MES ILLUSIO;<S ET NOS SOUFFRANCES
toutes, nous éclairent, et ne recommençons pas les fautes de i8/i8.
8 février.
Le Mol cVOrdre publie en gros caractères, à la première page, un nouveau décret de Gambetta qui maintient le premier, \J Officiel, hypocritement, à la troisième page, publie en petits caractères la démission de Gambetta, qui est remplacé par le général Le Flô. Nous allons voir un joli gâchis dans les élections, et nous aurons une Chambre qui donnera une haute idée de notre malheureux pays.
J'ai vu un paysan de ma Picardie, un fanatique de Faidherbe ; il a servi comme volontaire à la bataille de Saint-Quentin. Faidherbe, avec ses vingt-cinq mille hommes, a vaincu le premier jour; mais, le second jour, des trains de troupes fraîches arrivant de Versailles toutes les cinq minutes, la bravoure de nos petits soldats ne put tenir contre cinquante mille Prussiens, tout ballant neufs, me disait mon Picard; et il ajoutait : « C'est de la faute à Trochu. Notre général l'avait prévenu de ce qu'il faisait, et ïrochu pouvait, ou retenir les Prussiens, ou envoyer à notre secours. » Faidherbe! voilà un nom que les paysans du Nord n'oublieront pas.
Je suis sous le coup d'une véritable angoisse. Je viens de lire dans l'Opinion nationale qu'une caravane composée de Parisiens, dans laquelle étaient MM. Duclerc, Gustave Fould, et par conséquent mon pauvre Adam, avait été attaquée en Sologne par des maraudeurs et s'était défendue.
Les malheurs, les tourments intimes surajoutés aux malheurs publics, c'est trop !
lo février.
Hier soir je dînais chez M""" Dorian. Comme je parlais k Dorian de mes inquiétudes sur Adam, il se fûcha et me dit que j'étais insupportable avec mes imaginations. Quand je sortis de table, étonnée de voir Dorian si nerveux, lui qui est si calme d'ordinaire, je pris au salon un journal que je parcourus.
— Tiens, dis-je à M™^ Ménard, il y a eu un accident horrible à Saint-Nazaire. Vingt-mille kilos de poudre ont sauté avec un train. Voilà à quoi sert la poudre maintenant, à tuer de pauvres voyageurs I Si encore c'étaient des Prussiens!... Heureusement que, pour aller à Cannes, il est impossible de passer par Nantes et Saint-Nazaire; sans cela...
Dorian m'arracha le journal et se mit dans une
telle colère contre moi, contre la manie des femmes de lire les faits divers, de se repaître d'atroces canards, que M"" Dorian elle-même m'en parut stupéfaite. Comme les malheurs patriotiques peuvent troubler un caractère !
Celte algarade, je ne sais pourquoi, m'inquiète sur Adam. Dorian a-t-il reçu des nouvelles qu'il me cache .»^ C'est la seule manière d'expliquer son air furieux quand je lui ai parlé d'Adam et des dangers qu'il a courus en Sologne. Il sait qu'Adam est blessé, mort peutêtre I
1 1 février.
J'ai passé une nuit horrible. Je suis poursuivie par des cauchemars affreux.
Aujourd'hui et hier, on a cherché à se renseigner sur le résultat des élections. C'est à peu près impossible, et Paris s'impatiente de ces lenteurs. MM. Ferry et Picard, qui sont bien certains de n'être pas nommés, ne font rien de ce qu'ils doivent et entravent plus qu'ils ne hâtent le dépouillement des votes.
L'Electeur libre, en parlant des élections, est d'un morne, d'un désolé 1 II fait appel à la province. Pourvu qu'elle ne réponde pas trop complètement aux espérances des frères Picard ! On dit que les paysans demandent la paix et
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS S/i'J
nomment tous les descendants des anciens émigrés, tous les vieux nobles, dans l'espérance qu'ils obtiendront de meilleures conditions de messieurs leurs anciens bons amis les Prussiens.
J'ai envoyé chercher Octave-Bibi Rochefort. Je suis trop seule, il me faut un enfant à aimer. Rochefort, qui sera sûrement élu député de Paris, m'amène son fils et me promet de me le laisser pendant qu'il ira à Bordeaux, où il suppose ne devoir rester que quelques jours, le temps de donner sa démission si les capitulards décrètent la paix.
Ah! je suis soulagée d'un poids énorme. Je reçois enfin des nouvelles d'Adam 1 Mon vieil ami Arlès-Dufour me fait parvenir, je ne sais comment, car les Prussiens retiennent toutes nos lettres, un petit billet au crayon oii il est dit qu'Adam a dîné le 4 à Lyon, et qu'il est reparti pour Cannes par le train de dix heures du soir. Enfin! enfin! je vais pouvoir répondre à ceux qui me demandent des nouvelles d'un air si étrange et si inquiet.
Je cours au ministère des travaux publics, je déploie mon bienheureux billet. M™" Dorian et M™* Ménard le lisent avec stupeur. Je les vois pâlir, se troubler à cette bonne nouvelle, leurs yeux sont pleins de larmes, je les supplie de me dire pourquoi elles ont ce visage, cet air navré. Je perds la têle, je ne comprends plus rien a
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rien ! M""' Dorian me rassure avec des paroles qui ne peuvent lui sortir delà bouche.
Mes névralgies du cerveau me reprennent. Comment savoir oii est Adam, ce qui lui est arrivé? Mon billet d'Arlès-Dufour fait le même effet sur Jourdan, sur Peyrat, qui viennent tous, l'un après l'autre, m'interroger, me demander des nouvelles d'Adam. Suis-je menacée d'un grand malheur.»^
Rochefort est nommé député de Paris. Adam, qui était sur la liste du Mot d'Ordre^ est nommé aussi. Il doit son élection à notre ami et à moi. Le XIV" oii j'allais pendant le bombardement a fourni un gros appoint.
12 février.
C'est affreux I Je comprends la scène que Dorian m'a faite quand je parcourais les journaux l'autre soir, et que mes yeux étaient tombés sur le récit de cet horrible accident de Saint- Nazaire. Je lis en ce moment, là, dans un journal, que ce Saint-Nazaire est le Saint-Nazaire de la ligne de Toulon !
Adam, d'après la certitude que me donne le billet d'Arlès-Dufour, était dans ce train qui a sauté avec 20,000 kilos de poudre. Il y a eu, dit le journal, 180 morts et blessés. Partir I Je veux partir!