Mes heures perdues
Dans la grande guerre artistique et poétique de 1830, arriva ce qui arrive dans toutes les guerres : c'est que quelques-uns des combattants devinrent illustres, eurent au front le rouge baiser de la gloire, et que d'autres, eu trèsgrand nombre, prodiguèrent leur vie, leur sang, leur bravoure, firent des prodiges, et cependant moururent inconnus. Félix Arvers eût été un de ceux-là, sans la fortune étonnante et cependant méritée du fameux Sonnet imité de l'italien qu'on trouvera à la page 53 de ce livre, réimprimé sur l'édition originale de Fournier jeune.
Ce petit poëme exquis, achevé, parfait, que citent désormais toutes les Antologies, qui est dans toutes les mémoires et qui pour vivre n'avait même plus besoin de l'imprimerie, a été appelé excellemment, par un usage qui a prévalu : Le sonnet d' Arvers; et jusqu'à la réimpression offerte aujourd'hui aux amateurs de curiosités littéraires, il a été tout ce qu'on connaissait et ce qu'on voulait connaître de Félix Arvers, en dépit de ses nombreux travaux. Est-ce donc à dire que ce sonnet l'emporte réellement de beaucoup sur les autres œuvres du même poëte ? Non, si l'on considère le don, le talent et l'effort; oui, si l'on ne veut songer qu'au résultat obtenu. Cette fois seulement, Arvers a trouvé, peut-être eu effet grâce à une inspiration étrangère, une situation vraie, poignante, éternelle; cette situation, il l'a sentie et embrassée en auteur dramatique; il l'a exprimée lyriquenent avec un art harmonieux, sobre et sincère; il avait fait un chefd'œuvre. Pour cela il a fallu sans doute cette rencontre étonnante et rare, qu'Arvers éprouvât réellement le sentiment d'héroïque sacrilice et de résignation surhumaine dont il nous a dit les angoisses, et qu'éprouvant ce sentiment, en ayant le cœur déchiré, il le trouvât tout décrit dans un sonnet en langue étrangère, qu'il n'eut qu'à traduire, mais avec tout son génie et tout son cœur.
Jj INTRODUCTION.
Si étrange que puisse sembler cette assertion, elle est vraie cependant; ei il est plus (fin1 probable qu'en cette cirscons-
tance ce fut à un parti pris (l'imitation qu'Arvers dut d'avoir exprimé sa pensée sans ta travestir et d'être resté lui-même. En cetemps où la poésie Lyrique et la poésie dramatique s*1 ravivaient Tune l'autre en se pénétrant, où les poètes étaient justement préoccupés de renouveler les fictions, d'incarner les idées, de revêtir les abstractions d'une mise en scène triomphale empruntée à l'histoire, tout fait supposer que, n'ayant d'autre élément à mettre en scène que sa passion et sa souffrance, Arvers n'eût pas osé être l'acteur de son propre dnime, et qu'il eût, comme c'était alors l'usage, prêté sa douleur et l'amour dont il mourait à quelque seigneur de la Renaissance ou à quelque idéal chevalier du moyen âge. Par bonheur le sonnet italien se trouva là tout sanglant et palpitant ; Arvers, voyant une si fidèle représentation de son martyre, oublia les' théories littéraires auxquelles il avait coutume d'obéir, et il crut avoir le droit de copier tel qu'il était ce chant désespéré et lier. Mais, sans connaître le texte italien, on peut affirmer que le poète, en croyant le transcrire, le transfigura etymit involontairement le bruit étouffé de ses sanglots. Grâce à lui, la pléiade de 1830, qui déjà, si peu d'au nées après son éclosion, avait produit tant d'oeuvres illustres par l'éclat, l'imagination et la fantaisie, eut l'honneur qui lui avait manqué jusque-là d'avoir exhalé un cri fait pour retentir à jamais dans les âmes.
Elle avait poussé une plainte vraiment humaine, et si l'on veut y réfléchir, on verra que c'était là une chose tout à fait improbable et inattendue, car alors ceux-là même d'entre les grands poètes qui pins tard devaient le plus nous émouvoir et faire couler délicieusement nos larmes, laissaient prédominer en eux l'artiste, s'occupaient de renouveler le mètre, la rime, les moules dramatiques, et de demander à l'histoire la magie de la couleur et la pompe du spectacle. Il s'agissait de chasser au plus vite et à jamais tous les prétendus classiques obstinés à l'imitation des^ imitations, par qui la langue avait été énervée, l'antiquité travestie, la tragédie perdue, et qui, ne pouvant plus vivre, ne savaient pas se résigner à mourir. Et avec eux on devait aussi renvoyer à la nuit, repousser au néant ces romains de carnaval, ces asiatiques de pendules, ces turcs apocryphes qui, à des époques indéterminées, dans de vagues pays et sousles colonnes indécises d'invraisemblables palais pou-