‹ Mes illusions et nos souffrances pendant le siège de ParisChapitre 4 sur 16 · i septembre · texte numérisé non relu

i septembre

Je suis allée avec M""^ Lachaud, fille de M. Dupont (de Bussac), chercher aux Tuileries des vivres pour nos ambulances municipales du IX^ arrondissement, auxquelles je travaille toute la journée. J'ai traversé la cour de ces Tuileries rendues à la Nation. Je suis allée dans le sous-sol, et j'ai pris, pour nos blessés, ma part des provisions impériales. Je verrai nos pauvres moblots, nos soldats manger des confitures marquées à l'iV de l'homme de Sedan.

C'est un spectacle amusant que ce pillage légal des caves impériales : chaque ambulance a sa liste de comestibles au poids ou a la quantité ; on appelle : le Théâtre-Français, Picpus, la

loge du Grand-Orient, le Conservatoire de musique, lequel Conservatoire je représente avec paniers, bouteilles, sacs! Du macaroni au Conservatoire de musique, un saucisson à Picpus, des haricots verts au Théâtre-Français, de l'huile au Grand-Orient, des confitures à tous! Les employés du château grommellent; on se heurte, on s'empêtre les uns dans les autres; on entasse ses parts, on traîne ses paniers, on porte ses sacs sur le dos.

En rentrant chez moi, je trouve M. Hauréau, directeur de l'Imprimerie nationale, qui me montre et me lit le premier fascicule des papiers impériaux. Tout ce que nous disions de ces gens se confirme. La Lanterne àe Rochefort est à peine au niveau des réalités. (( Les brigands! )) s'écrie le journal le Temps, qui, d'ordinaire, est si modéré.

M™^ A. Cochut s'est chargée de faire remettre une lettre à ma fille par l'intermédiaire de M"'* de Kératry. Me voilà bien heureuse en pensant que mon Alice aura de mes nouvelles ; doit-elle être inquiète de nous!... et je m'en suis séparée!... Tout se peut donc pour la patrie !

2 0 scptcmljrc.

]J Officiel nous apprend que la journée d'hier

a été bonne. Adam est allé ce malin au gouvernement et il en est revenu plein d'espoir. Il y a d'excellentes nouvelles des départements avec lesquels le gouvernement est en communication par des télégraphes souterrains que l'ennemi n'a pas encore découverts. Trois armées se forment : à Tours, à Orléans, à Bourges. Le général Cambriels, dont notre ami le docteur Clavel a raccommodé la tête tant bien que mal, l'amiral Fourichon, sont prêts à entrer en campagne, paraît-il.

Le canon gronde. Paris a un air de fête ; c'est dimanche. Les papas, les mamans, les moutards, se promènent comme si rien n'était de ce qui est, et cependant on ne peut douter de la résolution, du patriotisme, de tous ces hommes, de toutes ces femmes, de tous ces enfants.

On ne peut demeurer chez soi. Je le sens bien, moi si casanière ; il me semble que je suis en prison dans mon appartement; il faut que je sorte, que j'agisse, que je vive au dehors.

L'ambulance du Conservatoire étant bien organisée, le comité du IX* arrondissement me charge d'en créer d'autres.

L'atelier de lingerie au Conservatoire est une grande ressource pour quelques femmes. Au lieu de demeurer seules chez elles à se ronger le foie, à se dévorer l'âme, elles viennent Ira-

vailler en commun pour les blessés; les plus courageuses fortifient les plus faibles ; on cause de la guerre, du siège, du gouvernement, des journaux; on discute, on s'anime; les imaginations trouvent un aliment. Toutes me remercient pour le bien moral que je leur ai fait en les arrachant à leur isolement. Les maris sont dehors, et, pendant leur absence, les femmes, dans le ménage, pensent aux amis, aux parents, aux enfants éloignés, à tous ceux dont on n'a plus de nouvelles, qu'on ne reverra peut-être jamais... Il faut le travail, la distraction.

A la mairie du IX* arrondissement, ou plutôt à la salle Drouot, le comité des ambulances municipales m'a voté des remerciements.

Que de misères! combien de gens subissent d'affreuses privations! Un ami m'a envoyé une pauvre femme, qui sait quatre langues, qui n'avait littéralement que sa robe sur le dos : je l'ai habillée; elle meurt de faim. Je voudrais donner tout ce qu'il y a à donner dans le monde ; je soutire tellement de la misère d'autruil J'ai peur d'avoir chaud... Je me rationne pour ne pas tant manger... Je me reproche le plus petit bien-être.

Adam me raconte qu'il a vu Gambetta. Notre ministre de l'intérieur est content de la pro-

vince. Il dit que M. Thiers est fort actif, que l'amiral Fourichon et l'auteur du Consulat et de l'Empire font merveille dans l'organisation militaire à Tours. L'armée de province, assure Gambetta, pourra, dans quinze jours, inquiéter les Prussiens, enlever les convois, attaquer les petits corps d'ennemis isolés.

On a promené aujourd'hui dans les rues les soldats qui avaient fui au combat de Châtillon. Ils avaient les mains attachées, la capote à l'envers, le képi retourné. Sur leur dos était accrochée une pancarte avec un nom et ces mots : (( Lâche! a fui devant l'ennemi. » Des mobiles et des gardes nationaux faisaient la haie de chaque côté de ces malheureux, qu'on avait rangés en fde l'un derrière l'autre.

On prétend que l'effet de cette exécution morale a plus terrifié les coupables qu'une condamnation à mort. Je n'en crois rien.

27 septembre.

Silence des Prussiens î On soupçonne quelque traîtrise de leur part ; on craint quelque effort énorme : l'assaut sur un point. La population s'irrite de ce calme. La garde nationale veut marcher; elle veut prouver qu'elle est brave, qu'elle peut se battre, qu'il faut l'employer. La

garde nationale, au fond, ne demande pas qu'on fasse des trouées si c'est impossible; mais elle voudrait tombera chaque instant sur l'ennemi, l'inquiéter, le fatiguer, le tenir en haleine, et garder autour de Paris le plus de Prussiens qu'on pourra. Nous protégerions d'autant nos pauvres petites armées de province des périls du nombre. Harceler, harasser l'ennemi, par-ci par-là, à toute heure, la nuit; donner des primes aux coups de tête ; récompenser magnifiquement l'héroïsme individuel; effarer, affoler l'assaillant : voilà nos vraies traditions comme assiégés. Les Français ont toujours eu partout, auront toujours, lorsqu'on voudra en user, les grands dévouements et les facultés de caractère qu'il faut pour soutenir un siège, pour faire des actions d'éclat.

Adam a revu Gambetta, qui lui a répété deux fois, avec insistance, que la situation militaire, à Paris, est excellente^ comparée à ce qu'elle était il y a huit jours. Les canons se fondent, les cartouches se fabriquent, les soldats se forment dans la garde mobile et dans la garde nationale.

N... est venu ce soir nous faire visite, avec costume! pantalon de garde national, vareuse bouclée, revolver à la Fra-Diavolo passé dans la ceinture. Il craint les partisans de la Commune et veut leur faire savoir qu'il est armé

pour l'ordre! Pauvre garçon, avec sa pauvre santé, il est nerveux, il souffre plus que nous, il est las de la guerre, qu'il a suivie pas à pas depuis Wissembourg jusqu'à Sedan. Il attaque Trochu à fond de train, et ce n'est pas sur les facultés militaires de cet avocat-général, comme l'appelle notre ami, ou de ce général-avocat, que nous nous disputons, c'est sur la possibilité d'une longue défense. Il ne croil pas à la durée de la guerre; j'y crois ! « Vous verrez 1 — Nous verrons, lui dis-je à la fin de notre discussion; j'ai à peine dix jours de siège. Je gage que dans trois mois je n'en serai pas encore dégoûtée; jugez un peul »

28 septembre.

Une petite fille dont je secourais la mère, ce matin, voyant sa pauvre maman pleurer et me remercier, a eu des mots, des regards, des caresses pour moi que je n'oublierai jamais. Cette petite a cinq ans. « Tu nous donnes beaucoup de bonnes robes, madame, et des sous en papier pour que nous soyons riches et que maman achète du bon pain et de la bonne viande, » m'a-t-elle dit avec un accent inimitable auquel je ne puis songer sans avoir une grosse émotion.

Plusieurs de nos amis sont découragés. Dans

quelle étrange situation d'esprit je suis depuis le début de cette guerre ! Avant le désastre de Sedan, je ne cessais de m'alarmer, de prédire la désolation des désolations; maintenant, la pire des défaites me paraît encore un triomphe. Je suis certaine que nos ennemis s'étonnent de voir des vaincus ne pas se lasser d'être vaincus. Lutter, combattre, ne point désespérer de la victoire, ne point se courber sous les revers, se tenir debout quand on est broyé, ne rien craindre que la lâcheté et le déshonneur, c'est, pour un peuple comme pour un homme, forcer l'ennemi lui-même au respect.

La terre de la patrie est légère à ceux qui meurent pour elle !

Si M. ïrochu avait des entrailles ! Je ne sais pourquoi je me le représente avec le visage toujours placide d'un homme bien élevé. Ceux qui le voient et l'entendent me répèlent, à chaque instant : « C'est un homme très distingué. » J'aimerais mieux un caporal énergique! Toute cette distinction est en désaccord avec les exigences brutales d'un événement si extraordinaire. La distinction ne peut laisser jaillir dans un cerveau plein de nuances, plein de fines observations, plein de critique, de mesure, le trait de génie, ou ridicule ou sublime, qui entraîne un homme à faire ce qui n'a pas encore été faiti

f)0 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES

Bellevillc s'agite; la misère est grande; il y a eu des troubles dans le quartier des ateliers Godillot.

29 et 3o septembre.

Pas de nouvelle militaire le 29. Aujourd'hui, le canon tonne depuis cinq heures du matin. Adam, qui a passé la nuit dernière aux remparts, s'habille et court à l'Observatoire. Il revient en me disant qu'on croit à une sortie bonne pour nous ; le fort de Bicêtre a lancé toutes ses bordées au moment 011 nos troupes faisaient retraite, ce qui laisse supposer qu'on avait attiré l'ennemi sous les canons du fort.

Cette sortie était bien nécessaire, car nous tous, Parisiens, nous étions très montés contre les généraux apostoliques, et point du tout romains, qui ne cessent de nous prêcher le calme. Le calme, messieurs, c'est bien facile à conseiller; mais, si vous le perdiez un peu, nous le retrouverions certainement. On gaspille le temps, cette richesse si précieuse pour une ville assiégée. Il faut agir, agir vite; dans les quartiers excentriques, on se lasse ou plutôt on s'irrite; tant d'inaction révolte. Le patriotisme faisait taire toutes les malveillances, toutes les haines! La sortie d'aujourd'hui, des sorties, des sorties nous donneront de la patience.

Adam est nommé de la commission des hôpitaux; il y a pour les hôpitaux bien des réformes à obtenir. Là encore il faudrait des révolutions et non des replâtrages.

Tous ceux qui connaissent Jules Favre lui portent leur carte. Une nation qui peut, sans bassesse, enA^oyer, en pleine guerre, l'un de ses ministres demander la paix, est bien autrement civilisée que celle qui refuse d'arrêter le sang. Moralement, nous venons de battre les Prussiens. Au nom de la République et de la fraternité des peuples, nous avons proposé de finir une guerre criminelle; les Allemands rejettent dédaigneusement cette paix, au nom du droit de la force. La vertu, l'humanité, sont avec la République; elle vivra! L'avidité, l'injustice, sont avec l'empire d'Allemagne ; il périra!

i"^" et 3 oclobrc.

Le meeting de Londres a produit un grand effet. 11 a paru une lettre de Louis Blanc au peuple anglais, très belle de style, mais que je trouve exclusive. L'auteur l'a écrite uniquement pour nos voisins d'outre-Manche. Par quelle anomalie Louis Blanc, le novateur, aime-t-ilce pays de traditions qui s'appelle l'Angleterre.»^ Les plus grands esprits ont leurs contradictions.

MM. Ranc et Ulysse Parent, le maire et l'adjoint du IX* arrondissement, sont venus visiter l'ambulance du Conservatoire de musique. J'ai échangé quelques mots avec M. Ranc, que je n'avais jamais vu. C'est un écrivain sobre, énergique, un patriote de la grande école révolutionnaire; il ressemble bien à son style, il en est l'homme. M. Ulysse Parent m'a dit qu'une sortie en masse était imminente. Est-ce un naii?

Avec les fourneaux économiques, — une œuvre s'est fondée dans tous les quartiers qu'on appelle V Œuvre des fourneaux, — on donne à manger aux pauvres gens pour quatre sous par jour.

La grande affaire, ces jours-ci, ce sont nos ballons, nos chers ballons! Ne vont-ils pas porter en province l'assurance de notre résolution ? Ma fille recevra de mes nouvelles ! Des lettres pleines de tendresse, d'amour, de patriotisme, descendront du ciel sur les chers absents 1 Pourvu qu'ils ne tombent point dans les lignes prussiennes I

Je suis allée à la Préfecture de police, avec M'"'' Gochut, faire visite à M™" de Kératry, qui était venue me voir à l'ambulance et s'est chargée d'une lettre pour ma fille. M""' de Kératry n'a pu nous recevoir parce qu'elle était, le matin même, accouchée d'une fille. Quel

PENDANT LE SIÈGE DE PARIS gS

affreux endroit que la Préfecture de police ! Brrrr I On dirait un vieux palais italien arrangé en auberge. C'est triste, c'est froid, c'est morne. Pauvre M""* de Kératry, une créole ! je ne voudrais pas être à sa place. Et ces grandes cours où tous les malheureux et tous les misérables jettent une plainte, une imprécation! L'air qu'on respire ici est malsain, j'ai besoin de secouer cette atmosphère qui m'enveloppe et me navre.

Je demande h M"^ Cochut de venir avec moi aux remparts, du côté de Montrouge. Elle me parle en chemin des découvertes faites par M. de Kératry à la Préfecture de Police. Le nouveau préfet a la preuve que, sauf le complot d'Orsini et celui de Pianori, c'est M. Piétri, avec son illustre maître, qui a comploté les autres 1

Les fortifications, les remparts, les portes, les fascines, les tonneaux, les fagots, les cantines, les huttes de feuillages, mais tout cela est on ne peut plus intéressant, on ne peut plus curieux à voir! C'est dimanche. Une population nombreuse envahit le chemin de ronde; les ouvriers circulent et travaillent ; les gardes nationaux, posés en sentinelle sur le rempart, font tableau dans ce cadre de terre crayeuse, blanche, sur ces buttes de terre é ventrées.

C'est le second dimanche du siège.

Nous revenons aux ambulances du IX* par des rues pleines de promeneurs. Paris, depuis qu'il est prisonnier, vit sur ses boulevards. Nous rencontrons une de nos amies; elle va elle-même à une ambulance de la rue Saint- Lazare, pour passer la nuit auprès d'un officier, M. de Castres, blessé à Chevilly, et qu'on dit perdu; il a vingt-sept ans.

Notre amie nous raconte une conversation qu'elle a entendue entre deux blessés, dans une voilure d'ambulance, a Moi, disait un soldat à

son camarade, je suis f ; mais toi, quand on

aura coupé ton bras gauche, tu auras encore ton bras droit pour casser la tête à quelque Prussien. ))

Strasbourg et Toul sont aux mains de l'ennemi. Pauvre vaillante petite ville de Toul! pauvre chère Strasbourg! Mon cœur se déchire; il me semble que je perds l'un de mes plus proches parents. Les Strasbourgeois, tous nos Alsaciens si instruits, si laborieux, si honnêtes, vont-ils devenir la proie des soldats prussiens.»^ Eux, si doux, vont-ils être malmenés, injuriés, vexés, opprimés par un envahisseur cruel, insolent, orgueilleux.»^ Vite il faut agir, combattre, faire des prodiges de courage, pour secourir nos frères!... Ma chère statue de la place de la Concorde ! Je suis certaine qu'elle a frémi sur sa base de pierre.

PENDANT LE SIÈGE DE l'AlUS Cjô

li octobre.

C'est aujourd'hui le jour de ma naissance, j'ai eu quelques amis à dîner. L'un d'eux, M. Hauréau, nous a parlé des aventures d'une femme intrépide, venue de Dieppe au travers des lignes prussiennes, et qui a remis une lettre à M. d'Haussonville. Qu'on devine oii elle a couru les plus grands dangers .f^... A Paris! On l'a arrêtée chez sa couturière. La couturière, voyant l'une de ses clientes les plus élégantes arriver chez elle en costume de paysanne, l'a traînée au poste voisin, demandant qu'on fusillât immédiatement cette espionne. M. d'Haussonville n'a pu faire sortir de prison la pauvre femme qu'après trente-six heures de démarches et de pourparlers.

Rien n'est changé à l'administration de la police bonapartiste, ni ailleurs dans ce qu'on appelle les bureaux. Nous en avons encore pour dix ans des us et coutumes de l'Empire; il nous faudra attendre que chaque employé daigne prendre sa retraite. C'est toujours comme ça! Il n'y a rien de plus aimable que les révolutionnaires d'aujourd'hui, de plus conservateur; ils ne changent que la raison sociale; ils reprennent la suite des affaires avec le même ou-

tillage, les mêmes commis, et ils s'étonnent que sous leur gouvernement les bénéfices retournent à l'ancien patron.

M™" et M. Paul Albert, qui dînaient chez nous, ont commence avec beaucoup d'esprit l'interminable récit et les aventures drolatiques de cinq corps de francs-tireurs qui ont essayé de se former, et dans lesquels successivement, M. Paul Albert est entré. Ce brave à outrance, qui n'a pas cessé d'être garde national et artilleur, se voit à la tête de cinq costumes qu'il nous décrit : costume des francs-tireurs de Saint-Hubert, costume des Amis de la défense, costume des Volontaires de la garde nationale, idem de la Presse; j'en oublie un.

Adam est allé chez Gambetta aujourd'hui. Gambetta se demande s'il ne ferait pas bien d'aller en province par ballon. Adam lui a chaleureusement conseillé de partir, et lui a dit que l'opinion parisienne l'y avait porté plus vite qu'un ballon ne l'y porterait. Ils ont beaucoup parlé de Trochu, que Gambetta estime et préfère à tous les autres généraux.

Je me méfie de M. Trochu. Le malheur, c'est qu'il fait ce qu'il peut, eu égard à ce qu'il est: il a l'air sincère; il devient pour nos amis un trompe-l'œil. Défendre, armer, sauver ce grand Paris, quand on a une tête d'alouette, qu'on s'enivre de son chant, qu'on ne vole que de bas

PENDANT LE SIEGE DE PARIS CfJ

en haut et de haut en bas, sur la même Hgne, et qu'on est destiné à se laisser prendre au miroir I est-ce possible?

Je m'explique bien l'indulgence de Gambetta pour Trochu. Le mot d'Eléonore Galigaï dans son procès : (( J'avais, sur Marie de Médicis, l'influence qu'un esprit fort a toujours sur un esprit faible, » est souvent plus vrai en sens inverse. Gambetta, qui est inquiet de son tempérament, qui se donne une peine extrême pour rester toujours maître de soi, a confiance dans ce général correct, accommodé aux choses moyennes, et qui se ferait moine plutôt que d'avoir le diable au corps I Gambetta prend la placidité pour une force contenue; il se trompe.

Notre courage est certain; nul n'a plus le droit d'en douter; nous voulons, à tout prix, des actes, des actes I Trochu n'a rien d'un homme d'action.

Adam est allé ce soir à la commission des hôpitaux. Il y a guerre civile à la mairie de Paris : Brisson d'un côté, Ferry de l'autre.

Ce matin a paru une très belle lettre de Victor Hugo. Nous l'avons lue et relue après dîner ; c'est vraiment le bouquet de ma fête; un paragraphe surtout nous a profondément remués, celui oij il est dit : « Qui se souvient d'avoir été exilé .^* — Ce n'est pas moil — Y a-t-il eu des

(j8 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES

proscrits? — Je n'en sais rien. » Cela me rappelle le mot d'un prédicateur espagnol, enfermé dix ans par l'inquisition, torturé, et qu'enfin on rend meurtri, broyé, vieilli, à sa chaire; il recommence ainsi sa prédication :

(( Je disais hier.. . ))

Mon Alice, ma fille chérie 1 Comme elle a dû souffrir aujourd'hui, jour de ma naissance! Je suis certaine qu'elle m'a fait des bouquets, et qu'elle me les a envoyés pour semblant, comme elle disait à trois ans. Que d'événements je prévois, et qui nous tiendront éloignées, chère enfant ! Reverrons-nous ensemble ton anniversaire et le mien.^*. . . Comment ai-je pu me séparer de ma fille .►^. . . Je vis hors de moi-même.

5 octobre.

Je suis allée à l'ambulance Vandrezanne, barrière d'Italie, où sont des blessés par centaines. Je leur avais acheté des cigares ; j'ai fait la distribution de lit en lit. Comme tous ces pauvres héros sont sensibles aux gâteries I Le moral est excellent; mais quelques vieux soldats me racontent que les généraux les lancent follement à l'arme blanche contre des murs épingles de fusils comme une pelote. Hélas! en ai-je vu des têtes fêlées, des membres brisés!

PEiNDANT LK SIEGE DE PARIS Qf)

Celui-ci a eu le nez emporté par un éclat d'obus ; celui-là a perdu une oreille; cet autre n'a plus de mâchoire.

Pauvres chers défenseurs de notre France! Ceux qui vont bien et qui entrevoient le moment de retourner dans leurs compagnies me disent : (( Nous en tuerons encore, de ces Prussiens, de ces brigands I » Tous ces hommes pâlis, attristés par la souffrance, tous ces vaincus, blessés, estropiés, sont bien mes frères.

J'ai visité encore, avenue d'Italie, une autre ambulance dirigée par un pasteur protestant. Quelques soldats mangeaient dehors dans les habits avec lesquels ils avaient été blessés ; les balles avaient fait des traînées, roussi l'étoffe avant de pénétrer dans la chair. Sur les bras, sur les épaules, sur la poitrine des capotes, on voyait de grands trous correspondant à la blessure! c'était navrant!

Partout un bruit se répand, grossit dans ce quartier éloigné de tout renseignement précis : une petite armée s'était déjà refaite en province, elle a été, dit-on, anéantie! Je n'y crois qu'à moite, et je reviens à la hâte au boulevard. En chemin, je pense à M. Trochu, qui se préoccupe d'ancienneté, de grade, de préséance, qui s'entête à conserver les vieilles formes d'une armée qui n'existe plus, qui perd du temps! Il faut faire du nouveau avec des élé-

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ments nouveaux. Créons des généraux avec des capitaines !

Les Prussiens s'en vont en promenade militaire contre nos pauvres petites armées de province, tandis que M. Trochu baye aux corneilles. La grosse afi'aire n'est pas de nous mieux défendre, de nous mieux enfermer : c'est d'inquiéter l'ennemi, de le harceler, c'est de faire contre l'invasion la guerre que les Espagnols ont faite aux armées du premier Empire ; il faudrait, tous les jours, toutes les nuits, lancer des hommes de bonne volonté autour des campements ennemis pour jeter l'alarme et la terreur. Je suis sûre que nous allons attendre indéfiniment une sortie que nous ferons, quand les hommes seront équipés, astiqués, et qu'il ne leur manquera plus un seul bouton de guêtre, ce qui est le dernier mot de la perfection militaire en France !

J'avais affaire au palais de l'Industrie, et nous étions, la directrice de la lingerie et moi, au premier étage, quand on vint nous avertir que nous allions entendre les cris de deux hommes qu'on amputait. Il faut, en ce moment, habituer son oreille aux cris de la douleur. Pour soigner des blessés, pour leur être bienfaisant, il est nécessaire d'affermir son ume contre Témotion de la souffrance d'autrui. Nous choisissons du linge pour les pansements; une cloison

de bois, ouverte par le haut, nous séparait de la salle d'opération; on amputait deux jambes, celle d'un homme chloroformé et celle d'un homme qui n'avait pas voulu se laisser endormir. Leurs cris étaient de nature différente, intermittents, et dominés par la voix des canons du mont Valérien. Dans ce palais, oii tous les peuples avaient célébré la fraternité universelle, c'était tragique dans le sens le plus lugubre et le plus désespéré du mot. Les cris de l'homme endormi, cris de brute, inconscients, caverneux, traînants, sauvages, me bouleversaient bien autrement que les cris aigus, brusques, déchirants, du soldat éveillé.

Je traversai la grande salle des blessés pour me rendre chez la présidente. Je vis alors M""* X..., l'une des femmes les plus en réputation à la cour d'Eugénie, sans fard, mal mise avec excès. J'éprouvai une répulsion invincible, et je me demandai si certaines femmes de l'ancien monde officiel, si ces grignoteuses de la France, si ces folles avaient, comme nous, le droit de faire le bien ?

Un des devoirs qui me préoccupent, c'est de secourir l'arrondissement où se trouve l'avenue d'Italie ; j'y ai vu des misères affreuses. La municipalité n'a que trois fourneaux pour quinze mille pauvres, et, comme toujours, il y a très peu de ressources dans un quartier où il y a

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