CE QUI PEUT ARRIVER A TOUT LÉ MONDE (JÔ
Ma pauvre Pî^uitta, tu n'es pas belle assez!
Car, ne m'abusez pas, maintenant je le sais,
Sorti d'un autre lit, vous venez dans le nôtre,
Porter des bras meurtris sous les baisers d'une autre :
Elle doit s'estimer heureuse, Dieu merci,
Celle-là ! sans nul doute elle est belle, et je pense
Qu'elle est femme à valoir qu'on se mette en dépense !
Je voudrais la connaître, et lui demanderais
De m'enseigner un peu ses merveilleux secrets.
Au moins, vous n'avez pas si peu d'intelligence
De croire que ceci restera sans vengeance,
Mon illustre seigneur! Ah, l'aimable roué!
Vous apprendrez à qui vous vous êtes joué!
Çà, vite en bas du lit; qu'on s'habille, et qu'on sorte!
Certes,, j'espère bien vous traiter de la sorte
Que vous me connaissiez, et de quel châtiment
La Paquitta punit l'outrage d'un amant! »
Elle parlait ainsi lorsque, tout effarée, La suivante accourut : « A la porte d'entrée, L'alcade et trois amis, qu'il amenait souper, Dit-elle, sont en bas qui viennent de frapper !
— Bien! dit la Paquitta ; c'est le ciel qui l'envoie !
— Ah ! senora, pour vous, gardez que l'on me voie !
— Au contraire, dit l'antre. Allez ouvrir! merci, Mon Dieu; je t'appelais, Vengeance; te voici! » Et sitôt que là duègne en bas fut descendue,
La dame de crier : « A moi! je suis perdue!
Au viol! je me meurs! au secours! au secours!
Au meurtre! à l'assassin ! Ah! mon seigneur, accours ! »
Tout en disant cela, furieuse, éperdue,
Au cou de Gabriel elle s'était pendue,
Le serrait avec rage, et semblait repousser
60 MBH BBUBBS P10D1 I
Ses deux bras qu'elle avait contraints à l'embrasser;
Et lui, troublé, la tête encor tout étourdie,
Se prêtait à ce jeu d'horrible comé'lie,
Sans deviner, hélas ! que, pour son châtiment,
C'était faire un prétexte et servir d'instrument !
L'alcade cependant, à ces cris de détresse, Accourt en toute hâte auprès de sa maîtresse : « Seigneur! c'est le bon Dieu qui vous amène ici; Vengez-vous, vengez-moi ! Cet homme que voici. Pour me déshonorer, ce soir, dans ma demeure...
— Femme, n'achevez pas, dit l'alcade; qu'il meure!
— Qu'il meure! reprit-elle. — Oui ; mais je ne veux pas * Lui faire de ma main un si noble trépas ; Çà, messieurs, qu'on l'emmène, et que chacun pâlisse En sachant à la fois le crime et le supplice ! » Gabriel, cependant, s'étant un peu remis, Tenta de résister ; mais pour quatre ennemis, Hélas! il était seul, et sa valeur trompée Demanda vainement secours à sonépée; Elle s'était brisée en sa main ; il fallut Se rendre et se soumettre à tout ce qu'on voulut.
Devant la haute cour on instruisit l'affaire;
Le procès alla vite ; et quoi que pussent faire
Ses amis, ses parens et leur vaste crédit,
Qu'au promoteur fiscal don Gabriel eût dit :
« C'est un horrible piège où l'on veut me surprendre.
Un crime ! je suis noble, et je dois vous apprendre,
Seigneur, qu'on n'a jamais trouvé dans ma maison
De rouille sur l'épée, ou de tache au blason !
Seigneur, c'est cette femme elle-même, j'en jure
Par ce Christ qui m'entend et punit le parjure,