A L'ARMÉE D'ITALIE LA PATRIE RECONNAISSANTE
L'autre face portait l'énumération des combats livrés et des places prises ; puis des inscriptions abrégées, simples et magnifiques, de la campagne qui venait de s'accomplir.
En passant à Mantoue, Bonaparte s'y était arrêté. Il avait visité le monument que le général Miollis élevait à Virgile, et avait fait célébrer une féte militaire en l'honneur de Hoche, qui venait de mourir, selon toute probabilité, empoisonné.
Bonaparte traversa la Suisse; en sortant de Moudon, où on lui avait fait une réception brillante, sa voiture s'était brisée.
Il continua sa route à pied; et, près de l'ossuaire deMorat, qui n'était pas encore détruit par Brune :
— Où était le champ de bataille du duc de Bourgogne? demanda cet autre Téméraire, qui, lui aussi, devait avoir son
ossuaire.
— Là, général, lui dit un officier suisse en lui montrant ce qu'il désirait voir.
— Combien avait-il d'hommes ?
— Soixante mille, sire.
— Comment a-t-il été attaqué?
— Par les Suisses descendus des montagnes voisines, et qui, à la faveur d'un bois qui existait alors, ont tourne les Bourguignons.
— Comment ! s'écria-t-il, Charles le Téméraire avait soixante mille hommes, et il n'a pas occupé ces montagnes ?
Et le vainqueur de l'Italie haussa les épaules.
— Les Français d'aujourd'hui combattent mieux que cela, dit Lannes.
— Dans ce temps-là, dit brusquement Bonaparte, les Bourguignons n'étaient pas Français.
Et, comme on lui amenait en ce moment sa voiture raccommodée, il monta dedans et s'éloigna avec rapidité.
Bonaparte n'était pas sans inquiétude sur la position qu'il s'était faite lui-même par une suite de victoires inouïes. 11 avait bien été accueilli à Paris en triomphateur; toute la salle du Théâtre-Français s'était bien levée en criant : « Vive Bonaparte ! * quand on avait su qu'il assistait à la seconde représentation à'Horatius Codés ; mais toutes ces ovations ne l'aveuglaient pas.
Le même soir, il disait à Bourienne :
— On ne conserve à Paris le souvenir de rien. Si je reste longtemps sans rien faire, je suis perdu : une renommée dans cette grande Babylone en remplace une autre. On ne m'aura pas plus tôt vu trois fois au spectacle, comme on m'y a vu ce soir, que Von ne me regardera plus.
Quelques jours après , il fut nommé membre de l'Institut , classe des sciences et des arts : cette nomination lui fat trèssensible.
Toutes ces ovations aux spectacles, toutes ces réceptions à l'Institut étaient bonnes pour distraire un esprit aussi actif que celui de Bonaparte ; mais elles ne pouvaient pas lui suffire.
Aussi en revint-il à son Idée favorite : l'Orient.
— L'Europe est une taupinière, disait-il un jour en se promenant avec Bourienne, César Berthier et mon père à Paneriano ; il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent six cents millions d'hommes.
Déjà, dans le mois d'août 1797, il écrivait au Directoire :
« Le temps n'est pas éloigné où nous sentirons que, pour détruire véritablement l'Angleterre, il faudrait nous emparer de TÉgypte. »
Cependant , — soit pour cacher son dessein , soit qu'il crût réellement à la possibilité d'une descente en Angleterre, — le
10 février 1798, il partit pour le Nord, où il visita Boulogne, Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Fumes, Xieuport, Osteude et File de Walcheren ; mais, eu revenant de cette tournée, il disait à Bourienne :
— C'est un coup de dé trop chanceux ; je ne le hasarderai pas.
L'idée de l'expédition d'Egypte était-elle venue d'elle-même à Bonaparte, ou avait-il retrouvé dans les cartons du duc de Choiseul la proposition que ce ministre fit à Louis XV d'un projet pareil ? C'est ce qu'il est impossible de préciser. Au reste, le Directoire ne mit aucune opposition au désir de cet autre Cambyse. 11 était jaloux de sa gloire, et il sentait que l'ombre projetée sur lui par le vainqueur d'Arcole et de Rivoli était mortelle comme celle de l'upas.
Le 12 avril 1798, Bonaparte fut nommé général en chef de l'armée d'Orient.
— Combien de temps resterez- vous en Egypte, général ? lui demanda son secrétaire en le félicitant sur sa nomination.
— Six mois, ou six ans, répondit Bonaparte; tout dépend des événements. Je coloniserai ce pays; je ferai venir des* artistes, des ouvriers de tout genre, des femmes, des acteurs, des poètes. Je n'ai que vingt-neuf ans, j'en aurai trente-cinq; ce n'est pas un âge. Ces six ans me suffisent, si tout me réussit, pour aller dans l'Inde aussi loin qu'Alexandre.
Le 19 avril, Bonaparte annonça son départ pour Toulon. Le 4 mai, il quitta Paris, accompagné de Joséphine. Le 8, il arriva à Toulon .
Sept régiments de la division de mon père avaient été dirigés sur Toulon. Arrivé dans cette ville avant Kléber et avant Bonaparte, mon pére prit le commandement en chef des troupes de l'expédition , commandement qu'il rendit à Kléber, comme à son ancien, lorsque Kléber arriva à son tour.
Toulon était pour Bonaparte une ville de souvenirs : c'était de Toulon que l'aigle avait pris son vol. Le jour de son arrivée, il alla faire une promenade au bord de la mer et visita le Petit-Gibraltar.
A peine avait-il eu le temps de voir mon père; mais, dans ce peu de temps, il lui avait dit :
— Venez me voir demain matin d'aussi bonne heure que vous voudrez.
A six heures du matin, le lendemain, mon père traversait la place d'armes pour se rendre chez Bonaparte, quand il rencontra Dermoncourt.
— Où diable allez-vous donc si matin, général? demanda celui-ci.
— Viens avec moi , lui répondit mon père , et tu le sauras.
Tous deux se mirent en route.
En approchant du lieu de la destination :
— Ce n'est pas chez Bonaparte que vous allez, général? demanda Dermoncourt.
— Si fait.
— Mais il ne vous recevra pas.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il est de trop bonne heure.
— Oh ! cela ne fait rien.
— Vous le trouverez couché.
— C'est probable.
— Couché avec sa femme : il l'aime comme un bourgeois.
— Tant mieux ! Cette bonne Joséphine, je serai heureux de la revoir.
Et mon père entraîna Dermoncourt, moitié désireux, moitié craintif de voir ce qui allait se passer.
En somme, il se doutait bien que mon père avait audience particulière. Il le suivit.
En effet, mon père prit un escalier, suivit un couloir, ouvrit une petite porte, poussa un paravent et se trouva, avec Dermoncourt qui le suivait toujours, dans la chambre de Bonaparte.
Celui-ci était couché avec Joséphine, et, comme il faisait très-chaud, tous deux n'étaient couverts que d'un seul drap qui dessinait leurs corps.
Joséphine pleurait; Bonaparte, d'une main, lui essuyait les yeux, et, de l'autre, battait en riant une marche militaire sur la partie du corpg de Joséphine qui était tournée vers la ruelle.
— Ah! pardieu! Dumas, dit-il en apercevant mon père, vous arrivez bien; vous allez m'aider à faire entendre raison à cette folle. Ne veut-elle pas venir en Égypte avec nous? Estce que vous emmenez votre femme, vous?
— Ma foi, non, dit mon père ; et je crois qu'elle m'embarrasserait fort.
— Eh bien, tu vois ; tu ne diras pas que Dumas est un mauvais mari, qu'il n'aime pas sa femme et sa fille! Écoute : ou je serai de retour dans six mois, ou nous serons là-bas pour quelques années.
Les pleurs de Joséphine redoublèrent.
— Si nous sommes là pour quelques années, la flotte reviendra nécessairement prendre une vingtaine de mille hommes sur les côtes d'Italie. Retourne à Paris, préviens madame Dumas, et, de ce convoi-là, par exemple, vous en serez. Cela vous va-t-il, Dumas?
— Parfaitement, répondit mon père.
— Une fois là-bas, ma bonne Joséphine, Dumas, qui ne fait que des filles, et moi qui n'en fais même pas, nous ferons tout ce que nous pourrons pour faire chacun un garçon ; si nous faisons un garçon, il en sera le parrain avec sa femme ; s'il fait un garçon, j'en serai le parrain avec toi. Allons, c'est dit, ne pleure plus et laisse-nous causer d'affaires.
Puis, se tournant vers Dermoncourt.
— Monsieur Dermoncourt, lui dit Bonaparte, vous venez d'entendre prononcer un mot qui vous indique le but de notre expédition. Ce but personne ne le connaît ; que le mot Egypte ne sorte donc pas de votre bouche; vous comprenez, en pareille circonstance, l'importance d'un secret.
Dermoncourt fit signe qu'il serait muet comme un disciple de Pythagore.
Joséphine se consola, et même, s'il faut en croire Bourienne, se consola trop.
En sortant de chez Bonaparte, mon pére rencontra Kléber qui allait y entrer.
— Tu ne sais pas ce que nous allons faire là-bas? dit-il.
— Nous allons faire une colonie.
— Non. Nous allons refaire une royauté.
— Oh ! oh ! dit Kléber, il faudra voir.
— Eh bien, tu verras.
Et, là-dessus, les deux amis se quittèrent. Le 19 mai, on mit à la voile.
Traversée. — Débarquement. — , Prise d'Alexandrie, — Le Chant du Départ et le concert arabe. — Les prisonniers... épargnés. — Marche sur le Caire, — Le rhum et le biscuit. — Les pastèques de mon pere. — L'institut scientifique. — Bataille des Pyramides. — Mise en stène de la victoire. — Lettre de mon père rétablissant la vérité.
Bonaparte montait VOrient, magnifique bâtiment de cent vingt canons.
En sortant du port, VOrient, qui, par son énorme chargement, tirait trop d'eau, toucha le fond ; ce qui occasionna un instant de trouble dans la flotte.
Le contre-maître du Guillaume-Tel /, bâtiment sur lequel était monté mon père, secoua tristement la té te : ce contremaître se nommait Bover.
— Qu'y a-t-il donc, Boyer? demanda mon père.
— Il y a, général, qu'il arrivera malheur à la flotte.
— Et pourquoi cela9
— Parce que le bâtiment amiral a touché; voyez-vous, cela, c'est immanquable !
Mon père haussa les épaules.
Deux mois après, la flotte était détruite à Aboukir. On connaît tous les détails de la traversée : on prit Malte en passant, Malte l'imprenable !
Aussi, en visitant les fortifications avec Bonaparte, Gaffarelh ne put s'empêcher de lui dire :
— Ma foi, général, vous êtes bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la citadelle pour vous en ouvrir les portes.
Bonaparte mit en liberté les prisonniers turcs : c'était une avance faite au Grand Seigneur.
La Hotte quitta Malte le 19 juin, et fit voile vers Candie.
Nelson était à Messine avec la flotte anglaise : il y apprit la prise de Malte. Convaincu que Bonaparte faisait voile pour l'Egypte, il se dirigea tout droit vers Alexandrie.
Pendant la nuit du 22 au 23 juin, la flotte anglaise passa à six lieues à peu près de la flotte française. Elle ne vit rien, et, tandis que nous appuyions au nord, elle, appuyant au sud, arriva trois jours avant nous à Alexandrie.
Voyant qu'il n'y avait pas trace de notre passage, et ayant appris qu'aucun bâtiment n'avait été signalé, Nelson pensa que notre expédition était destinée à conquérir l'Asie, et se dirigea rapidement vers Alexandrette de Syrie.
Cette erreur sauva l'expédition, qui, arrivée à hauteur de Candie, prit les vents étésiens, et marcha directement vers le sud.
Le 1er juillet, au point du jour, on aperçut la terre, et, s'élançant au-dessus des ruines et des maisons blanches, la colonne de Septime Sévère.
Bonaparte comprenait à quel danger il venait d'échapper : c'était par miracle que nous n'avions pas été vus de la flotte anglaise. Il donna l'ordre de débarquer sans retard.
La journée fut employée à cette importante opération, et, quoique la mer fût houleuse, elle s'exécuta sans accident grave.
Seulement, en arrivant à terre, une vingtaine d'hommes, ayant cru apercevoir une fontaine, se mirent à courir dans l'intérieur du pays, et furent entourés par une tribu bédouine.
Leur capitaine fut tué.
C'était un mauvais début! Aussi Bonaparte fit-il un ordre du jour des plus sévères contre les traînards, tout en promet-
l'il
tant une récompense de cent piastres à chaque Arabe qui ramènerait un prisonnier.
Cent piastres turques, on le sait, font vingt-cinq francs à peine; mais Bonaparte pensait qu'il ne fallait pas gâter les Bédouins.
Comme on le verra plus tard, il avait raison.
La cavalerie n'avait pu débarquer, à cause du gros temps ; Bonaparte résolut de ne pas l'attendre, et, vers trois heures du matin, on se mit en marche pour Alexandrie, avec les trois divisions Kléber, Bon et Moreau.
Mon père, son fusil de chasse à la main, se mit à la té te des carabiniers de la 4e demi-brigade légère.
On ne trouva aucun obstacle sur la route jusqu'au moment où l'on vint se heurter aux murs d' Alexandrie, défendus par les Turcs.
Un des premiers coups fut pour Kléber : au moment où il commandait l'attaque, une balle l'atteignit à la téte.
La résistance d'Alexandrie ne fut pas sérieuse : au bout d'une heure de combat, la ville était prise.
Mon père était entré un des premiers à Alexandrie, et sa grande taille et son teint brun, à peu près de la nuance de celui des Arabes, avaient fait une vive impression sur les indigènes. On raconta ce fait à Bonaparte, et, comme il tirait parti de tout, il fit venir mon père.
— Général, lui dit-il, prenez une vingtaine de mes guides, et portez-vous avec eux au-devant de la tribu arabe qui me ramène les prisonniers. Je tiens à ce que vous soyez le premier général qu'ils voient, le premier chef à qui ils aient affaire.
Mon père" partit au galop, et rencontra ceux qu'il cherchait à un quart de lieue à peu près de la ville. Il leur annonça aussitôt, par l'organe de son drogman, qu'ils pouvaient se présenter chez le générai en chef, qui les verrait avec plaisir et les récompenserait selon la promesse faite.
Bonaparte ne s'était pas trompé : mon père devint à l'instant même l'objet de l'admiration de ces hommes de la nature, et, comme il ne cherchait point à les écarter, il entra pêle-mêle avec eux dans Alexandrie.
Bonaparte les reçut tous dans un grand salon donnant sur
la mer, leur fit distribuer ses proclamations traduites en arabe, et leur offrit un repas dans la préparation duquel on eut soin de ne blesser en rien les coutumes du pays.
Ils acceptèrent avec satisfaction, s'accroupirent et commencèrent à tirer à pleines mains, cbacun de son côté.
Au milieu du repas, la musique réunie de trois régiments d'infanterie fit éclater tout à coup le Chant du Départ.
Quoique l'explosion fût à la fois terrible et inattendue, pas un des Arabes ne tressaillit, et chacun continua de manger, malgré l'effroyable tintamarre que faisaient ces cent vingt musiciens.
Lorsque l'air fut fini, Bonaparte leur demanda si cette musique leur plaisait.
— Oui! répondirent-ils; mais nous avons la nôtre, qui vaut mieux.
Bonaparte désira alors entendre cette musique, si supérieure à la musique française. Trois Arabes quittèrent aussitôt le repas; deux prirent des espèces de tambours, l'un qui ressemblait à la boutique d'un marchand d'oubliés, l'autre à un potiron coupé par la moitié ; le troisième s'empara d'une espèce de guitare à trois cordes, et le concert arabe commença, faisant gravement concurrence au concert français.
Bonaparte leur adressa de grands compliments sur leur musique, leur fît donner la récompense promise, et, de part et d'autre, on se jura amitié.
Une dizaine d'hommes manquaient à l'appel. Les Bédouins étaient en train de décapiter leurs prisonniers et avaient déjà accompli le tiers de leur besogne, lorsqu'ils apprirent qu'il y avait cent piastres de récompense pour chaque prisonnier ramené vivant. En hommes qui mettent les affaires en première ligne et font passer le commerce avant tout, ils s'interrompirent à l'instant même, et se contentèrent de se livrer sur leurs prisonniers à un autre divertissement moins cruel, mais plus extraordinaire, aux yeux des captifs, que celui qu'ils avaient craint d'abord.
11 en résulta que, lorsque Bonaparte fit venir ces prisonniers
devant lui pour les interroger, il fut tout étonné de les voir rougir, se détourner, balbutier comme des jeunes filles honteuses. Enfin, pressé par les instances du général en chef, qui, entendant toujours parler des malheurs arrivés aux captifs, voulait absolument savoir quels étaient ces malheurs, un vieux soldat lui raconta en pleurant de colère qu'il lui était arrivé, à lui et à ses compagnons , ce qui serait arrivé aux anges du Seigneur, entre Sodome et Gomorrhe, si ceux-ci, qui avaient sur nos grenadiers l'avantage d'avoir des ailes, n'étaient pas remontés au ciel sans perdre un instant*
— Imbécile I dit Bonaparte en haussant les épaules, te voilà bien malade... Allons, allons! remercie le ciel d'en être quitte à si bon marché, et ne pleure plus.
Le malheur des prisonniers lit grand bruit dans l'armée et ne servit pas peu à maintenir la discipline, qu'il eût été plus difficile de faire observer si les soldats n'eussent eu à craindre que d'avoir la téte coupée.
Bonaparte resta sept jours à Alexandrie.
Le premier jour, il passa en revue l'armée.
Le second jour, il donna l'ordre à l'amiral Brueys de faire entrer la flotte dans le vieux port d'Alexandrie ou de la conduire à Gorfou.
Le troisième jour, il lit sa proclamation aux habitants et donna Tordre à Desaix de marcher sur le Caire.
Le quatrième jour, il fit graver sur la colonne de Pompée les noms des hommes tués devant Alexandrie, et fit enterrer leurs corps au pied de ce monument.
Le cinquième jour, le général Dugua s'empara d'Aboukir.
Le sixième jour, on prit Rosette, et, tandis qu'on organisait
flottille, l'armée se mit en marche sur le Caire.
Desaix, parti le premier, fut le premier atteint par ledécou*ragement.— Je cite Desaix, parce que le dévouement de Desaix à Bonaparte est inattaquable.
Eh bien, le 15 juillet, Desaix écrivait à Bonaparte, du Bakahireh :
« De grâce, ne nous laissez pas dans cette positionna troupe
Digit
se décourage et murmure ; faites-nous avancer ou reculer à toutes jambes. Les villages ne sont que des huttes absolument sans ressources. »
Au moment du départ, Tannée reçut pour quatre jours de vivres. Malheureusement, on eut l'imprudence d'y ajouter pour quatre jours de rhum. 11 résulta de cette adjonction du liquide au solide que, pendant les premières heures de marche dans le désert qui sépare Alexandrie de Damanhour, les soldats, mourant de soif, mais n'éprouvant pas encore les atteintes de la faim, commencèrent par entamer le rhum, et revinrent si souvent au bidon qui le renfermait, qu'à moitié de l'étape, le bidon était vide et le soldat ivre.
Plein de cette confiance dans l'avenir que donne l'ivresse, le soldat se figura qu'il n'aurait plus jamais faim, et commença, pour alléger son sac, à semer son riz et à jeter son biscuit.
Les chefs s'aperçurent de ce qui se passait, et donnèrent ordre de faire halte.
Cette halte de deux heures suffit à dissiper les premières fumées de l'alcool. On se remit en marche, regrettant déjà l'imprudence commise. Vers cinq heures du matin , cette faim qu'on croyait disparue à jamais commença de se faire cruellement sentir. On se traîna péniblement jusqu'à Damanhour, où l'on arriva le 9, à huit heures du matin.
On avait quelque espoir de trouver des vivres dans cette ville; mais elle était entièrement évacuée. On fouilla toutes les maisons, et, comme la moisson s'achevait, on trouva un peu de froment battu; mais 1er moulins à bras, à l'aide desquels les Arabes moulent leur blé, étaient tout disloqués et avaient été avec intention mis hors d'usage. On en monta plusieurs, et Ton parvint à se procurer un peu de farine, mais en si petite quantité, que, si l'on en eût fait la distribution, chaque homme n'en eût pas reçu une demi-once.
Ce fut alors que le découragement commença à se mettre dans l'armée, et que la faim, cette mauvaise conseillère, se hasarda de souffler la rébellion aux soldats et même aux chefs.
NÉMOIHKS b'ALKX. DUMAS 115
On se remit en marche pour Rhamanieh, au milieu du découragement et des murmures. Cependant, comme le soldat ne pouvait s'en prendre qu'à lui puisqu'il s'était dépouillé luimême, il lui fallut bien patienter. On arriva, mourant de faim, à Rhamanieh.
Là, on apprit que Ton séjournerait le 11 et le 12, pour attendre des vivres commandés dans le Delta, et qui arrivèrent effectivement.
Ces vivres frais, et le voisinage du Nil, dans lequel les soldats se plongeaient au fur et à mesure qu'ils arrivaient, rendirent un peu de courage à l'armée.
Mon père, qui s'était proc uré deux ou trois pastèques, avait invité quelques généraux de ses amis à venir les manger sous sa tente. On se rendit à son invitation.
à'ous avons vu comme avait mal débuté la campagne et combien on avait déjà souffert depuis le départ d'Alexandrie. L'Egypte, qu'on avait vue de loin comme un large ruban d'émeraude déroulé à travers le désert, apparaissait, non plus avec son abondance antique qui en faisait le grenier du monde, mais avec sa pauvreté moderne, ses populations fuyantes, ses villages déserts et ruinés.
On a entendu les plaintes de Desaix : ces plaintes étaient celles de toute l'armée.
La réunion sous la tente de mon père, réunion qui avait pour but de manger trois pastèques, prit, au bout de quelques instants, et quand chacun eut mis sa mauvaise humeur en commun, un aspect politique.
Que venait-on faire dans ce pays maudit, qui avait successivement dévoré tous ceux qui avaient voulu le conquérir, depuis Cambyse jusqu'à saint Louis? Était-ce une colonie qu'on voulait y fonder? A quel propos quitter la France, son soleil qui réchauffe sans brûler, ses grands bois, ses plaines fertiles, pour ce ciel de feu, pour ce désert sans abri, pour ces plaines brûlées? Était-ce une royauté que Bonaparte voulait se tailler en Orient, à l'instar des anciens proconsuls? Alors fallait-il au moins demander aux autres généraux s'ils voulaient se contenter d'être les chefs de ce nouveau satrape ; de pareils pro- I. 9
jets pouvaient réussir avec les armées antiques, composées d'affranchis ou d'esclaves, et non avec des patriotes de 1792, qui étaient, non pas les satellites d'un homme, mais les soldats de la nation.
N'y avait-il dans toutes ces récriminations que de simples murmures arrachés par la souffrance? ou était-ce déjà un commencement de rébellion contre la future ambition de l'homme du 18 brumaire? C'est ce qu'il eût peut-être été difficile de dire à ceux-là mêmes qui prirent part à cette réunion, mai3 c'est ce qui fut dénoncé à Bonaparte comme une grave atteinte à son autorité, par un général qui avait crié plus haut que tous les autres pour trouver les pastèques de mon père très-bonnes et les intentions du général en chef trèsmauvaises.
Quoi qu'il en soit, ce fut à Rharaanieh, et sous la tente de mon père, que commença cette opposition à laquelle Kléber donna tant de force en s'v ralliant.
Le 12, la flottille, commandée parle chef de division Perrée, arriva de Rosette.
Perrée montait h Cerf.
Bonaparte plaça sur le bâtiment monté par Perrée tous les membres de la commission scientifique : Monge, Fourrier, Costa, Berthollet, Dolomieu, Tallien, etc.
Ils devaient remonter le Nil parallèlement à Tannée française ; leurs chenaux servaient à compléter un petit corps de cavalerie.
On sait comment cette flottille, poussée par le vent, marcha plus rapidement que l'armée, fut attaquée par la flottille turque et fusillée des deux côtés du Nil par les fellahs. L'ordonnateur Sussy, qui fut depuis le comte de Sussy, eut, dans ce combat, le bras cassé par une balle.
Attiré parle canon, Bonaparte intervint à temps, et, après avoir passé sur le corps de quatre mille mamelouks à Chebreys, il sauva la flottille d une destruction totale.
Huit jours plus tard, Bonaparte livrait la bataille des Pyramides.
Quatre jours après la bataille des Pyramides, c'est-à-dire le
25 juillet, à quatre heures du soir, Bonaparte faisait son entrée au Caire.
Nul mieux que Bonaparte ne connaissait cette mise en scène de la victoire, qui double dans le monde le bruit qu'elle doit faire répéter d'écho en écho; nul mieux que Bonaparte ne trouvait, à tête reposée, ces mots sublimes qui sont censés avoir été dits avant, pendant ou après le combat, et dont un des plus célèbres est celui-ci :
— Soldats, du haut de ces monuments, quarante siècles vous contemplent !
Veut-on savoir maintenant le degré d'exagération apporté par le bulletin du général en chef ? Veut-on se faire une idée juste de l'impression produite par ce combat, sur ceux-là mêmes qui y avaient assisté, et y avaient joué des rôles qui | n'étaient pas tout à fait secondaires?
Qu'on me permette de transcrire celte lettre de mon père , adressée à Kléber, demeuré, comme on sait, à Alexandrie, en qualité de gouverneur, et surtout pour s'y remettre de sa blessure :
* A Boulak , près le Caire, le 9 thermidor an vi.
» Nous sommes enfin arrivés, mon ami, au pays tant désiré. Qu'il est loin, bon Dieu! de ce que l'imagination la plus raisonnable se l'était représenté. L'horrible villasse du Caire est peuplée d'une canaille paresseuse, accroupie tout le jour devant des huttes infâmes, fumant et prenant du café ou mangeant des pastèques et buvant de l'eau.
» On peut se perdre aisément tout un jour dans les rues puantes et étroites de cette fameuse capitale. Le seul quartier des mamelouks est habitable ; le général en chef y demeure dans une assez belle maison de bey. J'ai écrit au chef de brigade Dupuis, actuellement général et commandant au Caire, pour qu'il t'y fit réserver une maison... Je n'ai pas encore sa réponse.
» La division est à une espèce de ville appelée Boulak, près du ISil, à une demi-lieue du Caire. iSous sommes tous logés
dans des maisons abandonnées et fort vilaines : Dugua seul Test passablement.
» Le général Lannes vient de recevoir l'ordre d'aller prendre le commandement de la division Menou, à la place de Vial, qui va à Damiette avec un bataillon ; il m'assure qu'il refusera. La 2e légère et le général Vcrdier sont en position près des Pyramides, sur la rive gauche du Nil, jusqu'à ce que le poste qu'ils occupent soit fortifié pour y placer un poste de cent hommes.
» On doit établir un pont vis-à-vis de Gizeh; cet endroit est en ce moment occupé par la réserve d'artillerie et du génie. La division Régnier est au-devant du Caire, à deux ou trois lieues; celle de Desaix va venir au vieux Caire; celle de Bon est à la citadelle, et celle de Menou en ville.
» Tu n'as pas idée des marches fatigantes que nous avons faites pour atteindre le Caire : arrivant toujours à trois ou quatre heures après midi, après avoir souffert toute la chaleur ; la plupart du temps sans vivres, étant obligés de glaner ce que les divisions qui précédaient avaient hissé dans les horribles villages qu'elles avaient souvent pillés ; harcelés pendant toute la marche par celte horde de voleurs nommés Bédouins, qui nous ont tué des hommes et des officiers à vingt-cinq pas de la colonne. L'aide de camp du général Dugua, nommé Gérorel, a été assassiné avant-hier de celte façon en allant porter un ordre à un peloton de grenadiers à une portée de fusil du camp : c'est une guerre, ma foi, pire que celle de la Vendée.
« Nous avons eu combat, le jour de notre arrivée sur le Nil, à la hauteur du Caire. Les mamelouks, qui sont pleins d'esprit, ont eu celui de passer de la rive droite sur la rive gauche du Nil. 11 va sans dire qu'ils ont été rossés et que nous leur avons f.. le c... dans le fleuve. Cette bataille se nommera, je crois, celle des Pyramides. Ils ont perdu sept à huit cents hommes, sans exagération aucune ; une grande partie de ce nombre se noya en voulant passer le Nil à la nage.
» Je désire bien savoir comment tu te portes et quand tu seras en état de venir prendre le commandement de la division, qui est en de bien faibles mains. Tout le monde t'y dé-