‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 12 sur 40 · PLACE DU CHATEAU · texte numérisé non relu

PLACE DU CHATEAU

La maison, comme on le voit, n'était donc en réalité qu'un boyau, composé de la forge donnant sur la rue de Soissons; d'une cour intérieure venant après la forge; du logis, qui consistait en une chambre à coucher meublée d'ordinaire d'un grand lit à baldaquin de serge verte, d'une grande armoire de noyer, d'une table, de quelques chaises, et surmeublée, pour cette nuit, d'un petit lit qu'on m'avait improvisé sur deux chaises, et qu'on avait placé en face du grand. Après cette chambre à coucher venait la cuisine, demeure habituelle d'un gros chat appelé le Docteur, à la griffe duquel je taillis un jour laisser un de mes yeux. Enfin, après la cuisine, un petit jardin ombragé de quelques arbres, et encombré de beaucoup de pierres, jardin qui ne rapportait absolument que des orties, auquel on n'avait jamais songé à faire rapporter autre chose, et qui donnait sur la place du Château.

Il résultait de cette disposition que, du moment où la porte delà forge, donnant sur la rue de Soissons, et la porte du jardin, donnant sur la place du Château, étaient fermées, la maison d'habitation, à moins qu'on ne franchit les murs, était inabordable.

J'étais donc resté chez ma cousine Marianne, sans faire aucune difficulté d'y rester. J'aimais aller à la forge, où un garçon, nommé Picard, s'occupait beaucoup de moi. J'y faisais des feux d'artifice avec de la limaille de fer, et les ouvriers, Picard particulièrement, me racontaient des histoires qui me paraissaient fort intéressantes.

Je restai à la forge assez avant dans la soirée ; la forge avait, le soir, des reflets fantastiques et des jeux de lumière et d'ombre qui me plaisaient infiniment. Vers huit heures, ma cousine Marianne vint m'y chercher, me coucha dans le petit lit en face du grand, et je m'endormis de ce bon sommeil que Dieu donne aux enfants, comme la rosée au printemps.

A minuit, je fus réveillé, ou plutôt, nous fûmes réveillés, ma cousine et moi, par un grand coup frappé à la porte. Une veilleuse brûlait sur une table de nuit; à la lueur de celte veilleuse, je vis ma cousine se soulever sur son lit, très-effrayée, mais sans rien dire.

Personne ne pouvait frapper à cette porte intérieure, puisque les deux autres portes étaient fermées.

Mais, moi qui aujourd'hui frissonne presque en écrivant ces lignes, moi, au contraire, je n'éprouvai aucune peur : je descendis à bas de mon lit et je m'avançai vers la porte.

— Où vas-tu, Alexandre? me cria ma cousine ; où vas-tu donc?

— Tu le vois bien, répondis-je tranquillement, je vais ouvrir à papa, qui vient nous dire adieu.

La pauvre fille sauta hors de son lit tout effarée, m'attrapa comme je mettais la main à la serrure, et me recoucha de force dans mon lit.

Je me débattais entre ses bras, criant de toutes mes forces :

— Adieu, papa ! adieu, papa !

Quelque chose de pareil à une haleine expirante passa sur mon visage et me calma.

Gependant je me rendormis avec des larmes plein les yeux et des sanglots plein la gorge.

Le lendemain, on vint nous réveiller au jour.

Mon père était mort juste à l'heure où ce grand coup dont je viens de parler avait été frappé à la porte !

Alors j'entendis ces mots, sans trop savoir ce qu'ils signifiaient :

— Mon pauvre enfant, ton papa, qui t'aimait tant, est mort!

Quelle bouche prononça sur moi t es mots qui me faisaient orphelin à trois ans et demi ?

Il me serait impossible de le dire.

Par qui me fut annoncé le plus grand malheur de ma vie? Je l'ignore.

— Mon papa est mort, répliquai-je. Qu'est-ce que cela veyt dire?

— - Gela veut dire que tu ne le verras plus.

— Gomment, je ne verrai plus papa?

— Non.

— Et pourquoi ne le verrai-je plus?

— Parce que le bon Diou te l'a repris.

— Pour toujours?

— Pour toujours.

— Et vous dites que je ne le verrai plus?

— Plus jamais.

— Plus jamais, jamais?

— Plus jamais!

— Et où derneure-t-il, le bon Dieu?

— Il demeure au ciel.

Je restai un instant pensif. Si enfant, si privé de raison que je fusse, je comprenais cependant que quelque chose de fatal venait de s'accomplir dans ma vie. Puis, profitant du premier moment où Ton cessa de faire attention à moi , je m'échappai de chez mon oncle et courus droit chez ma mère.

Toutes les portes étaient ouvertes, tous les visages étaient effarés ; on sentait que la mort était là.

J'entrai donc sans que personne me vit ou me remarquât. Je gagnai une petite chambre où Ton enfermait les armes; je. pris un fusil à un coup qui appartenait à mon père, et que Ton avait souvent promis de me donner quand je serais grand.

Puis, armé de ce fusil, je montai l'escalier. Au premier étage, je rencontrai ma mère sur le palier. Elle sortait de la chambre mortuaire... elle était tout en larmes.

— Où vas-tu? me demanda-t-elle, étonnée de me voir là, quand elle me croyait chez mon oncle.

— Je vais au ciel ! répondis-je.

— Comment, tu vas au ciel?

— Oui, laisse-moi passer.

— Et qu'y vas-tu faire, au ciel, mon pauvre enfant?

— J'y vais tuer le bon Dieu, qui a tué papa.

Ma mère me saisit entre ses bras, et, me serrant à m'étouffer :

— Oh! ne dis pas de ces choses-là, mon enfant, s'écriaelle ; nous sommes déjà bien assez malheureux !

En effet, la mort de mon père, qui n'avait que quatre mille francs de retraite, nous laissait sans autre fortune qu'une tren-

taine d'arpents de terre que possédait , au village de Soucy , mon grand-père maternel, encore vivant à cette époque.

Il était bien dû à mon père, comme je l'ai dit, un arriéré de vingt-huit mille cinq cents francs pour sa solde de l'an vu et de Tan vm ; mais, depuis notre voyage à Paris, une loi avait établi que l'arriéré ne serait payé qu'à partir de Tan ix.

Quant à l'indemnité de cinq cent mille francs, due par le roi de Naples aux prisonniers français et exigée par Bonaparte, il n'en avait plus été question, et c'est pour cela sans doute que les Français venaient de s'emparer du royaume de Naples.

Il est vrai qu'une maison et un beau jardin, situés sur la place de la Fontaine, devaient nous revenir un jour ; mais, en attendant, on en payait la rente viagère à un certain M. Harlay, déjà depuis vingt ans. Au reste, le brave homme justifia jusqu'au bout le proverbe, qui dit qu'une rente viagère est un brevet de longue vie pour celui à qui on la paye : il mourut en 1817, à l'âge de quatre-vingt-douze ou quatre-vingttreize ans.

Nous avions, à cette époque, payé la maison et le jardin quatre fois leur valeur à peu près. Ainsi, — outre cette perte immense que nous faisions, moi d'un père, ma mère d'un mari, — ma mère et moi perdions encore, ma mère toutes ses ressources, moi cet avenir que la présence d'un père crée seule à son fils.

Murât et Brune essayèrent alors — Brune chaudement, Murât timidement, — de tenir, à ma mère et à moi, la promesse qu'ils avaient faite à mon père. Mais tout fut inutile. Napoléon n'oublia jamais cette réunion qui avait eu lieu chez mon père à la troisième journée de route entre Alexandrie et le Caire, et ma mère, victime bien innocente des sentiments républicains de mon père, ne put, de celui qui s'était offert à être mon parrain avant que je fusse né, obtenir, quoique veuve d'un officier général ayant commandé en chef trois armées, la plus petite pension.

Ce ne fut pas tout : la haine de Napoléon, après avoir frappé mon père dans sa fortune, essaya de le frapper dans sa gloire.

MÉMOIRES D'ALEX. DUMÀS 231

Un tableau avait été commandé, représentant rentrée de mon père dans la grande mosquée, le jour de la révolte du Caire, que mon père avait apaisée, en leur absence à tous, comme il le leur écrivait lui-même. A mon père, on substitua ce grand hussard blond, qui n'est le portrait de personne, et qui, n'ayant rien dit aux yeux des contemporains, ne dira rien à ceux de la postérité.

On verra plus tard que cette baine s'étendit à moi, et que, malgré les démarches qui furent faites en ma faveur par les anciens amis de mon père, je ne pus jamais obtenir mon entrée dans aucune école militaire, ni dans aucun collège civil.

Au reste, mon père, l'homme du camp de Maukle, l'homme du camp de la Madeleine, l'homme du mont Cenis, l'homme du siège de Mantoue, l'homme du pont de Brixen, l'homme de la révolte du Caire, l'homme que Bonaparte avait fait gouverneur du Trévisan et qu'il avait présenté au Directoire comme l'Horatius Coclès du Tyrol, mon père mourait sans avoir été fait simple chevalier de la Légion d'honneur.

Il n'était donc pas étonnant que l'âme de mon père, avant de remonter au ciel, se fût arrêtée une seconde sur son pauvre enfant, qu'il laissait si dépouillé de toute espérance sur la terre.

Que devins-je au milieu de cette tempête de douleur qui soufflait autour de moi ? Quelle part prit à la mort cette vie qui commençait à peine? C'est ce que j'ignore complètement; je ne me souviens que du moment où ma mère me prit dans ses bras, comme je l'ai dit, et m'emporta.

. Une lettre de M. Deviolaine, qui annonce la mort de mon père au général Pille, son ami, me guide seule dans cette obscurité, et m'apprend que nous nous réfugiâmes à Antilly.

Voici cette lejtre :

« Villers-Cotteftts, 87 féyrier 1806.

» Mon cher cousin,

» Je ne croyais pas avoir à vous annoncer sitôt la mort du brave et malheureux général Dumas. Il a fini sa carrière hier à onze heures du soir, à Villers-Cotterets, où il était revenu

pour suivre les ordonnances des médecins. La maladie qui l'emporte au tombeau est la suite des mauvais traitements qu'il a éprouvés à Naples, à son retour d'Egypte. Il a eu la consolation d'apprendre, le jour de sa mort, que ce pays était conquis par les Français; mais cette satisfaction ne Ta point consolé de la privation d'avoir été à même de terminer ses jours au champ d'honneur. Depuis qu'il n'est plus en activité, comme pendant sa maladie, il n'a cessé de former des vœux pour la prospérité des armes de la France. C'était un spectacle touchant que de lui entendre exprimer, quelques heures avant sa mort, que, pour le sort de sa femme et de ses enfants, il voudrait être enterré dans les champs d'Austerlitz. En etfet, mon cher cousin, il les laisse sans aucun moyen d'existence; sa maladie a consommé le peu de ressources qui lui restaient.

»> Ma femme est allée reconduire madame Dumas, sa parente, à Antilly, où elle passera quelques jours, tandis que nous allons nous occuper de rendre, autant que possible, au général les honneurs funèbres que les grades qu'il a occupés, sa bravoure et l'amitié de ses concitoyens lui ont mérités.

»> En me chargeant de vous annoncer cette triste et malheureuse nouvelle, j'ai dit à madame Dumas que je vous inviterais d'en faire part aux compagnons d'armes de son mari; la part qu'ils voudront bien y prendre adoucira un peu l'amertume de ses chagrins.

» Je vous remercie bien, mon cher cousin, de l'extrait de mort du maréchal des logis Lasne. S'il n'est pas suffisamment en règle, j'aurai l'honneur de vous en informer.

» Recevez, mon très-cher cousin, l'assurance de mon dévoué attachement.

» Deviolaine. >»

M. Deviolaine n'avait nullement exagéré l'état de détresse où nous nous trouvions. Mon père n'avait pour toute fortune que son traitement de retraite de quatre mille francs; la pension de ma sœur enlevait d'abord douze cents francs là -dessus; restaient deux mille huit cents francs pour subvenir aux frais de maladie, aux voyages d'un mourant tourmenté de ce be-

soin de changement qui poursuit ceux que la nrort presse, et à nos besoins, à nous ; c'était bien peu, comme on voit.

Aussi ma pauvre mère mit-elle en campagne tous les anciens amis de mon père, Brune, Murât, Àugereau, Lannes, Jourdan, pour obtenir une pension de l'empereur. Tout fut inutile. Les instances les plus pressantes allèrent se briser contre cette haine étrange, et, fatigué d'entendre répéter un nom qui n'était déjà plus qu'un souvenir, Napoléon s'emporta jusqu'à dire à Brune, le plus ardent de nos solliciteurs :

— Je vous défends de jamais me parler de cet homme-là.

Cependant ma mère ne pouvait croire que, veuve d'un homme qui avait commandé en chef trois armées, qui avait été sous les drapeaux pendant vingt ans, à qui ses campagnes faisaient quarante-quatre ans de service, quoiqu'il n'eût que quarante et un ans d'âge, ma mère ne pouvait croire que celte pauvre veuve n'eût pas droit de demander à la France une pension, un secours, un morceau de pain. Une lettre de Jourdan vint lui enlever tout espoir et lui apprendre qu'il ne fallait plus rien attendre que de Dieu.

Voici cette lettre. On ne croirait pas, si je racontais purement et simplement, on ne croirait pas que, dans ce temps de splendeur guerrière, quand Napoléon, installé dans le palais des rois de France, remuait plus de millions que n'eu avait jamais remué Louis XIV, on ne croirait pas que ce conquérant, ce vainqueur, ce César, cet Awjusle, qui posait son pied sur l'Europe et étendait sa main sur le monde, laissât sciemment mourir de faim la femme et les . enfants de celui qui avait pris le mont Cenis, fait capituler Mantoue, forcé les gorges du Tyrol et apaisé la révolte du Caire.

Mais, comme il faut qu'on le croie, sire, je citerai la lettre de Jourdan, dût-elle faire tache au manteau impérial de Votre Majesté.

« Naples, 28 avril 1806.

» Madame, *

» J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens de recevoir de Son Excellence le ministre de la guerre une réponse à la

lettre que je lui avais écrite en votre faveur. Il m'annonce, avec regret, que vous ne pouvez obtenir aucune pension ; que la loi du 8 floréal an xi ne permet d'en accorder qu'aux veuves de militaires tués dans les combats ou morts dans les six mois des blessures qu'ils y ont reçues, et que le général Dumas n'était point en activité de service au moment de son décès. Il ne vous reste donc, madame, d'autre moyen de réussir que celui de vous présenter vous-même à Sa Majesté l'empereur et de solliciter se3 bienfaits.

» J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec la plus parfaite considération.

» Le maréchal Jourdan. »

C'était un moyen, en effet. Ma mère partit pour Paris, afin de se présenter elle-même à Sa Majesté l'empereur et de solliciter ses bienfaits. Mais Sa Majesté l'empereur lui refusa l'audience qu'elle demandait, et elle revint à Villers-Cotterets plus pauvre de l'argent qu'elle avait dépensé dans son voyage.

Sire, vous êtes peut-être Ànnibal, vous êtes peut-être César, vous êtes peut-être Octave; la postérité, qui n'est pas encore venue pour vous, ou qui peut-être est venue trop tôt, en décidera ; mais, à coup sûr, vous n'êtes pas Auguste ! Auguste plaidait lui-même pour le vieux soldat qui avait servi sous lui à Actium, et vous, vous condamniez à la misère la veuve de celui qui avait servi non-seulement sous vous, mais encore avec vous !

J'ai dit qu'à votre défaut restait Dieu, sire. Voyons ce que Dieu fit de la pauvre famille abandonnée.

MÉMOIRES D'ALEX. Dl'MAS

Nous nous réfugions, ma mrre et moi, chcï mon grand-père. — La maison de madame Darcourt. — Mes premières lectures et mes premières terreurs. — Le parc de Villers-Cotterets. — M. Devio laine et sa famille. — - L'essaim d'abeilles. — Le vieux cloître.

Nous allâmes tous demeurer chez mon grand-père et ma grand'mère, qui vivaient encore. On élargit le foyer, et nous nous y assîmes, ma mère, ma sœur et moi.

Mon grand-père s'était réservé un logement à l'hôtel de YÈpée, où était mort mon pére. Nous primes cette chambre du mort, et nous vécûmes en face de tout ce qui lui avait appartenu.

Maintenant, au milieu de celte obscurité dans laquelle, pareilles à des rêves à moitié effacés, flottent les premières années de ma vie, se détache, avec une grande précision, le souvenir des trois principales maisons dans lesquelles s'écoula toute mon enfance.

Ces trois maisons sont celles de madame Darcourt, de M. Deviolaine et de M. Collard.

On se rappelle que j'ai déjà eu l'occasion de prononcer les noms de madame Darcourt, de MM. Deviolaine et Collard.

Qu'on me permette, ne fût-ce que pour payer une dette de reconnaissance, de parler un peu de ces trois familles. D'ailleurs, les tableaux du genre de ceux que je vais essayer de tracer n'ont de valeur que par les détails.

Madame Darcourt était notre voisine; elle demeurait aurezde chaussée de la maison attenante à celle où mon père était mort. C'était la veuve d'un chirurgien militaire assez distingué. Elle avait deux enfants, un fils et une fille. Le fils pouvait avoir vingt-huit ans, et s'appelait Antoine; la fille pouvait en avoir vingt-quatre ou vingt-cinq, et s'appelait Éléonore.

Quant à la mère, Dieu lui a donné une longue et heureuse vie : elle vient de mourir à l'âge de quatrc-vin^ils ans.

J'ai peu connu Antoine; mais j'ai presque été élevé par Éléonore.

Ce qui m'attirait surtout dans la maison, outre l'amitié qu'on m'y témoignait, c'était une magnifique édition deBuflbn avec gravures coloriées.

Tous les soirs, tandis que ma mère, après avoir fait sa visite au cimetière, — promenade pieuse, à laquelle elle ne manqua jamais un seul jour; — tous les soirs, tandis que ma mère s'ensevelissait avec sa douleur dans un coin de la cheminée, tandis que madame Darcourt et sa fille travaillaient à des ouvrages d'aiguille, on me mettait un volume de Buffon entre les mains, et l'on était débarrassé de moi pour toute la soirée.

Il en résulte que j'appris à lire, je ne sais trop comment, mais je puis dire pourquoi : c'était pour connaître l'histoire, les mœurs, les instincts des animaux dont je voyais les portraits. Il résulta de cette curiosité pour les batraciens et pour les ophidiens surtout, qu'à l'âge où les enfants épèlent encore, j'avais déjà lu tous les livres qui forment la bibliothèque du jeune âge.

Ce fut chez madame Darcourt que j'éprouvai pour la première fois le sentiment de la peur, qui était resté complètement inconnu à ma première jeunesse.

Ma manie de lecture s'étendait à tout, même aux journaux, que j'ai si peu lus depuis.

Je tombai un jour sur le Journal de l'Empire, et j'y lus, dans un entre- filet, qu'un prisonnier, enfermé dans les cachots d'Amiens, y avait été dévoré par un serpent.

Jusque-là, j'avais regardé le serpent comme un monstre, sinon mythologique, du moins appartenant à une autre partie du monde que le nôtre.

Dans Buffon, ou plutôt dans Daudin, son continuateur, il avait été pour moi un objet de continuelle curiosité; dans le Journal de l'Empire, il devint pour moi un objet de profonde terreur.

Le même soir où j'avais lu le fatal entre-filet, je parus m'absorber dans la lecture de Robinson Crusoe, et je demandai

à n'aller me coucher que le plus tard possible, c'est-à-dire quand ma mère allait se coucher elle-même.

Cette faveur me fut facilement accordée.

Mais, les mêmes prétentions s'étant renouvelées le lendemain, le surlendemain et les jours suivants, force me fut de donner une explication.

Je racontai l'histoire du prisonnier d'Amiens, et j'avouai que, si j'allais mecoucher avant les autres, j'aurais peur d'être dévoré par un serpent.

L'aveu surprit fort ma mère. J'avais été assez brave jusquelà. Elle lit tout ce qu'elle put pour combattre cette terreur par le raisonnement; mais le raisonnement échoua devant l'instinct, et le temps seul parvint, je ne dirai pas à effacer, mais à atténuer chez moi l'effet de ce terrible souvenir.

Après la maison de madame Darcourt, à laquelle je ne dis point un éternel adieu, les deux maisons qui furent les plus hospitalières à notre malheur, je le répète, furent les maisons de M. Deviolaineet de M. Collard.

M. De Violaine était notre cousin par alliance; il avait épousé une nièce de mon grand-père qui avait été élevée chez nous, à côté de ma mère, étant orpheline; de plus, il avait été fort lié avec mon père.

M. Deviolaine était inspecteur de la forêt de Villers-Cottcrets ; ce qui lui donnait une des premières positions dans notre petite ville, et c'est tout simple, puisque notre petite ville n'avait que deux mille quatre cents âmes, tandis que notre forêt avait cinquante mille arpents.

M. Deviolaine était à mes yeux une grande puissance, non point par le motif que je viens de déduire, mais parce que, en vertu de sa position, c'était lui qui donnait la permission de chasser dans la forêt, et que chasser un jour librement dans cette forêt était une des ambitions de mon enfance.

Cette ambition, comme quelques-unes de mes autres ambitions, s'est réalisée depuis; et, je dois le dire, c'est une de celles où j'ai trouvé le moins de désappointement.

Relativement au petit appartement auquel nous étions restreints depuis la mort de mon père, la maison de M. Devio-

laine était un palais très-apprêcié par moi, pauvre enfant, qui, élevé aux châteaux des Fossés et d'Antilly, courant sans cesse par les chemins et les pelouses, semblais nourri d'air et de soleil. Cette maison de M. Deviolaine se composait d'abord d'un corps de logis assez considérable, d'écuries et de remises, de basses-cours et d'un charmant jardin, moitié anglais, moitié français, c'est-à-dire moitié pittoresque, moitié fruitier. Le jardin anglais avait des cascades, des bassins, des saules pleureurs; le jardin fruitier avait force poires, pèches, reines- Claude, artichauts et melons; ensuite, il donnait sur un magnifique parc : pour la vue, par une grille; pour la promende, par une porte.

Ce parc, planté par François I«p, fut abattu par Louis-Philippe.

Beaux arbres! à l'ombre desquels s'étaient couchés François Ier et madame d'Étampes, Henri 11 et Diane de Poitiers, Henri IV et Gabrielle, vous aviez le droit de croire qu'un Bourbon vous respecterait; que vous vivriez votre longue vie de hêtres et de chênes; que les oiseaux chanteraient sur vos branches mortes et dépouillées, comme ils chantaient sur vos branches vertes et feuillues! Mais, outre ce prix inestimable de poésie et de souvenirs, vous aviez malheureusement un prix matériel, beaux hêtres à l'enveloppe polie et argentée, beaux chênes à l'écorce sombre et rugueuse! vous valiez cent mille écus ! Le roi de France, qui était trop pauvre pour vous conserver avec ses six millions de revenus particuliers, le roi de France vous a vendus! Je n'eusse eu que vous pour toute fortune, que je vous aurais gardés, moi; car, poëte que je suis, il y a une chose que je préférerais à tout For de la terre, c'est le murmure du vent dans vos feuilles; c'est l'ombre que vous faisiez trembler sous mes pieds; ce sont les douces visions, les charmants fantômes qui, le soir, entre le jour et la nuit, à l'heure douteuse du crépuscule, glissaient entre vos troncs séculaires, comme glissent les ombres des antiques Abencérages entre les mille colonnes de la mosquée royale de Cordoue!

Il était loin de se douter de cela, cet autre poëte qu'on ap-

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pelait Deraoustier, lorsqu'il écrivait, sur IVcorce de l'un de vous, ces vers disparus avec vous, et que moi seul sais peutêtre aujourd'hui :

Ce bois fut l'asile chéri

De l'amour autrefois fidèle ; Tout l'y rappelle encore, et le cœur attendri Soupire en se disant : «C'est ici que Henri

Soupirait près de Gabrielle. »

fit c'est pourtant cela qui l'a renversé, cet homme, qui se croyait plus solidement enraciné au troue que vous ne l'étiez à la terre. C'est qu'il ne comprenait rien de ce qui était graud; c'est que chaque chose, dépouillée de ce prestige que lui prèle l'imagination, n'avait à ses yeux que sa valeur matérielle; c'est qu'il se disait : « Tout homme se peut acheter, comme tout arbre se peut vendre. J'ai d'immenses forêts, je vendrai des arbres, et j'achèterai des hommes. »

Sire, vous vous trompiez. Il y a autre chose dans la vie que l'algèbre et que l'arithmétique : il y a la croyance, il y a la foi; vous n'avez pas cru aux autres, et les autres n'ont pas cru en vous ; vous avez soufflé sur le passé, et le passé a souillé sur vous.

Oh! que nous voilà loin de cette maison de M. Deviolaine qui me semblait un palais !

Beaux arbres! c'est que vous étiez non-seulement un palais, mais un temple ; un temple où le Seigneur se manifestait à moi, quand, couché à vos pieds, et tout ignorant encore de leurs noms, j'essayais de contempler, à travers la voûte mobile de votre feuillage, les étoiles de vos belles nuits d'été. Combien de fois, quand l'enfant rieur et turbulent commençait de faire place au jeune homme rêveur; combien de fois, caressé par l'herbe que la brise courbait sur moi, j'ai tendu deux bras vers une étoile plus brillante que les antres ou essayé de saisir un rayon de la lune qui se jouait sur mon visage, en disant : « Seigneur, yous êtes là-haut! Seigneur, vous êtes ici! Seigneur, vous êtes partout! Seigneur, prenezmoi dans votre main puissante, et faites de moi un instrument

qui puisse vous glorifier et vous bénir, une harpe qui vous chante, une lyre qui vous loue, une voix qui vous prie! Grandissez-moi, Seigneur, pour me rapprocher de vous ! et plus vous me grandirez, plus je confesserai humblement votre nom, votre splendeur, votre majesté!... C'est vous, mon Dieu! qui faites pousser les forêts que les rois vendent; c'est vous qui envoyez les petits oiseaux qui chantent dans leur3 branches; c'est vous qui les caressez avec la brise, qui est votre sourire, qui les réchauffez avec le soleil, qui est votre regard, qui les déracinez avec l'ouragan, qui est votre colère! Seigneur, vous seul êtes grand, vous seul êtes éternel ! »

Revenons à M. Deviolaine et à sa maison.

Tout ce logement qu'elle contenait était loin, au reste, d'être du superflu. M. Deviolaine avait une véritable famille de patriarche : un fils et deux filles d'un premier mariage, un fils et deux autres filles d'un second.

C'étaient ces derniers qui, nés de notre cousine, étaient nos parents.

Comme le nom de M. Deviolaine et celui de ses enfants se mêlent à toute la première partie de ma vie, je m'arrêterai un instant sur toute cette riche famille.

Les trois enfants du premier lit se nommaient, le garçon, Victor, et les deux filles, Léontine et Léonore.

Les trois enfants du second lit se nommaient, le garçon, Félix, et les deux filles, Cécile el Augustine.

Une troisième fille survint, mais sept ou huit ans plus tard. Nous dirons un mot de sa naissance lorsque le moment en sera venu.

* Victor, Léontine et Léonore étaient beaucoup plus âgés que moi, et se trouvaient être naturellement les compagnons de ma sœur, qui elle-même était mon aînée de neuf ans. Us attiraient à eux Cécile, l'aînée des enfants du second lit, dont l'âge se rapprochait plus de leur âge que du mien. Puis ils me laissaient pour compagnons de jeux Augustine, plus âgée que moi d'un an, et Félix, moins âgé que moi de deux.

M. Deviolaine, le chef de la famille, était au fond un excellent homme; je dis au fond, car, à la surface, la nature l'avait

doué d une éeorce qui, en rugosité, pouvait le disputer aux plus rudes chênes de sa foret.

C'était un homme de cinq pieds sept pouces, avec de petits yeux noirs ombrages d'énormes sourcils, des lèvres épaisses et allongées en moue, bâti en Hercule, vétu comme un sanglier, et à peu près aussi sociable que l'animal auquel nous dous permettons de le comparer. Par ses bourrasques, — et tous les jours étaient des jours d'avril pour lui, — par ses bourrasques, il était devenu la terreur de sa famille. Lorsqu'il descendait de son cabinet, isolé du reste de la maison, avec une figure pleine de giboulées, femmes, enfants et domestiques se sauvaient devant lui, effarés et la tête basse, comme berger, chiens et troupeaux se sauvent devant un ouragan.

Je ne l'ai jamais vu qu'une fois avec une figure gracieuse.

Je ne l'ai jamais entendu qu'une fois parler sans jurer.

Ce changement moral et physique avait été opéré en lui à propos d'un essaim de mouches à miel que l'on craignait de voir s'emporter, et qu'il avait tenté, lui, de recueillir.

C'était l'été : il était en chemise ouverte ; il avait secoué imprudemment l'arbre où l'essaim s'était groupé, et une moitié de l'essaim, c'est-à-dire deux mille mouches à miel, à peu près, lui étaient tombées dans la poitrine.

L'événement était arrivé au bout du jardin : nous étions groupés sur le seuil de la cuisine, attendant le résultat de l'opération, quand tout à coup nous l'aperçûmes à l'extrémité d'une allée, revenant vers la maison à pas comptés, la ligure souriante, écartant sa chemise de ses deux mains et disant de sa voix la plus douce :•

— Allez, mes petites, allez...

Et nous le regardions ainsi de loin; et nous nous émerveillions de le voir marchant d'une allure inconnue, souriant d'un sourire inouï, parlant avec une douceur incompréhensible ; et chacun se demandait à qui M. Deviolaine pouvait parler et sourire aînsi.

M. Deviolaine parlait et souriait aux moucîies à miel.

La voix de la douceur lui réussit. Toutes s'envolèrent, depuis la première jusqu'à la dernière, sans qu'une seule le

piquât; mais, quand la dcrniùre fut envolée, quand il leva les yeux, quand il aperçut sa femme, ses enfants, ses domestiques échelonnés sur l'escalier de la cuisine et le regardant, il y eut une éruption de mille tonnerres, et autres jurons, dont la maison fut huit jours à se remettre.

Quant à nous, la façon dont nous disparûmes tenait de la magie; on eût dit que la terre s'était ouverte sous nos pieds, et que nous nous étions engloutis.

Et ce qu'il y avait de remarquable dans tout cela, c'est que les tempêtes n'avaient jamais d'autre résultat que force nuages et éclairs; mais de grêle, mais de foudre, néant. Personne n'a mémoire que M. Deviolaine ait jamais allongé un coup de pied même à un chien, à moins que son chien ne fût hors de la portée de son pied.

Outre cette maison, M. Deviolaine avait, au milieu d'une charmante petite plaine, entourée de tous côtés par la forêt, une autre propriété appelée Saint-Remy.

Oh ! Saint-Remy mérite une description toute particulière; car c'étaient les grands jours de fête que ceux où l'on allait à Saint-Remy.

Saint-Remy était un ancien couvent de femmes; à quel ordre appartenait-il? Je n'en sais plus rien. Je me rappelle seulement le portrait de l'ahbesse, dans un cadre au-dessus de la cheminée de la grande salle : c'était une belle femme, toute vêtue de noir, avec un cordon bleu soutenant une croix ; ronde et potelée, grasse de cette graisse qui n'appartient qu'aux embonpoints séraphiques; elle avait un nom de iu> blesse que l'on savait là-bas, et que j'ai oublié.

Ce couvent avait été peuplé jusqu'en 1791 ou 1792; puis était venue la loi qui abolissait les vœux ; toutes les colombes du Seigneur avaient alors pris leur volée, et M. Deviolaine avait, je crois, acheté le couvent comme bien ecclésiastique.

De ce couvent restait un cloitre immense, moins grand peut-être cependant que je ne le vois en souvenir, ••les yeux des enfants ont, sous ce rapport, d'étranges mirages : l'espace, c'est pour eux l'infini. Outre ce cloitre, de grands escaliers à rampes de fer, qui conduisaient aux anciens appartements de

i'abbesse, dont on n'avait meublé qu'une partie ; — le reste était la propriété des rats et des chats, qui paraissaient avoir fait trêve et vivre en assez bonne intelligence.

Douze arpents de prairie, de petits bois et de jardins fermés de murs, enveloppaient ce vieux cloître tout ombragé d'arbres aussi vieux que lui.

Aujourd'hui, arbres et cloître sont abattus; rien ne tient réellement à la surface de la terre ; tout s'élève pour disparaître : la vie des monuments, des arbres, des hommes, tout cela est une question de durée; la pierre et le bois ont leur néant, de même que la chair et les os.

Mais alors, comme les espérances de notre jeune vie, tout était debout; le cloître ignorait les bandes noires, les arbres ignoraient les spéculateurs; tout cela fut vendu en bloc, abatage et démolition, et, des débris de l'immense bâtiment et de Tébranchement des chênes, il resta de quoi bâtir une gentille petite maisonnette comme celles qu'on bâtit à présent, avec un salon de quatre mètres carrés et de petites chambres de douze pieds de long sur huit de large; véritables maisons de Soc rate, vides, si petites qu'elles soient, faute d'amis pour les remplir!

Oh ! le grand cloître, comme le dimanche il était plein de courses folles et de cris joyeux! comme tout ce monde d'enfants que le hasard de la vie allait éparpiller hors de la ville natale, loin de la double maternité de la famille et du pays, comme tout ce monde était heureux et reconnaissant envers le fondateur inc onnu de cet immense nid, si triste autrefois, et aujourd'hui si peuplé d'oiseaux gais et chanteurs ! comme ce bruit venant de la vie devait faire étrangement tressaillir dans leurs tombes ces ombres noires qui avaient été des femmes, ces corps qui avaient eu une âme, ces cadavres qui avaient eh un cœur, et qui étaient venus éteindre dans l'obscurité du cloître, dans la nuit de la pénitence, dans les mystères de l'ascétisme, la flamme de leur cœur, les espérances de leur âme, la beauté de leur visage.

Nous riions là ou peut-être avaient coulé bien des larmes; nous bondissions d'un pied joyeux dans la vie là où peut-être

avaient marché vers la mort bien des pas lents, mornes et désespères.

Mais que nous importait à nous, enfants nés d'hier? Est-ce qu'il y avait un passé pour nous? A peine se rappelait-on le dernier automne avec ses feuilles jaunes ; à peine se souvenait-on du dernier printemps avec ses feuilles verdissantes; toute notre mémoire datait du soleil d'hier, toute notre espérance était dans le soleil de demain; vingt-quatre heures, citait l'avenir; un mois, c'était l'éternité.

Que de souvenirs d'enfance oubliés par moi dans les chemins et dans les prairies de cet enclos, et que j'y retrouverais à chaque pas, si j'y retournais aujourd'hui, comme ces fleurs de diamants, de rubis et de saphirs, cueillies des parterres des Mille et une Nuits, et qui ne se fanent jamais !

Les deux couleuvres. — M. de Valence et madame de Montesson. — Ce que c'était que la petite Hermine. — Le charron Garnier et madame de Valence. — Madame Lafarge. — Apparition fantastique de madame de Genlis.

J'eus un jour une grande peur dans ce beau jardin. A l'un des angles était quelque chose comme une tourelle ruinée et sans toit; dans les jours d'août, le soleil s'y engouffrait et en faisait une fournaise. Alors, c'était curieux de voir les mouches y bruire et les papillons y voltiger, les beaux lézards gris et verts y courir sur les murailles. Un jour que je jouais aux environs de cette tourelle, j'entendis des sifflements aigus ; je m'approchai, et, par l'ouverture qui avait été autrefois une porte, je vis deux longues couleuvres dressées sur leur queue, le corps en spirale, dardant l'une contre l'autre leur langue noire avec des sifflements d'amour ou de colère. Tels devaient être les deux serpents auxquels Mercure jeta sa baguette, et qui s'enroulèrent à l'entour pour l'éternité.

Mais, moi, je n'étais pas Mercure, je n'avais pas cette ba-

guette enchantée qui pacifiait les haines les plus envenimées; je me sauvai comme se serait sauvé Laocoon, s'il avait vu les deux serpents de Ténédos roulant sur les dernières values des Dardanelles, et s'il eût su que c'était pour l'étouffer, lui et ses enfants, qu'ils quittaient leur ile.

Je rencontrai M. Deviolaine, qui, me voyant tout effaré, me demanda ce que j'avais. Je le lui racontai ; mais, à mon grand étonnement, il ne partagea point mon épouvante; seulement, il arracha de terre un échalas qui servait de tuteur à un jeune arbre, et s'achemina vers la tourelle, d'où, après un combat de cinq minutes, il sortit vainqueur des deux hydres.

Dés lors, M. Deviolaine m'apparut comme Hercule, dompteur des monstres.

Je reviendrai souvent à M. Deviolaine; il a eu une grande influence sur ma destinée; c'est l'homme dont j'avais le plus peur, et que cependant j'ai le plus aimé après mon père.

Ceci posé, passons à M. Collard.

M. Collard, homme d'humeur aussi douce et de visage aussi souriant que M. Deviolaine, son ami intime, était d'humeur orageuse et de visage froncé ; M. Collard était le chef d'une famille sur laquelle le terrible et mystérieux procès du Giandier a jeté, depuis, une fatale célébrité.

M. Collard, qui habitait le charmant petit château de Villers- Hellon, situé à trois lieues de Villers-Cotterets, était de souche aristocratique; seulement, il avait quitté son nom deMontjouy pour garder purement et simplement celui de Collard, qui effarouchait moins que l'autre les oreilles démocratiques. Depuis, il avait connu M. de Talleyrand au Corps législatif, et, en 1795 ou 1796, avait épousé une jeune fille nommée Hermine, qui habitait chez madame de Valence.

Un jour, M. le duc d'Orléans entra à l'improviste chez madame de Montesson, alors sa femme, et trouva M. de Valence à ses pieds et la téte sur ses genoux. La situation était grave; mais madame de Montesson était une grande dame qui ne se démontait point facilement : elle se retourna souriante vers son mari, demeuré debout et stupéfait sur le seuil de la porte.

M ÉMOI H ES Il'AI.K*. UU.«ÀS

— Venez à mon aide, monsieur le duc, dit-elle, et débarrassez-moi de Valence : il adore Pulchérie, et veut absolument l'épouser.

Pulchérie était la seconde fille de madame de Genlis . la première se nommait Caroline, et a épousé M. de Lawoestine.

Le duc ne demandait pas mieux, surtout après la peur qu'il venait d'avoir, que de marier Pulchérie â M. de Valence. 11 donna six cent mille francs â la future, et le mariage se fit.

Maintenant, comment la petite Hermine se trouvait-elle chez madame de Valence, et quelle était cette petite Hermine? C'est ce que nous allons dire.

Madame de Montesson était la tante de madame de Cenlis. Madame de Genlis avait été placée par madame de Montesson chez la duchesse d'Orléans (mademoiselle de Penthièvfe), comme dame d'honneur. Là^hilippe-Joseph, depuis Philippe* Égalité, l'avait connue, en était devenu amoureux, en avait fait sa maîtresse, et en avait eu une fille.

Cette fille, c'était la petite Hermine.

La petite Hermine était élevée en Angleterre.

Lorsque madame Adélaïde, la sœur du roi Louis-Philippe, eut sept ou huit ans, il fut question de lui donner pour compagne d'étude une jeune Anglaise avec laquelle elle pût constamment parler anglais. C'était un moyen de rapprocher Hermine de son père et de sa mère. Hermiue quitta Londres, et vint à Paris.

Lors de l'émigration du duc de Chartres, de MM. de Beaujolais, de Montpensier et de la princesse Adélaïde, Hermine, alors âgée de quatorze â quinze ans, trouva un asile chez madame de Valence, sa sœur; mais bientôt madame de Valence, arrêtée elle-même, était jetée en prison, tandis que Philippe-Égalité portait sa tête sur l'échafaud , dont n'avait pu le sauver l'infamie jetée par lui sur le nom de sa mère,

Hermine alors demeura avec les enfants de madame de Valence : Félicie, qui a épousé M. de Celles; Rosamonde, femme du maréchal Gérard.

Les pauvres enfants allaient devenir orphelins; un miracle sauva madame de Valence.

Un charron, nommé Garnier, qui demeurait rue \euve-des- Mathurins, était amoureux d'elle. Ce Garnier était municipal. Au péril de sa vie, il brûla deux fois le cahier de notes envoyées au tribunal révolutionnaire par le directeur de la maison d'arrêt, et dans lesquelles madame de Valence était dénoncée comme la plus aristocrate de la prison. Ce dévouement mena madame de Valence jusqu'au 9 thermidor. Le 9 thermidor la sauva.

Tous les ans, au 1er janvier, le charron Garnier venait voir madame de Valence. On se souvenait que c'était à lui qu'on devait cette vie précieuse, et ebacun l'embrassait comme mérite d'être embrassé un sauveur.

A la mort de mon père, M. Collard fut nommé mon tuteur.

J'ai donc pu voir madame Collard encore jeune, c'est-àdire à l'Age de trente à trente-deux ans, à peu près. Il était impossible de réunir à une si parfaite distinction de manières, à une si haute dignité de gestes et de façons, plus de grâce hospitalière que ne le faisait madame Collard.

Elle avait un fils et trois filles :

Maurice, qui s'est fait gentilhomme campagnard;

Caroline, qui avait épousé le baron Capelle, et dont la fille Marie est devenue, sous le nom de madame Lafarge, l'héroïne du drame le plus émouvant qui depuis longtemps se soit déroulé devant une cour d'assises ;

Hermine, qui a épousé le baron de Martens, ambassadeur de Prusse en Portugal, et qui a hérité de l'esprit, de l'aristocratie et de l'inaltérable jeunesse de sa mère ;

Enfin, Louise, qui a épousé Garât, l'homme dont la signature est la mieux appréciée de toutes les signatures commerciales. *

Louise a été et est encore une des plus jolies femmes de Paris.

J'ai parlé du jardin de ville et du jardin de campagne de M. Deviolaine; mais qu'étaient-ce que ces jardins, auprès du parc de Villers-Hellon, avec ses grands arbres, ses beaux mas-

sifs et sa petite rivière, verte comme un collier d'émeraudes, se tordant au milieu de tout cela!

Aussi, dans mon égoïsme d'enfant, celle des trois maisons que je préférais, c'était celle de M. Collard. La maison Darcourt avait un bien beau Buffon; mais elle n'avait pas de jardin. La maison Deviolaine avait un bien beau, et môme deux bien beaux jardins; mais M. Deviolaine avait une terrible figure, tandis que M. Collard avait beau jardin, bon visage, et, en outre, une Bible magnifique.

C'est dans cette Bible que j'ai appris mon histoire sacrée, encore aujourd'hui si présente à ma mémoire, que je ne crois pas avoir eu besoin de la relire depuis.

J'ai parlé de deux grandes terreurs déjà éprouvées dans ma vie. La troisième date de Villers-iïellon.

Un soir que j'étais, selon mon habitude, occupé à feuilleter les gravures de ma belle Bible, — j'avais quatre ou cinq ans à cette époque, — nous entendîmes s'arrêter une voiture devant le perron, puis pousser de grands cris dans la salle à manger. Chacun se précipitait vers la porte, lorsqu'elle s'ouvrit, et donna passage à la plus étrange Meg Merrilies que l'imagination d'un AValter Scott quelconque ait jamais pu inventer.

Cette sorcière, — et, au premier aspect, l'être qui nous apparaissait avait tout droit de réclamerez nom; — celte sorcière était vêtue de noir, et, comme elle avait perdu son bonnet, son tour de faux cheveux avait profité de la liberté qui lui était offerte pour s'envoler, de sorte que ses véritables cheveux tombaient grisonnants de chaque côté de son visage, et s'allongeaient flottants sur ses épaules.

Cette fois, c'était bien autre chose que le fameux serpent d'Amiens et les deux couleuvres de Saint-Remy; d'ailleurs, le serpent d'Amiens, je ne Favas jamais vu qu'avec les yeux de l'imagination ; les deux couleuvres de Saint-Remy, j'avais de l'espace pour leur échapper ; mais la sorcière, je la voyais avec les yeux du corps, et nous nous trouvions dans le même salon.

Je jetai ma Bible, et, profitant du tumulte qu'occasionnait

cette apparition, je m'enfuis dans ma chambre, me fourrai dans mou lit tout habillé, et tirai les couvertures par-dessus ma téte.

Le lendemain, j'appris que la cause de mon effroi était l'illustre madame de Genlis, qui, en venant faire une visite à madame Collard, sa fille, avait été perdue par son cocher dans la forêt de Yillers- Cotterets, et s'y était, dans sa terreur profonde des revenants, laissé prendre; d'une panique dont elle n'était pas encore remise, quoiqu'elle m'en eût communiqué Ja meilleure partie.

Ce fut dans ces trois maisons que s'écoula la première partie de mon enfance, première partie tout émaillée de riants souvenirs, parce qu'elle est douce et franche comme toutes les aurores.

En effet, à part la figure rébarbative de M. Deviolaine, et les apparitions fantastiques de madame de Genlis, tout était souriant dans ces deux maisons. Les jardins étaient pleins d'arbres verts et de fleurs aux couleurs brillantes; les allées étaient pleines de jeunes filles blondes et brunes, têtes gracieuses et souriantes, presque toutes roses et fraîches, au moins, quand elles n'étaient pas jolies.

Puis, de temps en temps, apparaissait, au milieu de cette rieuse et juvénile génération, quelque femme dont la réputation de beauté datait du siècle qui venait de s'éteindre, et qui, ayant conservé quelque chose des modes du Directoire, semblait, au milieu des eflîorescences printanières, quelque splendide statue de l'Été.

Ces femmes, c'étaient madame de Valence, madame Menin ou madame Dusauloy.

J'ai parlé plus haut de la princesse Pauline Borghèse, et j'ai dit les souvenirs qu'elle avait laissés dans mon esprit.

Revenons à moi. \

Mademoiselle Pivert. — Je lui fais lire les Mille et une Nuits en un seul volume. — Le père Hiraux, mon mailre de musique. — Les petites misères de sa vie. — II se venge de ses persécuteurs à la façon du maréchal de Monthic. — Il est condamné au foue!, et manque en perdre les yeux. — Ce qu'il fait, le jour de Pâques, dans les orgues du couvent. — Il devient garçon épicier. — Sa vocation le ramène à la musique. — Mon peu d'aptitude pour le violon.

Très-jeune, je l'ai dit, grâce au Buflbn de madame Darcourt, à la Bible de M. Collard et surtout aux bons soin? de ma niére, j'avais appris à lire. De son côté, ma sœur, en pension à Paris, mais revenant aux vacances passer six semaines avec nous, avait complété mon éducation première en réapprenant à écrire.

A cinq ou six ans, je possédais donc ces deux talents à un degré supérieur, ce qui me rendait d'une fatuité étrange. Je me vois encore en jaquette d'indienne, haut comme une botte à l'écuyère; — ainsi que les Romains, je n'ai quitté la robe prétexte qu'à quinze ans; — je me vois encore me mêlant, plein de pédantisme, aux conversations des grandes personnes, où j'apportais le trésor d'éducation profane et sacrée que j'avais puisé dans la mythologie et dans la Bible, les notions d'histoire naturelle que je devais à M. de Buflbn et à M. Daudin, les connaissances géographiques que j'empruntais à Robinson Crusoe, et les idées sociales et politiques que j'avais prises au sage Idoménée, fondateur de Salentc.

C'était surtout en mythologie que j'étais fort. Outre les Lettres à Êmilie sur la mythologie, de mon compatriote Uemoustier, que je savais par c^ur, je possédais une Mythologie de la Jeunesse, ornée de gravures et entrelardée de vers de Racine et de Saint-Ange, que je dévorais éternellement. Pas un dieu, pas une déesse, pas un demi-dieu, pas un faune, pas une dryade, pas un héros dont je ne connusse la filiation. Hercule et ses douze travaux, Jupiter et ses vingt transforma- *

HÉMOIRES D'ALEX. DUMAS

tions, Vulcaia et ses trente-six infortunes, je savais tout cela sur le bout du doigt, et, chose bien plus extraordinaire, je le sais encore.

Aussi je me rappelle qu'un jour (cetait chez M. Deviolaine en 1800, c'est-à-dire à l'époque où chaque journal apportait chaque matin un de ces bulletins qui, pendant dix ans, ont fait de notre histoire une fable héroïque), je me rappelle, dis-je, que les convives, après le déjeuner, se demandaient les nouvelles du jour ; mais, comme il était de bon matin encore, personne n'avait lu les journaux, et, par conséquent, nul ne pouvait satisfaire la curiosité généralement exprimée.

M. Deviolaine sonna, le domestique parut,

— Mas, dU-il(ce domestique s'appelait Mas), procurei-vous une gazette, et apportez-nous-la.

— Oh! c'est inutile, mon cousin, fis-jeen croisant mes mains derrière mon dos; j'ai lu le journal, moi, et il n'y a rien d'important, qu'une séance au Corps législatif.

J'ai dit que M. Deviolaine allongeait souvent le pied, mais ne touchait jamais rien; je me trompais : cette fois, il toucha quelque chose.

Je sortis furieux, et de trois mois je ne voulus retourner dans une maison où j'avais subi une pareille humiliation.

Comment cette idée du Corps législatif m'était-elle venue ?

Je vais vous le dire.

Un jour, j'avais vu M. Collard en habit bleu brodé en or.

— Vous êtes donc général comme papa, vous? lui avais-je dit d'un air rogne.

— Non, mon petit ami, avait-il répondu, je suis membre du Corps législatif.

Depuis ce temps, je lisais les séances du Corp6 législatif, pour savoir ce qu'y disait M. Collard.

Je ne l'ai jamais su.

Au reste, il faut le dire, tout le monde n'était pas aussi méprisant à l'endroit de mon érudition que s'était montré M. Deviolaine. Il y avait, entre autres, trois ou quatre vieilles dévotes, au nombre desquelles se trouvait une certaine demoiselle Pivert, âgé.e de soixante-cinq à soixante-six ans, qui

appréciaient ma science et y applaudissaient. 11 n'était sorte d'histoires sacrées et profanes qu'elles ne me fissent raconter, et mademoiselle Pivert surtout, qui ne se contentait pas de mes récits, avait recours à ma bibliothèque, afin de remonter aux sources.

Alors je lui donnais un volume dépareillé* des Mille et une Nuits, que je possédais, et qui contenait la Lampe merveilleuse, et rien autre chose. Elle s'absorbait huit jours dans cette lecture, me rendait le volume et me demandait le suivant, que je lui promettais pour le lendemain; je lui prétais le même, qu'elle lisait toujours avec une nouvelle conscience, et, je dois le dire, avec un nouveau plaisir.

Gela dura un an à peu près, pendant lequel e]le relut le même volume cinquante-deux fois.

— Eh bien, mademoiselle Pivert, lui demandai-je au bout de l'année, cela vous amuse-t-il toujours, les Mille et une Nuits?

— Prodigieusement, mon petit ami, me répondit-elle; mais, toi qui es si savant, tu pourras peut-être me dire une chose?

— Laquelle, mademoiselle Pivert?

— Pourquoi s'appellent-ils tous Aladin?

Comme, tout savant que j'étais, je n'eusse pu répondre à mademoiselle Pivert qu'en lui avouant la vérité, je confessai mon ignorance, et, pour elle, le poétique auteur inconnu des Mille et une Nuits eut cet impardonnable défaut d'avoir appelé tous ses personnages Aladin.

Cependant, cette somme énorme d'instruction, qui faisait à la fois mon orgueil et l'admiration de mademoiselle Pivert, paraissait encore insuffisante à ma pauvre mère.

Ma sœur était assez bonne musicienne et chantait agréablement. Ma mère, malgré notre état de gêne, se fût reproché de faire pour un de ses enfants ce qu'elle ne faisait pas pour l'autre; elle décida donc que, moi aussi, je deviendrais musicien ; mais, comme il avait été déjà reconnu que, dans sa prodigalité envers moi, cette bonne mère qu'on appelle la nature m'avait doué de la voix la plus fausse qu'il y eût au monde; comme, au contraire, on avait remarqué que j'avais

MHM01KKS I» A L KX. ULM.VS 2 jo

les doigts très-agiles et la main très-adroite, on se décida à faire de moi un simple instrumentiste, et Ton me choisit le violon, instrument avec lequel le musicien, à moins d'être atteint de cécité, n'a pas l'habitude de s'accompagner lui-même.

Il n'y avait pas de choix à faire parmi les professeurs de Yillers-Cotterets : la ville n'en possédait qu'un seul.

Il se nommait Hiraux.

Hiraux mériterait iyi chapitre à part, et même plutôt deux chapitres qu'un seul.

Hiraux, ou plutôt le père Hiraux, comme on l'appelait amicalement de par la ville, était un véritable musicien d'Hoiïmann, avec sa longue taille mince, sa redingote marron et sa perruque, qui, à chaque salutation qu'il faisait, avait pris l'habitude de suivre son chapeau. Aussi, Hiraux, pour obvier à cet inconvénient, avait-il résolu de n'adopter la perruque que les dimanches et les jours de grande fête. Dans les jours ordinaires, la perruque était remplacée par un bonnet de soie noire, qu'Hiraux rabattait violemment surses oreilles lorsque ses élèves jouaient par trop faux.

Maintenant Que j'ai beaucoup vu et surtout beaucoup entendu, j'ai réfléchi, et je suis convaincu que c'est la dilliculté d'apptiquer sa perruque au même emploi qui avait été cause qu'Hiraux en avait abandonné l'usage journalier.

Il en résultait qu'excepté les fêtes et les dimanches, Hiraux ne saluait jamais qu'à moitié, en supposant que saluer signifie se découvrir la tête, puisque, lorsqu'il ôtait son chapeau, Hiraux gardait son bonnet de soie noire.

Aussi son bonnet de soie noire était-il devenu une portion intégrante de sa personne. Vingt fois il m'est arrivé de le toucher comme faisaient les habitants de Lilliput des habits de Gulliver, — investigation, au reste, à laquelle Hiraux se prêtait avec sa complaisance habituelle, — pour m'assurer que cet ornement ne faisait point partie de sa peau.

Hiraux avait, sous ce bonnet, une des figures maigres et parcheminées les plus spirituelles et les plus grimaçantes que j'aie jamais vues, grâce au jeu de chacun de ses muscles, qui semblaient vibrer pour exprimer sa pensée, ainsi que vi-

254 MEMOIRES D'ALEX. ULMAS

braient les cordes de son violon ou de son piano sous ses doigt? longs, agiles et maigres comme ceux de Paganini.

Iliraux avait eu une jeunesse fantastique : il avait été enfant de chœur, souffleur d'orgues dans un couvent de moines piémontais, puis garçon épicier, puis ménétrier, puis maître de musique, puis enfin organiste.

Vous dire aujourd'hui comment ses premiers pas trébuchèrent sur les dalles de l'église de Bourg-Fontaine, — c'est ainsi que s'appelait le couvent où Uiraux fut élevé, — cela me serait assez diflicile; seulement, parfois il racontait, en se reportant à ses souvenirs d enfance, comme aujourd'hui je me reporte aux miens, quelques-unes de ces grasses histoires de moines telles qu'on en trouve dans Rabelais et dans la Fontaine.

Hiraux était un répertoire vivant de ces vieilles traditions claustrales qui sont déjà si loin de nous autres hommes de quarante ans, qu'elles se perdent, comme de fantasmagoriques images d'un autre monde, derrière les premiers souvenirs de notre jeunesse, si bien que, pour les générations qui nous suivent, elles seront effacées tout à fait.

J'ai déclaré que je ne pouvais dire comment Hiraux était entré au couvent de IJourg-Fontaiue ; mais je puis très-bien dire comment il en était sorti.

Hiraux était poltron; seulement, il n'y avait pas moyen de lui faire un crime de sa poltronnerie; c'était son originalité. D'ailleurs, il avait le bon esprit de s'en vanter, comme un autre se fût vanté de sa bravoure.

Or, il appartenait encore à cette bienheureuse époque où l'on faisait des farces, et il fut toute sa vie l'objet de facéties plus ou moins drolatiques, dont quelques-unes faillirent tout simplement le mettre au tombeau.

Ainsi que nous l'avons dit, ou, si nous avons oublié de le dire, ainsi que nous le disons, Hiraux cumulait au couvent de Bourg-Fontaine les fonctions d'enfant de chœur et celles de souffleur d'orgues. En vertu de cette double qualité, il couchait dans la samstic du couvent, et, tous les soirs, pour se rendre à sa chambre, il était obligé de traverser l'église.

C'était, pour 'ui, un moment de terreur quotidienne que de

passer par cette grande nef avec ses arceaux, dont je n'ai vu, moi, que les ruines, ruines dans lesquelles je dénichais des corneilles avec le fils d'Hiraux : ces fenêtres gigantesques se découpant sur les dalles mortuaires, qu'elles éclairaient du rayon tremblant et blafard de la lune ; ces mystérieuses profondeurs où, même pendant le jour, habitait l'obscurité, tout cela prenait, par les nuits d'hiver surtout, que la bise souillait dans les grands arbres dépouillés, dont les branches sèches s'entre-choquaient comme les ossements d'un squelette, tandis que le vent traînait de longues plaintes dans les corridors de l'abbaye; tout cela prenait un caractère de funèbre menace qui faisait courir des frissons glacés dans les veines du pauvre Hiraux, habitué à voir la malice des hommes se mêler incessamment à la terrible majesté du lieu.

Ce n'étaient point les moines qui tourmentaient Hiraux ; ce n'était point le prieur qui le tourmentait non plus : — le prieur aimait Hiraux comme un enfant ; — c'était cette race moitié laïque, moitié religieuse, rattachant par un lien intermédiaire l'homme du ciel à l'homme de la terre, et qui fourmillait toujours dans les couvents.

Au nombre des persécuteurs les plus acharnés d'Hiraux étaient les frères marmitons.

Un jour du mois de novembre, le jour des Morts, où une bière vide avait, comme d'habitude, été exposée toute la journée, recouverte du drap noir et argent, au milieu d'une forêt de cierges qui devaient rester allumés toute la nuit, Hiraux rentrait, plus effrayé encore, ce soir-là, de la lumière qu'il ne l'était ordinairement de l'obsçurité; il gagnait, après avoir fermé le plus doucement possible la porte de l'église, il gagnait, disons-nous, la sacristie sur la pointe du pied, rasant la muraille au plus près, c'est-à-dire s'écartant autant que possible du centre de l'église, mortuairement éclairée, ainsi que nous l'avons dit.

Tout à coup Hiraux s'arrête, se colle à la muraille, les membres roidis, la bouche ouverte, les cheveux hérissés, la sueur au front, immobile comme les statues de pierre des prieurs de l'abbaye.

-250 Mi-Moiiu-s u'aukx. humas

Le catafalque avait fait un mouvement.

D'abord Hiraux crut qu'il s'était trompé et essaya de se rassurer avec le raisonnement; mais que pouvait faire le raisonnement contre la réalité? Non-seulement le catafalque avait remué, mais encore le catafalque venait droit à lui! Hiraux voulut' crier : sa voix, comme celle du héros de Virgile, s'arrêta dans son gosier; et, voyant que le catafalque continuait de venir droit à lui, les jambes lui manquèrent, il glissa le long du mur, appui inutile, et tomba évanoui.

A trois heures du matin, l'église s'ouvrit pour les matines ; Hiraux était encore à la môme place, aussi immobile que s'il était mort. Il était bien revenu à lui ; mais, quoiqu'il eût retrouvé le catafalque à sa place, il n'osait bouger, de peur que 1<» catafalque ne bougeât aussi.

Le frère sacristain, s'entendant appeler d'une voix étouffée, se dirigea vers le point de l'église d'où partait la voix ; il trouva^Hiraux la face contre terre, glacé et baigné de sueur tout à la fois.

Mais, en allant à Hiraux, il trouva encore autre chose gisant à terre comme lui.

Il trouva un bonnet de coton.

Or, Hiraux, tout en racontant au sacristain l'horrible apparition nocturne, Hiraux lixait les yeux sur le bonuet de coton, que l'homme d'Église tenait à la main, et, grâce à ce bonnet dénonciateur, une lueur pénétrait de plus en plus dans son esprit, éclairant ce chaos de terreur qui l'avait bouleversé.

Aussi, au fur et à mesure qu'Hiraux faisait son récit, l'effet surnaturel prenait à ses yeux une cause naturelle, et, en revoyant — en compagnie de son ami le sacristain, et guidé par le bonnet de coton comme par un fil conducteur, — ses épouvantes de la nuit, il demeura convaincu que, si le catafalque avait bougé, avait marché, était venu à lui, c'est que le frère cuisinier, et peut-être bien deux de ses marmitons s'étaient glissés dessous, et lui avaient prêté leurs jambes.

On n'a pas été élevé dans un couvent sans être doué d'une certaine dose de rancune. Hiraux ne dit rien, ne lit part de ses soupçons à personne, laissa rire de sa terreur, laissa l'histoire

faire le tour du couvent, se répandre même au dehors, et promit tout bas de se venger.

On se rappelle l'histoire du maréchal de Montluc, et cette fameuse pendaison de huguenots qu'il lit en passant, je ne me souviens plus dans quelle ville.

D'ailleurs, si on ne se la rappelle pas, je vais la raconter.

Le maréchal de Montluc passait donc par cette ville dont j'ai oublié le nom, lorsqu'il crut avoir à se plaindre de certains juges qui, en vertu de cet axiome : Calant arma toyœ, avaient négligé de lui rendre les honneurs qu'il prétendait lui être dus.

11 s'agissait de faire repentir les juges de cette imj .ertinence.

Le maréchal s'informa de ce que les juges avaient à faire, et il apprit que, le lendemain, ils se promettaient grand plaisir à juger une douzaine de huguenots qui avaient été pris les armes à la main, et qui attendaient leur jugement dans les prisons de la ville.

Aussitôt, le maréchal de Montluc, avec boune escorte, se rend aux prisons, se les fait ouvrir, enfonce douze clous dans les solives, y attache douze cordes, et, à ces douze cordes, pend les douze huguenots.

« Et qui fut bien attrapé le lendemain, dit le maréchal dans ses Mémoires, ce furent mes juges, qui ne trouvèrent plus rien à juger. »

Hiraux punit les cuisiniers à peu près de la même manière que le maréchal de Montluc avait puni les juges. Il se glissa dans la pharmacie du couvent, s'empara d'une copieuse dose de jalap, et la mêla aux sauces du cuisinier.

Si Hiraux eût laissé des mémoires, il eût mis sans doute, comme le maréchal de Montluc :

« Le lendemain, qui fut bien attrapé, ce furent mes marmitons, qui virent leurs moines purgés de fond en comble ; ni plus ni moins que s'ils eussent avalé triple dose de la médecine Leroy. »

Cela arriva justement le jour de l'Epiphanie. Il y eut, comme on le pense bien, grande rumeur dans l'abbaye. Tout un couvent ne se purge pas en effet le jour des

Rois, depuis le prieur jusqu'au sacristain, sans que les devoirs religieux en souffrent considérablement.

Hiraux, seul, demeurait à son poste d'enfant de chœur san3 bouger.

Ce fut justement cette sérénité de l'homme juste au milieu de l'ébranlement général du monde qui perdit Hiraux. Proserpine trouva Ascalaphe pour déclarer qu'il lui avait vu manger sept grains de greuade. Hiraux eut son Ascalaphe qui déclara l'avoir vu sortir le soir, à la nuit tombante, sur la pointe du pied, de la pharmacie.

Le dénonciateur était l'organiste du couvent.

La dénonciation fut recueillie, et, en rapprochant les faits, on ne douta point qu'Hiraux ne fût le véritable coupable.

On n'est pas élevé au couvent non plus sans apprendre à mentir un peu. Hiraux nia, jura, protesta ; mais cela ne fit que gâter son affaire, qu'eût peut-être améliorée une sincère confession.

En conséquence, Hiraux fut livré par le prieur au cuisinier, c'est-à-dire parla justice religieuse à la justice séculière.

Le cuisinier condamna Hiraux à une réclusion de vingtquatre heures, accompagnée d'un jeûne au pain et à l'eau, et, pour être sûr que la punition ne serait point adoucie par quelque ami du condamné, il l'enferma dans la cave du couvent.

Seulement, le cuisinier avait oublié une chose : c'est que la cave était parfaitement garnie en vins, cidres, huile, vinaigre, eau-de-vie, rhum, etc., etc.

Tous ces liquides étaient dans des barils symétriquement rangés, comme doivent l'être d'honnêtes barils dans une cave aussi bien tenue que Test d'ordinaire une cave de prémontrés.

Hiraux alla à tous les barils, et lâcha, les uns après les autres, tous les robinets, en disant à chaque tour de clef :

— Voilà le vin qui coule, voilà le cidre qui coule, voilà l'huile qui coule , voilà le vinaigre qui coule, voilà Teau-de-vie qui coule, voilà le rhum qui coule, etc., etc.

La revue était longue à passer, et, comme Hiraux faisait son énumération à haute voix, on entendait des cuisines

comme une psalmodie que la distance ne permettait pas de saisir. Enfin, le murmure continuant, le cuisinier s'en inquiéta et vint écouter à la porte. H entendit les litanies d'Hiraux ; il comprit avec terreur et; qui se passait. En un instant, une lampe fut allumée, la porte de la cave ouverte, et le spectacle attendu dévoilé dans toute son horreur.

Chaque futaille pissait à plein robinet la liqueur qu'elle avait dans le ventre, et le mélange de toutes ces liqueurs avait déjà produit une inondation de six pouces de hauteur et qui allait toujours croissant.

Hiraux, à cheval sur un foudre, calme comme le Bacchus indien, attendait philosophiquement que la marée l'atteignit.

Cette fois, le crime était tellement patent, le coupable, au lieu de le nier, s'en vantait avec une telle impudence, que le cuisinier ne crut pas avoir besoin d'en référer au prieur, et décida qu'il se ferait justice tout seul.

On commença par fermer les robinets; c'était le plus pressé. Puis on s'empara d'Hiraux, qui ne fit aucune tentative pour fuir ; puis on assembla le tribunal, qui se composa du frère cuisinier et des marmitons.

Il fut décidé à l'unanimité qu'Hiraux passerait par les verges.

C'était un jugement sans appel et exécutoire à l'instant même.

Aussi l'exécution eut-elle lieu incontinent, et, malgré les cris du patient, dura-t-elledix minutes. Après quoi, le frère cuisinier, pour calmer la douleur et pour effacer les traces saignantes que l'exécution avaient laissées, prit une poignée de poivre et saupoudra la partie endommagée.

Hiraux faillit en perdre les yeux.

Cela semblera étrange au premier abord, et peut-être pourrat-on croire que je déplace la question.

11 n'en est point ainsi. Hiraux pleurait, Hiraux saignait ; les yeux et le derrière lui causaient une douleur presque égale. Hiraux se frottait alternativement les yeux et le derrière, transportant, par ce double exercice, le poivre de son derrière à ses yeux. Il en résulta que l'inflammation gagnait rapidement.

que plus Hiraux frottait, plus elle devenait aiguë, et qu'il avait déjà les yeux gros comme des œufs, lorsqu'une âme charitable lui donna le conseil d'aller s'éteindre dans le lavoir du couvent. Hiraux comprit la valeur du conseil; il y courut tout droit, et, grâce à ce bain prolongé, adoucit un peu la cuisson qui le dévorait.

Mais ce qu'il ne put éteindre, ce fut une fièvre brûlante qui le cloua pour huit jours dans son lit.

Le prieur sut la maladie, se renseigna sur les causes de cette maladie, et punit le cuisinier et ses marmitons.

Hiraux fut satisfait quant à eux ; mais le véritable coupable, aux yeux du patient, échappait à la justice du prieur; ce véritable coupable, c'était l'organiste qui l'avait dénoncé, trahissant ainsi la sainte fraternité de la musique; car Hiraux, en sa qualité de souffleur d'orgues, se regardait déjà comme musicien.

Il résolut de se venger de l'organiste.

Hiraux était profond et mystérieux comme les corridors de son cloître; il renferma sa vengeance en lui-même, décidant qu'elle n'éclaterait que le jour de Pâques.

Le jour de Pâques est une grande l'été par toute la chrétienté. Ce jour-là, tous les paysans des environs venaient entendre la messe au couvent de Bourg-Fontaine. Il y avait donc triomphe pour tout le monde : triomphe pour le prieur qui la disait, pour les moines qui la chantaient, pour les enfants de chœur qui la servaient, pour l'organiste qui l'accompagnait, et même pour Hiraux qui la souillait.

La veille de Pâques, Hiraux, avec un soin digne des plus grands éloges, monta, son plumeau à la main, à la tribune, et passa la journée à nettoyer l'orgue.

Mais, contre toute attente, le lendemain, malgré les efforts du souffleur, malgré la dextérité du musicien, l'orgue tie rendit que des sons étouirés et plaintifs, qui non-seulement n'accompagnaient pas, mais encore troublaient la messe. L'organiste avait beau pousser ou tirer, le hautbois était muet, la trompette était enrouée, et la voix humaine avait une extinction.

Hiraux, pendant que le malheureux musicien, ne sachant à qui s'en prendre, criait, jurait, frappait des doigts, des points, du ronde, Hiraux soufflait avec la gravité d'Oruli.

Oculi, on le sait, était (ils de saint Éloi, et tirait la chaîne du soufflet tandis que saint Eloi forgeait. Il y a même un cantique là-dessus.

La messe n'était pas achevée, qu'Hiraux, malgré la peine qu'il avait prise, et malgré la gravité qu'il avait conservée, était soupçonné d'être la cause de ce nouvel événement.

Aussi, tandis qu'Hiraux appuyait avec plus de vigueur que jamais sur le manche du soufflet, devenu inutile, l'organiste se leva-t-il, et, allant à la porte de la tribune, la ferma-t-ii à double tour, et en mit-il la clef dans sa poche.

Hiraux vit à l'instant môme ce qui se préparait.

— Ce n'est pas moi, monsieur l'organiste! s'écria-t-il en lâchant pour la première fois son soufflet; ce n'est pas moi!

— C'est ce que nous allons voir, répondit l'organiste furieux.

Et il commença à démonter son orgue.

— Oh! oh! dit-il, voilà une voix humaine qui sent bien mauvais de la bouche.

L'organiste n'eut pas besoin d'aller plus loin : le mystère d'iniquité était découvert. Hiraux, dans sa vengeance, avait déshonoré la voix humaine, la trompette et le hautbois, et il y a tout lieu de croire que, s'il ne s'était occupé que de ces trois tuyaux, c'est qu'il n'avait pu faire davantage.

Hiraux avait compté sur la fuite. Il était décidé à quitter le couvent après la messe; seulement, il n'avait pas pensé que la lumière se ferait si vite. Or, la lumière était faite, et, comme il ne pouvait fuir, puisque la porte était fermée, il tomba à genoux et demanda grâce.

L'organiste savait dissimuler. Il fit semblant d'accorder la grâce qu'on lui demandait, mais à la condition, comme dans les baux, que Hiraux rendrait les choses dans l'état où il les avait prises.

Hiraux, trop heureux d'en être quitte à si bon compte, accepta le marché.

La messe finie, l'organiste sortit, promettant à Hiraux de ne rien dire au prieur de sa nouvelle fredaine. Hiraux comprenait que celle-ci dépassait toutes les autivs et touchait au sacrilège; de sorte que, resté seul, il accomplit de son mieux la besogne dont il s'était chargé, besogne que Fourier, dans sa distribution passionnelle, réserve aux enfants, qui, à son avis, devront s'en occuper passionnellement.

Qu'il l'eût faite passionnellement ou à con Ire-cœur, la besogne d'Hiraux était achevée, lorsque l'organiste, — on eût dit . qu'il guettait ce moment, — lorsque l'organiste entra, suivi du frère cuisinier et de ses marmitons.

Il était allé quérir ses alliés naturels, c'est-à-dire les ennemis-nés d'Hiraux.

Au début des hostilités, — et les hostilités commencèrent dès que la porte de la tribune fut fermée, — Hiraux crut qu'il s'agissait d'être fouetté comme la première fois. Mais ce qui l'empêchait de s'arrêter à cette idée, c'est que les verges manquaient. Or, par pressentiment, l'absence de ces verges le préoccupait plus que n'eût fait leur présence.

En effet, il ne s'agissait- plus de fouetter Hiraux, mais de le souffler.

L'opération s'accomplit à l'aide du soufflet de l'orgue.

Cette fois, Hiraux ne faillit point devenir aveugle, Hiraux faillit tout bonnement mourir. Mis en liberté aussitôt l'opération terminée, il avait fui aussi loin qu'il avait pu le couvent maudit, ayant plus l'air d'un ballon que d'une créature humaine ; puis il était tombé, ou plutôt il avait roulé au pied d'un arbre.

Il fut plus de quinze jours à désenfler complètement.

Ce fut à la suite de ce petit événement que Hiraux se fit garçon épicier.

Mais nul ne peut fuir sa destinée : Hiraux était musicien dans ràme. Hiraux accrocha un vieux violon et, dans ses moments perdus, racla obstinément. L'épicière, jeune femme incomprise, — il y a eu des femmes incomprises de tout temps, — l'épicière jouait de l'épinette. Hiraux et l'épicière faisaient, le soir, des concerts qui ravissaient l'épicier; si bien que,

exalté par&es triomphes intimes, Hiraux résolut d'abandonner l'épicerie pour se livrer entièrement à la musique instrumentale.

Ses dispositions étaient en effet réelles, et, presque sans maître, il parvint à une telle force sur répinette et sur le violon, que la ville de Villers-Cotterets le nomma son organiste aux appointements de huit cents livres par an.

Hiraux s'en faisait à peu près autant en donnant des leçons iQ violon et de clavecin. Ensuite, tous les élèves ne payaient pas en argent. Hiraux recevait ses cachets en nature : lcrharchand de bois le payait en bois et en copeaux ; l'épicier, en sucre, en pruneaux et en confitures; le tailleur, en redingotes, en gilets et en pantalons. Il en résultait qu'avec ses seize cents francs argent et les rentrées en nature, Hiraux avait non-seulement de quoi vivre, mais encore jouissait d'une certaine aisance, qui lui permettait d'envoyer promener ceux de ses élèves qui le mécontentaient ou qui n'avaient pas de dispositions.

Ma mère proposa donc à Hiraux de se charger de mon éducation musicale; ce qu'il accepta avec empressement, et ce que je vis de mon côté sans trop de répugnance. Hiraux était déjà, à cette époque, un homme de soixante ans, mais si gai, si jovial, si spirituel, si fécond en contes drolatiques, si plein d'une verve intarissable, que jeunes et vieux l'aimaient d'une égale amitié. Quant à moi, depuis que je me connaissais, je connaissais Hiraux. 11 avait été le premier maître de musique de ma sœur avant qu'elle partit pour Paris, et, à toutes ses vacances, il était resté son répétiteur.

Dans les derniers temps de sa maladie, mon père, qui, ainsi que je l'ai dit, souffrait beaucoup, et qui se voyait mourir tout vivant, invitait souvent Hiraux à venir nous voir au château des Fossés; et, comme il n'y avait qu'une lieue de Villers- Cotterets atix Fossés, Hiraux venait à pied aux Fossés; et s'en retournait à pied coucher à Villers-Cotterets.

C'est-à-dire, entendons- nous : Hiraux, toujours poltron, avait commencé par coucher aux Fossés; mais il était convenu que la persécution poursuivrait ce pauvre Hiraux toute

sa vie. Les histoires de sa jeunesse étaient dans la mémoire de tout le monde, et je n'ai raconté que la vingtième partie peutêtre de ces histoires, de sorte que chacun se croyait obligé d'ajouter un accident nouveau à cette vie déjà si accidentée.

Or, à la maison, il y avait secrétaires et aides de camp, race non moins joyeuse et non moins inventive à l'endroit des farces que ne Tétait, quarante ou quarante-cinq ans auparavant, la race monacale.

Il en résultait qu'Hiraux, trouvant invariablement, en rentrant, le soir, dans sa chambre, soit un pot à l'eau au-dessus de sa porte, soit une aiguille dans son lit, soit un coq dans son armoire, avait décidé, une fois pour toutes, qu'il ne coucherait plus aux Fossés, mais reviendrait à Villers-Cotterets, quelque heure qu'il fût, quelque temps qu'il fit.

En conséquence de cette résolutiQn prise, et pour rassurer son esprit contre cette ambulation nocturne, Hiraux venait ordinairement à la maison armé d'une longue canne à épée, enfermée dans un fourreau de cuir.

Malgré cette canne, ou plutôt à cause de cette canne, deux jeunes gens qui avaient dîné un jour à la maison avec Hiraux inventèrent encore une nouvelle plaisanterie. Il fallait en vérité quelque imagination pour cela : le pauvre Hiraux avait, depuis l'an de grâce 1750, été victime de tant de plaisanteries différentes, qu'il se croyait lui-môme, non pas à l'abri d'une plaisanterie, mais au moins à l'abri d'une plaisanterie nouvelle.

Ils enlevèrent la lame d'épée, qui, dans son fourreau, faisait la sécurité d'Hiraux, et, eu place, ils emmanchèrent dans la poignée une longue plume de paon.

Le soir, Hiraux, toujours prudent, voulut se retirer de bonne heure; mais les jeunes gens le retinrent en lui promettant de faire route avec lui. Cette promesse tranquillisa Hiraux, qui, certain de revenir accompagné, se laissa aller à toute sa gaieté, ce soir-là plus verbeuse encore que de coutume, arrosée qu'elle avait été par de copieuses libations de vin de Champagne.

A dix heures, cependant, il ramena la conversation sur la nécessité de regagner la ville; mais, cette fois, les jeunes gens

déclarèrent qu'ils se trouvaient trop bien pour quitter le château, et que, dès que le général avait la bonté de leur offrir des lits, ils acceptaient, en invitant Hiraux à en faire autant.

Mais Hiraux n'avait garde d'accepter; il flairait la compagnie, et devinait tout un monde de farces. Il déclara donc que son dessein de battre en retraite était immuable, et, prenant sa canne et son chapeau, il salua la société et partit.

Nos jeunes gens attendaient ce départ avec impatience. A peine la grande porte du château se fut-elle refermée sur le voyageur nocturne, qu'ils sortirent par la petite porte, et, le devançant à l'aide d'un chemin de traverse, allèrent s'embusquer au coin de la forêt.

Il faisait un clair de lune magnifique. Suivant l'habitude des gens qui ont peur, Hiraux chantait; mais, pour faire foi de ses habitudes pacifiques, au lieu de chanter quelque joyeuse chanson ou quelque vaillant hymne de guerre, Hiraux chantait le chant grégorien.

Tout à coup, deux hommes masqués débouchent du bois, lui sautent au collet, et lui demandent la bourse ou la vie.

On dit qu'il n'y a rien de plus dangereux qu'un poltron qui se fâche; il parait qu'Hiraux avait quelque chose dans sa bourse et tenait à sa vie; car, pour toute réponse, il fit un pas en arrière et tira son épée.

Il y avait de quoi désarçonner Roland et les onze pairs de Charlemagne.

Hiraux trouva ce que ni les uns ni les autres de ces preux paladins n'eussent certainement pas trouvé.

— Vous voyez bien, mes amis, dit Hiraux en montrant la plume de paon à ceux qui l'attaquaient, vous voyez bien que je ne voulais pas vous faire de mal.

Il n'y avait pas moyen de tenir à une pareille bonhomie. Les éclats de rire succédèrent aux menaces, les masques tombèrent, et, après qu'on eut donné aux jambes d'Hiraux le temps de se remettre, tous trois revinrent amicalement à la ville, et Hiraux compta une aventure de plus sur ses tablettes.

Hiraux m'avait tant fait rire dans ma jeunesse, j'aimais tant Hiraux, que, ma sympathie pour le musicien l'emportant sur

mon antipathie pour la musique, je me décidai à prendre des leçons de violon.

Mais j'exigeai que l'on m'achetât un violon à Paris, ceux qui étaient à vendre chez les marchands de bric-à-brac de Villers-Cotterets ne satisfaisant pas suffisamment mon amourpropre.

On on passa par où je voulais : c'était assez l'habitude de ma mère. 11 fut décidé qu'Hiraux, à son prochain voyage à Paris, achèterait un violon, et qu'aussitôt son retour, mon éducation musicale commencerait.

Mais quand aurait lieu ce voyage?

C'était bien un peu sur une remise aux calendes grecques que j'avais compté.

Pas du tout : le hasard, ou plutôt une nouvelle farce dont Hiraux fut victime, en décida autrement.

A la suite d'un dîner qu'Hiraux avait fait avec quelques amis, et entre autres avec ses deux amis intimes, Mussartet Duez, — nous consignons ici les noms pour les retrouver plus tard, — le voyage d'Hiraux à Paris fut décidé.

Seulement, il avait été décidé dans des conditions toutes drolatiques.

On dinait chez un nommé Hutin, chez lequel s'arrêtaient les diligences qui vont de Laon à Paris. On avait grisé Hiraux. Hiraux ne savait plus ce qu'il faisait ni ce qu'on lui faisait. On déshabilla Hiraux, et, avec son caleçon et sa chemise seulement, on le fourra sous l'impériale de la diligence, au milieu des malles, des portemanteaux et des cartons.

Il va sans dire qu'on ne lui laissa pas un denier sur lui. Où eût été la farce, si Hiraux avait eu de l'argent?

Hiraux se réveilla à Paris.

Le conducteur ignorait parfaitement la plaisanterie. Il fut donc aussi étonné de trouver Hiraux là, qu'Hiraux l'était de s'y trouver lui-même.

Hiraux fut d'abord assez embarrassé de se trouver en caleçon et en chemise dans la cour des diligences ; mais, comme il était homme de ressources, il se souvint d'un neveu nommé Camusat, excellent et brave garçon qui a été et qui est encore

mon ami. Il fit approcher un fiacre, s'y enferma, et cria par la portière :

— M. Camusat, ;\ la Râpée!

Hiraux savait une chose que je ne sais pas, ce qui fait qu'à sa place j'eusse été fort embarrassé; il savait l'adresse de Camusat, de sorte qu'il descendit droit chez lui.

Camusat était long et mince comme son oncle; il lui donna redingote, gilet et pantalon.

Puis, en outre, il lui prêta vingt francs pour m'achetcr un violon, et quinze francs pour revenir.

Avec ces quinze francs, Hiraux m'apporta un violon un peu raccommodé au manche, mais assez sain dans tous ses organes essentiels.

Des aventures d'Hiraux, je ferais tout un livre, et, si je le voulais, un livre bien autrement amusant que beaucoup de livres que je connais.

Mais je me bornerai à la dernière et à la plus triste de ces aventures. C'est qu'au bout de trois ans de leçons chez Hiraux, je ne savais pas mettre mon violon d'accord!

En reconnaissant chez moi pour la musique cette phénoménale antipathie, Hiraux déclara à ma pauvre mére désolée que ce serait lui voler son argent que de tenter plus longtemps de faire de moi un musicien.

Je renonçai donc au violon.

Pauvre Hiraux ! après cette vie si agitée, il dort aujourd'hui du paisible sommeil de la mort dans ce charmant cimetière de Villers-Gotterets, plein d'arbres verts, de saules pleureurs et de fleurs épanouies !

La chienne porte-falot. — LVpitaphe de Demonsticr. — Mon premier maître d'armes. — Le roi boit. — Quatrième terreur de ma vie. — Le tonneau de miel.

Au milieu de tout ce que nous venons de raconter, ma mère avait fait deux nouvelles pertes non moins douloureuses

pour elle que la première : elle avait perdu son père et sa mère.

Je me rappelle à peine ma grancTmère Labouret. Je ne me souviens d'aucun détail relatif ni à sa vie ni à sa mort. C'était une digne femme qui, ayant bien vécu, dut bien mourir.

Il en fut autrement de mon grand-père, mort en 1808, d'une affection de foie. Je me le rappelle parfaitement avec sa pipe à la bouche et sa démarche grave, habitude qu'il avait contractée du temps que, comme le père de mademoiselle de la Vallière, il était maître d'hôtel.

C'était un grand joueur de dominos, qui passait pour trèsfort à ce jeu, et qui allait tous les soirs faire sa partie dans un café où j'ai passé une bonne portion de mon enfance. Ce café était tenu, je m'en souviens, par deux personnes de sexe différent qui m'aimaient beaucoup : l'une s'appelait mademoiselle Wafllart et l'autre M. Camberlin.

Comme mon grand-père y passait toutes ses soirées, j'allais quelquefois l'y rejoindre, et, là, je regardais jouer au billard, jeu pour lequel je me sentais au fond du cœur la plus grande vocation. Malheureusement, le billard, soit pendant la journée, soit le soir, entraînait des frais tout à fait au-dessus de mes moyens; de sorte que force était à moi de regarder jouer les autres et décompter les points; mais voilà tout.

Chaque soir, à dix heures, on entendait gratter à la porte; c'était la chienne de mon grand-père qui venait le chercher, — la gueule vide, les nuits où il y avait de la lune, — la gueule ornée d'un bâton portant une lanterne à chaque bout, les nuits où il n'y en avait pas. On l'appelait Charmante, et elle était charmante d'intelligence en réalité. Elle avait, lors de sa mort, fait ce métier pendant huit ou dix ans, et il ne lui était jamais arrivé d'être venue gratter à la porte dix minutes avant l'heure ou dix minutes après, d'avoir pris le chemin le plus long au lieu de prendre le chemin le plus court, ou d'avoir cassé une seule de ses lanternes.

Un jour, mon grand-père se plaignit de violentes douleurs au côté, garda la chambre, puis s'alita. Enfin, un soir, on m'emporta de la maison comme on avait fait pour mon père.

* On me conduisit chez un de nos voisins nommé Lepage et qui était vitrier. J'y passai la nuit. Le lendemain, mon grand-père était mort.

Ma mère héritait de ces fameux trente arpents de terre dont j'ai déjà parlé, et de cette maison dont on payait la rente viagère. Seulement, c'était de la rente à servir qu'elle héritait, et non de la maison.

Si ma pauvre mère n'avait pas toujours gardé cette double espérance d'obtenir une pension et de se faire payer les vingthuit mille cinq cents francs d'arriéré dus à mon père, voici sans doute ce qu'elle eût fait : elle eût vendu les trente arpents de terre trente ou trente-cinq mille francs, prix qu'ils valaient; elle eût cédé ses droits à la maison de M. Harlay pour cinq ou six mille francs, et, avec ces quarante mille francs, elle se fût fait deux mille livres de rente avec lesquelles, grâce à son économie, nous eussions parfaitement vécu.

Tandis qu'au contraire, toujours dans l'espoir de rembourser avec ce malheureux arriéré, elle commença à emprunter sur les terres en les hypothéquant.

Du revenu de ces terres, il était impossible d'exister; à peine rapportaient-elles deux du cent.

3e ne sais si c'est avant ou après la mort de mon grandpère que nous déménageâmes. Je crois cependant que c'est auparavant.

Nous demeurâmes alors rue de Lormet; je m'étais rapproché de la maison où j'étais né.

► Peu de temps après, nous perdîmes, dans cette maison, la cousine que j'appelais maman Zine.

La mort frappait, comme on voit, à coups redoublés sur la famille; en quatre ans, quatre personnes s'étaient couchées pour l'éternité, l'une près de l'autre, dans ce petit cimetière dont j'ai déjà parlé.

Mais, à part la mort de mon père, aucune de ces morts ne produisit sur moi une impression réelle. Tout cela se traduisait par une promenade quotidienne au cimetière. Un tertre de plus s'ajoutait aux autres tertres, que ma mère appelait *ou jardin; un nouveau cyprès était planté près des anciens

cyprès; de nouvelles roses fleurissaient près des anciennes roses; ma mère versait quelques larmes de plus, et tout était dit.

Nos tombes, à nous, étaient près de la tombe de Demoustier. Son épitaphe est la première inscription tumulaire que j'aie lue. Elle avait été composée par Legouvé.

La voici :

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