DEUXIEME PARTIE
Louise-les -deux-Pouces. — Vive la crapule. ^- Mort aux vaches. — Au revoir, Peau-de-Satin. — Règlements. — Perquisitions. — Système de communication. — Téléphone d'un genre nouveau. — Mouche-à-Bœuf. — Bataillon. — Boule-de-Neige. — Voleurs de chevaux, de voitures et de valises. — Cellules téléphoniques. — Collection de légumes secs. — L'absinthe. — Deux natures. — Le matamore.
— Le néant de Mahmoud. — Coupures de journaux. — Mâchouneur de papier. — Fantaisie de poète. — Jambe de bois. — L'argot en boulettes. — Les maisons de l'avenue Daumesnil. — Gardiens de prisons. — Service des prisons.
— Extradition.
A rheure convenue, une voiture contenant Oiseau-Mouche et Porthos s'arrêtait à la porte de mon domicile; j y montai et nous partîmes pour Mazas.
— Qu'avez-vous lait de Zizi-Pampan ? leur demandai-je.
— Gomme toujours il a tenu sa promess me répondit Oiseau-Mouche, et je l'ai récoixxpensé par un bon dîner qu'il absorbe en ce moment à la Sûreté.
— Alors Bec-de-Moule, Marche-Vite et Lavette sont arrêtés ?
— Avec Louise les « Deux pouces », une belle fille, amie des voleurs. Tous les quatre jouaient aux cartes dans le sous-sol de la brasserie « Des Cotillons ».
— Cette Louise connaît-elle Zizi-Pampan?
— C'est elle qui sert d'intermédiaire entre les complices et la maîtresse de celui-ci.
— Vous savez enfin où demeure cette femme mystérieuse ?
— Rue Mosnier, mais depuis hier elle a quitté son appartement meublé avecles soixantedix mille francs soustraits du coffre-forl de l'entreposeur de la Villette. Bec-de-Moule paraît décidé à livrer la femelle pour se venger de Zizi-Pampan.
A neuf heures, le Préfet descendit de son coupé, et pour laseconde fois delajournée nous nous rendîmes à la prison.
Le Greffier l'informa que le Directeur se trouvait auprès de sa nièce malade ; il allait le prévenir.
— Abstenez-vous-en, repartit le Préfet ; j'ai de ses nouvelles , je viens de le voir au théâtre du Châtelet ; sa parente avait sans doute besoin de distractions. Ma visite sera courte, et le gardien-chef me suffira ; mettez-moi tout de suite en communication avec lui.
Arrivé dans la salle circulaire, le Préfet fit le tour de la rotonde vitrée, cherchant à s'orienter sur Tendroit précis d'où partaient des cris insolites, des appels, des imprécations, des échanges de propos orduriers, et des hurlements de sauvages, poussés à pleins poumons. Les mots s'entrecroisaient, et parmi ceux qui dominaient nous entendîmes : « Vive la crapule, vivent les faussaires, vivent lesvoleurs. Miaou! Cocorico! Et ta
sœur ! Zut ! Taisez vos g ! A bas la rousse !
Mort aux vaches! Tiens bon, Roucain ! Bonsoir, Capsule ! Merci, Pistache ! A demain, Pépette ! Au revoir, Peau-de-Satin ! Nous tuerons quinze Piles ! , Le tapage étant général, le Préfet en manifesta sa surprise.
— C'est ainsi chaque soir, répondit mélancoliquement le gardien chef ; à Textinction des lumières, le vacarme commence et dure quelques minutes pendant lesquelles les mauvais détenus s'interpellent et échangent par les fenêtres des cellules donnant sur les promenoirs, les propos que vous venez d'entendre.
— Et vous acceptez cela paternellement ?
— Par impossibilité de l'empêcher. Le règlement apposé dans l'intérieur des cellules est positif, il interdit les cris, les chants et les conversations entre détenus ; mais pour le mettre à exécution, il faudrait presque autant de cachots que de prisonniers (1).
— Faites-vous ouvrir les cellules où vous avez à opérer ? me demanda le Préfet.
(1) Règles à obsei'ver par le détenu dans sa cellule, — Il est
218 LA POLICE PAinSlKNNE
— Toutes les trois font partie de la premièi division ; le numéro trente-neuf a pour locataire Boule-de-Neige, saltimbanque très brun, ayant des cheveux crépus formant boule. L'homme est dangereux, et, pendant le cours d-e mes recherches, il y a lieu de le tenir en étroite siirveillance.
Le chef gardien ouvrit la ])OYio de la celtule numéro ti'ente-neuf, et Porthos s'approcha de Boule-de-Neige en lui disant : « Ne craignez rien, mon ami, je veille sur vous. »
expressément défendu de chanter, de parler à haute voix ou de chercher à étabhr des communicatioQB avec les autres détenus, soit dans la maison, soit au promenoir»
Le détenu doit tenir sa cellule constamment propre et ne faire aucune inscription, ni dessins sur les murs, sous peine dç punitions.
n lui est expressément recommandé de ne faire aucune dégradation dans sa cellule, ni aux livres et objets mobiliers et de literie qui lui sont confiés; eu cas d'infraction, le détenu, outre 'la punition qu'il encourra, sera rendu responsable des dégâts.
U doit tenir dans la plus jurande propreté le siège et la cuvette du conduit d'aisances et n'y jeter que Teau absolumeot nécessaire au maintien de la propreté.
Pour assurer Taération de la cellule et enlever toute mauvaise odeur, il faut, lorsque la fenêtre est ouverte, boucher l'orifice du siège d'aisances à l'aide du tampon de bois à ce destiné ; et il faut, au contraire, ùter ce tampon lorsque la fenêtre est fermée. Le couvercle à charnières doit, dans tous les cas, être abaissé.
Tous les matins, à l'heure qui sera indiquée par le surveillant de la section, le détenu roulera son hamac et son matelas, et les placera bien empaquetés sur la tablette.
Les couvertures et les draps seront plies avec régularité et placés sur la tablette qui se trouve au-dessus de la porte.
L'heure de dresser le lit, le soir, sera également indiquée par le surveillant ; les lits ne devant jamais être tendus pendant le jour,
Lorsque le détenu a bosoiii de parler au surveillant, il
L'inculpé, surpris^ resta muet. Je lui do»Bai connaissance do la pièce de justice m'ordonnaat (le saisir les papiers et objets susceptibles d'examen qui seraient tix)uvés dans sa cellule. Ma mission terminée, un surveillant le fit habiller.
Je procédai aux mêmes formalités dans la cellule cent six. occupée par le nommé liataillon et dans ceire cent soixante-treize, oii se trouvait Mouclie-à-Bœuf.
Sur mon ordre, le sardion chef mit les détenus
doit tirer la poignée il*' bois placée à côté de sa porte, pour le [»révenir. Il ne doit point appeler de la voix et surtout ne pas déranger sans un motif urgent les préposés à la surveillance-
F-ors<|ite le détenu ira au parloir, au promenoir ou au greffe, il devra s'y rendre avec célérité et en observant le fdns grand silence.
Il recevra à sa sortie de cellule uoe petite plaque qu'il ilevra rendre au surveillant à sa rentrée.
Après avoir mangé et, au plus tard, une demi-heure après la distribution des vivres, )c détenu placera sa gamelle sur ta planchette située devant le vasistas de sa porte.
Si le détenu désire être visité par le médecin ou avoir un e'ntretien d'urgence avec le directeur, l'aumônier ou antres employés, il en préviendra le &oi*veillaiat. .
Le détenu peut égalament réclamer la'visite de liuspecteur général ou lui faire passer ses réclamations.
L*» détenu qui veut interjeter appel «lu jugement qui le «•ondamoe doit, dans les dix jours qui suivent, écrire à M. le Procurenr de la République, mais il ne signera pas sa lettre. W sera apiJelé à cet effet au greffe où sa signature doit être légalisée. Dans le cas où le déteuu ne saurait pas écrire, il ferait connaître verbalement au surveillant son intention de fornter appel.
Lorsque le détenu sera au parloii- avec son visiteur, il devra n'élever la voix qu'autant qu'il sera nécessaire pour se faire entendre ; dans le cas contraire, le surveillant chargé de la police le ferait immédiatement rentrer dans sa cellule.
Toute infraction s^m pwiie.
i220 LA POLICE PARISIENNE
dans d'autres cellules en attendant leur interro- 1 gatoire.
— Il s'agit d'établir leur moyen de corresp danee, dis-je. La cellule trente-neuf est au i de-chaussée, celle cent six au premier étage, ei celle cent soixante-treize au second. Ces trois cellules occupent le milieu de la galerie, une sur le côté droit et deux sur le côté gaucb^ Chaque cellule est pourvue d'un siège à Ta glaise inodore et les tuyaux de descente de même division aboutissent à une cave commun voûtée, sonore, où sont autant de tinettes que de cabinets d'aisances. Soit que les tubes conducteurs ne s'adaptent pas hermétiquement aux ouvertures des tinettes, soit à cause d'une prise d'air facilitant Tévaporation des gaz délétères, il est certain que les bruits volontaires se produisant dans les cuvettes parviennent à la cave et de là remontent par les autres conduits dans les cellules de tous les étages.
Nous allons en faire l'expérience : Por-thos va remplacer Boule-de-Neige, Oiseau-Mouche, Bataillon, et un surveillant, Mouche-à-Bœuf. Lorsque celui qui parle a la tête enveloppée dans une couverture, le son de la voix, paraît-il, gagne en étendue, nous pourrons en juger l'efiFet par nous-mêmes en appliquant le procédé. Porthos parlera le premier, Oiseau-Mouche répétera les paroles de son collègue et le surveillant les confirmera. Pendant cet essai, nous nous tiendrons à rintérieur de la cave.
A peine les positions étaient-elles prises, que la grosse voix de Porthos résonna et nous en-
tendîmes très distinctement cette phrase : « Le système de communication que j'emploie est connu des voleurs, qui en usent ; on le nomme dans l'argot spécial de Mazas : Le parloir. »
Oiseau-Mouche et le surveillant redirent les mêmes mots.
L'expérience était concluante.
— Vous le voyez, monsieur le Préfet, les détenus, par ce moyen, causent entr'eux sans que les gardiens puissent saisir leur entretien.
Le premier principe devant présider à la construction d'un établissement de ce genre, est celui d'éloigner tout ce qui peut faciliter les communications entre les prisonniers, autrement la mise au secret devient inutile si les inculpés peuvent non seulement correspondre avec leurs complices, mais encore se faire entendre par cent vingt détenus à la fois, sur deux cents placés dans la même division, car îl est nettement établi que les mots lancés par ce téléphone d'un nouveau genre, sont répercutés à droite et à gauche sur un périmètre comprenant vingt cellules.
La qualité maîtresse de Mazas, surnommée la prison modèle, disparaît par cette irréparable défectuosité, qui est commune aux cinq autres divisions, et les architectes, ici comme ailleurs, ont eu plus de souci de faire monumental que de rester sur le terrain pratique.
Conduisez-nous, dis-je au gardien, à la chambre d'instruction et arrangez-vous de façon à y envoyer successivement, et sans qu'ils puis-
i22 LA POLICK PARISIENNE
sent so rencontrer, Mouche-à-Bœuf, Bataillon ei Boule-de-Neige.
— Ce sont, demanda le Préfet, les sujets dai yereux dont vous m'avez parlé, qui seraient l auteurs de crimes récents.
— Précisément, et Topération de ce soir do*.
changer les doutes en ceilitude. Ces voleurs de chevaux, de voitures, se rendaient la nuit, aux arrivées des trains de grandes lignes, et racolaient des voyageurs ne connaissant ni Paris ni notre langue, afin de les conduire dans des endroits isolés pour les dépouiller. On suppose (jue leur dernière- victime est un espagnol, à cause de son teint brun et d'une chemise neuve ([u'il portait avec l'étiquette d'une maison de commerce de Valence, et marquée aux initiales B. B. Depuis deux mois, ces repris de justice se moquent du juge, et sur ma demande, ce magistrat a obtenu leur entrée dans la même division. J'avais pour but de faciliter leurs confidences réciproques. Comme je l'ai prévu, ils se sont mis en communication par le conduit ((ue vous connaissez et mieux encore à Faide de ces petits cahiers saisis dans leur cellule respective et qui contiennent d'utiles renseignements écrits avec des mots conventionnels dont j'espère découvrir la clé. L'argent ne leur manque pas, ils reçoivent du dehors des secours anonymes et on a le soin de mettre les lettres dans les boîtes placées aux stations de chemin de fer. Sous l'enveloppe figure seul un billet de banque.
Mouche-à-Bœuf ayant été am^ené par u» gardien, je lui demandai, en montrant les notes
MES LUNDIS KN PUISON ^3
échangées avec ses complices, quel intermédiaire était à son service ?
Il répondit : « Nous avons à Mazas les commodités d'un bureau de poste avec cellules téléphoniques. »
— 18ur ce brouillon de lettre destiné à Boulede-Neige, il est question du refroidissement (mort) de Bébé Valence « et du Matamore. »
Quels sont ces deux hommes?
— Des hommes, ça, il y a de quoi se tordre.
^C/est mon aminche d'aff (1) qui m'a envoyé des vers de sa composition. Il est instruit et superbe, mon beau saltimbanque, lorsque, vêtu de son nnanteau en guenilles, coiffe en arrière avec son vieux chapeau à plumes, il tire sa longue épée, marche comme un coq sur les tréteaux des baraques ambulantes, entre la grosse caisse et le tambour, et récite son « Matamore » sur les places des villages en fête.
La foule le contemple, l'admire, Fapplaudit, et je suis heureux de ses succès.
— Bataillon partage-t-il votre enthousiasme pour ce poète ambulant?
— Il est jaloux et n'a aucune passion pour les vers.
— Vous collectionnez aussi les lentilles, les haricots, en voici des échantillons avec leur date d'entrée dans votre cellule?
— Je les retire de ma gamelle, pour m'amuser à les mettre en collier et l'offrir à ma dahe (2)
(1) Ami d'affaires.
(2) Maîtresse.
qui les fera recuire avec un morceau de la
— C'est elle qui vous adresse de l'argent?
— Le plâtre (1) me tombe du ciel.
— Vous pouvez, dis-je au gardien, réintégi le détenu et faire venir le suivant.
— Moi, d'abord, je ne sais rien, s'écria B taillon en se dirigeant vers moi, et puis le lun je n'aime pas qu'on trouble mon sommeil.
— Vous ne dormiez pas, lui répondis-je, et on ne vous a encore rien demandé.
— J'attends.
— Reconnaissez-vous ce cahier de notes saisi dans votre cellule?
— Certainement.
— A qui les destiniez- vous?
— A la postérité.
— Dans la personne de Boule-de-Neîge.
— Puisque vous le savez, il devient inutile de m'interroger.
— Vous recevez des secours du dehors?
— On a des amis inconnus.
— Ou des complices qui vous font parvenir de l'absinthe.
— Vous avez pris ma petite fiole, avec son sirop couleur d'espérance; quand je suis enrhumé, il me calme.
— Le juge a l'intention d'en terminer avec vous cette semaine.
— Ce n'est pas moi qui faciliterai sa tâche, il a beau me laisser en marmade dans ma cage,
(1) Argent.
MRS Ll'NDIS EN PRISOX ii25
personne ne connaîtra mon passé. Mes poteaux (1) mêmes l'ignorent.
— Où les avcz-vous connus?
— Sur les estrades des théâtres forains où Mouche-à-Bœuf et Boule-de-Neige paradaient.
Ils se perdront avec leur monomanie d'aligyier des lignes et de croire à la beauté de leurs vers, moi j'y suis rebelle comme à leur prose, vous verrez cela sur les cahiers saisis.
— Pourquoi continuez-vous à correspondre avec eux ?
— Nous sommes liés ; mais j'avais l'intention de ne rien dire et voilà que je parle trop. Au revoir !
— Voulez-vous demain?
— Comme il vous plaira.
Et le gardien, sur un signe, emmena Bataillon.
— Celui-là fera des révélations, dit le Préfet.
— Il prévoit l'orage et cherche à s'abriter; il se vante en disant qu'il ne dira rien, car nous saurons tout. L'esprit de corps des voleurs tend à disparaître, à moins qu'il y ait entre eux des relations plus étroites comme celles qui paraissent exister entre Mouche-à-Bœuf et le saltimbanque. Il sera difficile d'avoir raison de ce dernier, un coquin rusé, mis au courant des diverses phases de l'instruction par un moyen encore introuvable pour nous.
— En flattant ses goûts poétiques, peut-être y arriverez- vous ?
— Je crains de vous fatiguer.
(1) Camarades détenus.
i26 LA POLICK PARiSiKNNi:
— Au contraire, ces séances curieuses, ces scènes réalistes, saisissantes, ces détails de nupurs brutales, ces tableaux pris sur le v'^ m'intéressent sous bien des rapports; et au n lieu de ce joli monde sous les verrous, je vois défiler d'étranges physionomies où certains types se dessinent avec une singulière netteté. ( '/est ici que la pei*versité de l'homme apparaît dans toute sa laideur physique et morale.
Le surveillant annonça selon l'usage : « Le .*]îl de la première! » et Boule-de-Neige (it son entrée.
— Mouche-à-Bœuf, lui di&-je, tous considère comme un artiste, il admire vos écrits et s'incline devant votre supériorité.
— Il sait qu'il y a en moi deux natures : la première, aux passions sauvages et révoltées ayant les instincts de la bète fauve; la seconde, poétique, idéale, quej'abandonne aux fantaisies de mon esprit; alors je compose des vers, et j'aime à les déclamer. Dans le Matamore, par exemple, je me suis pris pour modèle.
— La fonne de vos cheveux ne se prête guère au personnage que vous voulez mimer?
— Les directeurs de spectacles roulants ont des perruques; et si j'en avais une ici avec mon manteau troué, ma vieille rapère, mon vieux chapeau à plumes, vous seriez étonnés et ravis de m'entendrc.
— Nous nous passerons des accessoires.
Boule-de-Neige s'empressa de commencer la
tirade suivante :
La forôt pleine d'ombre en sentiers se partage; Les oiseaux, malgré llieure, y gazouillent en€or; Un rayon lumineux, traversant le feuillage, Vient jouer sur la mousse au milieu des fleurs d'or.
Bientôt sur l'horizon le soleil va descendre.
Et la chaleur du jour s'éteint avec le soir.
L'églantine rosée, au feuillage vert tendre.
Jette un plus doux parfum près du vieux sapin noir.
Soudain des cris bruyants ont troublé le silence; Un rire aigu s'y môle à des refrains grivois; Dans le chemin couvert, une troupe s'avance ; Ce sont comédiens s'en allant par le bois.
Aux lueurs du couchant qui rougissent l'allée. Ces gens pailletés d'or brillent d'un vif éclat. Isabelle à l'œil noir, vient, pudique et voilée; Gassandre, avec lenteur, marche comme un prélat.
Arlequin en cadence écrase la fleurette ; Pierrot à pas comptés jongle avec des bâtons ; Puis c'est la Colômbine, agaçante et coquette, Et le Juge, Ivre et las, qui titube en festons.
Enfin le Matamore, à la longue rapière.
Arrive le dernier, tout triste, et le front bas ; Son manteau dentelé traîne loin par derrière; La plume du chapeau tombe jusqu'à ses bas.
11 est jeune pourtant, et sa fine moustache
Se relève avec grAce au-dessous d'un nez droit;
Le profil énergique au soleil se détache;
Il a grand air, malgré son pourpoint trop étroit.
Son regard suit la troupe et bientôt l'abandonne ; Pourtant son cœur y trouve un attrait tout-puissant. Aux couplets égrillards que l'arlequin fredonne, Il s'arrête, oppressé d'un ennui grandissant.
Rencontrant Isabelle â l'œillade agaçante, Matamore a su plaire et s'est laissé charmer.
Il fut heureux un jour; mais la femme est cbangeanic. La cruelle bientôt a cessé de l'aimer.
Léandre, l'amoureux de la troupe nomade,
Le remplace auprès d'elle aujourd'hui, sans raison;
Le hlondin fat et sot a fui la promenade
Pour le jupon trop court de la folle Lison.
Matamore s'appuie aux branches d'un vieux chêne ; 11 admire Isabelle aux derniers feux du jour; Un regard de ses yeux, un souris le ramène. . . Hélas I la belle enfant se jouait de l'amour.
Elle suit le sentier, et, sans tourner la tête, Respire des muguets cueillis par le chemin ; Mais Léandre survient, souriant ; la coquette Lui jette avec ses fleurs un baiser de la main.
Pour saisir les muguets, le bel ami se penche. Matamore en colère a sauté par devant.
« — Si tu prends ce bouquet, ton dernier lit de planche Sera fait de ma main... Crois-moi, marche en avant!
— Oui-dà, déguenillé, maraudeur et bravache î Ton manteau t'abandonne et ton castor est gras. Ta plume est un squelette, et ton museau fait tache Sur ce coin verdoyant. Je n'ai peur de ton bras.
— Ce bouquet m'appartient ; je le prends, je le garde, Et puisses-tu crever du bruit de mes succès!
— C'en est trop à la fin ! Beau libertin, en garde ! Mîi lame de ton cœur saura trouver l'accès ! »
Et Matamore fou, qui hurle dans sa rage.
Se jette sur Léandre, avec l'épée en main.
L'amoureux se défend; mais plus calme et plus sage, Il ménage ses coups et gagne du terrain.
Contre un arbre acculé, les pieds dans la verdure. Le jaloux en fureur a perdu son sang-froid.
Son œil gris est hagard. . . Longtemps le combat dure; Enfin le Matamore est percé d'un coup droit.
Blessé lYiortellenient, il roule dans la mousse» Léandre, sans remords, Tabandonne et s'enfuit. . . F.e bois semblait dormir dans une lueur douce, Dernier rayon du soir qui précède la nuit.
— Misérable assassin ! Vrai gibier de potence ! Il me laisse mourir sans aide et sans secours !
Je n'y vois plus! J'ai soif! Je me meurs de souffrance Et lui, leste et léger, il vole à ses amours !
— Crever ainsi tout seul comme un chien I... Misérable î! Pas une goutte d'eau! Pas un motd'amitié I. . . J'étouffe ! . . . Plus d'espoir î . . . Passion exécrable !
Je meurs pour toi, femelle, et meurs sans ta pitié ! »
Mais un pas qui s'approche a fait dresser l'oreille Du malheureux blessé, sur le sol étendu; Un jeune prêtre vient, dans la clarté vermeille : Il arrivait aux cris du bravache éperdu.
— Tonnerre ! un calotin ! C'est la pire des choses. Que réservait le diable à l'heure de ma mort!... J'aimerais mieux Suzon et ses lèvres de roses... Un spasme douloureux le traverse et le tord.
— Que viens-tu faire ici, réponds, l'homme en soutane?
— T'aider à bien mourir, frère, au nom du Seigneur.
— Va, poursuis ton chemin, noir corbeau que Dieu damne ! Ta sombre robe annonce un oiseau de malheur.
— Et me voici pourtant ton unique ressource ! Ma voix donne la paix ; ma main, la goutte d'eau.
— Grimace Jaite exprès pour engraisser ta bourse !
— Ma soutane est plus vieille encore que ton manteau».
Les décrets du Très-Haut sont inconnus à l'homme, Et par sa volonté, je viens te secourir.
Repens-toi du passé; voilà ton dernier somme. Implore ton pardon ; pour toi tout va finir !
— Tu parles du Très-Haut? Malheureux, s'il existe,. Il renierait d'abord un être tel que moi.
230 LA POLICIC PARISIENNE
Vicieux, sans remords, libertin, égoïste, Assassin et voleur, je n'ai ni foi ni loi.
FJu richard orgueilleux je servais la vengeance. Et dépêchais mon homme au moins chaque matin. Je faisais mon métier, d'honneur, en conscience. Trouant sans sourciller la bure ou le satin.
Le soir, ivre de bruit, de chansons, de ripaille. Sur la nappe rougie étendu sans pudeur, Je dormais, el, le jour, je battais la muraille.. . Le ruisseau bien souvent a reçu ma valeur.
Amoureux d'Isabelle, aux tréteaux de la place Je me suis fait acteur, pour vivre à son côté ; Jaloux avec fureur, ne quittant plus sa trace, Je maudis même encor son infidélité. »
La voix du mîilheureux n'était plus qu'un murmure . C'en est fait ; il succombe aux caprices du sort. Déjà l'ombre du soir sur sa pâle figure Voile ses yeux ternis qu'envahissait la mort.
Ainsi tombé, cet homme abandonné du monde Inspirait au bon prêtre une vive douleur.
Oubliant ses méfaits et sa triste faconde, 11 pleure, en l'embrassant dans une sainte ardeur.
Le blessé qui délire et que la fièvre écrase
Relève son œil lourd, où brille un dernier feu.
Puis, un dernier hoquet, une dernière phrase :
— Eh ! le diable m'emporte ! Il m'a fait croire à Dieu !
— Vous avez un réel talent de déclamation.
— Ajoutez-y celui d'auteur. Ma dernière œuvre a été conçue, il y a huit jours, dans ma cellule.
— Vous l'intitulez?
— Le Néant de Mahmoud.
— Vous pouvez nous en donner connaissance ?
- — Avec plaisir.
Boule-de-Neige , heureux de se jouer de noire apparente crédulité, se mit à déclamer ce qui suit :
Une tête est plantée en haut d'une muraille,
Un vieux corbeau se tient près d'elle, qui la raille.
Soleil resplendissant, MahnK>ud, où donc es-tu ?
J'ai crevé tes deux yeux, ton trône est abattu;
Des mouches ont raison de ta toute-puissance;
Saurais-tu distinguer ta mort de ta naissance?
Où sont-ils tes trésors, tes harems, tes palais.
Tout ce peuple à genoux, alors que tu parlais,
Tes cavaliers chargeant, au lourd bruit des timbales.
Qui mêlaient leur tonnerre au sifflement des balles,
Et leurs lames, tremblant comme des champs d'épis?
Vois cette plaine immense : elle semble un tapis.
Tout fleuri par le sang qu'ont versé tes armées.
Où sont, sur les chameaux, ces litières fermées.
D'où tombaient des regards beaux comme des éclairs ?
Où sont tes étendards déroulés dans les airs ?
Pour ta tête, veux-tu l'éventail de mon aile?
Quand tes plumes de paon se balançaient sur elle,
Quand, lascives, les seins dressés, les yeux vers toi.
Tes esclaves dansaient, oh ! qui songeait à moi.
Et me voyait au loin sortir du désert sombre,
A l'appel de la mort, qui te guettait dans l'ombre?
Ce soir, je volerai sur tes blancs escaliers,
Dans la salle où rôdaient tes lions familiers.
Et mon chant remplira, si dédaigné naguère,
La cour où rugissaient tes éléphants de guerre.
— De nous deux, aujourd'hui, quel est donc le plus fort.
Du vieux corbeau vivant ou du grand sultan mort ?
— Où avez-vous puisé ce sujet ?
— Dans un livre traitant de la littéral hindoue.
— Nous avons consacré au poète tout temps qu'il désirait, dis-je au Préfet ; il fj maintenant que le voleur de valises explique participation dans l'assassinat du voyage espagnol.
— C'est la première fois que j'entends sérieusement parler de ce crime, répom Boule-de-Neige.
— Il en est question dans ces cahiers ren plis d'argot que vous échangez quotidiennement avec Mouche-à-Bœuf et Bataillon. Hier soir, vous leur avez recommandé d'être prudents, à l'instruction, sur le bébé de Valence.
— Je ne les vois pas.
— Mais vous correspondez avec eux par les cabinets d'aisances.
— Drôle de téléphone, plus compromettant qu'utile. Du « mitard » (cachot) où j'étais hier, la voix ne peut arriver jusqu'à leur cellule.
— Vous avez donc essayé ?
— On me l'a dit.
— Que signifient ces coupures de journaux ayant trait à cet assassinat ?
— On me les a envovés.
— Qui, on?
— Des amis.
— Ceux qui vous assistent anonymement.
— C'est possible.
— Sur le fond de cette enveloppe, je lis une série de mots dont la véritable signification m'échappe.
— Peut-on voir ?
Par un geste rapide, le prisonnier s'empara de la pièce, la froissa et la mit dans sa bouche.
Porthos lui saisit vivement la tête en s'écriant :
— Veux-tu rendre ça, vilain paillasse.
Mais Boule-de-Neige mâchait toujours le
papier pour faciliter son passage dans Testomac. Alors Oiseau-Mouche lui pince le nez de manière à couper la respiration et lui dit :
— Maintenant, beau matamore, il faut cracher le /a/îo/, c'est indigeste.
Et le papier, repoussé, se projeta sur le sol.
— Nous rechercherons quel intérêt vous aviez à l'anéantissement de cette enveloppe ?
— Fantaisie de poète.
— Qui rimaille en s'attribuant la paternité de vers n'étant jamais sortis de sa cervelle.
Le Matamore est l'œuvre d'une femme d'esprit, parente de Lamartine, qui s'appelle M"® la baronne Antonine L. de Rochemont, et le Néant de Mahmoud fait partie d'un recueil de poésies de Jean Lahor, l'ami de Bourget, de Guy de Maupassant. Vous avez volé les manuscrits dans la valise qui vient d'être saisie chez votre receleur avec la malle du sujet espagnol assommé par vous, malle contenant encore du linge marqué aux initiales B. B.
— Prenez garde! ma nature farouche va prendre le dessus, et si les gardiens portent des chaussons la nuit à Mazas, pour éviter le bruit et laisser dormir les prisonniers, moi je me charge de les réveiller.
i34 LA POLICE PARISIEXSCE
— Toi, interrompit Porthos, tu vas remiser ta clapette (langui? ou je te bâillonne comme un chien galeux pour fempêcher de... mordre i^t je te fourre au mitard, là tu pourras fabriquer des vers à la lune en t'inspirant de ton obscurité.
— Puis-je remettre le 39 en cellule ? demanda le gardien-<;hef.
Le Préfet fit un signe affirmatîf.
Le misérable suivit le gardien et Porthos sans proférer une parole.
La feuille mâchonnée par lui contenait ces mots ainsi superposés :
Van terne, — Canfouîne. — Arenue. — Guibon de Saton. — Guicheter. — Balade. — Halanstiquer. — Vestos. — Babille.
— Nous pourrions bien avoir là, dis-je au Préfet, la clé du mystère qui régne sur cette association de malfaiteurs.
— Chef, dit Oiseau-Mouche, Van terne signifie fenêtre, Canfouine la maison, Avenue est un terme inconnu au vocabulaire de Targot, Guibon de Saton, au singulier, représente une jambe de bois, Guicheter veut dire regarder, Balade désigne une promenade dans les promenoirs de Mazas, Balanstiquer c'est jeter, et Vestos prend la place des légumes secs, tels que lentilles, haricots. Quant à Babille, c'est la signature ou l'indication d'une lettre.
— Vous nous tirez les cartes d'une nouvelle
manière, dit en souriant le Préfet ; et je vais à mon tour éclairer le point obscur qui vous déroute : Jambe de bois est une allusion à Tancien gouv<?rneur du château de Vincennes, qui perdit une jambe, en 1809, à la bataille de Wagram.
— Cela me parait vrai ; et Ton peut ainsi, répondis-je, constituer cette phrase : La fenêtre d'une des maisons de Tavenue Daumesnil a vue sur les promenoirs et permet de jeter des pois uu des haricots contenant des écrits.
Plusieurs immeubles de cette voie dominent en effet la prison, et ce n'est pas la première fois que des signaux sont échangés entre les locataires occupant les chambres de bonnes et les pensionnaires de Mazas. Au moyen de sarbacanes, des boulettes de terre, gravées de caractères hiéroglyphiques, lancées de Textérieur, sont venues se perdre dans les cellules ; elles pénétraient par les fenêtres qui, vous le savez, ont la forme de sabords.
Demain, à la première heure, j'examinerai ce nouveau terrain de combat. Maintenant, permettez-moi, monsieur le Préfet, de vous remercier pour votre intervention qui m'a permis d'opérer ici en toute liberté.
— J'ai recueilli moi-même de précieux renseignements, et cette seconde visite va me permettre d'apporter certaines réformes en supprimant des abus. Les inculpés poussent des cris n'ayant rien d'humain, lisent les journaux et correspondent entr'eux avec une étonnante facilité ; l'absinthe circule dans les cellules, et
uu
la cuisson des aliments laisse à désirer. J porte les réserves de Bataillon, sa maîtress. passera du collier qu'il lui destinait. Dites-, sérieusement si les gardiens sont négligents <îoupables ? (1)
— Ni Tun ni l'autre. Les pauvres diables, moindre zèle, sont dénoncés à des journaux payant les délateurs, ou subissent le sort dn garde Bonvin. La tolérance devient la consig générale des petits fonctionnaires si peu d fendus par les grands, ceux-là ferment les yeu
(1) Extrait du journal le « Figaro », !«/ avril 1889 :
Il y a quelques semaines, nous annoncions qu'un aventurier, le fameux JeannoUe de Valneuse, écroué momentanément à. la Conciergerie pour les besoins de riastruction, avait tenté de sortir de cette prison à l'aide d'une clef en bois, fabriquée par lui pendant sa détention. Il s'en fallut de peu que cet escroc de haut vol ne reprît sa liberté. Des gardiens le surprirent, une nuit, au moment où il allait franchir la dernière grille qui le séparait du grand air.
Fabriquer, dans sa cellule, une clef de bois, n'est pas chose absolument facile et à la portée du premier gredin venu. Mais de Valneuse n'en était pas à son coup d'essai. La hardiesse et la singularité de ses dernières évasions ont fourni la preuve qu'on n'avait pas affaire à un gredin vulgaire. Il avait donc bien pu arriver à ses fins en fabriquant sinon une clef, du moins un outil qui lui permtt de faire jouer la serrure et le verrou de la porte de son cachot.
Le Parquet n'a pas cru à cette ingéniosité du détcinu. l\ a voulu voir dans cette tentative d'évasion la complicité d'un ou de plusieurs gardiens, et un juge d'instruction, M. Espierre, fut commis pour procéder à une enquête à ce sujet.
Le juge a-t-il partagé l'avis du procureur de la République? Son instruction a-t-elle révélé des faits probants de complicité dans le personnel des employés de la Conciergerie ? nous sommes tentés de le croire, puisque deux mandats d'amener ont été lancés contre deux gardiens de la Conciergerie, et que ces derniers, révoqués au lendemain de la fugue avortée de Jeanuolle, sont actuellement au Dépôt.
les oreilles, et n'emploient la violence qu'à la dernière extrémité. Les malfaiteurs ne craignent point de faire des veuves que TEtat laisse le plus souvent dans la misère. Il faut que Tinitiative privée supplée souvent h l'inertie administrative.
L'entrée de Porthos interrompit notre conversation. Il était furieux.
— Sans le gardien chef, j'étranglais ce pître assassin qui m'a porté un coup de poing derrière la tête en s'écriant : « Toi, je te reverrai. »
— Vous n'êtes donc pas sorii de sa cellule à reculons ? Cela vous est pourtant recommandé.
— Je ne recule jamais. Je l'ai engagé en le quittant de numéroter ses os^ car si la fantaisie lui prend de s'évader et qu'il me tombe sous la main, je le démolirai.
— Pas d'amour-propre, Porthos, il faut laisser ce soin à l'exécuteur.
A dix heures et demie, nous quittions Mazas.
— Où. allez-vous ? demanda le Préfet.
— Au commissariat.
— Profitez de ma voiture. Avenue Victoria, dit-il au cocher.
— Croiriez-vous, monsieur le Préfet, que je n'entre jamais dans une prison sans éprouver un serrement de cœur ; je suis saisi par ce malaise indéfinissable qui enveloppe toute personne visitant les malades d'un hôpital. Ni au dehors, ni au dedans, les prisons et les hôpitaux ne ressemblent aux autres établissements ; on se sent étouffer sous leurs murs épais, on y respire
uc
i38 LA POLICE PARISIENNE
p('»niblement, comme dans une serre chaude, Ton a hûte d'en sortir, avide d'air pur et d'( puce.
Daxis les maisons pénitentiaires, il s'exhî une odeur de greffe, de parloirs, de cellules, cachots. La vue a pour horizon des grilles, des barreaux, des judas, et ion n'entend que le bruit de grosses cU^'S tournant dans d'énormes serrures, ou celui produit par le mouvement sec <»i rapide des verrous glissant le long des gâches. Tout cela vous envahit d'une vague tristesse à laquelle viennent se mêler des scrupules de conscience. Si au milieu de ces malfaiteurs professionnels se trouvaient des innocents ?
Déjà la justice frappe sévèrement ces êtres ignorants de nos codes, de notre civilisation, elle ne fait pas assez la part des délits provo- (]iiés par la misère, et réserve trop son indulgence pour ces mêmes délits nés de Topulence.
— Votre visite hebdomadaire aux prisons est un service que vous vous êtes imposé, utile, très pratique, et qui doit amener les inculpés à vous dire bien des choses?
— Ce qu'ils ne disent pas serait bien plus intéressant à savoir. Les agents doivent les étudier, les laisser causer, et ne leur poser que (les questions pouvant rafraîchir leur mémoire ou préciser une date, un fait. Les prisonniers ont de la patience, nous devons les imiter et au milieu de leurs nombreux mensonges discerner la vérité. Ceux qui avaient nié arrivent aux aveux ; d'autres, au contraire, les rétractent. Les agents leur parlent familièrement,
Texpansion se produit, et, plus à l'aise qu'en présence du directeur et du juge d'instruction, ils finissent par raconter leur histoire.
Tous les êtres humains ont un sens, un défaut ou une qualité qu il faut savoir chercher et saisir. Là réside la force de la police, qui connaît mieux les vices de la société que ses vertus, et si elle n'a pas les mérites qu'elle devrait avoir, elle n'a pas non plus les imperfections qu'on lui prête.
— Ce service des prisons est-il coûteux à ma préfecture?
— A peine 150 francs par mois, et pour cette modique somme, je reçois quotidiennement des quantités de lettres contenant d'importantes révélations. Son organisation est établie de manière à faciliter la tâche de la justice en général par ses rapports constants avec les Parquets de la Seine et ceux de la province. Il s'attache surtout à constater l'identité des prisonniers et les reconnaissances annuelles se chiffrent par trois et quatre cents-
— Quelle prison visitez-vous lundi prochain ?
— La Santé, où j'irai entendre ce faussaire, professeur d'argot, camarade du Roucain. Ses antécédents restent obscurs, il a déjà subi en France deux condamnations pour escroqueries au change de monnaie et vol au narcotique, et son extradition est demandée par les autorités allemandes et anglaises ; il aurait participé à la fabrication de faux billets de divers pays étrangers.
La procédure relative à l'extradition néces-
i240 LA POLICK PARISIENNE
site des formalités exceptionnelles et vonà Ir mois qu'elle passe par la filière des chancel. ries sans aboutir. J'en profite pour recherch l'identité de ce malfaiteur cosmopolite qui u refusé de se laisser photographier.- Le costume qu'il porte est français. En guise de papiers, il possède un diplôme de chimiste décerné par la Faculté de médecine de Madrid. Il déclare avoir beaucoup voyagé; mais je crois qu'en fait de monuments, ce qu'il a le plus visité, c'est l'intérieur des prisons.
Mon passage à la Santé sera de courte durée, et j'espère vers quatre heures pouvoir me rendre auprès du directeur de Sainte-Pélagie afin d'obtenir des renseignements au sujet d'un orgueilleux financier nommé Goliath, qu'il a provisoirement comme pensionnaire.
La voiture qui filait vite s'arrêta au square de la Tour Saint-Jacques. Nous descendîmes, et le Préfet en pénétrant au théâtre du Châtelet m'informa que je le trouverais lundi soit à la Santé, soit à Sainte-Pélagie.
Arrivé dans mes bureaux du quai de THorloge, je vis étendus sur des matelas et ronflants^ Bec-de-Moule, Marche-Vite et Lavette. Louiseles-Deux-Pouces lisait une pièce de comédie ; Zizi-Pampan commençait à écrire un mémoire.
MES LUNDIS EX PRISON 24t