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sire, et chacun s'y relâche singulièrement du service. Je fais ce que je puis pour retenir chaque partie liée entre elles, mais cel£va très-mal. Les troupes ne sont ni payées ni nourries, et tu devines aisément combien cela attire de murmures. Ils sont peut-être encore plus forts de la part des officiers que de celle dtfs soldats. On nous fait espérer que, d'ici à huit jours, les administrations seront assez bien organisées pour faire exactement les distributions; mais cela sera bien long.
» Si tu viens bientôt, — ce que je souhaite ardemment, — fais-toi escorter, même sur ta barque, par deux carabinier qui puissent répondre aux attaques des Bédouins, qui ne manqueraient certainement pas de se présenter sur la rive du Nil pour te fusiller au passage.
» Le commissaire ordonnateur Sussy a eu le bras cassé sur la flottille en remontant du Caire. Tu pourrais peut-être revenir avec les chaloupes canonnières et les djermes qui sont allés chercher les effets des troupes a Alexandrie.
» Arrive! arrive, arrive!
» Tout à toi.
» Dumas.
» P. -S. Amitiés à Auguste et aux collègues. »
Témoignages du général Dupuis et de l'adjudant général Boyer. — Les mécontents. — Nouvelle discussion entre Bonaparte et mon père. — Bataille d'Aboukir. ~ Mon père trouve un trésor. — Sa lettre à ce sujet.
Peut-être pensera-t-ou que la méchante humeur de mon père, l'ennui de ne pas avoir de division à commander, son esprit de républicanisme, enfin, lui font envisager les choses d'un mauvais côté; soit. Cherchons dans la correspondance de l'armée d'Egypte, interceptée par l'escadre de Nelson, une lettre du général Dupuis.
Celui-ci n'a pas à se plaindre : il commande le Caire, et il va
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reconnaître, dûs les premières lignes de 'sa dépêche, que la position est bien au-dessus de ses mérites.
Dupuis, général de brigade commandant la place, à son ami Carlo.
. Au grand Caire, il thermidor an n.
» Sur mer comme sur terre, en Europe comme en Afrique, je suis sur les épines. Oui, mon cher, à notre arrivée devant Malte, je fus en prendre possession et détruire la chevalerie. A notre arrivée à Alexandrie, et après l'avoir prise d'assaut, je fus nommé au commandement de la place. Aujourd'hui, après vingt-deux jours d'une marche des plus pénibles dans les déserts, nous sommes arrivés au grand Caire, après avoir battu les mamelouks, c'est-à-dire après les avoir mis en fuite, car ils ne sont pas dignes de notre colère.
» Me voilà donc, mon ami, revêtu d'une nouvelle dignité que je n'ai pu refuser, lorsque Ton m'y a joint le commandement du Caire. Cette place était trop belle pour moi, pour que je pusse refuser le nouveau grade que Bonaparte m'a offert.
« La conduite de la brigade, à l'affaire des Pyramides, est unique : elle seule a détruit quatre mille mamelouks à cheval, pris quarante pièces de canon qui étaient en batterie, tous leurs retranchements, leurs drapeaux, leurs magnifiques chevaux, leurs riches bagages, puisqu'il n'est pas de soldat qui n'ait sur lui cent louis; sans exagérer, plusieurs en ont cinq cents.
» Enfln, mon cher, j'occupe aujourd'hui le plus beau sérail du Caire, celui de la sultane favorite dlbrahim-Bey, soudan d'Egypte. J'occupe son palais enchanté, et je respecte, au milieu des nymphes du Ml, la promesse que j'ai faite à ma bonne amie d'Europe.
»» Cette ville est abominable ; les rues y respirent la peste par leurs immondices ; le peuple est affreux et abruti. Je prends de la peine comme un cheval, et ne puis encore parvenir à me reconnaître dans cette immense cité, plus grande que Paris, mais bien différente.
MÉMOIRES D'ALEX. DLMAS
» Où sont mes amis? où est la respecta!»!*' Manila? .le pleure sur notre séparation... Mais j'espère les rejoindre bientôt, oui, bientôt, car je m'ennuie diablement loin deux !
» Notre passage du désert et nos diverses batailles ne nous ont presque rien coûté. L'armée se porte bien ; on l'habille en ce moment. Je ne sais si nous irons en Syrie : nous sommes prêts. J'ai eu le malheur de perdre ma... (1) à la prise d'assaut d'Alexandrie.
» Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie.
» Jugez de la lâcheté de ce grand peuple tant vanté : je me suis emparé de cette immense cité, le 5 du mois, avec deux compagnies de grenadiers seulement.
» Cette ville a six cent mille âmes de population.
» Adieu, mon bon ami! j'embrasse mille fois Marcelin, sa mère, son père, son papa Carlo et nos amis.
» Croyez-moi, pour la vie, le plus dévoué des vôtres.
» Dtnis.
» J'écris par ce courrier à Pépin et à Spinola. Dites à Pépin qu'il est bien heureux d'avoir été exilé; plût à Dieu que je l'eusse été aussi! Je l'embrasse, lui et sa famille. Mes amitiés au pauvre Pietto. J'embrasse Honoria, votre frère et votre oncle. »
Ainsi, qu'on juge par cette lettre de l'enthousiasme général. Voilà un homme qui était gouverneur du Caire et qui reconnaissait la place bien supérieure à ses mérites, et il eût mieux aimé être exilé que de jouir de l'honneur qu'on lui faisait!
» Sans doute un gouverneur est un grand personnage, disait Sancho; mais, plutôt que d'être gouverneur de Barataria, j'eusse mieux aimé rester dans mon village et garder mes chèvres. »
Une lettre de l'adjudant général Boyer, dont nous mettons
(1) Hâtons-nous de dire que, le mot étant illisible, à ce qu'il paraît, les Anglais n'ont pu l'imprimer; ce qui nous laisse dans le doute sur la chose importante que le général Dupuis avait eu le malheur de perdre.
un fragment sous les yeux de nos lecteurs, achèvera de peindre la situation.
«... Remontons à Alexandrie. Cette ville n'a plus de son antiquité que le nom. Figurez-vous des ruines habitées par un peuple impassible, prenant tous les événements comme ils viennent, que rien n'étonne, qui, la pipe à la bouche, n'a (Vautre occupation que de demeurer sur son cul devant sa porte, sur un banc, et qui passe ainsi sa journée, se souciant fort peu de sa famille et de ses enfants; des mères qui errent, la figure couverte d'un haillon noir, et offrent aux passants de leur vendre leurs enfants; des hommes à moitié nus, dont le corps ressemble à du bronze, la peau dégoûtante, fouillant dans des ruisseaux bourbeux, et qui, semblables à des cochons, rongent et dévorent tout ce qu'ils y trouvent; des maisons hautes de vingt pieds au plus, dont le toit est une plate-forme, l'intérieur une écurie, l'extérieur l'aspect de quatre murailles!
» Ajoutez qu'autour de cet amas de misère et d'horreur, sont les fondements de la cité la plus célèbre de l'antiquité, les monuments les plus précieux de l'art.
» Sorti de cette ville pour remonter le Nil, vous trouvez un désert nu comme la main, où, de cinq lieues en cinq lieues, vous rencontrez un mauvais puits d'eau saumàtre. Figurez-vous une armée obligée de passer au travers de ces plaines arides, qui n'offrent pas même au soldat un asile contre les chaleurs insupportables qui y régnent. Le soldat, portant pour cinq jours de vivres, chargé de son sac, habillé de laine, au bout d'une heure de marche, accablé par le chaud et la pesanteur des effets qu'il porte, se décharge et jette les vivres, ne songeant qu'au présent sans penser au lendemain. Arrive la soif, et il ne trouve pas d'eau. C'est ainsi qu'à travers les horreurs que présente ce tableau, on a vu des soldats mourir de soif, d'inanition, de chaleur; d'autres, voyant les souffrances de leurs camarades, se brûler la cervelle ; d'autres se jeter avec armes et bagages dans le Nil, et périr au milieu des eaux.
» Chaque jour nos marches nous offraient un pareil spectacle, et, chose inouïe et que personne ne croira! c'est que
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l'armée entière, pendant une marche de dix-sept jours, n'a pas eu de pain. Le soldat se nourrissait de citrouilles et de quelques légumes qu'il trouvait dans le pays. Telle a été la nourriture de tous, depuis celle du général jusqu'à celle du dernier soldat. Souvent même le général a jeûné pendant dix huit, vingt et vingt-quatre heures, parce que le soldat, arrivant le premier dans les villages, livrait tout au pillage, et que souvent il fallait se contenter de son rebut ou de ce que son intempérance abandonnait.
» Il est inutile de vous parier de notre boisson; nous vivons tous ici sous la loi de Mahomet : elle défend le vin; mais, par contre, elle fournit abondamment Peau du Nil.
» Faut-il vous parler du pays situé sur les deux rives du Nil? Pour vous en donner une idée juste et précise, il faut entrer dans la marche topographique de ce fleuve.
» Deux lieues au-dessous du Caire, il se divise en deux branches : l'une descend à Rosette, l'autre à Damiette. L'entredeux de ces eaux est le Delta, pays extraordinairement fertile qu'arrose le Nil. Aux extrémités des deux branches, du côté des terres, est une lisière de pays cultivé qui n'a qu'une lieue de large, tantôt plus, tantôt moins; passez au delà, vous entrez dans les déserts, les uns aboutissant à la Libye, les autres aux plaines qui vont à la mer Rouge. De Rosette au Caire, le pays est très-habité : on y cultive beaucoup de riz, des lentilles, du blé de Turquie. Les villages sont les uns sur les autres; leur construction est exécrable : ce n'est autre chose que de la boue travaillée avec les pieds, et entassée, avec des trous pratiqués dessus. Pour vous en donner une plus juste idée, rappelez-vous les tas de neige que font les enfants chez nous : les fours qu'ils construisent ressemblent parfaitement aux palais des Égyptiens. Les cultivateurs, appelés communément fellahs, sont extrêmement laborieux : ils viVent de très-peu de chose et dans une malpropreté qui fait horreur. J'en ai vu qui buvaient le surplus de l'eau que mes chameaux et mes chevaux laissaient dans l'abreuvoir.
» Voilà cette Égypte si renommée par les historiens et les voyageurs !
») A travers toutes ces horreurs, à travers les maux qu'on endure, je conviens cependant que c'est le pays le plus susceptible de donner à la France une colonie dont les profits seront incalculables ; mais il faut du temps et des hommes. Je me suis aperçu que ce n'est point avec des soldats que Ton fonde des colonies, avec les nôtres surtout! Ils sont terribles dans les combats, terribles peut-être après la victoire, sans contredit les plus intrépides du monde; mais, peu faits pour des expéditions lointaines, ils se laissent rebuter par un propos; inconséquents et lâches, ils en tiennact eux-mêmes. On en a entendu qui disaient, en voyant passer les généraux :
»> — Les voilà, les bourreaux des Français!
» Le calice est versé, je le boirai jusqu'à la lie; j'ai pour moi la constance, ma santé, un courage qui, je l'espère, ne m'abandonnera pas, et, avec ce^a> Je pousserai jusqu'au bout.
»> J'ai vu hier le divan que forme le général Bonaparte : il est composé de neuf personnes. J'ai vu neuf automates habillés à la turque, de superbes turbans, de magnifiques barbes et des costumes qui me rappellent les images des douze apôtres que papa tient dansFarmoire. Quant à l'esprit, aux connaissances, au gériie et au talent, je ne vous en dis rien, le chapitre est toujours en blanc en Turquie. Nulle part autant d'ignorance, nulle part autant de richesses, nulle part aussi mauvais et aussi sordide usage temporel.
» En voilà assez sur ce chapitre; j'ai voulu vous faire ma description, j'en ai sans contredit omis bien des articles; le rapport du général Bonaparte-y suppléera.
» Ne soyez pas exigeant pour mon compte; je souffre, mais c'est avec toute l'armée. Mes effets me sont parvenus; j'ai, dans mes adversités, tous les avantages de la fortune. Soyez tranquilles, je jouis d'une bonne santé.
» Ménagez la vôtre. J'aurai, j'espère, le bonheur de vous embrasser avant un an. Je sais l'apprécier d'avance, je vous le prouverai.
•> J'embrasse bien tendrement mes sœurs, et suis avec respect votre très-soumis fils.
» Boyer. »>
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Comme on le voit, l'opinion sur l'expédition é tait unanime : chacun souffrait, chacun se plaignait, chacun demandait la France.
Le souvenir de ces plaintes, la mémoire de ces rébellions prêtes à éclater, poursuivaient Bonaparte à Sainte-Hélène.
« Un jour, raconte-t-il, gagné par l'humeur, je me précipitai dans un groupe de généraux mécontents, et, nf adressant à l'un d'eux de la plus haute stature :
» — Vous avez tenu des propos séditieux, lui dis-je avec véhémence. Prenez garde que je ne remplisse mon devoir. Vos cinq pieds six pouces ne vous empêcheraient pas d'être fusillé dans deux heures. »
Ce général de haute stature, auquel il s'adressait, c'était mon père.
Seulement, Bonaparte n'était souvent pas plus exact dans ses récits que dans ses bulletins.
Nous allons raconter à notre tour comment la chose se passa.
Après la bataille des Pyramides, à laquelle mon père, toujours son fusil de chasse à la main, prit part en simple soldat faute de cavalerie , il alla voir Bonaparte à Gizeh. 11 s'était aperçu que, depuis la réunion de Damanhour, le général en chef le boudait, et il voulait avoir une explication.
L'explication ne fut pas difficile à obtenir. En le voyant, Bonaparte fronça le sourcil, et, enfonçant sou chapeau sur sa tète :
— Ah! c'est vous? dit-il. faut mieux! Passons daus ce cabinet.
Et, en disant ces mots, il ouvrit une porte. Mon père passa le premier; Bonaparte Je suivit, et derrière lui ferma la porte au verrou.
— Général, dit-il alors, vous vous conduisez mal avec moi : vous cherchez à démoraliser l'armée ; je sais tout ce qui s'est passé à Damanhour.
Alors mon père fit un pas en avant, et, posant sa main sur le bras que Bonaparte appuyait sur la garde de son sabre :
— Avant de vous répondre, général, lui dit-il, je vous demanderai dans quelle intention vous avez fermé celte porte,
Digitiz
et dans quel Lut vous voulez bien m'accorder l'honneur de ce tête-à-tête.
— Dans le but de vous dire qu'à mes yeux le premier et le dernier de mon armée sont égaux devant la discipline, et que je ferai, l'occasion s'en présentant, fusiller un général comme un tambour..
— C'est possible, général ; mais je crois cependant qu'il y a certains hommes que vous ne feriez pas fusiller sans y regarder à deux fois.
— Non, s'ils entravent mes projets !
— Prenez garde, général : tout à l'heure vous parliez de discipline; maintenant, vous ne parlez plus que de vous... Eh bien, à vous je veux bien donner une explication... Oui, la réunion de Damanhour est vraie; oui, les généraux, découragés dès la première marche, se sont demandé quel était le but de cette expédition ; oui, ils ont cru y voir un motif non pas d'intérêt général, mais d'ambition personnelle; oui, j'ai dit que, pour la gloire et l'honneur de la patrie, je ferais le tour du monde; mais que, s'il ne s'agissait que de votre caprice, à vous, je m'arrêterais dès le premier pas. Or, ce que j'ai dit ce soir-là, je vous le répète, et, si le misérable qui vous a rapporté mes paroles vous a dit autre chose que ce que je vous dis, c'est non-seulement un espion, mais pis que cela, un calomniateur.
Bonaparte regarda un instant mon père; puis, avec une certaine affection :
— Ainsi, Dumas, lui dit-il, vous faites deux parts dans votre esprit : vous mettez la France d'un côté et moi de l'autre. Vous croyez que je sépare mes intérêts des siens, ma fortune de la sienne.
— Je crois que les intérêts de la France doivent passer avant ceux d'un homme, si grand que soit cet homme... Je crois que la fortune d'une nation ne doit pas être soumise à celle d'un individu.
— Ainsi, vous êtes prêt à vous séparer de moi ?
— Oui, dès que je croirai voir que vous vous séparez de la France.
MÉMOIRES H'aLEX. DUMAS
— Vous avez turt, Dumas..., dit froidement Bonaparte
— C'est possible, répondit mon père; mais je n'admets pas les dictatures, pas plus celle de Sylla que celle de César.
— Et vous demandez?...
— A retourner en France par la première occasion qui se présentera.
— C'est bien! je vous promets de ne mettre aucun obstacle à votre départ.
— Merci, général ; c'est la seule faveur que je sollicite de vous.
Et, s'inclinant, mon père marcha vers la porte, tira le verrou et sortit.
En se retirant, il entendit Bonaparte murmurer quelques mots dans lesquels il crut entendre ceux-ci :
— Aveugle, qui ne croit pas en ma fortune!
Un quart d'heure après, mon père racontait à Dermoncourt ce qui venait de se passer entre lui et Bonaparte, et vingt fois, depuis, Dermoncourt m'a raconté à son tour, sans y changer un seul mot, cette conversation qui eut une si grande influence sur l'avenir de mon père et sur le mien.
Le 1er août eut lieu la bataille d'Aboukir, dans laquelle la flotte française fut détruite. Il ne fut donc plus, momentanément du moins, question de retour pour personne, pas plus pour mon père que pour les autres.
Cette fatale bataille d'Aboukir eut un terrible retentissement dans l'armée. Au premier moment, Bonaparte lui-même en fut atterré, et, comme Auguste s'écriant : « Varus! qu'as-tu fait de mes légions? » Bonaparte s'écria plus d'une fois : u Brueys! Brueys! qu'as-tu fait de nos vaisseaux? »
Ce qui tourmentait surtout Bonaparte, c'était cette incertitude sur son retour en France. La flottille détruite, il n'était plus maître de lui-même; cette perspective, qu'il avait envisagée froidement, de rester six ans en Egypte, lui était devenue insupportable. Un jour que Bourrienne voulait le consoler et lui disait de compter sur le Directoire :
— Votre Directoire! s'écria-t-il; mais vous savez bien que c'est un tas de jeans-f qui m'envient et me haïssent... Us me
Di
laisseront péiir ici. El puis ne voyez-vous point toutes ces ligures? C'est à qui ne restera pas.
Cette dernière boutade était suscitée par les rapports qu'on faisait à Bonaparte du mécontentement général. Dans ces rapports, Kléber n'était pas plus épargné que ne l'avait été mou père. Il sut que Bonaparte parlait de lui comme d'un opposant, et, le 22 août 1708, il lui écrivit la lettre suivante :
« Vous seriez injuste, citoyen général, si vous preniez pour une marque de faiblesse ou de découragement la véhémence avec laquelle je vous ai exposé mes besoins. Il m'importe peu où je dois vivre, où je dois mourir, pourvu que je vive pour la gloire de nos armes et que je meure comme j'aurai vécu. Comptez donc sur moi dans tout concours de circonstances, ainsi que sur tous ceux à qui vous ordonnez de m'obéir. Je vous l'ai déjà mandé, l'événement du 14* n'a produit sur les soldats qu'indignation et désir de vengeance. »
Bonaparte répondit :
« Croyez au prix que j'attache à votre estime et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons un peu brouillés... Vous seriez injuste, à votre tour, si vous doutiez de la peine que j'en éprouverais... Sur le sol de l'Egypte, les nuages, quand il y en a, passent en six heures; de mon côté, s'il y en avait, ils seraient passés en trois.
» L'estime que j'ai pour vous est au moins égale à celle que vous m'avez témoignée quelquefois. »
Il y a loin de ces froides lettres à cet enthousiasme qui aurait fait dire à Kléber posant sa main sur l'épaule de Bonaparte :
— Général, vous êtes grand comme le monde!
On a beau dire, ce sont les poètes qui font l'histoire, et l'histoire qu'ils font est la plus belle de toutes les histoires.
Bayez le mot de Bonaparte aux Pyramides, rayez le mot de
(1) 44 thermidor (1" août).
Kléber à Donaparte, et vous supprimez le cadre d'or qui enferme cette grande expédition d'Egypte, la plus folle et la i>lus inutile des expéditions, si elle n'en est pas la plus gigantesque et la plus poétique.
Cependant, une abondance relative dans les vivres avait succédé à la famine, et faisait oublier momentanément aux soldats, rentrés dans un certain bien-être matériel, les souffrances du commencement de la campagne. Malheureusement, en échange, le numéraire manquait absolument.
Ce fui alors que Bonaparte écrivit à Kléber la lettre suivante, qui doit prendre date avant celle que nous venons de citer, et qui va nous servir à expliquer cette fameuse insurrection du Caire, dans la répression de laquelle mon père joua le principal rôle.
I Bonaparte, général en chef, au général de division Kléber.
« An quartier général du Caire, le 9 thermidor an vi.
» Nous avons au Caire, citoyen général,. une très-belle monnaie. Nous avons besoin de tous les lingots que- nous avons laissés à Alexandrie, en échange de quelque numéraire que les négociants nous ont donné. Je vous prie donc de faire réunir les négociants auxquels ont été remis lesdits lingots, et de les leur redemander. Je leur donuerai en place des blés et du riz, dont nous avons une quantité immense. Notre pauvreté en numéraire est égale à notre richesse en denrées, ce qui nous oblige absolument à retirer du commerce le plus de lingots et d'argent que nous pouvons, et à donner en échange des denrées.
» Nous avons essuyé plus de fatigues que beaucoup de gens n'avaient le courage d'en supporter. Mais, dans ce moment-ci, nous nous reposons au Caire, qui ne laisse pas de nous offrir beaucoup de ressources : toutes les divisions y sont réunies.
» L'état-major vous aura instruit de l'événement militaire qui a précédé notre entrée au Caire... Il a été assez brillant :
nous avons jeté deux mille mamelouks des mieux montés dans le Nil.
» Envoyez-nous les imprimeries arabes et françaises. Veillez à ce que Ton embarque tous les vins, eaux-de-vie, tentes, souliers; envoyez tous ces objets par mer à Rosette, et, vu la croissance du Nil, ils remonteront facilement jusqu'au Caire.
» J'attends des nouvelles de votre santé; je désire qu'elle se rétablisse prompternent et que vous veniez bientôt nous rejoindre.
» J'ai écrit à Louis de partir pour Rosette avec tous mes effets.
» A rinstant même, je trouve, dans un jardin des mamelouks, une lettre de Louis datée du 21 messidor, ce qui prouve qu'un de vos courriers a été intercepté par les mamelouks.
» Salut.
» Bonaparte. »
Vers le temps où la pénurie du numéraire se faisait sentir à ce point, que Bonaparte ne craignait pas de redemander aux. négociants des lingots d'or et d'argent qui étaient pour eux le gage de l'argent prêté, leur offrant en échange des grains qui, dans le pays, n'avaient aucune valeur, — mon père, en faisant des embellissements dans la maison qu'il occupait et qui avait appartenu à un bey, trouva un trésor. Ce trésor, que le propriétaire de la maison, dans sa fuite rapide, n'avait pas eu le temps d'emporter, fut estimé à près de deux millions.
Mon père écrivit à l'instant même à Bonaparte :
u Citoyen général,
» Le léopard ne change pas de peau, l'honnête homme ne change pas de conscience.
» Je vous envoie un trésor que je viens de trouver, et que l'on estime à près de deux millions.
» Si je suis tué, ou si je meurs ici de tristesse, souvenez-
Ki!
vous que je suis pauvre, et que je laisse en France une femme et uu enfant.
» Salut et fraternité.
» Alex. Dumas. »
Cette lettre, imprimée officiellement dans la correspondance de l'armée d'Égypte, fit, au milieu de certaines accusations qui pesaient sur certains chefs, un très-grand effet. Reproduite par les journaux de New- York et de Philadelphie, elle eut un si grand succès au milieu de cette république naissante, que, cinquante ans après, dans un voyage que je lis, appelé en Hollande par le jeune roi à propos de son couronnement, l'honorable M. d'Areysas, ministre des États-Unis à la Haye, me la répéta mot pour mot.
Révolte du Caire. — Mon père entre à cheval dans la grande mosquée. — Sa nostalgie. — 11 quitte l'Egypte et aborde à Naples. — Ferdinand et Caroline de Naples. — Emma Lyons et Nelson. — Manifeste de Ferdinand. — Commentaire de son ministre Belmonte-Pignatclli.
Cependant ce défaut de numéraire, dont se plaignait Bonaparte, se faisait sentir de plus en plus. On ne savait plus comment on pourrait payer l'armée sans recourir aux avances. C'était un moyen odieux qui eût rappelé le mode de perception de ces fameux mamelouks qu'on était, disait-on, venu punir enfin de leurs vols et de leurs déprédations. Il était donc impossible d'y avoir recours. Dans cet embarras, Poussielgue, l'administrateur général des finances, proposa au général en chef d'établir le droit d'enregistrement sur toutes les concessions de propriétés qui s'étaient faites depuis l'arrivée en Egypte, ou qui se feraient à l'avenir. Toutes ces concessions étant temporaires, et pouvant être retirées ou renouvelées selon le caprice du général en chef, la ressource était incalcùlable.
Ce moyen fiscal, inconnu jusqu'alors en Orient, fut consi-
(léré comme une avance déguisée; et, portant préjudice aux grands concessionnaires turcs ou arabes, dont la plus grande partie habitait le Caire, il lit de cette capitale un centre de révolte.
Un des premiers ordres donnés, en arrivant au Caire, avait été de surveiller les crieurs des mosquées. Ces crieurs sont dans l'habitude d'appeler trois fois par jour les fidèles à la prière. Pendant quelque temps, on surveilla ces appels; puis, peu à. peu, on s'y habitua et l'on négligea cette surveillance. Voyant cela, les muezzins substituèrent aux paroles consacrées des appels à la révolte. Dans leur ignorance de la langue, les Français ne s'aperçurent pas de cette substitution, et les Turcs purent librement conspirer, donner des ordres pour retarder ou avancer l'heure de la conspiration, dont l'explosion fut enfin fixée au matin du 21 octobre.
Le 21 octobre, à huit heures du matin, la conspiration éclata à la fois sur tous les points, depuis Syène jusqu'à Alexandrie.
Mon père était malade et encore couché, lorsque Dermoncourt se précipita dans sa chambre en criant :
— Général, la ville est en pleine insurrection; le général Dupuis vient d'être assassiné ! A cheval ! à cheval !
Mon père ne se fit pas répéter la nouvelle à deux fois. Il connaissait la valeur du temps en pareille circonstance; il sauta, à peu près nu, sur un cheval sans selle, prit son sabre, et s'élança dans les rues du Caire, à la tète de quelques officiers qu'il avait autour de lui.
La nouvelle annoncée était vraie en tous points : le commandant du Caire, le général Dupuis, venait d'être blessé mortellement sous l'aisselle, d'un coup de lance qui lui avait coupé l'artère, et dont l'avait frappé un Turc caché dans une cave. Bonaparte, disait-on, était à l'île de Roudah, et ne pouvait rentrer dans la ville; la maison du général Caffarelli avait été forcée, et tous ceux qui s'y trouvaient, mis à mort. Enfin, les révoltés se portaient en masse chez le payeur général Estève.
Ce fut vers ce point que se dirigea mon père, ralliant à lui tout ce qu'il rencontrait sur son chemin.
Il parvint à se trouver ainsi à la tête d'une soixantaine d'hommes.
On sait l'admiration qu'avait inspirée aux Arabes la beauté herculéenne de mon père. Monté sur un grand cheval de dragon qu'il maniait en cavalier consommé, offrant sa tête, sa poitrine et ses bras nus à tous les coups, sélançaut au milieu des groupes les plus acharnés, avec cette insouciance de la mort qu'il avait toujours eue, mais que redoublait en cette circonstance l'espèce de spleen dont il était atteint, il apparut aux Arabes comme l'ange exterminateur à la flamboyante épée. En un instant, les abords de la Trésorerie furent balayés, les Turcs et les Arabes sabrés, Estéve délivré.
Pauvre Estève, je me le rappelle encore, m'embrassant tout enfant, en me disant :
— Rappelle-toi bien ceci, c'est que, sans ton père, la téte qui t'embrasse pourrirait aujourd'hui dans les fossés du Caire.
La journée se passa en luttes continuelles et acharnées. Les membres de l'Institut d'Egypte, qui habitaient la maison de Kassim-Bey, dans un quartier assez éloigné, s'étaient retranchés, et faisaient le coup de fusil comme de simples mortels. Ils se battirent toute la journée, et ce ne fut que vers le soir que mon père parvint jusqu'à eux, avec ses braves dragons, et les délivra.
Vers la même heure, on apprit qu'un convoi de malades appartenant à la division Régnier, et venant de Belbeys, avait été égorgé.
Bonaparte était-il à Roudah, comme le disent toutes les relations officielles? ou était-il à son quartier général, comme l'affirme Bourrienne? Se présenta-t-il inutilement à la porte du vieux Caire, à la porte de l'Institut, et ne put-il rentrer, vers six heures du soir, que par la porte de Boulak ? ou se trouva- 1- il cerné dans son hôtel sans moyens d'action? C'est ce qui est resté dans l'obscurité. Mais, ce qu'il y a de clair, de patent, de positif, c'est qu'on ne le vit nulle part dans cette première journée, et, j'en appelle au souvenir des
Égyptiens (1) qui vivent encore, c'est que Ton vit mon père partout.
Les premiers ordres donnés par Bonaparte eurent leur exécution vers cinq heures du soir. Le bruit du canon tonnant dans les rues principales, le bruit d'une batterie d'obusiers établie sur le Mokkan, le bruit du tonnerre enfin, bruit si rare au Caire, qu'il épouvanta les révoltés, annonça que la résistance, jusqu'alors partielle, et pour ainsi dire instinctive, prenait de l'accroissement, et surtout une direction.
La nuit interrompit le combat. C'est un point de religion, chez les Turcs, de ne pas poursuivre la bataille pendant l'obscurité. Bonaparte profita de la nuit pour prendre toutes ses dispositions.
Au lever du soleil, la révolte vivait encore, mais les révoltés étaient perdus.
Bon nombre d'entre eux, et surtout les principaux chefs, s'étaient réfugiés dans la grande mosquée. Mon père reçut Tordre d'aller les y attaquer, et de frapper ainsi au cœur ce qui restait de l'insurrection.
Les portes furent brisées à coups de canon, et mon père, lançant son cheval au grand galop, entra le premier dans la mosquée.
Le hasard fit qu'en face de la porte, c'est-à-dire sur la route que parcourait dans sa course le cheval de mon père, se trouvait un tombeau élevé de trois pieds, à peu près. En rencontrant cet obstacle, le cheval s'arrêta court, se cabra, et, laissant retomber ses deux pieds de devant sur le tombeau, demeura un instant immobile, les yeux sanglants et jetant la fumée par les naseaux.
— L'ange! l'ange! crièrent les Arabes.
Leur résistance ne fut plus que la lutte du désespoir chez quelques-uns, mais chez la plupart la résignation au fatalisme.
Les chefs crièrent :
(!) On nomme ainsi tous ceux qui firent partie do l'expédition d'Egypte.
— Aman (pardon)!
Mon père alla rendre compte à Bonaparte de la prise de la mosquée. Celui-ci connaissait déjà les détails ; il reçut parfaitement mon père, avec lequel l'envoi du trésor avait commencé de le raccommoder.
— Bonjour, Hercule! lui dit-il; c'est toi qui as terrassé l'hydre.
Et il lui tendit la main.
— Messieurs, continua- t-il en se retournant vers ceux qui l'entouraient, je ferai faire un tableau de la prise de la grande mosquée. Dumas, vous avez déjà posé pour la figure principale.
Le tableau fut en effet commandé à Girodet; mais à ce tahleau, on se le rappelle, il n'y a, pour figure principale, qu'un grand hussard blond, sans nom et presque sans grade; c'est lui qui tint la place de mon père, qui, huit jours après l'insurrection du Caire calmée, se brouilla de nouveau avec Bonaparte, en insistant plus que jamais pour revenir en France.
En effet, tiré un instant, par l'insurrection du Caire, de cette nostalgie à laquelle il s'était laissé aller, mon père y retomba bientôt. Un dégoût profond de toute chose s'était emparé de lui avec le dégoût de la vie, et, malgré les conseils de ses amis, il insista obtinément pour que Bonaparte lui accordât son congé.
Dans une dernière entrevue qu'il eut avec mon père, Bonaparte tenta un dernier effort pour le déterminer à rester; il alla même jusqu'à lui dire qu'un jour ou l'autre lui-même passerait en France, et lui promettre de le ramener avec lui. Rien ne put calmer ce désir de départ, devenu une véritable maladie.
Malheureusement, Dermoncourt, le seul homme qui eût quelque influence sur mon père, était retourné à son régiment et stationnait à Belbeys. Lorsqu'il apprit que le départ de son général était arrêté, il accourut au Caire et se rendit chez lui. 11 trouva l'appartement démeublé, et mon père faisant une vente des objets qui lui étaient inutiles.
Di
MÉMOIRES It'ALEX. DUMAS
Avec l'argent de cette vente, mon père acheta quatre mille livres de café moka, onze chevaux arabes dont deux étalons et neuf juments, et fréta un petit bâtiment nommé la Belle- Maltaise.
Le défaut de nouvelles, toutes interceptées par le6 croisières anglaises, faisait qu'on ignorait complètement ce qui s'était passé en Europe.
Disons, pour l'intelligence des faits qui vont suivre, un mot des événements de Rome et de Naples. Nous serons aussi succinct que possible.
Ferdinand et Caroline régnaient à Naples. Caroline, seconde Marie-Antoinette, avait en haine les Français, qui venaient de tuer sa sœur. C'était une femme ardente à toutes les passions de la haine et de l'amour, luxurieuse à la fois de plaisirs et de sang.
Ferdinand était un lazzarone; à peine savait-il lire, à peine savait-il écrire ; jamais il n'a connu d'autre langue que le patois napolitain. H avait, dans ce patois, fait une petite variante nupanem et circenses antique. Il disait :
— Les Napolitains se gouvernent avec trois F: Força, — Festa, — Farina; — Fourche (potence), — Fête, — Farine.
On comprend qu'un traité arraché par la terreur à de pareils souverains, ne pouvait avoir son exécution que tant qu'ils demeureraient sous l'empire de cette terreur. Cette terreur, c'était Bonaparte qui la leur avait particulièrement inspirée. Or, non-seulement Bonaparte était en Egypte, mais encore on venait d'apprendre la nouvelle que la flotte française avait été détruite à Aboukir, et, à la suite de cette destruction, on tenait Bonaparte pour perdu, l'armée française pour anéantie.
Déjà, au moment où l'escadre anglaise s'apprêtait à arrêter notre marche vers le but encore inconnu de notre expédition, la flotte anglaise, au mépris de nos traités avec Ferdinand, avait été reçue dans le port de Naples avec des démonstrations non équivoques de sympathie. Ce fut bien autre chose après la bataille d'Aboukir.
A peine la flotte de Nelson eut-elle été signalée en vue de
Xaples, traînant à la remorque les drbris.de nos vaisseaux, que le roi, la reine, l'ambassadeur d'Angleterre Hamilton, et la belle Emma Lyons, sa femme, s'embarquèrent sur des vaisseaux splendidement décorés, et s'avancèrent à la rencontre du vainqueur.
0 belle et fatale Emma Lyons! quel sera l'historien qui osera se faire le Tacite de votre vie? quel sera le poète qui osera faire le journal de vos passions? Favorite de Caroline! maîtresse de Nelson! quel sera le bourreau qui osera additionner le chiffre de vos victimes ?
Toute cette splendide cour se rendit donc au-devant de Nelson : le roi pour lui offrir une épée, la reine pour lui offrir une maîtresse. Le soir, la ville fut illuminée, et il y eut bal au palais.
Nelson parut avec Ferdiuaud au balcon royal, et Ton cria : — Vive Ferdinand ! vive Nelson !
Et tout cela se passait en face de notre ambassadeur, Garât, qui assistait à la chute de notre influence et à l'accroissement de l'influence anglaise.
Aussi se plaignit- il.
Mais il lui fut répondu que la flotte anglaise n'avait été reçue dans le port de Naples qu'à la suite de la menace qu'avait faite l'amiral Nelson de bombarder la ville.
La réponse était illusoire, et cependant notre ambassadeur dut s'en contenter.
C'est ainsi qu'il vit s'organiser une année de soixante mille hommes, à la tète de laquelle on mit le général autrichien Mack, auquel ses défaites successives acquirent une certaine célébrité.
Dès cette heure, la guerre contre la France fut résolue.
L'armée napolitaine, sous le commandement du général autrichien, fut divisée en trois camps.
Vingt-deux mille soldats furent envoyés à San-Germano ; seize mille occupèrent les Abruzzes; huit mille campèrent dans la plaine de Sessa; six mille s'enfermèrent dans les murs de Gaete.
Cinquante-deux mille hommes s'apprêtaient aussi à en-
vahir les États romains et à nous chasser de Rome, que nous occupions.
Cependant, quoique résolue, la guerre n'était pas encore déclarée ; l'ambassadeur demanda une seconde fois au gouvernement de Naples compte de ce qui se passait.
Le gouvernement répondit qu'il- désirait plus que jamais la continuation des bonnes relations entre le gouvernement napolitain et le gouvernement français, et que les soldats dont se préoccupait M. Garât n'étaient dans leurs camps respectifs que pour s'instruire.
Mais, quelques jours après, c'est-à-dire le 22 novembre, parut un manifeste dans lequel le roi Ferdinand rappelait les desordres révolutionnaires de la France; les changements politiques de l'Italie; le voisinage des ennemis de la monarchie et de la tranquillité générale ; l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile; la fuite du pape, et les périls de la religion. Puis, à la suite de cet exposé de griefs, il déclarait que, par ces nombreux et puissants motifs, il conduirait une armée dans les États romains, afin de rendre à ce peuple son légitime souverain, le chef de la sainte Église, et le repos aux peuples de son royaume. Il ajoutait que, ne déclarant la guerre à aucun monarque, il engageait les armées étrangères à ne point contrarier la marche des troupes napolitaines, qui n'avaient d'autre but que de pacifier Rome et le territoire du saint-siége.
Eu même temps, des lettres particulières des ministres du roi de Naples aux ministres étrangers excitaient ceux-ci à faire aux Français, non pas une guerre de bataille rangée, mais une guerre d'assassinats et d'empoisonnements.
C'est incroyable, n'est-ce-pas? c'est impossible même ! Lisez la lettre du prince Belmonte-Pignatelli, ministre du roi de Naples, au chevalier Riocca, ministre du roi de Piémont.
La voici :
« Nous savons que, dans le conseil de votre roi, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent à l'idée du parjure et du meurtre, comme si le dernier traité
d'alliance entre la France et la Sardaigne était un acte politique à respecter. N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur? n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dédommage à la première occasion que lui offre la faveur de la fortune.
» Quoi ! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure de ne point tenir les promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience? vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? Non, les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire à abattre à ses pieds un ennemi de la patrie. Les meurtres partiels profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison à ces actes énergiques de tout un peuple, qui passe sur les cadavres de ses oppresseurs pour reconquérir sa liberté... Nos braves Napolitains, sous la conduite du brave général Mack, donneront les premiers le signal de mort contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en marche quand cette lettre vous parviendra. »
Or, c'était aux mains d'un gouvernement qui écrivait de pareilles lettres que mon père, général républicain, quittant l'Egypte à cause de son dévouement à la République, qu'il voyait menacée par l'ambition de Bonaparte, allait tomber, et dans quel moment? Au moment où battu de tous côtés par une poignée de Français, chassé de son royaume du continent, le chef de ce gouvernement était forcé de s<j retirer à Païenne, avec ce cortège de haines, de colères et de vengeances qui accompagnent les défaites et conseillent aux vaincus les résolulions'désespérées et fatales.
Aussi, allons-nous voir le prince fielmontc-Pignatelli mettre en pratique, sur mon père et ses malheureux compagnons, les I. 10
MÉMOIRES D'àLEX. DUMAS
préceptes exposés par lui à sou collègue, le chevalier Riocca, ministre du roi de Piémont.
Je laisserai mon père lui-même raconter cette terrible captivité, et, après quarante-cinq ans, une voix sortira du tombeau, qui, comme celle du père d'Hamlet, dénoncera au monde le crime et les meurtriers.
Rapport fait au gouvernement français par le général de division Alexandre Dumas, sur sa captivité à Tarente et à Brindes, ports du royaume de Naples.
« Parti du port d'Alexandrie, dans la soirée du 17 ventôse an vu, sur le bâtiment la Belle-Maltaise, avec le général Manscourt, le citoyen Dolomieu et beaucoup d'autres Français, militaires ou employée de l'armée d'Égypte, tous munis de congés du général Bonaparte, j'espérais, à la faveur d'un vent favorable et grâce à la renommée d'excellent voilier qu'avait notre bâtiment, échapper à la flotte anglaise, et arriver en dix ou douze jours dans un port de France. Cet espoir était d'autant mieux fondé que le capitaine maltais qui la commandait — ce capitaine se nommait Félix — m'avait assuré qu'avec quelques réparations de peu d'importance, son navire pouvait tenir la mer dans les plus mauvais temps. Nous avions débattu ensemble le prix de ces réparations : il était fixé à soixante louis, je lui en avais donné cent. J'avais donc tout lieu de croire que ces réparations avaient été consciencieusement faites ; malheureusement, il n'en était rien.
» 11 faut dire aussi qu'à peine sortis du port, la mer se déclara contre nous. Dès la première nuit, un grand vent nous assaillit, et, quand, le lendemain, après une nuit de tempête, le jour parut, nous nous aperçûmes que notre bâtiment faisait eau.
» Nous étions déjà à quarante lieues d'Alexandrie ; il nous était impossible, vu le vent contraire, de remettre le cap sur
TÉgypte; nous résolûmes de continuer notre route en livrant au vent le plus de voiles possible.
» Mais plus nous allions vite, plus nous fatiguions le bâtiment, plus les voies d'eau devenaient considérables, et plus enfin il devenait impossible de les combattre.
» Le troisième jour de notre navigation, la situation était presque désespérée.
» Ce jour-là, on jeta successivement à la mer les dix pièces de canon qui armaient notre bâtiment et faisaient notre défense.
» Le lendemain, on y jeta neuf de mes chevaux arabes, puis tous les ballots de café, et jusqu'à nos malles et à celles des autres passagers.
» Malgré cet allégement, le navire s'enfonçait de plus en plus; on prit hauteur, on s'aperçut qu'on était à l'entrée du golfe Adriatique, et, dans un conseil tenu par les marins et les officiers qui se trouvaient à bord, il fut décidé que l'on gagnerait, sans perdre un s'cul instant, la terre la plus proche et le port le plus voisin.
» Cette terre, c'était la Calabre; ce port, c'était Tarente.
» Le dixième jour, on eut connaissance de la terre. 11 était temps ! vingt-quatre heures de navigation de plus, et le navire sombrait sous voiles.
» Je donnai l'ordre de mouiller à une petite lie qui gisait à une lieue de la ville, à peu près. Comme nous venions d'Égypte, nous avions une quarantaine à faire, et, croyant le pays de Naples un pays ami, je tenais à me conformer aux lois sanitaires et à n'inspirer aux populations de la Calabre aucune crainte de peste.
» A peine fûmes-nous mouillés, que j'envoyai le patron du bâtiment avec une lettre adressée au gouverneur de la ville. Cette lettre lui disait qui nous étions, lui exprimait notre détresse, et réclamait de son humanité tous les secours qu'il pouvait avoir à sa disposition, secours dont nous avions le plus pressant besoin.
» Deux heures après, le capitaine était de retour; il rapportait une réponse verbale du gouverneur. Cette réponse nous invitait à débarquer eu toute confiance. La seule condi-
MÉMOIRES D'à L EX. DUMAS
tion qui fut mise à notre débarquement était de faire quarantaine.
» Cette condition allait d'elle-même. Personne de nous ne songea à la combattre, et nous nous réjouîmes de cet heureux dénoûment à une situation si précaire.
» Entrés dans le port, on nous fit descendre les uns après les autres et fouiller par quatre capitaines napolitains, dont les bâtiments avaient été brûlés devant Alexandrie, et à qui j'avais donné passage sur la Belle-Maltaise, par pure humanité.
« Ce premier traitement nous parut étrange. Cependant nous étions si loin de concevoir des soupçons, que nous l'attribuâmes à la rigueur des lois sanitaires, et que nous ne fîmes aucune résistance à ce qu'il s'exécutât.
» A la suite de cette visite, on nous entassa confusément, généraux, officiers, passagers, matelots, dans une chambre si étroite, que personne de nous n'osa, en se couchant, empiéter sur les droits de son voisin.
» Nous passâmes ainsi le reste de la journée et la nuit.
» Le lendemain, on mit à terre ce qui restait de nos effets et de nos équipages, et Ton s'empara de nos lettres, de nos papiers et de nos armes.
» Mes deux chevaux ne furent pas oubliés dans la confiscation, quoique pendant deux mois on m'en fît payer la nourriture, en me laissant croire qu'ils me seraient rendus.
» Quarante-huit heures s'écoulèrent encore, pendant lesquelles nous demeurâmes entassés dans notre chambre. Enfin, le troisième jour, sur mes réclamations et à prix d'argent, on nous donna, au général Manscourt, à Dolomieu et à moi, une chambre particulière pour y achever notre quarantaine.
» Sur ces entrefaites, on nous annonça la visite du fils du roi de Naples.
» Introduite près de nous, l'altesse royale s'informa de la santé des généraux Bonaparte et Berthier, et de la situation de l'armée d'Égypte.
« Puis elle nous quitta brusquement sans nous dire adieu.
» Ces étranges façons, jointes au mauvais italien qu'il parlait, nous donnèrent quelques doutes sur son identité.
» Huit Jours après, les membres du gouvernement vinrent nous annoncer que, par l'ordre du prince François, nous étions déclarés prisonniers de guerre.
» Nous ne nous étions pas trompés.
» Voici ce qu'était ce prétendu prince François :
» Quatre aventuriers corses avaient résolu de soulever les populations en faveur des Bourbons; mais, connaissant la lâcheté proverbiale du prince François, ils résolurent d'agir en son nom.
» L'un d'eux devait se donner pour lui.
» C'était un nommé Corbara, vagabond sans aveu, mais brave.
» Les autres, qui se nommaient de Cesare, Boccheciampe et Colonna, devaient passer : Colonna, pour le connétable du royaume; Boccheciampe, pour le frère du roi d'Espagne ; et de Cesare, pour le duc de Saxe.
» Maintenant, qu'étaient ces hommes qui prenaient ces titres pompeux?
» De Cesare, un aneien domestique à livrée;
» Boccheciampe, un ancien soldat d'artillerie, déserteur;
» Et Colonna, une espèce de vagabond, comme Corbara, son ami et son compatriote.
» C'était à Montjari, dans la maison de l'intendant Girunda, que toute cette comédie avait été nouée.
» Girunda, qui, en sa qualité d'intendant, était censé connaître l'héritier de la couronne, avait, lui, pour mission de précéder les quatre aventuriers en les annonçant sous les divers noms et les différents titres qu'ils avaient pris.
» Grâce à ces précautions, le voyage des faux princes fut un triomphe, et, devant eux, derrière eux, autour d'eux, toute la province se souleva.
» En attendant, le prétendu prince François agissait en dictateur, cassant des magistrats, nommant des gouverneurs de ville; levant des contributions, et tout cela, il faut l'avouer, plus intelligemment peut-être et à coup sûr plus i. 10.
hardiment que ne l'eût fait lu véritable héritier da la couronne.
» Deux incidents qui eussent dû perdre nos aventuriers contribuèrent, au contraire, à augmenter le crédit dont ils jouissaient.
•> D'abord, l'archevêque d'Otrante connaissait personnellement le prince François. L'archevêque d'Otrante, prévenu par Girunda, reçut la fausse altesse royale comme il eût reçu le vrai prince, et, pour Otrantc, tout fut dit.
» Ensuite, pendant son séjour à Tarente, les deux vieilles princesses, tantes de Louis XVI, qui venaient de Naples et qui allaient en Sicile, poussées par le gros temps, vinrent relâcher dans le port. Elles apprirent que leur parent était la, et demandèrent naturellement à le voir. Force fut au faux prince de se présenter à ses prétendues tantes; mais les deux vieilles princesses, ayant appris dans quel but Corbara jouait ce personnage, et songeant au bien qui ressortait pour le parti bourbonien de cette comédie, prêtèrent les mains au mensonge et contribuèrent même, par les démonstrations qu'elles donnèrent de leur amitié au prétendu petit-fils de Louis XJV,àle populariser dans l'esprit des Calabrais (1).
» Voilà quel était l'homme qui disposait de notre destinée et qui nous déclarait prisonniers de guerre.
(1) Celte assertion serait presque incroyable, si on ne la trouvait reproduite dans les mêmes termes, à peu près, sous la plume du général Colelta.
« Ces imposteurs se dirigèrent vers la ville de Tarente; mais, lorsqu'ils y furent arrivés, ils virent aborder le vaisseau qui portait de Naples en Sicile les vieilles princesses de France. Nos aventuriers ne se déconcertèrent point, et Corbara, s'étant fait précéder par un message qui révélait aux princesses les effets merveilleux de la crédulité du peuple, se rendit, avec une pompe royale et l'assurance d'un parent, auprès de ces dames. Les princesses, malgré la fierté naturelle à la race des Bourbons, accueillirent en petit-fils cet aventurier obscur, et, croyant servir ainsi la cause du roi, lui donnèrent le titre d'altesse et lui prodiguèrent des témoignages de respect et d'affection. *
(Histoire de Naplet de 1734 à 182o, par Coletta.)
» En nous faisant celte déclaration au nom de la fausse^ altesse, on nous avait promis positivement que, lors de notre mise en liberté, nos armes, nos chevaux et nos papiers nous seraient fidèlement rendus.
» Avec les intentions que Ton avait sur nous, on pouvait impunément nous promettre tout cela.
» J'insistai pour voir une seconde fois l'altesse royale, et lui demander des explications sur cette captivité à laquelle je ne comprenais rien, ignorant la reprise des hostilités entre Naples et la France; mais il va sans dire que Son Altesse royale ne se prodiguait pas ainsi.
» Je lui écrivis alors; mais, d'après l'explication que je viens de donner, on comprend que ma lettre resta sans réponse.
» Un mois environ après cette visite, et comme, je ne sais dans quel but, on nous faisait espérer notre prochain renvoi en France, arriva une lettre du cardinal Rulîo, dont communication nous fut donnée.
» Cette lettre nous invitait, le général Manscourt et moi, à écrire aux généraux en chef des armées de Xaples et d'Italie pour traiter du cartel de notre échange contre il signor Boccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier et conduit à Anf une. La lettre ajoutait que le roi de Naples faisait plus de cas de ce signor Boccheciampe, seul, que de tous les autres généraux napolitains, prisonniers de guerre, soit en Italie, soit en France.
»> Nous adressâmes, en conséquence, au cardinal les lettres nécessaires; mais le cardinal, ayant appris que Boccheciampe; avait été, non pas fait prisonnier, mais tué, la négociation, qui no pouvait plus avoir le résultat attendu, demeura sans effet.
« Bien plus, un matin, le gouverneur civil et politique de Tarente et le commandant militaire se firent introduire près de nous, et nous déclarèrent qu'ils avaient ordre de nous faire transporter à l'instant même, le générai Manscourt et moi, au (hâteau.
» Cet ordre reçut immédiatement son exécution. » Le lendemain, à force d'instances, nous obtînmes que nos domestiques vinssent nous rejoindre.
Di
« Ce fut ainsi que nous fûmes séparés de Dolomieu, qu'attendait une captivité non moins terrible que la nôtre (1).
m A notre arrivée au château, on nous donna à chacun une chambre séparée.
» A peine installés, nous fimes venir le gouverneur ; nous lui racontâmes la proposition faite par le cardinal Rutïb, et nous lui demandâmes conseil sur ce que nous avions à faire.
» Il nous invita, notre lettre étant restée sans réponse, à en écrire une nouvelle; ce que nous fimes à l'instant même : un bâtiment en partance devait s'en charger et la remettre au général d'Anciera, commandant de Messine.
» Il va sans dire que nous n'eûmes pas plus de nouvelles de celle-là que de la première.
» Le surlendemain de mon entrée au château de Brindisi, comme je reposais sur mon lit, la fenêtre ouverte, un paquet d'un certain volume passa à travers les barreaux de ma fenêtre et vint tomber au milieu de ma chambre.
» Je me levai et ramassai le paquet : il était ficelé; je coupai les cordelettes qui le maintenaient, et je reconnus que ce paquet se composait de deux volumes.
» Ces deux volumes étaient intitulés le Médecin de campagne, par Tissot.
» Un petit papier, plié entre la première et la seconde page, renfermait ces mots :
« De la part des patriotes calabrais; voir au mot Poison. »
» Je cherchai le mot indiqué : il était doublement souligné. »> Je compris que ma vie était menacée ; je cachai les deux volumes de mon mieux, dans la crainte qu'ils ne me fussent
(I) Transporté dans les prisons de Naples, Dolomieu réclamait de
geôlier quelque adoucissement à sa position. Le geôlier refusa ce que lui demandait l'illustre savant. .«— Prends garde t lui dit celui-ci, avec de pareils traitements, je se
que je n'ai plus que quelques jours à vivre.
— Que m'importe! répondit le geôlier, je ne dois compte que vos os.
Dolomieu mourut deux ans après sa sortie de prison.
enlevés. Je lus et relus si souvent l'article recommandé, que j'en arrivai à connaître à peu près par cœur les remèdes applicables aux différents cas d'empoisonnement que l'on pourrait tenter sur moi.
» Cependant, durant les huit premiers jours, notre situation fut tolérable; nous jouissions de la promenade, devant la porte de notre logement, sur un espace d'environ trente toises. Mais, sous prétexte que les Français venaient de s'emparer de Naples, le gouverneur nous déclara, vers la fin de la première semaine, que la promenade nous était désormais interdite; et, le même jour, nous vîmes des serruriers poser des verrous à toutes nos portes et des maçons exhausser les murs d'une cour de douze pieds de long sur huit de large qui nous restait pour prendre l'air.
» C'est alors que nous nous posâmes vainement ce dilemme : Ou nous sommes prisonniers de guerre, et l'on nous doit le traitement alloué au grade de général prisonnier; ou nous ne sommes pas prisonniers de guerre, et alors on doit nous remettre en liberté.
» Pendant huit mois, nous fûmes obligés de vivre à nos frais, rançonnés par tout le monde et payant chaque objet le double de sa valeur.
» Au bout de huit mois, un ordre du roi nous fut communiqué, par lequel il était accordé à chacun de nous dix carlins par jour.
» Cela faisait quatre francs dix sous, à peu près, de notre monnaie de France, et, sur ces quatre franc? dix sous, nous devions défrayer nos domestiques.
» On eût pu cependant doubler notre solde, la détermination étant prise de ne pas nous la payer longtemps.
« J'avais quitté l'Égypte à cause du mauvais état de ma santé. Mes amis, qui voyaient dans mes souffrances une nostalgie pure et simple, criaient à la maladie imaginaire; moi seul me sentais malade réellement et me rendais compte de la gravité de ma maladie.
« Une attaque de paralysie, qui me frappa la joue gauche, vint malheureusement, quelques jours après mon entrée au
lazaret, nie donner raison contre les incrédules. J'avais alors à grand'peine obtenu d'être visité par un médecin, lequel se contenta de m'ordonner des remèdes tellement insignifiants, que le mal demeura stationnaire.
» Quelques jours après mon entrée au château, ce môme médecin me vint visiter, sans être demandé cette fois.
» C'était le 16 juin, à dix heures du matin.
» J'étais au bain; il me conseilla un biscuit trempé dans un verre de vin, et se chargea de m'envoyer des biscuits. Dix minutes après, les biscuits promis arrivaient.
» Je fis comme il avait conseillé ; mais, vers les deux heures de l'après-midi, je fus violemment saisi de douleurs d'entrailles et de vomissements qui m'empêchèrent de diner d'abord, et qui, en redoublant toujours d'intensité, me mirent bientôt à deux doigts de la mort.
»> Je me rappelai aussitôt les recommandations des patriotes et le mot poison souligné ; je demandai du lait. Une chèvre, que j'avais ramenée d'Egypte et qui était une distraction dans ma captivité, m'en fournit par bonheur la valeur d'une bouteille et demie. La chèvre épuisée, mon domestique se procura de l'huile et m'en fit avaler trente ou quarante cuillerées; quelques gouttes de citron, mêlées à cette huile, corrigeaient ce que ce remède avait de nauséabond.
» Dès qu'il me vit en ce fâcheux état, le général Manscourt fit prévenir le gouverneur de l'accident qui venait de m arriver, le priant d'envoyer chercher à l'instant même le médecin; mais le gouverneur répondit tranquillement que la chose était impossible, attendu que le médecin était à la campagne.'
» Ce ne fut que vers huit heures du soir, et lorsque les instances de mon compagnon de captivité prirent le caractère de la menace, qu'il se décida enfin à venir avec lui dans ma prison ; il était accompagné de tous les membres du gouvernement et escorté de douze soldats armés.
» Ce fut avec cet appareil militaire, contre lequel Manscourt protesta de toute la hauteur de son courage et de toute la force de sa loyauté, que la consultation me fut donnée.
h Sans doute le médecin, pour se présenter devant moi, avait besoin de toute rette force armée ; car, si bien soutenu qu'il fût en entrant dans ma chambre, il était lui-même pale comme un mort.
» Ce fut alors moi qui l'interpellai, et si vivement, qu'il balbutia, me répondant à peine, et avec un tel embarras dans ses réponses, qu'il me fut facile de voir que, s'il n'était pas l'auteur du crime, — et c'était probable, car cet homme n'avait aucun intérêt à ma mort, — il en était du moins l'instrument.
» Quant aux remèdes à suivre, il m'en ordonna un seul, qui était de boire de l'eau glacée ou de sucer de la neige.
» À l'empressement que l'on mit à suivre l'ordonnance de ce misérable, je me défiai ; et, en effet, au bout d'un quart d'heure de ce traitement, le mal avait tellement empiré, que je me hâtai d'y renoncer et de revenir à mon huile et à mon citron.
«Ce qui me confirma dans cette croyance que j'étais empoisonné, ce fut, outre les douleurs d'entrailles et les vomissements qui avaient tous les caractères de l'empoisonnement par les matières arsénieuses, ce fut, dis-je, que je me rappelai avoir vu, à travers la porte ouverte, tandis que j étais au bain et avant qu'il vînt à moi, le médecin s'approcher du général Manscourt, qui lisait dans la chambre voisine, et lui dire mystérieusement qu'il était certain que nous devions être dépouillés comme l'avaient élé nos compagnons; en conséquence, il se mettait à sa disposition, s'engageant, si nous avions quelques objets précieux, à nous les conserver jusqu'à notre sortie de prison, époque à laquelle il s'empresserait de nous les rendre.
» Il avait profité, pour faire cette proposition au général Manscourt, de l'absence d'un canounier tarentin, nommé Lamarronne, qui était son complice, mais avec lequel il ne se souciait pas de partager nos dépouilles.
» Le lendemain, ma chèvre mourut... Elle m'avait sauvé la vie, il fallait la punir.
» Trois jours après, le médecin mourut. Il avait manqué son coup, il fallait prévenir son indiscrétion.
» Le médecin, le jour où il m'avait rendu visite, avait fait pour le général Manscourt, atteint d'une affection scorbutique, une ordonnance que celui-ci se garda bien de suivre, voyant l'état où m'avaient mis les biscuits envoyés par ce misérable ; sans doute, cette abstention lui sauva la vie.
» Mais sa mort était résolue comme la mienne ; seulement, on eut recours pour lui à un autre moyen.
» Une poudre fut mêlée à son tabac, qui commença dès lors à lui donner de violents maux de tête et ensuite quelques attaques de folie. Le général Manscourt ne savait à quoi attribuer ces accidents, lorsque j'eus l'idée de visiter la boite dans laquelle il enfermait son tabac. La poudre qu'on y avait mêlée était tellement corrosive, que le fond de la boite était troué en plusieurs endroits, et que des parcelles de fer-blanc, dans la proportion d'un vingtième à peu près, étaient mêlées au tabac.
» J'eus encore recours à mon Mrdecin de campagne: il recommandait la saignée. Le général Manscourt se fit tirer du sang à trois reprises différentes, et fut soulagé.
» Cependant, à la suite de mon empoisonnement, j'avais été atteint de surdité : un de mes yeux avait perdu complètement la faculté de voir, et la paralysie avait fait des progrès.
» Ce qu'il y avait de remarquable, et ce qui prouve la présence d'un agent destructeur, c'est que tous ces symptômes de caducité me frappèrent à trente-trois ans et neuf mois.
» Quoique l'essai que je venais de faire d'un premier médecin ne me donnât pas une grande confiance dans un second, l'état de marasme où j'étais tombé me força de recourir au gouvernement et de réclamer de nouveau le secours de la science.
» En conséquence, je fis venir ce second docteur et lui demandai si je ne pourrais pas consulter un chirurgien français qui arrivait d'Egypte avec de nouveaux prisonniers; mais ma demande me fut refusée et force me fut de me contenter du médecin du cbùteau.
MÉMOIRES D'à L EX. DUMAS
» Ce médecin s'appelait Carlin, et parlait parfaitement français.
* Son début m'inquiéta : ce fut un déluge de protestations de dévouement, d'assurances de sympathie trop exagérées pour être vraies. Il m'examina avec la plus scrupuleuse attention , déclara que mes soupçons n'étaient pas fondés le moins du monde, et que j'étais atteint d'une maladie de langueur,
» Au reste, il désapprouvait en tous points le traitement que m'avait fait suivre le médecin mort, le traitant d'ignorant et d'imbécile, m'ordonnant des injections dans les oreilles, et me faisant prendre, tous les matins, une demi-once de crème de tartre.
» Au bout de huit jours, ma surdité, qui commençait à disparaître, était revenue, et mon estomac était tellement surexcité, que toute digestion était devenue impossible.
» Carlin me visitait régulièrement, parlait beaucoup, affectait un patriotisme exagéré et une grande sympathie pour les Français; mais, comme toutes ses démonstrations, au lieu d'exciter ma confiance, me rendaient de plus en plus circonspect, le gouverneur inventa un moyen qu'il crut devoir être elïicace : c'était de défendre à Carlin l'entrée de ma prison, sous prétexte qu'il me servait à entretenir des intelligences avec les patriotes italiens.
» J'avoue que je fus dupe de ce stratagème. Mon état empirait chaque jour; je réclamai Carlin de toutes mes forces; mais le directeur feignit la plus grande rigueur à son égardt et, le tenant toujours éloigné de moi, m'envoya un autre médecin.
» Celui-là, comme son prédécesseur, désapprouva complètement le régime que je suivais, disant que les injections d'oreilles qu'on me faisait faire, par exemple, n'étaient bonnes qu'à redoubler ma surdité, en irritant la membrane si délicate du tympan. En outre, il me fit préparer lui-même des potions qu'il m'apporta en me venant visiter, et à la suite desquelles j'éprouvai un mieux sensible; seulement, j'eus l'imprudence d'avouer ce mieux, et, comme ce n'était point 1. lt
ma guérisoii que l'on voulait, le brave homme fut congédié après sa seconde visite. J'eus beau le redemander, le gouverneur répondit qu'il se refusait obstinément à me venir voir.
>» Il me fallut donc me passer de médecin. Grâce au livre de Tissot, je continuai cependant de me traiter tant bien que mal. Mon œil seul allait empirant. Enfin Manscourt se rappela, dans des conditions à peu près pareilles, avoir vu une guéri son opérée avec du sucre candi réduit en poudre et soufflé dans l'œil sept ou huit fois par jour. Nous nous procurâmes du sucre candi et nous commençâmes ce traitement, qui avait au moins l'avantage de n'être pas difficile à suivre. J'en éprouvai une amélioration sensible, et, aujourd'hui, je n'ai plus sur cet œil qu'une légère taie qui, je l'espère, finira par disparaître tout à fait.
» Malheureusement, ma surdité et mes douleurs d'estomac allaient empirant sans cesse. Force me fut donc de redemander Carlin, qui ne me fut rendu qu'à la condition que, dans nos conversations, il ne prononcerait pas un seul mot de français, et, dans ses visites, serait toujours accompagné du gouverneur.
» Carlin, en me revoyant, me trouva si mal, qu'il demanda une consultation. Depuis longtemps, je désirais moi-même cette consultation et l'avais inutilement demandée. Elle me fut accordée enfin, et se composa de Carlin, d'un médecin de la ville, du chirurgien du château et d'un chirurgien français que j'obtins à force d'instances auprès du marquis de Valvo, ministre napolitain en mission à cette époque à Tarenle.
» A la porte, et au moment d'entrer, le gouverneur arrêta le chirurgien français:
» — Vous allez voir votre général Dumas, lui dit-il; prenez bien garde de laisser échapper un seul mot français, ou sinon vous êtes perdu !
» Puis, tirant les six verrous qui nous tenaient prisonniers:
» — Vous voyez bien cette porte, dit-il, elle s'ouvre devant vous pour la première et la dernière fois !
» Alors tous entrèrent dans ma chambre et se réunirent
autour de mon lit. Je cherchai des yeux le médecin français, ayant hâte de voir un compatriote, et, presque malgré moi, je fus forcé de reconnaître ce malheureux dans un pauvre diable exténué, à moitié nu et se présentant lui-même à moi avec l'aspect de la souffrance et de la misère.
» Je lui adressai la parole; mais, à mon grand étonnement, il ne me répondit pas. J'insistai ; même silence. J'interrogeai le gouverneur; celui-ci balbutia quelques paroles sans suite.
» Pendant ce temps, le médecin français disait tout bas et vivement au général Manscourt:
•> — Il m'est défendu, sous peine de mort, de parler au prisonnier !
» Carlin expliqua alors à ses confrères la cause et les développements de ma maladie, ainsi que le traitement qu'il avait jugé à propos de me faire suivre ; puis, après une légère discussion dans laquelle intervint à peine le médecin français, tant à cause de son ignorance de la langue italienne que de l'intimidation, suite naturelle des menaces du gouverneur, il fut convenu que je suivrais le traitement primitif, auquel on ajouterait seulement des pilules et des vésicatoires sur les bras, sur le cou et derrière les deux oreilles.
» Je me soumis à ce traitement; mais, au bout d'un mois, il avait fait sur moi de tels ravages, que je fus obligé de l'abandonner. Pendant ce mois, j'avais été atteint d'une insomnie continuelle; j'étais empoisonné une seconde fois.
» J'appelai le médecin : je lui exposai tous les symptômes; je les lui rendis si visibles, si patents, que le gouverneur, présent à l'entretien, n'osait me regarder et détournait la tête; mais l'imperturbable Carlin tint bon, allirma que le traitement seul qu'il me faisait suivre pouvait me sauver, et, mes trente pilules étant épuisées, il m'en ordonna de nouvelles.
» Alors je fis semblant de me rendre , je promis de me conformer à l'ordonnance , et , le lendemain , je reçus dix nouvelles pilules que je garde soigneusement pour les soumettre à Tanalvse.
»' Celles-là, sans doute, devaient opérer plus activement que
les autres; car, en me quittant, il m'annonça qu.'il partait pour la campagne, et me dit adieu, sous prétexte que, selon toute probabilité, j'aurais quitté moi-môme Tarente à son retour.
» Huit jours après, quoique j'eusse complètement abandonné ce traitement fatal, je me sentis tout à coup frappé comme d'un coup de foudre , et je tombai sans connaissance au milieu de ma chambre.
» Je venais d'être atteint d'une violente attaque d'apoplexie.
» Le général Manscourt fit à l'instant même prévenir le gouverneur de l'accident qui venait de m'arriver, en réclamant le secours du chirurgien du château ; mais le gouverneur, sans daigner se déranger de son repas, répondit tranquillement que le chirurgien était à la campagne, et qu'à son retour on me l'enverrait.
» J'attendis ainsi près de quatre heures.
w Pendant ce temps, la nature, abandonnée à elle-même, avait lutté, et j'avais repris quelque connaissance. Il est vrai que c'était juste ce qu'il en fallait pour sentir que je m'en allais mourant.
» En conséquence, rassemblant le peu de forces qui me restaient, j'ordonnai à une vieille femme qui faisait nos provisions d'aller dire au gouverneur que je savais parfaitement que le chirurgien n'était pas à la campagne, et que, s'il n'était pas près de moi dans dix minutes, je le prévenais que je me traînerais jusqu'à la fenêtre et crierais à toute la ville que j'étais empoisonné; ce qui n'étonnerait personne sans doute, mais ce qui du moins mettrait au grand jour son infamie.
« Cette menace eut son effet : cinq minutes après, ma porte s'ouvrit, et ce chirurgien, qui ne pouvait venir parce qu'il était à la campagne, entra.
» J'avais eu recours à mon Tissot, et j'avais vu que, pour le cas où je me trouvais, une abondante émission de sang était le seul remède. J'ordonnai donc impérieusement au médecin de me saigner.
» Mais, comme s'il ne devait obéir qu'à des ordres supérieurs, il se retourna vers le commandant du château, comme pour lui en demander la permission. Sans doute il l'obtint, car il tira de sa poche un instrument de chirurgie; seulement, au lieu que cet instrument fût une lancette, c'était une flamme à saigner les chevaux.
» Je haussai les épaules.
» — Pourquoi pas un poignard tout de suite ? lui dis-je. Ce serait plus tôt fait.
» Et j'étendis mon bras,
» Mais sans doute la première incision n'était pas suffisante, car ce ne fut qu'à la troisième ouverture que ce misérable me fit dans le bras, qu'il atteignit enfin la veine et que le sang vint.
» Cette première attaque d'apoplexie fut, trois jours après, suivie d'une seconde pour laquelle le môme chirurgien, appelé de nouveau, me fit, avec le même instrument, une seconde saignée. Seulement, celle-là, il jugea à propos de me la faire au pied, et si maladroitement ou si adroitement (car on craignait toujours que, grâce au secours des patriotes, nous ne nous évadassions), qu'un nerf fut attaqué et que, pendant plus de trois mois, ma jambe enflait démesurément au bout de dix pas que je faisais.
» Cependant, comme le craignait le gouverneur, le bruit de ces infâmes traitements s'était répandu dans la ville. Un jour, une pierre tomba dans ma chambre, enveloppée d'un morceau de papier. Sur ce papier étaient écrits ces mots :
« On veut vous empoisonner, mais vous avez dû recevoir » un livre dans lequel nous avons souligné le mot poison. » Si vous avez besoin de quelque remède que vous ne puis- •» siez pas vous procurer dans votre prison, laissez pendre » une ficelle à votre fenêtre, et, au bout de la ficelle, on » accrochera ce que vous demanderez. »
» Entre le papier et la pierre était roulée une longue ficelle armée d'un hameçon.
» Dès la nuit suivante, je laissai pondre la ficelle en demandant du kina pour me traiter, et du chocolat pour me nourrir.
» Dès la nuit suivante, j'eus ma provision faite de l'un et de l'autre.
» Grâce à ce traitement et à cette nourriture, le mal cessa de faire des progrès, et les attaques d'apoplexie disparurent ; seulement, je restai estropié de la jambe droite, sourd de Toreiile droite, paralysé de la joue gauche et ayant l'œil droit presque perdu.
» En outre, j'étais en proie à de violents maux de tète et à de continuels bourdonnements.
» J'assistais enfin sur moi-même à cet étrange spectacle d'une nature vigoureuse pliant sous la lutte d'une destruction obstinée.
» Il y avait près de quinze mois que nous étions prisonniers à Tarente, et notre importance faisait qu'on s'occupait de nous dans la ville. On en arriva à reculer devant le scandale de notre mort. Toutes ces tentatives d'empoisonnement ne s'étaient pas faites sans transpirer dans la ville; les patriotes parlaient tout haut des infâmes traitements auxquels j'étais en butte. 11 fut donc décidé, entre le marquis de la Squiave et les agents du roi de Naples à Tarente, de nous transférer au château maritime de Brindisi. Cette singulière disposition nous fut cachée avec soin; mais, si secrète qu'elle eût été tenue, les patriotes en avaient été avertis, et trois ou quatre d'entre eux, en passant devant nos fenêtres, nous faisaient comprendre, par leurs gestes, que nous devions être transférés dans une autre prison, et que, sur la route, nous serions assassinés.
n J'appelai Manscourt, pour lui faire part de la nouvelle qui nous était transmise; mais nous crûmes à un faux bruit, et nous ne nous inquiétâmes point autrement de cet avis.
» Le même soir, vers onze heures, nous étions couchés, quand tout à coup ma porte s'ouvrit à grand fracas, et le marquis de la Squiave, avec une cinquantaine de sbires, entra et
nous intima Tordre do partir sur-le-champ pour IJrindisi. Alors cet avertissement qui m'avait ('té donné dans la journée me revint à l'esprit; et, pensant que, puisque la première partie de cet avertissement qui concernait la translation était vraie, la seconde, qui concernait l'assassinat, devait être aussi vraie que la première, je trouvai que tout autaut valait mourir tout de suite; que, d'ailleurs, mourir en résistant, mourir dans une lutte, mourir dans un combat, était préférable à mourir lentement, heure par heure, minute par minute. Je déclarai donc que je ne bougerais pas, qu'on m'enlèverait par force, mais que je me défendrais jusqu'à la dernière extrémité.
» A cette réponse, le marquis tira son sabre et s'avança vers moi.
» J'avais au chevet de mon lit une canne, avec un lourd pommeau d'or massif, qu'on m'avait sans doute laissée parce qu'on prenait ce pommeau pour du cuivre. Je saisis ma canne, et, sautant à bas de mon lit, je tombai sur le marquis et sur toute cette canaille d'une si rude façon, que le marquis lâcha son sabre et s'enfuit, et que tous ces misérables coquins, jetant couteaux et poignards, le suivirent en poussant de grands cris, et cela, si vivement, qu'en moins de dix secondes ma chambre fut complètement évacuée.
» Je ne sais, du reste, comment eût tourné pour nous cet acte de rébellion, si l'armistice conclu à Foligno n'était venu mettre un terme à ce long supplice, auquel nous devions nécessairement finir par succomber. Mais, comme le gouvernement napolitain devait être infâme pour nous jusqu'au dernier moment, on se garda bien de nous annoncer la fin de notre captivité. Tout au contraire, avec des menaces nouvelles, avec un appareil formidable, et comme si on nous réunissait là pour nous y faire périr tous ensemble, on nous transféra à Brindisi tous tant que nous étions de Français à Tarente et dans ses environs.
» Ce fut seulement au moment d'être embarqués que nous sûmes l'armistice conclu et le cartel d'échange arrêté; nous étions libres.
.> Seulement, notre liberté, selon toute probabilité, ne serait pas de longue durée.
» On nous embarquait à Brindisi pour Ancône, et, cela, sur une mer couverte de voiles ennemies. L'Angleterre allait donc, selon toute probabilité, hériter de nous, et nous ne faisions que changer notre ancienne captivité contre une nouvelle.
•» Je fis toutes ces observations au marquis de la Squiaye, et protestai, en mon nom et au nom de mes compagnons, contre cet embarquement.
» Mes protestations furent inutiles : on nous entassa sur une felouque, et Ton fit voile pour Ancône.
» Il va sans dire qu'au moment de l'embarquement, je réclamai mes papiers, mes armes, mes chevaux, tous les objets qui m'avaient été volés enfin, et surtout mon sabre, auquel je tenais beaucoup, attendu qu'il m'avait été donné à Alexandrie par le général Bonaparte.
» A toutes ces réclamations, il me fut banalement répondu qu'on en référerait à Sa Majesté.
»> J'ai su depuis qu'en effet cette réclamation avait été transmise au roi Ferdinand ; mais, comme il chassait tous les jours avec mes fusils et mes chevaux, comme il trouvait que les fusils partaient bien et que les chevaux étaient bons coureurs, fusils et chevaux, il garda tout.
*> Nous arrivâmes à Ancône, ayant par miracle échappé aux Anglais et aux Barbaresques.
» A Ancône, nous trouvâmes le général Watrin, qui, nous voyant dénués de tout (nous avions vendu, pour vivre, tout ce que nous possédions), nous offrit sa bourse.
» Cette bourse nous servit à nous vêtir d'abord et ensuite à donner cent piastres au capitaine napolitain qui nous avait transportés, et qui n'eut pas honte de venir nous réclamer cette somme pour sa buona mano.
» Tel est le récit exact de ces vingt mois de captivité, pendant lesquels on essaya sur moi trois tentatives d'empoisonnement et une d'assassinat.
*> Au reste, quoique ma vie ne doive pas être longue maintenant, je remercie le Ciel de me l'avoir conservée jus-
qu'à cette heure, puisque, tout mourant que je suis, il me reste encore assez de force pour dénoncer au monde une série de traitements tels, que les peuples les moins civilisés rougiraient de les faire souffrir à leurs plus cruels ennemis.
» Fait au quartier général de l'armée d'observation du Midi, à Florence, le 15 germinal an îx de la République.
» Alex. Dumas. »
Mon père est échangé contre le général Mack.— Ce qui s'était passé pendant sa captivité. — Il demande en vain à être compris dans la répartition des cinq cent mille francs d'indemnité accordés aux prisonniers. — L'arriéré de sa solde lui est également refusé. — On le met en non-activité, malgré ses énergiques réclamations.
Mon père venait d'être échangé contre le fameux général Mack, prêté par l'empereur d'Autriche aux Napolitains, le môme qui plus tard devait, pour la troisième fois, être repris à Ulm, et sur lequel on fit ce quatrain :
En loyauté comme en vaillance, Mack est un homme singulier :
Retenu sur parole, il s'échappe de France ; Libre dans Ulm, il se rend prisonnier.
Pendant la captivité de mon père, qui avait duré du 27 ventôse an vu (17 mars 1799) au 15 germinal an ix (5 avril 1801), de grands événements s'étaient passés.
Bonaparte, après avoir échoué devant Saint-Jean-d'Acre, voyant ses projets gigantesques sur l'Orient échouer devant une bicoque, Bonaparte, sans nouvelles d'Europe depuis dix mois, âpprend tout à coup par une gazette égarée nos revers d'Italie, la reprise de Mantoue, la bataille de Novi, la mort de Joubert; il quitte TÉgypte, arriveàFréjus, après une traversée de quarante jours à bord de la Muiron, arrive à Paris le i. 11.
16 octobre 1799, renverse le Directoire un mois après, dans la fameuse journée du 18 brumaire, se fait nommer premier consul, marie sa sœur Caroline à Murât, part pour l'Italie le 6 mai 1800, passe le mont Saint-Bernard avec son armée dans les journées du 19 et du 20, et bat les Autrichiens à Marengo, le 14 juin 1800, le môme jour où Kléber est assassiné au Caire par Soliman.
Le 12 janvier 1801, Murât avait quitté Milan pour envahir Naples et délivrer Rome.
Le 18 février, l'armistice dont nous avons parlé, et auquel mon père devait sa liberté, avait été conclu entre la France et le roi de Naples.
Enfin, comme nous l'avons vu, mon père était arrivé le 5 avril au quartier général de Florence, d'où il avait expédié au premier consul le rapport qu'on vient de lire, et que j'ai copié sur le manuscrit écrit de sa main, signé de son nom
En arrivant à Ancône, le 23 germinal an îx, mon père s'était empressé d'écrire aux consuls la lettre suivante :
« Citoyens consuls,
» J'ai l'honneur de vous informer que nous sommes arrivés hier dans cette ville, avec quatre-vingt-quatorze prisonniers, tant officiers, sous-officiers que soldats et marins, pour la plupart aveugles ou estropiés. Nous nous bornons, dans ce moment, à vous dire que les traitements que nous avons éprouvés du gouvernement de Naples le déshonorent aux yeux de l'humanité et de toutes les nations, puisqu'il a, pour se débarrasser de nous, employé les moyens les plus affreux, même . celui du poison.
» J'aurai, du reste, l'honneur de vous envoyer au quartier général de Florence le rapport détaillé de toutes les infamies dont le gouvernement napolitain s'est rendu coupable à notre égard.
» Agréez, citoyens consuls, l'assurance 0e nos respects. » Le mois de juillet suivant, il écrivait à Mural :
MÉMOIRES D'ALEX. DLMAS 19!
« Si plus tôt, mon cher Murât, je n'ai pu m'cntretenir avec toi, cherchcs-en la eau^c dan? ma misérable santé, qui, toujours chancelante, me rappelle cruellement et continuellement les traitements affreux que le roi de Naples m'a fait souffrir.
» J'aurais désiré, mon cher Murât, savoir quelque chose de positif sur les cinq cent mille francs que tu m'as dit que le gouvernement napolitain était forcé de payer, par forme d'indemnité, à ceux des prisonniers de guerre qui ont survécu au séjour qu'ils ont fait dans ses prisons. Je me suis adressé à beaucoup de personnes à ce sujet; mais aucune ne m'a pu dire ce qui existait réellement à propos de cette indemnité. Toi seul, mon cher Murât, es probablement chargé d'en traiter avec le roi de Naples, et je ne doute nullement, en ce cas, que tu ne penses à moi pour cette double raison : de l'intérêt que tu as paru prendre à mes malheurs, et de l'amitié éternelle que nous nous sommes mutuellement vouée depuis longtemps. Je te prie de ne pas oublier la réclamation des objets qui m'ont été volés par ce roi, ainsi que le portent les déclarations qui m'ont été remises par ses agents, lors de mon départ de Brindisi, et qui sont dans les pièces que je t'ai laissées. Presse donc la remise de tous ces objets, s'ils ne sont déjà en ton pouvoir, et surtout celle de mes deux chevaux. Tu sais combien je suis attaché à la jument que tu m'as donnée, puisque, faisant jeter neuf chevaux sur onze à la mer, j'ai gardé celle-là.
» Le premier consul a été indigné, m'a-t-on dit, de la conduite tenue par le roi de Naples à mou égard, et m'a promis de me faire restituer tou3 les objets qui m'ont été enlevés, et particulièrement le sabre qu'il m'a donné à Alexandrie, et qui est entre les mains de ce misérable de Gesare.
» Je désire beaucoup que tu l'aies devancé.
» Tout à toi. »
Mais cette réclamation de mon père, toute juste qu'elle parut d'abord au premier consul lui-môme, n'allait pas toute
seule, ainsi que le prouve cette lettre, adressée à Bonaparte lui-même :
« Le général Lannes m'a fait part que vous ne pouviez m'ao corder d'indemnité, avant que vous sachiez si le général Murât avait réellement exigé du gouvernement napolitain cette môme indemnité. Personne cependant ne connaît mieux que vous les souffrances que j'ai éprouvées, et combien a été complète la spoliation de mes effets.
» Le général Murât m'écrit que le ministre des relations extérieures est chargé de la répartition d'une somme de cinq cent mille francs, que le gouvernement napolitain s'est obligé de payer aux Français qui ont été victimes de sa barbarie. Je me contenterai donc, citoyen, de vous prier de vouloir bien donner des ordres pour que je sois compris dans l'état de répartition de cette somme.
» J'espère que vous voudrez bien vous intéresser, dans cette juste demande, à un homme à qui vous avez donné tant d'assurances verbales et tant de témoignages écrits de votre estime et de votre amitié. »
On le voit, les nuages de PÉgypte, ces nuages qui, au dire de Bonaparte, ne duraient que six heures, avaient passé la Méditerranée et. s'épaississaient sur la tête de mon pauvre père.
11 Pavait cependant dit lui-même : il n'avait pas longtemps à vivre, et ne devait pas tarder à débarrasser Napoléon d'un de ces derniers généraux républicains que Bonaparte avait rencontrés sur sa route.
Hoche était mort empoisonné ; Joubert avait été tué à Novi ; Kléber avait été assassiné au Caire ; mon père éprouvait les premières atteintes d'un cancer à l'estomac, suite naturelle de l'arsenic qui lui avait été donné.
Il va sans dire que mon père ne fut pas compris dans cette répartition des cinq cent mille francs, accordés comme indemnité aux prisonniers.
Mon père, alors, avait au moins compté sur sa solde pendant ces deux ans de captivité. 1
Il s'était adressé à ce sujet à Bonaparte ; cette lettre fut la dernière, je crois, qu'il lui écrivit : c'était quelques jours après ma naissance.
« 7 vendémiaire an x.
» Je croyais, ainsi que vous me fîtes l'honneur de me le dire, être rappelé de mes appointements arriérés à compter du 30 pluviôse an vu. Les revues ont établi le décompte de ce qui m'était dû pour ce temps. J'ai été soldé des trois premiers trimestres de Tan ix; mais le ministre de la guerre me dit, par sa lettre du 29 fructidor dernier, que je ne puis recevoir ce qui me revient pour une partie de l'an vu et de l'an vin, en entier, attendu que l'arrêté que vous avez pris en ma faveur porte textuellement que je ne serai rappelé que pour ce que la loi m'accorde, c'est-à-dire deux mois de traitement d'activité.
» Mais, général consul, vous connaissez les malheurs que je viens d'éprouver! vous savez mon peu de fortune! vous vous rappelez le trésor du Caire !
» J'espère donc assez en votre amitié pour croire que vous voudrez bien ordonner que je sois soldé de ce qui me reste de l'an vu et de l'an vm. C'est tout ce que je demande.
» Les empoisonnements successifs que j'ai subis dans les prisons de Naples ont tellement délabré ma santé, qu'à trentesix ans, j'éprouve déjà des infirmités que je n'aurais dû ressentir que dans un âge plus avancé.
» J'espère donc, général consul, que vous ne permettrez pas que l'homme qui partagea vos travaux et vos périls languisse au-dessous de la mendicité, quand il est en votre pouvoir de le mettre au-dessus du besoin en lui accordant un témoignage de la générosité nationale dont vous êtes l'organe.
» J'éprouve un autre chagrin, général consul, et qui, je l'avoue, m'est plus terrible encore que ceux dont je me suis plaint. Le ministre de la guerre m'a prévenu, par une lettre
du 29 fructidor dernier, que, pour Tan x, j'étais porté au nombre des généraux en non-activité.«Eh quoi! je suis, à mon ûge et avec mon nom, frappé d'une espèce de réforme ! Mes services passés devaient m'en garantir... Cependant, en 93, je commandais en chef les armées de la République... Je suis le plus ancien officier général de mon grade ; j'ai pour moi des faits d'armes qui ont puissamment influé sur les événements; j'ai toujours conduit à la victoire les défenseurs de la patrie. Dites I qui, plus que moj, reçut de votre part des témoignages d'estime? Et voilà mes cadets de toute manière qui sont employés, et moi, je me trouve sans activité!... Voyons, général consul, j'en appelle à votre cœur ; permettez que j'y dépose mes plaintes et que je remette entre vos mains ma défense contre les ennemis que je puis avoir. »
Huit jours auparavant, mon père avait écrit au ministre de la guerre :
« J'ai reçu votre lettre du 29 du mois dernier, qui m'annonce que, me trouvant sans destination, je suis compris au nombre des officiers généraux en non-activité, et que je jouirai du traitement de sept mille cinq cents francs, à partir du 1er vendémiaire an x.
» Les services que j'ai rendus à la nation me font croire sans peine que le gouvernement s'empressera de m'employer à la première occasion qui se présentera, lorsque vous lui mettrez sous les yeux le tableau de ces mêmes services.
» Je ne parle pas des malheurs récents que je viens d'éprouver : Français, je les ai cependant supportés pour la France ! et, à ce titre, ces malheurs devraient me donner des droits à la reconnaissance nationale. On sait, d'ailleurs, que j'ai successivement passé par tous les grades militaires, depuis celui de soldat jusqu'à celui de général en chef, après les avoir tous gagnés à la pointe de mon épée, sans que l'intrigue y ait eu aucune part.
»Le montGenis; le mont Saint-Bernard; la défense opiniâtre du 27 nivôse an vu devant Mantoue, où j'ai eu deux
chevaux tués sous moi; le passage de la Weiss, qui a été mis sur le compte des généraux Baraguey-d'Ililliers et Delmas, et qui m'appartient; le trait d'IToratius Codés renouvelé dans le Tyrol, et qui m'a valu l'honneur d'être présenté sous ce nom au Directoire exécutif par le général Bonaparte, et qui, dans ce temps, a\ait fait jeter les yeux sur moi pour commander l'armée du Tyrol; enfin, l'insurrection du Caire, que j'ai apaisée en votre absence à tous, vous le savez bien, citoyen ministre, voilà mes droits imprescriptibles aux égards de mes anciens compagnons d'armes et à la reconnaissance de mon pays.
» Dès 1793, citoyen ministre, j'ai commandé en chef les armées de la République. Dans ces temps malheureux et difficiles, je n'ai jamais été vaincu ; au contraire, la victoire a constamment couronné mes entreprises.
» Maintenant, je suis le plus ancien oflicier général de mon grade; compagnon du général consul dans presque toutes les guerres en Italie et en Kgypte, nul plus que moi n'a concouru à ses triomphes et à la gloire de nos armes ; ses lettres, lettres que je possède, font foi de son estime, quand elles ne font plus foi de son amitié. Vous-même, à mon retour des prisons napolitaines, vous m'avez prodigué les marques du plus vif intérêt, et voilà que maintenant je subis une espèce de réforme!
» Citoyen ipinistre, je ne ejevais pas m'y attendre ; je vous prie, en conséquence, de faire part de cette lettre au premier consul, et de lui dire que j'attends de son ancienne amitié des ordres pour être employé.
» L'honneur a toujours guidé mes démarches; la franchise et la loyauté sonf les bases de mon caractère, et l'injustice est pour moi le plus cruel supplice. »
J'ai sous les yeux le registre de la correspondance de mon père; le registre s'arrête là et n'offre plus que des pages blanches.
Ces deux lettres, au ministre de la guerre et au premier consul, sont les dernières qu'il ait écrites.
Sans doute, elles étaient restées sans réponse.
Alors le découragement Ta pris ; il s'est affaissé sur luimôme, et, enseveli dans l'ombre de sa non-activité, comme dans cette chambre des morts où les condamnés faisaient une dernière halte avant que de marcher à l'échafaud, il a attendu, dans un engourdissement mêlé d'accès de désespoir, ce moment suprême que la plupart de ses compagnons d'armes, plus heureux, que lui, ont vu venir couchés sur le champ de bataille.
Lettre de mon père au général Brune sur ma naissance.— Le postscriptum. — Mon parrain et ma marraine. — Premiers souvenirs d'enfance. — Topographie du château des Fossés» et silhouettes de quelques-uns de ses habitants. — La couleuvre et la grenouille — —Pourquoi je demandais à Pierre s'il savait nager. — Suite à Jocrisse.
Je naquis, comme je l'ai dit au commencement de ces Mémoires, le 5 thermidor an x (24 juillet 1802), à quatre heures et demie du matin.
Je me présentais à la vie avec de grandes apparences de force et de vigueur, s'il faut en croire une lettre que mon père écrivait le lendemain de ma naissance à son ami le général Brune.
La lettre est étrange et possède môme un post-scriptum assez excentrique; mais ceux qui ont eu la patience de lire ces Mémoires jusqu'ici connaissent déjà le genre d'esprit de mon père, esprit tout de boutade et de verve, comme on peut voir.
D'ailleurs, ceux qui ne voudront pas avoir sur moi les détails que mon père donnait à Brune peuvent passer par-dessus cette lettre, sans la lire, ni elle ni son post-scriptum.
Telle quelle, la voici :
« Ce 6 thermidor an x.
» Mon cher Brune,
* Je t'annonce avec joie que ma femme est accouchée hier matia d'un gros garçon, qui pèse neuf livres et qui a dix-huit
pouces de long. Tu vois que, s'il continue à grandir à l'extérieur comme il a fait à l'intérieur, il promet d'atteindre une assez belle taille.
» Ah çà! tu sauras une chose : c'est que je compte sur toi pour être parrain. Ma fille aînée, qui t'envoie mille tendresses au bout de ses petits doigts noirs, sera ta commère. Viens vite, quoique le nouveau venu en ce monde ne paraisse pas avoir envie d'en sortir de sitôt; viens vite, car il y a longtemps que je ne t'ai vu, et j'ai une bonne grosse envie de te voir.
» Ton ami,
*> Alex. Dumas.
» P.-S. Je rouvre ma lettre pour te dire que le gaillard vient de pisser par-dessus sa tête. C'est de bon augure, hein ! »
Qu'on passe quelque chose à l'amour-propre de mon père. Il avait tant désiré ce garçon, depuis dix ans qu'il était marié, qu'il crut que sa naissance, comme celle d'Auguste, devait être précédée, accompagnée et suivie de présages dignes d'intéresser le monde.
En tout cas, ces présages, si satisfaisants pour mon père, parurent, à ce qu'il paraît, moins positifs à Brune ; car voici la lettre qu'il lui répondit, poste pour poste, comme on voit :
Au général Dumas.
• Paris, le 10 thermidor an x de la République.
» Mon cher général, un préjugé que j'ai m'empêche de me rendre à tes désirs. J'ai été parrain cinq fois, mes cinq fillots sont morts! Au décès du dernier, j'ai promis de ne plus nommer d'enfants. Mon préjugé te paraîtra peut-être fantasque. Mais je serais malheureux d'y renoncer. Je suis ami de ta famille, et cette qualité m'autorise à compter sur ton indulgence. Il m'a fallu être bien ferme dans ma résolution pour refuser h compérage avec ta charmante fille. Fais-lui agréer mes re-
grets ainsi qu'à ta charmante femme, et agrée l'assurance de mon sincère attachement.
» Brune.
» P.-S. Je te fais passer quelques boîtes pour la petite marraine et sa maman. «
Malgré ce premier refus et les craintes qu'il exprimait, mon père insista. Je ne connais pas la seconde lettre; mais sans doute les présages s'étaient succédé plus heureux encore et plus convaincants que les premiers, car, de cotte insistance de mon père, il résulta un mezzo termine : c'est que Brune ne me tiendrait pas de sa personne sur les fonts de baptême, mais que mon père, muni d'une procuration en bonne forme, m'y tiendrait en son lieu et place.
Quant à la commère, à laquelle cette cérémonie avait déjà valu force bonbons, et devait en valoir davantage encore, et qui, par conséquent, s'en faisait une fête, rien ne fut changé à son endroit.
Brune, par procuration, et Aimée-Alexandrine Dumas, ma sœur, âgée alors de neuf ans, furent donc mes parrain et marraine.
Au moment du départ pour TÉgypte, il avait été convenu, on s'en souvient, que, si jamais ma mère mettait au monde un garçon, les parrain et marraine du susdit garçon devaient être Bonaparte et Joséphine. Mais les choses étaient tellement changées depuis ce temps, que mon père n'eut pas même l'idée de rappeler au premier consul la promesse du général en chef.
Bonaparte — et il Ta prouvé cruellement à ma mère — n'était pas de ces Louis XII qui oublient les haines du duc d'Orléans.
La première lueur qui se répand dans cette première obscurité de ma vie pour y éclairer un souvenir date de Tannée 1805. Je me rappelle la topographie partielle d'un petit château que nous habitions et qui s'appelait les Fossés.
Cette topographie se borne à la cuisine et à la salle à man-
ger, les deux endroits que je fréquentais sans doute avec le plus de sympathie.
Je n'ai pas revu ce château depuis 180."), et cependant je puis dire que Ton descendait daus cette cuisine par une marche; qu'un gtos bloc était en face de la porte; que la table de cuisine venait immédiatement après lui; qu'en face de cette table de cuisine, à gauche, était la cheminée, cheminée immense, à l'intérieur de laquelle était presque toujours le fusil favori de mon père, monté en argent, avec un coussinet de maroquin vert à la crosse, fusil auquel on me défendait, sous les peines les plus sévères, de toucher jamais, et auquel je touchais éternellement, sans qu'une seule fois ma bonne mère ait, malgré ses terreurs, réalisé aucune de ses menaces à mon endroit.
Enfin, au delà de la cheminée, était la salle à manger, à laquelle on montait par trois marches, qui était parquetée en sapin, et lambrissée de bois peint en gris.
Quant aux commensaux de cette maison, à part mon père et ma mère, ils se composaient, et je les classe ici selon l'importance qu'ils avaient prise dans mon esprit, — ils se composaient :
1° D'un gros chien noir nommé Truffe, qui avait le privilège d'être bien venu partout, attendu que j'en avais fait ma monture ordinaire;
2° D'un jardinier nommé Pierre, qui faisait pour moi, dans le jardin, provision de grenouilles et de couleuvres, sorte d'animaux dont j'étais fort curieux ;
3° D'un nègre, valet de chambre de mon père, nommé Hippolyte, espèce de Jocrisse noir, dont les naïvetés étaient passées en proverbe, et que mon père gardait, je crois, pour compléter une série d'anecdotes qu'il eût pu opposer avec avantage aux jeannoteries de Brunet;
4° D'un garde nommé Mocquet, pour lequel j'avais une profonde admiration, attendu que, tous les soirs, il avait à raconter de magnifiques histoires sur son adresse, histoires qui s'interrompaient aussitôt que paraissait le général, le général n'ayant point de cette adresse une idée aussi haute que le narrateur ;
5* Enfin d'une fille de cuisine, nommée Marie.
Cette dernière se perd complètement dans les brouillards crépusculaires de ma vie. C'est un nom que j'ai entendu donner à une forme restée indécise dans mon esprit, mais qui, autant que je puis me rappeler, n'avait rien de poétique.
Truffe mourut de vieillesse vers la fin de 1805; Mocquet et Pierre l'ensevelirent dans un coin du jardin. Ce fut le premier enterrement auquel j'assistai, et je pleurai bien sincèrement le vieil ami de ma première jeunesse.
Maintenant, mes autres souvenirs sont épars et brillants dans une demi-obscurité, sans ordre et sans chronologie.
Un jour que je jouais dans le jardin, Pierre m'appela, je courus à lui. Quand Pierre m'appelait, c'est qu'il avait fait quelque trouvaille digne de mon attention. En effet, il venait de pousser, d'une espèce de pré dans un chemin, une couleuvre qui avait une grosse bosse au ventre. D'un coup de bêche, il coupa la couleuvre en deux, et, de la couleuvre, sortit une grenouille, un peu engourdie par le commencement de digestion dont elle était l'objet, mais qui bientôt revint à elle, détira ses pattes l'une après l'autre, bâilla démesurément, et se mit à sauter doucement d'abord, puis plus vivement, puis enfin comme s'il ne lui était absolument rien arrivé.
Ce phénomène, que je n'ai jamais eu l'occasion de voir se reproduire depuis, me frappa singulièrement et est resté si présent à mon esprit, qu'en fermant les yeux, je revois, au moment où j'écris ces lignes, les deux tronçons mouvants de la couleuvre, la grenouille encore immobile, et Pierre appuyé sur sa bêche et souriant d'avance à mon étonnement, comme si Pierre, la grenouille et la couleuvre étaient encore là devant moi.
Seulement, le visage de Pierre est à demi effacé par le temps, comme un daguerréotype mal venu.
Je me souviens encore que, vers la moitié de l'année 1805, mon père, souffrant et se trouvant mal partout, quitta notre 4 château des Fossés pour une maison ou un château situé à Antilly, — de ce séjour, je n'ai aucun souvenir, — et que mon
déménagement à moi se fit sur le dos de Pierre. Or, il avait beaucoup plu la veille et la surveille, et mon étonnement était grand de voir Pierre, sans se déranger, traverser les flaques d'eau qui coupaient le chemin.
— Tu sais donc nager, Pierre? lui demandais-je.
Il faut que l'impression que m'a faite le courage de Pierre, traversant ces flaques d'eau, soit bien vive, puisque ces paroles sont les premières que je me rappelle avoir prononcées, et, comme celles de M. de Crac, qui avaient gelé en hiver et qui dégelaient au printemps, je les entends bruire à mon oreille avec l'accent lointain et presque perdu de ma voix enfantine.
Cette interrogation à Pierre : « Pierre, tu sais donc nager9 » Tenait d'un événement arrivé chez nous, et qui avait laissé une impression profonde dans ma jeune imagination. Trois jeunes gens , dont l'un nommé Dupuis , et que j'ai revu depuis bijoutier à Paris, trois jeunes gens de Villers-Cotterets étaient venus au château des Fossés , entouré d'eau , pour demander la permission de se baigner dans l'espèce de canal qui l'entourait. Mon père avait accordé cette permission, avait demandé aux jeunes gens s'ils savaient nager, et, sur leur réponse négative, leur avait assigné un endroit où ils devaient avoir pied, et où, par conséquent, ils ne courraient aucun danger. Nos baigneurs s'étaient d'abord tenus là; puis, peu à peu, ils s'étaient enhardis, de sorte que tout à coup nous entendîmes de grands cris du côté du canal et qu'on y courut; c'étaient nos trois baigneurs qui étaient tout simplement en train de se noyer.
Heureusement, Hippolyte était là, et Hippolyte nageait comme un poisson. En un tour de main, il fut à l'eau, et, quand mon père arriva au bord du canal, il était déjà en bonne voie de sauver le premier. Mon père, admirable nageur des colonies, se jeta à l'eau à son tour, et sauva le second. Hippolyte sauva le troisième.
Toute cette pêcherie fut l'affaire de cinq minutes, et cependant l'un des trois baigneurs avait déjà perdu connaissance, de sorte que, le voyant couché, les yeux fermés et sans souffle,
je le crus mort. Ma mère, qui savait qu'il n'était qu'évanoui, et à qui mon père assurait qu'il ne courait aucun danger de la vie, profita de ce spectacle, qui m'impressionnait profondément, pour me faire un sermon plein d'éloquence sur le danger d'aller jouer sur les bords du canal. Jamais sermon n'eut un auditoire plus attentif, jamais prédicateur n'eut un "converti plus fervent.
A partir de ce moment, on ne m'eût pas, pour tous les trésors de l'enfance, chevaux galopants, moutons bêlants, chiens aboyants, on ne m'eût pas fait cueillir une fleur sur les bords du canal.
Une chose m'avait frappé encore, c'étaient les formes merveilleuses de mon père, ces formes pour lesquelles on semblait avoir fondu dans un même moule les statues d'Hercule et d'Antinoûs, comparées aux formes grêles et pauvres d'Hippolyte.
Il en résulte que je vois mon père, quand je le vois, nu, ruisselant d'eau, et souriant d'un divin sourire, comme un homme qui vient d'accomplir un acte qui l'égale à Dieu, c'està-dire qui vient de sauver un autre homme. •
Voilà pourquoi je demandais à Pierre s'il savait nager. C'est que, le voyant s'aventurer dans des flaques d'eau de deux ponces de profondeur, je songeais à ce jeune homme évanoui sur le gazon du canal, et que je ne voyais là, pour nous sauver, ni mon père ni Hippolyte.
Hippolyte, excellent nageur, coureur dératé, assez bon cavalier, était loin d'avoir, comme je l'ai déjà dit, des facultés intellectuelles correspondantes à ses qualités physiques. Deux exemples donneront une idée de son intelligence.
Un soir que ma mère craignait une gelée de nuit, et qu'elle voulait en préserver quelques belles fleurs d'automne placées sur un petit mur d'appui, et dont la vue égayait les fenêtres de la salle à manger, elle appela Hippolyte.
Hippolyte accourut et attendit l'ordre qu'on allait lui donner, ses gros yeux écarquillés et ses grosses lèvres ouvertes.
— Hippolyte, lui dit ma mère, vous rentrerez ces pots-là ce soir, et vous les mettrez dans la cuisine.
MÉMOlllES D'ALEX. DUMAS
— Oui, madame, répondit Hippolyte.
Le soir, ma mère trouva effectivement les pots dans la cuisine, mais empilés les uns sur les autres, afin de prendre le moins de place possible sur les terres de Marie.
Une sueur froide perla au front de ma pauvre mère, car elle comprenait tout.
Hipgolyte avait obéi à la lettre. Il avait vidé les fleurs et rentré'les pots.
Les fleurs brisées, entassées les unes sur les autres et toutes brillantes de gelée, furent retrouvées le lendemain au pied du mur.
On appela Pierre, leur médecin. Pierre en sauva quelquesunes; mais la plus grande partie se trouva perdue.
Le second fait est plus grave. Je l'avais offert à Alcide Tousez, pour qu'il le plaçât dans la Sœur de Jocrisse; mais il n'osa l'utiliser.
J'avais un charmant petit friquet que Pierre avait attrapé. Le pauvre petit , volant à peine , avait voulu s'aventurer comme Icare à suivre son père, et était passé de son nid dans une cage, où il avait grossi et où son aile avait pris tout le développement nécessaire.
C'était Hippolyte qui était chargé spécialement de donner du grain à mon friquet et de nettoyer la cage.
Un jour, je trouvai la cage ouverte et mon friquet disparu.
De là, cris, douleurs, trépignements, et enfin intervention maternelle.
— Qui a laissé cette porte ouverte? demanda ma mère à Hippolyte.
— C'est moi, madame, répondit celui-ci, joyeux comme s'il avait fait l'action la plus adroite du monde.
— Et pourquoi cela?
— Dame ! pauvre petite bête, sa cage sentait le renfermé.
Il n'y avait rien à répondre à cela. Ma mère n'ouvrait-elle pas elle-même les fenêtres et les portes des chambres qui sentaient le renfermé, et ne recommandait-elle pas aux domestiques d'en faire autant en pareille circonstance ?
On me donna un autre friquet, et l'on enjoignit à Hippo-
lyte de nettoyer la cage assez souvent pour qu'elle ne sentit pas le renfermé.
Je ne me rappelle pas s'il obéit bien ponctuellement. D'ailleurs, un autre événement préoccupait la maison.
Le cauchemar de Mocquet. — Son brûle-gueule. — La mère Durand.— Les bêtes fausses et le jnerge. — M. Col lard. — Le remède do mon père. — Guérison radicale de Mocquet.
Mocquet avait le cauchemar,
Savez-vous ce que c'est que le cauchemar? Oui, car vous avez vu ce monstre aux gros yeux, assis sur la poitrine d'un homme endormi et haletant.
De qui est la lithographie? Je ne m'en souviens pas; mais je l'ai vu comme vous l'avez vu.
Seulement, le cauchemar de Mocquet, ce n'était pas un singe aux gros yeux, monstre fantastique éclos dans l'imagination d'Hugo, et reproduit par le pinceau de Delacroix, par le crayon de Boulanger ou par le ciseau de Feuchères; non, c'était une petite vieille, habitant le village d'Haramont, distant d'un quart de lieue de notre château des Fossés, et que Mocquet tenait pour son ennemie personnelle.
Mocquet entra un jour, dès le matin, dans la chambre de mon père, encore couché, et s'arrêta devant son lit :
— Eh bien, Mocquet, demanda mon père, qu'y a-t-il? et pourquoi cet air funèbre?
— Il y a, mon général, répondit gravement Mocquet, que je suis cauchemardê.
Mocquet, sans s'en douter, avait enrichi la langue d'un verbe actif.
— Tu es cauchemardê? Oh! oh ! fît mon père en se soulevant sur le coude.
— Oui, général.
Et Mocquet tira son brûle-gueule de sa bouche, ce qu'il ne faisait que rarement et dans les circonstances graves.
Ce brûle-gueule était devenu non pas un accessoire de tfocquet, mais une partie intégrante de Mocquet.
Jamais nul ne pouvait dire avoir vu Mocquet sans son brûle-gueule. Quand, par hasard, il ne le tenait pas à la bouche, il le tenait à la main.
Ce brûle-gueule, destiné à accompagner Mocquet au milieu des fourrés les plus épais, devait présenter le moins de prise possible aux corps solides, qui pouvaient amener son anéantissement.
Or, l'anéantissement d'un brûle-gueule bien culotté était pour Mocquet une perte que les années seules pouvaient réparer.
Aussi, la tige du brûle-gueule de Mocquet ne dépassait jamais cinq ou six lignes, et encore pouvait-on toujours, sur les cinq ou six lignes, parier pour moitié en tuyau de plume.
Cette habitude de ne pas quitter sa pipe, laquelle avait creusé son étau entre les incisives de Mocquet, avait amené chez lui une autre habitude, qui était celle de parler les dents serrées, ce qui donnait un caractère d'entêtement particulier à tout ce qu'il disait; car alors rien n'empêchait plus ses dents de se rejoindre.
— Et depuis quand es-tu cauchcmardé, mon pauvre Mocquet? demanda mon père.
— Depuis huit jours, général.
— Et par qui9
— Oh î je sais bien par qui, dit Mocquet, les dents plus serrées que jamais.
— Mais, enfin, peut-on le savoir?
— Par cette vieille sorcière de mère Durand, général.
— Par la mère Durand d'Haramont?
— Oui, par elle.
— Diable! Mocquet, il faut faire attention à cela!
— Je fais attention aussi, et elle me le payera, la vieille taupe.
MÉMOIRES D'à L EX. DUMAS
La vieille taupe était une expression de haine que Mocquet avait empruntée à Pierre, lequel, n'ayant pas de plus grand ennemi que les taupes, donnait le nom de taupe à tout ce qu'il détestait.
« Il faut faire attention à cela, Mocquet, » avait dit mon père.
Ce n'est pas que mon père crût au cauchemar de Mocquet, ce n'est pas môme qu'en admettant l'existence de ce cauchemar, il crût que c'était la mère Durand qui cauchemardait son garde. Non ; mais mon père connaissait les préjugés de nos paysans; il savait que la croyance aux sorts est encore fort répandue dans les campagnes. 11 avait entendu raconter quelques exemples terribles de vengeance de la part d'ensorcelés, qui avaient cru rompre le charme en tuant celui ou celle qui les avait charmés, et Mocquet, lorsqu'il était venu dénoncer la mère Durand à mon père, avait mis dans sa dénonciation un tel accent de menace, il avilit serré la crosse de son fusil de telle façon, que mon père avait cru devoir abonder dans le sens de Mocquet, afin de prendre sur lui cette influence, qu'il ne fit rien sans le consulter.
— Mais, avant qu'elle te paye, mon cher Mocquet, lui dit mon père, il faut bien Rassurer qu'on ne peut pas te guérir de ton cauchemar.
— On ne peut pas, général.
— Comment, ou ne peut pas?
— Non, j'ai fait l'impossible.
— Qu'as-tufait?
— D'abord, j'ai bu un grand bol de vin chaud avant de me coucher.
— Qui t'a conseillé ce remède-là? Est-ce 5f. Lécosse?
M. Lécosse était le médecin en renom de Villers-Cotterets.
— M. Lécosse! fit Mocquet, est-ce qu'il connaît quelque chose aux sorts, lui? Non pardieu pas! ce n'est pas M. Lécosse.
— Qui est-ce donc?
— C'est le berger de Longprô.
— Mais un bol de vin chaud, animal, tu as dû être ivre mort après l'avoir bu ?
— Le berger en a bu la moitié.
— Je comprends l'ordonnance, alors. Et le bol de vin chaud n'a rien fait ? •
— Mon général, elle est venue piétiner sur ma poitrine cette nuit-là, comme si je n'avais absolument rien pris,
— Et qu'as-tu fait encore ?
— J'ai fait ce que je fais quand je veux prendre une bête fausse.
Mocquet avait une phraséologie qui lui était particulière. Jamais on n'avait pu lui faire dire une béte fauve. Toutes les fois que mon père disait une bêle fauve, Mocquet reprenait :
— Oui, général, une bête fausse, parce que, général, sauf votre respect, vous vous trompez.
— Comment, je me trompe?
— Oui, on ne dit pas une béte fauve, on dit une bête fausse.
— Et pourquoi cela?
— Parce que béte fauve, cela ne veut rien dire.
— Et que veut dire béte fausse?
— Gela veut dire une bête qui ne va que la nuit, ça veut dire une hôte qui trompe, ça veut dire une bête fausse enOn.
La définition était si logique, qu'il n'y avait rien à répondre. Aussi mon père ne répondit-il rien, et Mocquet, triomphant, continua d'appeler les bêtes fauves des bêtes fausses.
Voilà pourquoi à la question de mon père : « Et qu'as-tu fait encore? » Mocquet répondit :
— J'ai fait ce que je fais quand je veux prendre une bête fausse.
— Et que fais-tu, Mocquet.
— Je prépare un pierge.
C'était la façon de Mocquet de prononcer le mot piège.
— Tu as préparé un piège pour prendre la mère Durand? Mocquet n'aimait pas qu'on prononçât les mots autrement
que lui.
Il reprit :
— J'ai préparé xmpierge pour la mère Durand.
— Et où l'as-tu mis? A ta porte?
— Ah bien, oui, à ma porte ! est-ce qu'elle passe à ma porte, la vieille sorcière? Elle entre dans ma chambre à coucher, je ne sais pas seulement par où !
— Parla cheminée, peut-être?
— 11 n'y en a pas. Et, d'ailleurs, je ne la vois que lorsque je la sens quand elle me piétine sur la poitrine : vlan ! vlan ! vlan !
— Enfin, où as-tu mis le piège?
— Le pierge? Je Pai mis sur mon estomac, donc.
— Et quel piège as-tu mis ?
— Oh! un fameux pierge, avec une chaîne de fer que j'ai passée à mon poignet. 11 pesait bien dix livres. Oh I oui, dix. à douze livres au moins.
— Et cette nuit-là?
— Oh! cette nuit-là, ç'a été bien pis. Ordinairement, c'était avec des galoches qu'elle me pétrissait la poitrine; cette nuit-là, elle est venue avec des sabots.
— Et elle vient comme cela ?...
— Toutes les nuits que le bon Dieu fait. Aussi j'en maigris que je deviens étique; mais, ce matin, j'ai pri3 mon parti.
— Et quel parti as- tu pris, Mocquet?
— J'ai pris le parti de lui flanquer un coup de fusil, donc.
— C'est un parti sage. Et quand dois-tu le mettre à exécution.
— Oh ! ce soir ou demain, général.
— Diable! et moi qui voulais t'en voyer à Villers-Hellon.
— Oh! ça ne fait rien, général. Était-ce pressé, ce que j'ailais faire ?
— Très-pressé.
— Eh bien, je peux aller à Villers-Hellon, il n'y a que quatre lieues, et être revenu ce soir. Ça fait huit lieues dans la journée. Nous en avons avalé bien d'autres en chassant, général.
— C'est dit, Mocquet. Je vais te donner une lettre pour M. Collard, et tu partiras.
— Et je partirai, oui, général.
Mon père se leva et écrivit à M. Collard.
Nous dirons plus tard ce que c'était que H. Coliard; en attendant, contentons-nous de consigner ici que c'était un des bons amis de mou père.
La lettre était conçue en ces termes :
« Mon cher Coliard,
» Je vous envoie mon imbécile de garde, que vous connaissez. Il s'imagine qu'une vieille femme le cauchemarde toutes les nuits, et, pour en finir avec son vampire, il veut tout simplement le tuer. Gomme la justice pourrait trouver mauvaise cette manière de se traiter soi-même des étouffements, je vous l'enjoie sous un prétexte quelconque. Envoyez-le chez Danré de Vouty, qui, sous un autre prétexte, l'enverra chez Dulauloy, lequel, avec ou sans prétexte, l'enverra au diable, s'il veut.
» En somme, il faut que sa tournée dure une quinzaine de jours. Dans quinze jours, nous habiterons Antilly, et alors, comme il ne sera plus dans le voisinage d'Haramont, et que probablement son cauchemar le quittera en route, la mère Durand pourra dormir tranquille, ce que je ne lui conseillerais pas de faire, si Mocquet demeurait dans les environs.
» Il vous porte une douzaine de bécassines et un lièvre que nous avons tués hier en chassant dans les marais de Walue.
» Mille tendres souvenirs à votre belle Herminie, et mille baisers à votre chère petite Caroline.
» Votre ami,
» Alex. Dumas.
» P. -5. Nous avons reçu hier des nouvelles de votre filleule Aimée, qui & porte bien ; quant à Berlick, il grandit d'un pouce par mois, et court toujours sur la pointe des pieds.
» Les sabots n'y ont rien fait. »
Mocquet partit une heure après la lettre écrite, et, trois semaines écoulées, vint nous rejoindre à Antilly.
— Eh bien, lui demanda mon père, le voyant gaillard et bien portant, et la mère Durand?
— Eh bien, général, elle m'a quitté, la vieille taupe. U paraît qu'elle n'avait de pouvoir que dans le canton (1).
Maintenant, le lecteur a le droit de me demander une explication sur le post-scriptum de mon père, et d'exiger que je lui dise ce que c'était que ce Berlick qui grandissait d'un pouce par mois, et qui courait sur la pointe des pieds sans que les sabots y fissent rien.
xvin
Ce que c'était que Berlick. — La fête de ViUers-Cotterets. — Faust et Polichinelle. — Les sabots. — Voyage à Paris. — Dollé. — Manette. — La pension de madame de Mauclerc. — Madame de Montesson.— Paul et Virginie. — Madame de Saint-Aubin.
Berlick, c'était moi.
Voici à quelle circonstance je devais ce charmant sobriquet :
Pendant la grossesse de ma mère, avait eu lieu, comme d'habitude, le jour de la Pentecôte, la fête de Villers-Gotterets ; féte charmante, sur laquelle je reviendrai, qui se passe sous les feuillées nouvelles, au milieu des fleurs qui s'ouvrent, des papillons qui voltigent, des fauvettes qui chantent; fête qui autrefois avait sa réputation; fête à laquelle on venait de vingt lieues à la ronde, et qui, comme toutes le3 fêtes, à commencer par la Fête-Dieu, n'existe plus guère que sur le calendrier.
Donc, à cette fête où venait tant de monde, était venu un homme portant sur son dos une baraque comme l'escargot porte sa coquille.
Cette baraque contenait le spectacle essentiellement national de Polichinelle, spectacle auquel Gœtbe a emprunté son drame de Faust.
En effet, qu'est-ce que Polichinelle? Un libertin usé, blasé, rusé, qui enlève les femmes, qui bafoue les frères et les mail) Voir, ponr le développement de l'histoire de Mocquet, un Voyage à la lune, dans le tome deuxième des Caueerist.
ris, qui rosse le commissaire, et qui finit par être emporté par le diable.
Qu'est-ce que Faust, sinon un libertin usé, blasé* peu rusé, c'est vrai, qui enlève Marguerite, qui tue son frère, qui ro$sc les bourgmestres, et qui finit par être emporté par Méphistophélès?
Je ne me hasarderai pas à dire que Polichinelle est plus poétique que Faust, mais j'oserai soutenir qu'il est aussi philosophe et plus amusant.
Notre homme à la baraque avait établi son spectacle sur la pelouse, et donnait, par jour, trente ou quarante représeutatations de cette sublimefarce qui nous a tous fait rire, eufcuts, et fait réfléchir, hommes.
Ma mère, enceinte de sept mois, alla voir Polichinelle, Notre homme à la baraque était un homme d'imagination, Àu lieu d'appeler son diable tout simplement le diable, il lui avait donné un nom.
Il l'appelait Berlick.
L'apparition de Berlick frappa singulièrement ma mère.
Berlick était noir comme un diable, Berlick avait une langue et une queue écarlates. Berlick ne parlait que par une espèce de grognement, qui ressemblait au bruit que fait un siphon d'eau de Seltz au moment où la bouteille achève de se vider ; bruit inconnu à cette époque où ces siphons n'étaient pas inventés, mais, par cela môme, d'autant plus effrayant.
Ma mère resta préoccupée de cette Ogure fantastique, au point qu'au sortir de la baraque, elle s'appuya sur sa voisine en disant :
— Ah ! ma chère, je suis perdue; j'accoucherai d'un Berlick ! Sa voisine, qui était enceinte comme elle, et qui s'appelait
madame Duez, lui répondit :
— Alors, ma chère, si tu accouches d'un Berlick, moi qui étais avec toi, j'accoucherai d'un Berlock.
Les deux amies rentrèrent à la maison en riant ; mais, chez ma mère, le rire n'était pas franc, et elle demeura convaincue qu'elle mettrait au monde un enfant qui aurait un visage noir, une queue rouge et une langue de feu.
Le jour de l'accouchement arriva.
Plus ce jour approchait, plus la croyance de ma mère prenait d'intensité. Elle prétendait que je faisais dans son ventre des bonds comme un diable seul pouvait en faire, et que, quand je lui donnais des coups de pied, elle sentait les griffes dont mes pieds étaient armés.
Enfin arriva le 24 juillet. La demie sonna après quatre heures du matin, et je naquis.
Mais, en venant au monde, il parait qu'à force de me tournei et retourner, je m'étais pris le cou dans le cordon ombilical, de sorte que j'apparus violet et à moitié étranglé.
La femme qui assistait ma mère poussa un cri.
— Oh! mon Dieu! murmura ma mère; noir, n'est-ce pas? La femme n'osa répondre : du violet, au noir, il y avait si
peu de différence, que ce n'était pas la peine de la démentir.
En ce moment, je voulus crier, comme fait en entrant dans la vie cette créature, destinée à la douleur, que Ton appelle l'homme.
Le cordon me serrait le cou, je ne pus faire entendre qu'une espèce de grognement, analogue à un bruit qui n'était que trop présent à l'oreille de ma mère.
— Berlick! s'écria-t-elle désespérée, Berlickl... Heureusement, l'accoucheur se hâta de la rassurer ; il me
dégagea le cou, et ma face reprit sa couleur, et mon cri fut ui vagissement enfantin et non un grognement diabolique.
Mais je n'en étais pas moins baptisé du nom de Berlick, c le nom m'en resta.
Quant au second paragraphe du post-scripfum : « 11 coui toujours sur la pointe de ses pieds, et les sabots n'y ont rifl fait ; • ce second paragraphe avait trait à une particularité d mon organisation qui fit que, jusqu'à l'âge de quatre ans, j marchai ou plutôt je courus, — car je ne marchais jamais i je courais toujours, — je courus, dis-je, sur l'extrême poinl des pieds.
Ellsler, près de moi, eût paru danser sur les talons. 11 résultait de cette manière toute particulière de me mon voir, que, quoique je ne tombasse pas plus souvent qu'un au
tre enfant, ma mère avait plus qu'une autre mère, la crainte de me voir tomber, et demandait conseil à tout le monde afin de me faire marcher d'une façon plus chrétienne.
Je crois que c'était M. Goilard qui avait donné à ma mère le conseil de me mettre des sabots.
Un jour, je renonçai à marcher sur la pointe du pied, et je marchai comme tout le monde. 11 va sans dire que je ne donnai jamais aucune raison ni du caprice ni de la cause qui m'avaient fait y renoncer.
Seulement, ce fut une grande joie pour la maison, et l'on fit part de cet heureux événement aux amis et aux connaissances.
M. Collard fut un des premiers informés.
Cependant la santé de mon père allait empirant. On lui parla d'un médecin de Sentis, qui avait une certaine réputation dans les environs, et que l'en nommait M. Duval. Nous allâmes à Senlis.
Ce voyage n'a laissé aucun souvenir dans mon esprit, et je n'en trouve d'autre trace qu'une lettre de ma mère qui recommande, pendant l'absence qu'elle va faire, un procès à son avoué.
M. Duval donna, à ce qu'il parait, à mon père le conseil d'aller à Paris pour consulter Corvisart. Mon père comptait faire ce voyage depuis longtemps.il voulait voir Brune; il voulait voir Murât; il espérait obtenir par eux l'indemnité qui lui était due comme prisonnier à Brindisi, et, de plus, se faire ordonnancer le payement de sa solde arriérée de l'an vn et de l'an vin.
Nous partîmes pour Paris.
Oh ! ce voyage, c'est autre chose, je me le rappelle parfaitement ; non pas précisément le voyage dans sa partie de locomotion, au contraire, je me vois tout arrivé à Paris. C'était vers le mois d'août ou de septembre 1805. Nous étions descendus rue Thiroux, chez un nommé Doilé, ami de mon père. C'était un petit vieillard, portant redingote grise, culottes de velours, bas de coton chinés, souliers à boucles; il était coiffé en ailes de pigeon, et avait une petite queue serrée d'un ru-
ban noir et terminée par un pinceau blanc. Le collet de sa redingote faisait remonter cette queue vers le ciel de la façon la plus menaçante.
Sa femme avait dû être très-jolie, et je soupçonne mon père d'avoir été l'ami de la femme avant d'être l'ami du mari.
On l'appelait Manette.
Je cite tous ces détails pour prouver combien ma mémoire est sûre et combien je puis compter sur elle.
Notre première visite fut pour ma sœur. Elle restait dans une excellente pension, tenue par une madame Mauclerc et une demoiselle de Ryan, Anglaise, qui nous prit, depuis, toute une petite fortune dont nous devions hériter. Cette pension était située rue de Harlay, au Marais. C'était un de nos cousins, l'abbé Conseil, ancien gouverneur des pages de Louis XVI, qui avait fait entrer ma sœur dans cette pension.
J'arrivai au moment de la récréation. Toutes les jeunes filles étaient dehors, se promenant, causant, jouant dans une grande cour. A peine m'eurent-elles aperçu avec mes longs cheveux blonds qui, à cette époque, bouclaient au lieu de crêper, à peine eurent-elles su que j'étais le frère de leur amie, que, pareil à un vol de colombes, tout le pensionnat s'abattit autour de moi. Malheureusement, la société de Pierre et de Mocquet m'avait mal civilisé. J'avais peu vu le monde aux Fossés et à Antilly. Toutes ces dispositions amicales, mais bruyantes, doublèrent ma sauvagerie habituelle, et je me mis, en échange des caresses dont m'accablaient tous ces sylphes charmants, à distribuer des coups de pied et des coup de poing dont toutes celles qui eurent l'imprudence de m'approcher reçurent leur part. Les mieux rétribuées furent mademoiselle Pauline Masseron, qui épousa depuis le comte d'Houdetot, pair de France, et mademoiselle Destillères, dont l'hôtel, sous le nom d'hôtel d'Osmond, fait aujourd'hui la convoitise de tous ceux qui passent sur le boulevard des Capucines.
Peut-être mon peu de galanterie naturelle était-il encore augmenté de cette idée qu'une opération, que je tenais pour fort désagréable, m'attendait en sortant de la pension.
C'était la grande mode des boucle3 d'oreilles à cette époque,
et Ton devait profiter de notre présence sur le boulevard pour orner chacun de mes cartilages auditifs d'un petit anneau d'or. Je lis, le moment venu, de grandes difficultés pour me laisser faire ; mais un énorme abricot que mon père alla chercher leva tous les obstacles, et je m'acheminai vers la rue Thiroux, riche d'un ornement de plus.
Vers le tiers de la rue du Mont-Blanc, mon père se sépara de ma mère, me prit avec lui et m'emmena dans un grand hôtel, desservi par des valets en livrée rouge. Mon père dit son nom. On nous fit attendre un instant, puis on nous introduisit, à travers des appartements qui me parurent fort somptueux, jusqu'à une chambre à coucher où se tenait étendue sur une chaise longue une vieille dame qui tendit à mon père la main, avec un geste plein de dignité. Mon père, de son côté, baisa respectueusement cette main et s'assit près de cette dame.
Comment se lit-il que, moi qui venais d'être si prodigue de gros mots et de gestes si familiers avec toutes les charmantes jeunes filles qui voulaient m'embrasser, comment se fait-il que, quand cette vieille dame m'appela vers elle, je lui tendis avec empressement mes deux joues? C'est que, dans cette vieille dame, il y avait quelque chose qui attirait et commandait en même temps.
Mon père demeura une demi-heure à peu près avec cette dame, demi-heure pendant laquelle je me tins, moi, assis immobile à ses pieds. Après quoi, nous la quittâmes, et elle dut demeurer convaincue que j'étais l'enfant le mieux élevé qu'il y eût au monde.
A la porte, mon père s'arrêta, et, me prenant dans sa main pour me mettre à hauteur de son visage, ce qu'il faisait toutes les fois qu'il avait quelque chose de sérieux à me communiquer.
«— Mon enfant, me dit-il, pendant que j'étais à Florence, j'ai lu l'histoire d'un sculpteur qui raconte qu'un jour qu'il avait ton âge à peu près, ayant montré à son père une salamandre qui jouait dans le feu, son père lui donna un grand soufflet en lui disant : « Mon fils, ce soufflet-là que je te donne
n'est pas pour te châtier, c'est pour que tu te rappelles nonseulement ce que peu d'hommes de notre génération ont vu, mais encore ce que verront peu d'hommes de ta génération à toi, c'est-à-dire une salamandre. » Eh bien, moi, je ferai comme le père du sculpteur florentin ; seulement, je te donnerai non pas un soufflet, mais cette pièce d'or, pour que tu te souviennes qu'aujourd'hui tu as été embrassé par une des meilleures et une des plu3 grandes dames qui aient jamais existé, par madame la marquise de Montesson, veuve de Louis-Philippe d'Orléans, mort il y ajuste vingt ans.
Je ne sais pas ce qu'aurait fait sur mon souvenir un soufflet donné de la main de mon père ; mais je sais que cette douce recommandation, accompagnée de cette pièce d'or, grava toute cette scène dans ma mémoire, de telle sorte que je me vois encore aujourd'hui, assis près de cette gracieuse vieille femme qui, tout en causant avec mon père, s'amusait doucement à jouer avec mes cheveux.
Madame la marquise de Montesson mourut le 6 février, et mon père le 26 février 1806.
Ain3i j'avais vu, moi qui écris ces lignes en 1850, — car près de trois ans se sont écoulés depuis que ces Mémoires ont été commencés, puis abandonnés, puis repris; — ainsi j'ai vu Charlotte-Jeanne Béraud de la Haie de Riou, marquise de Montesson, veuve du petit-fils du régent.
Au reste, mon père n'avait-il pas, lui, connu M. de Richelieu, qui avait été mis à la Bastille par Louis XIV pour avoir été trouvé caché sous le lit de madame la duchesse de Bourgogne?
Réunissez les souvenirs des deux générations, et les événements d'un siècle vous sembleront être accomplis d'hier.
Le soir, mon père et ma mère allèrent au spectacle et me conduisirent avec eux.
C'était à l'Opéra-Comique : on jouait Paul et Virginie, et les deux principaux rôles étaient remplis par Méhu et madame de Saint-Aubin.
Dernièrement, je retrouvai cette bonne petite madame de Saint- Aubin, qui avait quelque chose comme trente-huit ans
a cette époque, et qui, par conséquent, en a aujourd'hui quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-trois, et je lui rappelai tous les détails de cette soirée du mois d'août 1805, et, parmi tous ces détails, un qui lui était personnel : c'est que Virginie était grosse à pleine ceinture.
La pauvre Saint-Aubin n'en pouvait revenir.
C'est qu'aussi cette soirée m'avait produit une vive impression : les changements à vue, qui amenaient devant la maison de madame Latour des orangers chargés de fruits d'or, cette mer furieuse, cette foudre qui allait frapper et anéantir le Saint-Géran, sont encore aujourd'hui parfaitement présents à mon souvenir.
Brune et Murât. — Retour à Villers-Cotterets. — L'hôtel de VÈpée. — La princesse Pauline. — La chasse. — La permission du grand veneur. — Mon père s'alite pour ne plus se relever. — Délire. — La canne à pomme d'or. — L'agonie.
Le lendemain, Murât et Brune déjeunaient à la maison.
On déjeuna dans une chambre au premier ; de la fenêtre de cette chambre, on voyait Montmartre, et je me rappelle que je suivais des yeux un immense cerf- volant nageant gracieusement dans l'air au-dessus des moulins à vent, lorsque mon père m'appela, me mit le sabre de,Bruue entre les jambes et le chapeau de Mural sur la tête, et, me faisant faire en galopant le tour de la table :
— Mon enfant, me dit-il, n'oublie pas plus aujourd'hui que tu as fait le tour de cette table, le sabre de Brune entre les jambes et le chapeau de Murât sur la tête, que tu n'oublieras que tu as embrassé hier madame de Montesson, veuve du duc d'Orléans, petit-fils du régent.
Vous le voyez, mon père, je n'ai perdu aucun des souvenirs que vous m'aviez dit de garder. C'est que, depuis que j'ai l'âge de raison, votre souvenir vit en moi comme une lampe sainte, et continue d'éclairer toutes les choses et tous les hommes i. 13
que vous avez touchés du doigt, quoique le temps ait détruit ces choses, quoique, ces hommes, la moi tiés ait emportés !
Au reste, à chacun de ces deux hommes, assassinés tous deux dix ans après, à deux mois d'intervalle, j'ai payé mon tribut de souvenir, à l'un à Avignon, à l'autre au Pizzo.
Hélas! qui eût dit que cet enfant de trois ans, qui tournait joyeusement autour d'eux, raconterait un jour leur mort, après avoir mis, sur le lieu même du meurtre, ses doigts dans le trou même des balles qui ont traversé leur corps et creusé la muraille ?
0 mystérieux avenir, presque toujours sombre et parfois sanglant! au fur et à mesure que tu te déroules, dis donc aux hommes que c'est par pitié pour eux que Dieu a permis que tu leur demeurasses inccmnu !
Un dernier mot sur ce déjeuner.
Mon père avait consulté Corvisart, et, quoique Corvisarteût tenté de le rassurer, mon père se sentait mourir. Mon père avait essayé de voir l'empereur, — car le général de l'armée de l'intérieur, Buonaparte, était devenu l'empereur .Napoléon, — et l'empereur avait refusé de voir mon père. Celui-ci s'était donc rabattu sur Brune et sur Murât, ses deux amis , qui venaient d'être nommés maréchaux de l'Empire. Il avait trouvé Brune toujours le même, mais Murât tout refroidi. Ce déjeuner avait pour but de nous recommander, ma mère et moi, à Brune et à Murât : ma mère, qui allait être veuve, et moi qui allais être orphelin; car, mon père mort, sa retraite mourait avec lui, et nous restions sans fortune.
Tous deux lui promirent, le cas échéant, tout ce qui serait en leur pouvoir.
Mon père embrassa Brune, donna une poignée de main à Murât, et quitta Paris le lendemain, la mort dans l'àme et dans e corps tout à la fois.
Kous partîmes de Paris ; — ce retour n'est pas plus présent à ma pensée que l'aller; — - je revenais seulement avec trois ou quatre souvenirs qui, après s'être un peu assoupis dans ma jeunesse et dans mon adolescence, devaient se réveiller flamboyants dans l'âge viril.
Où revînmes-nous? Je n'en gais rien ; je crois cependant que c'est à Yillers-Cotterets. Je me retrouve comme souvenir, vers le 3 octobre, demeurant rue de Soissons, au fameux hôtel de YÊcu, dont mon grand-père était propriétaire lors de la célébration du mariage de 6a tille.
Seulement, comme cet écu était l'écu de France, que Fécu de France portait trois fleurs de lis, que les fleurs de lis avaient cessé d'être démise depuis 1792, l'hôtel de YÊcu était devenu l'hôtel de YÊpée, et était tenu par un M. Picot, qu'on appelait Picot de l'Épée, pour le distinguer de deux autres Picot, l'un qu'on appelait Picot de Noue, l'autre Picot l'avoué.
J'aurai à revenir sur ces deux derniers, qui sont intimement liés à l'histoire de majeunesse.
Je me rappelle que, vers la fin d'octobre, un cabriolet vint nous prendre sous la grande porte ; nous y montâmes, mon père et moi, et nous partîmes.
J'étais toujours très-joyeux quand mon père m'emmenait avec lui dans ses courses.
Cette fois, nous traversâmes le parc. Je me rappelle que c'était vers la fin d'octobre, parce que les feuilles s'envolaient comme des bandes d'oiseaux.
Nous arrivâmes à une barrière. La clef en avait été oubliée par mon père. Nous étions déjà à trois quarts de lieue de la maison. C'était trop loin pour retourner. Mon père descendit, prit la barrière dans ses bras, lui imprima une violente secousse, et fit sauter de la borne, dans laquelle elle était scellée, la portion de pierre où était entré le pêne de la serrure.
Nous continuâmes notre route.
Au bout d'une demi-heure, nous étions arrivés au château de Montgobert Là, la livrée était verte, et non plus rouge comme chez madame de Montesson.
On nous fit, de même que chez madame de Montesson, traverser une file d'appartements, au bout desquels nous entrâmes dans un boudoir tout tendu en cachemire.
Une femme était couchée sur un sofa.
. Mais celle-là était jeune et belle, très-jeune et très-belle même; si belle, que moi, enfant, cette beauté me frappa.
"2-0 HËMOlItÉS DALKX. I) L M A S
Cette femme, c'était Pauline Bonaparte, née a Ajaccio ea 1 7V*0, veuve du général Lederc en 1802, femme, en 1803, du prince Aldobrandini Borghèse, et séparée de son mari en 180i.
C'était une charmante créature que celle qui s'offrait a moi, toute petite, toute gracieuse, toute chaste; elle avait de petites pantoufles brodées que lui avait sans doute données la fée. marraine de Cendrillon. Elle ne se leva pas iorsqu'entra mon père. Elle étendit la main et souleva la tête, voilà tout. Mon père voulait s'asseoir à coté d'elle sur une chaise; elle Je lit asseoir à ses pieds, qu'elle posa sur ses genoux, jouant du bout de sa pantoufle avec les boutons de son habit.
Ce pied, cette main, celte délicieuse petite femme, blanche et potelée, près de cet Hercule mulâtre, toujours beau et puissant, malgré ses soulfrances, faisait le plus charmant tableau qui se puisse voir.
Je regardais en riant. La princesse m'appela et me donna une bonbonnière d écaille, tout incrustée d'or.
Ce qui m'étonna, c'est qu'elle vidages bonbons qui étaient dedans pour me donner la boite. Mon pére lui en fit l'observation. Elle se pencha à son oreille, lui dit quelques mots tout bas, et tous deux se prirent à rire.
Dans ce moment, la joue blanche et rose de la princesse eflleura la joue brune de mon père; lui parut plus brun ; elle, plus blanche. Tous deux étaient superbes.
Peut-être ai-je vu cela avec mes yeux d'enfant, — ces yeux pleins d'étonnement de tout; — mais, si j'étais peintre, à coup sûr, je ferais un beau tableau de ces deux personnages.
Tout à coup, on entendit le sou du cor dans le parc.
— Qu'est cela ? demanda mon pére. ,
— Oh ! répondit la princesse, ce sont les Montbreton qui chassent.
— Mais, dit mon père, voici la chasse qui se rapproche; l'animal va passer dans cette allée ; venez donc voir, princesse.
— Oh ! ma foi non , mon cher général, dit-elle; je suis bien et je ne me dérange pas; cela me fatigue de marcher : portezmoi, si vous voulez.
Mon père la prit dans ses deux mains, comme fait une nourrice d'un enfant, et la porta à la fenêtre.
Il la tinl là dix minutes, à peu près. L'animal ne voulait pas débucher. Enfin, il traversa l'allée, puis les chiens vinrent après lui, puis les chasseurs après les chiens.
La princesse fit un signe aux chasseurs avec un mouchoir qu'elle tenait à la main.
Ceux-ci répondirent avec leurs chapeaux.
Puis mon père la reposa sur le canapé, et reprit sa place auprès d'elle.
Je ne sais plus ce qui se passa derrière moi. J'étais tout entier à ce cerf qui venait de franchir cette allée, à ces chiens, à ces chasseurs ; tout cela était autrement intéressant pour moi que la princesse.
Son souvenir cesse donc entièrement pour moi à ce salut fait de sa main blanche et avec son mouchoir blanc.
Je ne l'ai jamais revue depuis; mais je l'avais si bien vue ce jour-là, que je la vois encore aujourd'hui.
Restâmes-nous à Montgobert ou revinmes-nous le même jour à Villers-Gotterets? Je n'en sais plus rien.
Ce que je sais, c'est que, peu après, mon père s'affaiblit, qu'il sortit moins souvent, qu'il monta plus rarement à cheval, qu'il garda plus longuement la chambre, qu'il me prit plus tristement sur ses genoux.
Encore, tout cela m'est-il revenu depuis par lueurs, comme des choses qu'on a vues pendant une nuit sombre, à la flamme des éclairs.
Quelques jours avant sa mort, mon père reçut une permission de chasse. C'était le maréchal de l'Empire Alexandre Berthier, grand veneur de la couronne, qui la lui envoyait. Alexandre Berthier était un vieil ennemi de mon père, c'était lui qui l'avait porté en observation au siège de Mantoue. Aussi lui avait-il fait attendre longtemps cette permission, valable du l« vendémiaire au 15 ventôse, c'est-à-dire du 23 septembre au G mars.
Mon père la reçut le 24 février.
11 devait mourir le 2f>.
Voici la lettre d'envol de M. Deviolaine, Inspecteur de la forêt :
« Je reçois, au moment de partir pour la forêt, une permission de cîiasse à tir que M. Collard m'adresse pour le général Dumas; je m'empresse de la lui envoyer en lui souhaitant le bonjour et en désirant bien vivement que sa santé lui permette bientôt d'en user.
» Nos amitiés à madame Dumas.
» Deviolaixe.
» Ce 24 février 1806. .
En supposant même que mon père se portât bien, on lui envoyait, de manière à ce qu'il la reçût le 24 février seulement, une permission valable jusqu'au 6 mars.
C'étaient donc douze jours de chasse qu'on lui accordait.
Mon père jeta sur une table la lettre et la permission. Ma mère les enferma dans son portefeuille. Qnarante-quatre ans après, je viens de les y retrouver l'une dans l'autre.
La veille, mon père, voulant vaincre la douleur, était monté à cheval. Mais, cette fois, le vainqueur avait été vaincu; il avait, au bout d'une demi-heure, été forcé de revenir.
A partir de ce moment, mon père se mit au lit, et ne se releva plus.
Ma mère sortit pour aller chercher le médecin.
Alors mon père resta seul avec une voisine à nous, madame Darcourt, excellente femme, dont j'aurai l'occasion de parler; mon père eut comme un instant de délire et de désespoir.
— Oh! s'écria-t-il, faut-il qu'un général qui, à trente-cinq ans, a commandé en chef trois armées, meure à quarante ans dans son lit, comme un lâche! 0 mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je donc fait pour me condamner si jeune à quitter ma femme et mes enfants?
Puis, après quelques minutes d'affaissement :
— Tenez, ma bonne madame Darcourt, dit-il, voici une canne qui m'a sauvé la vie dans les prisons deBrindisi, quand ces brigands de Napolitains ont voulu m'y assassiner. Veillez
à ce qu'elle ne me quitte pas : qu'on l'enterre avec moi! Mou fils ne saurait pas le prix que j'y attache, et elle serait perdue avant qu'il pût s'en servir.
Madame Darcourt, qui voyait bien qu'il y avait un peu de délire dans ces paroles, lui répondit, pour ne point le contrarier, qu'il serait fait comme il le désirait.
— Attendez, dit mon père, la pomme est en or.
— Oui, sans doute.
— Eh bien, comme je ne laisse pas mes enfants assez riches pour les priver de la somme que vaut cet 01% si peu considérable qu'elle soit, portez ma canne chez Duguet, l'orfèvre en face d'ici ; qu'il fonde la pomme, qu'il la fonde en lingot, et qu'il m'apporte ce lingot aussitôt qu'il sera fondu.
Madame Darcourt voulut risquer une observation ; mais il la pria si doucement de faire ce qu'il désirait, qu'elle y consentit, prit la canne, et la porta chez Duguet.
Àu bout d'un instant, .elle rentra, n'ayant eu que la rue à traverser.
— Eh bien? lui demanda mon père.
— Eh bien, demain à six heures du soir, général, vous aurez vdtre lingot.
— Demain à six heures du soir, répéta mon père, soit! H est probable que je ne serai pas encore mort.
Le lendemain, en effet, Duguet apporta le lingot. Le mourant le remit à ma mère : il était très-affaibli déjà; cependant il avait encore toute sa tête, et continuait d'entendre et de parler.
A dix heures du soir, sentant que la mort approchait, il demanda l'abbé Grégoire.
L'abbé Grégoire était non-seulement un bon prêtre, mai9 encore un excellent ami.
Ce n'était point une confession que le mourant avait à faire. Dans toute sa vie, mon père n'avait pas une mauvaise action à se reprocher; peut-être restait-il au fond de son cœur quelque haine pour Berthier et Napoléon. Mais qu'importaient à ces hommes au faite de la fortune et de la puissance les dernières douleurs d'un mourant? Du reste, toute haine fut adjurée
pendant les deux heures qui précédèrent la mort, et pendant lesquelles celui qui allait quitter ce monde essaya de consoler ceux qui allaient y demeurer après lui.
Une fois, il demanda à me voir; puis, comme on s'apprêtait à m'aller chercher chez ma cousine, où l'on m'avait emporté :
— Non, dit-il. Pauvre enfant! il dort; ne le réveillez pas.
Enlin, après avoir dit adieu à madame Darcourt et à l'abbé, il se retourna vers ma mère, et, gardant pour elle son dernier soupir, il expira entre ses bras, à minuit sonnant.
Mon amour pour mon père. — Son amour pour moi. — On m'emporte chez ma cousine Marianne. — Plan de la maison. — La forge. — Apparition. — J'apprends la mort de mon père. — Je veux monter au ciel pour tuer le bon Dieu. — Notre situation à la mort de mon père. — Haine de Bonaparte.
Cette nuit où mon père mourut, je fus emporté hors de la maison par maman Zine et installé près de mon autre cousine Marianne, qui demeurait chez son père, rue de Soissons. Soit qu'on ne voulût pas mettre mon enfance en contact avec un cercueil, la mort étant prévue, soit qu'on craignit rembarras que je pourrais causer, cette précaution fut prise vers les cinq heures du soir; puis maman Zine revint à la maison.
Ma pauvre mère avait besoin d'aide pour la nuit qu'elle allait passer.
J'adorais mon père. Peut-être, à cet ûge, ce sentiment, que j'appelle aujourd'hui de l'amour, n'était-il qu'un naïf étonnement pour cette structure herculéenne et pour cette force gigantesque que je lui avais vu déployer en plusieurs occasions; peut-être encore n'était-ce qu'une enfantine et orgueilleuse admiration pour son habit brodé, pour son aigrette tricolore et pour son grand sabre, que je pouvais à peine soulever; mais tant il y a, qu'aujourd'hui encore le souvenir de mon père, dans chaque forme de son corps, dans chaque
trait de son visage, m'est aussi présent que si je l'eusse perdu hier; tant il y a enfin, qu'aujourd'hui je l'aime encore, je l'aime d'un amour aussi tendre, aussi profond et aussi réel, que s'il eût veillé sur ma jeunesse, et que si j'eusse eu le bonheur de passer de cette jeunesse à l'adolescence, appuyé sur son bras puissant.
De son côté, mon père m'adorait, je l'ai dit et je ne saurais trop le redire, surtout s'il reste des morts quelque chose qui entende ce que l'on dit d'eux; et, quoique, dans les derniers temps de sa vie, les souffrances qu'il éprouvait lui eussent aigri le caractère au point qu'il ne pouvait supporter dans sa chambre aucun bruit ni aucun mouvement, il y avait une exception pour moi.
Je ne me rappelle point si, en quittant la maison, on me fit embrasser mon père; ce qui arriva dans la nuit et que je vais raconter, que ce soit ou non un eiïet de ma jeune imagination, me ferait croire qu'on avait oublié ce soin pieux. Je n'avais, du reste, d'autre idée de la mort que ce que j'en ai dit à propos du gros chien noir et du baigneur évanoui; il m'eût été, en outre, bien diflicile de prévoir celle de mon père, moi qui, trois jours auparavant, l'avais vu monter â cheval. Je ne fis donc aucune difficulté pour sortir de la maison, et, une fois sorti, j'ignore si mon père parla de moi ou me demanda. Un voile est entre mes yeux et cette dernière journée de sa vie; je ne me souviens bien distinctement que du fait que je vais raconter, et qui est resté dans tous ses détails parfaitement présent à ma pensée.
On m'avait donc installé chez le père de mes deux cousines.
Ce brave homme était serrurier, et se nommait Fortier; il avait un frère curé de village. Je parlerai plus tard de ce frère, qui était un type assez curieux.
Je restai confié aux soins de ma cousine Marianne.
Qu'on me permette, pour l'intelligence de la situation, de donner un plan exact de la maison. Il y a quarante ans peutêtre que je n'y suis entré, et cependant je la vois comme si je venais d'en sortir.
ftUE DÉ SOÏSSONS.
Fenêtre.
Porte [Etabli.
donnant so r la rue.
Enclume.
Porte. ■ '
Etabli.
Forge.
Cour intérieure.
.Fenêtre. Porte..
Chambre
coucher.
. . . . Petit jardin plein de pier- . . . res, où poussaient quel- . « ques arbres et beaucoup
d'herbe.
.Porte.