G MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
ont été déterminées par M. de Bismarck, et l'on peut penser si, avec des gens qui ne savent pas la géographie, qui sont mal renseignés, il les a fixées de manière à en bénéficier, au cas probable d'une reprise des hostilités ! De quel droit M. Jules Favre a-t-il signé cela? Il fallait consulter Gambetta et ses généraux. Etre accommodant, idéaliste, rêveur dans de pareilles négociations ; ne pas voir à quel point mathématique l'engagement consenti fixe vos limites : c'est accepter une responsabilité écrasante, c'est autoriser les contemporains à la violence, aux récriminations, et permettre à l'histoire de vous infliger le plus sévère de ses jugements.
3o janvier.
Adam est porté sur la liste des députés de Paris. Que c'est grave! Signer une paix honteuse ou risquer de plus grands désastres en continuant la guerre : quelle alternative pour un patriote !
J'ai voulu sortir en voiture, aller chez M""* Dorian, m'abreuver des détails de notre humiliation. Impossible de trouver un fiacre I Dorian a dit à Adam qu'il n'y avait jamais eu plus de vingt mille Prussiens à Versailles I C'est le maire de Versailles qui le lui a certifié.
Le boulevard est lamentable à voir. Tous nos marins, tous nos mobiles, la plupart sales, déguenillés, les bras ballants, se promènent, s'entre-croisent, se regardent. Rien n'est plus désolé que ce spectacle.
Il a fallu refaire les premiers laissez-passer, qui étaient en français. Le préfet de police a dû aller chercber la formule nouvelle à Versailles, formule moitié allemande et moitié française, parce que, a dit M. de Bismarck, les soldats prussiens ne savent peut-être pas tous le français.
Trois mille cinq cents laissez-passer ont été distribués aujourd'hui à la Préfecture de police.
i" février.
Dès le matin, un ami de province nous arrive. Parti d'Evreux hier, il a couché à Saint- Germain. Il nous dit que jusqu'aux portes de Paris il ne pouvait se résoudre à croire que nous avions capitulé. <( Quoi! ajoute-t-il, vous étiez cinq cent mille hommes armés, et vous n'avez pu avoir raison de deux cent mille assiégeants ! Votre courage n'a été que passif. N'eûtil pas mieux valu pour vous que vous fussiez moins résignés aux privations, et plus énergiques contre ceux qui vous les imposaient.i^ »
Il nous parle de province. Faidherbe a fait une très belle campagne avec vingt-cinq mille hommes. Si nous l'avions secondé, si nous nous étions rués sur les Prussiens pendant qu'il s'avançait vers Paris, il eût certainement triomphé. Je suis sûr que j'ai dû avoir ce sentiment-là et que je l'ai exprimé dans mes notes. La lettre de Faidherbe au ministre de la guerre, publiée ce matin, celle qu'il adresse au souspréfet de Péronne, sont pour l'ineptie de nos chefs militaires une condamnation sans appel.
Gambetta est bien ce que nous avons cru, malgré les accusations de V Electeur libre, malgré celles de M. Trochu, qui lui reprochait de n'avoir pas exécuté sa partie du fameux plan déposé chez M" Ducloux; il a tout dirigé, tout ordonné, tout créé; il a dû être administrateur, financier, politique, guerrier. Quoi qu'on ait prétendu à Paris, son influence personnelle n'a pas diminué en province; au contraire, elle s'est accrue. Le choix qu'il a fait, comme ministre de la guerre, de ses commandants de corps, de ses généraux, de ses amiraux, montre sa connaissance des hommes. Tous ceux qu'il a choisis sont destinés à être les chefs éclatants de l'armée française régénérée !
Rien ne peut rendre l'impression que les Parisiens éprouvent en causant avec ceux qui arrivent du dehors. Il faut tout faire remonter
PENDANT LE SIÈGE DE PABIS SSq
au déluge, c'est-à-dire à l'investissement. Nos journaux donnaient les faits, mais ne les expliquaient pas. En somme, la province savait d'une manière insuffisante ce qui se passait à Paris, et nous ne savions rien de la province. Ce ne sont ni les mêmes jugements ni les mêmes expressions. Une seule chose sur laquelle on s'accorde et qui me torture, c'est que, si nous avions eu au dedans un homme capable de déployer Ténergie que Gambetta a déployée au dehors, nous aurions vaincu. Humihation par l'ennemi I humiliation par la France! rien ne nous est épargné I
Adam a vu dans la journée un Niçois de nos amis, qui l'a supplié d'aller dans les Alpes- Maritimes, où l'écart des opinions est bien autrement considérable qu'à Paris, où il est urgent de rallier les patriotes, à Nice surtout I
On y porte Adam comme candidat à la députation. Sa présence est nécessaire au succès de la liste française. Par quelle route sortir de Paris.»^ La ligne d'Orléans est la seule possible, quoique, de la Mothe-Beuvron à Vierzon, le pays soit livré aux maraudeurs des deux armées, qui pillent et tuent. C'est un voyage dangereux, et je suis désolée qu'Adam l'entreprenne.
Rochefort vient me voir. Il fonde un journal, le Mot d'Ordre, il m'apprend que les Prus-
3/lO MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
siens et le gouvernement ont désigné, pour la laisser armée, la division de M. Vinoy, d'un bonapartiste, de celui qui a donné l'ordre de tirer sur la place de rHôlel-de-Ville, le 22 janvier. Est-ce qu'on veut avoir des émeutes? Hélas! ce ne sera que trop facile!
2 fû
Adam est parti. Je n'ai pas osé lui dire à quel point je trouvais cruel qu'il ajoutât une inquiétude à mes tourments. Paris s'occupe d'élections. C'est un dérivatif à nos douleurs. On se passionne pour des candidats, et l'on pense à ne choisir que des noms qui signifient guerre à outrance! Il circule déjà plus de cent listes. Victor Hugo, Louis Blanc, sont partout en tête. Ils trouveront dans le nombre additionné de leurs admirateurs la récompense du patriotisme et du désintéressement dont ils ont fait preuve.
3 février.
Les Prussiens ont voulu réquisitionner le cheval qui avait conduit Adam à Juvisy, où Adam est monté en chemin de fer avec MM. Duclerc, Gustave Fould, etc. Il m'a fait dire qu'il
n'était pas seul, ce qui m'a rassurée un peu. Moi, sans lui, sans ma fille, je reste en tête à tête avec la pensée de ma pauvre chère France vaincue, mutilée, broyée.
M""^ Dorian, qui ne sait pas qu'Adam s'est mis en route, m'écrit pour m'engager à ne point le laisser partir. La ligne est interrompue à Orléans. On ne peut aller plus loin. Je suis bien certaine qu'Adam ne se laissera arrêter par rien. Quels dangers va-t-il courir .'^
Les élections agitent tous les partis. Celui dit de l'ordre est fort divisé. Il est mécontent de M. Dufaure. Les /)e6a/5 aujourd'hui sont irrités. Partout, dans les clubs, dans les réunions électorales, des listes se forment, se fondent, se tassent. Il s'est fait une entente qu'on appelle l'union des quatre journaux, entre le Siècle, r Avenir nationaL le Temps, le Rappel.
Les noms portés sur la liste des quatre journaux qui seront portés aussi, soit sur la liste réactionnaire, soit sur la liste du Mot (T Ordre de Rochefort, sont certains de triompher.
4 février.
Ce matin, dans le Mot d'Ordre, une très belle proclamation de Gambetla. Il y a un tel soulïle de patriotisme dans ce qu'écrit Gambelta, que