I-ja MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
— Et que vous cbt-il dit, Charles?
— D'être tranquilles; qu'on est d'accord, que ça finira cette nuit, et que demain nous aurons les élections. J'en suis bien heureux, continue Charles. Imaginez-vous que, dans mon bataillon, j'ai un ami, mon meilleur ami, avec lequel vous avez dîné l'autre jour à la maison. Il était pour la Commune. Tantôt, nous avons failli nous embrocher. Ayant appris de mon père que tout allait mieux, qu'on ne se tuerait point, je songe d'abord à mon mollet qui me fait mal, je retourne au ministère pour me faire panser, et tout à l'heure, en sortant, je tombe dans les bras de mon communeux. Nous nous sommes embrassés comme deux frères.
Je serre la main de Charles. En partant, il ajoute :
— A demain. N'oubliez pas que vous déjeunez chez nous. Si M. Adam a besoin de mon père, il se tient dans le cabinet de M. Etienne Arago. Après avoir été deçà delà, on a voulu le traîner encore de M. Delescluze à M. Flourens, qui ne s'entendent pas, et de M. Blanqui à M. Flourens, qui ne s'entendent pas davantage. Mon père a fini par répondre, devant moi, avec cet air doux et fier que vous lui connaissez : (( Je donne audience ici, que ceux qui veulent me parler y viennent. »
Mais c'est toujours la confusion des nou-
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velles. J'étais encore dans le salon quand on me prévient, de la part de M. Pouchet, que le moment difficile est arrivé, que M. Raoul Rigault est sur le quai avec {rois ou quatre cents hommes armés, et qu'il demande à prendre possession de la Préfecture de police. M. Pouchet a consenti à recevoir M. Rigault, seul, bien entendu.
La porte du cabinet est entr'ouverte, et je m'approche pour écouter.
Ce matin encore, M. Raoul Rigault était un simple employé à la Préfecture de police. Il est entré là au A septembre, et on l'y a laissé sans l'utiliser beaucoup, car je ne me souviens pas qu'Adam l'ait vu une seule fois. Il était occupé à chercher les clefs de je ne sais quelles grilles, de je ne sais quels dossiers. On le dit très rusé. Je suis curieuse de voir comment il va se tirer d'affaire avec M. Pouchet, qui est du pays de sapience, comme Adam. Il s'agit pour nous de gagner du temps.
M. Raoul Rigault entre. Il tient un papier qu'il ouvre et présente, par-dessus la table de travail du préfet, à M. Pouchet, qui demeure assis. M. Pouchet prend le papier, le lit avec soin, lentement.
Durant cette lecture, M. Raoul Rigault tire une écharpe rouge de sa poche, la déploie, et se prépare à la ceindre.
— Monsieur, lui dit le secrétaire général, j'ai déjà reçu, il y a une heure, un ordre semblable, revêtu du même sceau, nous enjoignant d'accepter comme préfet de police, en remplacement de M. Edmond Adam, un autre que vous. Cet ordre était signé Flourens. Sa signature vaut bien celle que vous me présentez. Veuillez retourner auprès de votre gouvernement et vous entendre avec M. Flourens.
M. Raoul Rigault s'attendait probablement à un refus, mais il ne s'attendait pas à cette réponse. Il en reste un instant tout surpris, malmène son écharpe, dont la soie résiste, qu'il froisse, roule, et renfonce au plus profond de sa poche. Puis il s'emporte contre M. Flourens, l'appelle : (( Idiot, brouillon, imbécile! » dit qu'il le secouera de la belle façon, et sort en avertissant M. Pouchet qu'il va revenir dans une heure, avec des forces plus considérables, pour s'emparer de la Préfecture de police, de gré ou de force.
— Quoi qu'il advienne, répond M. Pouchet, nous sommes décidés à défendre la Préfecture, jusqu'à demain midi.
Nous nous groupons autour de M. Pouchet, M. James Pouchet son frère, M. Paul Parfait, M. Adolphe Badin et moi. M. James Pouchet, ingénieur civil, engagé dans le génie auxiliaire, est chargé, comme le plus militaire d'entre
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nous, d'inspecter notre garnison, d'entretenir ses bonnes dispositions, de visiter tous les postes, de s'assurer que toutes les issues de ce dédale qu'on appelle la Préfecture de police sont fermées, fortifiées et bien gardées.
Au milieu de ces préparatifs, nous sommes égayés par un incident assez bizarre : M. Flourens nous fait réclamer son cheval. Il l'a perdu dans la bagarre, à ce qu'il paraît, et naturellement il l'envoie chercher à la Préfecture de police. (( Prière de me renvoyer mon cheval, écrit-il, pour le faire panser. » Ce billet que je garde, qui est bien signé Flourens. se termine par le post-scriptmn suivant : « Remettre le cheval au porteur. ))
Nous apprenons qu'Adam songe à nous. Le général Trochu nous envoie un bataillon de mobiles demandé par le préfet de police. Le renfort n'est pas h dédaigner ; mais M. Pouchet, qui craint de montrera nos gardes républicains une défiance inopportune, prie l'ofTicier qui commande les mobiles de rester dehors et de s'établir sur le quai pour y être à sa disposition.
Nous attendions l'ennemi, et c'est un ami qu'on m'annonce, M. Jules de Lasleyrie, qui est lié avec Adam depuis i8/i8, et avec moi depuis la guerre. Il s'est inquiété de nous, de moi. Il croit que nous allons être attaqués,
ainsi que l'Imprimerie nationale, d'où il vient.
— Qu'allez-vous faire? nous dit-il.
— Nous défendre, nous y sommes résolus.
— Ecrivez-le à Hauréau, qui est moins bien informé et probablement moins bien gardé que vous.
J'envoie immédiatement à M. Hauréau, mon ami, le billet suivant que je signe :
« Tenez comme nous contre MM. Flourens et Blanqui. Nous sommes décidés à nous défendre et à ne pas laisser envahir la Préfecture. »
M. de Lasteyrie me demande si son amitié, sa présence, si un bras de plus peuvent m'être utiles. Je le remercie de tout mon cœur du dévouement qu'il m'offre et d'être venu en un pareil moment; je lui serre les mains, et je le supplie d'aller au secours d'Adam, qui est peutêtre en danger.
J'ai appris ce jour-là, ma chère Alice, comment, dans des circonstances graves, une amitié récente peut en une heure, en une minute, devenir une amitié inaltérable.
Je rentre dans le cabinet du préfet, et presque aussitôt l'étonnant Frontin réapparaît. Il semble être sorti de la muraille. Son costume est modifié ; la première fois, il avait son pantalon dans ses bottes, sa tunique de garde national ouverte, son fusil sur le dos, son képi en arrière; cette
fois-ci, il a son fusil au bras, il est boutonné, brossé, soigné. Il récite :
— Le préfet a vu le général Trochu. Du Louvre, il est allé place Vendôme, oii il a pris le commandement d'une colonne de gardes nationaux. M. Jules Ferry, qui est aussi parvenu à s'échapper, le précède à la tête d'une première colonne. 11 est convenu que M. Ferry ira par les quais et M. le préfet par la rue de Rivoli. A leur arrivée, les deux colonnes se réuniront et cerneront l'Hôtel de ville. La garde nationale est molle. Le préfet s'en aperçoit, il explique l'affaire, on reste froid. A ce moment, des gardes nationaux s'approchent et le reconnaissent : (( Mais c'est Edmond Adam, le préfet de police I » Est-il veinard, M. le préfet! Le bataillon qui marche en tête de sa colonne est le io% son bataillon, le bataillon du boulevard Poissonnière. Ahl je vous prie de croire qu'on se souvient d'avoir monté la garde aux remparts avec lui, et qu'à l'heure qu'il est on le suit gaiement!
J'écoutais encore, et déjà Frontin avait disparu, soudainement, comme par une coulisse. Mais je devais le revoir une troisième fois pendant cette interminable nuit.
Nous étions tous restés auprès de M. G. Pouchet, son frère, MM. Parfait, Badin et moi, recevant peu de nouvelles et rivés à notre inaction.
Nous avions appris l'arrivée sur la place de l'Hôtel de ville des gardes nationaux conduits par M, Ferry et par Adam. Quelque temps après, nous apprenions que des pourparlers avaient eu lieu du dedans avec le dehors, que la paix était faite, que les insurgés cédaient la place, et qu'Adam était dans l'Hôtel de ville.
Nous cherchions à comprendre, à deviner la fin d'événements aussi compliqués, quand un homme tombe au milieu de nous : c'est encore Frontin !
Il a trouvé moyen d'être vêtu en tirailleur de Flourens, avec son même képi, son même fusil, son même uniforme :
— Le préfet, dit-il, est entré par un souterrain, sans gardes nationaux et sans armes. Des mobiles, sur deux rangs, éclairaient le passage avec des torches de résine. C'était beau. M, le préfet veut une chose qui n'est pas facile : il veut qu'on évacue l'Hôtel de ville et qu'on ne se massacre pas. Ça ne va pas tout seul. Il y a des gaillards qui refusent de descendre. Des mobiles, des Bretons sont au bas du grand escalier, prêts à faire feu; les tirailleurs de Belleville sont en haut, prêts à riposter. Le préfet est au milieu de l'escalier, seul, allant tour à tour aux uns pour les calmer, aux autres pour les pousser dehors. Si un premier coup de fusil part, il est pour lui! Des envahisseurs
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ont menacé de tuer M. Jules Favre si les mobiles avançaient. Le préfet leur a répondu que, s'ils touchaient à M. Jules Favre, à M. Jules Simon ou aux autres prisonniers, pas un d'eux ne sortirait vivant, (( Nous sommes les plus forts, leur a-t-il dit, regardez par les fenêtres. . . )) Je vais voir si M. le préfet est toujours sur son escalier.
Par amour de la vérité et du tableau, cet excellent Frontin avait été cruel. Pendant qu'il s'en allait, je crus voir Adam sur ce grand escalier, je crus entendre un coup de fusil, et recevoir moi-même une balle au cœur.
Mais je vais résumer pour toi, ma chère Alice, les événements de cette nuit du 3i octobre, dont nous reparlerons souvent. M. Demonbynes, qui a toujours accompagné Adam, a pris des notes, heure par heure, instant par instant. J'ai ces notes sous les yeux; je les copie et je les abrège, en conservant pour toi les détails qui donnent aux faits une physionomie vivante .
C'est à minuit moins cinq minutes, heure de l'Hôtel de ville, que la colonne de gardes nationaux commandée par Adam a débouché sur la place, silencieusement, sans clairon ni tambour. L'Hôtel de ville est hermétiquement fermé. Adam et M. Ferry l'entourent de leurs bataillons. A leur approche, des gardes natio-
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naux, qui tenaient sans doute pour la Commune, se sont éloignés.
L'investissement est complet. Adam, qui connaît bien l'Hôtel de ville, en cherche toutes les petites portes, tourne autour du jardin et en secoue les grilles. Pendant ce temps-là, plusieurs coups de fusil éclatent à quelques pas de lui. Qu'est-ce.»* On accourt. Les uns disent que ce sont des gardes nationaux qui, de notre côté, ont tiré dans la serrure d'une des grandes portes de l'Hôtel; d'autres que ce sont des insurgés qui ont tiré par une fenêtre. On a tiré probablement des deux parts ; mais personne n'a été blessé, et, par bonheur, l'incident n'a pas de suite.
M. Ferry et Adam se rencontrent alors pour la première fois depuis leur arrivée. Ils délibèrent sur les moyens de pénétrer de vive force.
Mais on vient annoncer à M. Ferry que MM. Dorian et Delescluze, sortis de l'Hôtel de ville, sont près de là et demandent à lui parler. M. Jules Ferry s'approche d'eux, avec son frère.
Adam, qui est resté avec M. Demonbynes, va bientôt se mêler au groupe, que des officiers de la garde nationale protègent contre les curieux. A la très petite distance où se trouve M. Demonbynes, on n'entend pas, mais on
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voit très bien qu'un accord se fait. Dorian a d'abord lu un papier qu'il tenait à la main. La conversation n'a pas duré un quart d'heure. Puis MM. Dorian, Delescluze, Jules Ferry et Adam, se sont serré les mains, et MM. Dorian et Delescluze ont disparu.
De leur côté, M . Ferry et Adam se retournent vers les officiers de la garde nationale et leur racontent ce qui s'est passé. La paix est faite. Cette nouvelle répandue dans tous les rangs est accueillie avec la plus vive satisfaction.
Déjà, ma chère Alice, quelques heures à peine après les événements accomplis, on discute sur la convention passée. Voici, d'après les notes de M. Demonbynes, qui a recueilli sur place les premiers récits, ce qui a été convenu :
Dorian, dont les efforts ont enfin été couronnés de succès, a commencé par déclarer que la question politique était vidée, qu'aucun dissentiment n'existait plus. Les élections municipales, consenties dans l'après-midi par le gouvernement lui-même, auront lieu demain et des élections politiques après-demain. Celte dernière clause est de la nuit, et l'initiative semble en avoir été prise par les membres du gouvernement détenus à l'Hôtel de ville. Les envahisseurs ont renoncé à toutes leurs autres prétentions, et on leur a promis qu'ils éva-
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cueraient librement l'Hôtel de ville et ne seraient point recherchés. Dorian a cité notamment M. Jules Favre comme ayant tout approuvé. M. Delescluze est revenu à plusieurs reprises sur l'oubli accordé aux faits de celte journée, et c'est une des conditions auxquelles M. Ferry a formellement adhéré. Il n'a d'ailleurs fait aucune objection. Seulement, il a exigé que les gardes nationaux de l'intérieur, en défilant devant le général Tamisier, qui est encore leur prisonnier, n'acclamassent que la République. Pas de cri de : « Vive la Commune ! » De son côté, Adam a voulu que l'Hôtel de ville fût réoccupé au nom du gouvernement de la défense nationale, ce qui a été admis.
Cependant, une demi-heure s'est écoulée; l'Hôtel de ville est toujours clos, et personne n'en est sorti. M. Ferry commence k s'impatienter. Les engagements qu'il a pris pourrontils être tenus.*^ C'est une crainte qu'Adam lui exprime, une crainte seulement, car il désire aussi diminuer limportance des faits et laisser cette nuit confuse dans les ténèbres, afin que les Prussiens ne soient pas encouragés par le spectacle de nos discordes civiles, qu'ils provoquent, selon moi, qu'ils attendent, dit Adam. Le préfet de police est bien résolu à déployer tous ses efforts pour contribuer au dénouement pacifique entrepris par Dorian.
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A ce moment, un officier de mobiles vient annoncer à M. Ferry que le souterrain de l'une des casernes de la place Lobau est occupé par son bataillon. M. Ferry peut pénétrer dans l'Hôtel de ville. Celui-ci ne trouve pas qu'il soit convenable, pour un membre du gouvernement, de passer par cette voie secrète. Après un instant d'hésitation, causé par le refus de M. Ferry, Adam, « que sa grandeur n'attache pas au rivage », propose de suivre l'officier. Plusieurs personnes offrent de l'accompagner. Il accepte M. Demonbyncs, seul, sans armes, et qui, pour ne pas se séparer du préfet de police, fait valoir son droit de chef de cabinet.
En sortant du souterrain, Adam rencontre d'abord, dans une cour de l'Hôtel de ville, Dorian, qui travaille à l'évacuation, puis M. Arnaud (de l'Ariège), maire du YIP arrondissement. Depuis douze heures, M. Arnaud agissait dans le sens de la conciliation, avec patience, avec courage, faisant admirer ses vertus si sincèrement chrétiennes. Le préfet monte ensuite dans la salle oii le gouvernement a été fait prisonnier, où, dit-on, Jules Favre, Jules Simon et Garnier-Pagès sont toujours gardés à vue. Il ne les y trouve plus. Mais il rencontre M. Delescluze et lui reproche la lenteur avec laquelle l'évacuation s'opère.
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Celui-ci montre M. Flourens debout sur une table, exhortant ses amis à sortir de l'Hôtel de ville, à s'en aller, et qui semble n'avoir pas encore réussi à convaincre tout le monde. Les plus entêtés craignent évidemment d'être saisis au passage par les gardes nationaux qui couvrent la place. Des promesses ne leur suffisent pas, ils demandent des garanties, des otages... Toujours des otages!
Adam, contrarié, redescend dans les cours. Là, il s'aperçoit qu'aucune des portes qui donnent sur la place principale, et par lesquelles la sortie doit avoir lieu, n'a été ouverte. Il se dit, il dit à M. Demonbynes, qu'il y a bien dans cette foule un millier de poltrons, ou de curieux, ou de gens plus raisonnables que les autres, qui ne demanderaient pas mieux que de partir et de commencer le défilé. Il fait ouvrir, et en effet le défilé commence. Mais les mobiles bretons se précipitent, menacent, et deviennent h leur tour un obstacle. (C'est ici que se place la scène de l'escalier qui nous a été racontée par Frontin.) Finalement, un peu de gré, un peu de force, le défilé recommence, et il sort de l'Hôtel de ville douze ou quinze cents personnes. Puis le mouvement s'arrête, et pourtant l'Hôtel de ville regorge toujours de monde !
Pendant ce temps-là, M. Ferry, qu'Adam a
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eu le tort d'oublier, dit M. Demonbynes dans ses notes, s'irrite au dehors. Il parvient enfin à entrer par l'une des grandes portes qui ouvrent sur la place Lobau, il arrive à la têle d'un bataillon de gardes nationaux, il s'élance par les escaliers du côté des grands salons et va se perdre dans la foule énorme qui les encombre. Cet effort, énergiquement conduit, ne produit aucun résultat. On ne sort pas!
Un autre bataillon se présente et s'apprête à suivre la même direction que le premier.
Adam consulte un aide de camp du général Trochu, le commandant Bibesco, qui est auprès de lui. Ne vaudrait-il pas mieux diriger ce second bataillon par l'escalier des bureaux qui conduit à des espaces plus libres.»^ On pourrait par là refouler les retardataires. M. Bibesco approuve, et dit : « Voilà un mouvement tournant qui va réussir! » En effet, presque aussitôt, le défdé recommence.
Cette fois, c'est la sortie générale.
En tête des premiers rangs, pressés et nombreux, marche le général Tamisier, comme cela a été convenu. Blanqui s'est attaché à son bras. Non loin d'eux, M. Delescluze, puis Dorian, qui veille à l'exécution des paroles données, tandis qu'Adam veille sur ses mobiles. Le moment est solennel... Tout va bien! Le défilé continue.
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Adam, pendant cette nuit, s'est de plus en plus pénétré de la pensée politique de l'oubli promis : il aperçoit des sortants qui ont mis la crosse en l'air : « Vous n'êtes pas des vaincus, leur dit-il, remettez vos armes au bras, et vive la République! » Et le défilé durait, durait toujours. Il dura deux heures, trois heures, jusqu'à cinq heures du matin. Adam évalue à sept ou huit mille les hommes qui s'étaient engouffrés dans cet immense Hôtel de ville. Imagine, ma chère Alice, un combat à la baïonnette, aveugle, acharné, où les mobiles seuls pouvant se reconnaître auraient tué indistinctement gardes nationaux amis et ennemis : que de cadavres ! Avoir pu empêcher pareille chose et ne l'avoir pas empêchée, ce serait à mourir de chagrin !
M. Ferry et Adam font une dernière inspection de l'Hôtel de ville pour s'assurer qu'il n'y reste plus personne. Dans le cabinet même de M. Ferry, l'ancien cabinet du préfet de la Seine, ils trouvent une vingtaine d'officiers de la garde nationale assis autour d'une grande table verte, ayant des airs de personnages et demeurés les derniers pour établir sans doute qu'ils sortiront librement. M. Ferry les invite à se retirer, et ils se retirent.
Il est cinq heures et demie, M. Demonbynes est rentré à la Préfecture de police, il y a une
heure environ, pour nous annoncer le dénoûment et mettre en ordre ses souvenirs et ses notes de la nuit. Depuis longtemps déjà, Frontin nous avait fait savoir, par un billet, que le préfet était descendu sain et sauf de son escalier.
Nous attendions Adam. Il arrive et nous trouve tous réunis. Si j'ai été inquiète de lui, il a été aussi bien inquiet de moi. Maintenant que le danger est passé, l'émotion se laisse voir, Adam est broyé par la fatigue, mais il est content, il est allégé d'un grand poids. Il remercie affectueusement Georges Pouchet, et va se jeter sur son lit.
1*"' novembre.
J'écrivais dans ma chambre, ma porte ouverte sur la chambre d'Adam. Tout à coup quelqu'un entre chez lui avec fracas et le réveille : c'est M. Ernest Picard en personne.
— Eh bien, Adam, dit-il, avcz-vous ordonné l'arrestation de MM. Pyat, Blanqui, Delescluze, Flourens, Millièrc, et des autres meneurs de l'invasion de cette nuit.^^ C'est fait, n'est-ce pas.^
Adam dormait sur une solution pacifique, il se réveille sur une reprise d'hostilités.
— Ah ça! monsieur Picard, vous ou moi,
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nous rêvons, répond-il. Ignorez-vous qu'une transaction a eu lieu?... Sans parler des engagements pris à l'intérieur de l'Hôtel de ville, auxquels je n'assistais pas, M. Ferry, un membre du gouvernement, a ratifié devant moi toutes les promesses faites. Il a été formellement entendu qu'aucune poursuite ne serait exercée. C'est à cette condition expresse que les envahisseurs ont consenti à rendre leurs prisonniers et à se retirer sans combattre. Il y a eu contrat, j'en ai été le témoin, le notaire, l'exécuteur. Si l'on déclarait que je suis moimême un des contractants, je ne protesterais pas, car j'ai pris part aux poignées de mains échangées en guise de signatures... Et maintenant vous voulez que j'endosse, comme préfet de police, la violation des paroles données! Je ne le ferai pas.
M. Picard répond à son tour que les engagements de tel ou tel n'engagent pas le gouvernement; que celui-ci n'a pas délibéré et ne s'est pas engagé lui-même.
— C'est une manière de voir, dit Adam. Je veux admettre que, cette nuit, vous et le général Trochu, qui étiez libres, composiez seuls le gouvernement. MM. Jules Simon, Jules Favre, Garnier-Pagès, Emmanuel Arago et Pelletan ne comptent pas; M. Jules Ferry, qui était libre autant que vous, ne compte pas non plusl
Voyons, cependant ! Avez-vous dormi cette nuit? Non, je suppose. Alors, vous avez su ce qui se passait. Je suis certain que le général Trocliu conviendra qu'il le savait aussi... Et vous ne m'avez rien fait direl Pendant cinq heures, je n'ai pas entendu parler de vous! Un aide de camp du général Trochu, le commandant Bibesco, est venu à l'Hôtel de ville, et il a courageusement joint ses efforts aux miens. Vous pouviez me faire savoir que vous, monsieur Picard, vous désapprouviez l'arrangement conclu, et m'envoyer l'ordre d'arrêter les gens que j'avais sous la main. Le préfet de police vous eût obéi ou non. Mais vous avez hésité, vous n'avez pas agi, et c'est quand tout est terminé, ce matin, que vous venez me demander de faire des arrestations! Il est trop tard. Je vous le répète, je n'arrêterai personne.
M. Picard se lève, en invitant le préfet à se rendre, le plus tôt possible, au conseil convoqué pour huit heures du matin au ministère des affaires étrangères.
Adam eût préféré dormir, mais il part bientôt pour le rendez-vous donné.
A son arrivée, M. Picard occupait la tribune, — non, le tapis, — et il développait tout un programme de mesures à prendre contre la liberté de la presse, la liberté de réunion, etc. , etc.
Vient la question des arrestations.
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Adam résume les observations qu'il a déjà opposées à M. Picard, et il ajoute :
— Mon cher monsieur Picard, je vous vois lancé sur une pente oii je ne vous suivrai pas. Vous me semblez trop triomphant. Je me laisserais peut-être aller à faire de la réaction avec Jules Favre, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, dont les opinions républicaines me sont connues: mais avec vous, qui ce matin régnez ici, je ne commettrai pas cette faute. Je suis trop bien averti. J'ai fait de la réaction en i8/i8, et je me souviens que notre conduite à celte époque n'a pas sauvé la République. Depuis vingt ans, je me promets de ne pas recommencer et je ne recommencerai pas ! Donc, si vous voulez ouvrir la campagne par un manquement à des paroles données, je ne suis pas votre homme. Chargez de vos arrestations un autre préfet de police que moi.
L'importance attribuée par Adam à M. Picard soulève des protestations dans le conseil. D'ailleurs, on semble ne pas vouloir en ce moment discuter plus longtemps la question des arrestations. La présence de quelques-uns des membres du gouvernement qui ont pris part à la transaction de la nuit, cause un visible embarras. La démission d'Adam n'est pas acceptée, et la discussion est renvoyée au conseil du soir. En attendant, de part et d'autre on réfléchira.
Le gouvernement était pressé de s'occuper des élections promises pour aujourd'hui. Il veut remplacer l'affiche signée des maires de Paris par une affiche nouvelle.
Les élections municipales deviennent des élections de maires, et la réélection des membres du gouvernement a lieu sous la forme d'un plébiscite. On ne votera pas aujourd'hui, on votera demain et après-demain.
Dorian, qui est resté toute la matinée à l'Hôtel de ville pour que les élections ne subissent aucun retard, proteste avec énergie. Sa parole est engagée. Ses collègues lui objectent les difficultés matérielles, et ils s'cffbrccnt de le calmer. Enfin l'affiche est rédigée en termes si peu clairs, que ceux qui sont disposés à voter oui voteront non, et que, ce soir, il a fallu expliquer aux Parisiens qu'on attend d'eux un oui et pas un non.
Vers la fin de la séance, Dorian s'adresse à Adam et lui dit :
— Vous retirerez votre démission, n'est-il pas vrai.^^ En la maintenant, vous me feriez une situation impossible.
— Ne raisonnez point par comparaison, mon cher ami, lui réplique Adam, ce qui conduit toujours à raisonner faux. Comme préfet de police, je serais obligé de signer les arrestations demandées, et, en conscience, je ne le peux