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La Géologie et l'Histoire

L'histoire du monde date du jour où deux atomes se sont rencontrés. Pour l’historien, les annales d’une contrée commencent aux origines d’une nationalité; pour le penseur et le philosophe, ces annales remontent jusqu’à Dieu, la Force première, et embrassent l’histoire de la formation du sol et celle de la création et des perfectionnements de l’être.

M. Victor Duruy ‘a pris nos annales nationales à la naissance de la terre. Il a voulu qu’il n’y ait pas de lacune dans son récit, et il a commencé par le commencement. La préface qu’il nous donne raconte la création depuis le grain de sable jusqu’à la montagne, depuis l’animal infusoire jusqu’à l’homme; elle est le complément indispensable de toute histoire, le premier chapitre contenant les différentes phases par lesquelles la terre a passé avant de constituer le sol que nous habitons, les différentes transformations que l’être a subies avant de devenir homme. Ainsi, nous aurons l’exposé de l’œuvre entière : les époques antérieures, dont nos royaumes et nos peuples ne sont que les conséquences, ne seront plus

négligées; l’histoire ira du premier jour du monde au dernier déluge, racontant rapidement les faits de ces siècles que la science commence à connaître; puis elle étudiera les hommes, les derniers être créés, depuis Adam jusqu'aux sociétés modernes.

Toutefois, avant d’entreprendre l’étude d’un peuple, elle examinera le sol qu’il habite, tel que le dernier déluge le lui a laissé. Car, selon l’expression de M. Victor Duruy : ‘‘ l’homme, formé du limon de la terre, garde toujours quelque chose de son origine, et les nations effacent bien tard, si elles le font jamais, l’empreinte de leur berceau. ?” La géographie physique et morale viendra au secours de l’histoire; elle expliquera les mœurs et le caractère du peuple, elle donnera les raisons de ses victoires et de ses défaites, de l’unité de l’esprit national et de la vie large et solide du royaume. Il y a un lien intime entre une nation et la contrée où elle s’est développée : étudier la contrée, c’est déjà étudier la nation.

Tel est le sujet de L’Introduction générale à l’Histoire de France: une première partie consacrée à l’histoire géologique du sol français, une seconde partie consacrée à la description de ce sol, à sa géographie physique et morale. Cette étude doit servir d’introduction à une Histoire de France en dix ou douze volumes, depuis longtemps préparée.

Ce sont de terribles annales que celles de la terre dans les époques antérieures à l’âge présent. Nous datons notre âge de six mille ans; les êtres qui nous ont précédés dataient les leurs de plusieurs millions d’années, années d’incendies et de convulsions qui secouaient à toute heure les entrailles du monde. Nous avons derrière nous un passé effrayant de profondeur, vingt et quelques terres différentes, des milliards de peuples, une histoire inconnue et terrifiante. La création, pour arriver à nous, a longtemps vécu, se transformant et se perfectionnant. Là, sans doute, est la grande histoire : nos quelques siècles de troubles humains ne sont rien, comparés aux éternités que les êtres et la terre ont traversées au milieu des flammes et des écroulements. Que doit être devant Dieu la période humaine, lorsqu'il considère les âges antérieurs? Il est bon de songer à cette longue préface

de notre histoire : notre orgueil tombe et la vérité se dégage.

Je vois dans l’étude de la géologie une croyance nouvelle, croyance philosophique et religieuse. Sans doute, nous sommes ici en pleine hypothèse; mais cette hypothèse a plus de vraisemblance que les autres hypothèses acceptées comme des vérités. Les théodicées, les religions humaines rapportent-le monde entier à l’homme; elles font de lui le centre, le but de la création. Une pensée d’orgueil nous a guidés dans les explications que nous avons données de l’univers, et ce qui prouve que les religions sont nos œuvres, c’est que toutes elles tendent à l’exaltation de l’homme et qu’elles sacrifient l’œuvre entière à son profit. Dieu doit être autrement juste envers cette terre qui lui a déjà coûté tant de siècles. Nous, nés d’hier, nous disparaissons dans l’immense famille des créatures et nous devenons l’être du moment, le plus parfait si l’on veut, mais non le dernier peut-être.

Au lieu d’affirmer que le ciel et la terre ont été créés uniquement à notre usage, nous devons penser plutôt que nous avons été créés à l’usage du grand Tout, de l’œuvre qui s’élabore depuis le commencement des temps. Nous allons ainsi vers l’avenir, simple manifestation de la vie, phase de le créature, faisant avancer d’un pas la création vers le but inconnu. Il y a je ne sais quelle grandeur, quelle paix suprême, quelle joie profonde, dans cette idée que Dieu travaille en nous, que nous préparons la terre et l’être de demain, que nous sommes un enfantement et qu’au dernier jour nous assisterons, avec l’univers entier, à l’achèvement de l’œuvre.

On ne saurait, au début d’une histoire des hommes, éveiller de plus grandes pensées. J'aime à voir mettre en face de nos luttes orgueilleuses, notre commencement et notre fin, ce qui nous a précédé et ce qui nous suivra sans doute. Les annales des âges antérieurs viennent nous assigner notre véritable place dans la création, et les hypothèses que l’on peut faire sur les âges futurs, sont un appel à la justice et au devoir, à la paix universelle.

M. Victor Duruy raconte, bouleversement par bouleversement, l’histoire des anciennes terres. Il étudie à la fois le monde et les êtres, suivant pas à pas la formation

du sol et celle de l’homme. Chaque cataclysme apporte son fragment de continent, chaque race qui se montre apporte sa part de vie. Peu a peu, la France se forme, l’homme naît. Il a fallu des siècles et des siècles. Parfois, les terres s’abîmaient de nouveau au fond des océans, les créatures périssaient, la vie devenait languissante. Enfin, un peu avant le dernier déluge, la contrée que nous nommons la France prit le configuration qu’elle a maintenant, ‘* l’homme parut et Dieu se reposa. ” Non, Dieu ne se reposa pas. Hier, aujourd’hui, à toute heure, il travaille en nous, autour de nous. La création continue, l’œuvre marche, grandit. Le labeur des mondes est éternel. Nous sentons la terre en enfantement tressaillir sous nos pieds, nous sentons la matière s’épurer en nous. Il y a encore de nouvelles contrées dans le sein de notre globe, il y a encore dans notre être, dans nos vagues aspirations et nos désirs d’infini, de nouveaux êtres plus purs et plus parfaits. C’est là une absurde croyance de croire que Dieu peut prendre du repos et qu’il vit, oisif, dans quelque coin du ciel, se contemplant dans notre image, satisfait de son œuvre et ignorant les besoins de perfection qui nous agitent nous-mêmes. L'histoire des mondes antérieurs nous fait donc espérer des mondes futurs. Nous qui sommes le présent, nous devons puiser, je le répète, une grande force dans cette croyance, car si le passé nous abaïsse au rang de créatures de transition, l’avenir promet à la terre dont nous faisons partie, un progrès indéfini dans la suite des âges. L’homme est né, le sol français est formé. Dès lors, M. Victor Duruy aborde la seconde partie de son introduction, la description du sol. Il nous donne un plan en relief de la France, étudiant les montagnes, les vallées et les fleuves, décrivant la scène de ce théâtre gigantesque sur lequel il va tout à l’heure faire agir tout un peuple et le heurter au monde entier. D’abord, il s’occupe de l’intérieur; il décrit les Vosges et les Cévennes, la Seine et la Loire, ces montagnes et ces fleuves essentiellement français; puis il parcourt les plaines, la contrée entière. Le côté intéressant et original de ce travail, ce qui distingue cette étude d’un simple traité de géographie. c’est la continuelle relation que l’auteur établit entre la

nature, la disposition du sol et l’histoire. Londres est une ville grise et triste, parce qu’elle a été bâtie dans un pays de marne et d’argile qui n’a fourni que de mauvais matériaux; Paris, au contraire, construit en pleine contrée de gypse et de pierre meulière, est toute blancheur et toute gaîté.

La région a ainsi partout influé sur les œuvres des hommes. M. Victor Duruy insiste surtout sur cette influence que les lieux ont eue sur un peuple. Il explique la prospérité, la grandeur de la France par son merveilleux système de montagnes et de fleuves; les montagnes y répartissent admirablement les eaux, les fleuves font d’une immense vallée une seule cité, selon le mot de Napoléon, qui disait que, de Paris au Havre, il n’y avait qu’une ville, dont la Seine était la grande rue. Les villes, d’ailleurs, ne sont pas jetées à l’aventure; l’auteur montre qu’elles devaient être fondées où elles s’élèvent. Il nous donne ainsi un tableau raisonné de la France intérieure, cherchant dans la conformation du sol l’explication des faits, ou du moins tâchant de nous dire dans quelle mesure la scène a agi sur les établissements et sur les actes des personnages. On peut aflirmer, sans crainte d’avancer un paradoxe, que, si la scène avait été autre, l’histoire aurait également changé en grande partie. b

L'écrivain étudie ensuite les frontières : les Pyrénées, ces murs de granit ‘‘ qui font que Berlin, Varsovie, même Saint-Pétersbourg, sont plus près de nous, malgré l'éloignement, que ne l’étaient naguère Saragosse, Madrid ou Grenade; *” les Alpes, tout aussi hautes et implacables, maïs percées de nombreuses portes, montagnes géantes qui séparent à peine ‘‘ la France et l’Italie, deux sœurs s’il y en eut jamais parmi les nations; ?” le Jura, autre muraille inexpugnable, et cette plaine de malheur qui va de Lauterbourg à Dunkerque et qui a laissé passer toutes les invasions; enfin, la longue ligne de nos côtes, du Var aux Pyrénées et de l’Adour à Dunkerque, les rochers d’Antibes, les bords terribles des golfes du Lion et de Gascogne, les landes et les dunes, les sables et les récifs. Ici, le sol a encore fait l’histoire : les Pyrénées les Alpes et le Jura ont vu grandir notre puissance à leur ombre; la plaie béante que la France a au nord l’a maintes

fois conduite à l’agonie ; nos côtes nous ont donné une des premières marines du monde, sans nous accorder cependant les ports magnifiques de notre voisine l’Angleterre. Un Français sent une véritable joie à suivre sur la carte les frontières de son pays, et le seul regret qu’il éprouve est de voir au nord la plaie béante. Les peuples nous doivent la ligne du Rhin, que la nature a certainement créée pour nous.

Le dernier chapitre du livre est le plus délicat et le plus discutable. M. Victor Duruy y étudie les régions naturelles et historiques, et y fait ce qu’il nomme la géographie morale de la France. [ci, nous sommes en pleine physiologie. L’auteur obéit à la direction générale des esprits de notre temps, qui cherchent dans le monde physique et matériel l’explication des faits moraux, il renouvelle les tentatives de M. Taine et de M. Deschanel. On ne saurait, d’ailleurs, avancer avec plus de prudence et de discrétion sur ce terrain glissant. Il explique d’abord la prépondérance de Paris par sa position géographique; il établit ensuite, à l’aide du même procédé, ce qu’il nomme les points obscurs et les points lumineux de la France. Personne, jusque-là, n'’oserait l’accuser de système, par exemple, son explication de la prospérité commerciale de la Flandre est excellente : ‘* Un pays, dit-il, qu’il fallut couper de canaux pour le rendre habitable, n’était pas favorable aux évolutions de la lourde cavalerie des seigneurs. ??’ D’autre part, cette assertion que les montagnes de nos frontières nous donnent d’excellents soldats, tandis que nos côtes nous fournissent nos meilleurs marins, n’a rien de paradoxal et me paraît même un peu puérile. Mais l’écrivain va plus loin : il établit des ressemblances entre différents plateaux, entre différentes vallées; il compare l’Auvergne à la Vendée, le bassin de la Seine au bassin de la Garonne, et il veut que ces pays, de natures et de terrains semblables, produisent des hommes semblables.

M. Victor Duruy frise là le système qui a été reproché si durement à l’auteur de L'Histoire de la Littérature anglaise. Il dresse une carte morale : le Midi produit des artistes, l’Ouest, au contraire, en est pauvre; les architectes et les rédacteurs de nos coutumes viennent

du Nord, les savants se trouvent un peu partout. Il en arrive même à écrire cette phrase, en parlant de nos provinces : ‘* Toutes ont leur culture propre, et donnent à leurs habitants des usages et un caractère différents, même une constitution médicale particulière. ?” Et plus bas : ‘* Changez le milieu où l’homme vit, et vous changerez, au bout de quelques générations, sa constitution physique, ses mœurs, avec bon nombre de ses idées. *” M. Victor Duruy s’aperçoit alors qu’il va appeler sur sa tête les foudres des spiritualistes, et il se hâte d’apporter au système quelques restrictions. Il adoucit sa pensée. ‘* Nous croyons, conclut-il, que les mœurs, par conséquent la tournure d’esprit et l’aptitude générale d’une population, dépendent, pour le commun des hommes, des circonstances physiques et morales au milieu desquelles ils naissent et vivent. Mais, si la foule se laisse docilement marquer d’une même empreinte, les hommes supérieurs résistent. ’” Ainsi, tout est sauvé; la liberté de l’âme est conquise, — pour les hommes supérieurs. Ce ne sera plus que la masse, le peuple, qui obéira aux influences du sol; le génie naîtra et se développera en tous lieux, il sera indépendant de la terre. M. Victor Duruy est un homme prudent.

L’œuvre entière est une glorification de la France, et c’est surtout à ce point de vue qu’elle est saine et fortifiante. Il se dégage des pages un amour profond du pays, une admiration sans bornes pour sa beauté et sa puissance. La France est l’unité dans la variété; elle est grande par l’admirable solidarité qui existe entre ses provinces et par sa position unique au monde. L’écrivaim parle avec enthousiasme de ce sol français, qui a tous les terrains, tous les végétaux et tous les climats de la vieille Europe; de ce peuple français, si divers de types et de tempéraments, qui vit de contrastes et de mutuelle dépendance. Nous sommes la grande route des idées entre le Nord et le Midi; nous élaborons les pensées de tout un monde. De là viennent cette prépondérance intellectuelle et cette puissante nationalité dont M. Victor Duruy a cherché les causes en philosophe historien.

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Les Moralistes français (M. PRÉvOsT-PARADOL)

Imaginez un salon à la décoration sévère, bronze et marbre noir, larges rideaux ne laissant entrer qu’une clarté douce et grave, tapis épais étouffant le bruit des pas. Ce salon est hexagone; contre chaque paroi se trouve attaché un médaillon richement encadré. La main du peintre est une main souple et habile, exquise dans certains contours délicats, un peu raide et pédante dans certains autres. À parler au point de vue de l’art pur, je n’aime pas sa manière; la couleur a je ne sais quelles pauvretés dans les lumières qui me font préférer les teintes plus ternes et plus vraies des ombres du tableau; les lignes sont régulières, larges, un peu uniformes, sans aucune cassure qui égaye le regard. En somme, beaucoup de talent et pas assez de défauts.

Le salon n’est autre que l’œuvre que nous allons visiter ensemble : Les Moralistes français, par M. Prévost- Paradol. Les médaillons portent, en lettres d’or, sur leurs cadres noirs, les noms de Montaigne, la Boétie, Pascal, la Rochefoucauld, la Bruyère, Vauvenargues.

Je vais de médaillon en médaillon. Chacun de ces visages me retient longtemps, éveillant dans ma tête un monde de réflexions. Je songe que la sagesse française est là, la sagesse officielle et dûment reconnue. Un frisson me glace à la pensée de tant de folie. Quel est le septième moraliste qui viendra juger ceux-ci et les convaincre de néant? Ils sont là, indifférents ou passionnés, simplement curieux des misères de Dieu et des hommes, ou secoués eux-mêmes par les horreurs de la vie; ils nous ont regardé passer, nous tous qui vivons de l’existence commune, nous jetant des paroles de dédain ou d’amitié; et, avec leur immense talent, ils n’ont réussi qu’à se montrer nos dignes frères. La vérité n’a pas fait un pas, leurs œuvres ne sont que de brillantes théories, de beaux morceaux de style qui tiennent en joie les lettrés. L’humanité, dans ces hommes exceptionnels, semble se révolter contre son ignorance; les autres hommes font galerie et regardent les transports de ces fous qui se fâchent de ne pas comprendre; puis, tout s’apaise, personne n’a compris, et cependant un nouveau venu risquera demain ses os sur la place publique et se donnera en spectacle à la foule.

La lecture des Moralistes français a produit en moi cette sorte de malaise que l’on éprouve à la vue d’un danseur de corde qui chancelle à chaque pas. On détourne la tête en frémissant, on craint de voir le malheureux tomber et venir se briser le crâne à vos pieds. À quoi bon ces sauts périlleux, lorsque l’on peut rester tranquillement assis à son foyer; de tels exercices devraient être défendus par la police. Et, cependant, le spectacle a un attrait étrange, une fascination qui ramène vos regards sur cet homme en danger de mort. Il y a de la grandeur dans le sacrifice qu’une créature fait de sa vie. Lorsqu'un philosophe, un moraliste perd pied et se noie dans l’eau trouble qu’il a imprudemment remuée, la foule court sur le lieu du sinistre et prend une étrange volupté à entendre ses cris de désespoir; on le plaint et on l’admire; on se sent, comme lui, la folie de la mort; on reste là, sur le bord du gouffre, demi penché, regardant avec un frémissement sauvage les derniers bouillonnements de l’eau.

Pauvres et chères créatures, celles qui souffrent pour

l'humanité souffrante! Tous nos moralistes n’ont pas eu ce tempérament excessif; ils sont allés plus ou moins avant dans le désespoir; mais tous ont également marché dans le doute, tous ont également conclu à leur aveuglement et à leur impuissance. C’est une marche funèbre, je vous assure, que celle de ces hommes intelligents et forts au début, insensibles ou saignants au bout de la carrière. Lorsqu’on s’est arrêté devant six d’entre eux et qu’on a lu sur leurs visages la même histoire de doute et de souffrance, on est tenté de tomber à genoux, les mains jointes, et de demander pardon en sanglotant. Eh quoi! toute la sagesse aboutit au ‘‘ que sais-je ?”” de Montaigne, à ‘‘l’abétissement ”” de Pascal, à ‘< l’égoïsme ”” de la Rochefoucauld. Ils déclarent avoir fouillé la nature humaine et affirment n’avoir trouvé que néant ou que passions mauvaises. Ces hommes, toutefois, sont les premiers d’entre nous; ils nous dominent par leur génie, et nous devons les croire, au nom de l’intelligence. Même si notre esprit secoue le joug de leur puissant esprit, nous ne pouvons nous empêcher d’être profondément troublés par les terribles hypothèses u’ils nous donnent comme des vérités. Quel va donc être l’effet de leurs œuvres sur l’âme de leurs lecteurs ? Cet effet me paraît devoir être double. Il y a d’abord, pour les tempéraments inquiets, ce vertige que nous éprouvons toutes les fois que l’on nous prouve notre misère et notre folie; pendant une heure, nous perdons notre orgueil, cet orgueil qui seul nous aide à vivre; nous nous avouons notre nudité, nous nous sentons si seuls et si désespérés que les larmes nous montent aux yeux. C’est là l’impression mauvaise, l’impression décourageante, qui rend périlleuse la lecture des moralistes et des philosophes. Au fond, soyez certains que ces gens-là ne croient à rien; leur foi elle-même est presque toujours une négation d’une des facultés de la nature humaine. L’incertitude éternelle dans laquelle ils vivent, n’est bonne qu’à troubler les âmes simples. Mais, à côté de ce découragement qu'inspirent ces grandes intelligences vaincues par l’inconnu, il y a un sentiment sain et fortifiant dans le spectacle de la lutte engagée, depuis le premier jour du monde, entre l’homme et la vérité; il y

a l’intime satisfaction de nous voir libres et courageux, toujours sur la brèche, avec la secrète espérance d’une victoire future. On se dit que ceux-ci ont été vaincus, mais on ajoute qu'ils ont combattu bravement, qu'ils ont même arraché quelques lambeaux du voile de la vérité; on se sent fier de leur lutte, fier même de leur défaite, défaite de Jacob terrassé par l’ange; et, tout au fond de soi, on s’avoue que l’homme est un rude adversaire et qu’un jour peut-être il vaincra à son tour; l’orgueil renaît, et l’on est consolé.

Lisons-les donc, ces moralistes qui nous déchirent et nous carressent à la fois. Ils nous versent le doute d’une main, le courage de l’autre; ils se lèvent du milieu de la foule pour témoigner que la pensée de l’humanité veille toujours, ils nous émeuvent par le spectacle grandiose de leurs combats, et leur parole répond au plus profond de nos entrailles; ils nous secouent, ils nous tirent du sommeil de la matière, en faisant passer dans notre chair des frissons glacés de terreur, des espérances folles de lumière et de vérité. Ils nous tiennent en haleine devant Dieu.

Les six médaillons de M. Prévost-Paradol sont sous mes yeux. Je m'’arrête devant chacun d’eux et vous communique mon impression franche.

Le premier nous montre la face calme de Montaigne; les yeux doux et bons, le sourire grave et un peu ironique par instants, le front large, la physionomie faite tout à la fois de curiosité et d’indifférence. C’est un vieil ami. J’ai vécu deux hivers avec lui, ayant son livre pour toute bibliothèque; on ne saurait croire quel charme il y a, à ne fréquenter qu’une seule intelligence pendant deux années. Montaigne fait de l’art pour l’art, de la morale pour la morale; il ne cherche à persuader personne; c’est un simple curieux lâché dans les champs de l’observation et de la philosophie. Selon les heureuses expressions de M. Prévost-Paradol : ‘‘ Il veut savoir, s’il se » peut, ce que c’est que l’homme, prêt à prendre son ,» parti et à se consoler s’il l’ignore, bien plus à trouver ,, dans cette incertitude même je ne sais quel sentiment de pleine indépendance et d’entier détachement. ?” Ses conclusions philosophiques sont celles d’un honnête homme qui désire vivre en paix avec lui-même; il a

reconnu notre néant et ne s’est pas fâché; il a reconnu l’antipathie qui existe entre notre raison et la vérité, et il a tâché cependant de concilier les intérêts de Dieu et les nôtres : ‘< Convenir, dit M. Prévost-Paradol, de ‘‘ notre incertitude et en reconnaître les causes, voilà, ‘* selon Montaigne, le dernier terme de notre raison; ‘* en prendre notre parti et vivre dans la modération ‘* que l’incertitude conseille, voilà le dernier effort de ‘+ notre sagesse. ??

On le voit, Montaigne n’est pas l’homme des décisions extrêmes; pure question de tempérament; il vit grasse ment dans le doute et y trouve une santé morale; il s’y étale avec complaisance, y fait avec amour des miracles d’équilibre. Jamais le gouffre sur lequel il se trouve suspendu, ne lui arrache un cri d’effroi parti du cœur; il a l’âme ainsi faite que la foi ou que la négation serait pour lui une souffrance, et qu’il se trouve seulement à l’aise dans un éternel balancement entre ces deux points opposés. Nous verrons tout à l’heure l’effet du doute dans l’âme de Pascal; ce qui a fait la santé de l’auteur des Essais, a fait la mort de l’auteur des Pensées. Je ne puis ni ne veux donner ici une étude du génie de Montaigne; M. Prévost-Paradol, pour la centième fois peutêtre, vient de refaire cette étude avec une grande souplesse de style et de pensée. Je désire seulement, restant au point de vue où je me suis placé dans cet article, dire quelle me paraît devoir être l’influence des Essais sur l’esprit des lecteurs. Cette influence est à la fois très faible et très forte, bonne et mauvaise. On lit les Essais sans éprouver de grands troubles intérieurs; l’allure calme, la tranquillité du moraliste, son indifférence suprême laissent en paix votre âme que pourrait effrayer la hardiesse de ses opinions. De là provient le charme pénétrant de Montaigne; on devient peu à peu familier avec lui; on aime à le rencontrer souvent, on sait que sa conversation n’aura rien d’amer, et qu'il parlera avec une audace extrême, sans cependant élever la voix et sans paraître souffrir les maux dont il vous entretiendra; son excellente santé morale en fait un ami d’un commerce facile et agréable. Mais vous vous apercevez bientôt que la colère et le désespoir vaudraient mieux pour vos

croyances que cette bonne humeur sceptique, que ce doute profond et souriant.

On se donne peu à peu à cet ami dont l’âme paraît si bien équilibrée; il a la force de sa tranquillité, et vous persuade par cela même qu’il ne prêche pas; il est si heureux de ne croire à rien qu’on finit par tenter ce bonheur de la certitude dans l’incertitude. Je me rappelle qu’au bout de quelques mois, je lui appartins tout entier; je m'étais donné sans avoir eu conscience, et justement parce que rien ne m'avait averti, dans mes longues conversations, qu’il prenait possession de moi. Un seul cri de terreur échappé de ses lèvres, et j’aurais peut-être reculé. J’accuse hautement Montaigne de roler les cœurs. Je vois en lui le sceptique le plus à craindre, car il est le sceptique le mieux portant et le plus allègre. Toute la sagesse que le ciel lui avait accordée a été employée par lui à faire du doute une nourriture saine et d’une digestion facile.

Ce n’est pas quitter Montaigne que de passer à la Boétie. Ce dernier a le profil plus fier, plus énergique; il y a de l’ardeur juvénile dans son regard, des croyances plus fermes dans son sourire. Les deux amis dorment aujourd’hui côte à côte dans la mémoire des hommes; leur amitié a été si profonde, qu’elle leur a servi de l’inceul à tous deux, et les a faits presque d’égale taille sur la pierre de leur tombeau. Quel est le chef-d'œuvre de la Boétie? Les quelques pages qu’il a laissées sur la servitude ou l’amitié dont il a été jugé digne de la part de Montaigne? Certes, il vit encore davantage par le chapitre où l’auteur des Essais parle de lui, que par le chapitre qu'il a écrit lui-même contre la tyrannie. La Boétie n’est pas, selon moi, un moraliste; il est, si l’on veut, un pamphlétaire et un poëte. Mais personne n’osera reprocher à M. Prévost-Paradol de lui avoir donné asile dans son livre, au côté de Montaigne. On prend plaisir à retrouver partout ensemble deux hommes qui se sont aimés jusque dans leur intelligence. D’ailleurs, nous gagnons à ceci une étude remarquable, une critique plutôt, sur le traité De la Servitude volontaire. M. Prévost- Paradol étend l’horizon de la Boétie, et arrive à cette définition qui est excellente : ‘* Etre tenu éloigné de la

liberté dont on est capable ou privé de celle”dont on a joui, voilà les signes constants de la servitude. *”

Je regrette de ne pouvoir expliquer plus au long les idées de l’auteur, qui est ici sur son véritable terrain. Certainement, la Boétie n’envisageait pas le sujet sous le même aspect. Son œuvre est le cri indigné d’un honnête homme à la vue de la lâcheté des courtisans et de la vanité cruelle du despote; un matin, la lumière s’est faite, et le voilà plongé dans le plus profond étonnement, parce qu'il a songé à cet effrayant prodige de plusieurs millions d'hommes se courbant sous le caprice d’un seul homme. Le traité De la Servitude volontaire est simplement une révolte du bon sens et de la dignité humaine.

Le médaillon suivant est celui de Pascal. Ici la face est inquiète et tourmentée; on sent sous le calme du regard une lutte de chaque minute, dans laquelle la victoire est achetée au prix des plus grandes souffrances. La croyance, dans cette pauvre âme déchirée, a été la fille du doute. Montaigne a pu se maintenir, paisible et fort, en plein scepticisme; Pascal s’est jeté dans la foi qui l’a tué, parce que l’incrédulité le menaçait également de mort. Je ne connais pas de figure plus haute ni plus douloureuse. Nerveux à l’excès, il croit avec toute la fougue de son tempérament. Il se déchire lui-même: il va toujours plus avant dans l’abîme de sa pensée. Il proclame le néant de la créature; puis, épouvanté de l’ombre qu'il fait autour de lui, il demande à grands cris une lueur qui se refuse à ses yeux; il nous conte avec des sanglots le drame terrible de la raison aux prises avec la foi. Je crains moins pour mon âme la lecture des Pensées que celle des Essais ; les cris de désespoir sont salutaires à entendre, et jamais je ne me donnerai à un homme qui ne se possède pas lui-même. J’ai pitié, je ne puis fraterniser. Une telle lecture peut m’émouvoir jusqu'aux larmes; elle ne me convaincra jamais. Je tremblerai à la vue des immenses profondeurs qu’un mot va ouvrir sous mes pieds, mais je me rejetterai en arrière; et, en aucun cas, je ne consentirai à me précipiter dans le gouffre, les yeux fermés. Je voudrais, en deux mots, au risque de passer pour une pauvre intelligence, dire l’effet que m’a toujours produit une page de Pascal. Je me suis senti

effrayé de mon incrédulité, et plus encore de ses croyances; il m’a donné des sueurs, en me montrant toutes les horreurs de mon doute, et cependant je n’aurais pas échangé mes frissons contre les frissons de sa foi. Pascal me prouve ma misère sans pouvoir me décider à partager la sienne, Je reste moi en tout ceci, bien que troublé et l’âme saignante. Le moraliste joue le rôle glorieux dont j'ai parlé, de l’homme en lutte avec Dieu; il a donné au monde le spectacle d’un grand esprit trouvant, au milieu de ses erreurs, des cris sublimes de vérité. Il compte des milliers d’admirateurs, je ne puis croire qu’il ait des disciples.

La Rochefoucauld a l’abord froid et ironique; sa physionomie n’inspire aucune sympathie; on sent en lui un ennemi déclaré, un observateur persévérant qui ne vous étudie que pour vous prendre en faute. C’est un grand égoïste, non pas un égoïste bon enfant et naïf comme Montaigne, mais un égoïste qui semble se consoler de ses souffrances en analysant les souffrances des autres. Certes, il a eu ses larmes; mais on ne trouve pas en lui la grandeur des désespoirs de Pascal; on ne saurait le plaindre, car ses chagrins ne sont que les mesquines déceptions d’un ambitieux trompé dans ses espérances. La Rochefoucauld est un homme du monde qui, peu à peu, a perdu ses illusions en amour et en politique; il se montre chagrin, mécontent de tout; lorsque la maladie le force à se retirer, il devient décidément misanthrope, et, cherchant alors un mobile aux actions des hommes, il les explique toutes par l’amour-propre; sa morale est

elle de l’égoisme et de l’orgueil. M. Prévost-Paradol s’attache avec raison à nous montrer par où pèche son système. On ne peut nier que l'intérêt ne nous guide en toute chose; mais il est des points extrêmes où l’intérêt prend les noms de sacrifice et de dévoûment; l’être s’élève au-dessus de lui-même et contente ses aspirations vers le bien et le beau, en faisant des actions nobles, dégagées de toutes basses préoccupations. La Rochefoucauld triomphe en confondant sans cesse l’égoïsme et la vertu, l’intérêt et le devoir; il se plaît à ne montrer qu’un côté de la vérité, et, ce côté étant vrai, il nous abuse à force d’art et nous fait accepter, comme une

certitude entière, une moitié, un tiers seulement de certitude. On ne saurait trop se défer de ce moraliste qui a toute la sournoiserie des gens chagrins. Heureusement, il n’a ni le charme qui attache, ni la passion qui émeut. C’est un grand talent qui s’est privé de toute affection, en niant la franchise des affections humaines.

Le cinquième médaillon est fin et délicat. M. Prévost- Paradol a compris qu’il s’adressait plus à un écrivain qu’à un penseur. L'étude qu’il a consacrée à la Bruyère est avant tout littéraire. Non pas que ce dernier ait manqué de profondeur dans ses observations, de largeur dans certains de ses aperçus; mais il vaut surtout par le style, par la mise en scène, la nouveauté du tour. La Bruyère, selon sa propre expression, ‘‘ ne tend qu’à rendre l’homme raisonnable, mais par des voies simples et communes. *”’ Je trouve, pour ma part, cette phrase plus hardie que tous les effarements de Pascal, qui déclarait que la grâce frappait où elle voulait. Il est inutile que j’appuie ici sur le talent de l’auteur des Caractères ; tout le monde connaît l’art excessif qu’il met à dramatiser la moindre de ses observations. Mais il est un point sur lequel M. Prévost-Paradol me paraît trop insister. Il assure que la Bruyère n’était pas un réformateur, et je le crois sans peine. Il ajoute qu'il était trop éloigné de la Révolution pour la pressentir, trop bien enchaîné lui-même à sa place, dans la hiérarchie sociale, pour croire qu’il fût jamais possible de la remanier de fond en comble. Tout cela est vrai. Mais j’aurais aimé à voir M. Prévost-Paradol dire que la Bruyère est déja du xviti siècle par la chaleureuse indignation qu'il éprouve à la vue des injustices sociales, par la clairvoyance qu’il a des maux de l’humanité. Certes, il n’a pas eu la prétention de préparer 93, mais malgré lui, il a presque commencé, avec Saint-Simon, qui en avait moins conscience encore, ce grand mouvement de réaction qui renversa l’ancienne monarchie, ébranlée par ses propres vices. Il a étudié les mœurs de la cour et en a tracé une satire où l’ironie est pleine d’audace et d’amertume; il parle de cette cour comme d’un pays lointain, non point tout à fait barbare, mais où l’ivrognerie, la débauche, une plate servilité, une fausse dévotion sont

les moindres défauts; il raille jusqu’au roi lui-même, jusqu ’a l’idole qui, dans sa chapelle de Versailles, recevait l’encens destiné à Dieu.

Somme toute, la Bruyère raiïlle les hommes, mais sans les troubler ni leur donner des leçons de foi ou de scepticisme. Il cherche vraiment à nous rendre meilleurs, et essaye d’accomplir sa tâche de la façon la plus agréable possible. La lecture des Caractères fait réfléchir, sourire plus encore; on s’émerveille des finesses, parfois des pensées profondes de l’écrivain; on l’aime parce qu’il est sans parti pris, sans système, et qu'il se contente d’enseigner la vertu en peignant nos travers.

Le dernier portrait est celui de Vauvenargues. Le visage est fier, la tête un peu basse, comme sous le poids d’une disgrâce éternelle. On sent qu’il a souffert, comme la Rochefoucauld, des misères de l’ambition, mais sa douleur est plus jeune, plus sympathique. Il ne s’est pas vengé des hommes en les déchirant; il a réclamé, au contraire, les droits de la liberté humaine contre le fatalisme de Pascal, et a résumé, en quelque sorte, son œuvre et raconté sa vie dans ce titre qu’il a donné à une partie de ses écrits : ‘‘ Aimer les passions nobles. ?” Vauvenargues, en somme, est une figure élégiaque, comparé aux cinq autres moralistes étudiés par M. Prévost- Paradol. Il y a une sorte de grâce douloureuse dans cet homme, qui ‘‘ nous raconte son ambition souffrante, et, , en même temps, son effort admirable et impuissant +» pour prendre une bonne fois en dédain tous les biens qu'il eût voulu conquérir. ?’ Lui-même a écrit quelque part : ‘* Si la vie n’avait point de fin, qui désespérerait .. de sa fortune? La mort comble l’adversité. ?” Son adversité fut comblée; il mourut jeune, sans avoir le temps de faire cette fortune qui fut le tourment de sa vie. L’œuvre de Vauvenargues est courte et personnelle; il a lutté plus contre la destinée que contre la vérité, on le lit sans entamer son âme, en donnant un regret et une affectueuse sympathie à cette triste et noble existence.

Les voilà donc tous les six, avec leurs physionomies diverses, ayant un même souci, mais différemment blessés dans la lutte qu’ils ont soutenue. Ils ont cherché à lire le livre sombre de la vie, ils ont voulu savoir le

dernier mot de la destinée de l’homme. Leur recherche a été vaine; ils n’ont rien trouvé, si ce n’est l’admiration de la postérité. Leur pensée a eu beau se grandir, elle n’a pu atteindre la vérité. Ce sont des géants d'intelligence devant lesquels nous nous inclinons; mais ce ne sont pas des prophètes, et leurs paroles sont presque toujours vaines et mensongères. Je le répète, quel moraliste viendra juger ceux-ci et trouver enfin le mot de l’énigme divine?

Je ne sais si je suis parvenu à vous donner une idée du livre de M. Prévost-Paradol. L'écrivain, en réunissant côte à côte les six moralistes français, a eu sans doute l'intention de nous offrir en quelques pages tout le fruit de l’observation et de la science de l’homme en France pendant deux siècles. J’ai cru ne pouvoir mieux faire que de vous présenter successivement les grandes figures qu'il a évoquées. D'ailleurs, je ne pense pas qu’il ait eu la prétention d’apporter dans le dessin de ces grandes figures de nouveaux traits oubliés par l’histoire; il s’est contenté de prendre les mêmes modèles et de les copier d’un crayon fin et délicat, avec des lumières et des ombres nouvelles, de sorte que ces visages si connus ont, dans ses médaillons, un air de jeunesse et de fraîcheur qui pique la curiosité et fixe l’attention. On s’oublie à les regarder, on les prend pour des amis que l’on ne se connaissait pas; puis la connaissance a lieu, et l’on reste charmé de la façon imprévue et neuve dont ils se sont présentés à vous.

M. Prévost-Paradol a fait suivre les six études que je viens d’examiner de quelques réflexions sur divers sujets. Je ne puis que citer les titres de ces chapitres, qui rappellent de loin certains chapitres des Essais : De la Chaire à propos de la Bruvère, De l’ Ambition, De la Tristesse, De la Maladie et de la Mort. Là surtout l’écrivain donne sa note personnelle. Ce qui me paraît caractériser sa manière, c’est le talent qu’il possède de détailler avec art ses pensées; il procède par longues phrases, un peu rondes et monotones, mais admirablement emmanchées les unes dans les autres. Les images sont rares et me paraissent ne pas faire assez corps avec le pur raisonnement. Mais les horizons sont toujours larges; il y a, à

chaque page, des échappées qui découvrent des coins de terre nouveaux. On éprouve une sorte de charme grave et austère à voyager en compagnie de cet esprit savant, qui fait pardonner les allures professorales de son langage par la hauteur de ses idées et la liberté de ses jugements.

Le Supplice d’une Femme et les Deux Sœurs

25 juin 1865.

L’incident qui s’est produit à propos du Supplice d’une Femme, entre MM. de Girardin et Dumas fils, me paraît si plein d’enseignements, que je ne puis résister au désir d’en dire quelques mots à mon tour. Souvent je me suis demandé quel avenir était promis à notre théâtre; je me suis inquiété des destinées de la forme dramatique, et j’ai vainement cherché parmi nos hommes habiles un homme franc et hardi. Aujourd’hui, une circonstance imprévue me permet de donner mon avis en pareille matière. Je désire prendre la question au point de vue purement général; il y a eu deux brochures publiées, et ce sont ces deux brochures que je vais examiner.

Même, je ne veux m'attacher qu’à une partie de ces brochures, la partie, pour ainsi dire, de dogme et de

discussion littéraires. On trouve en elles une question personnelle aux auteurs et une question d’art intéressant tout le public intelligent. Je ne m’occuperai que de cette dernière. Je comprends parfaitement que M. de Girardin ait pensé devoir expliquer aux lecteurs quelles étaient les raisons qui lui avaient fait refuser la paternité d’une œuvre que tout le monde savait lui appartenir. Je comprends de même que M. Dumas fils, attaqué et mécontent des explications fournies par son collaborateur, ait répondu à ses explications par d’autres explications. Je ne vois simplement en ceci que deux hommes amenés par les circonstances à vider publiquement un différend qu’ils auraient, à coup sûr, préféré terminer dans la solitude du cabinet. Ils défendent leur dignité; ils tirent à eux l’opinion publique; en un mot, ils plaident leur cause et semblent dire tour à tour à la foule : ‘* Puisque notre querelle n’est plus un secret que de méchants bruits courent sur notre compte, voici notre querelle, nous nous accusons tout haut, nous nous fâchons en pleine place publique, écoutez-nous et jugez-nous. ?”

Tout au fond de moi, je juge peut-être MM. de Girardin et Dumas fils; je pourrais dire quel est celui des deux qui s’est montré le plus digne et le plus délicat, bien que l’affaire soit terriblement embrouillée et qu’il soit difficile de savoir à quoi s’en tenir devant les aflirmations contraires de deux hommes honorables. Mais si ces messieurs en ont appelé à la foule, je crois qu’ils ont désiré que chacun se fit une opinion et la gardât pour lui. Ce n’est pas mon devoir de critique que de me prononcer dans une question de délicatesse. Je sens que la partie personnelle de leur procès ne m’appartient pas, car je croirais faire preuve d’un étrange mauvais goût, en disant à l’un ou à l’autre qu’il n’a pas agi d’une façon digne. On ne doit donc que lire, juger et se taire; il m’est permis ici de regretter la querelle, il ne m’est pas permis de la discuter. Je ne puis et ne veux, je le répète, examiner que la question littéraire soulevée par les brochures.

Il est nécessaire, avant tout, de bien poser cette question, ainsi que je la comprends. M. de Girardin dit à M. Dumas fils : ‘* Je vous ai donné des caractères et des développements, je vous ai remis une œuvre vraie

et logique, et vous me rendez une pièce dont les personnages sont effacés et les scènes adoucies, un drame de convention qui n’a plus que la vérité misérable des planches. ?”’ M. Dumas fils répond : ‘* Votre pièce était dangereuse et impossible, elle aurait été sifflée, et je l’ai fait applaudir, j’ai mis assez de talent pour en faire un grand succès, remerciez-moi. ?”

J’avoue, pour ma part, que ce n’est pas là répondre. Ce que j’ai cherché dans la brochure de M. Dumas fils et ce que je n’y ai pas trouvé, c’est une critique, une suite d’arguments qi prouvât en règle que M. de Girardin ne lui avait donné ni caractères ni développements, et que l’œuvre qu’il lui avait remise n’était ni vraie ni logique. À peine dit-il en un endroit, sans appuyer d’ailleurs sur ce point capital, que les caractères ne se soutenaient pas. Il ne fallait pas, selon moi, répondre : ‘ Vous m'avez fourni de la vérité, je vous rends de l’habileté. ?” Mais il fallait crier bien haut : ‘* Votre logique et vos caractères ne valaient rien, et je les ai remplacés par des caractères plus vrais et une logique plus rigoureuse. ?? M. de Girardin, recherchant la collaboration de M. Dumas fils, déclarait par là même qu’il trouvait sa pièce mal faite; il la confiait simplement à un habile metteur en scène, — je suis certain que telle était sa pensée, — et il le priait de faire les changements que les planches exigeaient. Mais jamais il n’a pu avoir la pensée de s’adjoindre quelqu’un qui dénaturât complètement son œuvre, qui en créât une nouvelle de toutes pièces. Il tenaït à son drame, bon ou mauvais; il désirait conserver son idée entière. Devant le drame nouveau, il était en droit de garder l’anonyme et de demander à son collaborateur ce qu'il avait fait de ses personnages. C’est alors que le collaborateur paraît éluder la question : ‘* Vos personnages, dit-il, étaient périlleux et impossibles, j'ai préféré les remplacer par de charmantes petites poupées .qui font la joie de la foule. ?” Je répète que ce n’est pas là répondre et qu’il était nécessaire, avant tout, de montrer combien la nouvelle pièce était plus vraie et plus forte que la pièce sacrifiée.

Je ne défends nullement ici M. de Girardin. Je n’ai pas encore dit que l’œuvre qui lui appartient soit bonne.

Je tiens seulement à établir que cette œuvre, fût-elle détestable, M. Dumas fils aurait dû ou refuser la collaboration ou mieux comprendre la pièce de l’auteur, et, en tous cas, s’en tenir simplement au rôle que ce dernier désirait lui voir jouer. D'ailleurs, M. Dumas fils aura raison devant le public: il a pour lui le succès, l’esprit et la convention, trois grandes puissances. Sa brochure est leste et méchante, écrite de verve et tout à fait convaincante. Ce n’est pas M. de Girardin qui a cette habileté de plume; il pense juste, mais il ne flatte pas l'esprit de ses contemporains; sa préface, d’ailleurs, a l’immense tort de renfermer des idées neuves, et cela seul le condamne aux rires des honnêtes gens. La question est jugée, je le sais; sur dix personnes, neuf raillent agréablement M. de Girardin. Je ne viens pas juger à nouveau un procès si compromis; je désire seulement dire mon mot en cette affaire, et je demande pardon à l’avance aux personnes qui peuvent ne pas être de mon opinion.

Voici tout le procès, tel que je le comprends : d’un côté, un novateur, un penseur qui n’a pas l’expérience des planches et qui fait une tentative pour y porter la vérité brutale et implacable, le drame de la vie avec tous ses développements et toutes ses audaces; de l’autre côté, un auteur dramatique de mérite, un maître qui a remporté de grands succès, un homme habile et expérimenté, qui déclare que la tentative est maladroite, que la vérité brutale et implacable est impossible au théâtre et qu’on ne saurait y jouer le drame de la vie dans sa réalité. Je le déclare, avant tout, je suis a priori pour le penseur, le novateur; mon instinct me pousse à applaudir les esprits avides de franchise.

La question me semble admirablement posée, et je ne sais si l’on en voit bien les conséquences. Il s’agit nettement de savoir ce que deviendra notre théâtre, si l’on pourra appliquer à la scène cet amour d’analyse et de psychologie qui nous donne en ce moment une génération nouvelle de romanciers. L’homme pratique, l’auteur qui connaît son public, M. Dumas fils, déclare que l’entreprise est insensée et que tout drame vrai, n’obéissant pas à certaines conventions, sera sifflé impitoyablement. L’homme théorique, au contraire, l’auteur dra-

matique d’occasion qui ignore l’art de mentir à propos, M. de Girardin, croit que la vérité subjuguera la foule, la serrera si fortement à la gorge, qu’elle étouffera les sifflets dans les pleurs. Moi, je pense que M. Dumas fils a malheureusement raison : mais j’admire M. de Girardin et je me plais à espérer par instants que sa tentative réussira.

M. Dumas fils. aujourd’hui, est dans le succès et l’habitude. Les sens d’un homme comme lui, qui a vécu dans ce monde de carton que l’on appelle le théâtre, doivent forcément être émoussés; il n’a plus conscience de la convention, ou, du moins, il lui obéit sans révolte. Malgré toute la force âpre de quelques-unes de ses œuvres, il a le respect du public, il le connaît et n’ose pas trop lui déplaire. C’est donc, jusqu’à un certain point, le public qui fait ses pièces; ce n’est pas la vie, la vérité. Sans doute, la foule pour laquelle on écrit a le droit de refuser.ce qui la choque, et, quand on travaille pour elle, il faut la consulter. L’œuvre produite dans ces conditions est une œuvre de vérité moyenne, adoucie toujours, flatteuse et surtout coulée dans le moule accepté. Toute assemblée nombreuse a du respect humain, une sorte de timidité niaise. J’ai vu au théâtre rougir des viveurs en entendant un mot leste. Il y a dans une salle de spectacle, dans cet amas d’hommes, de femmes et d’enfants de tous caractères et de toutes moralités, une pudeur mal comprise, un besoin de mensonge, de vertu et de grandeur fausses qui poussent les spectateurs à protester, lorsque l’auteur ose être vrai et fouiller hardiment la vie. Cette pensée que le public fait la pièce est si juste, que nous voyons chaque génération d’auteurs dramatiques avoir ses audaces et ses timidités. Il y a dans Molière une liberté de langage que nous ne supporterions plus; il y a dans notre théâtre contemporain des études vulgaires et franches que le dix-septième siècle auraït sifflées.

Pour moi, ce fait est profondément regrettable; je je ne puis m’accoutumer à cette idée qu’une œuvre d’art dépende d’une mode, du plus ou moins d’hypocrisie d’une époque. Je proteste contre ce sentiment étrange qui nous fait accepter dans la solitude du cabinet le roman le plus risqué, et qui nous pousse à la révolte, à

la moindre scène forte et vraie que nous voyons à deux ou trois mille. Nous voulons de la vérité brutale, de la franchise impitoyable, ‘lorsque nous sommes seuls; dès que nous sommes plusieurs, nous avons sans doute honte de nous-mêmes et nous aimons qu’on nous flatte, qu’on mente, qu’on voile tout ce que notre nature a d’emporté et de mauvais. De là naît ce que l’on nomme l’expérien ce de la scène; l’expérience de la scène consiste à savoir mentir, à savoir donner au public le faux qui lui plaît. C’est tout un métier; il y a mille petites roueries, mille sous-entendus, mille adoucissements; on finit par co nnaître les personnages sympathiques, les situations aimes, les mots à effet. Dès lors, dès que l’on sait tout cela, on entre en plein dans la convention et la banalité; le talent surnage quelquefois, mais il n’y a plus jet spontané. On est à la merci d’un public qui ne vous permet pas de lui dire tout ce que vous savez et qui vous force à rester m‘diocre. Entre les derniers venus, M. Dumas fils est un de ceux qui ont le plus osé; mais, je le répète, il doit en être arrivé forcément au respect des décisions du public et peut-être même aux croyances de la foule en matière théâtrale.

Maintenant, imaginez un homme qui n’a pas du tout l’expérience des planches. Il ignore le public, écrit dans son cabinet, pour lui-même, et croit naïvement que ce qui le contente, lui penseur isolé, va être accepté avec enthousiasme par tout un peuple. Il ne se soucie pas des mille et une ficelles du métier; il procède carrément, sans rien adoucir, sans rien sous-entendre, sans s’inquiéter

s sympathies de la foule. Il désire seulement être vrai, logique et puissant. Il compose ainsi une pièce qui fait hausser les épaules aux hommes du métier, une pièce toute franche, toute maladroite. Je vous demande un peu l’efet que va produire une pareille œuvre devant le public dont je parlais tantôt. Je suis certain que le drame tombera à plat, et que le malheureux auteur servira pendant un mois aux gorges chaudes de la France entière.

Et cependant, absolument parlant, quelle sera l’œuvre forte et originale, de l’œuvre habile ou de l’œuvre vraie? Je l’ai dit, j’ai tellement foi dans la réalité, que par instants je me prends à espérer, comme M. de Girar din

qu’une action logique et franche pourra, à un moment donné, saisir la foule à ce point qu’elle lui fera oublier son culte pour le convenu et le banal. Ce jour-là, les gens habiles seront vaincus; ils n’auront plus la suprême ressource de répondre à ceux qui les accuseront de banalité : ‘* Nous sommes bien forcés de contenter le public, nos défauts sont ceux de la foule et non les nôtres *”’. On leur répondra que ce sont eux qui maintiennent le théâtre dans la routine, en se laissant, crainte d’une chute, guider par le public au lieu de le guider.

Lorsque les hommes pratiques déclarent une pièce dangereuse, il faut entendre qu’elle peut être sifflée. On ne dit point qu’elle ne soit pas vraie, qu’elle manque de talent. On dit simplement : ‘* Elle est dangereuse, ?? et on se hâte de la rendre innocente, de la museler, de la mettre à la dernière mode, afin que les spectateurs en reconnaissant une vieille amie, soient disposés à lui faire bon accueil. On ne saurait croire combien le monde théätral est différent du monde réel. Prenez n’importe quelle œuvre dramatique, et examinez-la : vous serez surpris, en réfléchissant, d’avoir pu croire un instant à un monde si étrange. C’est Là ce monde ridicule et impossible dont il faut faire un apprentissage, si on veut être un auteur dramatique accepté. Dès lors, on n’écrit plus des pièces dangereuses, on écrit des pièces que le talent grandit quelquefois, mais qui se meuvent dans un cercle adopté.

Je crois inutile d’examiner maintenant les trois versions du Supplice d’une Femme. J’avoue qu’en elle-même la pièce m'importe peu. Que M. de Girardin soit un maladroit, que M. Dumas fils soit un homme habile, là n’est pas le point intéressant. Je préfère rester dans la généralité, et je crois avoir eu raison de prendre l’affaire de haut et de l’avoir changée en une question de principes dramatiques. Je ne puis descendre au cas particulier, ayant envisagé l’avenir tout entier de notre théâtre. Dans nos. temps de pièces amusantes et lestement tournées, j'ai cru comprendre que M. de Girardin faisait hardiment une tentative qui pouvait ouvrir de nouveaux horizons à notre littérature. Ces tentatives répondaient justement à une pensée que j’avais depuis longtemps et que je for- mulerai sous ce titre : De la réalité au théâtre. On s’expli-

quera ainsi que j'aie pris instinctivement le parti de M. de Girardin, sans même vouloir juger sa pièce, en pure théorie et en dehors de tout exemple.

Je ne puis, en finissant, m'empêcher de lui souhaïter bon courage et bonne chance au sujet de la pièce annoncée par lui sous le titre des Deux Sœurs. Il faudrait montrer une fois pour toutes au public que la vérité seule est grande, et que l’art n’est fait que de vérité.

LE

16 septembre 1865.

Je viens maintenant, en critique de la dernière heure, dire mon avis sur Les Deux Sœurs et sur les orages que cette œuvre a soulevés. Nous sommes en plein apaisement : l’auteur a publié une préface conciliante, la petite presse a changé de hochet, la grande procède à d’autres condamnations, la pièce elle-même ne tient plus les applaudissements et les sifflets en haleine. C’est le moment de porter un jugement définitif, de mettre une dernière fois en question l’auteur et la pièce, la critique et le public. Imaginez que je suis un curieux qui a tout écouté et qui éprouve une furieuse démangeaison de dire ce que personne n’a dit, de résumer les débats, d’écrire la conclusion de cette singulière histoire. Si j’entretiens encore les lecteurs de cette légende, d’une aventure qui a un grand mois de date, c’est que j’espère, non pas apporter aux débats quelques bons arguments, mais tirer une morale de mes appréciations et en finir une fois pour toutes en criant bien haut ce que je crois être la vérité. J’ai parlé du Supplice d’une Femme, je dois parler des Deux Sœurs.

Avant d’examiner la pièce, je m’occuperai de la critique, de ce public des premières représentations qui a accueilli l’œuvre d’une façon si bruyante. Ce public est étrangement mêlé; il y a là des gens étrangers à toute querelle littéraire, il y a des journalistes, des amis, des

hommes instruits et du meilleur monde, attirés par la notoriété plus ou moins grande du nôm de l’auteur. La salle, ainsi composée, est intelligente et fine, apte à goûter dans leur saveur les fruits les plus délicats de l’intelligence; je ne dis pas que cette assemblée n’ait point une préférence marquée pour les vaudevilles épicés et les comédies sentimentales de notre époque, mais je ne lui fais pas non plus l’injure de la croire insensible aux belles et fortes choses. Donc, elle était parfaitement capable de comprendre et d’applaudir Les Deux Sœurs. Elle a ri et murmuré devant ce drame que, sans le juger encore, je trouve poignant et énergique. Il doit y avoir une cause à ces rires et à ces murmures du premier jour. J’écarte la pensée d’une cabale, dans l’acception stricte de ce mot; il serait puéril de croire que ces deux milliers de personnes se sont entendus, ont conspiré dans quelque coin perdu pour venir assassiner une pauvre pièce. Lorsque M. de Girardin a parlé de cabale, il a donné certainement un autre sens à ce mot; il a entendu la cabale tacite, magnétique, si je puis m’exprimer ainsi, celle qui naît du sentiment commun. Il y a eu certainement cabale, si l’on veut dire par là que la salle était très mal disposée pour l’auteur, qu’elle souhaitait un insuccès, que, sans en avoir conscience peut-être, elle se trouvait là pour rire, pour aider à la chute. Je m’explique.

Je suppose que le public qui a murmuré aux Deux Sœurs . se soit trouvé exactement le même que le public qui a applaudi Le Supplice d’une Femme. Vous voyez que je parais me rendre la besogne franchement difficile. Au Théâtre-Français, la salle est pleine, on sait que la pièce est d’un débutant, et que ce débutant est M. Emile de Girardin; on applaudit à tout rompre. Au Vaudeville, trois ou quatre mois après, les mêmes spectateurs, devant une seconde pièce du même auteur, se moquent, haussent les épaules, se mettent à siffler. Evidemment, la pièce est mauvaise. Point du tout. Seulement les conditions de succès ont changé, il y a eu, pendant les quelques mois d'intervalle, toute une petite révolution qui devait forcément amener la chute du second drame.

Je voudrais pouvoir analyser avec délicatesse les divers sentiments des spectateurs qui se trouvaient au Vaude-

ville, le 12 août. Ces mêmes gens qui étaient allés au Théâtre-Français sans arrière-pensée, désireux d’applaudir, avaient certainement, le 12 août, une clef dans leur poche, se promettant de saisir la moindre inhabileté pour commencer le tapage. Ils étaient agacés par la personnalité envahissante de M. de Girardin; en France, on a la moquerie facile pour les esprits personnels, qui ont la singulière manie d’avoir du talent et l’inexorable naïveté de chercher et d’appliquer des idées neuves. L’auteur était bien ridicule en effet; il voulait exploiter une nouvelle veine dramatique; il tentait courageusement d’accomplir sans apprentissage une rude besogne; il avait la sottise profonde de tenir à ses pensées; il venait de faire toute une campagne pour les défendre et leur assurer la victoire. Un tel homme méritait d’être sifflé d’importance, il devenait gênant, il prenait trop de place. Donc, en premier lieu, la salle était irritée, portée à railler cet homme qui lui semblait bien trop vaniteux.' Mais le grand crime se trouvait surtout dans la rare imprudence d’un journaliste, d’un simple publiciste, qui se permettait de faire une pièce de théâtre, cette chose terrible. Ceux qu’on nomme les princes de la critique, certains de ces gens autorisés qui chaque lundi émettent leurs oracles, fruits d’une longue expérience, déclaraient qu'ils n’avaient jamais rien vu de pareil et que cela devait être atroce. Toute la petite presse se tenait les côtes. Rien n’était plus comique, en vérité, que cette loyale et franche bataille livrée par une main puissante aux idées reçues et immuables.

Ce qui m’a navré dans cette histoire, c’est l’accueil ironique et brutal à la fois que nous avons fait à la tentative d’un homme de talent. Admettons que l’œuvre soit médiocre, elle n’en est pas moins un essai sérieux, tenté avec conscience dans le but d’agrandir l’horizon dramatique, et qui dès lors méritait une étude calme, un jugement motivé. L’art seul était en question, et non les personnes. Si l’auteur même avait donné l’exemple, la critique ne devait pas l’imiter; elle avait la seule mission de déclarer la pièce, la tendance bonne ou mauvaise. Il y a eu effarement et risée; je n’ai pas lu un seul compte rendu qui attaquât le drame de front; j’ai trouvé beau-

coup de plaisanteries plus ou moins spirituelles, quelques critiques de détail justes et convenables, mais pas une :ppréciation entière, convaincue de la pièce. Cela m’a fait songer que ces gens d'expérience qui se plaignent de la longueur des scènes, de la brutalité du dénoûment, ont une singulière façon d’employer leur expérience : ils se pâment devant un vaudeville; ils discutent sérieusement trois méchants actes, et, lorsqu'ils ont devant eux une œuvre forte, peut-être étrange et inexpérimentée, ils s’ingénient à y trouver des sujets de moquerie. Seraitce qu'ils ont trop d’expérience, que les couplets les ont gâtés, qu'ils ont une telle habitude de la convention et de la banalité, que tout détail vrai leur paraisse d’ure gaîté folle?

Je voudrais en finir avec cette question de l’expérience des uns et l’inexpérience des autres. Ma foi, en cette matière, est qu'un homme inexpérimenté vaut souvent deuxehommes expérimentés. Il s’agit d’avoir du talent, oui ou non, d’avoir son mot à dire et de le dire franchement. Qu’importent les quelques bégayements du début; ils ont plus de grâce et de loyauté que cette perfection désespérante de la médiocrité. Je suis pour les hommes courageux qui se sentent l’audace de tout, qui écriraient aussi bien un roman qu’une pièce de théâtre, un feuilleton qu’une élégie, et qui trouveraient moyen de se mettre tout entiers dans la moindre page sortie de leur plume. Je suis pour les hommes courageux qui ent la brutalité du vrai, qui enjambent les règles reçues, qui ne savent pas et qui imposent cependant leurs idées, parce que ces idées ont une grande force de volonté. Je suis enfin pour les hommes courageux qui sont vaillanis dans la lutte, qui payent de leur personne, qui ont un grand dédain pour la foule des railleurs.

On s’imagine maintenant les murmures du public, lors de la première représentation. Il y avait là un mélange bizarre de sentiments : l’étonnement causé par les allures nouvelles et irrégulières du drame, la répugnance du vrai, le désir intime de voir tomber la pièce, le besoin d’un peu rire de l’auteur. Mêlez tout cela, ajoutez mille petits préjugés, mille petites influences indirectes, et vous obtiendrez cet esprit d’hostilité très évidente avec lequel on a

écouté Les Deux Sœurs. Qu'on ne dise pas : l’œuvre est tombée parce qu’elle était radicalement mauvaise. Mais qu’on dise : l’œuvre est tombée parce qu’elle déplaisait au public, parce qu’elle était trop forte pour lui, et que ce bon public, nourri de grivoiseries et de parades, ne peut digérer encore une nourriture, mal servie et mal apprêtée peut-être, mais saine et savoureuse. Un soir, on a siflé Les Deux Sœurs, on a applaudi à tout rompre un acte de grosse plaisanterie que l’on jouait pour la première fois. Je ne veux pas parler de cet acte, qui peut être très drôle et amuser certaines gens; maïs je dis hautement qu’il est indigne d’un public intelligent d’accueillir avec enthousiasme une véritable parade, et de se moquer d’une tentative sérieuse qui importe à l’avenir de notre théâtre. Les critiques du lundi, ceux qui avaient été les plus durs pour le drame de M. de Girardin, ont trouvé quelques mots d’éloges en parlant du petit acte drôle. Les critiques du lundi faisaient donc partie de la manifestation? Le soir même de cette manifestation honteuse, un des pistolets du dénoûment a raté. Vous pensez quels rires et quels sifflets. Là est toute la morale de l’aventure. En France, faites un chef-d’œuvre, mais priez le chef des accessoires de bien veiller à l’amorce de vos pistolets. M. de Girardin a l’immense tort de ne pas connaître son public, et de le traiter en grand garçon, lorsqu'un hochet le contente.

Que veut-il, après tout, ce débutant, cet auteur dramatique nouveau-né. Il est las des habiletés du jour, las des banalités, et il veut tenter à la scène l’examen des grands problèmes sociaux. On lui dit que le théâtre n’est qu’action et émotion, et il peut répondre qu'il le sait bien, que ses personnages agiront et seront assez vivants pour toucher et émouvoir. Ce dont il ne veut plus, c’est a peinture étriquée d’un travers du jour, c’est la comédie d’intrigue, où la grande question est de savoir si M. A. épousera Mlle B...; c’est tout ce théâtre contemporain, mélodrames et vaudevilles, pièces prétendues littéraires et tableaux vivants, ce pauvre théâtre qui ne compte qu’une demi-douzaine au plus d’œuvres fortes. Ce dont il veut, c’est l’étude franche du cœur humain, c’est le drame vivant qui naît des fatalités sociales, c’est la mora-

lisation indirecte par l’exposé logique et puissant de la vérité, c’est le théâtre agrandi, le théâtre doté de mille sujets nouveaux. On feint de ne pas entendre, on s’attaque à l’auteur dramatique, on ne parle pas du novateur, de l’homme qui cherche à ouvrir une voie. Parlez de l’idée; condamnez l’application, si elle vous semble malheureuse; mais prononcez-vous sur la nécessité de renouveler notre théâtre, et sur l’utilité qu’il y aurait à s’adresser à la réalité humaine; dites s’il y a une féconde source d’émotions et d’actions dans l’étude des problèmes sociaux réduit en drame, étudiés dans la vie de chaque jour, dans les rapports que les hommes ont entre eux. Vous n'êtes pas si riches pour que vous fermiez les veux et les oreilles. 1 s’agit de conclure, de savoir si des tentatives d'originalité et de nouveaux sujets ne sont pas nécessaires, oui ou non; il ne s’agit pas d’applaudir Le Supplice d’une Femme, ni de siffler Les Deux Sœurs. J’aurais voulu qu’un de ces hommes d’expérience traitât la question à ce point de vue. Il m'aurait peut-être converti à aller huer le drame. Mais, tant qu’on ne me prouvera pas qu’une œuvre médiocre, faite selon les règles ,est préférable à une œuvre toute libre, toute imparfaïte, mais tâchant d'ouvrir de nouvelles voies, j “applaudirai d’instinct cette dernière, je la défendrai, j'irai jusqu ’a la trouver excellente. Je suis écœuré de médiocrité, j’ai en horreur les plaisanteries clichées, les jugements tout faits, les petitesses de l’esprit. J’ai besoin d’un homme qui pense en homme.

Je n’ai vu la pièce qu’à la seizième représentation. La soirée a été calme. Je me suis trouvé devant une action simple, rapide, logique, qui m’a paru d’une rare puissance et qui m'a causé une profonde émotion. Après tout, je suis peut-être sans expérience, comme l’auteur; on dira que j’ai peu l’habitude du théâtre et que je me suis laissé gagner trop facilement par l’angoisse de cette lutte entre deux hommes qui ne peuvent sortir que par la mort d’une situation terrible. L'histoire est franche. Elles sont deux femmes : l’une, Cécile, le cœur paisible et droit, ferme dans le devoir et la volonté, a épousé un vieillard goutteux et impotent, qui récompense sa fidélité en lui créant une vie déserte et sombre; l’autre, Valentine, a la chair

faible, le cœur violent et passionné; elle n’aime plus son mari qui l’adore et cherche à la rendre heureuse, elle aime ailleurs. Voilà le drame dans sa dualité; le drame poignant et silencieux, plus effroyable peut-être, entre Cécile et le vieux débauché qui n’a réussi qu’à lui donner de nouveaux tourments, en la rendant mère d’une pauvre petite fille scrofuleuse et mourante; puis le drame scandaleux, le drame au grand jour, entre Valentine et son mari, Robert, entre Robert et Armand, l’amant de Valentine. Un jour, les deux hommes se trouvent en présence, l’amant et le mari, sachant tout, acculés tous deux dans cette position effroyable que leur font leurs cœurs, les lois, les mœurs du pays qu'ils habitent. Ils sont comme en dehors du monde, face à face, et ils comprennent qu'ils n’ont plus qu’à mourir. Ils meurent donc, et la leçon est complète.

Ce qui a révolté le public, c’est que cette histoire, ces personnages sont trop vrais. On a eu l’impudente hypocrisie de feindre le doute sur l’existence de Valentine dans le monde réel. Ouvrez les yeux, pauvres aveugles; l’adultère est ici et là, partout; les larrons d’honneur sont toute une foule. Il est vrai que vous trouverez fort peu de Cécile. Sauf cette jeune femme qui tient ses deux mains serrées sur son cœur pour l’étouffer, tous les personnages sont mauvais, gâtés par le milieu où ils vivent. Armand, qui a le courage de la mort, n’a pas le courage de son amour; il est lâche devant Valentine qui s’est donnée à lui. Robert punit Armand d’un crime qu’il a commis dix fois lui-même. Les maris et les amants qui se trouvaient dans la salle n’ont pas voulu se reconnaître, et is ont murmuré.

Les gens d’expérience ont déclaré que ce n’était pas là une pièce, mais un fait-divers dialogué? Je ne comprends pas bien. Est-ce que tout drame n’est pas un événement de la vie mis en dialogue. Il y a des règles, dites-vous, pour faire une bonne pièce. Il n’y a pas de règles pour émouvoir, pour s’adresser à la raison et au cœur. J’accorde que la pièce de M. de Girardin aurait pu être mieux équilibrée; certaines scènes auraient gagné à être plus courtes; des détails manquent, des détails sont de trop. J’accorde tout cela, mais là n’est pas la question. Le

drame existe-t-il ou n’existe-t-il pas? Comment se fait-il que vous, gens d'expérience qui prétendez connaître les roueries du métier, vous donniez tant d’importance à de simples questions de facture? Cherchez l’idée, voyez si elle est dramatique, ne venez pas dire que le drame n’est * qu’un fait-divers, attendu qu’un fait-divers peut parfaitement être un drame complet. Le talent, pour vous, consiste à rendre ce fait-divers scénique ; il consiste pour moi à choisir, à inventer le fait-divers, à prendre le sujet le plus puissant et le plus humain, et à jeter bravement ce sujet sur la scène, avec maladresse peut-être, mais avec énergie et volonté ? Nous avons assez de faiseurs habiles, pour souhaïter un maladroit qui sache créer.

Ce Donzac, cette Louise Campbel, les deux personnages secondaires qui ont déplu, ne sont certainement pas meilleurs que les personnages secondaires des pièces applaudies, mais ils ne sont p#s plus mauvais. Quant au dénoûment, il a égayé le public; ces morts fatales ont paru prodigieusement comiques. Quant à moi, j’avoue que les deux coups de pistolet me contentent pleinement. Le quatrième acte était inutile, et l’auteur a bien fait de le supprimer. Toute la pièce marche au meurtre et au suicide de la fin; les règles, je crois, ne prescrivent pas autre chose; un dénoûment n’est jamais que le résultat nécessaire d’une action. La leçon est terrible pour Valentine, terrible pour le public, et je jurerais, quoi qu’on dise, que bien des spectateurs et bien des spectatrices ont été troublés par cette pièce qui met en scène un des drames intimes les plus fréquents de nos jours.

En somme, je m'explique parfaitement la chute des Deux Sœurs. La pièce est tombée plus par le public que par elle-même. Pour faire passer cette vérité brutale, il aurait fallu l’envelopper dans du papier doré, avec une jolie petite devise de mirliton. Et voilà pourquoi un drame qui contient des situations puissantes, qui, je le répète, ma paru plein d’une émotion forte, a sombré dans l’esprit de vaudeville, dans l’amour des choses admises, dans l’hostilité inconsciente d’un public venu pour assister à un insuccès.

On n’a pas besoin de conseiller le courage à M. de Girardin. Il est de ces hommes que les chutes grandissent, que

les polémiques rendent plus âpres et plus jeunes. Il a voulu dans Le Supplice d’une Femme, dans la première version, étudier le pardon accordé par le mari à la femme coupable; il a voulu dans Les Deux Sœurs examiner le duel entre le mari et l’amant, et en montrer l’impossibilité ; dans une troisième pièce qu’il annonce, il montrera l’assassinat permis, excusé par la loi, lorsque l’époux outragé surprend l’épouse et le complice en flagrant délit. Je ne sais si l’auteur réussira à apaiser le public irrité contre lui; je lui souhaite une telle volonté, une telle réalité, qu'il y ait mauvaise grâce à se refuser à l’émotion et aux applaudissements. D'ailleurs qu’il en soit certain, il a jeté les graines d’une semence qui germera. Si je n’applaudissais le drame des Deux Sœurs pour lui-même, je l’applaudirais pour les pièces justes et vraies qui en naîtront tôt ou tard.

Erckmann-Chatrian

J'aime à considérer chaque écrivain comme un. créateur qui tente, après Dieu, la création d’une terre nouvelle. L’homme a sous les yeux l’œuvre divine; il en étudie les êtres et Les horizons, puis il essaie de nous dire ce qu'il a vu, de nous montrer dans une synthèse le monde et ses habitants. Mais il ne sauraït reproduire ce qui est dans sa réalité; il n’a aperçu les objets qu’au travers de son propre tempérament; il retranche, il ajoute, il modifie, et, en somme, le monde qu’il nous donné est un monde de son invention. C’est ainsi qu'il existe, en littérature, autant d’univers différents qu'il y a d’écrivains; chaque auteur a ses personnages qui vivent d’une vie particulière, sa nature dont les paysages se déroulent sous des cieux étrangers.

Dès qu’un écrivain de quelque mérite a écrit huit à dix volumes, il est aisé de déterminer quel monde nouveau nous est donné. Le critique ne tarde pas à découvrir le lien de parenté unissant entre eux les êtres qui se meuvent dans ces huit ou dix volumes; il a vite sondé leur organisme, fait l’anatomie de leur âme et de leur

corps, et, désormais, chaque fois qu’ils passeront devant lui, il les reconnaîtra sûrement, à certains signes caractéristiques, défauts ou qualités. De même, les horizons n’auront bientôt plus de secrets pour lui. Le critique assistera ainsi à la vie d’une création dont il pourra juger la grandeur et la réalité, en la comparant à la création de Dieu.

Pour me faire mieux comprendre, je citerai La Comédie Humaine de Balzac.Cet homme de génie dut, à un certain moment, regarder autour de lui et s’apercevoir qu’il avait des yeux excellents, allant droit à l’âme, fouillant les consciences, saisissant admirablement aussi les grandes lignes extérieures, voyant tout à la fois et le dedans et le dehors de la société contemporaine. À son appel, un monde entier sortit de terre, un monde de création humaine, n’ayant pas la grandeur du monde de Dieu, mais lui ressemblant par tous les défauts et par quelques-unes des qualités. Il y a là une société complète, depuis la courtisane jusqu’à la vierge, depuis le coquin suant le vice jusqu’au martyr de l’honneur et du devoir. La vie de ce monde, il est vrai, est factice parfois ; le soleil ne s’y joue pas librement; on étouffe dans cette foule où l’air manque; mais il s’en échappe des cris de passion, des sanglots et des rires d’une telle vérité humaine, que l’on croit avoir devant soi des frères en douleur et que l’on pleure avec eux.

Ayant à examiner aujourd’hui les œuvres d’un écrivain dont le nom a acquis, dans ces derniers temps, une juste renommée, je crois devoir m'’inquiéter, avant tout, du monde qu’ila créé. J’espère que cette méthode critique m'aidera puissamment à communiquer au public les résultats de mon analyse, à lui faire connaître dans son entier le talent que j’ai à juger.

Le monde d’Erckmann-Chatrian est un monde simple et naïf, réel jusqu’à la minutie, faux jusqu’à l’optimisme. Ce qui le caractérise, c’est tout à la fois une grande vérité dans les détails purement physiques et matériels, et un mensonge éternel dans les peintures de l’âme, systématiquement adoucies. Je m’explique. Erckmann-Chatrian n’a pas écrit de romans, si on entend par ce mot une étude franche et hardie du cœur

humain. La créature chez lui est une poupée faisant aller les bras et les jambes avec une merveilleuse perfection. Cette poupée sait pleurer ou sourire au moment voulu; elle parle sa langue avec justesse, elle vit même d’une vie douce et lente. Faites défiler devant vos yeux une dizaine de ces pantins, et vous serez frappé de leur ressemblance morale. Chacun d’eux à, il est vrai, les gestes de son âge et de son sexe; mais tous, jeunes et vieux, hommes et femmes, ont le même cœur, la même naïveté, la même bonté. Sans doute, ça et là on trouve un coquin; mais quel pauvre coquin, et comme on voit que l’auteur n’est pas habitué à peindre de telles natures! Là est, selon moi, la grande lacune dans le monde d’Erckmann- Chatrian. Il n’y a pas création d’âmes différentes, et, par conséquent, lutte entre les passions humaines. L'écrivain a pétri de ses mains un personnage suivant ses instincts, et ce personnage, à l’aide de quelques légères modifications, lui a servi à peupler tous ses livres. D’ailleurs, l’être lui importe peu; le drame n’est pas dans la créature, mais plutôt dans les événements. Dès lors, on comprend cette insouciance des individualités. Les figures qu’il crée sont surtout remarquables par leur vérité physique; elles agissent toutes sous l’empire d’un sentiment simple et nettement accusé; en un mot, elles sont surtout là pour supporter ou déterminer une action. Mais jamais l’auteur n’étudie la créature pour elle-même, jamais il ne va jusqu’à son âme, afin d’en analyser les désespoirs et les espérances. Lorsqu’il risque l’étude d’un cœur, il semble perdre tout à coup la finesse d’observation qu'il possède à l’égard des détails extérieurs; il est poussé fatalement à faire une peinture fade et doucereuse, d’une grande bonhomie, si l’on veut, mais radicalement fausse dans sa généralité. Son monde n’est pas assez mauvais pour vivre de la vie réelle.

Placez maintenant dans une nature vraie et énergiquement peinte ces poupées taillées en plein bois, tantôt avec une délicatesse exquise, tantôt avec une grande largeur de ciseau, vous aurez dans son ensemble le monde d’Erckmann-Chatrian, tel qu'il s’est montré à moi, Monde consolant d’ailleurs, pour lequel on ne tarde pas à se sentir une profonde sympathie. On aime ces êtres

pâles et souriants, ces types de bonté, de souffrance, de grandeur morale; on les aime dans leur tranquillité sainte, dans leur naïveté d’enfant. Ils ne vivent pas de notre vie, ignorent nos passions. Ce sont des frères plus purs, plus tendres que nous, et, à les regarder, nous gagnons en douce impression ce que nous perdons en réalité. Je me refuse à croire que ce sont là des hommes; maïs je me plais à vivre quelques heures avec ces merveilleux pantins tout à la fois plus grands que moi par leur perfection, plus petits par leur mensonge. Puis, quel beau pays que le leur, et ici quelle vérité dans les hozirons! Dans nos théâtres, ce sont les campagnes qui sont de carton et de bois; ici, ce sont les personnages. Les champs vivent, pleurent et sourient; le soleil luit largement, et la grande nature s’étale avec puissance, admirablement résumée en quelques traits justes et forts. Rien ne saurait rendre la sensation singulière que m’a fait éprouver ce mélange bizarre de mensonge et de vérité; je l’ai dit, il y a là l’inverse de l’effet produit par notre monde théâtral. Imaginez des automates se promenant au milieu de la création de Dieu.

La vérité des détails physiques et matériels ne sufhrait pas pour rendre grandes les œuvres d’Erckmann- Chatrian; il y a un autre mérite en elles. Ces pantins dont je viens de parler seraient de pauvres bonshommes, s’ils ne savaient que reproduire mathématiquement nos gestes et les inflexions de notre voix. Mais, à défaut de cœur, l’auteur leur a donné une pensée morale. Ils marchent poussés par un souffle puissant de justice et de liberté. Dans toute l’œuvre circule un air sain et fortifiant. Chaque livre est une idée; les personnages ne sont que les différents arguments qui se combattent, et la victoire est toujours la victoire du bien. C’est ce qui explique la faiblesse de l’élément romanesque; l’écrivain est d’une gaucherie remarquable lorsqu'il touche aux passions; il ne sait rien imaginer de mieux qu’un amour frais et souriant, délicat, il est vrai, mais d’une douceur trop égale. Lorsque, au contraire, il s’agit de réclamer les droits de la liberté humaine, alors, n’ayant plus à s’inquiéter de nos cœurs, il se sert de nous comme de jouets, il dédaigne l’individualité de l’être, il écrit son plaidoyer, sorte de

dissertation historique et philosophique dans laquelle le personnage n’est plus qu’un type ou qu’une machine à joies ou à douleurs, à blâme ou à approbation.

Le fantastique joue aussi un grand rôle dans les œuvres d’Erckmann-Chatrian. Ce premier amour pour les histoires merveilleuses explique un peu le dédain de l’auteur pour l’étude vraie de l’homme. D'ailleurs, les récits du monde invisible acquièrent chez lui plus de puissance par la qualité qu’il possède de peindre dans sa réalité le monde visible. Il va par delà la vie, et l’on ne sait l’instant où il quitte la veille pour le rêve. La vérité des observations se continue même dans ce qui n’existe pas. Toutefois, le personnage est encore ici un pur caprice, un croquemitaine lorsqu'il veut être méchant, un petit saint lorsqu'il veut être bon. Il est évident que l’auteur, en pleine fantaisie, s’est encore moins inquiété de la réalité humaine. Sans doute, il peint une des faces de notre âme, mais il y a un tel parti pris et une telle morotonie dans cette peinture, que les héros finissent par être fatigants. Erckmann-Chatrian, et dans ses contes fantastiques, et dans ses récits historiques, a refusé le drsme humain, en négligeant de mettre aux prises les sentimente et les personnalités.

Ce n’est pas sans intention que j'ai tout à l'heure nommé Balzac. J'ai choisi notre plus grard romarcier, non pas pour écraser l’auteur que je juge, mais peur mieux faire ressortir le genre ce son talent, en opposent ce talent à un talent complètement différent. Il me déplairait que l’on vît dans mon choix cette marœuvre critique peu délicate qui consiste à se servir d’un grand mérite pour nier un mérite moindre. On comprerd quel abîme sépare le monde de Balzac du monde d’Erckmenn- Chatrian, et je puis me faire mieux entendre en rapprochant ces deux créations.

Nous avons, d’une part, toute une société, un peuple ondoyant et divers, une famille humaine complète dont chaque membre a des allures particulières. un cœur qui lui appartient. Cette famille habite la France entière, Paris et la province: elle vit la vie de notre siècle, soufire et jouit comme nous, est, en un mot, l’image de notre propre société. L’œuvre a la sécheresse d’une analyse

exacte; elle ne prêche ni n’encourage; elle est uniquement le compte rendu brutal de ce que l’écrivain a observé. Balzac regarde et raconte; le choix de l’objet sur lequel tombent ses regards lui importe peu, il n’a que le souci de tout regarder et de tout dire.

D'autre part, nous avons un groupe choisi d’âmes tendres. Tous les vivants de ce monde tiennent dans le creux de la main : un garçon naïf et amoureux, une fillette fraîche et souriante, un bon vieux moraliste et paterne, une bonne vieille grondeuse et dévouée, puis quelque beau sentiment personnifié dans une figure héroïque. Ce petit peuple vit dans un petit coin de la France, dans le fond de l’Alsace, ayant des mœurs d’une autre époque et vivant une vie qui n’est pas la nôtre. Il est en plein âge d’or. Les vieux travaillent, boivent et fument; les jeunes sont soldats, musiciens ou fainéants; les filles, servantes d’auberges, fermières ou bourgeoises, sont des modèles d’ordre et de propreté, aimant dans toutes les conditions et ne trompant jamais. Aucun de ces êtres n’est secoué par nos passions; ils habitent à des millions de lieues de Paris, et vous ne trouverez en eux rien de moderne.

Peut-être certains de ces bonhommes sont-ils d’excellentes études de paysans et d’ouvriers alsaciens; sans doute des modèles ont posé; mais de pareils portraits ne peuvent être que des curiosités d’artiste, et, lorsqu'ils emplissent onze volumes, ils ennuient par leur monotonie; on regrette l’entêtement mis par l’écrivain à ne nous montrer qu’un petit coin d’une société, lorsqu'il pourrait nous montrer cette société tout entière. Chaque récit semble une légende que raconterait un enfant, avec son parler naïf et son âme candide; tout y est pur et simple, tout pourrait sortir d’une bouche de douze ans. On devine ce que devient notre monde fiévreux en passant par une telle innocence.

Les créatures qui peuplent ces histoires adoucies ont une blancheur particulière. Et même, au risque de me contredire, je finis par m’apercevoir qu'il n’y a pas là plusieurs êtres, à proprement parler, qu’il n’y a pas un monde, mais une créature unique et typique, faite de douceur, de simplicité et de justice, d’un peu d’égoïsme

peut-être, qui engendre tous les personnages en changeant d’âge, de sexe et d’attitude. Hommes et femmes, jeunes et vieux sont une même âme. Balzac a résumé les passions en fortes individualités. Erckmann-Chatrian a délayé deux ou trois sentiments en plusieurs douzaines de poupées coulées dans le même moule.

Je ne puis donner le nom de romans aux ouvrages d’Erckmann-Chatrian. Ce sont des contes, si l’on veut, des légendes, des nouvelles, et encore des récits historiques, des scènes détachées de la vie militaire. Il m’est aisé maintenant de dire un mot de chacun d’eux et de justifier ainsi par des exemples le jugement que je viens de porter.

Pour plus de clarté, je diviserai en deux catégories les onze volumes qu’Erckmann-Chatrian a dé'à produits : les contes proprement dits et les récits historiques.

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Il y a, dans l’œuvre, jusqu’à trois volumes de contes fantastiques : les Contes Fantastiques, les Contes des Bords du Rhin et les Contes de la Montagne. C’est là, selon moi, la partie faible. La qualité la plus saïllante que l’auteur y ait déployée est cette précision de détails dont j’ai parlé, qui ne permet pas au lecteur de fixer le point juste où la veille cesse, où le rêve commence. Mais ces récits ne valent ni ceux d’Edgard Poë, ni même ceux d’Hoffmann, les maîtres du genre. Le conteur américain a, dans l’hallucination et le prodige, une logique et une déduction mathématique autrement puissantes; le conteur allemand a plus de verve, plus de caprices, des créations plus originales. En somme, les contes d’Erckmann-Chatrian sont des légendes délicatement travaillées, dont le principal mérite est une couleur locale très réussie, mais fatigante à la longue. On dirait de ces estampes au dessin archaïque, enluminées naïvement, ua peu effacées par le temps. Sans doute il y a des inventions ingénieuses, des fantaisies philosophiques finement

paradoxales, il y a des histoires où le terrible et l’étrange ont une grande allure d’un effet saisissant et profond. Toutefois, dans ce domaine de l’imagination pure, l’œuvre, pour être vraiment remarquable, demande des qualités supérieures. Je suis loin de nier le talent d’Erckmann-Chatrian en ce genre diffcile, et je reconnais même qu’il est un des rares écrivains qui ont réussi de nos jours le conte fantastique. Mais comme il a écrit ensuite des pages meilleures et plus personnelles, il est permis au critique de passer rapidement, sans grands éloges, sur ces œuvres de début qui, certes, ne promettaient pas les récits historiques publiés plus tard. Je ne puis analyser aucun de ces contes très courts et très nombreux, dont quelques-uns, je le répère, méritent de fixer l’attention. Nos fils les liront avec plaisir, surtout parce qu'ils sont de l’auteur de Madame Thérèse.

Les Confidences d’un Joueur de Clarinette se composent de deux récits : La Taverne du Jambon de mayence et Les Amoureux de Catherine. Ici j’admire, je ne puis mentir à mon émotion, à la saine et douce sensation qui me pénètre. Ce sont deux nouvelles, si discrètes et si naïves, que je n’ose y toucher, crainte d’en faner les couleurs et d’en dissiper les parfums. L’une est l’histoire d’un pauvre diable de musicien qui aime et qui perd son cher amour. L’autre, peut-être plus pénétrante encore, est le récit des tendresses d’un jeune maître d’école pour la belle Catherine, la riche cabaretière. Au dénoûment, Catherine plante là tous les gros bonnets du pays et va donner un baiser au maître d’école, lui apportant sa richesse et son amour en récompense de ses longs regards rêveurs. Cette histoire est certainement la plus émue qu’ait écrite Erckmann-Chatrian; pour moi, c’est là son chef-d’œuvre de sentiment. Il y a mis sa personnalité, cette personnalité que je me suis efforcé d’analyser, sa douceur, sa bonhomie et sa naïveté, son souci des détails, sa santé plantureuse et riante. Le jour où il a écrit Les Amoureuxde Catherine, il a donné le dernier mot de ce que j’appellerai sa première manière. Le cadre étroit, les justes proportions accordées à cette nouvelle, en font la perle de la collection, en ne lui laissant que l’importance nécessaire et en la faisant bénéficier de toute sa modestie.

J’aime peu L’lilustre docteur Mathéus. Cette histoire d’un savant qui s’en va par monts et par vaux, prêchant la Palingénésie, traînant sur ses talons le ménétrier Coucou Peter, est une fantaisie littéraire et philosophique qui aurait pu donner lieu à une vingtaine de pages agréables; délayée en une volume, elle rappelle trop Don Quichotte et semble vouloir prendre une importance qu’elle ne saurait avoir. Elle contient de jolis détails, mais elle pèche par cette monotonie que j’ai reprochée à Erckmann- Chatrian, elle prouve que l’écrivain reste un conteur, quelle que soit la longueur de ses ouvrages.

C’est surtout dans L’Ami Fritz que cette vérité est frappante. Une nouvelle est une nouvelle, qu’elle ait cinquante pages ou qu'elle en ait trois cents. L’Ami Fritz est une nouvelle de trois cents pages qui gagnerait à être réduite au moins de deux tiers. L’auteur a eu le bon esprit de donner de justes dimensions aux Amoureux de Catherine, et il a écrit un petit chef-d'œuvre. A-t-il espéré écrire un roman en élargissant le cadre sans y mettre une action plus large, plus approfondie? On tolère la simplicité, l’observation superficielle, la répétition des mêmes gestes et des mêmes paroles, lorsqu’on ne doit vivre que quelques minutes avec un livre. Mais lorsque le récit prend l’espace sufisant à une œuvre sérieuse et complète, on est fâché de ne trouver qu’une bluette. Les qualités se changent forcément en défauts. Ainsi, pour emplir tout un volume, nous avons l’histoire d’un célibataire, Fritz Kobus, un bon vivant qui a horreur du mariage et qui est converti au dénoûment par les yeux bleus de la petite Suzel, la fille de son fermier. Le sujet étant trop mince, l’auteur s’attarde en longues descriptions; il refait le tableau qu’il a fait cent fois, il vous montre tout ce peuple alsacien, ivrogne et travailleur, que nous connaissons maintenant aussi bien que lui. Si encore il étudiait humainement la lutte entre l’égoïsme et l’amour de Fritz; maïs ce Fritz est un grand enfant qui je ne puis prendre au sérieux. Il aime Suzel comme il aime la bière. Je ne vois dans l’œuvre qu’une fantaisie sentimentale et puérile, trop en dehors de mon âge et de moi-même pour pouvoir m'intéresser. Elle mérite un sourire.

J’ai gardé Maître Daniel Rock, car cette œuvre-là est grosse de révélations sur le talent d’Erckmann-Chatrian. Maître Daniel est un forgeron, un amant du passé qui vit dans l’amour des choses d’autrefois. Entouré de ses fils et de sa fille, il se retire pas à pas devant l’esprit moderne qui monte et détruit ses chères croyances. Au dernier jour, désespéré et sentant la victoire lui échapper, il forge des piques de fer; puis il va avec ses fils attendre un train sur une voie ferrée que l’on vient d’ouvrir; ils attaque la locomotive qui passe sur eux et broie leurs corps. C’est ainsi que le progrès écrasera les anciennes ignorances. Sans doute, comme homme, Erckmann- Chatrian est pour l’esprit moderne; mais, comme artiste, il est malgré lui pour le passé. Son maître Daniel est un colosse, une grande figure amoureusement travaillée, tandis que l’ingénieur qu’il lui oppose est un pantin ridicule. Nous touchons, ici, au secret du talent de l’écrivain.

Je puis affirmer maintenant qu’Erckmann-Chatrian connaît et aime tous les grands sentiments de notre âge, mais qu'il ignore et dédaigne l’homme moderne. Il est seulement à l’aise avec les géants d’autrefois ou les habitants naïfs d’une province perdue; il ne saurait toucher à notre monde parisien. S’il lui arrive, par malheur, de mettre en scène un de nos frères, il ne sait ni le comprendre ni le peindre. En un mot, il est l’homme de la légende. il refuse le roman contemporain.

Lorsqu'il veut exalter quelque grande pensée moderne, il n’a garde de choisir ses personnages dans notre société, mais il va choisir quelque héros de conte bleu; il crée de toutes pièces une figure allégorique, il emploie comme il peut son monde alsacien. Ainsi, nous assistons à ce singulier spectacle dont j’ai parlé, de créatures étrangères à notre vie et animées cependant des sentiments de l’époque. Je le répète, ces créatures sont des poupées qui représentent des pensées et non des cœurs.

Dans les quatre volumes qui me restent à examiner, Erckmann-Chatrian, a étudié notre histoire à une époque grandiose et sanglante, à l’heure de nos plus grandes gloires et de nos plus grands châtiments. L’enseignement qui se dégage de ces livres peut être exprimé par ce précepte : ‘‘* Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas que l’on vous fasse ?”. C’est-à-dire restez tranquilles à vos foyers, ne portez pas le fer et le feu chez vos voisins, ou les voisins viendront à leur tour ravager vos champs et s’asseoir dans vos villes. L’auteur montre les peuples aux prises; il fait un tableau horrible de la guerre, et il réclame par là la paix universelle; il demande qu’on laisse le paysan à la charrue, l’ouvrier à son outil. Il n’a d’ailleurs tiré aucun autre parti de l’époque historique qu’il a choisie; il y a vu seulement une grande effusion de sang, des morts et des blessés, et il a demandé grâce pour les humbles et les travailleurs. C’est là de l’histoire populaire, naïve, égoïste, ignorante des grands courants supérieurs, s’attachant surtout à l’effet et ne montant jamais à la cause. Les gens instruits pourront reconstruire la France à l’aide de la peinture d’une petite ville; mais je doute que le peuple, pour lequel les livres semblent écrits, y prenne des leçons justes et vraies. Il les lira avec intérêt, trouvant en eux. les sentiments qui l’animent, l’amour de la patrie mêlé à l’amour de la propriété, les instincts de violence et le besoin de repos, la haine du despotisme et l’élan vers la liberté. Mais il n’y apprendra pas l’histoire cette science sévère; il condamnera les événements, sans les comprendre, emporté seulement par sa sensibilité et par son égoïsme.

Il y a deux faces bien distinctes dans les ouvrages dont je parle: une partie romanesque d’une grande faiblesse,

une partie descriptive admirable. ;

La méthode d’Erckmann-Chatrian est simple: il prend un enfant et lui fait conter une bataille qui a eu heu devant lui; il écrit les mémoires d’un soldat et il décrit seulement les scènes auxquelles ce soldat a assisté. II arrive ainsi à une puissance de description extrême; il

ne s’égare pas dans l’aspect de l’ensemble, il concentre toutes ses forces d’observation sur un point, et il réussit à nous donner un tableau exact, grand comme la main, qui par une force merveilleuse, nous fait deviner tout ce qui devait l’entourer. Il n’est pas jusqu’à la naïveté du récit qui ne soit ici un attrait de plus; la vérité brutale des détails, l’impitoyable réalité prend je ne sais quel air de franchise qui en grandit encore l’horreur. Puis, dès que l’auteur en revient aux amours de ses héros, toute sa force l’abandonne, il balbutie, sa main tremble et il ne trouve plus un seul trait énergique. Ses œuvres gagneraient à n’être que de simples annales, une suite de tableaux détachés.

Je veux analyser les quatre ouvrages selon leur ordre historique, et non selon leur date de publication. Tous quatre se tiennent, se suivent et s’expliquent.

Madame Thérèse est le chef-d'œuvre de la seconde manière d’Erckmann-Chatrian, de même que Les Amoureux de Catherine est le chef-d'œuvre de la première. [oi il y a presque roman. La partie descriptive et la partie romanesque ne font qu’une et constituent par leur union un véritable livre. Tout est pondéré, rien ne domine, et cet équilibre exquis des divers éléments d'intérêt contente le cœur et l’imagination. L’œuvre est vraiment originale; elle est une création, le fruit mûr et savoureux d’une personnalité douce et forte à la fois. Elle a, en un mot, le mérite d’être l’expression la plus nette et la plus complète d’un tempérament. La naïveté y sied à merveille car le récit sort de la bouche d’un enfant; les combats y ont une allure franche et généreuse, car ce sont les combats d’une nation libre qui est encore riche de sang et de courage; l’amour y est grand, sinon vivant, car il naît dans la poitrine d’une fille héroïque, un des types les plus nobles de l’écrivain. Heureuses les œuvres qui viennent au monde dans la floraison du talent de leur auteur! Puis, quel héroïsme, quel patriotisme, quels souffles larges et puissants! Madame Thérèse est tout à la foi! la France et la liberté, la patrie et le courage. Cette jeune femme qui suit aux frontières son père et ses frères, qui tombe blessée d2a15 un petit village des Vosges, et qui, sauvée par le docteur Jacob Wagner, l’épouse au dénoûment, c’est la

jeune liberté qui défend le sol et s’unit au peuple. L’heure est solennelle dans notre histoire, lorsque les peuples menaçaient nos libres institutions acquises aux prix de tant de larmes. La défense alors était sacrée, la guerre devenait sainte. Erckmann-Chatrian est ici pour les combats; il verse le sang avec un enthousiasme qui est presque un applaudissement. Tout me plaît dans Madame Thérèse, la jeunesse et l’ardeur, la bonhomie et l’élan, les tableaux d’intérieur qui font mieux valoir les scènes guerrières, même les personnages secondaires, ces éternels Alsaciens qui sont ici à leur véritable plan. Je le répète, ce livre est un chef-d'œuvre parl’admirableharmoniedesparties, par le juste mélange des éléments qui le composent.

Dans L'Histoire d’un Conscrit de 1813 et dans Waterloo, l’époque historique a changé; l’Empire en est à ses derniers râles. Le premier de ces livres nous conte les batailles de Lutzen et de Leipsick, lorsque les nations, fatiguées de nos conquêtes, s’unirent et nous demandèrent compte du sang versé; le second est le récit de l’écroulement du colosse, l’acte suprême de cette sanglante tragédie qui rejette Napoléon à l’exil et à la mort. Ici la partie descriptive et historique, la peinture des batailles est plus navrante, plus énergique encore que dans Madame Thérèse. L'écrivain a trouvé des couleurs admirables de véritéet de vigueur pour peindre cette lutte dernière d’un homme contre tous les peuples; il a rencontré, dans la simplicité et dans la réalité, des accents déchirants et nous a donné, par fragments, le poëme épique moderne. Je ne saurais trop louer Erckmann-Chatrian sur cette partie de son œuvre, moi qui me montre si sévère pour les autres parties.

Les deux livres sont en quelque sorte les mémoires du fusilier Joseph Bertha, l’ouvrier horloger, le pauvre boiteux que la conscription prend et jette aux hasards de la guerre; ils nous content la douleur qu’il éprouve à quitter sa chère Catherine et son maître, le bon et sage M. Goulden, ses combats, ses blessures et ses souffrances, ses pensées et ses tristesses. Nous Le suivons dans ses campagnes, sur les champs de bataille, et c’est là que l’œuvre est admirable. Il y a création réelle, et la guerre est rendue dans toute sa sombre et grandiose vérité.

Ce soldat, lorsqu'il se bat, qu’il espère ou qu’il pleure, n’est plus une poupée; c’est un ouvrier, un simple d’esprit, un égoïste, si l’on veut, qui se révolte de servir lorsque la loi devait l’exempter. Il nous conduit à la victoire, à la défaite, à l’hôpital et à l’ambulance, dans les champs humides et glacés, dans les enivrements du combat et dans les mornes terreurs dela retraite, — et sa parole naïve et triste ne nous permet pas de douter de sa franchise. Tout est vrai, car le mensonge ne saurait avoir cette émotion ni cette terrible exactitude. C’est la gloire du capitaine jugée par le soldat. Le sang coule, les entrailles se répandent, les cadavres emplissent les fossés; puis, parmi les morts, dans la plaine rouge et navrante, passe par instants une rapide apparition, Napoléon, gris et froid, pâle au milieu de la pourpre du combat, la face comme éclairée par la lumière blanche des baïonnettes. Je ne connais pas de plus beau plaidoyer contre la guerre que ces pages émouvantes. Mais quelle pauvreté dans la partie romanesque! comme ces ouvrages sont mal agencés et mal distribués!

Ce n’est plus l’heureux équilibre de Madame Thérèse ; il n’y a plus de livre, mais seulement de beaux fragments. Les amours de Joseph Bertha et de Catherine sont puériles; ils se mêlent gauchement à la trame du récit. Dans Waterloo surtout, cette complète séparation des deux éléments est très sensible. Le volume est séparé en deux parties : la première qui se passe en pleine idylle, la seconde en pleine épopée. Pendant cent cinquante pages, nous assistons aux soupirs et aux sourires de Joseph et de Catherine, aux sages discours de M. Goulden; pendant cent cinquante autres pages, nous courons les champs de bataille. Il y a là deux histoires. L'ouvrage pèche par un manque d’harmonie. Je préfère, à ce point de vue, L'Histoire d’un Conscrit de 1813, où le récit commence plus vite.

Enfin, le Fou Yégof est un épisode de la grande invasion de 1814, la suite naturelle de Waterloo. Ce récit, écrit le premier, me paraît plus faible que les autres; il contient d’excellentes peintures de combats, mais il s’y mêle un fantastique mal réussi et des velléités de roman d’aventures qui me gâtent cette belle simplicité qui est

le talent même d’Erckmann-Chatrian. On dirait un mauvais pastiche des contes de Walter Scott. Les grandes figures que l’auteur y fait mouvoir sont des figures purement légendaires; nous n’avons même plus ces braves Alsaciens que leur belle humeur rend parfois supportables. Les personnages se perdent dans le songe, et c’est grâce à quelque description vigoureuse et technique que les événements prennent une date. :

J’ai voulu seulement étudier, en toute franchise et en toute hardiesse, la personnalité, le tempérament d’Erckmann-Chatrian; j’ai voulu faire l’anatomie littéraire d’un artiste qui a déjà beaucoup produit et qui a réussi à fixer l’attention publique. Mais je déclare, malgré mes restrictions, que cet auteur m'est très sympathique. L'importance que j’ai donnée à cette étude prouve le cas que ie fais d’un écrivain sincère et consciencieux dont les ouvrages sont pleins de pages justes et vraies.

Si j'ai été trop sévère, j’ai péché par ignorance. Je ne connais pas ce monde alsacien qui emplit l’œuvre; il se peut qu'il existe, qu'il ait trop de naïveté, trop de douceur, et que chez lui tous les hommes se ressemblent moralement, presque physiquement. Erckmann-Chatrian est de cette bienheureuse contrée où règne encore l’âge d’or; il en a parlé savamment. Quant à moi, mes instincts ne me permettent pas d'accepter de tels personnages, lorsqu'ils doivent être éternels. Je ne puis, après avoir vécu en bonne intelligence avec Germinie Lacerteux, me sentir à l’aise avec l’ami Fritz.

Si Erckmann-Chatrian consentait à changer ses poupées pour des personnes vivantes, nous serions les meilleurs amis du monde. Je me trouve si bien dans ses campagnes, je respire si largement dans les horizons qu’il ouvre! Il est vrai dans le détail, il peint avec largeur et énergie, il a un style simple, peut-être un peu négligé; en un mot, je n’aurais pas assez d’éloges pour lui, s’il se

décidait à étudier les hommes de nos jours dont il prend les sentiments pour les donner à des pantins.

On me dit qu’Erckmann-Chatrian travaille en ce moment à un récit en faveur de l’instruction obligatoire. Voilà un beau sujet pour prêcher. Je tremble de voir reparaître les Alsaciens. La société moderne est là qui attend ses historiens. Pour l’amour de Dieu, quittez l’Alsace et étudiez la France, étudiez l’homme moderne tel qu’il est, étudiez ses pensées et ses besoins, et surtout n’oubliez pas son cœur.

M. H. Taine, artiste

Chez tout historien, tout philosophe, il y a un littérateur, un artiste, s’accusant dans ses œuvres avec un relief plus ou moins puissant. C’est dire qu’il y a un homme, un tempérament fait d’esprit et de chair, qui voit à sa façon les vérités philosophiques et les faits historiques, et qui nous donne ces vérités et ces faits tels qu’il les perçoit, d’une façon toute personnelle.

Je veux, aujourd’hui, dégager l’artiste de la personnalité de M. Taine, historien, critique et philosophe, Je veux n’étudier en lui que la face purement littéraire et esthétique. Ma tâche est de connaître son tempérament, ses goûts et ses croyances artistiques. J'aurai ainsi à l’envisager dans ses œuvres et dans la philosophie qu’il s’est faite de l’art. Je sens que souvent, malgré moi, j'aurai affaire au penseur; tout se tient dans une intelligence. Mais je ne remonterai iamais au philosophe que pour mieux expliquer l’artiste.

On a fait grand bruit autour de M. Taine, critique et historien. On n’a vu en lui que le révolutionnaire, armé de système3, venant porter le trouble dans la science de

juger le beau. Il a été question du novateur qui procédait carrément par simple analyse, qui exposait les faits avec brutalité, sans passer par les règles voulues et sans tirer les préceptes nécessaires. À peine a-t-on dit qu'il y avait en lui, avant tout, un écrivain puissant, un véritable génie de peintre et de poëte. On a semblé sacrifier le littérateur au penseur. Je ne désire pas faire le contraire, mais je me sens porté à admirer l’écrivain aux dépens du philosophe, et j’essayerai ainsi de compléter la physionomie de M. Taine, déjà si étudié comme physiologiste et comme positiviste.

Un système philosophique m’a toujours effrayé. Je dis système, car toute philosophie, selon moi, est faite de bribes ramassées çà et là dans les croyances des anciens sages. On se sent le besoin de la vérité, et, comme on ne trouve la vérité entière nulle part, on s’en compose une pour son usage particulier, formée de morceaux choisis un peu partout. Il n’est peut-être pas deux hommes qui aient le même dogme, la même foi. Chacun apporte un léger changement à la pensée du voisin. La vérité n’est donc pas de ce monde, puisqu'elle n’est point universelle, absolue. On comprend mon effroi, maintenant : c’est une chose difficile que de pénétrer les secrets ressorts d’une philosophie individuelle, d’autant plus que le philosophe a presque toujours délayé sa pensée dans un grand nombre de volumes. J’ignore donc quelle peut bien être la vraie philosophie de M. Taine; je ne connais cette philosophie que dans ses applications. Derrière le système littéraire et esthétique de l’auteur, il y a certainement une croyance qui lui donne toute sa force, mais aussi toutes ses faiblesses. Il a dans la main un oûtil puissant, dont on ne voit pas bien le manche; cet outil comme tous ceux que se créent les hommes, lorsqu'il est dans la vérité, pénètre profondément et fait une besogne terrible; mais, lorsqu'il est dans l’erreur, il porte à faux et ne fait que de méchant travail.

Nous verrons cet outil à l’œuvre. C’est justement de l’ouvrier dont je parlais, de sa main rude et forte qui taille en plein chêne, cloue ses jugements, construit des pages solides et sobres, un peu âpres.

M. Taine n’est pas l’homme de son temps ni de son

corps. Si je ne le connaissais, j’aimerais à me le représenter carré des épaules, vêtu d’étoffes larges et splendides, traînant quelque peu l’épée, vivant en pleine Renaissance. Il a l’amour de la puissance, de l'éclat; il semble à l’aise dans les ripailles, parmi les viandes et les vins, au milieu des réceptions de cour, en compagnie de riches seigneurs et de belles dames étalant leurs dentelles et leurs velours. Il se vautre avec joie dans les emportements de la chair, dans toutes les forces brutales de l’homme, dans la soie comme les guenilles, dans tout ce qui est extrême. C’est le compagnon de Rubens et de Michel-Ange, un des lurons de la Kermesse, une de ces créatures puissantes et emportées tordant leurs membres de marbre surle tombeau de Médicis. A lire certaines de ses pages, on s’imagine un grand corps riche de sang et d’appétits, aux poings énormes, une opulente nature menant une vie de festins et de fêtes, mettant sa joie dans la splendeur insouciante de son luxe et dans la conscience de sa force herculéenne.

Et cependant, tout au fond, il y a de la fièvre. Cette santé plantureuse est factice; cet amour du luxe large et magnifique n’est qu’un regret. On sent que l’auteur est notre frère, qu’il est faible et nu, qu’il appartient bien à notre siècle de nerfs. Ce ne peut être là une nature sanguine, c’est un esprit malade et inquiet, qui a des aspirations passionnées vers la force et la vie libre. Il y a un côté maladif et souffrant dans les peintures grasses et bautes en couleur qu’il nous donne. Il n’a pas le bel abrutissement de ces Saxons et de ces Flamands dont il parle avec tant de complaisance; il ne vit pas en paix dans sa graisse et dans sa digestion, riant d’un rire épais. Il vit de notre vie nerveuse et affolée, il frissonne, il a l’appétit léger et l’estomac étroit, il porte le vêtement sombre et étriqué de notre âge. Et c’est alors qu’il se plaît à parler de mangeaiïlle et de manteaux royaux, de mœurs brutales et d’existence luxueuse et libre. Il se lâche en aveugle dans ces jours d’autrefois où s’étalaient les beaux hommes, et il me semble l’entendre, tout au fond, se plaindre vaguement de lassitude et de souffrance.

Par un contraste étrange, il y a encore un autre homme en lui, un homme sec et positif, un mathématicien de la

pensée, qui fait le plus singulier effet à côté du poëte prodigue dont je viens de parler. L’éclat disparaît; par instants, le froissement des belles étofles et le choc des verres s’éteignent; la phrase, resserrée et raide, n’est plus que le langage d’un démonstrateur qui explique un théorème. Nous assistons à une leçon de géométrie, de mécanique. La carcasse de chacune de ses œuvres est ainsi fortement forgée; elle est l’ouvrage d’un mécanicien impitoyable, qui ajuste chaque pièce avec un soin particulier, qui dresse sa charpente selon des mesures exactes, ménageant de petits casiers pour chacune des pensées, et liant le tout avec des crampons puissants. La masse est effrayante de solidité. M. Taine est d’une sécheresse extrême dans le plan et dans toutes les parties de pur raisonnement, il ne se livre, il n’est poëte que dans Îles exemples qu'il choisit pour l’application de ses théories. Aussi dit-on de ses livres qu'ils fatiguent un peu à la lecture; on voudrait plus de laisser-aller, plus d’imprévu; on est irrité contre cet esprit altier, qui vous ploie brutalement à ses croyances, qui vous saisit comme un engienage et vous attire tout entier, si vous avez le malheur de vous laisser pincer le bout des doigts. Le poëte n’est plus; on a devant soi un esprit systématique, qui obéit à une idée unique et qui emploie toute sa puissance à rendre cette idée invincible.

Ouvrez n’importe quel livre de M. Taine, et vous y trouverez les trois caractères que je viens de sigraler; une grande sécheresse. une prodigalité sanguine, une sorte de faiblesse fiévreuse. Qu'il donne une relation de voyage, qu'il étudie un écrivain, qu'il écrive l’histoire d’une littérature, il reste le même, sec et rigide dans le plan. prodigue dans le détail, vaguement faible et inquiet au fond. Pour moi, il est trop savant. Toutes ses allures systématiques lui viennent de sa science. Je préfère le poëte, l’homme de chaïr et de nerfs, qui se révèle dans les peintures. Là est la vraie personnalité de M. Taine, ce qui Jui appartient en propre, ce qui lui vient de lui. et non de l’étude. Le système qu'il a construit serait un bien mauvais instrument dans des mains moins puissantes et moins ingénieuses que les siennes. 1 ‘artiste a grarci le yhilosophe à ce point qu’on n’a plus vu que le philoseple,

D'autres appliqueront les mêmes théories, modifierent et amélioreront la loi mathématique qu’il affirme avoir trouvée. Mais, cette personnalité forte, cette énergie de couleurs, cette intuition profonde, ce mélange étonnant d’âpreté et de splendeur, voilà ce qui ne nous sera peutêtre pas donné une seconde fe et ce qu’il faut admirer aujourd’hui. | |

Le style de M. Taine a des insouciances et des iéh ses de grand seigneur. Il est inégal ét heurté sciemment. Il est le produit direct de ce mathématicien et de ce ‘poëte qui ne font qu’un. Les répétitions importent peu; la phrase marche fortement, insoucieuse de la grâce et de la régularité; çà et là, il y a des trous noirs. Les descriptions, les citations abondent, unies entre elles par de petites phrases sèches. On sent que l’auteur a voulu tout cela, qu’il ést maître de sa plume, qu'il sait l'effet produit. On est en présence d’un artiste qui, connaissant les plus minces secrets de son art, se permet toutes choses et se donne entier, sahs jamais atténuer sa personnalité. Il écrit comme il pénse, en peintre et en sun sobrément et à outrance. | |

Je citérai deux de ses œuvres pour me HAE mieux comprendre. Îl'en est une, Le Vovage aux Pyrénées, qui sous la plume de tout autre aurait été une suite de lettres écrites un peu à l’aventure, une relation libre ‘et courante. Ici, nous avons des divisions exactes, nettement indiquées. de petits chapitres coupés avec une précision mathématique. Et chacun de ces casiers, que l’on pourrait numé- ‘roter, contient un paysage splendide, ou une observation profonde, où encore une vieille légende de sang et de carnage. L? auteur a rangé méthodiquement tout ce que sa riche imagination lui a ‘inspiré de plus exquis et de plus grandiose en face des vaux et des monts. Il est resté systématique jusque dans l’émotion que lui ont causée les horizons terribles ou charmants. Là est l’empreinte d’un des caractères de son esprit. Son amour de la force 8e trouve aussi amplement indiqué; il est dans l’amitié qu'il témoigne aux grands chênes, dans son admiration profonde pour les vieilles Pyrénées; il est encore dans le thoïx des anecdotes qu'il raconte, anecdotes des mœurs cruelles et libres d'un ‘autre âge. L'œuvre a une savéur

étrange : elle est forte et tourmentée. Ce n’est plus là un récit de voyage, c’est un homme, un artiste qui nous conte ses tressaillements en face de l’Océan et des montagnes. Certaines pages, Vie et Opinions Philosophiques d’un Chat, m'ont toujours fait désirer de voir M. Taine écrire des nouvelles, des contes; il me semble que son imagination, sa touche sobre et éclatante feraient merveilles dans les travaux de pure fantaisie. N’a-t-il pas quelque roman en portefeuille ? FO

L'Histoire de la Littérature anglaise compte quatre gros volumes. Le cadre s’agrandit, le sujet devient plus large, mais l’esprit reste le même, l’artiste ne change pas. Ici encore, la main qui a élevé la charpente, disposé les détails, construit la masse à chaux et à sable, est cette main systématique et prodigue à la fois, frappant fort. L'Histoire de la Littérature anglaise est d’ailleurs l’œuvre maîtresse de M. Taine; toutes celles qui ont précédé ont tendu vers elle, et toutes celles qui viendront en découleront sans doute. Elle contient la personnalité entière de l’auteur, sa pensée unique dans son application la plus exacte; elle est le fruit mûr et pleinement développé du mathématicien et du poëte, elle est l’expression complète d’un tempérament et d’un système. M. Taine se répétera forcément; il peut multiplier à l’infini les applications de sa théorie, étudier chaque époque littéraire et artistique ; les expressions et les conclusions changeront, mais la charpente demeurera la même, les détails viendront se ranger et se classer dans le mêmeordre.

Tandis que toute la presse discutait le système de l’auteur, je m’extasiais devant ces quatre gros volumes, devant cette vaste machine si délicatement et si solidement construite; j’admirais les marqueteries irrégulières et bizarres de ce style, l’ampleur de certaines parties et la sécheresse des attaches; je jouissais de cette joie que tout homme du métier prend à considérer un travail précieux et étrange, d’une barbarie savante; je goûtais un plaisir tout plastique, et je trouvais l’artiste qui me convenait, froid dans le méthode et passionné dans la mise en scène, tout personnel et tout libre.

Maintenant, il est facile d’imaginer quelles vont être les préférences de cet artiste, son esthétique et ses ten-

dresses littéraires. S’il est trop savant et trop raffiné pour pécher lui-même contre le goût, s’il a trop d’exactitude dans l'esprit pour se livrer à une débauche de pensée et de style, s’il est, en un mot, trop de notre époque pour s’abandonner à la brutalité saxonne ou à l’exubérance italienne, il va toutefois témoigner ses sympathies aux écrivains, aux peintres, aux sculpteurs, qui se sont laissés aller aux ardeurs de leur sang et de leurs nerfs. Il aimera la libre manifestation du génie humain, ses révoltes, ses démences mêmes; il cherchera la bête dans l’homme, et il applaudira lorsqu'il entendra le cri de la chair. Sans doute, il n’applaudira pas tout haut, il tâchera de garder le visage impassible du juge; mais il y aura un certain frémissement dans la phrase qui témoignera de toute la volupté qu’il prend à écouter la voix âpre de la réalité. Il aura des sourires pour les écrivains et les artistes qui se sont déchirés eux-mêmes, montrant leurs cœurs sanglants, et encore pour ceux qui ont compris la vie en belles brutes florissantes. Il aimera Rubens et Michel-Ange, Swift et Shakespeare. Cet amour, chez lui, sera instinctif, irréfléchi. Ayant le profond respect de la vie, il déclarera d’ailleurs que tout ce qui vit est digne d’étude, que chaque époque, chaque homme méritent d’être expliqués et commentés. Aussi, lorsqu’il arrivera à parler de Walter Scott, le traitera-t-il de bourgeois.

Tel est l’esprit qui, l’année dernière, a été appelé à professer le cours d’esthétique à l’Ecole des Beaux-Arts. Je laisse, dès maintenant, l’écrivain de côté, et je ne m'occupe plus que du professeur, qui enseigne une nouvelle science du beau. D'ailleurs, je ne désire examiner qué ses premières leçons, que sa philosophie de l’art. Il applique cette année ses théories, il étudie les écoles italiennes. Ses théories seules m’intéressent aujourd’hui, et je n’ai pas à voir avec quelle compétence et quelle autorité il parle des trésors artistiques de cette Italie qu’il a visitée dernièrement. Ce qui m'importe, c’est de saisir le mécanisme de sa nouvelle esthétique, c’est d’étudier en lui le professeur. Nous aurons ainsi son tempérament artistique dans son entier.

Professeur n’est pas le véritable mot, car ce professeur

n’enseigne pas; il expose, il dissèque. Tout à l’heure, je disais qu’un des caractères distinctifs de cette nature de critique était d’avoir la compréhension largement ouverte, d’admettre en principe toutes les libres manifestations du génie humain. Le médecin se plaît à toutes les maladies; il peut avoir des préférences pour certains cas plus curieux et plus rares, mais il se sent également porté à ‘étudier les diverses souffrances. Le critique est semblable au médecin; il se penche sur chaque œuvre, sur chaque homme, doux ou violent, barbare ou exquis, et il note ses observations au fur et à mesure qu’il les fait, sans se ‘soucier de conclure ni de poser des préceptes. Il n’a pour règle que l’excellence de ses yeux et la finesse de son intuition; il n’a pour enseignement que la simple exposition de ce qui a été et de ce qui est. Il accepte les diverses écoles; il les accepte comme des faits naturels et nécessaires, au même degré, sans louer les unes aux dépens des autres, et, dès lors, il ne peut plus qu’expliquer leur venue et leur façon d’être. En un mot, il n’a pas d’idéal, d’œuvre parfaite qui lui serve de commune mesure pour toiser toutes les autres. Il croit à la création continue du génie humain, il est persuadé que l’œuvre est le fruit d’un individu et d’une époque, qui pousse à l’aventure, selon le bon plaisir du soleil, et il se dispense ainsi de donner les recettes pour obtenir des chefs-d’œuvre dans des conditions déterminées.

Il à dit cette année aux élèves de l’Ecole des Beaux- Arts : ‘* En fait de préceptes, on n’en a encore trouvé que deux; le premier qui conseille de naître avec du génie : c’est l’affaire de vos parents, ce n’est pas la mienne; Île second qui conseille de travailler beaucoup, afin de bien posséder votre art : c’est votre affaire, ce n’est pas non plus la mienne ””’. Etrange professeur, qui vient, contre toutes les habitudes, déclarer à ses élèves qu’il ne leur donnera pas le moyen pratique et mis à la portée de tous de fabriquer de belles œuvres! Et il ajoute : ‘* Mon seul devoir est de vous exposer des faits et de vous montrer comment ces faits se sont produits *”’. Je ne connais pas de paroles plus hardies ni plus révolutionnaires en matière d’enseignement. Ainsi, l’élève est désormais livré à ses instincts, à sa nature: il est seulement mis à même par

la science, par l’histoire comparée du passé, de mieux. lire en lui-même, de se connaître et d’obéir sciemment à ses inspirations. Je voudrais citer toute cette page où. M. H. Taine parle superbement de la méthode moderne :: ‘* Ainsi comprise, la science ne proscrit ni ne pardonne;

elle constate et elle explique... Elle a des sympathies

pour toutes les formes de l’art et pour toutes les écoles, même pour celles qui semblent le plus opposées; elle les

accepte comme autant de manifestations de l'esprit humain; elle juge que plus elles sont nombreuses et

contraires, plus elles montrent l’esprit humain par des

faces nouvelles et nombreuses ””’. L’art. entendu de la

sorte, est le produit des hommes et du temps; il fait

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