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MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFUANCES

les âmes vraiment françaises tressaillent quand le vent de Bordeaux passe à travers les brouillards de Paris. Le décret qui suit la proclamation est, dit-on, par trop dictatorial. On prétend même que déjà Gambetta y a renoncé. Tant pis !

Lorsqu'une nation est gangrenée par tant de maladies mortelles, si le médecin qui veut la sauver n'emploie pas des moyens énergiques, c'est qu'il est las de la traiter, c'est qu'il s'irrite de se voir préférer des charlatans, c'est qu'il abandonne son malade.

Sur le boulevard passent de longues files de charrettes. Des draps de serge verte les recouvrent. Ce défilé est un convoi funèbre. Des chassepots enfermés dans ces voitures vont s'enterrer dans les forts. Les soldats, les marins sur les trottoirs détournent la tête en entendant le bruit plaintif des fusils qui gémissent et se heurtent les uns contre les autres.

5 février.

Des électeurs, des délégués de réunions électorales viennent me demander où est Adam. Ils s'étonnent d'apprendre que leur candidat est parti. Moi, je m'afflige d'une absence qui me donne toutes les inquiétudes. On parle de Fran-

PENDANT LE SIÈGE DE PARIS SqS

çais, de Parisiens arrêtés sur un geste, faits prisonniers sur un mot par messieurs les Prussiens .

Le décret de Gambetta est annulé, Garnier- Pagès, Eugène Pelletan, Emmanuel Arago, Jules Simon, parlent pour Bordeaux et vont lutter contre Gambetta par le nombre. Le ministre, ou plutôt le gouvernement de Bordeaux, résistera-t-il au gouvernement de Paris .^^ Il le peut. Je le désire. Si Gambetta reste, les élections d'une Assemblée nationale seront faites dans le sens de la guerre. Si Gambetta se retire, s'il cède par modération politique, ou dans la crainte de provoquer des conflits, d'ajouter à nos désastres, à nos déchirements, l'Assemblée, élue au gré de M. Picard, votera la paix que désire M. de Bismarck.

Louis Blanc, très navré, m'a répété quatre fois dans une visite d'une demi-heure : « Je voudrais être mort! » Une voit aucune lumière apparaître au milieu de nos ténèbres. Il cherche, il s'interroge, il réfléchit. Ce qui se dit dans les clubs l'épouvante. L'exaltation est telle contre les généraux, la haine contre les réactionnaires capitulards est si grande, qu'il craint quelque folie, si des conventions permettent aux Prussiens d'entrer dans Paris,

Mon dilemme est celui-ci : l'Assemblée estelle républicaine, guerrière .^^ Paris s'apaise comme par enchantement. L'Assemblée est-

elle réactionnaire et ultra-pacifique? Paris écoute ses nerfs, qui sont dans un état épouvantable, se laisse aller à sa colère, voit rouge, et cogne pour cogner. Pourvu que ce ne soit pas notre cher Paris qui reçoive le coup de poing de la fin!

6 février.

Rien que les bruits vagues d'une résistance de Gambetta à Bordeaux.

Des affiches électorales partout. Là, un monsieur nous révèle qu'il fallait un homme de génie pour sauver Paris, qu'il s'est proposé au gouvernement, que le gouvernement l'a refusé. Ici, c'est un professeur de gymnase, lequel nous apprend que la gymnastique seule a manqué à la France pour vaincre, et que nous devons choisir pour députés des gens très forts sur le tremplin.

Mais les affiches les plus curieuses, qui me rappellent une conversation singulière que j'ai eue avec des membres de l'Internationale, sont celles-ci : (( Nommons des inconnus ! »

7 février.

Il y a une polémique pleine de documents précieux entre l'Electeur libre et le Mot d'Ordre.

UOfficiei contient ce matin trois pièces qui deviendront des monuments historiques : le discours de Gambetta à Lille ; le texte exact du décret annulé par le gouvernement de Paris; une conversation d'un correspondant du Morning Herald a\cc Gambelta.

La résistance paraît encore possible. Ah! si notre France continuait la lutte, si elle parvenait à chasser l'ennemi, l'envahisseur qui ruine, l'étranger qui déshonore I

Le duc d'Aumale est affiché comme candidat, ce qui produit le plus mauvais effet. S'il faut avoir à s'occuper de prétendants, de princes, de rois, de monarchie, dans un pareil moment, c'est à brûler jusqu'à sa dernière cartouche pour la République. Des princes, une monarchie, nous sortons d'en prendre î

Quelques-uns de nos amis discutent le décret de Gambetta, le trouvent en contradiction avec nos principes. On me répète : « Périsse la République plutôt que le principe! )) Nous jouons sur des mots. Est-ce que, dans un combat acharné, dans un duel à mort, en pleine guerre de partis, il faut combattre avec des formules .►^ Non, avec des armes. Inquiétons-nous des réalités; il est temps de bénéficier, en politique, des procédés scientifiques. Parlons du fait, qu'il nous instruise et nous dicte notre conduite ; que l'observation, que l'expérience, une fois pour

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