Mes mémoires, 1.-10. sér
Ma naissance. — On me conteste mon nom. — Extrait des registres de l'état civil de Villers-Cotterets. — Le club de Corbeil. — Acte de mariage de mon père. — Ma mère. — Mon grand-père maternel. — Louis-Philippe d'Orléans, père de Philippe-Égalité. — Madame de Montesson. — M. de Noailles et l'Académie. «— Un mariage morganatique.
Je suis né à Villers-Cotterets, petite ville du département de l'Aisne, située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, où mourut Demoustiers, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit Racine, et à sept lieues de Château-Thierry, où naquit la Fontaine. 4
J'y suis \\è le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans la maison appartenant aujourd'hui à mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j'aille mourir dans la chambre où je suis né, et que je rentre dans la nuit de l'avenir, au même endroit d'où je suis sorti de la nuit du passé; j'y suis né le 24 juillet 1802, à cinq heures et demie du matin; ce qui me constitue, à l'heure où je commence ces Mémoires, c'est-à.dire le lundi 18 octobre 1847, quarante-cinq ans et trois mois.
Je suis un des hommes de notre époque auxquels on a contesté le plus de choses. Ou m'a contesté jusqu'à mon nom de
MÉMOlllES D'ALEX. DUMAS
Davy de la Pailleterie, auquel je ne tenais pas beaucoup, puisque je ne l'ai jamais porté, et qu'on ne le trouvera à la suite de mon nom de Dumas que dans les actes officiels que j'ai passés devant notaire, ou dans les actes civils auxquels j'ai figuré, comme personnage principal, ou comme témoin.
Je demande donc la permission, pour que toute contestation cesse à ce sujet, de transcrire ici mon acte de naissance*.
Extrait des registres des actes de l'état civil de la ville de
Villers-Cotterets.
« Du cinquième jour du mois de thermidor an x de la république française.
» Acte de naissance de Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie, né cejourd'hui à cinq heures et demie du matin, fils de Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie, général de division, né à Jérémie, ile et côte de Saint-Domingue, demeurant à Villers-Cotterets, et de Marie-Louise-Élisabeth Labouret, née audit Villers-Cotterets, son épouse.
» Le sexe de l'enfant a été reconnu être masculin.
» Premier témoin : Claude Labouret, aïeul maternel de l'enfant; second témoin : Jean-Michel Deviolaine, inspecteur forestier du quatrième arrondissement communal du département de PAisne, vingt-sixième conservation, demeurant audit Villers-Cotterets.
» Sur la réquisition à nous faite par le père de l'enfant, et ont signé :
» Al. Dumas, Labouret et Deviolaine.
» Constaté suivant la loi par moi, Nicolas Brice-Mussard, maire de la ville de Villers-Cotterets, faisant les fonctions d'officier de Pétat civil.
» Signé : Mussart. »
J'ai souligné les mots son épouse, parce que, tout en me contestant mon nom de Davy de la Pailleterie, ceux qui me le contestaient se sont appuyés sur ce lait, que j'étais bâtard.
Si j'avais été bâtard, j'aurais tout simplement accepté la
mémoires d'à l ex. ni mas :>
barre, comme ont fuit de plus célèbres bâtards que je m» l'eusse été, et, comme eux, j'eusse si bien travaillé de corps ou dVsprit, que je fusse arrivé à donner à mou nom une valeur personnelle. Mais, que voulez-vous, messieurs! je ne le suis pas, et il faudra bien que le publie fasse comme moi, c'està-dire qu'il se résigne à ma légitimité.
On s'est rabattu alors sur mon père. Dans un club à Corl>eil, — c'était en 1848 — un monsieur fort bien vétu, ma foi, et qu'on m'a assuré appartenir à la magistrature, ce que je n'eusse jamais cru si cette assurance ne m'eût été donnée par des gens dignes de foi ; un monsieur qui avait lu, dans je ne sais quelle biographie, que c'était non pas moi, mais mon père, qui était bâtard, ce monsieur me dit que, si je ne signais pas mon nom de Davy de la Pailleterie, c'est que mon père ne s'était jamais appelé de ce nom, attendu qu'il n'était pas le fils du marquis de la Pailleterie.
Je commençai par appeler ce monsieur du nom dont on appelle les gens qui vous disent de ces choses-là; mais, le nom que je lui donnai ayant paru lui être aussi indiiïérent que si c'était son nom de famille, j'écrivis à Villers-Cotterets afin que Ton m'envovàt un second extrait des registres de l'état civil ayant rapport à mon père, comme on m'en avait déjà envoyé un premier ayant rapport à moi.
Je demande donc au lecteur la permission de lui mettre ce second extrait sous les yeux ; s'il avait le mauvais goût de préférer notre prose à celle du secrétaire de la mairie de Vil- Jers-Cotterets, qu'il s'en prenne à ce monsieur de Gorbeil (1).
Extrait des registres des actes de l'état civil de la ville de
Villers-Cotterets.
« L'an mil sept cent quatre-vingt-douze, premier de la république française, le 28 du mois de novembre, à huit heures du soir, après la publication d'un ban fait à la principale porte
(I) M est besoin de dire que ce fait raconté par nous, et qui s'est passé en 1848, est une intercalation à ce chapitre, écrit en 4847.
de la maison commune, le dimanche 18 du courant, et affiché depuis ce temps à l'endroit à ce destiné, du futur mariage entre le citoyen Thomas-Alexandre Davy de la Pailleterie, âgé de trente ans et huit mois, colonel des hussards du Midi, né à la Guinodée, au Trou-Jérémie, en Amérique, fils de feu Alexandre- Antoine Davy de la Pailleterie, ancien commissaire d'artillerie, mort à Saint-Germain en Laye en juin 1786, et de feu Marie-Cessette Dumas, décédée à la Guinodée, prés du Trou-Jérémie, en Amérique, en 1772, ses père et mère, d'une , part; et la citoyenne Marie-Louise-Éiisabeth Labouret, fille majeure du citoyen Claude Labouret, commandant la garde nationale de Viliers-Cotterets et propriétaire de l'hôtel de l'Ècu, et de Marie-Joseph Prévôt, ses père et mère, d'autre part;
» Lesdits domiciliés, quant au futur en garnison à Amiens, et quant à la future en cette ville. Vu aussi leurs extraits de naissance, ne s'étant trouvé aucune opposition, je, Alexandre- Auguste-Nicolas Longpré, officier municipal et public de cette commune, soussigné, ai reçu la déclaration de mariage des susdites parties et ai prononcé au nom de la loi qu'elles étaient unies en mariage. Le tout fait en présence des citoyens et des citoyennes :
» Louis-Brigitte-Auguste Espagne, lieutenant-colonel du T régiment de hussards en garnison à Cambrai, natif d'Auch, département du Gers;
» Jean-Jacques-Étienne de Bèze, lieutenant du môme régiment de hussards, natif de Clamecy, département de la Nièvre ;
» Jean-Michel De violaine, greffier-commis de la maîtrise et notable de cette ville, tous trois amis de l'époux;
» Françoise-Elisabeth Retou, belle-mère de l'époux, veuve de défunt Antoine-Alexandre Davy de la Pailleterie, demeurant à Saint-Germain en Laye.
» Présents, le père et la mère de l'épouse, tous majeurs, lesquels ont signé avec nous et les parties le présent acte.
» Marie-Louise-Élisabeth Labouret; Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie ; veuve de la Pailleterie ; Labouret ; Marie-Joseph Prévôt; L.-A. Espagne; Jean-Jacques-Étienne de Bèze; J. -M. Deviolaine, et Longpré, officier public. »
Cela posé, que ni moi ni mon père n'étions bâtards, et en nous réservant de prouver, i\ la fin de ce chapitre, que mon grand-père ne l'était pas plus que nous, je continue.
Quant à ma mère, Marie-Louise-Élisabeth Labouret, elle était fille, comme on l'a vu, de Claude Labouret, commandant de la garde nationale et propriétaire de l'hôtel de l'Ècu au moment où il signait le contrat de mariage de sa fille, mais anciennement premier maître d'hôtel de Louis-Philippe d'Orléans, fils de Louis d'Orléans, qui avait fait si peu de bruit, et père de Philippe-Joseph, qui venait de prendre le surnom de Philippe-Égalité, et qui en faisait tant.
Louis-Philippe était mort d'une attaque de goutte, au château de Sainte-Assise, le 18 novembre 1785. L'abbé Maury, qui disputait fort, en 1791, contre le fils,' avait fait, en 1786, l'éloge funèbre du père à Notre-Dame.
Je me rappelle avoir très-souvent entendu parler à mon grand-père de ce prince comme d'un homme excellent et assez charitable, quoique avare. Mais c'était surtout madame de Montesson que mon grand-père tenait en véritable idolâtrie.
On sait que Louis-Philippe d'Orléans, — veuf en premières noces de cette fameuse Louise-Henriette de Bourbon-Conti, dont les dérèglements amoureux avaient fait scandale même à la cour de Louis XV, — avait, le 24 avril 1775, épousé en secondes noces Charlotte-Jeanne Béraud de la Haie de Riou, marquise de Montesson, demeurée veuve en 1709 du marquis de Montesson, lieutenant des armées du roi.
Ce mariage, quoique resté secret, s'était fait de l'agrément de Louis XV; Soulavie donne, sur sa célébration et son accomplissement, quelques détails assez curieux pour que nous les consignions ici.
Ces détails ne manqueront pas d'intérêt, nous l'espérons, dans une époque où les mœurs sont devenues si différentes de ce qu'elles étaient alors.
Posons d'abord ceci en principe : c'est que madame de Montesson passait à la cour et à la ville pour avoir cette singulière
idée de ne vouloir être la femme de M. le duc d'Orléans qu'après l'avoir épousé.
M. de Noailles a fait depuis, sur la résistance de madame de Maintenon aux désirs de Louis XIV en pareille circonstance, un livre qui lui a ouvert les portes de l'Académie.
Voyez à quoi tient l'homogénéité des corps constitués. Si madame veuve Scarron n'avait pas été vierge à l'époque de son second mariage, ce qui était possible, M. de Noailles ne faisait pas son livre, et l'Académie, où le besoin de la présence de M. de Noailles se faisait sentir, restait incomplète et, par conséquent, dépareillée !
Cela ne faisait rien à M. de Noailles, qui restait toujours M. de Noailles.
Mais que devenait l'Académie?
Revenons à M. le duc d'Orléans, à son mariage avec madame de Montesson et au récit de Soulavie que nous reproduisons textuellement.
« La cour et la capitale étaient instruites des tourments du duc d'Orléans et des rigueurs de madame de Montesson.
»> Ce prince, conduit par l'amour, ne voyait jamais ni le roi ni le duc de Choiseul, qu'il ne renouvelât la demande d'épouser madame de Montesson.
» Mais le roi s'était fait une règle de politique qui fut suivie pendant tout son règne, et qui ne permettait pas de légitimer ses enfants naturels, ni ceux des princes.
» Par les mêmes principes, il refusait à la noblesse du royaume la permission de contracter des mariages avec les princes du sang.
« Les débats interminables, entre les princes légitimes et les princes légitimés par Louis XIV, les intrigues dangereuses de M. du Maine et de madame de Maintenon, étaient les derniers exemples qu'on citât, pour motiver les refus dont le roi et ses ministres accablaient M. le duc d'Orléans. Le sang royal de la maison de Bourbon étant encore réputé divin, son mélange paraissait un crime politique.
» Du côté de Henri IV, prince béarnais, la maison de Bourbon se trouvait alliée, dans le Midi, à plusieurs maisons d'une no-
blesse subalterne. La maison de Bourbon méconnaissait ces alliances, et il suffisait qu'an gentilhomme peu connu eût tenté de les faire valoir pour être exclu des grâces de la cour.
» Le ministre était, d'ailleurs, si satisfait de tenir les d'Orléans sous sa dépendance, que Louis XV refusa avec constance de faire madame de Mon tesson la première princesse du sang par un mariage solennel, obligeant le duc d'Orléans à se contenter d'un mariage secret. Ce mariage, quoique légitime, comme union conjugale, n'aurait aucun des caractères de ceux des princes du sang et ne serait pas publié.
» Madame de Montesson ne voulait ni jouer le rôle forcé de première princesse du sang, ni soutenir avec les princesses des hostilités d'étiquette qui n'étaient pas dans son caractère.
« Déjà habituée à l'observation des règles de la décence aven M. le duc d'Orléans, elle parut contente de l'épouser comme madame de Maintenon avait épousé Louis XIV.
» L'archevêque de Paris, instruit de l'agrément du roi, accorda aux deux époux la dispense des trois publications de bans.
» Le chevalier de Durfort, premier gentilhomme de la chambre du prince, en survivance du comte de Pons, et Périgny, l'ami du prince, furent les témoins du mariage, bénit par l'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, en présence de M. de Beaumont, archevêque de Paris.
» Le jour du mariage, le duc d'Orléans avait, à Villers-Cot-
terets, une cour très-nombreuse.
»> La veille et le matin de la cérémonie, il avait dit à M. de Vaiençay et à ses plus intimes qu'il touchait enfin à une époque et au moment d'une sorte de bonheur qui n'avait que le ami désagrément de n'être pas conuu.
» Le matin du jour qu'il reçut à Paris la bénédiction nuptiale, il dit : .
» — Je laisse la compagnie, je reviendrai plus tard; je ne reviendrai pas seul, mais bien accompagné d'une personne avec laquelle vous partagerez l'attachement que vous portez à mes intérêts et à moi-même.
» Le chAteau fut, pendant toute la journée, dans la plus
grande attente. M. d'Orléans, parti sans proférer le mot ma* riage, avait emporté la clef des secrets de la journée,
» Le soir, on le vit rentrer au salon de compagnie, qui était très-nombreux, tenant par la main madame de Montes6on, sur laquelle se réunirent tous les regards.
» La modestie était le plus beau de ses ornements. Toute la compagnie fut touchée du premier instant d'embarras.
» Le marquis de Valençay alla vers elle, et, la traitant avec les manières et les égards dus à une princesse du sang, il fit les honneurs de la maison en homme initié dans les mystères de la matinée.
» L'heure du coucher arriva.
» Il était d'usage, chez le roi et dans la maison des princes, que le seigneur le plus qualifié, recevant du valet de chambre la chemise, la présentât au prince, quand il se couchait : à la cour, le premier prince du sang avait les prérogatives de la donner au roi; chez lui, il la recevait du premier chambellan.
» Il est dit, dans une lettre de madame de Sévigné du 17 janvier HÏ80, que, « dans les mariages de la famille royale, les * nouveaux époux étaient couchés et les chemises données »> par le roi et par la reine. Quand Louis XIV l'eut donnée à » M. le prince de Gonti et la reine à la princesse, le roi l'em- » brassa tendrement quand elle fut au lit et la pria de ne rien » contester à M. le prince de Conti, mais d'être obéissante et » douce. »
» Au mariage de M. le duc d'Orléans, la cérémonie de la chemise eut lieu de cette sorte. D'abord un moment d'embarras la précéda; le duc d'Orléans et le marquis de Valençay temporisèrent quelque temps, d'un côté avant de la demander, de l'autre avant de la recevoir.
« 11 y avait dans M. d'Orléans l'aimable retenue d'un homme modéré dans les jouissances les plus pures.
» Valençay enfin la présenta au prince, qui, en se dépouillant de celle de la journée, jusqu'à la ceinture, offrit à toute la compagnie le spectacle d'une épilation complète suivant les règles de la plus brillante galanterie du temps.
tl
.» Les princes ou les grands ne consommaient de mariages ou ne recevaient les premières faveurs d'une maîtresse qu'après avoir subi cette opération préalable.
» La nouvelle du fait passa dans le moment de la chambre dans le reste du palais, et l'on ne douta plus du mariage du duc d'Orléans avec madame de Montesson, contrarié par tant d'intérêts et d'incidents.
* Le duc d'Orléans vécut depuis son mariage dans la plus grande intimité avec son épouse. Elle lui rendit entièrement les honneurs qui étaient dus au premier prince du sang.
» Elle rappelait monseigneur en public ot parlait avec respect aux princesses du sang, leur accordant le pas et les préséances d'usage, en entrant, ou en sortant, et pendant leurs visites dans les grauds appartements du Palais-Royal.
» Elle conservait le nom de veuve de M. de Montesson ; mais elle était appelée de son mari madame de Montesson, ou simplement madame, ou quelquefois ma femme, suivant les circonstances. Il rappelait de cette manière, lorsqu'il était avec ses amis. Le soir, en quittant la compagnie, on lui entendait dire souvent :
» — Ma femme, irons-nous bientôt nous coucher?
» Le caractère excellent de madame de Montesson fit longtemps le bonheur de ce prince et son propre bonheur.
» Elle s'occupait de musique et des chasses dont elle partageait les plaisirs avec le prince. Elle avait un théâtre dans l'hôtel qu'elle habitait à la Chaussée-d'Antin, théâtre sur lequel elle jouait avec lui.
» Le duc d'Orléans, né bonhomme et naïf, réussissait dans les rôles de paysan, et madame de Montesson dans ceux de bergère et d'amante.
n Feu madame la duchesse d'Orléans avait prostitué cette maison au point que les dames n'y venaient qu'avec des réserves étudiées et suivies. Madame de Montesson y rétablit le bon ton, la dignité, rouvrit la porte aux plaisirs délicats et ranima le goût des arts, du bel esprit, et y ramena souvent la gaieté et la bonhomie. »
Ce château de Villers-Gotterets, dans lequel Soulavie raconte
que s'accomplit ce mariage si désiré, était, avec Sainte-Assise, la résidence de M. le duc d'Orléans.
Ce château faisait partie des apanages de la famille depuis le mariage de Monsieur, frère du roi Louis XIV, avec madame Henriette d'Angleterre.
Le bâtiment, presque grand à lui seul comme toute la ville, et qui, devenu un dépôt de mendicité, une maison d'asile, loge aujourd'hui sept à huit cents pauvres, ce bâtiment n'offre rien de bien remarquable comme architecture, à part un coin de l'ancienne chapelle, qui appartenait, autant qu'on en peut juger par ce qui en reste, à l'époque delà plus belle renaissance. Commencé par François Ier, le château a été achevé par Henri II.
Le père et le fils y ont apposé chacun son cachet.
François Ier y a sculpté ses salamandres ; Henri H, son chiffre et celui de sa femme Katherine de Médicis.
Les deux chiffres, qui se composent de la lettre K et de la lettre H, sont renfermés dans les trois croissants de Diane de Poitiers.
Étrange réunion des chiffres des époux et des armes de la maîtresse, et qui est encore visible aujourd'hui à l'angle de la prison donnant sur la petite rue qui conduit à l'abreuvoir.
Consignons ici que madame de Montesson était la tante de madame de Genlis, et que c'est par elle que l'auteur d'Adèle et Théodore entra comme dame d'honneur dans la maison de madame la duchesse d'Orléans, femme de Philippe- Joseph, poste qui la conduisit à devenir la maîtresse de Philippe-Égalité, et le gouverneur des trois jeunes princes, le duc de Valois, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais.
Le duc de Valois fut depuis duc de Chartres à la mort de son grand-père, et devint, le 9 août 1830, Louis-Philippe Ier, roi des Français.
Mon père. — Sa naissance. — Les armoiries de la famille. — Les serpents de la Jamaïque. — Les caïmans de Saint-Domingue. — Mon grand-père. — Une aventure déjeune homme. — Un premier duel. — M. le duc de Richelieu sert de témoin à mon pt're. — Montre s'engage comme simple soldat. — Il change de nom. — Mort de mon grand-père. — Son extrait mortuaire.
Mon père, qui apparaît déjà doux fois dans le récit commencé, — d'abord à propos de mon acte de naissance, ensuite à propos de son contrat de mariage, — était le général républicain Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie.
Il était fils lui-même, comme il est constaté dans les actes cités par nous, du marquis Antoine-Alexandre Davy de la Pailleterie, colonel, et commissaire général d'artillerie, auquel appartenait par héritage la terre de la Pailleterie, érigée en marquisat par Louis XIV en 1707.
Les armes de la famille étaient d'azur à trois aigles d'or aux vols éployés, posés deux et un, avec un anneau d'argent placé en cœur; embrassés par les griiTes dextivs et scneslres des aigles du chef et reposant sur la tète de l'aigle de pointe.
A ses armes, mon père, en s'engageant comme simple soldat, ajouta une devise, ou plutôt, mon père, en renonçant à son titre, et, par conséquent, à ses armes, prit en leur lieu et place cette devise : Deus dédit, Dcus dabit (1); devise qui eût été ambitieuse si Dieu ne l'avait pas contre-signée.
Je ne sais quelle brouille de cour ou quel projet de spéculation détermina mon grand-père à quitter la France, vers 1760, à vendre sa propriété et à s'en aller fonder une habitation à Saint-Domingue.
En conséquence de cette détermination, il avait acheté une immense étendue de terrain, située vers la pointe occidentale
(1) Dieu a donné, Dieu donnera.
de nie, près du cap Rose, et connue sous le nom de la Guinodée, au Trou-Jérémie.
C'est là que mon père naquit de Louise-Cessette Dumas, et du marquis de la Pailleteric, le 25 mars 1 702
Le marquis de la Pailleterie avait alors cinquante-deux ans, étant né en 1 710.
Les yeux de mon père s'ouvrirent dans la plus belle partie de cette île magnifique, reine du golfe où elle est située, et dont l'air est si pur, qu'aucun reptile venimeux n'y saurait vivre.
Un général, chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut l'ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la Jamaïque â Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles les plus dangereux que l'on put trouver. Des nègres charmeur? de serpents furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur l'autre.
La tradition veut qu'un mois après, tous ces serpents eussent péri, depuis le premier jusqu'au dernier.
Saint-Domingue n'a donc ni serpent noir comme Java, oi serpent à sonnettes comme l'Amérique du Nord, ni cobra-cappel comme le Cap; mais Saint-Domingue a des caïmans.
Je me rappelle avoir entendu raconter à mon père, —j'étais bien enfant, puisque mon père est mort en 1806 et que je suis né en 1802, — je me rappelle, dis-je, avoir entendu raconter à mon père qu'un jour, revenant à l'âge de dix ans de la ville à l'habitation, il avait vu, à son grand étonnement, étendu au bord de la mer, une espèce de tronc d'arbre qu'il n'avait pas remarqué en passant au même endroit deux heures auparavant; il s'était alors amusé à ramasser des cailloux et à les jeter au soliveau ; mais tout à coup, au contact de ces cailloux, le soliveau s'était réveillé : ce n'était rien autre chose qu'un caïman qui dormait au soleil.
Les caïmans ont le réveil maussade, à ce qu'il paraît; celui dont il est question avisa mon père et se prit à courir après lui. Mon père, véritable enfant des colonies, fils des plages et des savanes, courait bien: mais il paraît que le caïman courait ou plutôt sautait enrore mieux que lui, et cotte aventure eût
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bien pu me laisser à tout jamais dans les limbes, si un nègre qui mangeait des patates, posé à califourchon sur unmur, n'eut vu ce dont il s'agissait, et crié à mon pore, déjà fort essoufflé :
— Petit monsié, couri droit! petit monsié, couri gauche!
Ce qui, traduit du créole en français, voulait dire : « Mon petit monsieur, courez en zigzag; » genre de locomotion tout à fait antipathique à l'organisation du caïman, qui ne peut que courir droit devant lui, ou sauter à la manière des lézards.
Grâce ù, ce conseil, mon père arriva sain et sauf à l'habitation; mais, en arrivant, comme le Grec de Marathon, il tomba hors d'haleine, et peu s'en fallut que ce ne fût, comme lui, pour ne plus se relever.
Cette course dans laquelle l'animal était le chasseur et l'homme le chassé, avait laissé une profonde impression dans l'esprit de mon père.
Mon grand-père, habitué à la vie aristocratique de Versailles, avait peu de goût pour l'existence qu'il menait aux colonies. D'ailleurs, sa femme, qu'il aimait beaucoup, était morte en 1772; et, comme elle était chargée de tous les détails de l'habitation, l'habitation, depuis sa mort, allait perdant tous les jours de sa valeur. Le marquis fit un bail de cette habitation moyennant une redevance qui devait être exactement payée, et revint en France.
Ce retour eut lieu vers 1 780; mon père avait donc alors dixhuit ans.
Au milieu de l'élégante jeunesse de cette époque ; parmi les la Fayette, les Lameth, les Dillon, les Lauzuu, qui furent tous ses camarades, mon père vivait en vrai fils de famille. Beau de visage, quoique son teint de mulâtre donnât un caractère étrange à sa physionomie; élégant comme un créole, admirablement fait à l'époque où c'était un avantage d'être bien fait, avec des pieds et des mains de femme; prodigieusement adroit à tous les exercices du corps, un des meilleurs élèves de Laboissière, le premier maître d'escrime du temps; luttant de force, d'adresse et d'agilité avec Saint-Georges, qui, âgé de quarantehuit ans, avait toutes les prétentions d'un jeune homme et justifiait toutes ces prétentions, mon père devait avoir et eut une
foule d'aventures, dont nous rapporterons une seule qui, par son caractère d'originalité, mérite cette exception.
En outre, un nom illustre s'y rattache, et, soit au théâtre, soit dans mes romans, ce nom s'est présenté si souvent sous ma plume, que c'est presque un devoir pour moi d'expliquer au public d'où vient ma sympathie pour ce nom.
Le marquis de la Pailleterie avait été compagnon du duc de Richelieu, plus vieux que lui de quatorze ans, à l'époque où celui-ci, sous les ordres du marquis d'Asfeld, commandait une brigade au siège de Philipsbourg : ce devait être en 1738.
Mon grand-père était alors premier gentilhomme de M. le prince de Gonti.
M. le duc de Richelieu était, comme on sait, du côté de son grand-père, qui se nommait Vignerot, d'assez médiocre naissance.
11 avait inutilement changé en d le t qui termine ce nom et invoqué une origine anglaise pour dérouter les chercheurs de filiation. Les limiers héraldiques prétendaient que le susdit Vignerot avec un t, et non avec un d, était tout bonnement un joueur de luth, lequel avait séduit la nièce du grand cardinal, comme Abeilard la nièce du chanoine Fulbert, et qui, plus heureux qu'Abeilard, étant resté au complet, l'avait épousée après l'avoir séduite.
Le maréchal, qui, au reste, à cette époque, n'était pas encore maréchal, Vignerot par son père, n'était Richelieu que par sa grand'mère ; ce qui ne l'avait pas empêché d'épouser, en premières noces, mademoiselle de Noailles et, en secondes, mademoiselle de Guise, alliance, nous parlons de la dernière, alliance qui l'apparentait avec la maison impériale d'Autriche et le faisait cousin du prince de Pont et du prince de Lixen.
Or, il arriva qu'un jour que le duc de Richelieu avait été de tranchée, et que, selon son habitude, il ne s'était pas ménagé, il arriva, dis-je, qu'il revenait au camp avec mon grand-père, et suivait la chaussée, tout couvert de sueur et de boue.
MM. les princes de Pont et de Lixen se promenaient sur cette même chaussée ; le duc, pressé de rentrer chez lui pour chan-i ger de tout, passa près d'eux au galop et en les saluant.
MÉMOIRES D'ALEX. Dl MAS
— Oh! oh! dit le prince de Lixen, c'est vous, mon cousin? Vous voilà bien crotté; vous l'êtes un peu moins cependant, depuis que vous avez épousé ma cousine.
M. de Richelieu arrêta court son cheval, mit pied à terre, invita mon grand-père à en faire autant, et, s'avançant vers le prince de Lixen :
— Monsieur, lui dit-il, vous m'avez fait l'honneur de m'adresser la parole.
— Oui, monsieur le duc, répondit le prince.
— Je puis, je crois même, avoir mal entendu ce que vous m'avez fait Plionncur de me dire. Vous plairait-il de me répéter les mêmes paroles sans y changer une syllabe?
Le prince de Lixen s'inclina en signe d'acquiescement et répéta mot pour mot la même phrase qu'il avait déjà prononcée.
Elle avait un tel caractère d'insolence, qu'il n'y avait pas d'arrangement possible. M. de Richelieu salua M. de Lixen et mit Tépée à la main.
Le prince en fit autant.
Le prince de Pont se trouva naturellement le témoin de son frère le prince de Lixen, et mon grand-père celui du duc de Richelieu.
Au bout d'une minute, M. de Richelieu passait sonépée au travers du corps du prince de Lixen, lequel tomba roide mort entre les bras du prince de Pont (I).
Quarante-cinq ans s'étaient passés depuis cet événement. M. de Richelieu, doyen des maréchaux de France, avait été nommé président du tribunal du point d'honneur en 1781, à Page de quatre-vingt-cinq ans.
Il en avait donc quatre-vingt-sept quand arriva l'anecdote que nous allons raconter.
(i) L'anecdote a été écrite autrement ; mais je la trouve consignée comme je viens de la raconter — dans les papiers de mon père — avec celle note d une aulre main que la sienne : Le général tenait l'anecdote du duc de Richelieu lui-même. J'ai donc dû adopter ou plutôt conserver cetle version.
Mon père avait vingt-deux ans.
Il se trouvait, un soir, en grand négligé, au théâtre de la Montansier, dans la loge d'une créole fort belle et fort en réputation à cette époque. Soit à cause de la grande popularité de la dame, soit à cause de son négligé, il se tenait sur le derrière de la loge.
Un mousquetaire qui, de l'orchestre, avait reconnu la dame, se lit ouvrir la loge, et, sans demander autrement la permission, vint s'asseoir auprès d'elle et commença d'entamer la conversation.
— Pardon, monsieur, dit la dame l'interrompant aux premiers mots qu'il prononça , mais il me semble que vous ne remarquez pas assez que je ne suis pas seule.
— Et avec qui donc êtes- vous? demanda le mousquetaire.
— Mais avec monsieur, je pense, répliqua la dame en indiquant mon père.
— Oh! pardon! dit le jeune homme, je prenais monsieur pour votre laquais.
Cette insolence n'était pas plus tôt lâchée, que l'impertinent mousquetaire, lancé comme par une catapulte, allait tomber au milieu du parterre.
Cette chute, à laquelle personne ne s'attendait, produisit un grand tumulte.
Elle intéressait non-seulement celui qui tombait, mais encore ceux sur qui il tombait.
Le parterre était debout à cette époque, et n'eut, par conséquent, pas besoin de se lever; il se retourna, en poussant de grands cris, vers la loge d'où avait été lancé le mousquetaire.
Mon père, qui s'attendait aux suites qu'une pareille affaire devait naturellement avoir, sortit à l'instant même de la loge pour attendre son adversaire dans le corridor. Mais il n'y trouva qu'un officier de la connétablie qui le toucha de sa baguette d'ébène à pomme d'ivoire, en lui annonçant qu'au nom de messeigneurs les maréchaux de France», il s'attachait à sa personne.
C'était la première fois que mon père avait affaire à la con
nétablie. Élevé à Saint-Domingue, où il n'y avait aucun tribunal de maréchaux, il n'était pas au courant des pratiques de l'institution.
— Pardon, monsieur, dit-il au garde: vous venez de m 'an. noncer, je crois, que vous vous attachiez à ma personne?
— J'ai eu cet honneur, monsieur, répondit le garde.
— Voudriez-vous avoir la bouté de mVxpliquer ce que cela veut dire ?
— Cela veut dire, monsieur, que, de ce moment à celui où le tribunal du point d'honneur aura décidé de votre affaire, je ne vous quitterai plus.
— Vous ne me quitterez plus ?
— Son, monsieur.
— Gomment, vous allez me suivre ?
— Oui, monsieur.
— Partout où j'irai?
— Partout.
— Même chez madame?
Le garde s'inclina avec une politesse exquise.
— Même chez madame, répondit-il.
— Même chez moi? continua mon père.
— Même chez vous.
— Dans ma chambre?
— Dans votre chambre.
— Oh! c'est trop fort, cela!
— C'est ainsi, monsieur.
Et le garde s'inclina avec la même politesse que la première fois.
Mon père avait bien envie de se débarrasser du garde de la connétablie comme il s'était débarrassé du mousquetaire ; mais toutes les réponses et même les injonctions que nous venons de rapporter lui avaient été faites avec une telle courtoisie, qu'il n'y avait pas moyen de se fâcher.
Mon père reconduisit la dame jusqu'à sa porte, la salua aussi respectueusement que le garde de la connétablie l'avait salué lui-même, et ramena chez lui le délégué de MM. les maréchaux de France.
Celui-ci s'installa dans son appartement, sortant avec lui, ne le quittant pas plus que son ombre.
Trois jours après, mon père fut assigné à comparaître devant M. le duc de Richelieu, qui alors habitait le fameux pavillon de Hanovre.
On sait que les Parisiens avaient baptisé ainsi l'hôtel que M. de Richelieu avait fait bâtir au coin du boulevard et de la rue Louis-le-Grand, parce qu'ils prétendaient, et peut-être n'était-ce pas sans raison, que la guerre de Hanovre en avait fait les frais.
Mon père s'appelait alors le comte de la Pailleterie ; — nous dirons bientôt à quelle occasion il renonça à ce nom et à ce titre. — Ce fut donc sous ce nom et sous ce titre que mon père fut annoncé chez le maréchal.
Ce nom éveilla un double souvenir dans l'esprit et dans le cœur du vainqueur de Mahon.
— Oh ! oh ! dit-il, en se renversant dans son fauteuil, seriezvous par hasard le fils du marquis de la Pailleterie, un ancien ami à moi, qui fut, pendant le siège de Philipsbourg, mon témoin dans le duel où j'eus le malheur de tuer le prince de Lixen ?
— Oui, monseigneur.
— Alors, m'sieu, — c'était la manière du duc de Richelieu de prononcer le mot monsieur — vous êtes le fils d'un brave gentilhomme, vous devez avoir raison; contez-moi votre affaire.
Mon père raconta l'événement tel que nous venons de le raconter nous-même.
Il y avait, entre cette affaire et celle de M. de Richelieu avec son cousin une trop grande analogie pour que le maréchal n'en fût point frappé.
— Oh ! oh ! fit-il, et vous affirmez que cela s'est passé ainsi, m'sieu ?
— Sur ma foi de gentilhomme, monseigneur.
— R vous faut une réparation alors, et, si vous voulez aujourd'hui m'accepter pour témoin, je serai enchanté de vous
rendre à mon tour le service que m'sieu votre père m'a rendu, il y a tantôt quarante-six ou quarante-sept ans.
Comme on le comprend bien, mon père accepta cette offre, qui sentait son Richelieu des pieds à la tôte.
La rencontre eut lieu dans le jardin même du pavillon de Hanovre ; l'adversaire de mon père reçut un coup d'épée à travers l'épaule.
Cette aventure devait réunir les deux vieux amis ; le duc de Richelieu demanda au fils des nouvelles du père et apprit que le marquis de la Pailleterie, après avoir habité Saint-Domingue pendant près de vingt ans, était revenu en France et habitait maintenant Saint-Germain en Laye.
Une invitation fut envoyée au marquis de la Pailleterie do venir voir le duc au pavillon de Hanovre.
Comme on pense bien, mon grand-père n'y manqua point. Ces deux héros de la Régence parlèrent longuement de leurs campagnes et de leurs amours ; puis, au dessert, la conversation tomba sur mon père, et il fut convenu que le maréchal saisirait la première occasion qui se présenterait de placer dans l'armée le fils de son vieil ami.
11 était écrit que la carrière militaire de mon père s'ouvrirait sous de moins illustres auspices.
Vers cette époque, mon grand-père épousa en secondes noces Marie-Françoise Retou, sa femme de charge; il avait alors soixante et quatorze ans.
Ce mariage amena un refroidissement entre le fils et le père.
Il résulta de ce refroidissement que le père serra plus que jamais les cordons de sa bourse et que le fils s'aperçut, un matin, que la vie de Paris sans argent était une sotte vie.
11 alla donc trouver le marquis et lui annonça qu'il venait de prendre une résolution.
— Laquelle? demanda le marquis.
— Celle de m'engager.
— Comme quoi?
— Comme soldat.
— Où cela ?
— Dans le premier régiment venu.
— A merveille ! répondit mon graûd-pêre ; mais, comme je m'appelle le marquis de la Pailleterie, que je suis colonel, commissaire général d'artillerie, je n'entends pas que vous traîniez mon nom dans les derniers rangs de l'armée.
— Alors, vous vous opposez à mon engagement?
— Non; mais vous vous engagerez sous un nom de guerre.
— C'est trop juste, répondit mon père; je m'engagerai sous le nom de Dumas.
— Soit.
Et le marquis, qui n'avait jamais, d'ailleurs, été un père très-tendre, tourna le d03 à son fils, le laissant libre de faire ce qu'il voudrait.
Mon père s'engagea donc, ainsi que la chose avait été convenue, sous le nom d'Alexandre Dumas.
Il s'engagea, le 2 juin 1786, au régiment des dragons de la Reine, sixième de l'arme, sous le n° 429.
Ce fut M. le duc de Grammont, grand-père de mon ami le duc de Guiche actuel, qui reçut son engagement sous le nom d'Alexandre Dumas; seulement, à l'appui de cet engagement fut annexé un certificat que le duc de Guiche, voici deux ans à peu près, est venu m'apporter comme un bon souvenir de M. le duc de Grammont, son père.
Il était signé de quatre notables de Saint-Germain en Laye et constatait que, quoique s'engageant sous le nom d'Alexandre Dumas, le nouvel enrôlé était bien le fils du marquis de la Pailleterie.
Quant au marquis, il mourut treize jours après rengagement de son fils aux dragons de la Reine, comme il convenait à un vieux gentilhomme qui ne voulait pas voir la prise de la Bastille.
Voici son extrait mortuaire tel qu'il est consigné sur les registres de l'état civil de Saint-Germain en Laye.
« Le vendredi 16 juin 1786, le corps de très-haut et trèspuissant seigneur messire Alexandre- Antoine Davy de la Pailleterie, écuyer, seigneur et patron de Bielleville, époux de
Marid-Françoise Retou, mort le jour précédent, Agé d'environ soixante et seize ans, a été inhumé au cimetière, messe chantée en présence du clergé et du sieur Denis Nivarrat, bourgeois, du sieur Louis Regnault, aussi bourgeois, amis du défunt, qui ont signé. »
Par cette mort, le dernier lien qui retenait mon père à l'aristocratie se trouvait rompu.
Mon père rejoint le régiment. — Son portrait. — Sa force. — Son adresse. — Le serpent du Nil. — Le régiment du Roi et le régiment de la Reine. — Le camp de Maulde. — Les treize chasseurs tyroliens. — Le nom de mon père est mis à l'ordre de l'armée. — ■ La France providentielle. — Mon père lieutenant-colonel. — Le camp de la Madeleine. — Mon père général de brigade à l'armée du Nord. — Il est nommé général en chef de l'armée des Pyrénées occidentales. — Lettre de Bouchotte. — Les représentants du peuple en mission à Bayonne. — Leur arrêté contre mon père. — Malgré cet arrêté mon père reste à Bayonne. — Monsieur de l'Humanité.
Le nouvel enrôlé rejoignit son régiment, en garnison à Laon, yers la fin du mois de juin 1786.
Mon père, nous l'avons déjà dit, à l'âge de vingt-quatre ans qu'il avait alors, était un des plus beaux jeunes hommes qu'on pût voir. Il avait ce teint bruni, ces yeux marrons et veloutés, ce nez droit qui n'appartienuent qu'au mélange des races indiennes et caucasiques. Il avait les dents blanches, les lèvres sympathiques, le cou bien attaché sur de puissantes épaules, et, malgré sa taille de cinq pieds neuf pouces, une main et un pied de femme. Ce pied surtout faisait damner ses maîtresses, dont il était bien rare qu'il ne pût pas mettre les pantoufles.
Au moment où il se maria, son mollet était juste de la grosseur de la taille de ma mère.
La liberté dans laquelle il avait vécu aux colonies avait développé son adresse et sa force d'une manière remarquable ;
24 MÊM01UËS D'ALEX. DUMAS
c'était un véritable cavalier américain, un gaucho. Le fusil ou le pistolet à la main, il accomplissait des merveilles dont Saint- Georges et Junot étaient jaloux. Quant à sa force musculaire, elle était devenue proverbiale dans l'armée. Plus d'une fois, il s'amusa, au manège, en passant sous quelque poutre, à prendre cette poutre entre ses bras, et à enlever son cheval entre ses jambes. Je l'ai vu, et je me rappelle cela avec tous les étonnements de l'enfance, porter deux hommes sur sa jambe pliée, et, avec ces deux hommes en croupe, traverser la chambre à cloc he-pied. Je l'ai vu, dans un mouvement de douleur, prendre un jonc de grosseur moyenne entre ses deux mains, et entre ses deux mains le briser en tournant une main à droite et une main à gauche. Je me rappelle enfin que, sortant un jour du petit château des Fossés, où nous demeurions, il avait oublié la clef d'une barrière ; je me rappelle l'avoir vu descendre de cabriolet, prendre la barre transversale, et, à la deuxième ou troisième secousse, faire éclater la pierre dans laquelle elle était scellée.
Le docteur Férus, qui a servi sous mon père, m'a raconté souvent que, âgé de dix-huit ans à peu près, lui, Férus, fut expédié à l'armée des Alpes comme aide-chirurgien. Le soir de son arrivée, il regardait au feu d'un bivac un soldat, qui, entre plusieurs tours de force, s'amusait à introduire son doigt dans le canon d'un fusil de munition, et le soulevait, non pas à bras mais à doigt tendu.
Un homme, enveloppé d'un manteau, se mêla aux assistants et regarda comme les autres ; puis, souriant et jetant son manteau en arrière :
— C'est bien cela, dit-il. Maintenant, apportez quatre fusils. On obéit; car on avait reconnu le général en chef.
Alors il passa ses quatre doigts dans les quatre canons, et leva les quatre fusils avec la même facilité que le soldat en avait levé un seul.
— Tiens, dit-il en les reposant lentement à terre, quand on se mêle de faire des tours de force, voilà comment on les fait.
Férus, en nie racontant celte anecdote, en était encore à
comprendre comment les muscles d'un homme pouvaient soulever un pareil poids.
Le père Moulin, propriétaire de l'hôtel du Palais-Royal, où fut tué le maréchal Brune à Avignon; le père Moulin, qui luimême était d'une force telle, que, le jour de l'assassinat du maréchal, et en le défendant, il prit un des assassins, en lui passant lamain sous les cotes, ce sont ses propres expressions, et le jeta par une fenêtre; le père Moulin me racontait, à l'un de mes passages à Avignon, que, servant sous mon père en Italie, un ordre du jour était intervenu défendant aux soldats de sortir sans leur sabre, sous peine de quarante-heures de salle de police.
Cet ordre du jour était motivé par les fréquents assassinats qui avaient lieu.
Mon père passait à cheval et rencontra le père Moulin, qui à cette époque était un beau et grand garçon de vingt-cinq ans.
Malheureusement, ce beau et grand garçon de vingt-cinq ans n'avait pas de sabre au côté.
En apercevant mon père, il se mit à courir pour gagner une rue transversale; mais mon père, qui avait avisé le fuyard et reconnu la cause de sa fuite, mit son cheval au galop, le rejoignit, et, tout en lui criant : « Mais, gredin! tu veux donc te faire assassiner, » il l'empoigna par le collet de son habit, et, le soulevant de terre, sans presser ni ralentir la marche de son cheval, il l'emporta ainsi dans sa serre comme un épervier fait d'une alouette, jusqu'à ce que, trouvant un corps de garde sur sa route, il le jetât dans ce corps de garde en criant :
— Quarante-huit heures de salle de police à ce bougre-là !
Le père Moulin avait fait les quarante-huit heures de salle de police; mais ce qui lui était resté dans l'esprit, ce qui lui avait paru durer le plus longtemps, ce n'étaient pas ces quarante-huit heures de prison, c'étaient ces dix minutes de course.
L'adresse de mon père comme chasseur était égale à sa force physique; j'ai retrouvé dans les Alpes, où, comme on vient de le voir, il a commandé eu chef, des traditions conservées chez
des vieillards qui avaient chassé avec lui, et qui citaient des exemples presque incroyables de sa rapidité à ce qu'on appelle, en terme de chasse, jeter le coup.
Au reste, un seul fait en donnera une idée.
Parmi ses aides de camp, mon père avait distingué, comme un excellent et infatigable chasseur, le capitaine d'Horbourg de Marsanges, commandant la compagnie d'élite du 15e régiment de dragons.
Il en avait fait son compagnon ordinaire dans ses expéditions de chasse.
Un matin, mon père et son aide de camp sortirent du Çaire, par la porte du Nil, pour aller chasser dans l'île de Rhodah ; à peine avaient-ils fait cinq cents pas hors des murs, qu'ils rencontrèrent un capitaine de dromadaires, qui, contrairement à toutes les habitudes de la vénerie, leur souhaita une bonne chasse.
— Au diable l'animal ! s'écria le capitaine d'Horbourg, qui avait toutes les superstitions des vrais chasseurs; voilà notre journée flambée; si vous m'en croyez, nous rentrerons.
— Allons donc, lit mon père, es- tu fou?
— Mais, mon général, vous savez le proverbe?
— Sans doute, je le sais; mais c'est un proverbe français et non arabe. Oh! si nous chassions dans la plaine Saint-Denis, je ne dis pas... Allons, en route!
On s'embarqua et l'on atteignit l'île.
L'île, ordinairement si giboyeuse, semblait déserte. Le capitaine d'Horbourg, de cinq minutes en cinq minutes, envoyait à tous les diables le capitaine de dromadaires. Tout à coup, il s'arrêta, l'œil fixe, le fusil en arrêt.
— Général ! dit-il à mon père, qui était à vingt-cinq pas de lui.
~ Eh bien, quoi?
— Un serpent!
— Comment, un serpent?
— Oui, et même de taille! il est plus gros que mon bras.
— Où cela?
— Devant moi !
Mon père fit quelques pas; mais, malgré toute son attention, il ne put rien voir.
Il fit un mouvement d'épaules qui indiquait son impuissance.
— Comment! là, là, vous ne voyez pas? dit le capitaine. Il est enroulé autour de lui-même et balance sa tête en sifflant.
— Alors, tire sur lui, le plus promptement possible, car il va s'élancer.
Le capitaine d'Horbourg porta rapidement la crosse de son fusil à l'épaule et lâcba le coup.
L'amorce seule brûla.
Au même instant, le serpent s'élança; mais, avant qu'il eût parcouru la distance qui le séparait du capitaine, le coup était parti et la charge, faisant balle, lui avait emporté la tête.
Le serpent alla tomber aux pieds du capitaine, autour des jambes duquel il se tordit dans les dernières convulsions de l'agonie.
Le capitaine jeta un cri, car ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'apercevoir dans quel état était le serpent.
Revenu à lui et un peu rassuré, le capitaine d'Horbourg rapporta le serpent au Caire, le fit dépouiller, et, en souvenir du danger qu'il avait couru, se lit faire un ceinturon de sabre avec sa peau.
Mais, tout le long du chemin, il n'en répétait pas moins à mon père :
— Hein ! mon général, quand je vous disais que ce diable de capitaine nous porterait malheur !
En effet, de toute la journée, les deux chasseurs ne tirèrent que le serpent; ce qui était une assez pauvre chasse.
Au mois de juillet 1843, comme, à mon retour de Florence, je logeais rue de Richelieu, hôtel de Paris, je reçus une lettre signée « Ludovic d'Horbourg, » dans laquelle le signataire me demandait une entrevue pour acquitter près de moi une dernière recommandation à lui faite par son père mourant.
Le lendemain était le jour de la première représentation des Demoiselles de Saint-Cyr : je remis l'entrevue au surlendemain.
L'ancien aide de camp du général Dumas, en figypte, avait, en mourant, recommandé à son fils, Ludovic dllorbourg, de me remettre, après sa mort, comme un souvenir de reconnaissance, la peau du serpent tué si vivement et si adroitement par mon père dans l'île de Rliodah.
Souvent, au reste, il avait raconté l'histoire à son fils; car, de tous les dangers qu'avait affrontés le comte d'Horbourg dans sa longue carrière militaire, c'était celui que lui avait fait courir le serpent du Nil qui était resté le plus profondément empreint dans sa mémoire.
Grâce à cette tradition orale, j'ai donc pu consigner ici le fait dans tous ses détails.
A peine mon père avait-il rejoint son régiment, que l'occasion se présenta de déployer son adresse, comme élève de Laboissîère.
Le régiment du Roi et le régiment de la Reine, qui avaient toujours été en rivalité, se trouvèrent en garnison dans la même ville. C'était une belle occasion pour faire de la petite guerre; de si dignes rivaux ne la laissèrent pas échapper, on le comprend bien.
Un jour, un soldat du régiment du Roi passa près d'un soldat du régiment de la Reine.
Le premier arrêta le second.
— Camarade, lui dit-il, tu ne sais pas une chose?
— Non, répondit celui-ci; mais, si tu me la dis, je la saurai.
— Eh bien, c'est que le Roi f... la Reine.
— Ce n'est pas vrai, répondit l'autre ; c'est au contraire la Reine qui f... le Roi.
L'insulte était grave de part et d'autre; il fallut recourir aux armes.
Une centaine de duels eurent lieu dans les vingt-quatre heures. Mon père en prit trois pour son compte.
Dans un de ces duels, il reçut un coup de pointe au front. Heureusement, comme Duguesclin, il avait la tête dure.
Cette blessure, à laquelle il ne fit aucune attention dans le moment, eut plus tard de graves conséquences et faillit le rendre fou.
Les premiers événements de la Révolution se passèrent sans que mon père y prit aucune part. L'assemblée nationale fut constituée, la Bastille tomba, Mirabeau grandit, tonna et mourut, tandis que, simple soldat ou brigadier, mon père faisait ses garnisons en province.
Vers 1790, il vint en détachement à Villers-Cotterets, et y connut ma mère, qu'il épousa comme nous l'avons dit, le 28 novembre 1792.
Cependant, la Révolution grandissait en France et la coalition s'organisait à l'étranger. Le 27 août 1791, quatre jours après la première insurrection des nègres à Saint-Domingue, Léopold 1er, empereur d'Allemagne, et Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, se réunirent à Pilnitz, et, en présence de M. de Bouillé, à qui l'affaire des Suisses de Nancy avait donné une si terrible célébrité, ils rédigèrent la déclaration suivante :
« Leurs Majestés, ayant entendu les désirs et les représentations de Leurs Altesses Monsieur et le comte d'Artois, frères du roi, regardent conjointement la situation où se trouve actuellement le roi de France, comme un objet d'un intérêt commun à toute l'Europe. Ils espèrent que cet intérêt ne peut manquer d'être reconnu par les puissances dont les secours sont réclamés, et qu'en conséquence, elles ne refuseront pas d'employer, conjointement avec Leurs susdites Majestés, les moyens les plus efficaces, relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'affermir, dans les limites de la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenables aux droits des souverains et au bien-être de la nation française. Alors, et dans ce cas, Leursdites Majestés, l'empereur et le roi de Prusse, sont résolus d'agir promptement d'un mutuel accord avec les forces nécessaires pour obtenir le but proposé en commun. En attendant, elles donneront à leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles suient à portée de se mettre en activité. »
Ce furent ces quelques lignes qui allumèrent à Quiévrain un incendie qui ne s'éteignit qu'à Waterloo.
Le 14 janvier 1792, un décret de l'assemblée nationale invita le roi Louis XVI à demander, au nom de la nation, des expli- I. 2.
cations à l'empereur. Le 10 février était fixé comme terme à sa réponse. « Et, à défaut de réponse, disait le décret, le silence de l'empereur, après la déclaration de Pilnitz, sera considéré comme une rupture des traités de 1756 et comme une hostilité. »
Le 1» mars suivant, l'empereur Léopold mourait, épuisé de débauches, à l'âge de quarante-cinq ans, et son lils François lui succédait dans les États héréditaires.
Comme aucune réponse satisfaisante n'avait été faite, les troupes se portèrent à la frontière, et le régiment des dragons de la Reine, où mon père servait toujours, mais, depuis le 16 février 1792, en qualité de brigadier, fut placé sous les ordres du général Beurnonville.
Ce fut au camp de Maulde que mon père trouva la première occasion de se distinguer. Commandant comme brigadier une découverte composée de quatre dragons, il se rencontra à l'improviste avec une patrouille ennemie composée de treize chasseurs tyroliens. Les apercevoir et, malgré l'infériorité du nombre, donner l'ordre de charger, fut pour lui l'affaire d'un instant. Les Tyroliens, qui ne s'attendaient pas à cette brusque attaque, se retirèrent dans une petite prairie entourée d'un fossé assez large pour arrêter la cavalerie. Mais, je l'ai di t, mon père était excellent cavalier; il montait un bon cheval qu'il appelait Joseph. Il rassembla les rênes, lança Joseph ? franchit le fossé comme M. de Montmorency, et se trouva en un instant seul au milieu des treize chasseurs, qui, étourdis d'une pareille audace, tendirent leurs armes et se rendirent. Le vainqueur réunit en un seul faisceau les treize carabines, les posa sur l'arçon de sa selle, fit marcher les treizo hommes à la rencontre de ses quatre dragons, qui se tenaient de l'autre côté du fossé qu'ils n'avaient pu franchir, et, ayant le dernier repassé le fossé, il ramena ses prisonniers au camp,
Les prisonniers étaient rares à cette époque. L'apparition do quatre hommes en ramenant treize produisit donc une vive sensation dans le camp. Cette preuve de courage que venait do donner Je jeune brigadier fit du bruit ; le général BeurnonvilU»
voulut le voir, le fit maréchal des logis, l'invita à dîner et mit ?ou nom à l'ordre du jour.
Ce fut la première illustration qui s'attacha à ce nouveau nom d'Alexandre Dumas, adopté par le fils du marquis de la Pailleterie.
A partir de ce moment, le général Beurnonville voua à mon père une bienveillance qu'il lui a toujours conservée, et il avait coutume de dire, quand mon père était de service au quartier général :
— Oh! cette nuit, je dormirai tranquille, c'est Dumas qui veille sur nous.
C'était le moment des enrôlements volontaires, et la France présentait au monde un spectacle qui pouvait passer pour un exemple.
Jamais nation n'avait été si près de sa perte que Tétait lu France de 1792, si ce n'est la France de 1428.
Deux miracles la sauvèrent, cette bien-aimée fillç de Dieu : en 1428, le Seigneur suscita une vierge qui sauva la France, comme Jésus avait sauvé le monde, en mourant; en 1702, il souleva tout un peuple, il mit son souffle dans toute une nation.
Xercès, sur le rocher de Salamine. se crut moins sûr d'Athènes, se jetant à la nage et se réfugiant sur la flotte de Thémistocle; Louis XIV, aux portes d'Amsterdam, se crut moins sûr de la Hollande, se noyant pour lui échapper, que le roi Frédéric-Guillaume ne se crut sûr de la France à Longwy et a Verdun.
La France sentit la main de la Mort qui s'étendait sur elle, et, par une puissante et terrible contraction, déjà les pieds dans son linceul, elle s'élança hors de son tombeau.
Tout la trahissait.
Son roi, qui essayait de fuir à Varennes et de rejoindre Bouilléà Montmédy; sa noblesse, qui combattait dans les rau^s ennemis et qui poussait les Prussiens sur la France; les prêtres, plus terribles, qui infiltraient la guerre civile, non pas même entre citoyens d'une même patrie, d'une même province, d'une même ville, mais entre les membres de la même
famille, entre le mari et la femme, entre le lils et le père, entre le frère et la sœur !
A cette époque où la Rome française luttait, nous ne dirons pas contre Albe, mais contre l'Europe, il n'y eut peut-être pas une maison qui n'eût sa Camille maudissant son frère et pleurant son amant. '
Oh ! c'est dans ces moments-là que la France est grande et qu'on s'aperçoit qu'elle a bien réellement une mission providentielle, puisque là où tout autre peuple succomberait, elle se lève, combat et triomphe.
Tous les historiens ont parlé de Paris à cette époque ; il semble que ce soit Paris qui ait tout fait, que la Révolution armée soit sortie de Paris pour marcher à la frontière.
Oui, certes, Paris avec ses bureaux d'enrôlements dressés sur les places publiques, Paris avec ses recruteurs allant de maison en maison, Paris avec ses canons tonnants, ses tambours battants, ses cloches sonnantes, Paris avec ses proclamations de la patrie en danger, Paris avec son drapeau de détresse, aux plis immenses, flottant aux fenêtres de l'hôtel de ville, Paris avec la grande voix de Danton criant aux armes, a beaucoup fait ; mais la province a fait autant que Paris, et elle n'a pas eu ses terribles journées des 2 et 3 septembre.
Deux départements, le Gard et la Haute-Saône, levèrent à eux seuls deux armées.
Deux hommes à eux seuls armèrent et équipèrent chacun un escadron de cavalerie.
Un village se donna tout entier, depuis le premier jusqu'au dernier homme, et, en se donnant, offrit une somme de trois cent mille francs.
Les mères firent plus que de donner leur argent, plus que de se donner elles-mêmes : elles donnèrent leurs fils, second accouchement plus terrible, plus douloureux et plus déchirant que le premier.
Huit cent mille hommes s'enrôlèrent ; la France, qui avait eu grand'peine à rassembler une armée pour défendre ses Thermopyles de l'Argonne et pour gagner la bataille de Valmy, avait
douze armées et commençait de marcher à la conquête de l'Europe un an après.
Ce fut une grande faute à Frédéric-Guillaume et à Léopold que de déclarer la guerre à la Révolution ; s'ils se fussent contentés de tendre une espèce de cordon sanitaire autour de la France, de l'envelopper d'une ceinture armée, la France se fût probablement dévorée elle-même. Le volcan qui faisait éruption eût tout renfermé, flammes et laves, dans ce sombre et profond cratère que l'on appelait Paris, et où bouillonnaient des journées comme les 5 et 6 octobre, comme le 20 juin, comme le 10 août, comme les 2 et 3 septembre, comme le 21 janvier. Mais ils crevèrent la montagne de deux coups d'épée, et la Révolution, à qui on ouvrait une voie, se répandit sur le monde.
A tout moment, on voyait arriver à l'armée quelque nouveau régiment, dont on ne soupçonnait pas l'existence, qui n'était porté sur aucun cadre.
Créé de la veille, tout incomplet encore, il marchait à l'ennemi.
Saint-Georges avait été nommé colonel de la légion franche de cavalerie des Américains du Midi.
Boyer, de son côté, venait de lever le régiment des hussards de la Liberté et de l'Égalité.
Tous deux connaissaient mon père, tous deux le voulurent avoir sous leurs ordres.
Saint-Georges le prit d'abord comme sous-lieutenant, le 1er septembre 1792.
Boyer le prit comme lieutenant le lendemain. •
Enfin, Saint-Georges, qui à tout prix voulait le garder, le fit nommer lieutenant-colonel le 10 janvier 1793.
Placé en réalité à la tête du régiment, — car Saint-Georges, peu friand du feu, était resté à. Lille sous prétexte de veiller à l'organisation de sa troupe; — placé à la tête du régiment, disons-nous, mon père vit rouvrir devant son courage et devant son intelligence un plus vaste champ. Les escadrons de guerre disciplinés par lui furent cités pour leur patriotisme et leur belle tenue. Toujours au feu, il se passa peu d'affaires au camp
de la Madeleine où ses escadrons ne donnassent, et, partout où ils donnèrent, ils laissèrent un souvenir honorable, souvent une trace glorieuse.
Un jour, entre autres, le régiment se trouva d'avant-garde et heurta tout à coup un régiment hollandais caché dans dos seigles qui, en cette saison et en ce pays, s'élèvent à hauteur d'homme. La présence de ce régiment fut révélée par le mouvement d'un sergent qui, placé à quinze pas à peine de mon père, apprêta son fusil pour faire feu. Mon père vit ce mouvement, comprit qu'à cette distance le sergent ne pouvait le manquer, tira un pistolet de ses fontes et lâcha le coup avec tant de rapidité et de bonheur, qu'avant que l'arme se fût abaissée, le canon était percé à jour par la balle du pistolet.
Ce coup de pistolet fut le signal d'une charge magnifique dans laquelle le régiment hollandais fut taillé en pièces.
Mon père ramassa sur le champ de bataille ce fusil au canon percé d'une balle et qui ne tenait plus à droite et à gauche que par deux parcelles de fer. Je l'ai eu longtemps en ma possession, mais il a fini par m'être volé dans un déménagement.
Les pistolets qui avaient opéré ce miracle de justesse avaient été donnés par ma mère et sortaient des magasins de Lepage. Us acquirent plus tard une certaine célébrité dans l'armée d'Italie. Quand nous en serons là, nous dirons à quelle occasion.
Le 30 juillet 1793, mon père reçut le brevet de général de brigade à l'armée du Nord.
Le 3 septembre de la même année, il fut nommé général de division à la même armée.
Enfin, cinq jours après, il fut nommé général en chef de l'armée des Pyrénées occidentales.
Ainsi, le 28 novembre 1792, ma mère avait épousé mon père lieutenant-colonel de hussards ; et, moins d'une année après, il était nommé général en chef.
Il lui avait fallu vingt mois en partant des derniers rangs, puisqu'il n'était que simple soldat, pour atteindre une des plus hautes positions de l'armée.
Voici dans quels termes mon père reçut, du ministre de la
guerre Boucbottet avis de sa nomination au commandement
en chef de l'armée des Pyrénées occidentale* :
t Paris, le 11 septembre 1703, l'an il de la République uûe et indiriiible.
» Le ministre de la guerre, au citoyen Dumas, général de division à l'armée du Nord.
» Je vous préviens, général, que le conseil exécutif provisoire, comptant sur votre patriotisme, votre courage et votre expérience, vous a nommé à la place de général en chef de l'armée des Pyrénées occidentales, vacante par la mort do Delbecq. La Convention nationale a approuvé cette nomination, et je m'empresse de vous envoyer votre lettre de service, en vous invitant à ne pas perdre de temps pour vous rendre au poste qui vous est désigné.
» Cette nomination va vous fournir une nouvelle occasion de montrer votre dévouement à la chose publique, et de terrasser ses ennemis: le républicanisme que vous avez montré jusqu'à présent, est un sûf garant que vous n'en épargnerez aucun.
» BoUCHOTTB. n
Mais, à Bayonne, de graves dissentiments éclatèrent entre mon père et les représentants du peuple en mission dans cette ville.
Ces représentants du peuple étaient les citoyens Monestier, Pinet aîné, Garreau, Dartigoyte et Cavaignac.
Cette mission s'était fait dans le Midi une triste célébrité; aussi, lorsque les représentants que je viens de nommer virent arriver mon père, dont ils connaissaient les opinions modérées, voulurent-ils parer le coup.
Le 3 brumaire, avant même que mon père fût arrivé, ils avaient pris l'arrêté suivant :
« Au nom de la République française une et indivisible.
36 mémoires d'Alex, dumas
» Les représentants du peuple près l'armée des Pyrénées occidentales et les départements voisins,
» Instruits que le ministre de la guerre vient d'élever au grade de généraux de division, dans l'armée des Pyrénées occidentales, des citoyens qui n'ont pas la confiance des républicains; que ces nominations ont excité la sollicitude delà société populaire de Bayonne, laquelle, craignant d'abord de voir enlever à leur poste les olliciers sans-culottes placés par les représentants montagnards, en second lieu, de voir des intrigants et des militaires suspects travailler à égarer les soldats, a fait part de ses craintes à leur collègue Garreau, qui a déjà pris, à cet égard, des mesures provisoires ;
û Instruits en même temps que le citoyen Dumas, nommé, par le conseil exécutif, général de l'armée des Pyrénées occidentales, est près d'arriver à Bayonne et qu'il a été annoncé par son aide de camp , nommé Dariète, déjà arrivé dans ladite ville;
» Considérant qu'au moment où le ministre de la guerre a fait les nominations dont il est question ci-dessus, il ne pouvait encore être instruit des opérations importantes que les représentants du peuple ont faites dans l'armée des Pyrénées occidentales : opérations commandées par la voix impérieuse du salut de la chose publique et auxquelles le ministre et le conseil exécutif s'empresseront d'applaudir, lorsqu'ils en au- . ront connaissance ;
» Considérant que l'intérêt de l'armée exige que la nornina^ tion faite, par les représentants du peuple, des généraux et officiers qui ont mérité, par leur courage, leurs talents et leurs sentiments républicains, la confiance du soldat, soit maintenue;
» Arrêtent :
» Art. I". Les nominations faites jusqu'à ce jour par les représentants du peuple dans l'armée des Pyrénées occidentales, soit du général en chef, soit de tout autre officier, sont maintenues.
» Art. 11. 11 est défendu au citoyen Muller, général en chef des Pyrénées occidentales, de délivrer des lettres de service
aux officiers qui viennent d'être ou qui seraient promus, à quelque grade que ce soit, par le conseil exécutif dans ladite armée, et de les faire reconnaître dans le grade que le ministre vient de leur conférer, ou pourrait leur conférer.
» Art. III. Il est ordonné, tant au citoyen Dumas, nommé général de l'armée des Pyrénées occidentales, par le conseil exécutif, qu'à tous autres ofticiecs qui pourraient être ou avoir été promus à quelque grade, par ledit conseil exécutif dans ladite armée, de sortir des murs de Bayouneet du Saint-Esprit, dés qu'ils y seront arrivés, jusqu'à l'arrivée des représentants du peuple dans cette ville.
» Le général La Roche, commandant de la ville de Bayonne et de la citadelle du Saint-Esprit, tiendra la maiu à l'exécution rigoureuse de cette disposition. Sont exceptés pourtant de ladite disposition les officiers qui étaient déjà dans l'armée, lorsqu'ils ont été nommés par le ministre. Ceux-là resteront à leur poste dans le grade qu'ils avaient précédemment.
» Art. IV. Les représentants du peuple se rendront iucessamment à Bayonne. Ils conféreront ensemble sur le parti à prendre relativement aux nominations du conseil exécutif.
» En attendant, ils invitent le citoyen Garreau, leur collègue, actuellement à Bayonne, à vouloir bien adhérer au présent arrêté et à tenir la main à son exécution.
* Fait à Mont-Je-Marsan, le l,r du deuxième mois de Tan n de la République française une et indivisible.
» J.-B.-B. Monestier (du Puy-de-Dôme), » J. Pi.net ainé et Dartigoyte. »
« Le représentant du peuple soussigné, adhérant à l'arrêté ci-dessus, déclare qu'il n'a et ne peut avoir aucune application au citoyen Fregeville, général de division, attaché depuis longtemps à cette armée, et que les représentants du peuple ont appelé auprès d'eux, tant à Toulouse qu'à Bordeaux. II estime, en conséquence, que le général Fregeville doit exercer
ses fonctions de général divisionnaire, soit à Rayonne, soit à l'armée, dès le moment de son arrivée.
» A Bayonne, le 3 du second mois de l'an n de la République française une et indivisible.
» Pour copie conforme à l'original :
» Gakheau. »
MM. les représentants du peuple avaient donc décidé que le général Dumas sortirait des murs de Bayonne aussitôt qu'il y serait arrivé.
Malheureusement, mon père n'était pas un homme que Ton pût faire sortir avec cette facilité d'une ville où il croyait avoir le droit de rester.
Il resta donc à Bayonne.
Ce refus d'obéir à MM. les représentants du peuple amena, le surlendemain de son arrivée, c'est-à-dire le 9 brumaire, ce nouvel arrêté :
« Au nom de la République française une et indivisible :
» Les représentants du peuple près l'armée des Pyrénées occidentales et les départements voisins,
» Considérant que le comité de salut public et la Convention nationale ne connaissent pas les réformes devenues si nécessaires opérées dans cette armée, non plus que les remplacements qui y ont eu lieu à l'époque où la promotion du général Dumas, par le ministre de la guerre ou par le conseil exécutif, a été approuvée par la Convention nationale;
» Considérant que le général Muller a reçu de ces représentants le soin de commander provisoirement en chef cette armée en raison des preuves qu'il avait déjà données de son talent, de son activité, de son courage et de son républicanisme prononcé; en raison de l'expérience qu'il avait acquise, depuis quatre mois d'un travail assidu, de la manière de faire la guerre en ces contrées, où les localités ne permettent pas d'exercer cet art et cette profession comme dans les armées de la République, et où il faut un temps très-considérable et un
coup d'œil très-observateur pour réduire toutes les portions de forces employas sur une multitude de points en un ensemble et en un corps d'armée; enfin, encore en raison de ce que ses service s près de cette armée et sa manière morale d'exister lui avaient concilié l'amitié, l'estime et la confiance des chefs et des soldats ;
» Considérant que le général Muller est encore aujourd'hui en pleine jouissance de cette estime, de cette amitié et de cette confiance; que seul il peut conduire et terminer une campagne dont seul il a la clef et les dispositions; enfin que cette campagne et la guerre ne peuvent durer encore environ que trois semaines, ou même moins;
» Considérant que le général Dumas, contre lequel, d'ailleurs, les représentants du peuple n'ont aucun reproche a former, ne pourrait obtenir ces connaissances des localités, des plans et des positions que dans six semaines au moins, ainsi qu'il s'en est expliqué lui-même dans la. conférence amicale que les représentants du peuple ont eue avec lui;
» Considérant que, depuis la réforme opérée dans l'armée, et l'élection provisoire du général Muller, Tordre et la discipline, la concorde et la bonne union, régnent plus vigoureusement et promettent des succès plus marqués ;
» Arrêtent, pour le meilleur service de la République, que provisoirement, et jusqu'à un décret définitif de la Convention nationale, le général Muller retiendra le commandement en chef de l'armée des Pyrénées occidentales ;
» Mais arrêtent aussi qu'il demeurera libre au général Dumas d'être employé dans cette même armée en qualité de chef divi- 1 sionnaire, jusqu'à ce décret définitif.
» A Bayonne, le deuxième jour du second mois de Pan 11 de la République une et indivisible.
» Signé, J.-B.-B. Monkstier (du Puy-de-Dôme), Dartigoyte, Garreau, Cavaignac et Pinet ainé. »
Mon père avait obtenu la satisfaction qu'il désirait. Les représentants du peuple avaient déclaré qu'ils n'avaient aucun
reproche à former contre lui et rapporté l'article de l'arrêté qui lui enjoignait de quitter Bayonne.
Quant à l'autorisation qui lui était accordée de servir dans l'armée comme chef divisionnaire, on comprend qu'il n'en usa point.
11 s'installa dfcnc, avec sa maison militaire, sur la place où on lui avait d'avance retenu son logement. Malheureusement, cette place était celle où avaient lieu les exécutions.
Lorsque l'heure terrible arrivait et lorsque toutes les autres fenêtres se garnissaient du curieux, mon père fermait les siennes; baissait ses jalousies, et tirait ses rideaux.
Alors, sous ces fenêtres fermées, il se faisait une émeute terrible; tous les sans-culottes du pays se rassemblaient et hurlaient :
— Eh! monsieur de l'Humanité! à la fenêtre! à la fenêtre !
Malgré ces cris, qui souvent prenaient le caractère de la menace, et auxquels mon père et ses aides de camp, le sabre au côté et les pistolets au poing, s'apprêtèrent plus d'une fois à répondre à main armée, pas une de ces fenêtres ne s'ouvrit, pas un des ofliciers appartenant à l'état-major de mon père ne parut au balcon.
Il en résulta que le nouveau général envoyé par le pouvoir exécutif cessa de s'appeler le citoyen Alexandre Dumas, et ne fut plus connu que sous le nom, fort compromettant à cette époque, surtout au milieu de ceux qui le lui avaient donné, de monsieur de l'Humanité !
Contestez-moi mon nom de Davy de la Pailleterie, messieurs; ce que vous ne contesterez pas, c'est que je suis le fils d'un homme que l'on appelait VHoratius Codes devant l'ennemi, et monsieur de l'Humanité devant l'échafaud.
Mon père est nommé général en chef de l'armée de l'Ouest. — Son rapport sur l'état de la Vendée. — Mon père est envoyé à l'armée des Alpes comme général en chef. — État de cette armée. "Prise du mont Valaisan et du petit Saint-Bernard. — Prise du mont Cenis. — Mon père est rappelé pour rendre compte de sa conduite. — Ce qu'il avait fait. — 11 est acquitté.
Comme on le comprend bien, cet état de choses ne pouvait durer; mon père, d'ailleurs, par cette résistance jouait sa vie, à un jeu bien autrement dangereux que celui du champ de bataille.
La réponse du comité de salut public, en date du dixième jour de frimaire, fut celle-ci :
« Le comité de salut public arrête :
» Que le conseil exécutif provisoire fera passer sur-lechamp dix mille hommes de l'armée des Pyrénées occidentales dans la Vendée, pour se réunir à la portion de l'armée de l'Ouest dirigée contre les rebelles de ce département et autres circon voisins sur la rive gauche de la Loire.
» Cette division sera commandée par le général Dumas.
» Le conseil exécutif prendra à cet effet les mesures les plus actives et fera parvenir ses ordres par courrier extraordinaire.
» Signé au registre: Robespierre, Lindet, Rivière, Carnot, Biluult-Varexnes et C.-A. Prieur.
» Pour copie conforme : le ministre de la guerre,