‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 14 sur 40 · REPOSE EN PAIX, OMBRE CHÉRIE · texte numérisé non relu

REPOSE EN PAIX, OMBRE CHÉRIE

En effet, si une ombre doit reposer en paix, c'est bien celle de ce bon et spirituel Demoustier, dont tout Villers-Cotterets vénérait la mémoire. Ma mère me disait souvent que jamais homme plus doux, plus sympathique , plus charmant n'avait existé. Il voyait, à quarante et un ans, juste l'âge où mon père est mort, venir la fin de toutes choses avec cette douce et pieuse tranquillité des bonnes natures. La veille de sa mort, ma mère était près de son lit, et, sans en avoir, essayait de lui donner des espérances. Il lui souriait doucement, et regardait un rayon de ce beau soleil de printemps, qui n'est pas encore le soleil véritable, mais un premier sourire de la nature. Demoustier mit la main sur sa main, et, la regardant : — Chère madame Dumas, lui dit-il, il ne faut pas se faire illusion : le bouillon ne passe plus, le lait ne passe plus, l'eau ne passe plus, il faut bien que je passe.

Le lendemain, il ('•tait mort, le sourire sur les lèvres.

Hélas! une pierre pareille a relie qui rouvrait le tombeau de Demoustier, r'était l'ambition de nia mère. Mais elle n'était pas assez rirhe pour consacrer, aux dépens des vivants, cette prodigalité aux morts.

Je présume que c'est de ces promenades accomplies avec ma mère au cimetière de Villers-Cotterets qu'est née ma prédilection pour les cimetières, mais pour les cimetières de village, bien entendu ; — rien ne m'impressionne encore autant aujourd'hui : — touchant aux églises avec leur maigre saule pleureur, leurs pierres à moitié brisées et leurs croix peintes en noir, avec une simple inscription blanche disant le nom et l'âge du trépassé.

Hélas! si je retournais maintenant dans le nôtre, outre la tombe de ma mère, combien de tombes amies y retrouveraisje ! Presque tous ceux que j'ai connus dans mon enfance sont là, et, comme le Christ au commencement de la Home chrétienne, je puis dire : « J'ai plus d'amis dessous que dessus. »

Que ceux qui se donnent la peine d étudier les plus petites choses étudient les différentes localités où s'est passée mon enfance; les Fossés , Antilly, la chambre restreinte de l'hôtel de VÉpée% les ruines du château de Villers-Cotterets, la maison et le jardin de ville de M. Deviolaine, le cloître de Saint-Remy, le château de Yillers-Hellon, le grand parc de François 1er, de Henri 11 et de Henri IV, et le petit cimetière du Pieux, — c'est ainsi qu'on appelle l'endroit où est situé le cimetière de Villers- Cotterets^ — et ils se rendront compte de toutes les différentes nuances de mes productions, et, en allant plus loin, des variations de mon caractère.

A tout cela j'ai dû un grand respect pour toutes les choses saintes, une grande foi dans la Providence, un grand amour en Dieu. Jamais, dans le cours d'une vie déjà assez longue, je n'ai eu, aux heures les plus douloureuses de cette vie, ni une minute de doute, ni un instant de désespoir ; je n'oserais pas dire que je suis sûr de l'immortalité de mon àme, mais je dirai que je l'espère. Seulement, je crois que la mort, c'est l'oubli du passé sans être la renonciation à l'avenir. Si l'on

arrivait à donner la mémoire aux âmes, on aurait résolu le grand mystère dont Dieu garde le mot : les âmes alors se souviendraient, et l'immortalité serait révélée.

En somme, au milieu de ces promenades, au milieu de ces jeux, au milieu de ce commencement d'éducation, je grandissais, je jouais sur mon violon la Marche des Samnites et l'ouverture de Loddiska; et Hiraux, son bonnet noir rabattu sur les deux oreilles, déclarait à ma mère qu'il avait trop de conscience pour lui voler plus longtemps les dix francs par mois qu'elle lui donnait pour faire de moi un musicien.

Je renonçai d'autant plus facilement à ces leçons, que j'eusse interrompues depuis longtemps déjà, si ma sympathie pour Hiraux ne l'avait pas emporté sur mon horreur pour le solfège; je renonçai, dis-je, d'autant plus facilement à ces leçons, que j'avais commencé de prendre des leçons bien autrement attrayantes pour moi : je prenais des leçons d'armes.

De ce beau château, ancienne maison de plaisance des ducs d'Orléans, la République avait fait une caserne, et l'Empire un dépôt de mendicité.

J'avais découvert, dans ce dépôt, un ancien maître d'armes; seulement, il avait une avarie : donnant des leçons sans masque, le fleuret d'un de ses élèves avait pénétré dans la bouche, et lui avait déchiré la luette. Cet accident, — qui, eu le rendant presque muet, ou plutôt en lui créant un baragouin à peu près inintelligible, avait rendu chez lui la démonstration presque impossible, — cet accident, disonsnous, joint à un grand amour de la bouteille, avait conduit notre ancien Saint-Georges à la demeure royale de François 1er, devenue une succursale du dépôt de mendicité de la Seine.

Cet homme s'appelait le père Mounier, et, j'en demande bien pardon à Grisier, son continuateur, c'est lui qui, à l'âge de dix ans, me donna les premières leçons d'armes.

Car j'avais dix ans, jà peu près, quand je commençai à manifester ce peu de goût pour la musique et ce grand enthousiasme pour les exercices du corps.

MÉMOIHKS HALEX. HUMAS

Au milieu de tout cela, et tout en ne rêvant que sabres, ► Optes, pistolets et fusils, j'étais demeuré fort poltron à un seul endroit. Gomme la nature, j'avais horreur du vide. Aussitôt que je me sentais suspendu à une certaine distance de terre, j'étais comme Antée, la tête me tournait, et je perdais toutes mes forces. Je n'osais descendre seul un escalier dont les marches étaient un peu roides, et je n'eusse jamais osé, comme mes jeunes camarades, aller dénicher un nid à la cime d'un arbre.

Cette couardise me valait toute sorte de berneries de la part de mes cousines Dcviolaine, de leur frère Félix et de ma sœur aînée. On s'amusait à me conduire, sous prétexte de jouer à cache-cache ou à tout autre jeu, dans des greniers dont, la porte une fois fermée, on ne pouvait plus descendre qu'à l'aide d'une échelle. Alors, j'employais, à la grande jubilation des autres enfants, toutes les supplications pour obtenir qu'on me rouvrit la porte ; puis, comme on se gardait bien de se rendre à mes prières, je me décidais enfin à descendre par l'échelle, descente que j'exécutais le plus gauchement du monde, à la vue de la société.

Un jour, je faillis être tué pour être resté en bas, tandis que les autres étaient montés en haut. Toute la société enfantine avait entrepris l'ascension d'une meule de paille au pied de laquelle j'étais resté. Ma cousine Cécile, vrai garçon pour les habitudes, et qui, pareille à la princesse Palatine, semblait convaincue qu'elle changerait de sexe à force de sauter et de bondir, ma cousine Cécile était arrivée la première au faite, lorsque, se penchant pour me regarder et se moquer de moi, le pied lui manqua : elle roula sur la déclivité de la meule, me tomba à califourchon sur les épaules, et faillit me rompre le cou.

Une preuve de sang-froid que je donnai au milieu d'un grand danger me réhabilita pourtant dans l'esprit de mes jeunes amis et amies. C'était le jour des Rois! on avait diné chez M. Deviolaine. La royauté de la fève m'était échue, et, après le diner, je m'étais empressé de transporter le siège de mon empire dans le jardin. En lançant un bâtiment de papier sur

le bassin qui faisait le centre de la pelouse, je me penchai un peu trop en avant, je perdis mon centre de gravité, la tête > emporta le derrière, et je fis, dans un bassin de quatre pieds de profondeur et dans une eau glacée, un plongeon des plus complets et, à ce qu'il parait, des plus clfrayants pour la société, qui se mit à battre l'air avec les bras et à crier à tuetête : « A l'aide! au secours! Dumas se noie!... » Heureusement, je ne perdis pas la tête, je m'accrochai aux herbes qui pendaient de la pelouse dans le bassin, et, grâce à cet appui, je reparus à la surface de l'eau, ruisselant comme le fleuve Scamandre ; de sorte que Victor n'eut besoin que de me donner la main pour me rendre à mon élément et à mon terrain naturels.

Alors, avec mon air grave et doctoral, me tournant vers la troupe effarée:

— Imbéciles, leur dis-je, ce n'était pas « Dumas se noie ! » qu'il fallait crier, c'était « Le roi boit! »

On trouva le mot charmant. Comme c'est le premier que j'aie fait, et que je l'ai fait à l'âge de sept ans, je demande pour lui l'indulgence du public.

Ce qui n empêcha pas ma cousine Cécile de dire, en exécutant ses tours de force ordinaires, que je n'étais et ne serais jamais bon qu'à faire un séminariste.

On verra bientôt combien peu s'en fallut que la prédiction ne se réalisât.

Les grandes terreurs de ma vie s'élèvent à cinq, je crois, et, fort heureusement, remontent toutes à ma première jeunesse. J'ai dit les trois premières : le serpent d'Amien3, une ; les deux couleuvres de Saint-Remy, deux ; madame de Genlis, trois.

Passons à la quatrième.

Je jouais aux billes à la porte d'un marchand épicier nommé Lebègue, qui, pendant ce temps-là, étendait et grattait du chocolat sur un marbre avec un de ces longs couteaux pliants qu'on appelle, je crois, spatules. Je me pris de dispute avec mon partenaire. Nous nous gourmàmes. Notez bien que, devant les coups de poing, je n'étais jamais poltron. Il était

plus fort que moi : il me repoussa violemment, et je m'en p allai tomber, à reculons, le derrière dans un tonneau de miel. Je prévis à l'instant même l'événement et ses conséquences; je jetai un cri, l'épicier se retourna, et lui aussi vit ce qui arrivait.

Ce qui arrivait, c'est, comme je l'ai dit, que je m'en allai tomber le derrière dans le miel.

Je me relevai comme si un ressort m'eût remis sur mes jambes, et cela, malgré la résistance qu'opposait à ce mouvement la substance à laquelle j'adhérais.

Puis, incontinent, je me mis a fuir.

La rapidité que je déployai dans celte prudente résolution venait de ce que j'avais vu l'épicier s'élancer d'un mouvement presque simultané, son couteau à la main.

Je dirigeai naturellement ma course du côté de la maison. Mais la maison, située au milieu de la rue de Lormet, était assez loin de la placeur laquelle l'événement était arrivé. Je courais bien; seulement, l'épicier avait des jambes doubles des miennes; j'étais poussé par la terreur, mais lui était mû par la cupidilé. Je me retournais tout en courant, et je voyais . le terrible industriel, l'œil ardent, les lèvres entr'ouvertes, le sourcil froncé et le couteau à la main, gagnant à chaque pas sur moi. Enfin, en nage, haletant, sans voix, près d'expirer, je me laissai aller sur le pavé, à dix pas de la porte, convaincu que c'en était fait de moi, et que Lebègue s'était mis à ma poursuite dans l'intention bien positive de m'égorger.

Il n'en était rien. Après une lutte dans laquelle j'épuisai le 4 reste de mes forces, il me coucha le ventre sur son genou, gratta le fond de ma culotte avec sa spatule, me remit sur mes jambes, et s'en retourna parfaitement satisfait d'être rentré dans sa marchandise.

Malgré cette longanimité, je fus plus d'un an à prendre l'autre côté de la rue quand je passais devant le magasin d'épiceries de maître Lebègue.

L'abbé Conseil. — Ma bourse au séminaire. — Ma mère, à force d'instances me décide à y entrer. — L'encrier de corne. — Cécile chez l'épicier. — Ma fuile.

Cependant j'allais avoir dix ans. Il était temps de s'occuper sérieusement de mon éducation morale. Quant à l'éducation physique, elle allait son train : je lançais des pierres comme David, je tirais de l'arc comme un soldat des îles Baléares, je montais à cheval comme un Numide; seulement, je ne montais ni aux arbres ni aux clochers.

J'ai beaucoup voyagé; j'ai, soit dans les Alpes, soit en Sicile, soit dans les Calabres, soit en Espagne, soit en Afrique, passé par de biens mauvais pas; mais j'y suis passé parce qu'il fallait y passer. Moi seul, à l'heure qu'il est, sais ce que j'ai souffert en y passant. Cette terreur toute nerveuse, et par conséquent inguérissable, est si grande, que, si l'on me donnait le choix, j'aimerais mieux me battre en duel que de monter en haut de la colonne de la place Vendôme.

Je suis monté un jour, avec Hugo, en haut des tours de Notre-Dame; je sais ce qu'il m'en a coûté de sueur et de frissons.

Revenons donc à mon éducation morale, dont il était temps de s'occuper sérieusement.

On avait sollicité pour moi des entrées gratuites à tous les collèges destinés aux fils d'ofliciers supérieurs. Mais, quelles que fussent les instances faites, on n'avait pu obtenir ni mon admission au Prytanée, ni une bourse dans aucun lycée impérial.

Si j'avais été quelque chose à cette époque, je me ferais l'honneur de croire que j'avais hérité de la haine que Bonaparte portait à mon père.

Aucune des demandes faites pour moi n'avait donc réussi,

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Jorsque mourut un de mes cousins dont j'ai déjà parlé, et qui se nommait l'abbé Conseil.

L'abbé Conseil avait été gouverneur dos papes: l'abbé Conseil avait eu, sous Louis XV et sous Louis XVI, toute sorte de bénéfices; si bien que l'abbé Conseil était riche : il possédait à Largny, village situé à une lieue de Yillers-Cotterets, une charmante maison, un jardin des plus pittoresques au tond d'une vallée; mais je n'ai point parlé de tout cela, attendu le peu d'hospitalité du cousin Conseil.

Le cousin Conseil avait, en outre, une maison à Yillers-Cotterets; il demeurait, je crois, au numéro 3 ou 5 de la nie de Lormet, juste en face de la maison où était mort Demoustier.

J'allais faire deux visites par an au cousin Conseil, Tune le 1er janvier, l'autre le jour de sa fête; il m'embrassait sur une joue, me donnait une claque sur l'autre. Là se bornaient ses libéralités.

Une fois, il me donna un petit écu. iNous n'en revenions pas, ma mûre ni moi.

Il mourut la même année

Il laissait une dizaine de mille livres de rente, dont héritait une certaine demoiselle de Ryan, déjà nommée.

Quant à ma mère, elle héritait de quinze cents francs, une fois donnés.

En outre, il laissait, pour un de ses parents, une bourse au séminaire de Soissons.

La désignation était claire, et la prédiction de Cécile allait se réaliser. Le futur séminariste, c'était moi.

Seulement, il s'agissait de me faire aller au séminaire, ce qui n'était pas chose facile. Je n'entendais pas raison à l'endroit des curés, et cette prédiction de Cécile m'avait mis au cœur de grands germes de révolte contre cette intention.

Chez ma mère, il n'y avait aucun parti pris. Pauvre femme! elle était incapable d'insister sur une détermination dans laquelle elle eût vu pour moi la moindre contrariété; mais elle avait un désir, c'était de me donner la meilleure éducation possible. Faire de moi un prêtre! elle n'y avait jamais songé; je crois même que, si elle eût pensé que la chose en vint là, i. 10

elle se fût la première opposée au projet qu'elle me présentait sous le plus riant aspect.

Deux ou trois mois se passèrent en luttes de ma part, et en prières de la part de ma mère.

Enfin, un beau jour qu'elle avait déployé toutes les séductions de son esprit pour me décider; qu'elle me jurait, sur sa parole d'honneur, que je serais toujours libre de revenir à la maison, si le régime du séminaire ne me convenait pas, je lâchai le oui fatal, et je consentis à tout ce qu'elle voulut.

Il me fut accordé huit jours pour faire mes préparatifs de départ.

C'était une grande séparation que celle qui se préparait, et, certes, elle coûtait autant à ma mère qu'à moi. Aussi ma mère me cachait-elle ses larmes, de sorte que, injuste que j'étais, je la croyais bien contente de se séparer de moi.

La veille du jour où l'on devait mVmbarquer dans la voiture qui, deux fois par semaine, faisait le service entre Villers-Cotterets et Soissons, comme je réunissais toutes mes petites affaires de collégien, je m'aperçus qu'il me manquait un encrier. J'en fis l'observation à ma mère, qui, reconnaissant la justice de mon désir, me demanda comment je le voulais.

J'avais des idées luxueuses à l'endroit de cet encrier. Je voulais un encrier de corne avèc un récipient pour les plumes. Mais, comme ma mère ne comprenait pas bien mes explications, elle me donna douze sous, et me chargea d'aller acheter l'encrier moi-même.

Qu'on fasse bien attention à ce détail; si puéril qu'il soit, il a changé la face de ma vie.

J'allai chez un épicier nommé Devaux. Je me serais bien gardé d'aller chez Lebègue : on sait pourquoi.

L'épicier n'avait pas d'encrier comme j'en désirais un; il m'en promit un pour le soir.

Le soir, je revins.

11 avait l'encrier. Mais le hasard fit qu'en même temps que moi, se trouvait dans le magasin ma cousine Cécile.

En me voyant, sa joie fut grande. Elle trouvait donc l'occasion de me dire à moi-même qu'elle me souhaitait toute sorte

. de prospérités dans la carrière que j'embrassais, et elle me • promit qu'aussitôt que je serais ordonné, elle me donnerait la charge de son directeur.

Je ne sais si c'est parce que les railleries me parurent trop amères ou la charge trop lourde, mais je jetai l'encrier au nez de l'épicier, je mis mes douze sous dans ma poche, etje sortis du magasin en criant :

— Eh bien, c'est bon, je n'irai pas au séminaire !

Comme César, je venais de passer mon Rubicon.

Maintenant, il s'agissait d'échapper aux premières supplications de ma mère, auxquelles je n'eusse pas eu peut-être la force de résister.

Je risquai mon premier coup de tète.

J'achetai, avec nies douze sous, un pain et un saucisson, des vivres pour deux ou trois jours enlin, et j'allai trouver Boudoux.

Il faut que j'explique ce que c'était que Boudoux.

Boudoux était un type. Si la maladie intitulée la boulimie n'avait pas été baptisée à cette époque, il aurait fallu l'appeler la boudimie.

Je n'ai jamais vu de plus terrible mangeur que Boudoux.

Un jour, il arriva chez nous; on venait de tuer un veau : il le regardait avec des yeux d'envie.

— Veux-tu le manger tout entier, dit mon père, il est à toi.

— Oh ! le général plaisante, dit Boudoux.

— Non, sur ma parole.

— Je veux bien, général.

On mit le veau tout entier au four, et, le veau cuit, Boudoux mangea le veau tout entier.

Le dernier os gratté, mon père lui fit compliment.

— J'espère que maintenant tu n'as plus faim, Boudoux? lui dit-il.

— Mettez la mère à la broche, général, répondit Boudoux, et vous verrez.

Mon père recula; il aimait sa vache. Boudoux était homme à n'en laisser que les cornes.

Après ce trait, nous en citerions bien d'autres; mais il paraîtraient faibles à côté de celui-là.

Un jour d'ouverture de chasse, chez M. Danré de Vouty, il y avait vingt-quatre poulets à la broche. Boudoux les regarda comme il avait regardé le veau de mon père. M. Danré eut l'imprudence, alors, de lui faire une proposition équivalente à celle qui lui avait été faite chez nous.

Boudoux fit vingt-quatre bouchées des vingt-quatre poulets.

Plus tard, — je veux en finir d'un coup avec l'appétit de Boudoux, — lorsque, après la Restauration, M. le prince de Condé vint chasser à Villers-Cotterets, il y amena une meute de cent vingt chiens.

Boudoux obtint la charge de valet des valets de chiens. Ce fut, en conséquence, Boudoux qui se trouva chargé de faire aux lloquadors et aux Barbaros princiers la distribution de vivres.

Bientôt on s'aperçut que, quoique l'achat de pain et de mou fût toujours le môme, les pauvres bétes languissaient, maigrissaient, perdaient leurs jambes.

On se douta de la chose, et l'on guetta Boudoux.

On s'aperçut qu'il mangeait à lui seul la portion de quarante chiens.

C'étaient les deux sixièmes de la nourriture générale.

Le prince ordonna qu'on servirait chaque jour à Boudoux une portion à part, et que cette portion serait celle de quarante chiens.

Voilà ce qu'était Boudoux, quant à l'appétit.

Nous allons dire ce qu'il était, quant au physique; puis nous dirons ce qu'il était, quant au moral.

Au physique, Boudoux était le rebut de la création : Quasimodo, près de Boudoux, aurait pu avoir des prétentions à la beauté. Boudoux avait le visage non pas grêlé, mais couturé, mais sillonné, mais bouleversé par la petite vérole; l'œil, tiré hors de son orbite par une excavation de la paupière, semblait descendre, plein de larmes et de sang, jusqu'au milieu de la joue; le nez, au lieu d'être saillant, se dé-

primait au-dessous du cartilage, cl s'aplatissait sur la lèvre supérieure; cette lèvre, d'où suintait éternellement une salive noircie par la chique, formait l'arche supérieure d'une bouche qui, pareille à celle des serpents, se fendait jusqu'aux oreilles pour laisser passer un gigot tout entier; le reste était complété par des cheveux qu'eût enviés Polyphème, par une barbe, rouge et grasse, poussant dans les rares intervalles laissés intacts par la petite vérole.

Cette tête était supportée par un corps de cinq pied3 neuf pouces, dont on ne pouvait jamais apprécier la grandeur réelle, à cause d'une jambe qui, à chaque pas qu'il faisait, pliait en cédant; à ce point que le bas de la jambe et le haut de la cuisse étaient égaux aux deux pointes d'un compas ouvert en triangle.

Avec tout cela, Boudoux possédait une de ces forces qui n'ont pas de mesure. Dans les déménagements, Boudoux était un homme précieux: il plaçait sur sa tète bahuts, buffets, lits, tables, et, de son pas claudicant, qui mesurait un mètre et demi à chaque enjambée, il transportait en un tour de main l'ameublement tout entier d'une maison à une autre maison.

Et, pourtant, Boudoux, qui eût pris, comme Alcidamas, un cheval par les sabots de derrière, et qui lui eût arraché les sabots ; Boudoux, qui, comme Samson, eût arraché de leurs gonds les portes de Gaza, et qui les eût emportées sur son dos; Boudoux, qui, comme Milon de Grotone, eût fait le tour du cirque avec un bœuf sur ses épaules, eût assommé le bœuf et l'eût mangé le môme jour; Boudoux, avec la force d'un éléphaut, avait la douceur d'un agneau.

Yoilà pour le moral.

Aussi, tout laid, tout repoussant, tout hideux à voir qu'il £tait, Boudoux n'avait partout que des amis ; il logeait chez «ne tante à lui, mademoiselle Ghapuis, directrice de la poste; mais il mangeait chez tout le monde. Trois fois par jour, Boudoux faisait sa tournée par la ville, et, comme les frères quêteurs des anciens monastères, il récoltait de quoi nourrir un couvent, . •

in.

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Seulement, comme il n'avait pas de moines à nourrir, il mangeait la récolte à lui tout seul.

Cela ne le rassasiait pas, mais cela le nourrissait.

Puis Boudoux avait une industrie, ou plutôt deux industries : Boudoux allait à la marotte et à la pipée.

Indiquons à MM. les Pario ns, qui pourraient bien ne pas savoir ce que c'est, quelles sont ci s deux industries que nous venons de désigner sous le nom de marelle et de pipée.

Commençons par la marette.

11 n'y a point de forêts, de bois, de remises, qui ne possèdent quelques-unes de ces flaques d'eau que Ton désigne sou* le nom de mares.

Témoin la mare d'Auteuil, qui, autant que je puis m'en souvenir, jouissait, de son vivant, d'une certaine célébrité.

A ces mares, situées dans la forêt, dans les bois, dans la remise, les oiseaux vont boire, à certaines heures. On enfonce dans la terre molle et détrempée qui les borde, de petites branches de bouleau enduites de glu, et, lorsque les oiseaux viennent pour boire, ils se prennent à ces gluaux.

Cela s'appelle tendre une mare. Dans cette action de tendre une mare plus ou moins habilement, gisent tout le succès de la chasse et toute l'adresse du chasseur.

Seulement, — il faut tout expliquer, — comme il existe plus de petites mares que de grandes, comme les petites mares sont préférables aux grandes, parce qu'elles exigent moins de gluaux, et par conséquent moins de dépense, comme les petites mares s'appellent des marettes, on dit, dans le langage de la chasse aux petits oiseaux : « Aller à la marette. »>

Quant à la pipée, elle s'opère par les mêmes procédés, mais avec d'autres détails.

On choisit un arbre assez élevé pour dépasser de sa cime la partie de taillis qui l'entoure; on le dépouille de ses petites branches, on les remplace par des gluaux fichés dans des entailles faites à la serpe ; on se place dans une cabane de feuillage construite autour du tronc de l'arbre, et Ton attire tous les oiseaux des environs par trois moyens.

Le premier est d'attacher un hibou au centre de larbre.

MÉMOIRES D'ALKX. HUMAS

Le hibou, avec son plumage fauve et ses gro3 yeux ronds, - joue dans les forêts le rôle que Jean-Jacques Rousseau jouait dans les rues de Paris, quand il sortait habillé on Arménien.

Tous les gamins couraient après le philosophe de Genève.

Tous les oiseaux poursuivent le hibou.

Mais, pour ces malheureuses bétes, se révèle alors une justice qui n'existe pas pour les hommes : en poursuivant le hibou, les oiseaux s'abattent sur l'arbre où il est attaché; tout volatile qui se pose sur un gluau est perdu; il tombe de branche en branche, et passe de la liberté à la cage, bien heureux quand il ne passe pas de la cage à la broche

Le second moyen d'attraction est de prendre un geai.

Avec un lièvre, on ne fait qu'un civet; mais, avec un geai, on fait bien autre chose; — pourvu cependant que le geai soit vivant : c'est une condition sine quâ non.

Le geai a une très-mauvaise réputation parmi la gent volatile.

D'abord, il a celle de prendre des plumes du paon, que lui a faite la Fontaine, et qui est peut-être, comme toutes les réputations faites par les hommes, celle qu'il mérite le moins; son autre réputation, bien autrement grave aux yeux des oiseaux, celle de manger les œufs de ses confrères plus faibles et plus petits que lui. Aussi la haine que les oiseaux ont pour ce dévorateur est-elle en raison de la quantité des œufs qu'ils pondent; les mésanges, par exemple, qui font, parfois, jusqu'à vingt et vingt-cinq petits, sont les plus acharnées contre ce bandit; puis, après elles, viennent les fourgons, qui en pondent quinze, les pinsons, qui en pondent cinq ou six, enfin les rouges-gorges et les fauvettes, qui en pondent trois ou quatre.

On prend donc un geai vivant, on lui étend l'aile et on lui tire les plumes de l'aile.

Ce n'est pas très-humain, mais c'est très-eflicace.

On connaît i'aiïreux cri du geai; à chacune des plnmes qu'on lui tire, le geai pousse un de ces cris-là, et à chaque cri, on voit se précipiter par volées, mésanges, fourgons, pinsons, fauvettes et rouges-forges, qui viennent jouir du supplice de

leur ennemi ; car ils ne s'y trompent pas et reconnaissent ce cri pour un cri de douleur. *

Mais, cette fois encore, ils sont punis pour n'avoir pas pardonné à leur ennemi, et les gluaux font justice de leur mauvais cœur.

L'efficacité du troisième moyen dépend entièrement de la faculté plus ou moins grande accordée par la nature au chasseur de filer, à l'aide d'un brin de chiendent ou d'un morceau de taffetas, certains sons imitant le chant des oiseaux. Le musicien doué de cette imitation n'a plus besoin ni de geai ni de hibou; il se met dans sa hutte, contrefait le cri de détresse des différents oiseaux qu'il veut prendre, et tous les oiseaux de même espèce qui sont dans les environs accourent à cet appel.

Mais, il faut le dire, parmi les pipeurs, et j'en ai connu beaucoup, peu arrivaient à ce degré de perfection.

Eh bien, Boudoux, qui ne parlait aucune langue morte, et qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore assez mal, Boudoux était, à l'endroit des oiseaux, le premier philologue, je ne dirai pas de la forêt de Villers- Cotterets, mais encore, j'ose l'assurer, de toutes les forêts du monde.

Il n'y avait pas une langue, pas un jargon, pas un patois ornitliologique qu'il ne parlât, depuis la langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.

Aussi, comme Boudoux méprisait ceux de ses confrères qui se servaient du brin d'herbe ou^ju morceau de taffetas, lui que j'ai vu, en imitant le cri du hibou, forcer le hibou à venir se poser sur son chapeau comme sur le casque de Minerve !

J'allai trouver Boudoux, je m'ouvris à lui, et lui demandai de me cacher pendant deux ou trois jours dans une de ses huttes.

Il va sans dire que Boudoux m'accorda ma demande.

Seulement, comme nous entrions en automne, il me prévint qu'il serait bon que je prisse une couverture, attendu que les nuits commençaient à ne plus être chaudes.

Je rentrai chez nous, je me glissai dans ma chambre, je pris une des couvertures de mou lit, et j'écrivis sur un bout de papier :

« Ne sois pas inquiète de moi, bonne mère : je me sauve parce que je ne veux pas être curé. »

Et j'allai rejoindre Boudoux, qui, ayant fait sa récolte du soir, m'attendait à rentrée du parc.

Boudoux avait justement deux mares tendues, la mare du chemin de Vivières, et la mare du chemin de Compiègne. A la mare du chemin de Compiègne, il avait une hutte; c'est à. cette hutte que j'allai demander un refuge contre le séminaire de Soissons.

Je passai trois jours et trois nuits dans la forêt; la nuit, je m'enveloppais dans ma couverture, et je dormais, je dois le dire, sans aucun remords; le jour, j'allais d'une mare à l'autre, et je récoltais les oiseaux pris.

Ce que nous primes d'oiseaux pendant ces trois jours, c'est incalculable ; le troisième jour, les deux mares étaient ruinées pour jusqu'aux prochaines couvées.

Nous soulignons le mot ruinées, parce que c'est le mot technique.

Ces trois jours augmentèrent mon antipathie pour le séminaire, mais, en même temps, me donnèrent une terrible sympathie pour la marette.

Au bout de ces trois jours, je revins; mais je n'osai pas rentrer directement à la maison; j'allai trouver ma bonne amie madame Darcourt, et je la priai d'annoncer à ma mère le retour de l'enfant prodigue, et de ménager sa rentrée dans la maison maternelle.

Hélas! plus les enfants sont prodigues, mieux ils sont reçus. Quand le véritable enfant prodigue rentra chez son père, après trois ans, on tua un veau, s'il n'était rentré qu'après six ans, on eût tué un bœuf.

Ma mère m'embrassa en m'appelant méchant. Elle me promit qu'il ne serait plus question entre nous du séminaire, en-%

chantée qu'elle était que je ne la quittasse point. Toute sa colère tomba sur lioudoux, et, la première fois qu elle le vit, tout ^ pauvres que nous étions, elle lui donna cinq francs.

Et cependant, voilà quelle circonstance futile a décidé de ma vie. Si le matin l'épicier avait eu un encrier comme je le désirais, je n'y retournais pas le soir ; je n'y rencontrais pas Cécile; elle ne me faisait point cette plaisanterie qui m'exaspéra; je ne me mettais pas sous la protection de Boudoux, et, le lendemain, je partais pour Soyons, et j'entrais au séminaire. Une fois au séminaire, les dispositions religieuses que j'ai de tout temps eues dans l'esprit se développaient, et je devenais peut-être un grand prédicateur, au lieu de ce que je suis, c'est-à-dire un pauvre poète. Gela eût-il mieux valu? cela eût-il valu moins?

Ce que Dieu fait est bien fait.

Ce n'est pas là le seul danger auquel j'échappai; on verra plus tard comment je faillis devenir bien pis que séminariste ou curé.

On verra comment je faillis devenir receveur des contributions î

Le collège de l'abbé Grégoire. — La réception qui m'y est faite. — Les grandes eaux jouent pour mon arrivée. — On conspire contre moi. — Bligny me provoque en combat singulier. —Je suis vainqueur.

Il fut convenu qu'au lieu d'aller au séminaire, j'irais au collège chez l'abbé Grégoire, à Yillers-Cotterets. On appelait collège l'école de l'abbé Grégoire, comme, en Angleterre, on appelle lords certains bâtards de grands seigneurs, par pure courtoisie.

Il fut donc décidé que j'irais au collège de l'abbé Grégoire.

Oh! parlons de l'abbé Grégoire, parlons-en longuement; parlons-en comme on parle d'un honnête homme, d'un digne Jiomme, d'un saint homme.

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