LE HEROS DE
Puissent les souvenirs de cette grande histoire Consoler notre siècle orphelin de la gloire !
MERf.
O fils du Canada, vous souvient-il encore Quand du beau Saint-Laurent le rivage sonore Ne retentissait plus que du bruit des combats ? Vous souvient-il encor de ces longs jours d'alarmes
Où chacun brandissant ses armes Allait au champ d'honneur conquérir le trépas ?
* Avoeat à Montréal.
De hameaux en hameaux, de chaumière en chaumière, L'ennemi promenait la torche incendiaire, Et nos murs devant hii s'écroulaient embrasés ; Pour nous chaque laurier devenait inutile ;
Chaque victoire était stérile.
Et nos soldats tombaient sous le nombre écrasés.
Héros de Carillon, ton illustre victoire Avait couvert ton front d'une immortelle gloire, Mais n'avait pas sauvé le pays de ses maux ; Et bientôt sous les murs de ta belle patrie,
Frappé d'une balle ennemie, Tu succombes, Montcalm, mais tu meurs en héros.
Québec était tombé ; sur ses cendres fumantes, Sur ses murs écroulés, sur ses tours chancelantes Ondulaient les couleurs du sanglant Léopard ; Et les malheureux fils de la Nouvelle-France Semblaient, dans leur longue souffrance.
Se roidir sous le poids d'un affreux cauchemar.
Mais tu parus, Lévis ! Féclair de ton génie Suspendit un instant notre longue agonie, Et ton sabre brilla comme un glaive de feu. Tu ranges près de toi le reste de tes braves>
Et le fier vainqueur que tu braves S'arrête devant toi, comme devant un dieu î
Il s'étonne il hésite. ... il reconnaît l'épée
Qui dans le sang anglais tant de fois s'est trempée. Et tremble pour l'iionneur du drapeau d'Albion ; C'est que dans ce guerrier dont l'audace l'affronte
Il a reconnu dans sa honte, De l'immortel Montcalm l'immortel compagnon.
Oui, tremble, malheureux î ta perfide bannière Va bientôt se couvrir d'une ignoble poussière ; Le sol va se joncher des corps de nos bourreaux. Tu vas perdre, Albion, en perdant la victoire,
Un des beaux fleurons de ta gloire :
Ton astre va pâlir devant quelques héros !
Le signal est donné ! soudain la charge sonne ; Sur les lignes en feu le salpêtre résonne ; Cent cratères d'airain vomissent le trépas. Cependant, à travers le plomb et la mitraille,
Lévis dirige la bataille, Et sa brillante audace enflamme ses soldats.
Les balles se croisant sur plaine sanglante, Portent dans tous les rangs la mort et l'épouvante ; Le feu des lourds canons éclate avec fracas ;
La foudre a moins de bruit De l'horrible mêlée
La voix, de vallée en vallée, Fait rugir les échos de ses bruyants éclats.
Tel le fougueux autan, dans la forêt mouvante, Tordant des vastes pins la crinière ondoyante, De ses longs sifflements étonne les vallons ; Telle encore, en un jour de tempête et d'orage,
' La foudre sur un roc sauvage.
De sa terrible voix épouvante les monts.
Cependant un long cri couvre le bruit des armes . Tu peux, ô mon pays, tu peux sécher tes larmes :
Lévis voit à ses pieds tes ennemis vaincus
Les bataillons anglais fuient à travers la plaine,
Et la bannière canadienne Voit briller dans ses plis un diamant de plus.
A quelque temps de là, sous le souffle des brises Qui venaient arrondir ses larges voiles grises. Un navire fendait les eaux du Saint-Laurent. Debout et l'œil tourné vers la rive chérie, Un guerrier adressait à sa triste patrie Cet adieu déchirant :
" Le vent s'élève et gérait sur la plage ; " La voile s'enfle, il faut partir, hélas ! " Que n'ai-je pu trouver sur ce rivage, " Dans la victoire un glorieux trépas !
" O Canada ! ma seconde patrie,
" J'ai ceint le fer pour défendre tes droits ;
" J'ai combattu pour ta cause chérie,
" Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits !
" A Carillon, la victoire fidèle,
" Comme toujours sourit à nos drapeaux ;
** Près d'Abraham, j'abritai sous son aile,
" De nos lys d'or les glorieux lambeaux.'
" O Canada ! ma seconde patrie,
" J'ai ceint le fer pour défendre tes droits ;
" J'ai combattu pour ta cause chérie,
" Et j'ai l'exil pour prix de mes exploits !
" Adieu, patrie ! adieu, vous tous, mes braves,
" Que je guidai sur le champ de l'honneur !
" N'allez jamais, comme de vils esclaves,
" Courber vos fronts sous un joug oppresseur!
" En te quittant, ma seconde patrie,
" Oh ! que ne puis-je encor venger tes droits !
" Verser mon sang pour ta cause chérie,
" Et te sauver par de nouveaux exj^loits !"
Et ce guerrier debout près du mât de misaine, Qui pleurait eu quittant la rive canadienne, Et qui jetait au vent de si touchants adieux, C'était Lévis, c'était celui dont la vaillance Venait de conserver au drapeau de la France Un éclat radieux.
Ce Lévis qui, malgré le fer et la mitraille. Pressant les flancs poudreux d'un coursier de bataille, Voyait devant ses pas les bataillons s'enfuir ! Son nom s'était inscrit au temple de Mémoire ; Mais, pour le Canada, ce dernier chant de gloire Fut son dernier soupir.
Il nous fallut céder sous le poids de l'orage. Et le beau Saint-Laurent, sur son triste rivage. Dut désormais souffrir les pas de l'étranger ; Et, conservant à peine un rayon d'espérance, Lévis sur un navire allait revoir la France, Brûlant de se venger.
Hélas ! il ne le put ; mais depuis sa victoire, Tout un siècle est passé sans qu'on vit sa mémoire Ni son nom se ternir sous le souffle du temps ; Sans que son blanc drapeau que garde nos rivages Obscurcît au contact des siècles et des âges, Ses reflets éclatants.
Lévis, sors un instant de ton dernier asile ! Que ton pied foule cncor cette plaine fertile ; Reviens après cent ans sur le vieux champ d'honneur ! Yois d'un fier monument la colonne imposante Que la main du pays enfin reconnaissante, Elève à ta valeur.
Tiens revoir un instant les enfants de tes braves ! Ils ont toujours gardé leurs bras libres d'entraves ; Ils ont su conserver un nom digne de toi ; Ils possèdent encore, après cent ans d'orage. Ces deux nobles joyaux de leur bel hé'^itage :
Et leur langue et leur foi !
Juin 1860.