‹ Mes heures perduesChapitre 20 sur 97 · CE QUI PEUT ARRIVER A TOUT LE MONDE · texte numérisé non relu

CE QUI PEUT ARRIVER A TOUT LE MONDE

Qui m'avait introduit dans son appartement;

Et comment voulez-vous qu'à pareille heure... ? — Il ment !

Disait la Paquitta; d'ailleurs la chose est claire,

J'ai mes témoins; il faut une peine exemplaire,

Car je vous l'ai promis, et qu'un juste trépas

Me venge d'un affront que vous n'ignorez pas ! >•

Or, s'il faut maintenant, lecteur, qu'on vous apprenne

La fin de tout ceci, par la cour souveraine

Il fut jugé coupable à l'unanimité ;

Et comme il était noble, il fut décapité!

Novembre 1830.

Pourtant, si tu m'aimais ! si cetti*. raillerie Avait jeté racine et germé sourdement; Si, moi qui me jouais, si tu m'avais, Marie, De la bouche et du cœur, appelé ton amant !

Si je t'avais trompée, et si j'avais su rendre

Si puissant et si doux mon sourire moqueur,

Que ton Tune crédule ait pu se laisser prendre

Aux scniblans d'un amour qui n'est point dans mon cœur,

Malheur à tous le3 deux! Tôt ou tard l'imposture Rapportera ses fruits d'angoisse et de douleur ; Et toi, qui n'as rien fait, toi, pauvre créature, Tu prendras comme moi ta moitié du malheur.

Et si j'avais dit vrai; cependant, quand j'y songe. . 0 femme ! vois un peu ce que c'est que de nous ! Pour peu que cette voix, qui riait du mensonge, Eût de torrens d'amour inondé tes genoux!

Comme un berceau d'enfant à la branche fleurie, Si j'avais suspendu le bonheur à tes pas, Malheur, encor malheur ! car cette fois, Marie, Hélas! ce serait toi qui ne m'aimerais p&f !

Etait-ce donc la loi, pitoyable nature, De reculer toujours le but que j'entrevois, Et de ne mettre au cœur de chaque créature Qu'un désir sans espoir et qu'un écho sans voix?

0 malédiction ! était-ce ton envie

De n'accomplir jamais qu'une part du souhait,

Et le seul avenir est-il pour cette vie,

De haïr qui nous aime, ou d'aimer qui nous hait ?

LA PAUVRETE

LA PAUVRETÉ

Je suis pauvre, et pour moi l'on n'a que du mépris! S'écriait l'autre jour le malheureux Fabrice; Quelqu'un lui dit : Mon cher, Pauvreté n'est pas vice. Ah I répondit-il, c'est bien pis.

(Poésie du siècle dernier.)

Ilotes de ce séjour d'angoisse et de souffrance, Où Satan sur le seuil a mis : Plus d'espérance! Qui vous brisez le front contre ces murs de fer, Et vîntes échanger, dans cette fange immonde, La perpétuité des peines de ce monde Pour l'éternité de l'enfer!

0 vous, bandits, larrons d'Italie ou d'Espagne, Hôtes des grands chemins, qui courez la campagne De Tarente à Venise, et de lîoine au Simplon; Et vous, concitoyens, voleurs de ma patrie, Qui, les cheveux rasés et l'épaule flétrie, Ramiez dnns Brest ou dans Toulon !

Et vous qui, franchissant les monts et les cascades, Imploriez la Madone, et braviez les alcades, Castillans, Grenadins ! et vous qui, sourdement, Sous le ciel de l'Ecosse, alliez dans les ténèbres Ressusciter les morts dans leurs linceuls funèbres Avant le jour du jugement!

Filles de joie, o vous qu'on voyait dans la rue, Autour d'un mauvais lieu, faire le pied de grue, Dont l'amour fut mortel, et le baiser fatal; Vous tous, morts dans le crime et dans l' impénitence, Spectres, qu'ont ainsi faits la roue ou la potence, La guillotine ou l'hôpital!

Vous tous, mes vieux damnés, races de Dieu maudites, Approchez-vous ici, parlez-nous, et nous dites Aux gouffres de Satan combien a rapporté Chaque péché mortel qui damne l'autre vie; Combien l'Orgueil, combien l'Avarice ou l'Envie, Combien surtout la Pauvreté ?

C'est Elle qui flétrit une âme encor novice, L'enlace, et la conduit au crime par le vice, Courbant les plus hauts fronts avec sa main de fer ; Qui mêle le poison et qui tire l'épée ; Elle, la plus féconde et la mieux occupée Des pourvoyeuses de l'enfer !

Pauvreté ! vaste mot. Puissances de la terre, Qui portez de vos noms l'orgueil héréditaire,

LA. PAUVRETÉ 77

Savez-vous ce que c'est qu'avoir soif, avoir faim ; L'hiver, dans un grabat juché sous la toiture, Passer le jour sans feu, la nuit sans couverture; Ce que c'est que le pauvre, enfin ?

— C'est un homme qui va, sur les places publiques, Colporter, tout perclus, une boîte à reliques; Un aveugle en haillons qu'on voit par les chemins Accompagné d'un chien qui porte une sébile, Agenouillé par terre, et qui chante, immobile, Un cantique, en joignant les mains :

C'est un homme qui veille au seuil la nuit entière, Et vient, sortans du bal, vous ouvrir la portière, Recommandant sa peine aux cœurs compatissans C'est une femme en pleurs qui voile son visage Et tient à ses côtés deux enfans en bas âge Dressés à suivre les passans

C'est cela : rien de plus. D'ailleurs, c'est une classe, Les pauvres : il faut bien que chacun ait sa place; Dieu seul sait comme tout ici doit s'ordonner : Il a mis la santé près de la maladie, Le riche près du pauvre ; il faut que l'un mendie Pour que l'autre puisse donner.

Et quand, lassés de voir qu'on vous suit à la trace, Vous vous êtes saignés, à grand'peino, et par grâce, Du denier qu'un laquais insolent a jeté; Grands seigneurs, financiers, belles dames, duchesses, Vous vous tenez contons, et croyez vos richesses Quittes envers la pauvreté !

Mais il en est une autre, une autre cent fois pire, Qui n'a point de haillons, celle-là, qui n'inspire Ni pitié, ni dégoût ; qui se pare de fleurs : Qui ne se montre point, mendiante et quêteuse, Mais, sous de beaux habits, cache, toute honteuse, Ses ulcères et ses douleurs.

Elle vient au concert, et chante ; au bal, et danse : Jamais, jamais un geste, un mot dont l'imprudence Trahirait ses tourmens qui ne sont point compris ; C'est un combat sans fin, une longue détresse, Une fièvre qui mine, un cauchemar qui presse % Et tue en étouffant vos cris.

C'est ce mal qui travaille une âme bien placée, Qui s'indigne du rang où le sort l'a laissée ; Qui demeure toujours triste au sein des plaisirs, Parce qu'elle en sait bien le terme, et s'importune De n'égaler jamais ses vœux à sa fortune, Ni son espoir à ses désirs.

C'est le fléau du siècle, et cette maladie Gagne de proche en proche, ainsi qu'un incendie : Le monde dans son sein porte un hôte inconnu ; C'est un ver dans le cœur, c'est le cheval de Troie, D'où les Grecs tout armés tomberont sur leur proie Quand le moment sera venu.

Or, quand cela se voit, c'est une marque sure Qu'il s'est fait au dedans une large blessure,

LA PAUVRKTH

Enseignement certain, par où Dieu nous apprend Qu'une société vieillie et décrépite S'émeut au plus profond de sa base, et palpite Du dernier râle d'un mourant.

Jo vous en avertis, riches ; prenez-y garde ! L'édifice est usé ; si quelqu'un par mégardo Passe trop chargé d'or sur ses planchers pourris, — Un grain de blé suffit pour combler la mesure : -~ Au choc le plus léger cette vieille masure Vous étouffe sous ses débris.

Peu de jours sont passés depuis qu'en sa colère Lyon a vu rugir le monstre populaire : Vous aviez cru le voir arriver en trois bonds, Le sang dans les regards, le feu dans les narines, Et vous aviez serré votre or sur vos poitrines, Pales comme dos moribonds.

S'il n'a pas, cette fois oncor, rompu sa chaîne, Si la porte est de fer et la cage de chêne, Pourtant n'approchez pas des barreaux trop souvent, Car sa force s'accroît, et sa rage, en silence; Et gare qu'un beau jour il les brise, et s'élance Libre enfin, et les crins au vent !

A MADAME

A MADAME

Madame, croyez-moi ; bien qu'une autre patrie Vous ait ravie à eeux qui vous ont tant chérie, Allez, consolez-voiis, ne pleurez point ainsi; Votre corps est là-bas, mais votre âme est ici : C'est la moindre moitié que l'exil nous a prise; La tige s'est rompue au souffle de la brise; Mais l'ouragan jaloux qui ternit sa splendeur, Jeta la fleur au vent et nous laissa l'odeur. A moins, à moins pourtant que dans cette retraite Vous n'oyez apporté quelque peine secrète, Et que là, comme ici, quelque ennui voyageur Se cramponne à votre âme, inflexible et rongeur; Car bien souvent, un mot, un geste involontaire, Des maux que vous souffrez a trahi le mystère, Et j'ai vu sous ces pleurs et cet abattement La blessure d'un cœur qui saigne longuement. Vous avez épuisé tout ce que la nature A permis de bonhonr à l'bumblc créature,

S'i MHS HEUBBS Pi:rtDUi;s

Et votre pauvre cœur, lentement consumé,

S'est fait vieux en un jour, pour avoir trop aimé :

Vous seule, n'est-ce pas, vous êtes demeurées

Fidèle à cette amour que deux avaient jurée,

Et seule, jusqu'au bout, avez pieusement

Accompli votre part de ce double serment.

Consolez-vous encor, car vous avez, Madame,

Achevé saintement votre rôle de femme ;

Vous avez ici-bas rempli la mission

Faite à l'être créé par la création.

Aimer, et puis souffrir, voilà toute la vie :

Dieu vous donna long-temps des jours dignes d'envie;

Aujourd'hui, c'est la loi, vous payez chèrement

Par des larmes sans fin ce bonheur d'un moment.

Certes, tant de chagrins, et tant de nuits passées

A couver tristement de lugubres pensées,

Tant et de si longs pleurs n'ont pas si bien éteint

Les éclairs de vos yeux et pâli votre teint,

Que mainte ambition ne se fût contentée,

Madame, de la part qui vous en est restée,

Et que plus d'un encor n'y laissât sa raison,

Ainsi qu'aux églantiers l'agneau fait sa toison.

Mais votre âme est plus haute, et ne s'arrange guère

Des consolations d'un bonheur si vulgaire;

Madame, ce n'est point un vase où, tour à tour,

Chacun puisse étancher la soif de son amour ;

Mais Dieu la fit semblable à la coupe choisie

Dans les plus purs cristaux des rochers de l'Asie,

Où l'on verse au sultan le Chypre et le Xérès,

Qui ne sert qu'une fois et qui se brise après.

Gardez-la donc toujours cette triste pensée

D'une amour méconnue et d'une âme froissée :

Que le prêtre debout, sur l'autel aboli,

A MADAME *** 85

Reste fidèle au Dieu dont il était rampli; Que le temple désert, aux vitraux de l'enceinte Garde un dernier rayon de l'auréole sainte, Et que l'encensoir d'or ne cesse d'exhaler Le parfum d'un encens qui cessa de briller ! Il n'est si triste nuit qu'au crêpe de son voile Dieu ne fasse parfois luire une blanche étoile, Et le ciel mit au fond des amours malheureux Certains bonheurs cachés qu'il a gardés pour eux. Supportez donc vos maux, car plus d'un les envie; Car, moi qui parle, au prix du repos de ma vie, Au prix de tout mon sang, Madame, je voudrais Les éprouver un jour, quitte à mourir après.

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