MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFBANCES
l'une. Confucius dit : « Poursuivez le méchant si vous êtes fort, et apprenez-lui qu'il y a danger à faire le mal; par là, vous protégerez le faible. » Voilà une morale humaine qui pourrait se traduire par un précepte très utile dans le parti républicain si calomnié : « Ne dédaignez le mensonge qu'après avoir confondu le menteur. ))
G décembre.
Paris est dans une affreuse perplexité.
M. de Moltke a daigné faire savoir au général Trochu la défaite de notre armée de la Loire et la reprise d'Orléans par les Prussiens.
Venue par M. de Moltke, cette nouvelle n'est peut-être pas entièrement exacte. Qui sait combien nous avons d'hommes à Orléans.»^ Quel effet cette lettre, affichée sans commentaires dans les rues de Paris, va-t-elle produire sur l'imagination parisienne.»^ On me rassure. On m'affirme avoir vu beaucoup de gens lire cette lettre et dire :
— Ah çà! est-ce que M. de Moltke nous prend pour des Verdunois.»^
Verdun s'est rendu sur la nouvelle donnée par les Prussiens au commandant de place que Paris avait capitulé. Où est Baurepaire.»^ Oii sont les généraux de la première république
pour faire rentrer aux Prussiens leurs mensonges dans la gorge?
Paris a une souplesse, une intelligence incroyables. Ah! si on l'écoutait! Certes, M. de Moltke, que sa nouvelle soit vraie ou fausse, ne nous l'envoie point par charité; il tente de nous affaiblir, de nous détremper, de nous décourager, de nous empêcher de faire, pendant quelques jours, une action d'éclat, un effort suprême. Il veut avoir le temps d'envoyer tout son monde là-bas pour anéantir l'armée de la Loire. Nous nous croyons vaincus, nous ne bougeons pas, c'est simple! Nous n'étions qu'un peu brossés. M. de Moltke, tandis que Paris se frotte les oreilles, a tout le loisir d'écraser la province.
Eh bien, Paris, qui comprend, n'a qu'une idée, et c'est la bonne; il se dit : « Mettons qu'il y ait eu une grosse affaire à Orléans ! Les Prussiens ont dû y envoyer beaucoup de monde et en laisser moins autour de nous ; sortons aujourd'hui, demain, tout de suite, de tous les côtés à la fois. ))
Voilà ce que Paris voudrait, voilà ce qu'il demande. Le fera-t-on.»^
7 décembre.
Les raisonnements de la population pari-
aGo MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
sienne sont admirables; il faudrait tout dire, tout écrire de ce que pense l'héroïque ville.
La presse politique nous fait honneur en ce moment et doit donner à MM. les Prussiens une idée assez élevée de nos journalistes. S'il est vrai que la plume soit une arme, nos écrivains politiques s'en servent bien contre la Germanie.
Adam et moi, depuis quatre-vingts et quelques jours nous avons prêché, semé l'entêtement, et nous récoltons la volonté. Nous voilà pénétrés nous-mêmes de cet esprit, de ce sentiment, de ce caractère parisien, qu'on peut aujourd'hui résumer en un seul mot : héroïsme! Quoi qu'il advienne, quoi qu'il arrive à la France, que les revers l'accablent, que l'infortune la désunisse, que ses ennemis l'écrasent, que ses enfants la déchirent, elle est redevenue la France, elle porte fièrement son drapeau lavé à Champigny, à Orléans, à Châteaudun, dans le sang de ses fils. Qui oserait nous jeter à la face la loque infecte de Sedan .^
Ce que Paris compte chaque jour de sacrifices, de dévouements à la patrie, est incalculable. Deux millions d'hommes, de femmes, d'enfants, se privent, se ruinent, ont froid, ont faim, subissent toutes les maladresses des maigres distributions sans se plaindre. L'épreuve la plus terrible est la mortalité des
enfants; il n'y a plus de lait, et les mères, avec une nourriture insuffisante, voient leur sein se tarir !
Toute la journée, nous côtoyons des malheureux et leurs misères, des blessés et leurs blessures... Nous nous efTorçons de soulager les uns et les autres ; mais on ne peut presque rien avec de l'argent.
Le bien-être n'existe plus que dans les familles très riches. Le sucre se rationne, la farine pour les gCiteaux se rationne, tout ce que la population parisienne appelle des « douceurs » se rationne.
8 décembre.
Le pauvre colonel Franchetti vient de mourir; on n'a pas pu lui faire l'opération, parce qu'il est resté trop longtemps à cheval après avoir reçu sa blessure. Il n'a cessé de répéter : (( Si la France triomphe, je ne regrette pas ma vie. »
Dans son délire, durant son interminable agonie, il s'écriait : « Suivez-moi, mes amis! C'est difficile, mais nous y arriverons. Vive la France I »
Le général Ducrot, en lui confiant la mission qui devait le conduire à la mort, lui avait, paraît-il, donné une rose. Il l'a gardée à la bouche
quelques minutes encore après avoir été blessé, puis il l'a perdue; un de ses éclaireurs l'a pieusement rapportée. La tante de M. Franchetti, M"^ Goudchaux, garde cette fleur pour la femme du colonel.
Un officier prussien, blessé et soigné au Grand- Hôtel, dit en apprenant la mort de M. Franchetti : (( Nous le connaissions bien, c'était le bel éclaireur. Nous tirions sur ses hommes, mais point sur lui, il était trop beau ! »
Les soldats et les sous-officiers prussiens sont tous convaincus de notre férocité; ils croient que nous fusillons les blessés et les prisonniers, et se défendent contre nous, en toute circonstance, avec l'énergie du désespoir. Lorsqu'on les amène au milieu de camarades blessés et bien traités, leur physionomie se transforme.
Le lieutenant Plauchut, soigné chez moi, me raconte les péripéties de ses grand'gardes. Trois mois de campement ou de tranchées par le froid, dans la boue ! Il semble qu'un pareil récit doit être monotone et lamentable; point du tout. Les lignards sont étonnants de gaieté, d'entrain ; rien qui ne les amuse ; ils rient de tout, d'eux-mêmes, du danger, de la mort.
Le lieutenant Plauchut est fécond en anecdotes plaisantes sur son cuisinier, nommé Petit, un véritable type, trouvant toujours le moyen de faire dîner son officier, quêtant, cherchant.
furetant, ne dormant pas, bravant tout, dont l'unique vanité est d'inviter à dîner les camarades de son lieutenant le jour où leur ordonnance déclare qu'il n'y a rien à manger. Ces jours-là sont, avec plus de raison que le sabre de M. Prudhomme, les plus beaux jours de la vie de Petit.
L'esprit de la jeunesse se transforme. Les crevés, les sceptiques sont aux avant-postes. Je connais un jeune gandin, qui me répondait, il y a deux ans : « La patrie, qu'é qu'c'est qu'ça.^ Je remplis mes devoirs de soldat frrrançais en ne manquant pas une seule première de revue au théâtre. » Ce gandin-là s'est battu comme un lion à Champigny ; il a obtenu la médaille militaire sur le champ de bataille. Il m'écrit : (( C'est étonnant comme ce diable de petit ruban jaune vous trotte par la tête quand on est de grand'gardel »
MM. Maurice Bixio, colonel de la garde nationale, et Paul Collin, son lieutenant, viennent dépasser quatorze jours à Cachan. Ils remplaçaient un bataillon de mobiles composé de douze cents hommes, et leur bataillon de guerre n'est que de quatre cents hommes, de sorte que la plupart des pauvres gardes nationaux, mal habitués au froid, ont monté des gardes de soixante heures!
Qu'on me dise après cela que l'état-major ne
fait pas tout ce qu'il peut pour dégoûter les bataillons de guerre de leur patriotisme.
Un de nos amis trouve dans son poste d'artilleur, en rentrant de faction, un beau monsieur qui pérorait sur une table : manteau rejeté sur l'épaule gauche, chapeau mou, gilet rouge à la Robespierre. Ce beau monsieur prêchait pour la fondation d'un club d'artilleurs. Quelqu'un répond que les artilleurs sont libres d'aller en bourgeois dans les clubs oii ils veulent aller. Le monsieur réplique et repérore. Notre ami l'apostrophe ainsi : a Qui êtes-vous avec ce costume grotesque.^ un ennemi de la République, quelque bonapartiste.^ L'Empire n'existe plus, monsieur, et nous avons assez de Franconi comme cela! )) Sur ce mot, on chasse l'homme.
9 décembre.
Le vendredi soir, nous avons un plus grand nombre d'amis.
Avec M. Cernuschi, je parle toujours de nos subsistances. Hier, la commission nous a fait distribuer, comme viande, des harengs saurs. Je proteste; il réplique sérieusement : « Que voulez-vous! les pompes-funèbres, les Petites- Voitures et Richer ne se sont pas trouvés prêts ! )) On réquisitionne pour les manger les chevaux de ces nobles compagnies.
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS sGS
10 décembre.
L'événement d'aujourd'hui, ce sont les singulières dépêches arrivées par pigeons, et qui, nul n'en doute, viennent des Prussiens. D'après ces dépêches, nous serions battus du nord au midi, de l'est à l'ouest. Des mobiles, des mobilisés normands auraient fui, au nombre de trente mille, devant huit cents Bavarois. Le tout est signé Lavertujon. Or M. Lavertujon, secrétaire du gouvernement, n'a pas quitté Paris.
Quels étranges procédés emploient nos ennemis! Ceux qui usent de tant de mensonges peuvent conquérir toutes les supériorités de la force, ils ne conquerront jamais celles de l'honneur. Les Prussiens ont beau jeter leur épée dans la balance qui pèse nos rançons, et crier : {( Malheur aux vaincus ! » ils ont beau réquisitionner nos villes, ruiner nos campagnes, accumuler nos prisonniers; nous avons le droit d'écrire, pour que l'histoire l'enregistre : « Ces piétistes, soi-disant vertueux, étaient des hypocrites avides, corrompus; ces soi-disant chevaliers étaient des espions déloyaux et vils; ces porteurs du flambeau de la civilisation pillaient, détruisaient, bombardaient les bibliothèques et les monuments de l'art. Honte k nos vainqueurs! ))
Les dépêches ont des fautes d'orthographe à l'allemande, d'un goût douteux. MM. les Prussiens sabrent jusqu'au français.
1 1 décembre.
Triste journée! il fait froid dans les maisons, le bois est rare, on gèle, il y a du verglas dans les rues. Les travaux ne marchent pas sur le plateau d'Avron, on ne peut pas travailler, remuer, creuser la terre durcie.
Les parallèles entreprises par le génie civil pouvaient nous être d'un grand secours avec des généraux qui ne savent jamais garder leurs positions ; elles ne se continuent pas. Ah ! quand on gâchait le temps, au début du siège, comme nous sentions bien qu'on le perdait sans espoir de le retrouver !
Les soldats meurent de froid dans les tranchées, aux avant-postes, faute de vêtements. Nous quêtons pour eux des chemises de flanelle, des chaussettes, des ceintures. L'intendance, qui mourrait en corps et en chœur plutôt que de s'inspirer des circonstances et de modifier son règlement, ne renouvelle qu'une fois l'an les habits de nos soldats. Ils sont allés au feu pendant six semaines, à la pluie pendant trois mois, on les a envoyés en reconnaissance dans les ronces. Qu'importe! L'intendance est dans
cette idée que les loques des soldats font autant d'honneur à l'armée française que les reluisantes passementeries des généraux.
J'ai vu aux avant-postes des soldats presque nus. il en arrive dans nos ambulances dont les pantalons et les tuniques sont en lambeaux. Quand on porte aux officiers des ballots de vêtements pour les soldats, ils témoignent tout autant de reconnaissance que leurs hommes. Euxmêmes sont en lutte avec l'intendance, qui les prive souvent par tracasserie de choses utiles, et dispute, même en campagne, sur la plus petite infraction au règlement.
J'ai d'aflreux rhumatismes. Depuis neuf ans, je passe quatre mois d'hiver au Golfe-Juan. Je n'ai jamais vu dehors plus d'un seul degré audessous de zéro; j'en ai vu i5 cette nuit dans ma chambre.
Adam ne guérit pas d'une bronchite que ses gardes aux remparts entretiennent, j'ai un blessé, mon bois s'épuise, et alors, chère AHce, ta mère si frileuse ne fait plus de feu chez elle. Pour la patrie! Je sens combien souffrent les pauvres gens, je suis contente de souffrir comme eux, j'apprécie leur courage, leur dévouement, et j'aime cent fois plus encore le peuple, notre cher peuple de Paris!
Je prends des douches de vapeur pour mes névralgies à la tête et le rhumatisme que j'ai
dans le cou. Ma doucheuse, une Bretonne, est la petite-cousine du général Hoche ; elle n'a pas voulu se marier pour ne pas changer de nom ; c'est mon amie! Républicaine et Bretonne, elle est plus exaltée que moi ; il faut entendre son opinion sur M. Trocha. « Il y a Breton et Breton, me dit-elle ; celui-là ne sent pas assez le fagot. ))
Depuis son cousin Hoche, M"* Hoche ne reconnaît qu'un homme, qu'un caractère, Garibaldi. (( Ah! si nous l'avions ici! répète-t-elle ; je sais son histoire, je sais comme il se démène dans une ville assiégée. C'est un beau diable! Si nous avions Garibaldi à Paris, vous verriez un peu! » Nous nous entendons, M"* Hoche et moi, sur tous les points, mais ses douches ne guérissent ni mon rhumatisme ni mes névralgies.
Dieu, que je souffre ! Je suis forcée de donner ma démission d'inspectrice des ambulances du IX' arrondissement, qui me prenaient sept heures par jour. Je n'ai plus de forces, Alice, ma fille bien-aimée... Si nous avions une vraie victoire! si j'avais des nouvelles de toi, un seul mot, un seul signe!
12 et i3 décembre.
Ce qui me rassure, c'est la disette de nou-
velles où MM. les Prussiens nous laissent. M. Washburne lui-même, n'ayant reçu que des lettres compilées, des journaux découpés, en conclut que l'ennemi n'a pas voulu laisser passer de bonnes nouvelles.
L'ordre du jour de M. de Mollke à ses soldats n'est pas du tout inquiétant : « L'armée de Paris est occupée à défendre la sécurité publique contre les entreprises d'une population affamée, et ne peut sortir. Attendez quelques jours, et vous entrerez! » Voilà les paroles du général en chef des armées prussiennes à ses troupes. Or il ment à ses soldats, il sait bien qu'il les trompe, et il doit répondre, en les trompant, à des doutes, à des impatiences ou à des lassitudes.
Il est à peu près certain que nous n'avons pas eu un désastre à Orléans. Un seul des neuf corps qui existent a été défait. Nous nous sommes très bien conduits, très bien battus. Un de nos amis a causé hier avec les ofllcicrs français qu'on a échangés, qu'on nous a rendus pour des officiers prussiens, et qui ont assisté au premier engagement de ce côté-ci de la Loire. Les révélations de ces officiers, informés des choses du dehors, vont rendre de grands services aux généraux, s'ils veulent interroger, entendre et comprendre. Les officiers ont fait les bêtas, les désespérés, tandis qu'ils étaient
prisonniers des Prussiens ; ils répétaient sans cesse : (( Tout est perdu ! » et on nous les a envoyés à Paris pour nous décourager. Bons petits ennemis ! que de fines attentions ! que de délicatesses! que d'ingéniosité!
Paris est vraiment extraordinaire ! Cette population, avide de tout savoir, à qui l'on ne parle point, et qui se soumet à ce grand silence ; ces curieux qui acceptent de ne rien apprendre et de vivre sur leur fonds; ces gourmands qui vivent de cheval, qui mangent de l'âne, du mulet, de l'éléphant, du cacatoès, du rat, du chien, qui mettent de l'osséine dans leurs sauces et qui achètent comme moi, à l'occasion, de la graisse qu'on a retirée de la pommade; ces sybarites qui se font gardes nationaux ; ces crevés qui se font mobiles et qui vivent dans la boue, par ce froid, aux remparts, aux tranchées ; ces oiseaux de nuit, qui se couchent à neuf heures, qui se promènent avec des lanternes, parce que la ville n'éclaire plus, faute de charbon ; ces affolés de plaisir, qui consentent à s'ennuyer; ces marchands qui n'étalent plus, qui ne vendent plus, qui n'exportent plus; ces propriétaires lilliputiens, si nombreux à Paris, enfermés dans les murs, qui songent à leur maison de campagne, à leur vide-bouteilles, à leurs dix mètres de terrain, à tout ce qu'ils préfèrent au monde entier, le dimanche, et qui se
résignent h la pensée de voir leur tonnelle détruite, leur lac démoli, leur jet d'eau brisé. C'est admirable !
Les femmes, les enfants sont répandus partout, dans les villes de saison, dans les villes d'eaux, et le train des maris reste en gare le samedi soir ! L'énorme correspondance de Paris est arrêtée depuis trois mois, les entreprises accrochées, les affaires suspendues! Le directeur des postes, M. Rampont, se creuse la tête, appelle les chimistes, les mécaniciens, tous les inventeurs à son aide, essaye de toutes les expériences pour faire entrer quelques pauvres petites lettres du dehors dans ses boîtes, envoie ses facteurs de bonne volonté, au risque de la mort, pour rapporter un malheureux petit billet, cela presque toujours inutilement!... Tout est privation, douleurs, torture même, et Paris conserve sa gaieté! Tout est bouleversement, ruine, et, seul, le caractère parisien, si ondoyant parfois, cette plume au vent, demeure ferme, courageux, inébranlable!
i5 décembre.
Je n'ai rien écrit le i4. j'ai ou un fort accès de névralgie.
Aujourd'hui, les bruits de la prise de Rouen, annoncée l'autre jour par ces stupides dépêches
prussiennes, grossissent et prennent de la consistance. On parle aussi de la prise d'Amiens.
Le bataillon des artistes, ainsi nommé pour cause, a ému Paris avec une statue de neige. Décrite par Théophile Gautier, celte statue nous a fait pleurer d'enthousiasme. Je l'ai vue. Un rayon de soleil l'a fondue, mais elle est restée sculptée dans nos âmes. Cette statue de neige s'appelait la Résistance ; elle dominait le bastion où le 19" monte sa garde; elle était colossale, et elle avait dans sa neige toute l'énergie du marbre.
Des pigeons sont arrivés, dit V Electeur libre; qu 'apportent-ils.^
16 décembre.
Les dépêches de Gambetta découragent les découragés, mais elles fortifient les forts. Nous nous sentons relevés par ces mots de la Gazette de Prusse (ancienne Gazette de la Croix), cités dans les dépêches : « Nous ne croyions pas à l'activité, à l'énergie, à la puissance de sacrifice que les Français ont montrées dans celte troisième période de la guerre. »
Gambetta se révèle à la France, depuis un mois, tel que nous le savions, Adam et moi, tel qu'il est. Avec des facultés politiques innées, développées, sagement coordonnées, avec le
tempérament et la vigueur d'un patriote fait pour les actions puissantes, avec l'invincible résolution d'un esprit qui conçoit, qui juge promptement, et qu'enhardissent toujours des événements prévus, avec l'encolure d'un sauveteur de nation : voilà Gambetla. Il essayera d'entraîner la France à des combats suprêmes ; l'y entraînera-t-il? Ce que M. Trochu est pour la population parisienne, la province le serat-elle pour Gambelta? un réfrigérant. Lui et nous, faisons ce que nous devons. Quoi qu'il arrive, Gambetta etParis auront sauvél'lionneur français.
Les rares cochers de fiacre à qui il reste des chevaux commencent à dire à leurs camarades, lorsqu'ils n'avancent pas : (( As-tu fini de faire ton Trochu ? ))
Une des choses qui me consolent, et qui me font mâcher avec plus de joie ma portion de cheval quand elle est plus dure, c'est de penser que je mange l'une de ces pauvres haridelles, maigres, sèches, vieilles, qu'on bat et qu'on traîne jusqu'à ce qu'elles meurent dans la rue. Chère Alice, quand je mange du bon gros cheval bien tendre, j'ai toujours peur de manger quelqu'un de ces beaux chevaux gris pommelé, de la compagnie de l'Ouest, que tu aimais tant à voir gravir la petite montée du boulevard Poissonnière.
J'ai l'esprit hanté par le général Chanzy. Ce nom m'a émue comme certains noms que j'entends pour la première fois et qui me frappent. Le nom du général Chanzy sera redit et répété, j'en suis sûre.
Un des amis d'Adam, un militaire, lui voyant lire la liste des généraux de Gambetta, lui dit : (( Mettez le doigt sur le nom de Billot, il est jeune, mais c'est un général! »
Ah ! si la République formait assez de généraux pour qu'on puisse un jour, tout d'un coup, mettre les vieilles badernes à la retraite! J'ai pris l'un de ces vieux généraux-là en grippe, et je traduis par lui tous mes griefs contre la bande des incapables de l'Empire. L'autre jour, il demandait devant moi, dans un fort, le nom d'une position qu'il avait en face, sous le nez! Il fallait voir la figure des officiers de marine ! Ce même général, à une attaque du Bas-Meudon, — c'est un officier blessé qui me l'a raconté, — sort tout à coup de derrière un pan de mur, et dit à cet officier, qui portail un ordre : « Il n'y a pas de danger, n'est-ce pas jeune homme, à passer de ce côté.^^ — Non, général, puisque j'y étais tout à l'heure et que mes camarade^ y sont encore. » Cette raison ne parut point concluante au général ***, {|ui rebroussa chemin.
Peyrat a prié Rochefort de lui raconter la scène de la suppression de rÊlecteur libre au
gouvernement de la défense, suppression qui, après Ferrières, après les indiscrétions commises par le journal des deux Picard, a été votée par cinq voix contre quatre. Et r Electeur libre paraît toujours I
17 décembre.
Louis Blanc, Nefftzer, ont beaucoup causé hier soir chez moi de cette citation de la Gazette de Prusse. Tous deux sont d'accord sur son importance. M. Nefftzer, qui connaît bien l'Allemagne, nous disait qu'après cette déclaration de la Gazette de Prusse, nous pouvions, sans chauvinisme, croire notre honneur lavé en Europe des lâchetés de Sedan.
Les œufs frais n'ont plus de prix. On paye les vieux œufs 2 francs; le beurre, 28 francs la livre ; un lapin de choux, lio francs ; un poulet, de 95 à 5o francs, selon sa taille; une carotte, 70 centimes ; une feuille de chou, i5 centimes : les pommes de terre, 20 francs le boisseau; pour une pièce exceptionnelle, dindon, oie ou lièvre, on parle de 100, de 200 francs. Un porc, en contrebande, s'est vendu 2,000 francs dans notre quartier! Que ne donne-t-on pas pour un morceau d'âne .^^
18 décembre.
Des nouvelles 1 Une longue dépêche de Gambella à M. Trocliu! Revoilà Paris entièrement réconforté. Je conçois, nous concevons les espérances les plus ambitieuses I
J'ai vu arriver ce soir nos amis, les forts et les faibles, tous retrempés! les mêmes, qui m'appelaient excentrique, fausse voyante, ces derniers jours, me complimentent.
Il paraît que sérieusement nous allons sortir. On dit que les soldats, que l'armée, demandent la paix ; je le crois difficilement, mais raison de plus pour marcher, puisque la garde nationale est prête.
Les gamins appellent M. Ducrot « ni l'un ni l'autre! » parce qu'il n'est revenu ni mort ni victorieux.
On ne sait pas si c'est M. Ducrot ou M. Trochu qui refuse, pour la prochaine affaire, d'employer la garde nationale. Sois bien certaine, ma chère Alice, que l'ennemi de la garde nationale est le plus piètre des deux ; le moins résolu, celui qui a obligé l'autre à repasser la Marne ! Est-ce M. Trochu.^^ Est-ce M. Ducrot .►^ Pourvu que ça ne soit pas tous les deux qui se soient fait repasser la Marne réciproquement.
Que d'humbles héros, que de pauvres gens
courageux, que de vrais Français dans ces compagnies de guerre, dans ces bataillons de marche !
Ce n'est pas impunément qu'on refoulera tant de patriotisme, tant de volonté de combattre et de mourir pour la pairie! Que tout ce qui résultera du mépris des généraux bonapartistes pour la garde nationale parisienne, retombe sur ces généraux 1 Non, Paris n'est plus responsable d'une capitulation ou d'une défaite. L'histoire jugera les incapables et les traîtres !
19 décembre.
A cinq heures du matin, j'ai eu une émotion extraordinaire. Des tambours battaient la charge sur le boulevard. Des bataillons de guerre de la garde nationale, six ou sept, passaient. Des femmes, sur les côtés, dans les rangs, accompagnaient leurs maris. Quelques becs de réverbères éclairés au pétrole mêlaient leur lumière blafarde au jour naissant. La sonorité du boulevard, qui résonnait au bruit de ce tambour, la Marseillaise, qu'hommes et femmes récitaient plutôt qu'ils ne la chantaient, ahl quel spectacle, quelle émotion I
On va donc sortir, on emploie donc la garde nationale I Elle vaincra, je le sens, j'en suis sûre,
parce qu'elle est à l'apogée de l'exaltation patriotique et du courage. Laissez-nous sauver Paris, messieurs les généraux, par pitié! Messieurs les bonapartistes, messieurs les réactionnaires de toutes eaux, consentez à ce que nous sauvions la France! Ce sont les républicains qui vous le demandent, qui veulent vaincre ou mourir. Nous nous ferons bâcher et nous vous débarrasserons des envahisseurs, lancez-nous! Il le faut, d'ailleurs! Il faut une issue aux passions qui débordent en nous. Ce que nous ressentons doit se traduire par des actes.
20 décembre.
Ma fille vit! ma fdle est à Jersey! ma fdle reçoit mes lettres! Ma mère, mon père, sont vivants auprès d'elle, la soignent, l'aiment, l'embrassent!... Est-ce qu'il y a encore aujourd'hui de pauvres parents qui n'ont pas de nouvelles de leurs enfants.^^
La lettre qui me donne des nouvelles de ma fille m'est envoyée par M""" de Pierreclos, laquelle est à Mâcon. Merci, chère amie! Cette lettre est allée à New-York, sous une double enveloppe. En arrivant à Paris, elle a été mise, avec mon adresse, à la poste de l'avenue Joséphine. Est-ce à l'ambassade américaine que je la dois.»^ Si je savais qui remercier I
PENDANT LE SIEGE DE PARTS SyQ
Voici ce que me dit cette lettre, que je lis vingt fois : « Je reçois un petit mot de votre chère Alice, aussi vaillante que vous; elle a quitté Granville, elle est à Jersey, 2, Groose Street, Saint-IIélier. Votre fille, vos parents sont en excellente santé. N'ayez que le chagrin d'en être séparée. La grande douleur d'Alice est de ne pouvoir répondre à vos lettres, qui lui font du bien et qui lui insufflent votre patriotisme et vos espérances. »
Enfin, enfin, je n'aurai plus de crainte, plus d'angoisse que pour la patrie. Quelle lettre je vais écrire à mon Alice !
Je lui parlerai de sa plante, de cette plante qui est toute une histoire.
Ma fille a toujours dans un coin de sa chambre un petit pot plein de terre, qui est pour elle le pot au lait de Perrette; elle y plante toutes les graines qu'elle trouve, tous les pépins, jusqu'au noyau des fruits confits, et elle rêve plantes nouvelles pour le Midi; elle acclimate, elle observe, elle fait des essais de germination.
Ce pot de terre a toute l'importance d'un jardin ! Au moment de son départ, dans ce pot brun que j'ai tant regardé, tant embrassé depuis le commencement du siège, ma fille avait planté des graines d'Amérique, et, après trois mois de constance, germination dans l'eau froide, germination dans l'eau chaude, un microscopique
28o MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
point vert avait surgi! La graine d'Amérique pousse! Événement chez nous. Alice fait déjà de ce ramicule des tonnelles à Bruyères!... Je l'oblige à quitter Paris, elle me confie son trésor.
Nous convenons que tous les jours, à midi, j'arroserai la plante, je me pencherai sur ce pot, et que nous songerons l'une à l'autre, mon Alice et moi. Aujourd'hui le point vert, gros comme une tête d'épingle, a cinq grandes feuilles, c'est un arbre ! Je l'ai réchauffé de mon souffle, nourri de mes baisers. Seulement la graine d'Amérique a produit un néflier du Japon ! Ce n'est pas la délicate graine rouge qui a germé, c'est quelque gros noyau de nèfle confite, oublié au fond du pot, qui a traîtreusement poussé. Voilà un essai à refaire.
Mais cette chère plante, née à Paris, d'un noyau confit, je la porterai à Bruyères, quand Paris aura vaincu, nous la mettions en terre solennellement, et nous l'appellerons « le Néflier du siège ». Nous et nos petits enfants, nous nous assoirons à son ombre, nous mangerons de ses fruits.
21 décembre.
J'ai passé quatre heures de mon après-midi à solliciter un laissez-passer pour la mère d'une
jeune femme de mes amies. La pauvre petite, en allant hier voir son mari, lequel est mobile, campé à Saint-Denis, a pris peur d'un coup de canon, et elle est accouchée à sept mois, par terre, dans une chambre sans meubles, sans linge I
Sa mère est folle. On m'a refusé un laissezpasser à l'état-major du général Schmitz; on se bat, paraît-il, à Saint-Denis. J'y vais. J'ai un laissez-passer d'ambulance très en règle, une carte verte de la Préfecture de police, une carte rouge de ma mairie, avec lesquels je pénètre partout.
Mais, dans la cour de l'état-major, je rencontre M. Legouvé, qui m'annonce la reprise du Bourget. Je suis dans la joie, je le remercie. La mère de mon amie rn'attendait dehors, je lui donne toutes mes cartes, et je lui conseille d'en user.
Je cours à l'Avenir national annoncer la reprise du Bourget. Nous nous réjouissons.
Quelqu'un arrive et affirme qu'on a pris cinq cents bœufs aux Prussiens. Nous rêvons potau-feu I Peyrat veut qu'on fasse défiler ces bestiaux sur les boulevards, et ajoute : « Jamais triomphateur romain, en faisant défiler des rois, n'aura eu plus de succès. »
Je rencontre Edmond Plauchut, l'oncle de mon petit lieutenant ; il est désolé, il cherche
iG.
du linge pour les blessés de l'Odéon. M""^ Sarali Bernhardt lui a écrit pour le supplier de lui en trouver; elle manque de ressources, elle a tout épuisé; elle se conduit en femme d'un grand cœur. Je vais avec Plauchut à l'Elysée, oii M"^ Hocquigny a transporté sa lingerie, et j'obtiens tout un fiacre de linge pour l'Odéon. E. Plauchut me peint l'abnégation des femmes, le dévouement des hommes de ce théâtre.
Je sais aussi à quel point le Théâtre-Français est Français! On ne répétera jamais assez combien ceux qui touchent à l'art, ceux qui le cultivent ou le peignent ou l'expriment, les artistes enfin, sont Parisiens et patriotes. Ils ont été si peu bonapartistes qu'on pouvait beaucoup attendre d'eux. Ils donnent leurs bras, leur temps, leur santé, leur fortune, leur vie à la France, tous, tous, tous!
Il y a eu ces jours-ci une aventure de prisonniers prussiens. On les avait laissés libres; ils sont allés avec leur truchement, M. de Dreer, dîner chez Notta, boulevard Poissonnière. C'étaient des officiers ; ils ont choisi ce restaurateur où ils avaient, paraît-il, dans leur première existence d'espions, dîné plus d'une fois. Us ont chanté en allemand et bu aux Prussiens ; ils ont porté des toasts aux succès de la Prusse. Le public du restaurant s'est indigné, on les a fait prier de se taire, et, comrne ils s'y refusaient.
on les a chassés à coups de serviettes, on leur a jeté de la farine aux yeux, et j'ai vu de mes fenêtres sur le boulevard l'émotion et le rassemblement causés par cette farce poméranienne si pleine d'esprit et d'à-propos.
L'armée de Paris est sortie tout entière : cent cinquante mille hommes. On dit beaucoup qu'on veut faire de grandes choses.
2 2 décembre.
Aujourd'hui Adam et son ami Cernuschi sont allés au Bourget. Ils ont trouvé la désolation des désolations chez les officiers, la révolte chez les soldats. On les a encore fait se battre à l'arme blanche, à la baïonnette, contre des murs, et au fusil contre des canons! Cent cinquante mille hommes sortis rentrent sans avoir pris le Bourget I La communication du gouvernement à la presse, ce soir, est idiote! Que signifient ces mots : (( Le général Trochu réunit les chefs de corps pour décider des opérations ultérieures )y?
Ma violence, mon indignation, ne peuvent plus se contenir, nous courons à notre perte. Jamais de la vie les soldats français n'ont été plus braves, et jamais ils n'ont exécuté d'ordres plus stupides que ceux qu'ils exécutent depuis
le commencement de cette guerre avec la Prusse.
On change l'imbécile qui a choisi ce personnel militaire depuis vingt ans; l'un des justes crimes qu'on lui impute, c'est d'avoir abaissé le niveau intellectuel des officiers supérieurs, d'en avoir fait des courtisans, des créatures, et l'on garde tout le choix de l'homme de Sedan, tout le dessus de son panier, tous ses courtisans, toutes ses créatures, et l'on veut, avec les bergers qui nous ont conduits au boucher, éviter la boucherie. Ah! sommes-nous bêles! sommes-nous crédules! sommes-nous naïfs!
c'en est touchant, c'en est pastoral!...
Gambetta fait des généraux et M. Trochu ne sait même pas en défaire !
28 décembre.
J'ai invité nos amis à dîner. Les dîners deviennent des espèces de pique-nique. Jourdan avait fourni le beurre. Peyrat donnait la dernière des boîtes d'Albert qui existe dans Paris! Plauchut apportait une petite boîte de haricots verts, bonne marque de province. Bergier avait envoyé de la vache, le morceau d'une vache intéressante qui vivait depuis deux mois dans un salon ! Cernuschi est venu un peu tard pour jouir d'un succès dont il était certain; il a ap-
porté du fromage! Aucun de nous n'en avait mangé depuis un mois. Nous n'avions pas attendu M. Cernuschi, et, le voyant arriver avec une tête-de-mort à la main, et l'entendant prononcer ces simples mots : «. Elle est pour vous ! » nous nous sommes tous levés de table, et nous avons embrassé l'auteur du fromage de Hollande, le grand Cernuschi lui-même I
Moi, ce jour-là, j'avais fait une trouvaille. J'avais acheté a la boucherie anglaise, que je cultive pour ses ressources et son originalité, j'avais acheté de la bosse de chameau. Ma chère Alice, je ne te dis que çal c'était divin! Quel dîner I
Le froid est tellement atroce qu'on ne se réchauffe pas dans son lit. Je pense sans cesse à nos pauvres soldats, à nos mobiles, à nos gardes nationaux dans les tranchées.
Le Temps publie des extraits de journaux allemands qui nous indignent contre la Normandie. Le maire de Dieppe a désarmé sa garde nationale. Châteaudun! Chaleaudun!
Aux avant-postes, trois cents hommes ont gelé la nuit dernière par dix-neuf degrés. C'est M. Trocliu lui-même qui l'a dit à Adam. Ils se sont rencontrés aujourd'hui à Drancy. Le général, en l'apercevant, lui a crié : « Eh bien, Adam, il faut vaincre ou mourir! — Il faut vaincre, général! »
M. de Lasteyrie est venu me voir. Je lui ai parlé de sa nièce, M""" de R..., qui soigne, dans son propre hôlel, vingt-deux blessés ; que tout le monde loue et admire ; qui ennoblit sa douleur et son veuvage par sa bienfaisance et l'ardente passion qu'elle a d'adoucir les douleurs des autres.
24 décembre.
Bonne nouvelle! Au Siècle on parle cette après-midi, à la réunion du conseil, d'un article du Times que M. Washburne aurait appris et répété, puisqu'il lui est interdit, par ordre prussien, de communiquer ses journaux. Gambetta d'après le Times, aurait cinq cent mille hommes sous les armes ; il en aura neuf cent mille à la fin du mois, un million cinq cent mille à la fin de janvier, tous armés ! Il a créé quatorze camps retranchés. La levée en masse des hommes de vingt à quarante ans serait en pleine exécution. Voilà par quoi il faut répondre aux envahisseurs. Si nous avions aidé Gambetta, si nous l'aidions encore, si nous avions le quart de son énergie, de son tempérament patriotique, nous ferions comme lui des miracles I
Les enfants jouent et rient, en sortant de l'école, autour du bassin du Palais-Royal. Ils forment des régiments, et, tambours en tête,
avec des officiers élus, ils font des exercices, battent la charge, attaquent les Prussiens; il faut voir la mine de ceux qui, pour infraction à la discipline, sont condamnés à représenter les Prussiens; ils ne sont pas nombreux, mais en revanche ils reçoivent des piles, mais des piles... On voudrait que l'image devînt la réalité!
Dans la rue Saint-Honoré, il y a un rassemblement sur le trottoir, devant l'étalage d'une boutique. On vend là des comestibles pour les blessés. Pâtés, poissons frais, œufs, volailles, gâteaux, il y a de touti
— C'est trop salé, disent les uns.
— C'est trop vert, disent les autres.
Un garde national des faubourgs, avec sa vareuse, regarde un brochet magnifique affiché trois cents francs, et nous dit avec un accent inimitable :
— Moi, j'irais pour cette pièce-là jusqu'à trois francs, je me saignerais, parce que le brochet, voyez-vous, c'est ce que j'aime le plus; il y a tous les instruments de la Passion dans la tête du brochet, c'est le poisson du peuple!
En revenant chez moi par la rue de la Banque, je vois un homme qui tombe. Deux agents de police le ramassent.
— Qu'est-ce .►^ leur dis-je, un ivrogne.^^
— Non, madame, c'est un pauvre marchand
de fouets qui crcvc de faim et de froid ; il n'y a presque plus de fiacres, on n'use plus de fouets. J'achète tous les fouets de ce pauvre homme, et je les offre aux agents de police, qui les lui rendent quand j'ai tourné le dos.
2 5 cléceml}rc.
La Noël ! Vente de M"^ Jules Simon au ministère de l'instruction publique.
Le commerce parisien, dont la générosité ne s'épuise pas, a envoyé des cadeaux superbes. La vente est fort belle, elle est magnifique, on y fait beaucoup d'argent. La section des légumes, des volailles, des conserves, est fort courue. Il y a des choux qui me trottent par la tête. Un de nos amis guigne un potiron splendide. Rochefort, que nous rencontrons, veut faire des folies pour une jeune dinde grasse qui l'a séduit, mais qu'il faudra payer très cher. Adam compte se ruiner pour des cigares. Rochefort, qui ne fume pas, engage, à propos de cette dinde et de ces cigares, la plus spirituelle discussion du monde. Messieurs les Prussiens, j'en suis bien fâchée pour vous, malgré votre investissement, nous avons encore de l'esprit I
26 décembre.
Le froid est airoce! Les armées de la République gèlent à Paris, et l'on ne fait rien pour les réchauffer. Si nous avions des généraux républicains, un seul, un ancien de l'autre République, le moindre des Mayençais ! . . . Mais nous n'avons personne, nous ne faisons rien !
Nous allons, le soir, chez Dorian. Il nous apprend la retraite de Faidherbe. Nous pouvions aider Faidherbe, nous l'avons laissé accabler, là, tout près de nous. Faidherbe et ses troupes se sont battus trois jours; ils ont tenté l'impossible ; ils auraient vaincu si nous avions retenu les Prussiens autour de nous par des attaques, par des sorties.
jyfme Dorian, M™" Ménard, moi, nous répétons :
— Il fallait aller au secours de Faidherbe.
— Ne parlons pas de ce qu'on devait faire hier, nous dit Dorian avec irritation ; parlons de ce qu'on pourrait encore faire demain. Nous n'avons pas un général. Je ne suis pas suspect de tendresse pour M. Trochu : eh bien, c'est encore lui qui vaut le mieux! Ducrot, Vinoy, détestent les républicains; vous ne feriez pas crier à l'un d'eux : « Vive la République! »
Trochu, lui, le criera. Dans la séance que nous avons eue ce malin, de huit heures à deux heures, j'ai vu, j'ai compris que tout ce que je fais ne sert à rien; on brûle ma poudre pour des moineaux, on tire mes obus en l'air, au mont Valérien, on ne veut pas vaincre, je vous le dis, et je suis désespéré. La mobile, les soldats refusent de se battre, voyant ce qu'ils voient, leurs officiers, sachant ce qu'ils savent, comprenant ce qu'ils comprennent. Nous sommes perdus !
Ah I que ce mot de Dorian m'a fait de mal I
27 décembre.
Un de nos amis, le colonel Germa, m'écrit de Vitry, oîi il est depuis le 12 avec ses compagnies de guerre : « On nous dit à l'instant de nous tenir prêts pour une attaque. Nous sommes prêts depuis le commencement du siège ! Mieux vaut le combat le plus meurtrier que notre perpétuelle, sempiternelle inaction. »
Il neige affreusement. Les forts tonnent dans tous les sens. Les Prussiens ont découvert des batteries et bombardent le fort de Nogent. La population de Paris sait que Faidherbe a été repoussé dans le Nord ; elle ne bronche pas ; sa foi robuste repose sur un grand courage, que rien ne peut ébranler.
28 décembre.
On se rassemble sur le boulevard: on croit, on dit qu'il y a une victoire de Chanzy sur la Loire ! Si c'était vraiment vrai !
Je n'ai plus de bois, même pour mon petit blessé : le bois est rationné.
J'ai été obligée de dire à Adam que je n'allumais plus de feu dans ma chambre depuis longtemps, il a eu beau s'ingénier, il n'a pas pu trouver de bois. iMon marchand m'avait assuré qu'il en aurait toujours: mais on ne s'attendait pas à un hiver si rude, au rationnement, aux réquisitions pour la troupe, aux paniques. MM. RougelotetPingault, boulevard de Latour- Maubourg, m'écrivent aujourd'hui : « Notre chantier est entièrement épuisé. »
Nous brûlons, pour nous chaufTer un peu, par ces quinze degrés, sous les toits, au nord, 100 kilos de bois par jour, et l'on n'a le droit d'en toucher, sur bons de la mairie, que 75 kilos par semaine. Comment faire?
Adam revient dans la journée et me dit qu'il vient d'acheter un bateau sur la Seine, avec plusieurs de nos amis. On brûle des chaises, des vieux meubles, des billots de bois des îles; le gouvernement fait abattre des arbres sur les
promenades publiques, dans les squares, un sur deux.
BastI si la victoire de Chanzy est véritable, A^oilà qui va nous récbaufferl
3o décembre.
A mesure que la population s'élève, par son héroïsme, au-dessus de tous les sacrifices, M. Trocliu, les généraux s'irritent et se découragent plus encore. On voit mieux la distance qu'il y a entre eux et nous, entre leur énergie et la nôtre. Aucun n'a l'enthousiaste vision de la délivrance. Ces gens-là croient trop aux miracles catholiques pour croire aux prodiges républicains. Ils ont la foi qui conduit au Credo quia absLirdum ; ils n'ont pas celle qui conduit aux vérités humaines, au martyre patriotique.
Quelle insufTisancel Le plateau d'Avron a été abandonné sans que, depuis un mois, on ait rien fait pour le défendre, pour le mettre à l'abri d'une attaque de l'artillerie prussienne. L'attaque a eu lieu, il a fallu se sauver, emporter les canons dans un désordre inexprimable.
L'ennemi déploie toute son intelligence, toutes ses ruses, invente, cherche, essaye, trouve, ose! Nous, bêtement, opprimés parles chefs de l'armée, par les favoris de la défaite, nous nous rongeons le foie; nous mangeons
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 2g3
notre ration de pain jusqu'à ce qu'on nous dise : (( Vous n'avez plus de vivres, il faut capituler ! »
3i décembre.
Quelle fin d'année! L'angoisse envahit les âmes les plus courageuses. Je me débats contre ma propre inquiétude, et je triomphe à grande peine de mes doutes. Hélas! hélas 1 cette fin d'année est lamentable. Le jour de demain verra l'aurore de notre régénération ou commencera l'année la plus terrible qu'une nation puisse vivre.
La proclamation de M. Trochu est molle, sans ardeur d'aucune sorte. Elle a l'air de sortir d'un esprit que les événements ont vidé comme on vide avec un fétu de paille du soyer dans un verre! En lisant cela, ceux qui. comme moi, n'ont rien espéré de cet homme, éprouvent un dédain étonné.
Louis Blanc vient de me lire son admirable lettre à Victor Hugo, qui sera publiée demain. Quel beau langage! et quelle page définitive d'une histoire qui n'est pas faite encore!
lanvicr ic
On a cogné toute la nuit sur le boulevard pour construire des petites baraques. Je reçois
des bonbons, des cartes, deux jolis morceaux de fromage enveloppés de papier doré, un petit pot de beurre, trois œufs frais dans un admirable nid de paille ; malgré de si belles étrennes, quel jour de l'an!
Nous sommes assiégés depuis plus de cent jours!
Tout le monde, sans distinctions de nuance d'esprit ou de nuance de parti, admire la belle lettre de Louis Blanc à Victor Hugo. Quelle langue! quel souffle! quelle vue profonde des choses à venir! Prédits avec cet art, les temps futurs semblent vivre pour nous rendre l'espérance.
J'avais conquis à la boucherie anglaise, hier, à tour de bras, au milieu d'une bousculade inénarrable, un morceau d'éléphant. Chair appétissante, rosée, ferme, d'un grain très fm, avec de petits chinés du blanc le plus pur. J'appris parle boniment du boucher, un vrai boniment, très spirituel, comique à se tordre, étant donné la marchandise qu'il annonce et les animaux du jardin d'acclimatation et des ménageries qu'il débite, que mon morceau d'éléphant faisait partie d'un tout ayant eu nom : Castor.
J'invitai Louis Blanc et son frère Charles à essayer de ce Castor, sur le mérite et sur la saveur duquel nous ne cessâmes de nous étendre durant tout le dîner.
Charles Blanc avait une loge pour l'Opéra. On y donnait le Désert.
La salle de l'Opéra n'est plus chauffée depuis longtemps ; elle est tristement éclairée par quelques lampes, par des bougies. On n'y joue qu'au bénéfice d'artistes pauvres ou appauvris. On gelait, et ce Désert si chaud, où le soleil verse tant de rayons, où la lumière et la couleur éblouissent, où le sable brûle, me causait, par le contraste, un tel malaise d'esprit, une telle souffrance nerveuse, que je priai Adam de me ramener à la maison.
Nos amis, qui mouraient aussi de froid, revinrent avec nous se chauffer à notre pâle feu de bois de bateau.
Nous causâmes d'un projet du gouvernement qui serait de faire nommer des représentants de Paris et de remettre les affaires entre leurs mains. Ce projet me rappelle un jeu de mon enfance. On passe de main en main une allumette dont a éteint la flamme, dont on diminue le feu, et l'on dit : « Petit bonhomme vit encore ! » Il s'agit de passer l'allumette au voisin dans le moment même où le petit bonhomme se meurt.
Je suis bien certaine que M. Trochu jettera l'allumette, la dernière étincelle de Paris, au dernier instant, h quelque bon petit camarade, afin de pouvoir dire : (( Ce n'est pas dans mes
mains que le petit bonhomme est mort. » M, Trochu est un malin qui fait donner des gages par les autres.
Paul Guéroult, qui continue de traîner la brouette aux tranchées, vient me voir. Il a passé une nuit dehors, la semaine dernière, par 1 7 degrés, lu crois, chère Alice, qu'il est refroidi; point du tout ! C'est lui qui remonte le moral de l'escouade dont il fait partie, et le brave garçon ne doute pas des destinées glorieuses d'une patrie qu'il consent à servir si humblement.
Mon neveu, Jules-Louis, ton unique cousin, se conduit fort bravement, Alice; il est dans l'artillerie de la garde nationale, et j'ai reçu ce matin, du fort de Rosny, une lettre de lui, pleine de souhaits ardents pour notre France, Le fort de Rosny est bombardé par les Prussiens. L'artillerie de la garde nationale y fait honneur à notre Paris. Elle est pleine d'admiration pour son chef, le colonel Schœlcher, qui donne l'exemple de tous les courages. Mon neveu, avec soixante-dix de ses camarades, a réparé une brèche sous le feu ; il a une bonne petite blessure à la tête dont il est très fier, et moi aussi. Trois artilleurs ont été tués ce matin dans une casemate par un obus prussien. L'artilleur en permission qui m'a remis la lettre de Jules, un homme de quarante ans, un ouvrier, me disait : « Vrai de vrai, madame, votre ne-
veu a un joli sang-froid; je rage de n'en avoir pas tant que luil Je ne suis pas poltron au dehors, mais au dedans je songe un peu trop à ma femme et aux petits, quand les obus prussiens carambolent autour de nous. »
' M. Paul Collin, le peintre, qui revient des avant-postes avec son colonel, M. Maurice Bixio, me raconte l'histoire la plus bouffonne du monde. En rentrant de sa garde, d'une grand'garde de douze jours, il veut monter à son atelier, le concierge s'y oppose, dit qu'il ne le connaît pas, se refuse à lui donner sa clef. Le propriétaire de cette maison est parti, les locataires sont partis, l'ancien concierge est mort au commencement du siège, le nouveau s'est laissé enterrer il y a huit jours, de sorte que le concierge actuel n'entend rien et ne veut donner de clef à personne.
— Je couche philosophiquement chez Maurice, me dit M. Paul Collin, dont le récit m'avait fait rire aux éclats, mais ce qui me tourmente, c'est que je ne puis pas ravoir mes provisions.
Quelles provisions? demandai-je.
— Ah I tout un sac de petits haricots rouges, avec lesquels nous jouions au loto depuis trois ans, et qui nous rafraîchiraient beaucoup, mon colonel et moi; car, aux avant-postes, on ne mange que de la viande salée !
2 janvier.
Des nouvellesassez vagues circulent; ce sont d'heureuses nouvelles ! Chanzy serait un héros, il aurait culbuté l'armée du prince Frédéric- Charles. Notre cœur bat encore d'espoir. M. Hauréau m'assurait tout à l'heure que M. Washburne a reçu pour la seconde fois ses journaux, non seulement triés, mais découpés. Tout ce qui concerne la province est enlevé: bon signe !
On a trouvé hier une bouteille venue par la Marne et qui contient une lettre où il est écrit, en vraie écriture, que l'armée de Frédéric- Charles est en déroute, que Frédéric-Charles est tuél Quel cran d'arrêt à la roue de notre fortune !
Ce bombardement de nos forts, cette dépense excessive de projectiles doit répondre à une inquiétude des Prussiens. Ils savent, M. de Moltke le leur a dit, que la famine nous menace, qu'avec un peu de patience ils prendront Paris sans combat. Pourquoi nous attaquent-ils .^^
Aujourd'hui, ce dont on souiTre le plus, c'est du manque de bois ; il n'y a plus de bois, plus de chevaux pour transporter le peu qu'on trouve. Le bois s'achète par toutes petites quan-
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 29g
tités. On rencontre des femmes bien vêtues avec leurs bûches ou leurs fagots de douves de tonneaux dans les bras. Elles vont par les rues, sans ostentation et sans humilité. Le pain aussi est bien mauvais. Pas une femme qui se plaigne ! Le dévouement à la patrie, voilà l'idée fixe, et c'est une si grande chose que la patrie, quand on y pense! me disait mon ami l'ouvrier. — On y pense !
Au milieu des événements qui se pressent, les interprétations, les théories, les paradoxes, les prédictions vont leur train, le soir, dans notre salon. Les uns, comme M. de Reims, prétendent que la République est perdue, parce qu'elle a été proclamée trop hâtivement, et qu'elle n'est pas assez populaire en France pour supporter le poids des défaites, du sang versé, des impots. M. d'Artigues répond que la République ne peut s'établir que sur des défaites, parce que la réaction et les partis monarchiques, si la France est vaincue, seront moins avides à la curée. M. Victor Lofranc dit qu'il faut que la République entre lentement, par la petite porte ; qu'en 18A8 la République est entrée par la grande porte, et qu'elle a été trop facilement jetée dehors. M. Duclerc alFirme, comme Adam, qu'heureuse ou battue la République seule peut tenir tête et faire face aux complications politiques et sociales de l'avenir.
3 et 4 janvier.
M™* de Rothschild a organisé, au chemin de fer du Nord, dans les salles du conseil, une vente en faveur de VOEiwre du Travail des femmes. J'ai vu souvent M""' James de Rothschild, M"^^ E. Bocher, de Gallieraet Duchâtel, ces derniers jours, pour l'organisation de cette vente.
Le patriotisme, la charité, effacent rangs, castes, préjugés, religions, partis, éducations, fortunes, habitudes.
J'ai été frappée de la grande et calme lucidité que M""^ de Rothschild apporte dans la bienfaisance. Sa bonté, à force de cœur et de générosité, parvient à être immense, même lorsqu'on la proportionne et la mesure aux facilités d'une immense fortune.
Nous vendrons le 5 au chemin de fer du Nord. Il gèle, il fait du verglas. Les voitures de toute espèce sont de plus en plus rares. Comment viendra-t-on à ce chemin du Nord .3 comment irai-je.»^
On a commenté, ces jours-ci, les nouvelles apportées par un numéro du Times du 2 3 décembre. Chanzy nous donne toujours les plus grandes espérances. Mais, à Paris, ceux qui
PENDANT LE SIÈGE DE PAUIS 3oi
voient l'inaction des généraux, leur incapacité, leur insuffisance voulue, les entraves qu'ils mettent à toutes les entreprises, n'hésitent pas à prononcer le mot de trahison.
Tout le monde s'attend au bombardement de Saint-Denis. Au sud de Paris, les Prussiens ont découvert des batteries à Clamart. Vont-ils bombarder aussi le faubourg Saint-Germain? La nuit dernière, nous avons eu 20 degrés de froid, et, à quatre heures, sur le boulevard, nous en avons encore 8. Je ne me réchauffe plus. Qu'il doit faire doux et bon au Golfe- Juan I Au mois de janvier, les rosiers et les orangers y sont en fleur I
L'affreux verglas ! Il m'a fallu une heure et demie pour aller du boulevard Poissonnière au chemin de fer du Nord.
C'est aujourd'hui le premier jour de notre vente en faveur de VOEiivre du Travail des femmes. Je vends des passe-montagnes et des journaux. M'"" de Rothschild fait vendre des comestibles qu'on s'arrache, qui atteignent des prix fabuleux. Un morceau de saucisson, duquel on pourrait à peine tirer quatre tranches, s'achète 2 5 francs. Un chou-rave s'enlève au même prix. L'enchère fait monter jusqu'à
3o3 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
loo francs une microscopique terrine de foie gras. Une paire de canards est couverte d'or. La boutique de M'"'' de Rothschild a le plus légitime succès et réalise plusieurs milliers de francs.
Tous les journaux amis m'ont envoyé une édition spéciale avec l'annonce de notre vente en tête. L'Officiel, lui-même, est également tiré pour moi sur papier de Hollande. Les Débats recommandent mon kiosque en des termes qui m'amènent acheteur sur acheteur. Partie dès le matin, je n'ai pas lu les journaux; on me demande les Débats d'un air malin, on les paye généreusement vingt francs, quarante francs! On me répète : c( Quel charmant article de M. John Lemoinne I » Je dis : « Ah ! )) J'ouvre le journal, je cherche les beautés de ma marchandise pour la mieux recommander, pour l'annoncer au besoin. Je ne trouve pas dans les Débats le moindre article de M. John Lemoinne.
Le spirituel et le délicat de la chose s'expliquent. Les numéros des Débats qu'on m'a envoyés n'ont pas l'article sur mon kiosque: ils ne contiennent pas ma réclame, et je ne suis pas exposée à vendre moi-même mon propre éloge.
Le canon ne cesse pas de gronder. M"'^ Dorian me dit que le gouvernement craint pour le
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 3o3
soir une manifestation à l'Hôtel de ville. La neige et le verglas arrêteront bien des emportements, refroidiront bien des colères.
Les Prussiens bombardent les forts de Vanves, d'Issy, de Montrouge. Quel temps horrible pour nos soldats dans la tranchée, pour nos armées en campagne, pour notre chère armée de la Loire! Si nous étions en automne, au printemps, comme la défense, comme l'attaque seraient plus faciles, l'obligation d'agir plus impérieuse, les prétextes à ne rien faire plus nuls encore I
G janvier.
Le bombardement de Paris a commencé cette nuit, sans que nous en ayons été ofBciellement avertis par les Prussiens, suivant l'usage de la guerre. Les barbares! Plus de trois mille bombes sont tombées autour du Jardin des plantes, du Luxembourg. On ne s'était pas garé, ne sachant rien; plusieurs personnes ont été tuées dans leur lit. Les obus sifflaient pardessus les toits, éclataient à droite, à gauche. Les pauvres bombardés ont d'abord perdu la tête, et, au lieu de se réfugier dans les caves, beaucoup se sont sauvés, se sont fait tuer dans la rue.
Le courage de Paris ne faiblit pas. Nous
3o4 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
courons dès le malin chercher les bombardés ; on réquisitionne pour eux les maisons des absents; c'est un va-et-vient, un déménagement universel des extrémités au centre de Paris. Le commandant Gauthier m'amène Jeanne, sa fille, une amie de la mienne, avec son sac de voyage. Elle a compté dix-huit obus qui ont éclaté autour de sa maison, elle a la fièvre; son courage n'a pas diminué, mais son exaltation est extrême.
Ce matin, en s'éveillant, elle s'est précipitée à une glace pour voir si, durant cette interminable nuit, ses cheveux n'avaient pas blanchi.
J'offre l'hospitalité à Jeanne. Nous allons partager avec elle la maigre ration de pain noir que nous partageons déjà avec notre blessé. On n'a pas d'indigestion en ce moment. Si les bombes et les obus se mangeaient, MM. les Prussiens ne nous en lanceraient pas autant. Quel bruit infernal!
J'ai vendu encore aujourd'hui, de une heure a quatre, au chemin de fer du Nord. Le ministre belge, en m'achetant un Officiel, me parlait de Gambetta, dont le gouvernement laisse penser beaucoup de mal, que quelquesuns de nos amis soupçonnent d'ambition, que la plupart défendent avec tiédeur. Le ministre belge me disait que Gambetta fait une besogne extraordinaire, et que ce tempérament, celte
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 3o5
passion, cette exubérance dont on cherche trop à voir les mauvais côtés, lui donnent des ressources merveilleuses et des puissances tout à fait personnelles et imprévues.
Ce soir, on lit sur les murs de Paris la proclamation suivante :
(( Au moment où l'ennemi redouble ses efforts d'intimidation, on cherche à égarer les citoyens de Paris par la tromperie et la calomnie. On exploite contre la défense nos souffrances et nos sacrifices. Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Courage, confiance, patriotisme! Le gouverneur de Paris ne capitulera pas !
6 janvier 1871 ■
Le gouverneur de Paris,
Général Tuochu. ))
On entend le bruit incessant des obus, des canons, bruit tantôt sourd, tantôt déchirant, selon la distance oii l'on est des bombes qui éclatent.
A neuf heures, le silence est extraordinaire; ni voiture ni passant sur le boulevard; pas d'autres bruits que les bruits du bombardement! Il dégèle, le ciel est noir, les rues sont boueuses, humides, glissantes. On ne trouverait pas un fiacre à prix d'or.
3o6 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Tout est dramatique : le temps, le lieu, l'action. Nous poumons, en ce moment, dans nos lettres, dans nos journaux, parler le langage des grandes situations de l'histoire, sans qu'on ait le droit de nous reprocher d'être juchés et déclamatoires. Si les capitales de l'Europe se demandent quel air, pendant ce bombardement, a ce Paris si gai, si spirituel, si léger, répondons-leur : (( Paris est fier d'être bombardé! regardez-le, voyez son calme, son courage, et tâchez de l'égaler ! »
7 et 8 janvier.
Le bombardement continue. Les histoires les plus navrantes circulent. Dans la nuit du 5 au G, il y a eu beaucoup de morts. Une mère, en rentrant chez elle, n'a retrouvé que des lambeaux de ses deux enfants. Au quatrième étage d'une maison, une famille a été broyée, père, mère, jusqu'à la nourrice, et une petite fille de six mois est restée suspendue dans son berceau à quelques millimètres du précipice ouvert par l'obus.
Ces deux jours-ci, on recommence à parcourir les quartiers bombardés. Je suis allée moimême rue des Écoles, oii est l'appartement de mon père, et, par la rue du Cherche-Midi, au ministère des travaux publics. Bien des gens
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 3o']
qui n'affronteraient pas un coup de fusil courent après les obus et assistent tranquillement à leur explosion.
Des bombes sont tombées rue du Bac, jusqu'en face des Missions-Etrangères. Rue Madame, quatre obus ont éclaté dans la même cour. En traversant une place, j'ai entendu un gamin dire à son camarade :
— Je te dis qu'elles tombent de ce côté-ci, les obasesl Tu vois bien les trous, c'est le bon endroit !
M. de Reims, qui est très lié avec le commandant Potier, l'auteur de nos canons de sept, me disait que celui-ci s'étonne de la violence du bombardement. Les Prussiens, d'après lui, ont usé /io.ooo kilogrammes de poudre sur le plateau d'Avron, et ils tirent sur Paris comme pour épuiser leurs provisions de siège.
Nous sommes toujours convaincus de l'absence de nouvelles, et la suppression des journaux anglais et américains par l'ennemi sont la meilleure preuve de nos succès en province. Les Prussiens nous bombardent, donc ils ne croient pas avoir le temps d'attendre que la famine ouvre nos portes. Ils se hâtent d'employer leurs plus grands moyens de contrainte pour nous forcer à une capitulation immédiate.
Le froid me rend folle. Il me semble que ma tête va éclater comme un vase congelé.
3o8 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Du 9 janvier au 1/4.
Je m'éveille après un cauchemar horrible. Depuis six jours, il me semble que toutes les bêtes à mille pattes du monde entier ont traversé ma cervelle, s'y sont accrochées, et qu'il a fallu les arracher une à une en ouvrant chaque fois les soudures de mon cerveau.
J'ai vécu pendant six jours enfermée, sans lumière, incapable de lire, d'écrire, d'entendre. On m'a dit les bonnes nouvelles de la province envoyées par Gambetla, et je ne les ai pas comprises! Je ne percevais qu'une chose : les sons, parce qu'ils ajoutaient à ma souffrance. Le bruit de chaque obus ennemi a frappé sur ma pauvre têle comme un coup de marteau. Que MM. les Prussiens piélistes soient contents! Ils ont torturé, avec leurs bombes, aussi cruellement que l'eût fait la sainte inquisition, l'une des Françaises qui les hait le plus !
Je suis si faible encore que je ne puis rassembler mes idées.
Adam, qui a été inquiet de moi, est tout triste, malgré les bonnes nouvelles de la province.
Ce Gambetta prend des proportions de colosse, avec ses larges épaules qui ont toujours
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS Sog
l'air de soutenir un monument. Il est la cariatide de notre France.
i5 janvier.
Je suis broyée, vaincue par la douleur. Je n'ai vu personne depuis une semaine.
Impossible de dormir, de reposer même un instant. Les Parisiens n'ont pas dormi depuis dix jours. Le bombardement est effroyable.
Comme j'ai bien fait de ne pas garder ma fille auprès de moil Les femmes de Paris, qui assistent au siège, payeront chacune, un jour ou l'autre, le tribut de souffrance que je viens d'acquitter.
iG cl 17 janvier.
Le bruit de la trahison de M. Schmitz a couru. Ce général dont le nom allemand est désagréable à lire, et qui signe toujours : P. 0. (par ordre) Schtnilz, ce qui l'a fait surnommer Pot-Schmitz, est malveillant pour la défense, grognon dès qu'il s'agit de la garde nationale, fécond en entraves lorsqu'on projette une sortie. M. Trochu, ce matin, a répondu dans l'Officiel aux accusations qui circulent sur le général Schmitz. Cette réponse est piteuse. M. Trochu y affecte des indignations de réactionnaire, il en
3lO MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
parle le sot langage, il en écrit le mauvais style, il en emploie les rengaines, comme celle-ci, qui est bien usée : « Je ne recherche que l'approbation des honnêtes gens! »
i8 janvier.
Les bataillons de guerre de la garde nationale ont défilé depuis sept heures du matin jusqu'à quatre heures du soir sur le boulevard, sac au dos, leurs tentes sur des charrettes. Ils croient qu'on les conduit à une attaque décisive. La foule est énorme sur leur passage. Ils marchent, musique en tête, heureux d'agir, résolus à tout tenter dans ce dernier eflbrt pour sauver notre Paris. Les bataillons sédentaires accompagnent leurs bataillons de guerre jusqu'aux portes.
A r état-major de la garde nationale, on est convaincu que les compagnies de guerre se débanderont, s'aiïbleront aux premières décharges de l'artillerie prussienne. Tout Paris est certain du contraire. Des hommes qui, un à un, ont ce patriotisme, et qui, dans les rangs, ont cette fermeté d'allures, cet air martial, se comporteront comme de vieux soldats. C'est dans la garde nationale qu'est aujourd'hui le vrai courage de Paris, la volonté de vaincre, le meilleur élément de la défense, la seule force qui, habilement combinée avec les forces de la province,
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 3ll
peut devenir l'instrument de notre délivrance.
Ils partent, oii vont-ils? Tous s'engagent dans les Champs-Jlilysées et se dirigent vers le mont Valérien .
J'ai une seconde lettre de ma fille, qui m'est venue par un ami de M""^ Sand. Alice me dit que tous les regards se tournent vers Paris. On espère en lui pour sauver la France. Que signifie cette phrase .^^ Et la province vers laquelle tous les regards des Parisiens se tournent.»^ Nous espérons en elle aussi pour sauver la France. Peut-être la province et Paris, dans leur ardeur patriotique, se trompent-ils mutuellement et font-ils un chassé-croisé d'espérances. Qu'importe, après tout, si notre foi réciproque nous soutient et nous encourage à continuer la lutte à outrance ?
ig janvier.
L'action est engagée. On se bat. La garde nationale est au feu depuis six heures du malin. M. Cernuschi vient chercher Adam, etilspartent pour le lieu de la bataille.
A deux heures, une de mes amies entre chez moi et me crie : (( Bonnes nouvelles! Montretout a été enlevé à dix heures, on se bat sur Garches et à la Jonchère, les Prussiens ont été surpris et repoussés partout I »
3l2 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Elle me raconte que le directeur de l'Ecole des ponts et chaussées, M. Léonce Reynaud, a trouvé un système de télégraphie extraordinairement ingénieux, que la clef de ce mystère est partie avec le dernier ballon, et que déjà M. Trochu a eu des nouvelles par ce procédé.
Mon amie est liée avec l'amiral Saisset, qui vient de perdre son fils unique broyé par un éclat d'obus, et qui disait hier : « Je puis me consoler de la perte de mon fils, tué pour la France, mais c'est à la condition de tremper tous les jours mes mains dans le sang prussien . )) L'amiral voit un obus tomber à ses pieds l'un de ces derniers jours, il le repousse du bout de sa botte en disant : « Vieille ferraille ! » Des officiers se précipitent vers l'amiral, le saisissent et l'emportent. L'obus éclate aussitôt.
A trois heures, Paris entier est sur le boulevard, dans les Champs-Elysées. Nous passons encore par toutes les joies des bonnes nouvelles, par toutes les angoisses des mauvaises. Une chose sur laquelle on est d'accord, c'est que la garde nationale se bat admirablement, étonne les troupes et les entraîne. Depuis ce matin, la garde nationale gagne du terrain; on dit qu'elle est dans le parc de Buzenval.
Tout il coup, en plein espoir, avec des nouvelles certaines, au moment oii il est incontestable que nous avançons, que l'élan de la garde
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nationale, de la mobile, des troupes, est complet, on lit une proclamation de M. Trochu, proclamation insensée, coupable, et qu'il est impossible d'expliquer autrement que par un accès de folie. Ce général, tandis que nos troupes se battent, dit qu'il voit un brouillard entre elles et lui, nous apprend qu'il demande un armistice de deux jours, et qu'il faut envoyer ce qu'il nous reste de fiacres pour rapporter nos blessés. N'est-ce pas à devenir fou soi-même.*^
Un long gémissement s'échappe de toutes les poitrines, on se sent perdu avec de pareils hommes, le désespoir est dans toutes les âmes. Ces méchants croyaient que la garde nationale allait donner le spectacle de sa lâcheté I En la voyant se battre comme elle se bat, soit remords de ne l'avoir pas employée, soit jalousie de gens vaincus partout, et qui ne veulent pas que des pékins sauvent Paris, ils ordonnent la retraite sous prétexte de brouillard, ils terminent la bataille sous prétexte de morts et de blessés! Que l'histoire les maudisse comme Paris les maudit!
Adam et M. Cernuschi reviennent. Ils étaient sur le plateau du Moulin-de-Pierre, au milieu de notre artillerie, à mi-chemin entre le parc de Buzenval et le mont Valérien, où se tenaient M. Trochu, M. Clément Thomas et leur état-
3l4 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
major. Ils n'ont pas cessé de voir et les troupes et les généraux. Qu'est-ce donc que ce fameux brouillard .^^ M. Cernuschi m'assure que les canons du Moulin-de-Pierre portaient jusqu'au milieu des Prussiens et que les boulets prussiens n'atteignaient pas les batteries du Moulinde-Pierre.
— La garde nationale, me dit Adam, vient de montrer, en pure perte, hélas! qu'on pouvait sauver Paris avec elle.
— 11 n'y a plus d'illusion à se faire, ajoute M. Cernuschi, les hommes qui nous commandent étaient et sont incapables de nous délivrer.
Adam a vu revenir le iiC^ du champ de bataille. Son colonel, M. Langlois, un des hommes les plus braves, un des patriotes les plus ardents qui soient à Paris, est blessé. Le II 6% le 71% le 35* et le 76% qui s'étaient battus toute la journée, marchaient en rang, solides, fiers de s'être bien conduits. Que de patriotisme, que de courage, que d'abnégation, que d'héroïsmes rendus inutiles par l'insuffisance de M. Trochu, par la malveillance de MM. Guiod et Schmitz, par l'envie que MM. Ducrot et Vinoy se portent l'un à l'autre! On dit que M. Ducrot était hier en retard de deux heures, parce que M. Yinoy commençait l'attaque, et que M. Vinoy s'est retiré au moment où M. Du-
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 3x5
crot entrait en ligne. Mais là où MM. Guiod, Schmitz, Ducrot, Vinoy se retrouvent d'accord, c'est dans leur haine de Paris et de la République !
20 janvier.
Encore une entreprise solennellement préparée, maladroitement conduite, misérablement terminée. Avec cette phrase dont je n'ai trouvé encore que des variantes après chaque sortie, on pourrait faire l'histoire militaire du siège.
Quelqu'un qui ne ment pas m'affirme avoir entendu M. Trochu, au mont Valérien, nous mettre sous la protection de sainte Geneviève. Il avait, paraît-il, terminé sa dépêche par cette invocation : « Que sainte Geneviève ait pitié de nous! )) M. Jules Favre a effacé la phrase.
Les mauvaises nouvelles de Chanzy arrivent en même temps. Peut-être les avait-on gardées pour frapper notre esprit par plusieurs désastres à la fois. Les généraux et le gouvernement veulent une capitulation ! Paris et tous ceux qui, comme moi, avaient mérité le surnom d'à outrance, se sentent écrasés. Jamais, durant les plus cruelles épreuves de ces derniers mois, je n'ai plus souffert qu'en ce moment.
Paris est perdu! notre pauvre, notre cher Paris va être sacrifié ; lui, qui pouvait être si
fier, si glorieux, va être humilié, abaissé! Avec tant d'éléments d'action, nous n'avons rien fait ! Tout ce courage, lentement aguerri, il va falloir l'arracher de nos âmes pour subir la honte d'une capitulation! Cette combativité rentrée ne va-t-elle pas faire éclater nos cœurs et nos têtes?
2 1 et 2 2 janvier.
Et le gouverneur de Paris, est-ce qu'il capitulera? Et M. Jules Favre, qui a dit : « Nous ne donnerons ni une j)ierre de nos forteresses ni un pouce de terrain, » est-ce qu'il pourra mettre sa signature au bas d'un traité de capitulation ?
Ah! nous voyons dans V Officiel, aujourd'hui 22, que M. Trochu n'est plus gouverneur de Paris; c'est donc M. Vinoy qui capitulera. Passez, muscade! Le tour est fait. Pauvre Paris!
Le frère d'Adam, Adolphe, me raconte qu'hier, à la réunion des maires, M. Jules Ferry s'est prononcé avec passion pour une capitulation immédiate.
Tous les amis de Dorian se succèdent auprès de lui pour qu'il accepte de faire, avec la garde nationale, une dernière sortie, un acte de désespoir, cette fameuse trouée qu'on dit possible avec cinquante mille hommes décidés à tenter quelque chose de grand et prêts à mourir.
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS Siy
Je vais moi-même chez M""^ Dorian, je la supplie d'intercéder auprès de son mari en faveur des jDauvres à outrance, dont elle, sa fille, son gendre, son fils, Dorian lui-même, ont assez prouvé jusqu'aujourd'hui l'ardeur et le patriotisme. M™^ Dorian est très énergique. Sa douleur, à la pensée d'une capitulation, est aussi violente que la mienne. Elle prie son mari de tenter cet effort suprême que nous lui demandons.
A ce moment, M. Magnin arrive, et nous dit qu'il n'y a plus de vivres que pour deux jours.
Plusieurs personnes m'attendaient chez moi pour savoir quelle était la réponse de Dorian ; l'une d'elles me dit :
— Il est facile de prouver avec des chiffres que nous avons encore des vivres pour quinze jours. Aux omnibus, dont on peut supprimer entièrement le service et manger les chevaux, il y a 170,000 quintaux d'avoine. On a trouvé i,4oo sacs de blé àNanterre, et il reste 70 communes à fouiller. Tous les grainetiers, aux étalages, ont encore de l'orge et des graines.
Nos nerfs sont tendus comme les cordes d'une raquette : tout rebondit dessus. Je sors de chez moi, je ne puis tenir en place. Je cherche l'un des hommes qui peuvent le mieux apporter quelque apaisement à ma douleur. Peyrat, que je trouve, vient de faire un article superbe d'in-
3l8 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
dignation; il porte sur les hommes qui nous commandent et sur ceux qui nous gouvernent un jugement que l'histoire confirmera.
Avant de rentrer chez moi, je songe à Jourdan, à mon vieux compagnon d'espérance. Je vais au Siècle. Jourdan est très abattu, presque découragé. La nomination de M. Vinoy lui paraît une dérision, un jeu ; il en est blessé plus qu'un autre. Jusqu'à une heure du matin, on lui a fait croire qu'on accordait Dorian à l'opinion publique comme ministre de la guerre. Notre avis est que le gouvernement veut à tout prix une capitulation, qu'il est las de ses responsabilités, qu'enfin Paris va être livré! Nous n'avons plus d'espoir qu'en la province. Nous essayerons de nous échapper pour aller rejoindre nos amis, les à outrance du dehors.
Je retourne à la maison, il pleut. Je sors aujourd'hui pour la première fois depuis mes affreuses névralgies, je suis très faible encore: cependant je reçois la pluie, je marche dans la boue sans me soucier d'autre chose que des pensées qui m'assaillent.
En remontant chez moi, je rencontre sur l'escalier le jeune lieutenant, notre blessé. Il est pille et me crie : (( On se bat certainement sur la place de l'Hôtel de ville. Je viens d'entendre des feux de peloton dans cette direction. » Je ne veux pas croire à ce malheur. Au Siècle,
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OÙ l'on parlait d'une manifestation, j'avais demandé si c'était chose grave, et l'on m'avait répondu : « Ce n'est rien ; il n'y a pas trois cents personnes sur la place de l'Hôtel de ville, et M. Vinoy, qui gouverne Paris, a massé sur les ponts, sur les quais, depuis douze heures, quatrevingt mille hommes! » Jamais, pour les Prussiens, on n'était parvenu à en réunir autant.
Adam rentre et me dit que le bruit entendu est bien le bruit d'une fusillade sur la place de l'Hôtel de ville. Il y a plusieurs morts.
Hélas ! hélas ! je n'aurais pas assez des lamentations de Jérémie pour exprimer ce que je souffre. Ma pauvre République!
On m'apporte deux dépêches de province : l'une est de mon ami Arlès-Dufour, qui me parle de ma fille, dont il a reçu une longue lettre; l'autre est de mon père lui-même. Ma mère et ma fille vont très bien. J'ai un moment de joie égoïste.
Le boulevard est en pleine agitation. Tous se demandent ce que veut dire cette fusillade. On raconte qu'à un coup de fusil tiré du fond de la place, à un signal, les portes et les fenêtres de l'Hôtel de ville se sont ouvertes comme par enchantement, les unes pour laisser voir des mitrailleuses, les autres pour laisser passer des feux de peloton. Plusieurs personnes affirment que les mitrailleuses ont tiré.
M. Yinoy, gouverneur de Paris, commence bien. Sa première journée a élé bonne. Son bonapartisme doit être satisfait. Cela rappelle en petit le 2 décembre. Et le gouvernement de la défense, qui fait grâce aux déserteurs et laisse tirer à mitraille sur trois cents exaltés dont le crime est de ne pas vouloir capituler! Ces mitrailleuses, pour lesquelles on a souscrit dans la plus pauvre mansarde, étaient donc destinées à faucher les Parisiens, à faire merveille sur des Français. f^ Les hommes du gouvernement sont solidaires de l'acte coupable qui vient de se commettre. M. Picard, dont l'influence a puissamment aidé au choix de M. Vinoy, est responsable du sang versé aujourd'hui.
Sur le boulevard, j'entendais dire par de pauvres gens : « Quoi ! nous avons tant souffert ; quoi ! nous avons supporté tant de privations pour qu'on nous mitraille, nous, nos femmes, nos enfants, quand on refuse de tuer les Prussiens ! )) Les officiers de la garde nationale étaient atterrés. J'en vis plusieurs qui, après avoir été lanternes et trompés, voyant clair enfin, poussés à bout, nourrissaient les projets les plus extravagants. Les simples gardes répétaient comme une formule : (( Est-ce que nous avons refusé de nous batlre.^^ » Les femmes surtout, qui ont montré un courage plus difficile et qui ont dû, pour cire ce qu'elles sont depuis quatre mois,
violenter leur nature, éprouvent une indignalion telle que tout à l'heure, dans un groupe oii je me trouvais, composé exclusivement de femmes, la plupart s'écriaient : « Puisque les hommes obéissent à un état-major qui trahit, il faut que nous fassions mieux que les hommes! ))
A huit heures, il n'y a plus une âme sur le boulevard; c'est lugubre.
23 janvier.
Triste journée. U Officiel est un réceptacle de platitudes et de menaces : — Défense de se réunir dans les clubs ; — suppression du Combat et du Réveil; — une jésuitique proclamation de M. Vinoy; — une très fade adresse du gouvernement aux citoyens de Paris ; — deux lettres de M. Jules Ferry aux maires.
La fusillade d'hier est le sujet de toutes les récriminations. Un capitaine d'état-major a dit tout haut dans un café, en se frottant les mains : (( Eh! eh ! Vinoy n'a pas tardé à faire sa petite affaire! »
La réaction, fruit des manœuvres bonapartistes et de la complaisance de M. Picard, éclate enfin, elle est partout, à chaqueligne àe\ Officiel.
Nos vieux amis, qui depuis tant d'années luttent pour les idées libérales, voient encore
une fois le triomphe de la réaction, d'une réaction apostillée, hélas! par des hommes qui portent comme nous le nom de républicains 1
C'est M. Picard, en personne, qui a porté à VOJJîciella. nomination de M. Vinoy, sans prévenir ses collègues. Le gouvernement n'a pas osé la démentir. Voilà qui explique pourquoi cette nomination n'était pas à la partie officielle.
Jourdan vient et pleure avec moi.
— Croiriez-vous, me dit-il, que, depuis cinquante ans, j'ai toujours fumé des cigarettes, que mes doigts ont pu en rouler, par vieille habitude, dans les circonstances les plus graves de ma vie, et que j'ai cessé de fumer, sans m'en apercevoir, depuis trois jours .^^
Edmond Plauchut arrive bien exalté. Ce qui l'irrite par-dessus tout, lui, ce qui met le comble à ses griefs, c'est la suppression des journaux. Il montait la garde hier au soir dans la cour du ministère de l'intérieur. Il voit venir à lui et à ses camarades M. Picard lui-même qui leur dit : «Messieurs, vous avez appris l'horrible attentat... Vous avez des cartouches, n'est-ce pas. î^... A^ous savez qu'il n'y a plus de vivres que pour huit jours .î^ » Les gardes nationaux tournent le dos à M. Picard.
M. Germa, colonel de la garde nationale, entre et raconte sa campagne sur le plateau de Montrelout, le manque de canons, de vivres, les
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 5j3
éternelles attaques contre les murs, l'insolence d'un général, celte rage de retraite en bon ordre qui nous a fait toujours perdre nos positions acquises, et montre assez qu'on n'a jamais voulu aller en avant. A quatre heures du soir, il tenait la Bergerie ; en sacrifiant vingt hommes , il l'eût gardée jusqu'au lendemain matin !
Nous avons tous la fièvre. Nous faisons des projets de délivrance extravagants. Mon neveu me dit que l'idée de la capitulation le rend fou, qu'il a perdu tout sommeil, qu'au fort de Rosny les marins et les artilleurs de la garde nationale, lui compris, jurent de ne point se rendre.
Les réactionnaires du gouvernement imaginent l'impossible pour qu'on exige d'eux cette capitulation qu'ils convoitent et que personne, à Paris, ne consent à désirer. On lasse, on tourmente, on harcèle la population parisienne, si dévouée à la cause de la France, de cette France que M. Picard ne veut à aucun prix laisser sous le pouvoir de Gambetta. J'entends d'ici M. Picard se dire à lui-même : (( Vite, capitulons, et courons à Bordeaux pour briser celui qui de rien a fait quelque chose, tandis que de quelque chose nous n'avons su faire ici qu'un beau rien du tout! »
M. Ferry s'est amusé, avec une ironie cruelle, à faire jouer depuis avant-hier aux femmes de Paris le jeu des quatre coins. Nous allons cher-
cher notre pain dans le quartier de gens qui viennent chercher leur pain dans le nôtre !
2'\ janvier.
J'ai passé une nuit horrible, avec des hallucinations. La République, notre France, prennent des formes, des visages, me parlent, m'appellent.
L'une de mes amies, qui a la fièvre comme moi depuis quelques jours, me disait :
— Ce gouvernement et tout ce qui le touche me paraît si mesquin, si petit détaille, si aplati, que je ne puis pas même, pour calmer ma fièvre, rêver à quelque acte de folie un peu grand. Me voyez- vous la Charlotte Corday de M. Picard ou de M, Trochu.»^
Il y a des gens qui ne désespèrent pas encore aujourd'hui. J'en rencontre beaucoup qui préfèrent les extrémités les plus terribles à la moindre faiblesse. Si les Prussiens osaient défiler sur le boulevard, je crois que nous ferions comme les Russes ont fait à Moscou... La mort est vingt fois moins cruelle que l'abaissement de la patrie !
On dit que le vieux général Tripier, général du génie, croit qu'on devrait tenter un coup d'audace.
Le général TrijDier est celui qui, dès les premiers jours du siège, essaya en A'^ain de faire adopter un système d'éloignement des Prussiens par des levées de terre auxquelles la garde nationale tout entière eût travaillé. Le général Tripier, s'appliquant à persuader le général Ducrot, lui disait, à propos deChâtillon que nous avions perdu :
— Vous n'aurez presque rien à faire si vous permettez que je vous aide à le reprendre.
— Je me moque de Châtillon, répondait M. Ducrot. Si j'y suis, les Prussiens me tourneront.
— Tant mieux, répliquait le général Tripier, être tourné d'un seul côté quand on sait par oii, c'est un avantage ; vous jetterez les Prussiens à la Seine I
M. Ducrot ne voulut rien entendre.
Je suis allée avenue d'Italie. On meurt de faim, mais je n'ai nulle part entendu dire une autre parole que celle-ci : « Nous ne capitulerons pasl »
2 5 janvier.
Quelles tortures I II me semble que tout s'écroule en moi. Le 4 septembre j'avais touché à l'idéal, je l'avais tenu dans mes deux mains. La République était née ce jour-là sans violence;
SaC MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
une grande révolution s'était faite sans désordre. Cette République imj)lorée m'apparaissait comme une Madone de bon secours apparaît aux matelots dans la tempête. Je ne doutais pas que, venue ainsi, elle ne nous sauvât et ne nous fît accomplir des miracles. Toutes mes croyances, toutes mes idées, tous mes sentiments trouvaient leur culte. Je voyais de mes yeux cette divinité réelle : le Progrès! Mon esprit était frappé par la démonstration, par la vérité des lois de justice et de morale qui président aux faits humains!... Aura-t-il sufE de quelques prétoriens médiocres, de quelques militaires ou stupides ou haineux, ou plus impérialistes que Français, de quelques traîtres, pour souffler sur notre flambeau, pour éteindre notre lumière, pour faire mentir la vérité.^... Oii se retrouver? Quel affolement pour le peuple! Ma France adorée, que faire, quefaire.^*
\J Officiel de ce matin est une insulte à notre douleur. Quoi! les cœurs saignent!... quoi! la population entière de Paris est dans le désespoir, dans les larmes ! . . . et pas un mot, pas un gémissement, pas un cri ne s'échappe du cœur ou de la poitrine de ceux qui nous gouvernent! M. Picard et M. Vinoy ne le permettraient-ils pas.»^
Tous ceux que je vois et qui sont renseignés me disent, me répètent : « C'est fini! La retraite
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS Sa^
de Faidherbe, le désastre de Chanzy, sont certains. Le gouvernement capitule. »
Louis Blanc me fait visite; il ne sait rien que les fautes commises par nos généraux à Montretout. Je lui donne mes tristes nouvelles, et j'assiste au spectacle de sa désolation. Il s'indigne, et sa souffrance, tout d'abord, se traduit par l'emportement. 11 récrimine, comme je le fais sans cesse, il énumère la série des dons que nous avions faits à M. Trochu et au gouvernement de la défense : notre confiance, notre foi même, l'abandon de tous nos intérêts, la charge de dépenser notre courage; tous les éléments sauveurs, nous les leur avions donnés!
]\/[rae £)orian arrive. Nous nous embrassons, et nous pleurons. Je lui dis :
— On ne m'ôtera jamais de l'idée que Dorian eut pu nous sauver encore; lui aussi, il est coupable...
— S'il avait eu la moindre lueur d'espoir, il eût accepté toutes les responsabilités, répondelle ; mais nous manquons de vivres, à tel point que nous ne pourrons peut-être pas être ravitaillés à temps.
jYfmo Dorian me quitte en me priant d'aller voir sa fille, son gendre, son fds, qui souffrent autant que moi et me demandent. Je ne le puis, je suis trop violente; je leur ferais du mal avec ma perpétuelle colère.
SaS MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Le colonel Germa sort d'une réunion où le gouvernement avait convoqué quarante-six colonels ou commandants de la garde nationale, pour leur dire que tout était fini et qu'il fallait maintenir l'ordre. Le gouvernement compte sur les quarante-six commandants pour faire entendre à la garde nationale, avec finesse et habileté. — ce sont les expressions, — qu'il n'y a plus de vivres. Le colonel Germa ne veut pas capituler, il a donné sa démission, il est libre, il veut faire quelque chose, finir avec honneur! Nos amis et lui, nous combinons cent moyens d'échapper à la honte de la capitulation.
Des affûts, des canons, des boulets, des obus passent sur le boulevard. Puisqu'on ne veut plus se battre, pourquoi promène-t-on ces voitures du train sous nos yeux.»^ Est-ce pour nous prouver que nous nous rendrons sans avoir épuisé nos munitions. ►^ Nous le savons de reste, messieurs les généraux I
26 janvier.
M. Jules Favre a réuni les maires des arrondissements pour leur faire part de ses démarches et leur en apprendre le résultat. Un maire m'a raconté la séance.
M. Jules Favre a dit qu'il avait trouvé M. de
Bismarck beaucoup moins hautain qu'à Ferrières ; qu'il avait été agite entre eux les questions suivantes : un ravitaillement de Paris, avec libre circulation pendant trois semaines renouvelables ; nomination par la France d'une Assemblée avec laquelle on traitera la paix. M. de Bismarck demande les forts de Paris. Il laisse aux officiers de l'armée leur épée, licencie la mobile, conserve à la garde nationale ses armes pour maintenir l'ordre.
M. de Bismarck, toujours d'après M. Jules Favre, prétend que MM. de Talhouët et Changarnier sont maîtres de la situation h Bordeaux, et soutiennent la candidature d'Eugénie et du prince impérial.
M. de Bismarck aurait dit encore à notre ministre des affaires étrangères qu'il avait été sur le point de conclure un traité avec Bazaine pour une restauration impériale, mais qu'ayant constaté l'aversion de l'armée prisonnière en Prusse pour tout ce qui est bonapartisme, et, d'autre part, ayant vu la République créer en France tant d'éléments de résistance, il ne songeait plus à rétablir l'Empire et qu'il acceptait de traiter avec le gouvernement de la défense nationale.
Vraiment.»^... Ah! le brave homme!
M. de Bismarck licencie la mobile, qui ne demande qu'à retourner chez elle. Il laisse aux
33o MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
oiBciers leur épée, parce que plus d'un lieutenant, plus d'un capitaine aurait pu ne pas vouloir se laisser déshonorer. Il conserve à la garde nationale ses armes, et il prend les forts! Voilà le chef-d'œuvre de noirceur. La garde nationale, seule, à Paris, refuse de capituler; elle a des armes, elle osera quelque folie patriotique; et M. de Bismarck l'écrasera du haut des forts, en disant à l'Europe : « J'en suis désolé, mais convenez qu'avec ces Parisiens je n'ai pas pu faire autrement ! »
Tous mes humbles amis accourent de Montmartre, de la barrière d'Italie. J'entends des mots extraordinaires. Les femmes ont une douleur, une indignation effrayantes. L'une d'elles me disait avec l'accent de la haine et du désespoir.
— Quoi! j'ai fait cinq heures, sept heures de queue durant trois mois pour avoir cent grammes de viande tous les trois jours et un peu de pain. J'ai vu mes deux enfants mourir lentement de faim avec cette nourriture que je leur donnais tout entière. Mon mari est à l'hôpital. La blessure qu'il a reçue à Montretout est grave, peut-être qu'il en mourra! J'ai gagné une maladie de cœur pendant le froid, quand je n'avais ni bois, ni charbon, ni argent; et tout cela... pour qu'on capitule, pour qu'on se rende!... jamais, jamais! Je prendrai le fusil
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS 33l
de l'homme que ses camarades m'ont rapporté, et j'irai tirer avec contre les canons prussiens pour me faire tuer.
On oublie la distribution du pain à Belleville, depuis trois jours. Mais Belleville ne veut pas capituler. Les petits commerçants, d'accord avec les ouvriers, disent qu'ils préfèrent la mort à l'entrée des troupes de Guillaume dans Paris, qu'ils feront tout sauter, nous et nos ennemis, si les Prussiens défilent quelque part. On m'apprend que les hauts quartiers descendent demain pour protester contre une capitulation.
Adam revient de chez Dorian. L'armistice est signé I Malédiction I A onze heures, les forts cesseront de tirer... Il est onze heures, et le mont Valérien, ou la batterie de Saint-Ouen, tonne encore... S'il était survenu une dilllcultél Si l'un des forts, si le mont Valérien refusait de se rendre! Si une grande action allait être le rachat de tant de faiblesses. ►^
Minuit... On ne tire plus.
Je voudrais mourir à cette heure!
27 janvier.
Les ministères envoient partout des dépêches pour commencer le ravitaillement. On songe au repas des funérailles.
332 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFnANCES
Nous n'avons de nouvelles de la province que par M. de Bismarck. Sont-elles aussi vraies qu'elles sont inquiétantes? Pauvre Gambetta! comme il doit souffrir là-bas, à Lille, où on le dit enfermé avec Faidberbe ! Pauvre grand patriote I
\J Officiel nous apprend ce malin dans une note plate, sans émotion, sans douleur, sans accent d'aucune sorte, la conclusion de l'armistice. Un petit nombre de gens croient à la réalité du manque de vivres. Le désespoir est sans limite, l'exaltation inexprimable. Les bruits de trabison, les menaces, les projets de faire sauter Paris quand les Prussiens y entreront circulent, toutes les extravagances ont cours et sont approuvées. La seule, l'unique consolation est la pensée qu'on pourra s'échapper de Paris, aller rejoindre l'armée de la Loire et combattre avec les généraux et les amiraux de Gambetta, avec Cbanzy, Jaurès, Billot, Jauréguiberry !
L'un des hommes qui ont le plus agi pendant le siège, et qui ont le plus sincèrement cherché, non à critiquer, mais à conseiller, M. Duclerc, s'indigne et récrimine aujourd'hui comme nous tous. Le 21 novembre, il avait dit à M. Trochu qu'il ne réussirait pas à Champigny, qu'il avait trois rivières à traverser, qu'il serait obligé de traîner ses ponts de bateaux pen-
dant vingt kilomètres, et qu'au moindre échec il serait jeté dans l'une des trois rivières. Pour Montretout, il avait proposé à M. Trochu, quelques jours avant l'expédition, de lui transporter cinquante canons, avec cinq cents charpentiers de chemin de fer, dans un pli de terrain, et, de minuit à quatre heures du matin, de les lui installer à la Bergerie, dont il connaît tous les abords. M. Trochu réfléchit et refusa.
Chaque fois qu'on voulait tirer M. Trochu de ses hésitations et de sa routine, il se défiait et considérait l'homme hardi, ingénieux, qui venait à lui, comme un perturbateur dangereux. J'entends sur le boulevard un grand bruit. L'agitation commence. Plus de mille personnes passent et se dirigent vers la Bastille. Pas un cri, pas un mot.
M. Delescluze a été arrêté pour excitation à la guerre civile.
Des officiers protestent ce matin dans le Siècle contre la capitulation et supplient le gouvernement de ne pas rendre les forts.
Il est trop tard !
28 janvier.
UOJJîciel d'aujourd'hui contient les termes généraux de la capitulation. Il nous prépare lentement à la torture des petits détails.
Dans ce même numéro où le gouvernement nous donne la preuve de son découragement et de sa faiblesse, il y a quarante lignes qui sont pour lui une condamnation. Publiées dans le Réveil ou dans le Rappel, elles eussent paru cruelles d'à-propos. Dans Y Officiel, ces quarante lignes sont inexplicables. Le sujet est la lutte des Milanais contre Radetzki (troisième page de l'Officiel du 28 janvier). Une population armée de vieux sabres, de vieux fusils, de lances, sort la nuit, hommes, femmes, enfants de tous les côtés à la fois, et, par ses cris, par l'incendie, par le courage qu'elle montre, par le désordre et 1^ terreur qu'elle répand, chasse en quatre jours une armée de cent mille soldats qui l'assiégeait.
On parle déjà d'élections. La plupart de nos amis déclarent qu'ils ne veulent pas siéger dans une Chambre où ils seraient obligés de consentir à la paix, comme représentants parisiens, puisque Paris est livré en otage, tandis qu'ils voudraient continuer la guerre à outrance, comme représentants français.
On a enterré hier, à Saint-Augustin, le pauvre Henri Regnault. Il y avait une foule énorme. On pleurait sur la patrie et sur l'un de ses enfants déjà illustre. Son titre de prix de Rome dispensait légalement Henri Regnault de tout devoir militaire. Il a voulu servir la France
dans les bataillons de marche, et il a été tué à Buzenval. Sa fiancée, en deuil de veuve, suivait le convoi.
Gustave Lambert et Rochebrune sont morts aussi dans l'affaire de Buzenval.
On parle de la résistance des marins qui refusent de livrer les forts. On est allé trouver l'amiral Saisset pour le supplier de se mettre à la tête des gens de bonne volonté, c'est-à-dire de tout Paris. S'il était possible de signifier à M. de Bismarck qu'on rejette son armistice et qu'on ne ratifie pas 1» signature de M. Jules Favre 1 Quatre cents officiers de la garde nationale ont signé une protestation contre l'armistice.
Les marins ne voulant pas rendre les forls, on les a remplacés par des mobiles qui les ont rendus.
29 janvier.
Les termes définitifs de la capitulation, mot par mot, phrase par phrase, sont tout au long dans VOfficielde ce matin.
Nos armées de province , notre dernier espoir, sont arrêtées, sacrifiées, ne peuvent continuer la lutte. Ce n'est pas seulement un armistice pour Paris, c'est un armistice pour la France 1 Les limites ou doit se tenir l'armée prussienne