‹ Mes lundis en prisonChapitre 8 sur 43 · LA SANTÉ · texte numérisé non relu

LA SANTÉ

Travail en commun.— Bibliothèque. — infirmerie centrale.

— Système mixte. — Deux régimes. — Prison. — Hôpital. — Catégories de condamnations. ~ Enfants et vieillards. — Bernurdo Pastilla. — Faux espagnol. —, L'argot.

— Malfaiteurs de haut pavage. — Vautours. - Ermites. — Attristés. — Hiboux. — Canonniers. — Pilotes. — Aiglons. Aigles blancs. — Langage Sémaphorique. — Dieu. — Le corps humain. — Le temps, les saisons, les jours, les heures. — La famille. — La campagne. — Les bâtiments.

— Les aliments. — Les boissons. — Les vêtements. — La parure. — Les bijoux. — Le mobilier. — Les ustensiles de ménage. — Les métaux. — Les minéraux. — Les billets de banque, l'or, l'argent , les monnaies. — Les mesurer. — Les professions. — Les outilt*. — Les armes. — La justice. — La police. — Les voleurs. — Les prisons. — Los diverses dénominations. — Les verbes. — L'Argot étranger.

La prison de la Santé, ouverte le 20 août 1867, dans la nie de ce nom, est située derrière l'Observatoire, XIY'' arrondissement. Elle a remplacé Tancien couvent des « Madelonnettes » qui, depuis 1823, était destiné à la détention des condamnés correctionnels.

2Ï2 LA POLICK l'ABISlENNE

Cettr nouvelle maison peut recevoir mille détenus. Klle occupe une superficie de trois hectares, et l'ensemble du bâtiment a la forme d'un trapè^*'. La construction se divise en deux parties : la première, installée d'après le système de Mazas, est entièremcnl cellulaire et contient cinq cents prisonniers ; la seconde, réservée aux condamnés pour délits de droit commun, se compose de salles, d'ateliers, de réfectoires, et peut également recevoir cinq cents détenus, hç quartier cellulaire comporte quatre ailes de bâtiment qui convergent vers une rotonde centrale occupée par la chapelle. Chacune de ses ailes est percée dans sa longueur par une nef que bordent, de chaque côté, trois étages de cellules. Les nefs sont éclairées par un vitrage placé dans les combles, et par une grande baie garnie de barreaux de fer et ouvrant sur le profil excentrique de la galerie.

La rotonde de la Santé est pourvue d'une coupole recouverte en tuiles, comme tout le reste de l'édifice, et des deux côtés se dressent de longs tuyaux de cheminées qui servent en même temps pour le chauffage et la ventilation. Les deux quartiers sont en pierres meulières et les murs de refend en briques, tandis que les bâtiments destinés aux services accessoires sont tous en pierre de taille et s'élèvent dans les cours angulaires ménagées entre les ailes.

Le grefie, les logements du directeur et des employés sont situés au fond de la première cour, où l'on pénètre par une large porte à

Sf=""

MES Ll'XDlS EN PRISON 243

plr'n cintre, ouverte dans un avant-corps construit en façade sur la rue de la Santé.

Les préaux forment une suite de petites cours triangulaires qui rayonnent sur un point élevé où se tient le surveillant.

L'air, la lumière pénètrent en quantité dans l'intérieur des bâtiments et des ateliers. Le travail en commun facile, peu pénible, est pratiqué sans goût, le gain qu'il produit étant trop minime.

Il y a deux bibliothèques : l'une affectée aux détenus, compte plus de cinq mille volumes ; l'autre, spéciale pourles médecins, ne renferme que des ouvrages scientifiques.

Uiie infirmerie centrale fonctionne depuis 1872, et les directeurs des prisons de la Seine y dirigent leurs malades, au lieu de les envoyer aux hospices civils, où les évasions devenaient quotidiennes.

La direction du sei'vice médical est confié à un chirurgien, assisté de médecins et d'élèves internes.

L'aménagement matériel de cette prison dénote un progrès réel : son système mixte, c'est-à-dire mi-partie cellulaii^, mi-partie en commun, évite l'immonde promiscuité surtout pendant la nuit où la réclusion solitaire est générale. Le foyer permanent de corruption inhérent aux autres établissements de répression n'existe point dans celui-là, et le mélange judicieux de deux régimes satisfait à la fois aux exigences de la morale, de la discipline et de rhumanité. Cependant, par une amère iro-

J4i LA POLICK PARISIENNE

nie, la Santé, devenue prison-hôpital , esl la maison pénitentiaire où les dc^cès sont les plus nombreux, mais elle n'a pas encore à son actif (le lugubres épisodes comme Sainte-Pélagie, la (Conciergerie, la Roquette et Saint-Lazare. C'est rétablissement paisible, administré au temporel par un directeur^ trois greffiers, cinquante surveillants, et au spirituel par deux aumôniers.

Dans le quartier commun, les prisonniers sont divisés par catégories de condamnations qui varient à Tinfini. Ici se trouvent les voleurs de profession, les escrocs de toutes nuances, les chevaliers d'industrie de tout acabit ; là les souteneurs, les pédérastes , les débauchés, les vagabonds, les mendiants ; plus loin, les falsificateurs de denrées alimentaires, les fraudeurs sur les alcools, sur les allumettes, les banqueroutiers, les adultères et leurs complices; enfin, les coupables de cris plus ou moins séditieux et les condamnés politiques non recommandés.

La seule différence qui existe entre les prisonniers est celle des années : à côté de Tadolescent, on remarque le vieillard, et rien n'attriste comme la vue du vice chez l'enfant ou chez l'homme à cheveux gris. Ces deux âges extrêmes ont droit à tant de sympathie, qu'on éprouve une pénible émotion en songeant que leur odieuse conduite contraigne à les mépriser.

N'ayant qu'un détenu à voir, je me rendis seul à la prison de la Santé.

— Bernardo Pastilla est-il toujours à l'infir-

3IES rUNDIS EN PRISON 545

Tiierîe? dis-je, au greffier en chef. Voici la pièce de justice qui m'ordonne de conférer avec lui.

— Il entre en convalescence, et je vais mettre à votre disposition un gardien qui va vous <iccompagner.

— Ah ! s'écria le malade en m'apercevant.

— Seriez-vous disposé à devenir confiant?

lui demandai-je.

— Non, certes. Le silence plus que la parole «st ici de rigueur.

— Si trop parler nuit, le silence n'est pas toujours d'or.

— J'en conviens ; mais en vous voyant, j'ai pensé que le Directeur avait l'intention de me renvoyer à Mazas, et c'est le cœiu* triste que je reprendrai ma cellule. On est bien dans cette maison, et j'aurais voulu y rester jusqu'à mon départ pour Cologne.

— Je n'ai aucune nouvelle à vous donner au sujet de votre départ , je sais seulement que des mandats relatifs à l'extradition offrent des difficultés ; ils ne paraissent pas vous être applicables en raison de l'âge et des prénoms qui diflfèrent. Votre diplôme de chimiste est une pièce fausse, fabriquée en triple expédition ; sur la première vous avez 28 ans et le prénom d'Andrès, sur la seconde 31 ans et le prénom de Bernardo ; enfin, sur la dernière, figure : Enrique, âgé de 35 ans. Le nom soi-disant patronymique est Pastilla, et ce serait celui d'un honnête commerçant de la ville de Grenade, étranger à la chimie.

2i6 LA POLlCi: PAinSIK>KE

Ma visite a pour but d(î causer du Roucaiu el (le sa bergeronnette, que vous eonuaissez !

Le faux espagnol conserva le mutisme.

— Ma question vous embarrasse.

— Ce n'est pas la question mais la réponse.

— Vous ave/ dû faire vos humanités en France ?

— Pourquoi cela?

— Parce que vous connaissez la finesse de notre langue.

Uevenons au Roucain, qui a déclare vous connaître.

— Par sa maîtresse, en ce moment à Saint- Lazare, et que j'ai rencontrée aux Folies-Ber^ gère.

— Le Roucain a connaissance d'un certain travail auquel vous vous livrez et qui consiste à grouper les principaux termes d'argot en usage parmi les malfaiteurs de tous les pays.

— Le Roucain a dit vrai ; je viens d'en terminer le classement.

— A qui destinez-vous ce manuscrit?

— Au chef supérieur de la police de Saint- Pétersbourg. C'est une façon de lui prouver m^ reconnaissance, le nouveau vocabulaire l'initiera au langage spécial des individus vivant, comme moi, en dehors des lois. En France vous avez plusieurs dictionnaires de la « langue verte », rédigés par des écrivains à l'esprit curieux, cultivé, tels que ceux d'Alfred Delvau et Louis Rigaud. Le dernier paru, celui de Lorédan-Larchey, intéressant, modernç, est un

MES LUNDIS K\ PRISON 2i

modèle du genre , mais tous renferment des expressions peu applicables aux voleurs professionnels ; les différents argots y sont confondus et les mots en usage parmi les gredins et les filles ne ressemblent pas à ceux courant les ateliers, chez les artistes, au théâtre, aux courses ; Targot du régiment n'a rien à voir avec celui des hommes politiques, des financiers, des avocats, des écoles et deis employés de chemins (le fer. C'est là que réside le défaut capital de tous les dictionnaires piirus jusqu'ici, chez vous comme ailleurs.

Des amateurs s'amuseront un jour à collectionner les locutions de chaque corps d'état; qua,nt à moi, je ne centraliise que les ternies indispensables dont se servent les individus classés dans la haute et basse pègre. A côté d'expressions grossières, canailles, il y a celles qui sont précises, de bonne compagnie, employées par les grecs, les escrocs, les faussaires, leschloroformistes, les détrousseurs du grand monde, tousgensfîns, souples^ insaisissables, parce qu'ils sont toujours en route et qu'ils ne pratiquent ni le vol brutal, ni l'effraction vulgaire, et dont la marche ascendante se poursuit en multipliant ses moyens d'actions. Ces malfaiteurs de haut parage s ai^i^elleni des « vautours », ceux des grands chemins des « ermites » et ceux combinant les vols, des « courtiers », Les individus qui par nécessité fracturent une porte prennent le nom de « canonniers, » les malfaiteurs travaillant la nuit sont des u attristés, » des « hiboux », et les « pilotes » repré-

i248 LA POLICE PARISIENNE ,

sentent les indicateurs. Les « aiglons » d gnent les apprentis et les chefs de bande on titre « d'aigles blancs ». ]

Chaque pays ayant son argot plus ou moi imagé, pittoresque, je ne donne pas Torigi des mots pour la plupart intraduisibles, 1( sens ne pouvant être compris que dans Yi droit où ils sont nés, attendu qu'ils subisse l'influence des circonstances et des habitude rappelant des choses ou des événements locau

— Votre futur manuel , sorte de volapiik, formera un résumé de la langue internationale des filous parcourant les principales villes de TEurope ?

— Le langage sémaphprique universellement adopté par les nations, permet aux marins de tous les pays de s'entendre entr'eux, les voleurs cosmopolites ont aussi des signaux de reconnaissance, afin de se mettre en rapport avec leurs complices, courtiers et pilotes.

— Voulez-vous me montrer la classification de votre travail?

— Volontiers. Voici justement tout ce qui a trait à la partie française. Je commence par Dieu, pour finir pai' les verbes en cataloguant le corps humain, les animaux, le temps, les saisons, les jours, les heures, la famille, la campagne, les bâtiments, les aliments, les boissons, les vêtements, la parure, les bijoux, le mobilier, les ustensiles de ménage, les métaux, les minéraux, les billets de banque, l'or, l'argent, la monnaie, les mesures, les professions, les outils, les armes, la justice, la police, les voleurs, les prisons, les dénominations diverses et les verbes.

MES LUNDIX EN PRISO\

Page 1