MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFUANCES
prison pour plaire aux électeurs de papa. » Ce petit est véritablement original; j'ai pris une amitié réelle pour lui. Il est très intelligent, sensible et bon.
On n'a pas encore de nouvelles de M. de Kératry. Pauvre femme!
19 octobre.
M. de Kératry est arrivé. La belle et bonne dépêche de Gambetta nous a réchauffé le cœur. Enfin nous savons de source certaine que la province tente un effort pour sauver notre France. Maintenant les généraux de Paris n'ont plus de prétexte pour demeurer inactifs, si les généraux de Tours se mettent en campagne.
M. Antonin Dubost, secrétaire général de la Préfecture de police, est parti en ballon. Adam l'a remplacé par Georges Pouchet, un solide républicain, un savant, un honnête homme dans la plus sérieuse acception du mot; esprit courageux, cœur résolu, main ferme. Adam a, dans Georges Pouchet, un compagnon énergique, un ami sûr.
M. H..., banquier, est venu me dire qu'il envoyait des lettres en Angleterre. Il a un moyen de les faire parvenir, et il m'a proposé de lui en donner une pour ma fille, qui me répondra par la môme voie. Je souffre telle-
ment de n'avoir aucune nouvelle de mon Alice ! Si je touchais un billet écrit de ses mains I Mon inquiétude augmente tous les jours; est-elle à Granville, en Angleterre, à Cannes? La nuit, dans cette Préfecture de police, j'ai d'affreux cauchemars, et je vois ma mère, ma fille, errer à travers tous les dangers.
Nos blessés du Conservatoire, que j'ai ramenés de l'avenue d'Italie, sont en pleine convalescence. L'un d'eux, il se nomme Poulot, m'a donné le corps d'une pipe affreusement enfumée et m'a priée d'y faire remettre un tuyau; il n'a voulu confier cette réparation qu'à moi. J'en aurai le plus grand soin, la confiance de Poulot m'honore.
Félicien David, sortant d'une réunion au Conservatoire, avec le vieil Auber, m'a rencontrée dans une salle et nous avons causé guerre. Auber est vaillant. J'ai demandé à Félicien David s'il n'allait pas nous composer quelque chant de victoire; il m'a répondu : (( Pourquoi pas.^ )) L'esprit public gagne chaque jour en vigueur; les plus attiédis s'échauffent, les plus timides s'enhardissent ; les courageux en arrivent à la passion du courage.
L'un de nos amis, journaliste et Alsacien, qui connaît l'Allemagne comme les Parisiens connaissent le boulevard Montmartre, nous
disait ce soir que l'unité allemande était le fruit de notre ignorance, de notre inexpérience, de notre sottise. J'étais d'accord avec lui sur bien des points, et il me rappela qu'en 1866 j'avais failli me brouiller, dans une discussion violente, à un dîner chez moi, avec des écrivains, nos meilleurs amis, qui soutenaient la Prusse contre l'Autriche.
ao et 21 octobre.
Adam a l'idée fixe d'avoir des nouvelles de la province. Il fait partir quatre hommes résolus qui assurent pouvoir sortir armés des lignes françaises, grâce à leurs relations avec les Polonais de l'armée prussienne; leur itinéraire est très étudié; un facteur et un garde forestier leur serviront d'éclaireurs, de guides. Dorian a donné pour eux des revolvers, le général Le Flô donne des fusils. Tous quatre savent l'allemand; ils essayeront de passer par Rueil.
J'ai fait venir toutes mes provisions du boulevard Poissonnière. J'en ai beaucoup! J'ai été l'une des premières à croire au siège de Paris. Mais Adam, qui ne peut voir nos amis qu'à dîner, les invite trop aisément à manger le mouton d'Australie, le jambon, les pâtés, les légumes, les poissons et toutes les conserves
de l'amitié! Bast! est-ce qu'on doit, en ce moment, s'inquiéter du lendemain? Y a-t-il un lendemain?
M. Rampont nous a donné une bonne nouvelle et nous fait espérer un moyen nouveau de communication. Il s'agirait d'introduire des dépêches, réduites par la photographie, dans un tube en plume qu'on attacherait à la queue d'un pigeon voyageur. Le brave petit facteur rapporterait de grosses cargaisons sous un petit volume; il irait à Tours en ballon, et reviendrait chargé de dépêches. Sa famille, son frère lui-même, l'aimât-il « d'amour tendre », l'approuverait d'entreprendre « ce voyage en lointain pays » .
On vient me voir un peu dans ma geôle; mais je suis bien certaine que, si Adam et moi nous étions dans une véritable prison, pour cause politique s'entend, nous aurions bien plus de visiteurs.
La canonnière Farcy fait des siennes. Nous avons failli prendre Garches; pour faillir, à nous la palme I Le général Trochu a pu voir là que les mobiles n'ont pas peur, et nous en avons soixante mille. Confiance donc, messieurs les militaires ! On a fondu des canons aujourd'hui pour la première fois, grâce à l'énergie de Dorian, à sa volonté tenace; on dit que nous en fondrons quinze tous les deux jours.
La physionomie du gouvernement n'a pas d'ensemble; les personnes y ont chacune un caractère tranché. Le général Trochu parle ou se tait, il ne cause pas. M. Picard lance de temps en temps, au travers des conversations comme au travers des monologues, ses flèches de Parthe. Jules Simon, nerveux, sensible, gémit, se décourage, demande qu'on le soulage de charges trop pesantes. Emmanuel Arago, sincère, ne tonne qu'en plein orage. Eugène Pelletan s'emploie k bien faire, s'émeut, se passionne, espère que cela arrivera. Jules Favre, rêveur, idéaliste, cherche à embellir d'une forme toujours heureuse des jugements toujours incomplets. Garnier-Pagès, qui depuis quarante ans travaille le matin, ne travaille le soir qu'à force de courage. Rochefort, enfant terrible, dit tout haut ce que les plus hardis pensent tout bas ; sa seule naïveté est de croire, en voyant au général Trochu un habit militaire, que c'est un soldat. Dorian, qui n'assiste pas régulièrement au conseil, fond des canons, que le ministère de la guerre appelle les canons du commerce I
J'ai retrouvé hier, tout à coup, chez moi, le jeune homme qui m'a protégée, dans la foule, le jour de mon départ pour Granville. Nous nous reconnaissons, je lui serre la main, je le remercie. 11 est amené par M. Hauréau; c'est
un allié du directeur de l'Imprimerie nationale.
« Que le monde est petit! » dirait M. Prudhomme.
Ce voyage à Granville, j'ai bien fait d'en avoir l'idée; j'ai embrassé ma fille. Qui sait où elle est maintenant .^^ Je donnerais ma main droite pour avoir de ses nouvelles.
23 octobre.
Je lis la dixième livraison des papiers impériaux. C'est l'histoire des tentatives faites par Napoléon I" pour fabriquer en France des billets faux de la banque d'Angleterre. Comment une famille, par haine d'elle-même, peut-elle garder de pareilles preuves d'ignominie. ►^
Une de mes amies, fort légitimiste, est venue m'annoncer aujourd'hui sa conversion ; elle est franchement républicaine; elle renonce à son titre et ne veut plus ne prince, ne duc, ne roy aussi. La République remporte des victoires morales ; à quand les autres.»^
Ce soir, M. Vacherot et moi, nous avons beaucoup discuté; il est fort exalté, trop peutêtre; il a la fièvre. Il s'impatiente de ce qu'il appelle les phrases de Tours : « l'admiration de l'Europe » l'agace. Je lui dis que les grands événements portent aux grands mots; que je con-
nais peu de pays dont le courage eût résisté au désastre de Sedan ; que l'Autriche et l'Angleterre, la Prusse même, ne peuvent, bon gré mal gré, nous refuser leur tribut d'admiration; je trouve d'ailleurs qu'en pleine épopée il est permis d'en parler le langage.
M. Paul Bethmont arrive; lui, c'est le testament du général Trochu qui l'horripile ; M^ Ducloux l'obsède ; il le voit grandissant à travers les âges futurs, dictant l'histoire sur papier timbré, etc.
Nous causons tous de la garde nationale, et chacun de nous s'accorde à regretter qu'on ne l'utilise point ; nous croyons qu'il faudrait faire marcher les quarante mille volontaires, soulager d'autant la troupe et les mobiles ; on peut réunir, dans les huit jours, cent cinquante mille hommes résolus.
33 octobre.
Adam est allé chez le général Trochu pour lui dire que Paris s'irrite de plus en plus, que le dévouement de la garde nationale faiblit. M. Trochu croit que le général Tamisier n'a pas sur elle assez d'influence.
— Qui mettre à la place de Tamisier.^ dit M. Trochu.
— Un marin, général; les marins sont adorés
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS \ ù']
de la population ; Paris aime les choses neuves, originales, spirituelles; choisissez un marin, il conduira la garde nationale où vous voudrez, je vous le jure.
Après un instant de réflexion, M. Trochu repartit :
— J'en connais bien un, très intelligent, qui nous irait de tous points, mais il est encore plus clérical que moi I
Adam, stupéfait de ce mot, complimenta M. Trochu sur son impersonnalité.
— L'impersonnalité est une force, reprit le général ; elle naît d'un entier désintéressement, et elle donne le calme: vous, mon cher Adam, vous êtes très calme parce que vous êtes très désintéressé et que toute votre ambition est probablement d'aller, comme moi, planter vos choux, quand tout ira bien, dans quelque coin de la France.
Rien de décidé sur M. Tamisier. Par un petit discours qui détourne l'attention, petit discours bien fait, curieux, par des atermoiements, par des subtilités, c'est ainsi que M. Trochu escamote toutes les complications.
— Votre Trochu, me disait hier un garde national de la rue Vandrczanne, c'est un entrepreneur de lanternes, et c'est pour ça que le pauvre Rochefort se laisse prendre à celte marchandise.
laS MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Adam demandait le soir au gouvernement de laisser partir les étrangers, bouches inutiles, la plupart hostiles à une trop longue résistance, que la délicatesse du patriotisme ne peut toucher, que notre honneur n'intéresse pas, dont les plus bienveillants ne voient, comme les Américains, qu'une question de succès ou d'insuccès. Le gouvernement tout entier s'opposait à ce départ; Adam insista. Le général céda le premier et fit céder ses collègues. Le défilé des Belges, des Anglais, des Américains, est commencé; tant mieux! Paris, à cette nouvelle, n'a pas ressenti le plus petit découragement.
La Préfecture de police n'est pas un lit de roses; quel souci perpétuel 1 quelle responsabilité!
Adam sait, par nos amis, par le résumé qu'il fait faire des journaux, bien mieux que par les rapports des agents, tout ce qui se passe; il voit clair au fond de l'âme d'une ville, des sentiments et des passions de laquelle il s'émeut et vit depuis quarante ans! Le préfet de police découvrirait bien facilement assez de complots pour sauver la capitale tous les jours; mais sa préoccupation de chaque minute, c'est de ne pas danser sur les nerfs de notre cher Paris comme sur la corde roide. Une émeute peut éclater à tout instant; il faut veiller avec soin,
éviter, par des mesures prématurées, de provoquer ou d'avancer le conflit. S'il est nécessaire, avec ce système, que le préfet de police paye de sa personne à l'heure du danger, il payera.
Il y a une aflaire de bombes que la police secrète signale comme une menace poUr Paris de sauter tout entier; on suit cette affaire de très près, mais il est bien inutile de la tambouriner et d'eflarer les poltrons.
Adam s'indigne contre les ivrognes, il ne les voit pas comme moi chez eux, dans leurs pauvres quartiers ; ces malheureux, qui ne mangent pas à leur faim, qui se démoralisent dans l'inaction, dans l'inutilité, la paresse, qui s'irritent de n'être bons à rien, s'enivrent avec peu de chose : un verre de vin leur suffît.
Hier, dans un club des faubourgs, on quêtait pour les canons ; un orateur se présente : « Tenez, dit-il, tel que vous me voyez, je me vends, on m'achète; je suis remplaçant! Avec cela je suis débauché, un vrai gredin! J'ai mangé ou bu les trois quarts de mon argent ; il me reste trois cents francs, eh bien! les voici, je les donne pour des canons ! »
M. Arnaud (de l'Ariège) me racontait qu'il y a huit jours, quêtant chez une vieille dame fort riche, et n'ayant rien obtenu, il sortait, lorsque le domestique l'arrêta à la porte et lui dit d'une
l3o MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
voix timide : « Monsieur, est-ce que les pauvres ont le droit de donner? » Sur une réponse aimable, il courut chercher deux francs qu'il remit avec une véritable fierté au quêteur.
2^ octobre.
Hier, visite à M"'* Trochu pour V Œuvre da travail des femmes, dont je m'occupe. Il s'agit de trouver une combinaison pour donner à chaque ouvrière la propriété de sa machine, élever ainsi tout naturellement le salaire des femmes ; cette idée-là ne me sort point de l'esprit.
Ilsignor Cernuschi et M. Chaudey sont venus ce soir, et m'ont fait rire aux larmes en me racontant une séance du club de la Porte-Saint- Marlin.
Dabord monte à la tribune M. Napoléon Gaillard, qui commence ainsi : « Je suis du peuple, du vrai peuple, je ne sais rien... — Alors, que venez-vous nous apprendre .►^ s'écriet-on de toutes parts. Vous n'êtes pas poli pour le peuple, même pour le vrai peuple! »
Un monsieur prend ensuite la parole ; il parle imperturbablement durant une demi-heure sans rien dire, annonçant qu'il va se développer, qu'il conclura ensuite. Tout à coup le signor Cernuschi, avec la plus exquise politesse et son
accent italien, l'interrompt : « Permettez, monsieur, c'est un peu long! » Tout le monde éclate de rire. M. Chaudey me disait que rien ne pouvait rendre l'expression comique du visage de son ami en prononçant ces mots, La salle avait été prise d'une de ces folles gaietés que les nerfs donnent aux foules dans les grands événements, a Le bouffon, ajoutait-il, est très accessible aux gens qui côtoient le sublime. » Cette pensée est vraie.
Je suppliai M. Cernuschi, membre de la commission des subsistances, de prendre en pitié les pauvres femmes qui font queue, sous la pluie, au froid, pendant une demi-journée, pour obtenir une maigre portion de viande. Ce dévouement-là de tous les jours est difficile; d'autant plus difficile que c'est aux femmes les plus accablées de privations qu'il est imposé. Les hommes ne comprennent pas à quelles souffrances, à quelles maladies, les femmes qui demeurent trois ou quatre heures debout, les pieds dans l'eau, s'exposent. Messieurs des subsistances, monsieur le maire de Paris, faites un effort d'esprit, ingéniez-vous un peu et venezleur en aide I
25 octobre.
Au gouvernement, la séance a été bonne hier
l32 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
soir, malgré la nouvelle reçue du passage de la Loire par les Prussiens ; l'héroïque défense de Châteaudun est un fait si beau, si digne de nos anciennes mœurs patriotiques, que tout notre Paris tressaillira de fierté en l'apprenant. Voilà aussi, monsieur Trochu, qui prouve ce qu'on peut avec des conscrits, des francs-tireurs et des gardes nationaux, au milieu d'une population prête à l'héroïsme!
Après ce qu'a fait Châteaudun, jugeons de ce que pourrait notre Paris, sa garde nationale, ses francs-tireurs, ses mobiles, et tous, et toutes I
M. Trochu est informé que des travaux sont entrepris par les Prussiens aux approches de Versailles et dans Versailles pour défendre cette ville à outrance. « Les Prussiens savent, dit le général, que Paris est imprenable, et ils ne se préparent point à le prendre, mais a lui résister; il entre dans mon plan (le fameux plan, Alice, déposé chez M* Ducloux) de ne pas faire de petites attaques. Je sortirai avec cent mille hommes bien formés, trois cent cinquante canons, qui seront prêts plus tôt que je ne l'espérais... Nous laissons Paris avec soixante-dix mille homme de troupes, deux cent mille gardes nationaux, et nous entrons en campagne. »
Si cela était vrai, si M. Trochu était un grand général, eh bien 1 franchement, c'est peut-être à
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moi, qui ai toujours douté de lui, de ses talents militaires, que ses succès feraient le plus de plaisir !
M. Thiers est à Tours ; il paraît que nos affaires diplomatiques vont à peu près comme nos affaires militaires.
Les petits Etats sont les seuls qui se comportent bien avec nous, parce qu'ils se sentent menacés par la Prusse. La Belgique, la Hollande, la Suède, la Suisse, font des vœux pour la France. L'Espagne s'est employée en notre faveur auprès de l'Angleterre. Mais l'Espagne ne fait pas sa république et demande un roi à l'Italie, qui nous abandonne. Le prince Amédée, fils de Victor-Emmanuel, consentirait à être le soliveau des grenouilles espagnoles. Voilà un peuple qui se prépare de jolies petites guerres civiles.
M. Thiers viendra de Tours à Versailles, puis à Paris, chargé de propositions relatives à un armistice. La pensée de cet armistice me torture I C'est un crime d'ouvrir la porte aux raisonnements pusillanimes. On a beau dire, il faut être fortement trempé pour ne pas songer aux avantages personnels des capitulations et des armistices; moi-même, est-ce que je ne songe pas que cet accommodement avec l'ennemi peut m'apporter des nouvelles de ma fille?
l34 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
A quoi servira-t-il donc, cet armistice? à épuiser nos provisions, à nous attiédir, à réveiller l'égoïsmc et l'instinct de conservation des peureux que le courage public seul avait entraînés. Ceux qui demandent un armistice, pour une ville assiégée, quand il ne s'agit pas de ramasser les blessés, d'enterrer les morts, ceux-là ne sont ni des soldats ni des patriotes ; ils ergotent sur les principes de l'honneur; ils ornent d'un mot de convention leur faiblesse et leur insuffisance. Non, je ne peux pas définir la crainte que m'inspire cet armistice I
— Madame, me disait ce matin la mère de l'une des petites filles qui mangent à mon fourneau, avenue d'Italie, le peuple ne veut pas de cette amnistie.
— Armistice, répliquai-je.
— Non, madame, c'est bien une amnistie; j'ai bien lu, j'ai bien compris le mot : ça veut dire que pendant quelque temps on ne tuera pas de Prussiens. On est des lâches si on signe ça!
M. Trochu, à la fin de la séance du gouvernement, racontait qu'il avait fait sa petite promenade démocratique et sociale, ce sont ses propres expressions; il a visité les bastions, et, en sortant de Romainville, il est revenu par Belleville. Des centaines de gamins l'entouraient en criant : « Trochu! Trochu! )) Toutes
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les femmes, tous les hommes sortaient des maisons et l'acclamaient. C'était un enthousiasme indescriptible, et, a Messieurs, ajouta le général, on criait aussi beaucoup : Vive le gouvernement de la défense!... Tout à coup, une femme grande, à l'air solide et hardi, les bras nus, vint se planter devant mon cheval, l'arrêta par la bride, et me dit, en se montrant : Voilà comme nous sommes fichus, mais comptez sur nous. »
Oui, général Trochu, ils ne sont pas astiqués, cirés, brossés comme les corps d'élite, comme les soldats de parade que vous rêvez, ces gens des faubourgs ; mais, en ce moment, à cette heure, aujourd'hui, si vous leur demandiez l'impossible, ils le feraient ; si vous étiez homme à concevoir de grandes audaces, ils les exécuteraient; si vous les appeliez à une mort glorieuse, ces hommes, ces femmes, ces gamins y courraient. Ce qu'ils acclament en vous, c'est ce qu'ils voient en eux et ce que vous n'avez pas, la folie sublime! cette foi qui porte une poignée d'hommes à défendre Chateaudun contre toute une armée !
Les ouvriers de Paris sont prêts à mourir pour la France : « La vie, c'est si peu de chose, me disait l'un d'eux, et c'en est une si grande que la patrie, quand on y pense ! »
Je me fonds à ces mots là. Qu'ils seraient
l36 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
coupables, criminels, ceux qui ne transformeraient point des sentiments pareils en grandes actions !
Il y a eu un gros accident : des fabricateurs de bombes ont sauté... Cette fabrication de bombes Orsini avait mis l'ancienne police impériale dans tous ses états. Adam, qu'elle accablait de rapports, a su bientôt, en s'adressant au ministre des travaux publics, que ces bombes appartenaient à la commission des barricades, qui en surveille la fabrication. Mais elles ont fait trop de bruit I Dorian et le préfet de police se sont entendus pour liquider l'opération, sous prétexte de comptabilité. M. Clemenceau, maire de Montmartre, où l'accident a eu lieu, a promis son concours. Il présidera une commission déjà nommée.
Dans les premiers jours du siège, on croyait à une attaque des remparts. On a voulu donner confiance aux Parisiens en leur montrant que tous les moyens de les défendre seraient acceptés. Paris entier s'intéresse au moindre essai de projectiles qui pourraient détruire l'ennemi ou ses ouvrages, on ne pense qu'à cela; au fond, chacun est dans l'attente de quelque invention nouvelle qui nous donnerait la victoire, comme le feu grégeois la donna si souvent aux Grecs assiégés dans Constantinople.
On parlait hier, au gouvernement, du mare-
chai Bazaine, on doutait de lui. M. Trochu repartit : (( Vous avez raison de craindre l'ambition de Bazaine, il est fort mal entouré ; mais il est fin, habile, et il semble qu'il a plus d'intérêt à bien faire qu'à mal faire. » Quelqu'un ayant assuré que Bazaine parlementait avec les Prussiens, M. Trochu répondit que c'était sans doute pour un échange de prisonniers. Comme on insistait sur le soupçon que Bazaine était peut-être d'accord avec l'ennemi pour une restauration bonapartiste, M. Trochu reprit : « L'empereur n'a aucune influence sur l'armée ; l'armée, aujourd'hui, s'arrête au capitaine, et le capitaine et le petit lignard ne sont plus bonapartistes. Bazaine, qui est un orgueilleux, travaillera pour lui: la dictature le tentera: il y aura là quelque chose de difficile à raccommoder: mais ne craignez point qu'il restaure l'Empire. »
On sait, par dépêche, que M"' Bazaine est envoyée à son mari pour l'avertir de tout ce qui s'est fait depuis l'investissement de Metz, et que les Prussiens ont consenti à la laisser passer.
Je n'y comprends plus rien, et tout ceci me paraît, pour le moins, fort étrange I Comment I les Prussiens, d'après tout ce qu'on rapporte, d'après ce que nous constatons, maintiennent les villes assiégées dans l'ignorance complète
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des noiivelles du dehors ; ils emploient partout leur fameux procédé d'investissement; et, tout à coup, à Metz, ils offriraient galamment la main à M"** Bazaine pour la conduire à son époux, elle qui a tout vu, elle qu'on a dû charger d'une mission, qui sait tout, qui peut tout dire, tout raconter : allons donc! Il y a là quelque chose d'inexplicable.
Jules Favre dit que les Prussiens ont du détrempement .
Ce brave Paris est si brave que la défense de Châteaudun l'a enthousiasmé, et qu'il retourne ses poches aux trois quarts vides pour donner à la souscription en faveur des victimes du grand Châteaudun.
Eugène Pelletan m'a fait de curieux récits sur ses visites dans les forts. Je l'ai supplié de me conduire aux avant-postes. Il est convenu qu'il viendra me prendre demain matin à neuf heures, et qu'Adam nous accompagnera au Moulin-Saquet. Eugène Pelletan nous répète que la présence des hommes qui sont du gouvernement fait très bon effet aux avantpostes.
Charles Blanc me disait ce soir que son frère, Louis Blanc, ne veut pas vivre dans l'intimité des membres du gouvernement, pour avoir le droit, un jour, de les juger ou de les défendre avec toute sa liberté d'esprit. Je répondais de
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS iSq
même à nos amis lorsqu'ils projetaient, après le 4 septembre, de faire d'Adam un fonctionnaire; et maintenant... 0 mon boulevard! ô indépendance !
Je suis révoltée contre l'Intendance, contre sa stupidité, son inertie.
Le docteur C..., médecin d'ambulance, m'affirme qu'à la dernière affaire, dite de Versailles, quarante cacolets de l'Intendance sont restés inutiles dans la cour de la mairie de Rueil durant toute l'action ; que trente blessés français ont été enlevés par les Prussiens ; que les cacolets n'ont pas bougé, parce que les chirurgiens militaires n'ont le droit de s'en servir qu'après que l'Intendance leur en a donné l'autorisation.
Mais nous sommes au maillot! mais l'administration est une chose odieuse quand il s'agit d'intérêts, et monstrueuse quand sa négligence met en jeu la liberté, la vie des hommes! Ce récit du docteur m'a mise hors de moi.
Nous avons, depuis deux jours, une aurore boréale; on a cru tout d'abord à des incendies. Du haut de la Sainte-Chapelle, la vue du ciel, paraît-il, était admirable. Je n'ai pu y monter, je n'ai pas un instant à moi; les ambulances, les œuvres, les démarches, mon fourneau, me prennent plus de temps que je n'en ai à donner en donnant tout. J'ai rêvé de cette aurore; j'y
iZio MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
ai vu l'aurore de la République victorieuse et définitive 1
26 et 27 octobre.
Le 26, rien, ou plutôt je n'ai pas pris de notes; dès que j'oublie un seul jour d'écrire, je perds complètement le souvenir de ce qui s'est passé.
Le commandant du 4^ bataillon des mobiles d'IUe-et-Vilaine a reçu aujourd'hui, de nos mains, le drapeau que nous lui avions promis pour remplacer celui que le bataillon a perdu à Châtillon. Le commandant, un homme de petite taille, mais à l'air résolu et distingué, nous dit avec émotion qu'il espère nous rapporter bientôt ce drapeau troué. M. Dréo, Breton d'origine, arrive à la Préfecture au moment où nous offrons ce drapeau, et fait un petit discours sur le patriotisme de la vieille Bretagne.
Louis Blanc est venu me voir d'une heure k deux. Nous avons causé de Châteaudun, et, comme nous nous animions, nous avons vu tout à coup des larmes dans ses yeux.
Louis Blanc a répété vingt ans aux Anglais que Napoléon III était une incapacité méconnue, un homme plus creux que profond, etc. A des dîners chez lord Gran ville, chaque fois que la discussion ramenait le nom de Louis
PENDANT LE SIÈGE DE PARIS l4l
Bonaparte, il recevait cette réponse clichée : (( L'homme qui a fait la guerre de Crimée est plus fort que son oncle. » Louis Blanc connaît admirablement l'Angleterre et m'exprimait sur elle une opinion curieuse : « Le peuple anglais, me disait-il, qui nous reproche si durement notre versatilité, est encore plus versatile que nous; il conspue l'empereur depuis Sarrebruck, et il a si entièrement retourné ses appréciations qu'il ne se souvient plus de ses jugements d'hier, ))
Louis Blanc travaille à un livre qui nous rendra la physionomie de Paris durant le siège.
Il m'a demandé ce que je savais à propos des nouvelles publiées par le Combat : si Bazaine, d'accord avec l'empereur, a capitulé ; si nos prisonniers de Sedan reviennent d'Allemagne, se joignent aux troupes de Bazaine, s'allient aux Prussiens et marchent sur Paris. Je lui ai répondu que je n'avais aucune confiance dans Bazaine. mais que je ne pouvais croire ni à la trahison de nos prisonniers d'Allemagne, ni à l'influence de Bonaparte le Petit; que le gouvernement était réduit, comme le public, faute de nouvelles, à faire des suppositions.
Notre pauvre ami Peyrat est très souffrant. Quelle épreuve que cette nourriture de Paris, en ce moment, pour les santés délicates ! Peyrat
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est nerveux, agité, et il se passe en son esprit les choses les plus étranges.
Sa grande connaissance de la Révolution française l'avait rendu sceptique à l'endroit des choses du jour. Quand il parlait de notre politique, de nos faits et gestes, qu'il les comparait aux grands faits et aux grands actes de nos pères, il avait un ohl oh! que nous connaissons tous, et qui sabrait net nos plus orgueilleuses prétentions. Aujourd'hui, sous ses yeux, il voit des événements nouveaux qui n'ont rien à envier aux anciens ; il côtoie des hommes forts, des femmes courageuses ; il sent que les sacrifices, les dévouements, les énergies ne manqueront pas à la nation ; que le peuple de Paris est grand comme autrefois; que la taille des patriotes n'a pas diminué depuis 92. Alors, il cherche l'emploi de toute cette force, de toute cette vaillance; il veut qu'on l'utilise; il est prêt à battre la charge.
Mais ses amis, les nôtres, qui sont au gouvernement, fatigués par les escarmouches de l'Empire, craignent les vrais combats; ils voient en petit ce qui est colossal ; avec un modèle de Michel-Ange, ils font une réduction Collas. Peyrat souffre beaucoup, il se désespère : quoil les éléments, nous les avons, et nous les gâchons !
J'ai rencontré M. Guéroult; il est content de
son fils Paul, lequel est simple soldat du génie à Bicêtre et traîne la brouette comme un manœuvre. M. Guéroult croit au triomphe définitif de la défense de Paris.
Notre dîner a été égayé par le bon visage de M. Nefftzer, que nous trouvons toujours plus ferme et plus sensé, malgré son apparence gouailleuse et sa bonhomie alsacienne. Nous avons parlé de M. Charton, préfet de Versailles, notre ami commun, qui doit souffrir mille morts en voyant les paysans de Seine-et-Oise apporter leurs denrées aux Prussiens comme à des soldats français.
Il fait depuis trois jours un temps horrible; à cette époque-ci, d'ordinaire, nous commencions nos préparatifs de départ pour le Golfe- Juan ; nous allions revoir le soleil du Midi, nos fleurs, la mer et cette lumière, fille du grand guérisseur, qui retrempe les âmes et les corps.
Et je suis à la Préfecture de police! J'ai des cauchemars qui me poursuivent et m'enfièvrent. Oh! que cette maison Piétri est lamentable! ïoule la matinée, pour distraction, j'assiste à l'arrivée et au départ des voitures cellulaires, j'entends leur lourde entrée dans la cour de la Sainte-Chapelle. On crie : « N° i pour Mazas, n° 2 pour Sainte-Pélagie. » C'est navrant! Si quelqu'un était destiné à être où je suis, ce n'est pas moi !
1^4 >iES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
Adam est inquiet, moi aussi; mais il est prêt à tout. Risquer sa vie n'est rien I
28 octobre.
\J Officiel de ce matin contient une espèce d'amende honorable du gouvernement à l'opinion publique : il s'agit des nouvelles publiées par te Combat.
Dans cette occasion, le silence eût été d'or. Pourquoi parler du glorieux Bazaine.»^ Affirmer hier, pour se démentir aujourd'hui, mieux valait se taire. L'opinion, ballottée entre des courants divers, se charge de tempêtes. Les Parisiens croient que le gouvernement cache ses nouvelles : il n'en a pas !
— Qu'on sorte 1 me disait un de nos jeunes amis, Charles Goudchaux, pour aller chercher des nouvelles, ou pour en faire!
29 octobre.
Nous partons pour les avant-postes d'Ivry, Eugène Pelletan, Jules Ferry, Adam et moi; nous sommes attendus par le colonel Lespiau.
Quel spectacle que la roule, que le village! Les enseignes, tristement, disent : a Ici fut un
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boulanger, là un épicier. » Clients et fournisseurs, tout a fui. Quelque plaie d'Egypte a passé. La campagne avec ses feuilles d'automne est belle encore. Nous montons au belvédère de la maison Groult. Nous voyons les avant-postes des Prussiens; leurs balles pourraient nous atteindre où nous sommes. L'aspect des terres remuées, des arbres abattus, des maisons éventrées, la pluie, la boue, le bruit des canons, tout est sinistre.
Aux avant-postes, nous longeons des tranchées dans lesquelles nos soldats se tiennent à l'abri, nous marchons à découvert, et nous arrivons aux limites extrêmes de nos frontières. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes.
M. Emile Trélat, son fils, M. Simonet, capitaines ou ingénieurs du génie civil, qui nous ont accompagnés, tracent des parallèles dans le sens de la Gare -aux -Bœufs et des Hautes- Bruyères, à droite, à gauche, sous le feu des ennemis. Le génie militaire, parti d'un autre point, doit les rejoindre: ils terminent leurs travaux, le génie militaire commence les siens; voilà un corps de génie oii le génie n'est que dans le corps.
Les soldats, un moment avant notre arrivée dans l'angle de la tranchée, sur la Seine, ont tué un Bavarois; on me dit que les Prussiens, cachés dans le bois, sur le bord opposé, pour-
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raient bien nous rendre ce coup de fusil. Jules Ferry insiste pour que j'entre dans la tranchée. Je ne veux pas.
Voici un grand déploiement de forces, de l'autre côté de la Seine, vers Créteil, des soldats qui manœuvrent, un nombreux état-major. Les pantalons rouges se glissent sur les beiges gazonnées, tandis que des tirailleurs défilent plus loin. L'effet de ces costumes sous un ciel bas, sur ces rives, est saisissant. Des lignards, un à un, se détachent, le fusil au poing, se courbent, glissent dans les oseraies bleuâtres et dans les saules ; ils A^ont en reconnaissance : au loin, les canons, les chevaux, le mouvement de l'état- major ; c'est la poésie de la guerre.
Le colonel Lespiau, quoiqu'il n'ait point été prévenu, songe à faire mettre en place, de son côté, au bord de la Seine, une compagnie; il l'envoie chercher et recommande qu'elle se dissimule avec soin. La compagnie sort de l'endroit où elle était cachée, et vient, en rang, au pas, vers son chef. Le colonel, furieux, dit au sergent : ^
— Pourquoi n'avez-vous pas sonné du clairon.^
— Mon colonel, répond l'autre, parce que nous n'en avons pas.
— C'est bon, vous vous êtes montrés, vous
ne me servez plus à rien ; retournez d'où vous venez, et surtout ne vous laissez pas voir cette fois.
Ils s'engagent dans la tranchée et portent leur fusil au bras; les baïonnettes dépassent les revêtements de terre.
— Tous de Falaise! nous dit le colonel. Je vais faire faire cette manœuvre aux mobiles, et vous jugerez de la différence qu'il y a entre des remplaçants, de pauvres diables, des patauds, et des jeunes gens parmi lesquels le pays doit recruter un jour tous ses hommes éminents.
Les mobiles sortent de l'épreuve ù leur honneur.
Louis Blanc et Charles Blanc dînent avec nous. Louis Blanc croit que le gouvernement de la défense nationale ne tiendra pas contre le mécontentement des Parisiens ; qu'il y a entre lui et la population un écart énorme ; qu'une grande victoire de la province pourrait seule calmer les irritations politiques et faire renaître la confiance ; que la nouvelle d'une défaite provoquerait certainement des émeutes.
Le Bourget a été pris aujourd'hui; c'est un bonheur, non parce que la conquête est importante, mais parce que c'est le commencement d'une action décisive, et parce que nous devenons superstitieux, à mesure de nos malheurs,
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que nous craignons l'acharnement du sort, et qu'un petit succès nous fait croire au retour possible de la fortune.
Félix Pyat a reçu de Rochefort, non une lettre, mais un obus; il en demeure écrasé. Hier, au club des Folies-Bergère, on a voté sa mort morale.
Louis Blanc me disait de Félix Pyat : « C'est un homme distingué, aux traits fins, à la parole sensée. Dès qu'il écrit, c'est un affolé que rien ne peut rendre maître de lui-même. Sa méfiance est extraordinaire : à Londres, nous n'avons jamais pu savoir son adresse. Ses meilleurs amis l'ignoraient. Félix Pyat ne la disait même point à Félix Pyat, dans la crainte que Félix Pyat ne le trahît. »
3o octobre.
Aujourd'hui, j'ai assisté au concert Pasdeloup. J'arrivai un peu tard, quoique partie depuis dix heures du malin de la Préfecture, parce que je m'étais attardée aux ambulances. Je traversais difficilement une foule énorme, lorsque, dans l'allée du parquet, je rencontre brusquement M. Guéroult, qui me crie : a Nous avons perdu le Bourget; nos généraux sont ineptes, il faut qu'on en fusille quelques-uns! » Je fus atterrée par cette apostrophe. J'avais,
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comme tout le monde, tiré une grosse espérance de cette prise du Bourget. Je ne puis exprimer le chagrin, le découragement, la colère, le désordre moral qui m'envahit. Je tombai sur une chaise sans savoir oii je me plaçais. Comme on demandait à grands cris la Marseillaise, je craignis de n'avoir pas la force de l'entendre, et j'essayai de me lever pour sortir. Il me fut impossible de bouger. Tandis que la salle entière chantait, applaudissait, trépignait, je fondis en larmes et je perdis un instant connaissance. Je quittai le Cirque l'une des dernières; j'avais le vertige et je me tenais aux chaises pour marcher. Au dehors, la nouvelle déjà répandue de la perte du Bourget provoquait une irritation violente; les boulevards étaient remplis de gens dont la colère amassée, accumulée depuis un mois, éclatait à propos d'un fait que les généraux avaient jugé sans importance. « Toute notre patience, tous nos sacrifices, tout notre dévouement, répétaient les Parisiens, ne servent qu'à nous faire brosser partout et toujours ! »
Je retournai à l'ambulance du Conservatoire de musique ; le boulevard avait la physionomie d'un jour de révolution ; tous les gens qui se rencontraient, qui causaient, bourgeois, ouvriers, hommes ou femmes, tous ressentaient la même indignation, tous étaient d'accord dans
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leur blâme. Beaucoup, parmi les sages, disaient : (( Nous n'exigeons pas de succès ; mais nous ne voulons point de défaites causées par la légèreté, l'insouciance, l'incapacité des généraux. »
Quandj'arrivaiau Conservatoire de musique, l'un des blessés, mon ami Poulot, m'accueillit en me criant : « Le Bourget est repris ; je viens d'entendre lire la dépêche rue Drouot. » J'eus un éblouissement. Il me dit mot pour mot le texte de la dépêche. Hélas! c'était celle de la veille! Je fus obligée de désillusionner là tous ceux qui espéraient encore. Je les quittai désolée. Je revins par les boulevards, à pied, me pénétrant de la douleur de la foule, mêlant la mienne à la sienne, mon patriotisme à son patriotisme. A mesure que j'avançais, mon cœur et ma tête s'échauffaient. Je voyais mon boulevard Poissonnière, j'eus l'idée de rentrer chez moi pour me calmer. Cependant il me sembla utile de prévenir Adam, de lui dépeindre la physionomie du boulevard; je retournai auprès de lui.
— On commence à trouver votre Trochu par trop insufïisanti lui dis-je; prenez garde, monsieur le préfet de police !
Adam était soucieux ; il savait les choses aussi bien que moi, et n'essaya point de m'apaiser: lui-même s'indignait, non de l'insuffisance de M. Trochu, qu'il prétend être le plus désireux
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d'action dans le gouvernement, mais des fautes militaires commises au Bourget. « C'était bien la peine, me dit-il, de ménager avec tant de difficultés et de scrupules les nerfs de Paris ; on lui donne une crise pour le plaisir de la lui donner. ))
Nous avions à dîner Rochefort et son fils, avec un jeune officier de l'état-major de la garde nationale qui nous raconta la retraite du Bourget. Les soldats de marine, les lignards, les mobiles, sont furieux, fous de douleur d'avoir laissé tant de leurs camarades prisonniers aux mains de l'ennemi. Tous sont demeurés des heures entières, au pied d'un mur, sous une mitraille horrible, attendant des canons. MM. les généraux d'Afrique ne veulent pas que l'artillerie gagne les batailles ; on lance les hommes, on a beaucoup de tués, de blessés, ce qui donne une tournure à l'affaire! Ces vaniteux empanachés, ces courtisans formés par l'Empire, regrettent les oignons d'Egypte, leur esclavage, abhorrent la République et ne consentiront jamais à lui donner des victoires.
Adam et Rochefort prétendent que le général Trochu, au début de l'attaque, les a suppliés de ne pas se monter la tête à propos du Bourget; il a déclaré, malgré les protestations des membres du gouvernement, qu'il arrêterait l'affaire, qu'elle ne pouvait aboutir à rien. (.< Bellemare
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est un homme dangereux, trop ardent, » aurait dit M. Trochu.
Trop ardent! un homme qui n'est pas à son poste une nuit de bataille. Dangereux 1 celui qui voudrait enfin combattre, sortir, attaquer. Hélas ! hélas !
Adam me fait toujours taire quand je laisse parler trop vivement mon antipathie pour M. Trochu.
Rochefort nous raconte qu'il a dit hier à M. Trochu : « Général, il y a des positions stratégiques militaires et des positions stratégiques d'opinion ; le Bourget est une de ces dernières, je vous en avertis sérieusement. » M. Trochu répondit : « Bien, nous nous y maintiendrons. »
A propos de M. Flourens dont nous parlions et dont Adam se préoccupe, Rochefort réplique : ce Donnez-le-moi cinq minutes dans ses moments de plus grande violence et j'en fais une bonne d'enfant. »
Tous nos amis, le soir, arrivent désespérés, navrés comme nous du désastre moral causé par la perte du Bourget. Le doute s'est emparé de tous les esprits; on sent l'insuffisance de M. Trochu, sa faiblesse envers les généraux bonapartistes qui l'entourent. Les Parisiens voient, avec raison peut-être, des espions, des traîtres dans l'état-major du gouverneur de Paris.
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J'ai attendu le retour d'Adam ; il était au ministère des affaires étrangères, où le gouvernement a tenu séance, et n'est rentré qu'à trois heures du matin. Les nouvelles qu'on a reçues de la province sont affreuses, il faudra les donner aujourd'hui, jeter cette huile bouillante sur les plaies vives de Paris.
Adam est désolé, il croit à une insurrection; il a dit à M. Ernest Picard, qui l'interrogeait, un mot qu'il me répète, c'est un terme de cercle que j'entends pour la première fois : « Prenez garde, lui a-t-il dit, vous pouvez être blackboulés demain. — Croyez-vous une révolution possible.»^ — Deux révolutions sont possibles, une première dans la journée contre vous, et une autre le soir pour vous. »
Adam et moi, nous causons longuement de la colère de Paris ; notre patriotisme est aux abois !
L'avis d'Adam est qu'il faudrait, pour conjurer le danger d'une insurrection, un grand déploiement de gardes mobiles; les soldats, la troupe, irriteraient la population; la garde nationale n'est pas sûre, à cause de l'affaire du Bourget, elle peut prendre part au mouvement. Ce sera grave I Adam me raconte que M. Trochu, confiant dans sa popularité de ces derniers jours, a répété à deux reprises, pendant la séance du gouvernement : « Je réponds de l'ordre! »
J'oublie de parler de la présence de M. Thiers au gouvernement. Il a longuement entretenu le conseil des péripéties de son voyage à travers l'Europe.
En Russie, la population enthousiaste a montré qu'elle est toute française ; le czarévitch est Français; le czar, forcé par l'opinion de ménager la France, n'est que convenable. A Londres, la reine est Prussienne. Victor-Emmanuel voulait venir au secours de la France avec cent mille hommes; ses ministres s'y sont opposés.
M. Thiers, parlant de la province, dit : « On s'y cantonne, on s'y défend par petit coin, on ne s'y prononce point pour la résistance. »
Adam, qui connaît M. Thiers de longue date, se permet de lui faire une observation.
— Etes-vous bien sûr, Adam, réplique vivement M. Thiers, qu'à Paris même on veuille résister à tout prix.*^
— A tout prix et au jDrix de tout, répond Adam.
A la fin de la séance, M. Thiers prend à part le préfet de police ; prévoyant le cas où la population s'en prendrait à lui, qui a négocié l'armistice, et menacerait sa maison, il lui recommande ses domestiques, de vieux domestiques. Adam me charge d'aller les chercher, s'ils courent quelque danger, et de les conduire chez
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moi, boulevard Poissonnière. Il fera d'ailleurs garder l'hôtel de la place Saint-Georges.
3i octobre.
Adam ne s'est pas couché. Des rapports lui arrivaient à chaque instant.
Ce matin, entre sept et huit heures, il m'apporte Y Officiel Qi me prie de le lire.
Il contenait : i° le rapport sur l'affaire du Bourget; — 2° la nouvelle de la capitulation de Metz; 3" la menace d'un armistice.
Je m'indigne en lisant. Non, jamais, dans un pareil moment, on ne conçut tant de maladresses. Jeter brutalement d'aussi grosses épreuves à la tête de gens désespérés, les jeter telles quelles, sans chercher par quelque inspiration patriotique à les rendre moins douloureuses, c'est absurde. Ah! les cruels!
Adam m'écoule, en suivant des yeux mon émotion.
Je lui demande ce qu'il va faire.
— Je vais faire mon devoir, et tout à l'heure j'irai chez le général Trochu, gouverneur de Paris.
Il n'y a pas de complot, Adam l'affirme : mais l'agitation sera extrême. Les plus violents ennemis du gouvernement, hier encore, dans
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les clubs, dans leurs conciliabules, ajournaient leurs desseins. Vont-ils profiter de l'occasion? Cela n'est pas douteux. Le danger éclatera dans l'après-midi. Adam croit encore qu'on pourrait le prévenir en montrant beaucoup de gardes mobiles. Mais l'effet n'est pas certain. Le général Trochu décidera. Si l'on emploie la garde nationale, pas de précipitation, pas de rappel battu, surtout! Là-dessus, Adam est très fixé. Battre immédiatement le rappel dans les quartiers choisis, les plus riches, ce serait provoquer les faubourgs, avancer l'heure du conflit, et le rendre sanglant à coup sûr.
Vers huit heures et demie, après ses derniers rapports reçus, Adam part. Il trouve le général Trochu calme, tranquille, informé, ses déterminations prises.
— Nous sommes un gouvernement né de l'opinion publique, dit-il, et nous ne pouvons chercher notre appui en dehors d'elle. Nous n'en avons pas le droit. Si l'opinion se retire de nous, si aujourd'hui elle nous abandonne, je m'incline. Par conséquent, mon cher préfet, ne nous servons que de force morale.
— Et si MM. Flourens et Blanqui tentent un coup de main.^^
— Alors nous nous défendrons vigoureusement, avec toutes nos forces.
Force morale! En sortant du Louvre, Adam
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traduit ces mots par emploi de la garde nationale. Il va place Vendôme, et commande dix bataillons. Ils doivent être réunis le plus promptement possible et couvrir les approches de l'Hôtel de ville. Là, où il passe ensuite, dix autres bataillons sont commandés devant lui.
Si ces vingt bataillons ne suffisent pas, c'est que la garde nationale presque tout entière est dans le mouvement.
Rentré à la Préfecture de police vers dix heures, Adam suit les progrès assez lents d'abord de l'émotion publique. Les partisans de MM. Blanqui et Flourens ont été pris au dépourvu; ils se cherchent; on parle, pour deux heures, d'un rendez-vous oii l'action sera décidée.
Un peu avant une heure, Adam me dit adieu. Il se rend à l'Hôtel de ville; il a été convoqué, je crois, et d'ailleurs le péril l'y appelle. Il laisse à la Préfecture de police M. Georges Pouchet, son secrétaire général, et M. Demonbynes, son chef de cabinet, deux hommes faits pour les résolutions énergiques. Bientôt après arrivent MM. Jules Favre et Picard. — « Où est le préfet.»^ — A l'Hôtel de ville, répond M. Pouchet; le conseil y est réuni. — Peut-on encore entrer.^^ — Oui. » Ces messieurs sortent.
l58 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
A partir de cet instant, les faits se succèdent avec rapidité. Les deux préfectures sont unies par un télégraphe souterrain. M. Pouchet envoie des rapports, il reçoit des nouvelles. D'abord, deux réunions à l'Hôtel de ville : le gouvernement siège dans une salle, les maires de Paris sont assemblés dans une autre. Peu à peu, l'Hôtel de ville se remplit de mécontents. Les maires de Paris décident que des élections doivent avoir lieu immédiatement, élections dites municipales, plus politiques que municipales. Une commission de trois membres, Schœlcher, Etienne Arago, Dorian, est désignée pour présider à ces élections.
Etienne Arago est chargé de porter les résolutions prises à la connaissance du gouvernement. Celui-ci délibère et finit par accepter. Mais ces négociations ont demandé du temps; il est deux heures et demie, et, à ce moment, un nouveau flot d'envahisseurs pénètre dans l'Hôtel de ville.
Pourquoi la garde nationale est-elle restée inactive .'^ Que sont devenus les bataillons commandés le matin. »^ Le colonel Langlois est à deux pas de l'Hôtel de ville, sur le quai, impatient, demandant des ordres: le ioC% avec le colonel Ibos, et d'autres bataillons sont aussi près de là. La Préfecture de police s'informe, et elle apprend que le général Tamisier et ses
principaux officiers, mandés ,à l'Hôtel de ville, on ne sait par qui, y sont gardés à vue.
Désormais les membres du gouvernement, enfermés, entourés, menacés, sont eux-mêmes impuissants à agir. On veut qu'ils donnent leur démission; ils ne la donnent pas. Dorian, dont la popularité est très grande, est acclamé. On exige de lui qu'il accepte la présidence d'un gouvernement nouveau. Il refuse avec obstination de se séparer de ses collègues. Rien n'est décidé. Mais, à quatre heures, troisième et dernier flot, ayant à sa tête M. Flourens, accompagné de ses tirailleurs. M. Flourens prend possession de l'Hôtel de ville sans y rétablir l'ordre, tant s'en faut I
A ce moment, le télégraphe de l'Hôtel de ville avertit le télégraphe de la Préfecture qu'il ne communique plus avec le gouvernement, que lui-même est envahi, qu'il s'arrête.
Moi, depuis longtemps, je n'assistais plus à ce déroulement des faits et des nouvelles. Après le départ d'Adam, je vais, je viens, je ne peux plus tenir en place. J'étouffe dans cette maison noire, j'ai besoin d'air et de lumière. Puis je veux m'éloigner des événements.
Je me souviens alors que deux de mes amies, avec qui j'ai déjà visité le fort de Montrouge, m'ont offert de me conduire au fort de Romainville, d'oii on aperçoit le Bourget. Je prends
l6o MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
une voiture, j'enlève mes amies en passant, et nous montons au fort.
Nous découvrons toute la plaine de Saint- Denis, de Pantin, de Bondy. Le Bourget est en face de nous. Un officier nous explique l'attaque et la retraite. Pendant trois jours, les marins de Romainville ont assisté au spectacle des fautes commises, toujours les mêmes! A chaque instant, ils croient qu'on va venir chercher leurs canons ; ils se tiennent prêts à donner leurs batteries de réserve. Ils n'ont pas reçu un ordre! Les officiers sont tristes, ils ont perdu confiance.
Je leur dis, sans qu'ils protestent, qu'on reproche au général Carrey de Bellemarre d'être en grande partie cause de l'échec du Bourget, qu'on accuse aussi M. Trochu, qu'on accuse surtout le général Guiod, le grand maître de l'artillerie, la bête noire des Parisiens. Celui-ci met le bâton dans toutes les roues, et il peut se vanter, si ça lui plaît, de faire tout ]^ mal possible à la défense de Paris.
A propos de canons, un autre officier nous explique, en nous mettant une carte des environs de Paris sous les yeux, que, si tous les forts étaient armés avec des canons de marine, on pourrait, en quelques heures, élargir le périmètre de la défense par le seul effet de la portée des pièces, sans autre effort. Rien ne serait
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plus facile, car les canons de la marine sont nombreux ; la moitié des forts en a plus qu'il n'en faut, tandis que l'autre moitié en manque. On a réclamé, vingt démarches ont été faites, mais toujours on s'est buté à des jalousies de corps, à la hiérarchie, à la routine, à l'incapacité, au mauvais vouloir d'un personnel plein de ressentiments bonapartistes.
Nous étions venues par Belleville et nous avions remarqué, en passant, que l'agitation y était déjà grande. Quand nous revenons, Belleville est en pleine émeute. Des gardes nationaux armés descendent vers Paris, suivant d'autres gardes nationaux qui les ont précédés. Les visages sont menaçants. Des femmes pleurent, d'autres excitent leurs maris qui n'ont pas besoin d'être excités. Elles forment, çà et là, sur les portes, des groupes d'où j'entends crier : « Il faut que tous nos hommes descendent! Point d'armistice I Plutôt faire sauter Paris que de nous rendre ! »
Dans toutes les rues, les boutiques sont fermées. Aux fenêtres, des figures anxieuses; sur les trottoirs, des gens qui se lamentent tout haut et déplorent les malheurs de la France.
J'arrive à une certaine distance de l'Hôtel de ville, non sans peine. Là, je suis obligée de descendre de voiture, et j'entre dans une foule énorme, compacte, qui occupe la place et tous
iGa MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
ses abords. Que s'est-il passe? J'interroge. On me répond assez gaiement : a Tout est fini. » Je continue mes questions et ne comprends rien aux réponses. Selon les uns, le gouvernement accorde la levée en masse ; selon d'autres, il accorde la Commune. On dit aussi que des élections auront lieu demain.
Mais, en même temps, on me montre des listes jetées par les fenêtres de l'Hôtel de ville. Là-haut, on compose des gouvernements. C'est un pêle-mêle de noms propres qui vont ensemble bien ou mal. Sur quelques-unes de ces listes, je lis : Victor Hugo, Louis Blanc, Ledru- RoUin, Delescluze; sur d'autres, Blanqui, Dclescluze, Flourens, Félix Pyat. Sur toutes, Dorian est inscrit en tête. C'est la confusion des confusions I
Les gardes nationaux ont la crosse en l'air. Chaque fois qu'un bataillon nouveau débouche, on va à lui, on l'entoure. Les bataillons à la crosse en l'air échangent avec les bataillons à la crosse en bas les demandes et les réponses suivantes :
— Et le gouvernement?
— Il a donné sa démission.
— Et puis ?
— On a essayé d'en faire un autre , par acclamation; on n'a pas pu s'entendre: alors, on votera demain.
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Le bataillon met la crosse en l'air.
Un bataillon, venu par la rue de Rivoli, du côté de la place de la Bastille, résiste aux explications, garde ses armes la crosse en bas, et pénètre jusqu'à une petite porte, derrière rilôtel de ville. Je profite de la trouée pour passer.
Un garde national que je coudoie dit d'un air sombre, en me regardant :
— Si l'on vote, c'est encore les bourgeois qui décideront: il nous faut la Commune!
— Avec qui.»^ demandai-je.
— Avec Flourens! en v'ià un qui sortira et ne fera pas son lamhineur. Tenez, c'est lui; regardez-moi ça! Vive Flourens !
M. Flourens, à cheval, tournait autour de la petite place, en triomphateur. Ses amis radieux l'acclamaient avec passion. Il les remerciait du regard, du geste, de la voix.
Un homme, en sueur, qui descendait de l'Hôtel de ville et respirait avec difficulté comme s'il avait été longtemps privé d'air, regardait à côté de moi, en souriant, le triomphe de M. Flourens.
— Ce pauvre Gustave, murmura-t-il, brave garçon, mais un enfant!
— Vous venez de là-haut, monsieur, que se passe- t-il.»^
— Ma petite dame, tout est pour le mieux.
l64 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
On proclame Blanqui dictateur de la Commune.
J'étais inquiète d'Adam. J'aurais bien voulu demander de ses nouvelles, mais je n'osai pas. Je tournai la difficulté, et je dis :
— Et Dorian.»^
— Qu'est-ce que vous voulez.»^ Il nous a répondu lui-même : « Je refuse la présidence de la Commune; je ne suis pas un homme politique. Je fonds des canons, et mon opinion est qu'en ce moment les canons sont plus nécessaires à la patrie que les émeutes. ))
— Voilà de belles paroles, monsieur!
— Oui, madame, emportez-les I me répond l'ami de M. Blanqui, en me tournant le dos.
La vue de M. Flourens, le nom de M. Blanqui, m'ont rappelé la conversation que M. Trochu et Adam ont eue ce matin. Rien n'est fini! Je traverse la foule avec toutes les peines du monde, et je cours à la Préfecture de police.
Adam n'est pas revenu. Il est quatre heures et demie.
M. Pouchet a encore le doigt sur son télégraphe qui ne parle plus. Nous échangeons nos nouvelles. Les rapports continuent et se ressemblent tous. Le gouvernement est prisonnier, Adam aussi. Est-ce que son titre de préfet de police ne l'expose pas plus qu'un autre.»*
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Mon angoisse est mortelle. Des amis arrivent qui se mettent à notre disposition.
Les plus ardents parmi eux ont, comme moi, oublié leurs griefs contre le gouvernement de la défense nationale. Il s'est fait en sa faveur un revirement dans l'opinion de Paris : le nom de M. Blanqui opère ce miracle.
Vers six heures a lieu la première apparition d'un homme dont je me souviendrai toujours, ma chère Alice. Son rôle, qui doit durer toute la nuit, est moitié bouffon, moitié dramatique.
J'avais demandé à M. Pouchet l'autorisation de me tenir près de lui dans le cabinet du préfet, et je parcourais des yeux les rapports qu'on lui donnait, rapports confus, épeurés, pour y trouver des nouvelles d'Adam.
Tout à coup, un garde national entre sans frapper. Il met la main à son képi, se colle contre la porte, et débite au galop, comme une leçon apprise, le discours suivant :
— Le préfet était prisonnier dans la salle du gouvernement. Il fait semblant de s'évanouir, il s'agite, il réclame de l'air. On demande qui est ce grand diable. Lui, bravement, et il a raison, répond : a Je suis le préfet de police. — Qu'on l'arrête I » crient des braillards. J'en étais. Nous l'arrêtons. Deux autres gardes nationaux et moi, nous le traînons ; je le malmène un peu, pas trop; il comprend, il m'appelle
l66 MES ILLUSIONS ET NOS SOUFFRANCES
M. Got, à qui je ressemble; il me remercie et se met à jouer des coudes, je ne vous dis que ça! Le passage d'une trombe n'aurait pas causé plus de dégâts. Il nous emporte, il se sauve!... Madame, ajoute cet homme que j'aurais embrassé, monsieur le préfet sera ici dans cinq minutes !
— Qui ôtes-vous, monsieur.»^ Votre nom, je vous en prie !
— Frontin, commissaire de police préposé à la marée, pour le moment en vacances! A votre service!... Voilà M. le préfet!
Adam entre, le bon Frontin disparaît.
Il est six heures et demie. Adam interroge M. Pouchet sur les mesures qu'il a prises pour la défense de la Préfecture de police. M. Pouchet lui dit que, suivant ses instructions, il a fait venir de la caserne de la Cité deux compagnies de la garde républicaine, que sa petite garnison est sous les armes, et que toutes les issues de l'hôtel sont ou fermées ou barricadées.
Adam ne nous donne aucune explication.
« Il faut reprendre l'Hôtel de ville, » c'est son seul mot.
Je lui parle de dîner, il n'a pas le temps. Puis, s'adressant à M. Georges Pouchet, son secrétaire général, à MM. Paul Parfait et A. Badin, ses secrétaires particuliers, il dit avec toute sa gravité :
— Quoi qu'il advienne, défendrez- vous la Préfecture ?
— Nous la défendrons.
Il emmène son chef de cabinet, M. Demonbynes. Son intention est d'aller d'abord chez le général Trochu. Il lui paraît qu'en l'absence du général on n'y fait pas grand'chose.
— Adieu, Juliette, me dit-il en m'embrassant, voilà une belle occasion de montrer ton courage 1
Nous l'accompagnons jusqu'au grand escalier, M. Pouchet et moi. Adam en a déjà descendu quelques marches lorsque M. Pouchet l'arrête et lui dit :
— Monsieur Adam, vous risquez votre tête, vous le savez bien, n'est-ce pas.^
— Parbleu, mon cher Pouchet! sans cela, il n'y aurait pas de plaisir.
Et, de sa voix la plus calme, il m'envoie un dernier adieu.
La nuit sans étoiles est sinistre. Les rapports des agents de police sont de plus en plus eflàrés. Les fenêtres du cabinet oii nous sommes donnent sur la rue de Jérusalem par-dessus la cour, et sur le quai par-dessus le jardin. L'huissier demande s'il doit fermer les doubles volets. M. Pouchet me consulte du regard. Je le connais assez pour savoir qu'il désire qu'on ne les ferme pas. Je pense aussi que ces fenêtres sans
défense, éclairées, où nos ombres se dessinent, laisseront voir aux curieux que nous sommes sur nos gardes et sans crainte.
— Ne fermez pas les volets, disons-nous à l'huissier.
On me demande au salon. Ce sont des amis qui arrivent. Ils racontent ce qu'ils ont vu. Chacun d'eux croit que tout s'est passé oii il était, comme je suis disposée à le croire moimême. Charles Goudchaux sait très bien la réunion des maires. Pour lui, pour les gardes nationaux, c'est l'événement capital de la journée. Le reste est de l'émeute. En venant, il a vu afficher une proclamation signée des vingt maires d'arrondissement, du maire de Paris et de ses adjoints. Les élections convenues pour demain y sont annoncées. (( Demain, ajoute M. Goudchaux, Paris se prononcera, et tout sera dit. »
Il nous parle ensuite de Dorian. Il l'admire. Il a vu les efforts surhumains que Dorian a faits pour arrêter le mouvement aux élections et protéger ses collègues. En ce moment même Dorian continue. Il va des uns ailx autres, des vaincus aux vainqueurs, disant à ceux-ci : (( Puisqu'on vote demain, que voulez- vous décider aujourd'hui,»^ Le suffrage universel est noire loi à tous. » Ses collègues l'approuvent.
M. Goudchaux ne doute pas que Dorian,
grâce à une popularité sans égale, grâce à l'entremise de M. Delescluze, qui semble avoir vu arriver MM. Flourens et Blanqui avec déplaisir, ne triomphe de toutes les résistances. Peutêtre notre jeune ami se fait-il illusion, car tous les rapports reçus par M. Pouchet déclarent que MM. Blanqui et Flourens se croient bien définitivement les maîtres et agissent en victorieux. Comme toujours en pareil cas, ce qui est vrai dans une salle ne l'est pas dans une autre. A cette observation, M. Goudchaux s'anime. Il est Messin ; sa mère, sa sœur, son frère, habitent Metz livré par Bazaine : (( Il ne faut pas, dit-il avec des larmes plein les yeux, qu'on se tue ni qu'on se mange ; nous ne donnerons pas cette joie aux Prussiens, qui sont là, qui nous regardent, et qui bien certainement sont pour quelque chose là-dedans. . . J'ai vu M. Adam sortir de rilôtel de ville, supplions-le d'y retourner et de joindre ses efforts à ceux de Dorian. »
Adam revient. Au Louvre, le général Schmitz ne veut pas donner d'ordres. Il affirme que le général Trochu lui a recommandé de ne prendre aucune initiative en son absence. Les officiers d'état-major, les aides de camp qui emplissent les salons du gouverneur de Paris, enragent. Adam leur promet, si seul il est libre, de prendre toutes les responsabilités sur lui. Enthousiasme I
Adam apprend que M. Picard est parvenu, comme lui, à sortir de l'Hôtel de ville, qu'il est au ministère des finances. Adam y va. M. Picard donne des ordres; il a donné celui de battre le rappel de la garde nationale. Adam court place Vendôme. On y a trouvé l'ordre de M. Picard insuffisant, non sans motif. Néanmoins, le rappel est battu. Adam interroge le lieutenant-colonel qui commande, au défaut des autres officiers supérieurs toujours retenus à l'Hôtel de ville; il lui demande ce que sont devenus les dix, les vingt bataillons convoqués dès le matin.
— Nous en avons dirigé vingt-cinq sur l'Hôtel de ville; mais la plupart se sont égarés en route, répond le lieutenant-colonel. Pour que pareille chose ne se renouvelle pas, ajoute-t-il très sensément, je vais grouper tous les gardes nationaux ici, sur cette place, et je ne les ferai marcher qu'en colonnes composées de quatre ou cinq bataillons. Je serai prêt à agir entre neuf et dix heures du soir.
Adam croit pouvoir passer deux heures à la Préfecture. Mais, bien avant la fin de ce temps, on lui dit que le général Trochu, devenu libre à son tour, je ne sais comment, l'appelle au Louvre.
Une pensée me persécute. Je n'ai pas entendu parler de Rochefort. Je ne vois pas son
action. Quel a été son rô^ depuis le matin? J'écris à M""" Dorian pour lui donner les nouvelles que nous avons de son mari et la prier de me dire si elle sait quelque chose de Roche for t.
Elle me répond en m'envoyant son fils, Charles Dorian, un jeune homme de dix-sept ans, presque un enfant, qui s'est engagé dans un bataillon de marche. Il me communique une lettre de Rochefort, que sa mère a reçue vers cinq heures.
Rochefort dit : « Je ferai tout ce que fera Dorian. » Il ajoute que, s'étant présenté aux envahisseurs de l'Hôtel de ville pour les retenir, les calmer, il a été accueilli par cette apostrophe : (( A bas Rochefort I — Mais que voulez- vou s. ^^ leur ai-je demandé. — Nous avons assez de vous, nous voulons Dorian. — Ahl par exemple, vous avez bien raison I il vaut beaucoup mieux que moi, et ses canons vous sont plus utiles que mes lanternes. »
Charles Dorian boite, et je lui demande pourquoi.
Il a voulu entrer à l'Hôtel de ville et y rejoindre son père. On l'en empêchait ; il a grimpé par une fenêtre basse, et on lui a donné un coup de baïonnette dans la jambe. Sur le moment, il n'a pas senti la blessure, il a sauté, et il a rejoint son père.