XVI II NOTICE PPELIMINAIRE
additionne les totaux fournis par ces volumes, on obtient le chiffre déconcertant de quatre mille quatre-vingtdeux pages sans une rature ni une suppression ! Malgré la netteté d'une écriture ronde et régulière comme le serait la lettre moulée, le premier contact avec l'œuvre de Hardy ne laisse pas d'être rebutant, mais un examen plus attentif vous permet de constater bientôt les avantages et les défauts d'une production matérielle aussi abondante ; comme Hardy a toujours négligé de procéder par allusion et ne cite jamais un document sans le reproduire in-extenso, de même qu'il n'écrit pas le nom d'un grand personnage sans le faire suivre de l'énumération de ses titres et qualités, nous nous sommes sentis d'autant moins astreints à respecter ses scrupules que la plupart de ces documents ont été imprimés ailleurs (par exemple, les remontrances du Parlement de Paris et souvent même celles des Parlements de province) et qu'il est superflu de rappeler les qualificatifs auxquels avaient droit Christophe de Beaumont ou M. de Sartine.
Cette première liberté prise, nous n'avons pas tardé à nous en octroyer d'autres : puisque Hardy s'imposait la tâche de recueillir au jour le jour tout ce qui se passait dans son quartier et aux alentours, nous nous sommes demandé si, à cent cinquante ans de distance, il importait vraiment de relater des crimes, des délits ou des accidents tels qu'en présente la chronique quotidienne d'une grande ville et dont l'intérêt ne survit pas le plus souvent à la date où ils se sont produits, et Hardy lui-même nous a procuré le moyen de mettre sur ce point notre conscience en repos : en effet, il nous a suffi dans l'occurence de reproduire en petit texte la « man-
Mes loisirs xix
chette » afférente à son récit ou à sa transcription ; de cette façon, le lecteur pourra retrouver dans le manuscrit le passage qui serait de nature à lui offrir un intérêt particulier. Néanmoins, il va sans dire que nous n'avons pas pratiqué le même ostracisme à l'égard de faits historiques notoires, comme l'exécution de Lally (3 mai 1766), ou le premier rapt commis par le marquis de Sade (3 août 1768). Si les tortures infligées à la victime du terrible monomane excitent l'indignation sincère de Hardy, les détails atroces du supplice de l'ancien gouverneur des Indes ne provoquent pas, en revanche, chez lui, l'émotion qu'ils éveillent en nous et il enregistre maintes fois, au surplus, avec la même impassibilité, d'autres exécutions dont les motifs ou les apprêts nous paraissent également odieux. A cet égard, Hardy n'est cependant pas une exception parmi les gens du tiers et l'éditeur du Journal de Barbier (édition Charpentier), avait déjà relevé la même particularité, bonne à noter si l'on veut étudier la psychologie de la génération suivante, contemporaine de la Terreur (1) ; la souffrance humaine n'inspirait pas alors la pitié dont nous avons quelque peu abusé à notre époque, passant comme toujours, d'un excès à l'autre.
On pourrait et on devrait s'attendre à ce que le journal intime d'un libraire parisien abondât en révélations piquantes sur les littérateurs de son temps ; il n'en est rien et il échappe même au chroniqueur des méprises ou des ignorances surprenantes sous sa plume, à propos de Piron, de l'abbé Raynal, ou de Chevrier. Il en va de
(1) Dans l'Etat de Paris en 1789, p. 216, M. H. Monin a groupé sur ce sujet des références bibliographiques utiles auxquelles je ne puis que renvoyer le lecteur-