CE QUI PEUT ARRIVER A TOLT LE MONDE
A Séville autrefois (pour la date il n'importe), Près du Guadalquivir, la chronique rapporte (Qu'une dame vivait, qui passait saintement Ses jours daDS la prière et le recueillement : Ses charmes avaient su captiver la tendresse De l'alcade, et c'était, comme on dit, sa maîtresse ; Ce qui n'empêchait pas que son nom fût cité Comme un exemple à tous d'austère piété, Car elle méditait souvent les évangiles, Jeûnait exactement quatre-temps et vigiles, Communiait à Pâques, et croyait fermement Que c'est péché mortel d'avoir plus d'un amant A la fois. Ainsi donc, en personne discrète, Elle vivait au fond d'une obscure retraite, Toute seule, et n'ayant de gens dans sa maison Qu'une duègne au delà- de l'arrière-saison, Qu'on disait avoir eu, quand elle était jolie, Ses erreuis de jeunesse, et ses jours de folie. Voyant venir les ans, et les amans partir, En femme raisonnable elle avait cru sentir Qu'en son àme, un beau jour, était soudain venue Une vocation jusqu'alors inconnue; Au monde, qui fuyait, elle avait dit adieu, Et pour ses vieux péchés s'était vouée à Dieu.
Une fois, au milieu d'une de ces soirées Que prodigue le ciel à ces douces contrées, Le bras nonchalamment jeté sur son chevet, Paquitta (c'est le nom de la dame) rêvait :
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Son œil s'était voilé, silencieux et triste.; Et tout près d'elle, au pied du lit, sa cainariste Disait dévotement, un rosaire à la main, Ses prières du soir dans le rite romain. Voici que dans la rue, au pied de la fenêtre, Un bruit se fit entendre; elle crut reconnaître Un pas d'homme, prêta l'oreille ; en ce moment Une voix s'éleva qui chantait doucement :
« Merveille de l'Andalousie, Etoile qu'un ange a choisie Entre celles du firmament, Ne me fuis pas ainsi; demeure, Si tu ne veux pas que je meure De désespoir, en te nommant!
J'ai visité les Asturies, Aguilar aux plaines fleuries, Tordesillas aux vieux manoirs ; .
J'ai parcouru les deux Castilles, Et j'ai bien vu sous les mantilles De grands yeux et des sourcils noirs ;
Mais, ô lumière de ma vie, Dans Barcelone ou Ségovie, Dans Girone au ciel embaumé, Dans la Navarre ou la Galice, Je n'ai rien vu qui ne pâlisse Devant les yeux qui m'ont charmé ! »
Quand la nuit est bien noire, et que toute la terre. Comme de son manteau, se voile de mystère,