliquerai la production d’un tel livre, pourquoi et surtout comment il est né.

Et maintenant je commence la démonstration du théorème que j’ai posé au début de cet article,

Dans sa jeunesse, Victor Hugo fut un enfant prodige, un rhétoricien habile et puissant. Il écrivit des Odes beaucoup avec sa tête, presque point avec son cœur. dl

s’annonçait ainsi comme un rude dompteur de mots, comme un versificateur colossal qui tirait des figures de rhétorique de surprenants effets. Déjà perçaient, dans ces jeunes œuvres académiques, l’amour de l’énorme, le continuel besoin de l’infiniment petit et de l’infiniment grand; il y avait de l’effarement en germe dans ces beaux vers froids et sonores, qui frissonnaient par instants. Depuis ces premières œuvres, le poëte a grandi dans le sens qu’elles indiquaient. Je le comparerais volontiers à un homme qui resterait pendant vingt années les yeux fixés sur le même horizon; peu à peu, il y a hallucination, les objets s’allongent, se déforment; tout s’exagère et prend de plus en plus l’aspect idéalquerêvel’espritéperdu. On peut suivre, dans les trente volumes qu’il a publiés, le chemin qu’a suivi Victor Hugo pour aller de certaines pièces des Odes à certaines pièces des Contemplations. Je ne puis malheureusement faire ici ce travail instructif; je me contente de constater que le poëte, ou plutôt le prophète d’aujourd’hui, est le produit direct de l’enfant et de l’homme d’hier. Il n’y a pas eu de secousses; l’esprit s’est lentement développé et a parcouru la route qu’il devait fatalement parcourir.

Je viens d’employer le mot prophète, c’est le seul que je trouve pour désigner nettement Victor Hugo, à cette heure. Il prêche et il prédit; il dit voir au delà de la ma- tière, voir jusqu’à Dieu; il a des tristesses, des colères, des amertumes bibliques; il nous promet de terrasser Satan et de nous ouvrir le ciel. Nous ne l’avons plus parmi nous, et, du haut de son rocher, il se dresse, plus grand et plus terrible; il a rendu sa parole confuse, étrange, heurtée; il se plaît dans les obscurités, dans le trivial grandiose, dans le laisser-aller de l'inspiration divine. Je ne sais si je rends bien l’attitude prise par ce puissant esprit, d’une façon inconsciente sans doute. C’est là un fait qui à lui seul me servira à constater de quelle manière sont nées Les Chansons des rues et des bois.

Imaginez-vous le poëte dans sa solitude, dans son exil. Il est là en révolté, ayant secoué les dogmes littéraires et politiques. IL a conscience de sa force, il s’exalte dans son repos, il regarde fixement le monde qui s’étale devant lui. C’est alors que se produit l’hallucination

dont j’ai parlé. Le poëte n’aperçoit plus le monde réel qu’au travers de ses propres visions. De tout temps, il s’est peu soucié de la réalité ; il a puisé en lui toute son œuvre. Il a créé une terre imaginaire que son sens créateur, excité par la lutte, a rendue de plus en plus bizarre. En outre, il est très savant, et il ne peut oublier sa science; il s’est fait une philosophie étrange, une philosophie de poëte, et il l’applique à l’explication de l’univers, en révélateur infaillible. Ses sens n’ont plus la simplicité des nôtres; il va apercevoir une foule de choses dont nous ne nous doutons, seulement pas ; puis il expliquera l’invisible; il donnera un corps à ses rêveries les plus vagues. Je voudrais le dresser debout devant le lecteur, tel que je le comprends, avec son bagage de rhétoricien, avec ses draperies de prophète ; je voudrais le montrer délirant à froid, les yeux démesurément ouverts sur ce qui est, pour arriver à distinguer ce qui n’est pas ; je voudrais faire voir en lui le mécanisme de la vision intérieure et faire comprendre ainsi que son œuvre n’est jamais que l'effort puissant d’un esprit qui crée un nouveau monde à sa fantaisie, sans presque se servir de l’ancien,

Vous vous imaginez bien que, lorsqu'un pareil homme va aux champs, il n’y va pas, comme vous ou moi, en bon enfant qui n’entend point malice aux naïvetés de la nature. Il y porte tous les effarements dont sa tête est pleine ; il est un Ezéchiel campagnard. D'ailleurs, il le dit lui-même, il a dompté Pégase pour marcher au pas le long des sentiers fleuris de l’idylle, et il est encore tout essoufflé du terrible effort qu’il a dû faire pour soumettre le grand cheval aux allures modestes d’un bidet de campagne. Vous ou moi, nous serions sortis à pied, nous aurions chanté les bois tels qu’ils sont, sans les transfigurer en Edens, sans les voir en pleine lumière idéale. Le poëte, monté sur l’effrayant coursier, qui se cabre, toujours prêt à s’envoler, regarde le ciel et chante une terre de son invention, sans voir celle qui est à ses pieds. |

Nos mondes, à nous poëtes et romanciers, sont toujours des mondes de création humaine ; il y a sans cesse

un voile entre les objets et nos yeux, si mince soit-il, et nous ne peignons les objets que vus à travers ce voile. C’est même en cela que consiste la personnalité, l’art tout entier. Le voile de Victor Hugo est tissu de rayons, et il donne des auréoles à chaque chose. Mettez le poëte au milieu d’un paysage ; là un coin de forêt, ici un filet d’eau, puis de larges prairies avec des rideaux de peupliers, et, tout autour, des collines basses, bleuâtres ou violettes. Ces divers détails frapperont l’œil du poëte, mais ils vont éprouver de singulières transformations en passant par cet œil pour aller au cerveau : les uns grandiront, les autres rapetisseront, tous se modifieront d’une certaine façon, et le paysage décrit ne ressemblera pas plus au paysage réel, que le rêve ne ressemble à la vérité.

Il est facile de s’expliquer maintenant pourquoi les torchons que voit Victor Hugo sont des torchons ‘ radieux ””. Il descend du ciel, et il a encore les yeux tellement aveuglés de clarté, qu’il donne de la lumière à chaque détail. L’idylle devient une hymne, une sorte de vision lumineuse. Les arbres et les moutons sont des personnages importants, le brin d’herbe cause amicalement avec la montagne. Il y a une orgie de rosée et de parfums. La fantaisie en débauche taille à plaisir dans le monde vrai, et invente de nouveaux soleils, de nouvelles campagnes.

Au fond, on trouve toujours l’effarement du prophète. Pégase est mal à l’aise dans cette nature de lait. Ses rudes pieds ne savent galoper que sur le roc, ils glissent sur la mousse. Il n’a plus ses allures libres, et dès lors, lui, le noble cheval, qui hennit si fièrement, il prend un petit trot maniéré qui fait peine à voir. Vous souvenezvous du grand Corneille pataugeant dans les déclarations d’amour, dans ces scènes de politesse et d’étiquette que Jui imposait le mauvais goût du temps? Je songeais à cette maladresse ridicule du vieux tragique, en lisant certaines pièces des Chansons des rues et des bois. On ne vit pas impunément les yeux fixés sur les mystérieuses horreurs de l’inconnu. Lorsqu'on veut ensuite parler simplement des choses simples, il arrive que l’on dépasse le but et que la simplicité devient de la recherche.

L'œuvre entière est ainsi la vision étrange qu’un pro-

phète, qu’un poëte savant et puissant, a faite devant les campagnes. Il s’y est donné tel qu’il est, excessif et obscur parfois, hasardant tout, cherchant les audaces, les trivialités, même les grosses plaisanteries. Il parle de la banlieue de Paris comme Dante a parlé du ciel et de l’enfer; il s’est largement installé dans l’idylle, bousculant tout, mettant à contribution les astres et les fleurs, faisant une dépense effrayante de lumière et d’ombre, apportant dans l’églogue les cris et les grands mots de l’ode, changeant de sujet sans changer de manière, restant prophète quand même, et parlant du moindre brin de mousse avec des solennités écrasantes.

Les Chansons des rues et des bois sont une des faces nécessaires et fatales de ce génie tumultueux, plein de clartés et de ténèbres, que je désirerais pouvoir étudier patiemment, fibre par fibre. Je dois avouer que j’ai goûté de véritables joies à la lecture de ces chansons, qui étaient telles que je les avais déduites, par raisonnement, des œuvres précédentes. Les gens curieux me demanderont peut-être ce que je pense du livre, en somme. Je leur répondrai que le livre est la manifestation particulière d’un certain état d’esprit, le produit intéressant d’une intelligence qui n’a jamais rien enfanté de commun ni de banal. Je suis heureux que Victor Hugo se soit décidé à se faire berger, et pour rien au monde je ne voudrais que le livre fût autre. Il est le résultat et le complément de tout ce que le poëte a écrit; il développe sa personnalité, il complète sa pensée, il achève de nous donner dans son entier cette individualité qui a empli notre temps. Je me soucie peu de perfection, je ne crois pas à un idéal absolu. Je n’ai que le désir âpre d’interroger la vie, d’avoir entre les mains des œuvres vivantes. C’est pourquoi je me plais au spectacle de ces grands hommes qui se confessent à nous, sans le vouloir, qui se livrent dans leur nudité, qui, chaque jour, ajoutent une page à leurs confidences. Peu à peu, je puis ainsi reconstruire un être, cœur et chair; je recueille tous les aveux, je prends acte de chaque nouvelle phase, je fais l’analyse et la synthèse, et j'arrive ainsi à avoir le sens de chaque geste, de chaque parole. Dans Les Chansons des rues et des bois, Victor Hugo a poussé les confidences

très loin, sa physionomie s’est accentuée, et nous avons eu l’explication de bien des détails qui nous avaient échappé jusqu’à ce jour. On comprend maintenant avec quel intérêt j’ai dû lire l’œuvre; je m’y suis plu, parce que, au delà des mots, je voyais l’homme agir et parler, se dresser devant moi dans sa vérité; chaque vers était un aveu, chaque pièce venait me dire que le poëte, mis en face de la nature, s’était comporté comme je m'y attendais. J’ai joui profondément de la petite joie d’avoir eu raison et de la grande joie de pénétrer les secrets rouages d’une machine, toute de bronze et d’or, dont j’ai admiré le labeur colossal avec les extases d’un homme du métier.

Il y a des gens, — je ne puis m’empêcher d’y revenir avant de terminer, — il y a des gens à qui le titre avait fait rêver une œuvre tout autre. Ils croyaient trouver, dans le recueil, les cris des rues, les refrains populaires, puis les chansons des champs, les naïvetés de la campagne. Ils se plaisaient à penser que le poëte allait les faire vivre en pleine forêt, simplement, avec les bouvreuils et les aubépines; ils seraient ensuite rentrés avec Jui dans la ville, ils auraient marché sur les larges trottoirs, regardant la fumée des cheminées et écoutant les bruits sourds des égouts. Ils s’attendaient, en un mot, à une harmonie exquise, faite des rires de la forêt et des sanglots de la ville, à des chants joyeux et tristes, joyeux comme une aurore dans les jeunes feuillages, tristes comme les brouillards qui se traînent dans les carrefours obscurs. Le poëte les a trompés, le poëte est resté luimême, énorme, géant, ne voyant que son rêve, cueillant les fleurs avec une délicatesse maniérée, oubliant complètement la ville, dont il avait promis de nous parler, et se promenant dans les campagnes, monté sur son grand Pégase, qui se cogne à tous les arbres. Et cela était fatal, je le répète; l’étrange aurait été que le prophète quittât son large manteau biblique pour vêtir la simple blouse moderne. Il ne vit pas de notre vie, il est perdu ailleurs, dans le ciel bleu, dans les abîmes noirs; il parle de notre monde comme en parlerait un habitant de Sirius; il est trop haut pour bien voir, et il n’a même plus conscience de ce qui nous touche et nous fait pleurer. Victor Hugo

n’est plus un homme; Victor Hugo est un exilé et un prophète.

Je me résume. Victor Hugo, en écrivant Les Chansons des rues et des bois, a obéi à tout son passé, à tout son génie. Il ne pouvait les écrire autrement, parce qu'il se serait alors menti à lui-même et qu’il nous aurait donné une œuvre dont rien n’aurait expliqué la naissance.

C’est ce qu’il fallait démontrer.

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PAR M. Euc. PELLETAN

Je ne sais pas d'étude plus attachante que l’étude de la femme dans les annales de l’humanité. L’homme, depuis le premier jour, a eu à son côté un être qui, bien que subissant les événements, a participé aux faits de toute la force de sa nécessité, de toute la puissance de son cœur. Cet être implacable et modeste, courbant la tête et acceptant sa prétendue infériorité, se tient dans l’ombre de l’histoire, force dédaignée, terrible dans le mal, et qu’un peuple intelligent et fort devrait appliquer au triomphe de la liberté et de la justice. On ne parle pas de la femme, qui a créé notre monde tel qu’il est; elle à accepté la position que nous lui avons faite, et elle nous a donné en échange de nos soupçons, de nos mépris et de nos amours malsaines, un foyer désert et froid, une vie solitaire, une société oisive et fiévreuse. Lorsque l’homme abaisse sa compagne, il tombe avec elle; celle qui, pour lui, ne compte pas dans les affaire, de ce monde, est justement celle qui, en dehors même de

sa volonté, mène les peuples à la grandeur ou à la décadence. Tout historien qui néglige l’étude de la femme, néglige l’étude du grand ressort, ressort caché et inconscient, qui a poussé fatalement les nations dans les voies douloureuses qu’elles ont parcourues.

L’homme naît, Dieu lui donne une créature qui doit le suivre, ne faire qu’un avec lui. Dès lors, du berceau à la tombe, l’homme et la femme devront marcher d’un pas égal, et l’histoire sera faite, non pas de l’étude de l’homme seul, mais de l’étude du couple. IL est arrivé que l’homme a dominé et que la femme s’est effacée. Aujourd’hui, dans nos temps de curiosité, on se souvient de la pauvre oubliée, on interroge les âges, on se demande quelle a été sa véritable mission et quel a été le rôle que nous lui avons fait jouer. Lorsque je songe à ce mouvement qui amène nos penseurs à l’étude de la femme, je m'explique parfaitement leurs inquiétudes et leurs plaidoyers. Ils ont compris que chacun de nous a près de Jui un être que nos mœurs et nos coutumes ont rendu inutile et même nuisible; ils ont lu dans le passé l’immense malentendu qui a régné de tout temps entre l’époux et l’épouse; ils ont craint pour l’avenir, et ils ont voulu rétablir le couple, selon la pensée créatrice, en employant Ja femme au bien et à l’amélioration de l’homme.

Tout le livre de M. Eugène Pelletan est contenu dans cette idée. C’est à la fois un ouvrage historique et critique, un réquisitoire et une défense, l’exposé brutal d’une maladie et l’indication d’un remède. L'auteur qui est un poëte pratique, n’exalte pas la femme; il se contente de la déclarer égale à l’homme, et il réclame dès lors pour elle la place que la nature lui a donnée au soleil. Il l’étudie dans l’histoire, à toutes les époques, il fouille énergiquement le passé et en étudie les misères; puis, arrivé à notre âge, il montre ce que nous sommes, ce que sont nos compagnes, et, en vue d’un avenir meilleur, il pose la grande loi d’amour qui doit régir les sociétés futures. Son livre, je le répète, a deux parties bien distinctes : l’une historique, dans laquelle il appuie son raisonnement des exemples que les siècles lui fournissent; l’autre d’enseignement et de guérison, dans laquelle il rétablit la famille sur une base logique et forte, et crée ainsi une

société d’autant plus puissante que ses membres sont plus unis.

Toute théorie repose sur une base, tout raisonnement juste doit reposer sur une vérité. M. Pelletan pose en principe que l’homme et la femme, créés de la même argile, ont certainement une mission égale et commune dans l’œuvre; leurs rôles, sans se ressembler, doivent avoir une même importance, se compléter l’un par l’autre. Au début, l’époux et l’épouse sont partis du berceau commun, se soutenant, liés fatalement. Ils ont marché dans les âges, tendant à un but unique. Mais de quel pas ont-ils marché, et ce bel accord du départ a-t-il duré? ces deux créatures ont-elles avancé sur la même ligne, cordialement, toujours aussi puissantes l’une que l’autre ?

C’est ici que commence la navrante histoire. L'homme, au bout de quelques heures de marche, ivre de pouvoir et de force, ne s’est plus inquiété de cet être doux et aimant qu'il portait au bras; il a doublé le pas, se laissant suivre et finissant par prendre plaisir à être suivi; il a dédaigné sa compagne, qui n’avait ni sa brutalité ni son égoïsme, et il ne s’est souvenu d'elle que lorsqu'il a eu besoin d’un fils ou d’un verre d’eau. La femme a courbé la tête; elle a d’abord pleuré son abandon, puis elle s’est vengée. Et c’est ainsi que le couple a marché dans les siècles. Les deux époux, au sortir de la terre, s'étaient mis en route en amants et en camarades; ils nous arrivent en maître et en esclave, l’un devant l’autre. Le maître ordonne, jure, se déclare supérieur, et pleure de misère et de solitude; la servante accepte son infériorité, sourit méchamment ou sanglote comme une niaise, rampe à terre et n’est plus qu’un fardeau pour l’homme, qui la traîne et qu’elle devrait soutenir. Il me semble voir un géant ridicule que suit un nain malicieux; à eux deux, ils vaincraient le monde, mais s'ils s’amusent à se quereller en route, ils n’ont plus qu’à s’asseoir dans le fossé et à se désespérer l’un et l’autre.

Telle est l’histoire de l’humanité. Le couple n’a jamais marché que découplé. La femme a été vendue, la femme a été emprisonnée, la femme a été mise en commun, comme l’eau des citernes. L'homme a d’abord

volé sa compagne; puis l’honnêteté lui venant, il a consenti à l’acheter; il en a acheté une, il en a acheté deux, trois, quatre, et, comme c'était là une marchandise coûteuse, il a mis la marchandise en magasin, sous de triples verroux. Dans d’autres pays, il y a eu accord entre les hommes; ils ont pris la mesure économique de ne pas acheter de femmes, mais d’avoir un fonds commun, une sorte de grenier d’abondance sur lequel vivait la nation. Nous sommes loin, vous le voyez, du couple idéal qui naïssait pour vivre libre et égal dans son union.

Nous nous trouvons encore ici en pleine barbarie. La femme n’est qu’une denrée, qu’une nécessité. Les peuples se civilisent et la femme devient un jouet. Toutefois, l’homme ne l’achète plus, et dès lors elle a une existence personnelle. C’est en Grèce qu’elle est affranchie; l’Olympe, avec sa Vénus, sa Junon, toutes ses déesses humaines, donne à la terre la beauté et l’amour, la puissance et la volonté de l’épouse. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il y à ici poésie et belles manières, rien de plus; au fond, l’épouse n’est toujours qu’un objet de première nécessité, l’amante n’est qu’un objet de plaisir et de luxe. Il y eut cependant, à Sparte, une tentative de délivrance; la femme fut faite homme, ce qui tua l’amour et fit naître la débauche.

A Athènes, on trouve, au contraire, la véritable femme grecque; là, l’épouse est muselée, le sérail existe presque; ce n’est plus une marchandise, c’est encore un meuble qui doit rester chez lui sous peine de se détériorer. Lorsque la vie active est arrêtée, lorsqu’on étouffe l’intelligence, lorsqu’on force une créature à se croiser les bras, ‘il y a sûrement chez cette créature des heures de folie, des moments où elle échange sa tranquillité contre ce que la débauche a de plus monstrueux. Les bacchanales naissent directement de la réclusion. D’autre part, l’hétaïire tua la femme légitime, l’amante l’emporta sur l’épouse, de toute sa beauté et de toute son intelligence. Les Grecs n’avaient pas de foyers; ils possédaient au logis une machine à reproduction, niaise et lourde, qui était là pour leur donner des enfants; ils avaient au dehors des amantes, toutes blanches et toutes lumineuses, belles et savantes, dont la mission était de les charmer et de les

retenir près d'elles. Changez ces amantes et ces machines de lieu, mettez l’épouse dans la rue et l’hétaïre au foyer, et chaque foyer deviendra un centre, la famille se constituera, la société sera plus grande et plus forte.

À Rome, l’histoire est la même. L’homme, comme en Grèce, y tient la femme pour une erreur de la nature. Il l’accepte à titre de compagne, parce qu’il ne peut faire autrement, et il se hâte de lui témoigner sa haine et son mépris. Cependant, il y a progrès; la matrone est plus libre. Mais toutes les grâces et toutes les séductions d’Athènes passent la mer, et Messaline naît du luxe et des arts. Le monde romain s’écroule dans une effroyable débauche.

Le christianisme vient alors et se méfie de la femme; il l’accueille comme adepte, il la renie comme épouse. Elle est, après tout, un instrument de perdition; elle n’a pas d’âme, les saints doivent s’écarter d’elle et la maudire. Qu'elle prie, qu’elle s’humilie, qu’elle habite les églises; tel est son rôle. Le mariage chrétien est une dernière concession faite à la nature; l’état de pureté est le célibat. C’est alors que la femme chrétienne rencontre la femme barbare, la fille du Nord, que le mari achetait. Après avoir longtemps fermenté ensemble, selon l’expression de M. Eug. Pelletan, le christianisme et la barbarie engendrent la féodalité, et l’auteur ajoute : ‘* La chevalerie fut simplement un système de bigamie patronné par le clergé et consacré par l’opinion. *?’ La femme est reine, sans avoir plus de liberté ni plus de moralité. Le progrès est celui-ci : elle essaie son empire, elle se sent forte de beauté et de grâce, et elle pourra vaincre demain.

Le lendemain elle vainquit. Elle vainquit à l’hôtel de Rambouillet; elle vainquit dans le boudoir de Ninon de Lenclos; elle vainquit sur l’échafaud, en face de la statue de la Liberté. La marquise de Rambouillet, Ninon de Lenclos, Mme Roland, telles sont les trois grandes victo- rieuses : la première donna une intelligence à la beauté de la femme; la seconde se fit homme et prit acte de sa liberté; la troisième se fit citoyen, et mourut pour le vrai et le juste. Depuis lors, la femme est devenue notre égale en fait, comme elle l’était en théorie. Elle a une âme, elle

a une intelligence, elle est notre compagne, notre amie et notre soutien.

Je le sais, dans le rude sentier, le couple ne s’avance pas encore d’un pas ferme, et c’est justement pour cela que M. Pelletan a écrit son livre. L’épouse a rejoint l’époux, elle ne marche plus derrière lui en servante; mais son allure est chancelante encore, et elle n’est pas tellement unie à son compagnon qu’elle puisse avoir abandon et confiance. La maladie est connue, il ne s’agit plus que de la guérir entièrement.

Le remède est simple, étant donnée la mission de la femme. Cette mission est, je le répète, d’être la collaboratrice de l’homme dans l’œuvre commune, la compagne fidèle, l’appui certain, l’égale conciliante et dévouée. Il faut donc, avant tout, libérer la femme, libérer son corps, libérer son cœur, libérer son intelligence.

Il faut l’instruire, la rendre notre sœur par la pensée. Là est la grande rédemption. Que la femme au foyer ne soit pas seulement une ménagère et une machine à reproduction, qu’elle soit une âme qui comprenne l’âme de l’époux, une pensée qui communie avec la pensée de l’homme choisi et aimé. La famille sera fondée dès que la mère et le père seront unis jusque dans leur intelligence. Alors, il y aura vraiment mariage, il y aura pénétration complète. Tout le mal vient de la sottise dans laquelle nous maintenons volontairement nos compagnes; nous ne pouvons sympathiser avec elles, nous en faisons des êtres différents de nous, nous les dédaignons ensuite, et nous désertons nos demeures. Je demande formellement que l’on démolisse tous les pensionnats de jeunes filles existants, et que, sur leurs ruines, on bâtisse des collèges où nos filles seront élevées comme nos fils. Au sortir des collèges, filles et garçons se tendront la main en camarades et se comprendront.

Après avoir libéré l’intelligence, il faut libérer le cœur et le corps. Il faut donner à la femme l'égalité devant la loi et rétablir le divorce. La question des enfants est secondaire; on trouvera une loi qui sauvegardera leurs intérêts. Mais ce qu’il est absolument nécessaire de briser, c’est ce lien de fer qui unit éternellement deux êtres l’un à l’autre. Il est de toute nécessité que l’homme

et la femme soient libres dans leur union, et que ce ne soit pas un article du Code qui les rende fidèles.

Dès lors, le couple marchera fermement. Il sera uni par le corps et par l’âme, par la liberté même du mariage. L’union sera plus digne, plus haute, plus pénétrante. Le couple ne fera plus qu’un seul être qui accomplira dans son unité tous les actes de la vie, sociaux et privés.

Tel est le livre de M. Eugène Pelletan. J’accepte les conclusions de l’auteur, tout en sachant que les rieurs ne sont pas de notre côté. La femme savante, la femme citoyenne, c’est là un si beau sujet de risées! Riez et laissez-nous espérer.

M. Eugène Pelletan esr un poëte pratique, ai-je dit, Je ne saurais mieux le définir. Je songeais, en lisant son livre, aux belles rêveries de M. Michelet, qui est un poëte poétisant. M. Michelet tombe à genoux, s’incline et adore; la femme est un dieu, une idole douce et poignante, maladive et céleste; il faut l’aimer et l’aimer encore, se perdre dans sa contemplation, vivre de son haleine et de ses tendresses. M. Eugène Pelletan, au contraire, n’a pas le moindre baiser; il traite la jemme en camarade, il la relève pour qu’elle marche en homme à notre côté; il l’aime et veut en être aimé; mais il désire surtout que femme et homme aiment la liberté, la vérité et le droit. Là, des prières passionnées, des extases, un monde de lumières et de parfums, un ciel en plein idéal et en pleine félicité; ici, des conseils rudes et salutaires, un amour franc et libre, un monde juste et vrai. Je lirai M. Michelet, je me bercerai dans sa large et suave poésie, lorsque, l’âme saignante, j’aurai besoin d’un beau mensonge pour me consoler du réel; mais je lirai M. Eugène Pelletan, lorsque, l’esprit sain et ferme, je voudrai le possible et que je me sentirai la force de la réalité.

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L'Égypte il ya rie mille ans

Il y a dans l’histoire, des questions, des problèmes, pour mieux dire, qui ont toujours singulièrement piqué ma curiosité d'homme ignorant. Je sais des annales humaines ce que tout le monde sait ; mais je voudrais en savoir plus que tout le monde, avoir l’intuition des anciens âges, car je ne connais rien de plus irritant que ces éternelles énigmes que nous pose le passé. C’est ainsi que la grande figure de Jeanne d’Arc est une souffrance pour moi ; je ne puis comprendre cette jeune fille, et tous ceux qui ont prétendu l’avoir comprise, ont été amenés à de pures explications poétiques et littéraires. Elle est là, muette devant moi, ayant toute la réalité de l’histoire et tout le merveilleux de la légende : elle irrite ma raison, exaspère ma curiosité.

Plus loin dans les âges, se dresse une autre grande figure, celle de tout un peuple, maintenant endormi dans le silence du désert ; cette figure, chaque fois qu’elle s’est levée devant mon imagination, a éveillé mes désirs de science sans jamais les satisfaire ; elle est restée voilée, immobile, souriant mystérieusement, un doigt

sur la bouche. L’Égypte est une de ces énigmes du passé dont je cherche le mot avec désespoir. Je sais que nos savants et nos romanciers prétendent avoir levé les voiles de la déesse, nous l’avoir rendue réelle et vivante. Je me défie beaucoup des romanciers, parce que ïe suis leur confrère et que je connais nos licences dans les descriptions; je crains les savants qui ne s’accordent pas entre eux et qui tiraillent ma raison et ma foi en tous sens.

J’ai lu des récits de poëtes sur cette terre aujourd’hui silencieuse, et je me suis dit avec méfiance que c'était là de belles pages, trop fines et trop poétiques ; j’ai feuilleté de doctes ouvrages, très épais et très graves, traduisant et interprétant les monuments et les inscriptions, et je me suis dit, avec non moins de méfiance, que c'était la la lettre morte, le cadavre disséqué et méconnaissable de l'Égypte. Ce qui m’échappe est justement ce que je voudrais connaître : la physionomie, le degré exact de civilisation, les mœurs vraies de ce peuple si raffiné et si malade déjà de science et de progrès, aux premiers pas de l’humanité. Je suis certain que nous le ne voyons pas nettement, que nous le faisons à la fois trop grand et trop petit ; le passé ne nous apparaît toujours que déformé, l'Égypte des romanciers et celle des savants doivent être des Égypte de convention.

Je songeais à ces choses, lorsque, ces jours derniers, M. Ferdinand de Lanoye a bien voulu me communiquer en épreuves un petit livre qu’il va publier sur Ramsès le Grand. Il a pris ce conquérant comme type de la puissance égyptienne, et a fait de son histoire l’histoire de l'Égypte, aux heures de grandeur et de force. L’ouvrage est mince, mais il m’a paru gros de conscience et de bon sens. L’auteur semble partager mes doutes sur la foi qu’on doit accorder aux paroles des savants et des poëtes ; les uns sont des commentateurs bien trop habiles, qui forcent les pierres à parler, lors même qu'elles désirent se taire ; les autres sont des écervelés qui créent, pour le plus grand amusement du public, une Égypte de fantaisie bonne à mettre sous verre. M. de Lanoye est sceptique, il doute des gens graves et des gens gais, il veut toucher du doigt les vérités, il se hasarde avec prudence, rendant la vie aux seules choses qui lui paraissent avoir vécu :

un pareil sceptique est mon homme, et je me sens tout prêt à accepter son Égypte et ses Égyptiens.

Ce qui m’a tout d’abord donné confiance en lui, c’est la façon aisée dont il traite les savants épigraphistes, ceux qui lisent toute l’histoire sur les vieux murs. Certes, sans les inscriptions, nous saurions peu de chose sur le Égypte ; les quelques détails certains que nous connaïissons viennent de ces vastes manuscrits de pierre que les pluies et les soleils n’ont pu entamer. Mais il y a un écueil dans la lecture de ces livres ouverts en plein ciel : les phrases sont courtes, et les commentaires ont les marges grandes ; puis, l’histoire entière n’est pas là ; c’est là l’histoire officielle, très pompeuse, très embrouillée, se contredisant souvent elle-même. L’historien qui voudra tout lire, tout interpréter, tout coordonner, arrivera inévitablement à des erreurs énormes et grossières. Les documents ne manquent pas, mais ils sont en bien mauvais état ; on peut mal lire, on peut comprendre plus mal encore. C’est ainsi que M. Ampère, voulant concilier tout ce qu'il avait déchiffré, a conclu à l’absence de castes chez les Égyptiens. C’est là blasphémer, paraît-il. Et tout cela, parce que les murs ont menti, parce qu'ils ont été mal lus sans doute, mal interprétés. Il faut faire un usage modeste des inscriptions, et les commenter avec prudence. M. de Lanoye n’accepte que les phrases complètes, les assertions claires. Il est savant tout juste assez pour n'être pas romancier.

Son livre est divisé en quatre parties : L’Egypte avant Ramsès, — Ramsès IT, — Campagnes de Ramsès, — Monuments de Ramsès. Le grand roi est l’incarnation de l’Égypte puissante et forte ; il résume les temps antérieurs et annonce les temps futurs.

Les origines d’un peuple sont presque toujours un prétexte aux hypothèses des esprits ingénieux. On ne peut faire, ce me semble, que des conjectures plus ou moins vraisemblables. M. de Lanoye, qui croit à la création d’une seule race humaine, modifiée ensuite par les milieux et les moments, ne paraît pas s’inquiéter outre mesure des origines du peuple égyptien ; il donne les différentes hypothèses sans en créer une nouvelle. Il est à présumer que l’Égypte fut peuplée, à de certains intervalles, par

des bandes venues du nord et de l’est. La nation se forma ainsi lentement ; elle fut d’abord composée d’industriels et de cultivateurs vivant paisibles dans cette contrée grasse et riche. Les sols féconds ont fait les grands peuples, et toute l’histoire est dans le limon fertile qui fixe les habitants, ou dans les sables mouvants qui les font voyager, en quête de l’ombrage des oasis. Aïnsi grandit et s’enrichit la nation ; c’est dans le bien-être physique, dans la paix du corps, que se forment les civilisations. Lorsque Ramsès naquit, l'Egypte instruite, saine de chair et d’esprit, était tout élevée pour conquérir le monde connu. Il est bon que les âges guerriers viennent après les âges de commerce et d’abondance ; le conquérant qui naît alors, n’est plus un barbare qui plie le monde sous ses genoux, C’est un capitaine habile et ingénieux, un politique savant, un homme d’art et de bonnes manières. Ramsès le Grand, quatorze cents ans avant Jésus-Christ, fut plutôt un Charlemagne qu’un Attila. L’Égypte, à cette époque, avait toute sa saveur originale et étrange. Elle était à ce point de maturité exquise des nations, lorsque les éléments des origines se sont fondus en un seul tout; il y a floraison, senteur ‘pénétrante, éclat particulier. Je l’ai dit, je ne crois pas que nous ayons une idée bien nette de cette civilisation égyptienne dont nous nous plaisons à outrer l’originalité, la délicatesse et la splendeur. J’ai lu très attentivement le long récit que M. de Lanoye fait du sacre de Ramsès, d’après les documents connus, et j’ai vu dans cette cérémonie une comédie emphatique, dont la mise en scène ne vaut certainement pas celles des féeries de nos théâtres. L’art était rudimentaire, grossier, quoi qu’on dise; les bijoux, les étoffes, qu’on peut voir dans les musées, n’approchent, comme délicatesse de travail, ni de notre orfèvrerie, ni de nos tissus modernes. Qu’on s’émerveille devant l’habileté, l’esprit ingénieux, la patience de ces ouvriers primitifs, je le veux bien; ils ont créé leurs arts, et nous n’avons fait que profiter du labeur des siècles. Mais il me déplaît qu’on tombe en admiration devant des œuvres que ne commettraient pas les apprentis de notre temps.

e ne veux pas être trop dur pour les Égyptiens. Ils

nous offrent encore, du fond des âges, le spectacle grandiose d’un peuple transportant les montagnes avec le seul aide des bras de l’homme. Seulement, je voudrais qu’on n’exagérât par l’élégance ni la finesse de leur luxe; pour moi, c’étaient des barbares riches et nombreux, qui ont usé de leur force et de leur richesse. L’art où ils excellèrent fut la sculpture, l’architecture; la nationalité égyptienne trouva son expression, comme toutes les nationalités primitives, dans les statues et les monuments. Là, ainsi que je le disais au sujet du livre de Proudhon, ce fut le peuple entier qui signa les œuvres. L’architecture et la sculpture furent des arts nationaux qui exprimèrent l’âme de l'Égypte, ses croyances et ses mœurs. Aussi après quatre mille ans, y a-t-il encore une saveur particulière et pénétrante dans ces blocs de granit qui vivent de la vie d’une nation morte aujourd’hui. Ce marbre vit, tout raide et monstrueux qu’il soit; il vit, parce que, à un moment, il a été la pensée d’une foule, la parole d’un peuple. On prétend que certaines lois hiératiques imposaient des formes réglementaires aux ouvriers du temps; ce doit être vrai, car la maigreur et la raideur sont évidemment voulues; certaines parties offrent trop de délicatesse pour faire supposer que ce sont là des fautes d’ignorance et d’inhabilité. D'ailleurs, l’attitude sèche et émaciée de ces marbres concourt sans doute à l’étrange impression qu’ils nous causent aujourd’hui; ils sont là, graves, mystérieux, éternellement raides et muets, et nous sentons, dans leur silence et leur pose hautaine et impénétrable, toute une civilisation morte, toute une foi disparue.

L'Egypte philosophique et religieuse est encore plus voilée, plus inconnue. Comme toujours, je crains d’être dupe, je n’ose croire à ces prêtres égyptiens qui, dans le äsilence de leurs temple, avaient trouvé, dit-on, le secret de toutes choses, et qui sont morts ensuite, emportant la vérité avec eux. La vérité ne s’emporte pas comme cela. J’aime à croire que nous avons retrouvé toutes les vérités que les anciens peuples ont égarées le long du chemin. Je préfère penser que ces symboles de mystère, ces sphinx, ces hiéroglyphes étaient une simple manœuvre sacerdotale; le merveilleux, aux commence-

ments des temps, les allures mystérieuses et solennelles ont dû être une excellente machine à gouverner. Les francs-maçons sont les descendants directs de ces prêtres égyptiens qui s’enfermaient sans doute pour faire croire qu’ils avaient quelque chose à cacher; les adeptes d’autrefois y mettaient peut-être un peu plus de foi que les adeptes de nos jours, ayant la naïveté suffisante pour se tromper eux-mêmes. On sait que les francs-maçons réclament d’ailleurs l’Égypte pour patrie première, ce qui me fait supposer que cette philosophie, ces vérités perdues étaient un simple dogme social et religieux plus ou moins parfait. Ce dont on ne peut douter, c’est que le peuple égyptien a eu, un des premiers, la notion d’un Dieu unique et de l’immortalité de l’âme. Les pratiques du peuple étouffaient la haute notion; mais elle existait pour les savants et les riches, car c’est chez ce peuple idolâtre, qui adorait des légumes, disent certains livres, que les Juifs ont pris leur Jéhovah et leur paradis. La Bible a dû, en grande partie, être écrite en Égypte, ou tout au moins à l’aide de souvenirs apportés d'Égypte. Le Pharaon de l’Ecriture, celui qui persécuta les Juifs et éleva Moïse, pour le plus grand malheur de son peuple, ne fut autre que Ramsès le Grand. La petite tribu se révolta et fut chassée; elle s’en alla, emportant avec elle les croyances et les mœurs, la civilisation du pays, et alla créer ailleurs une nationalité faite des débris de cette civilisation. C’est ainsi que nos sociétés modernes, en matière de philosophie religieuse, appartiennent encore à la nation qui vivait sur les bords du Nil, il y a trois mille ans.

Ramsès le Grand régna en conquérant et en législateur. Il soumit les peuples voisins et disciplina le sien. Il couvrit l'Egypte de constructions géantes pendant les longues années de son règne et mourut plein de gloire et de tristesse, devant sa grande œuvre que personne ne continuerait.

Je ne saurais suivre M. de Lanoye dans l’histoire courte et serrée qu’il a faite du grand roi. Il y a certainement là de longues recherches, une étude patiente et consciencieuse des documents. Je n’ai pu rapporter de cette lecture qu’une impression générale et personnelle. J’ai

Ju le livre avec la pensée d’y trouver au moins un des mots de l’énigme embrouillée que nous pose ce désert silencieux, encombré des ruines de villes muettes et mystérieuses. Sans doute, je ne suis guère plus savant aujourd’hui; mais j’ai eu plaisir à étudier le problème avec un esprit droit et juste, qui expose clairement le résultat des travaux modernes sur l'Égypte.

Le Nil coule paisiblement dans le silence des ruines, et le bruit de ses flots, qui nous content peut-être l’histoire du passé, n’a pas encore été compris. On a tant bien que mal reconstruit les cités écroulées et on a essayé d’emplir les rues des foules mortes. Mais le ressort intérieur, le mécanisme secret de ce peuple ne me paraît pas avoir encore été trouvé. Il y a des lacunes dans son histoire, des obscurités dans l’état véritable de son âme et de son cœur. Nous avons vaguement la vision des dehors, nous ne pouvons pénétrer jusqu’à l'esprit. Mais, si mystérieuse qu'elle soit, avec ses sphinx aux lèvres éternellement fermées, cette terre, faite des poussières d’une civilisation, est une leçon haute et grave pour nos sociétés modernes qui parlent bien haut de leur éternité. Elle leur dit par son silence : ‘* Les peuples, comme l’individu, passent sur la terre, et le vent efface leurs traces; je n’ai pas même laissé le souvenir de ma réalité, et tout ce que l’on sait de moi est une légende que racontent mes ruines. ?”

Comme le dit M. de Lanoye, il y a pour nous, peuples modernes, une pensée de sympathie dans le souvenir des anciennes sociétés. Nous jouissons de leurs travaux, nous profitons de leurs souffrances. Il y aurait mauvaise grâce à ne pas aller nous agenouiller sur le sol de la grande nécropole. Ramsès est l’aïeul de notre Charlemagne et de notre Napoléon.

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