‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 15 sur 40 · AS · texte numérisé non relu

AS

L'abbé Grégoire n'était pas un esprit élevé; c'était mieux que cela, c'était un esprit juste; deux cents écoliers lui sont passés par les mains pendant les quelques années qu'il a tenu collège. Je ne sache pas qu'un seul ait mal tourné.

Depuis quarante ans qu'il était attaché à l'église de Villers- Cotterets, jamais une de ces petites médisances qui font sourire les indévots et les libertins n'avait été hasardée sur son compte; les mères qui s'étaient confessées à lui dans leur jeunesse, et pendant la sienne, lui menaient leurs filles avec confiance, parce qu'elles savaient qu'à travers la grille du confessionnal ne passeraient alors, comme autrefois, que des paroles chastes et paternelles.

Jamais il n'avait eu ni bonne ni gouvernante; il vivait avec sa sœur, petite vieille maigre, un peu acariâtre, un peu bossue, qui adorait, je me trompe, qui vénérait son frère.

Pauvre cher abbé, que nous avons rendu si malheureux, que nous avons tant fait enrager, qui nous grondait si fort, et qui nous aimait tant !

11 en avait été de lui comme d'Hiraux ; je l'aimais tant avant qu'il fût question d'aller au collège, que je me décidai, sans le moindre effroi, à cette grande innovation dans mon existence. D'ailleurs, à côté du séminaire, qu'était-ce que cela?

La classe de l'abbé Grégoire ouvrait à huit heures et demie du matin, aussitôt la messe dite; puis elle fermait à midi. Chacun s'en allait dîner chez ses parents; on était de retour à une heure; à une heure cinq minutes, la classe se rouvrait pour se refermer à quatre.

Joignez à cela les dimanches, fêtes, demi-fêtes et quarts de fête, et vous conviendrez que ce n'était pas une existence bien dure que celle que j'allais mener.

En général, à l'âge que j'avais, je n'étais pas très-aimédes autres enfants de la ville; j'étais vaniteux, insolent, rogue, plein de confiance en moi-même, rempli d'admiration pour ma petite personne, et cependant, avec tout cela, capable de bons sentiments, quand le cœur était mis enjeu au lieu et place de i'amour-propre ou de l'esprit.

Quant au physique, je faisais un assez joli enfant : j'avais

de longs cheveux blonds boucles, qui tombaient Bur mes épaules, et qui ne crêpèrent que lorsque j'eus atteint ma quin- « zième année ; de grands yeux bleus qui sont restés à peu près ce que j'ai encore aujourd'hui de mieux dans le visage; un nez droit, petit et assez bien fait; de grosses lèvres roses et sympathiques; des dents blanches et assez mal rangées. Ladessous, enlin,un teint d'une blancheur éclatante, lequel était dû, à ce que prétendait ma mère, à l'eau-de-vie que mon père l'avait forcée de boire pendant sa grossesse, et qui tourna au brun à l'époque où mes cheveux tournèrent au crépu.

Pour le reste du corps, j'étais long et maigre comme un échalas.

Les cadres du collège de l'abbé Grégoire n'étaient pas larges : vingt-cinq ou trente écoliers suffisaient pour les remplir; c'était donc un événement que l'arrivée d'un nouvel élève au milieu de ce petit nombre d'élèves.

De mon côlé, cette entrée était une grande affaire : on m'avait fait tailler, dans une redingote de mon grand-père, un habillement complet. Cet habillement était café au lait foncé, tout chiné de points noirs. J'en étais assez satisfait, et je pensais qu'il produirait une certaine sensation sur mes camarades.

A huit heures du matin, un lundi d'automne, je m'acheminai donc vers le puits où j'allais boire la science à pleines lèvres, marchant d'un pas grave, levant le nez d'un air fier, portant sous le bras toute ma bibliothèque de grammaires, iTEpitome historié sacrœ, de dictionnaires et de rudimeuts, tout cela neuf comme mes habits, et jouissant d'avance de l'effet qu'allait produire mon apparition sur le commun des martvrs.

On entrait dans la cour de l'abbé Grégoire par une grande porte faisant voûte assez prolongée, et donnant sur la rue de Soissons. Celte porte était toute grande ouverte.

Mes yeux plongeaient dans la cour : elle était vide.

Je crus un instant que j'étais en retard, et qu'on était déjà en classe. Je franchis rapidement le seuil ; en même temps, la porte se ferma derrière moi, de grands cris de joie retenti-

rent, et une rosée, qui ressemblait fort à une averse, tomba , sur moi du haut d'un double amphithéâtre de tonneaux.

Je levai les yeux : chaque élève, sur un tonneau, posait dans l'attitude et dans l'action de Manneken-Pis, de Bruxelles. Les grandes eaux jouaient pour mon arrivée.

Cette façon de me recevoir me déplut fort ; je pris le galop pour me soustraire à l'application de ces douches d'une nouvelle espèce; mais il y avait eu un premier moment d'étonnement qui avait amené un moment d'hésitation; pais, le parti pris, il m'avait fallu franchir un espace de cinq à six pas; de sorte que, lorsque je sortis de la voûte, j'étais tout ruisselant.

J'étais fort pleureur de ma nature. Souvent, tout enfant, je m'asseyais dans un coin et pleurais sans aucun motif. Alors, comme, lorsque je parlais de moi, c'était toujours à la troisième personne, et qu'on avait adopté, par façon de raillerie, cette manière de me parler, alors ma mère s'approchait de moi et me demandait :

— Pourquoi Dumas pleure-t-il?

— Dumas pleure, répondais-je, parce que Dumas a des larmes.

Cette réponse, qui enlevait toute inquiétude, satisfaisait presque toujours ma mère, qui s'en allait en riant, et me laissait pleurer tout à mon aise.

Si je pleurais sans motif, à plus forte raison, on le comprend bien, devais- je pleurer, un motif réel m'é tant donné déverser des larmes.

Or, quel motif plus plausible pouvait m'étre donné que celui de l'humiliation que je venais de subir, et du tort qui venait d'être fait à mon vêtement neuf?

Aussi, lorsque l'abbé Grégoire revint de dire sa messe, me trouva-t-il sur l'escalier, fondant en eau, ni plus ni moins que la Biblis de M. Dupaty.

A peine l'abbé Grégoire avait-il paru, que mes camarades s'étaient rapprochés de moi, s'étaient rangés en cercle autour de l'escalier, et, avec toutes les apparences d'un intérêt réel, se demandaient les uns aux autres quelle pouvait être la cause de mes larmes. L'abbé Grégoire fendit le cercle hypocrite.

monta deux ou trois marches, et, approchant son lorgnon de son œil (il était myope comme une taupe), me regarda en me demandant ce que j'avais.

J'allais répondre ; mais, derrière l'abbé, vingt poings fermés s'allongèrent, vingt ligures menaçantes me firent une grimace significative. Je poussai un hurlement; l'abbé Grégoire se retourna : tous les visages sourirent, toutes les mains rentrèrent dans les poches.

— Mais qu'a-t-il donc? demanda l'abbé.

— Nous n'en savons rien, répondirent les hypocrites; c'est comme cela depuis qu'il est arrivé.

— Comment ! depuis qu'il est arrivé, il pleure?

— Oh! mon Dieu, oui. N'est-ce pas? n'est-ce pas? n'est-ce pas?

— Oui! oui! oui! répondirent toutes les voix. Dumas pleure.

— Mais, enfin, pourquoi pleure-t-il, Dumas ?

— Dame ! répondit l'un d'eux qui connaissait la tradition, sans doute Dumas pleure parce que Dumas a des larmes...

La raillerie m'exaspéra.

— Non ! m'écriai-je, non, je ne pleure pas parce que j'ai des larmes; je pleure parce que... parce que... parce qu'ils m'ont pissé sur la téte, la !...

Le crime était si étrange, l'idée si baroque, que l'abbé me me fit répéter l'accusation deux fois.

Puis, se retournant vers les élèves :

— Montons, messieurs; nous reparlerons de cela là-haut.

— Ah ! mioche! ah ! rapporteur ! ah ! dénonciateur ! dirent tout bas dix voix ; sois tranquille, va, en sortant!...

L'abbé se retourna.

On se tut et l'on entra en classe.

Chacun prit sa place ; moi seul n'avais pas la mienne. Je restai debout.

— Viens ici, mon petit ami, dit l'abbé.

— - Me voilà, monsieur l'abbé, fis-je en pleurnichant. Il me tàta.

— Mais il est tout mouillé, cet enfant !...

Mes lamentations redoublèrent.

— Je crois bien qu'il est mouillé, dit un grand, depuis le temps qu'il pleure.

— Comment ! dit l'abbé, vous osez soutenir que ce sont ses larmes qui Font trempé comme cela?

— Parbleu !

— Mais, monsieur l'abbé, m'écriai-jejenepeux pas m'a voir pleuré dans le dos, et je suis aussi mouillé par derrière que par devant.

L'abbé vérifia le fait.

— C'est juste, dit-il; pas de récréation à midi, des férules tout de suite, et trois cents vers demain matin.

Alors, il s'éleva un concert de plaintes et de gémissements pareils à celui que Dante entendit dans le premier cercle de l'enfer; ces plaintes et ces gémissements étaient mêlés de sourdes menaces qui me faisaient courir des frissons sous la peau. Cependant, il fallait se soumettre. L'abbé possédait les vieilles traditions collégiales , il avait l'oreille sourde et la main vigoureuse : il appliqua une vingtaine de paires de férules qui doublèrent les plaintes, les gémissements et les menaces.

Je compris que je venais d'amasser sur ma tète un orage qui se résoudrait en une grêle de coups de poing.

Les férules avaient cela de bon qu'elles dispensaient de travailler pendant toute la classe ; pas une ligne ne fut écrite de neuf heures à midi, sous prétexte que M. l'abbé avait frappé si rude, qu'on avait la main engourdie.

L'abbé fit celte concession.

A midi, chacun essaya de trouver un prétexte pour échapper à la retenue. Il est incroyable ce que chacun avait à faire, et de quelle importance étaient les sorties, ce jour-là.

Trois prétextes me restèrent dans l'esprit : Saunier avait sa leçon de clarinette à prendre; Ronet devait se purger; Leloir devait tirer à la conscription 1

Il va sans dire que, leçon de clarinette, huile de ricin et tirage à la conscription, l'abbé Grégoire remit tout cela au lendemain.

A midi, je sortis absolument seul du collège.

Oh! quelles réflexions profondes je fis en revenant à la maison ! comme je compris qu'il eût bien mieux valu rire de la plaisanterie, si peu risible qu'elle fût, que d'en pleurer, ainsi que je l'avais fait! comme je mis Heraclite à mille piques audessus de Démocrite!

Ma tristesse frappa profondément ma mère, qui m'interrogea fort sur les causes de cette mélancolie. Mais je n'avais été que trop bavard déjà, et je gardai un profond silence.

A une heure, je revins au collège. Chacun avait reçu son diner de la maison paternelle ; la plupart de ces dîners, il faut le dire à la louange des parents, se composaient d'un simple morceau de pain sec.

Les plaintes et les gémissements avaient cessé ; mais les menaces avaient grossi, le nuage était sombre et plein d'éclairs. Je ne pouvais pas lever le nez du papier sur lequel je déclinais rosa, la rose, que je ne visse un poing qui n'avait rien de commun avec la déclinaison que j'exécutais.

Je compris qu'en sortant, j'allais être pulvérisé.

Ce n'étaient pas les grands qui me menaçaient le plus : ceuxlà comprenaient leur force, et sentaient qu'ils ne pouvaient se venger d'un enfant; mais c'étaient ceux qui étaient de mou âge ou à peu près.

Il y avait surtout un nommé Bligny, le lils d'un marchand de drap demeurant sur la place de la Fontaine, qui était si enragé contre moi , qu'il parut décidé d'un commun accord qu'on remettrait à Bligny la vengeance générale.

Bliguy avait deux ans de plus que moi, de sorte que j'étais habitué à regarder Bligny comme un grand, quoique, en réalité, je fusse aussi grand que lui.

Un duel avec lui ne me laissait donc pas sans inquiétude.

Cependant, j'avais tant de fois entendu raconter les trois duels qu'ayait eus mon père en entrant au régiment, à propos du roi et de la reine, que je comprenais qu'il n'y avait pas moyen d'éviter celui-là.

La préoccupation me fit faire une dizaine de fautes dans les

trois ou quatre déclinaisons que j'arrivai à exécuter pendant la classe.

Je ne sais pas si le temps paraissait tong à mes camarades; mais ce que je sais, c'est que jamais il ne s'écoula pour moi avec une pareille rapidité. Quatre heures sonnèrent, l'abbé Grégoire dit sa prière , que je croyais être à peine à moitié de la classe.

Il fallait sortir; j'en pris mon parti; je nouai le plus lentement possible mes livres. J'espérais que, descendant le dernier, le torrent se serait écoulé, et que je trouverais le passage libre.

Et cependant quelque chose me disait, au fond du cœur, que j'avais amassé, par ma dénonciation, trop de vengeances sur ma téte pour en être quitte à si bon marché.

Je pouvais dire un mot à l'abbé Grégoire, et il me reconduisait lui-même ou me faisait reconduire par sa sœur Àlexandrine; mais je compris que ce serait une lâcheté qui reculerait l'affaire, voilà tout. M. Grégoire ou sa sœur ne pouvait me reconduire éternellement ; un jour viendrait où je serais obligé de m'en aller seul, et, ce jour-là, il faudrait bien en découdre avec l'un ou l'autre de mes camarades.

Je résolus donc de braver le danger et d'attaquer, comme on dit, le taureau par les cornes.

Notez que toutes ces réflexions se heurtaient dans une tête de dix ans.

Ma résolution prise, je dis adieu à l'abbé Grégoire. Je poussai un gros soupir, et je descendis.

Je ne m'étais point trompé : tout le collège était assis en demi-cercle, comme les spectateurs romains , sur les gradins de leur amphithéâtre; et, debout au bas de l'ascalier, l'habit bas, les manches retroussées, Bligny m'attendait.

Ah ! j'avoue que, quand j'arrivai au tournant de l'escalier et que je vis toutes ces dispositions prises pour l'inévitable combat, le cœur me faillit, et que je fus près de remonter; mais ce moment d'hésitation, quelque effort que j'eusse fait pour le réprimer, n'avait point échappé à mes camarades : une huée universelle s'éleva, les mots les plus outrageants

montèrent de la cour au degré de l'escalier où je me trouvais. Je me sentis pâlir et frissonner ; une sueur froide me passa sur le front. Je mesurai les deux extrémités où j'étais réduit,— celle d'attraper quelques coups de poing sur l'œil ou dans les dents, et tout serait Uni,— ou celle d'être éternellement le jouet de mes camarades, et d'avoir à recommencer tous les jours. Je me cramponnai à mon courage, près de m'échapper; je Ijs un effort sur ma volonté, afin qu'elle deviut entièrement maitresse de la situation. Il y eut une demi-minute de lutte, au bout de laquelle je sentis que le moral venait de vaincre le physique ; le raisonnement, l'instinct.

Cependant, je sentis, en même temps, que j'avais besoin d'un certain aiguillon pour me pousser tout à fait, que, cet aiguillon, je l'avais en moi-même, et que, si je voulais aller en avant, il fallait que je me stimulasse avec le fouet de la parole.

— Ah! dis-je m'adressant à Bligny, ah! c'est comme cela?

— Oui, c'est comme cela, répondit-il.

— Tu veux donc te battre, toi ?

— Oui, je le veux.

— Ah! tu le veux?

— Oui.

— Ah I tu le veux?

— Oui.

— Eh bien, attends!

J'étais arrivé à point ; je déposai mes livres à terre, je jetai bas ma veste, et je me précipitai sur mon antagoniste en criant :

— Ah! tu veux te battre?... ah! tu veux te battre?... Attends! attends! attends!

Que le maréchal de Saxe, ce grand philosophe militaire, avait bien raison de dire que tout l'art de la guerre consiste à faire semblant de n'avoir pas peur, et à faire peur à son adversaire. •

J'eus l'air d'être sans crainte, et Bligny fut vaincu.

Je ne veux pas dire qu'il fut vaincu sans combat, non; mais mieux eût valu pour lui ne pas combattre; un coup de

poing qu'il reçut sur l'œil, un autre coup de poing qu'il reçut dans les dents, la retraite précipitée résultat de cette double attaque, qui n'eut pour contre-poids qu'un faible coup de poing reçu par moi sur le nez, tout cola fut l'affaire d'une minute à peine.

Le champ de bataille était à moi.

Je dois rendre justice à mes camarades : cette victoire fut suivie d'unanimes applaudissements.

Je me mis alors à repasser ma veste, et à ramasser mes livres en murmurant ces seuls mots qui résumaient toute ma pensée :

— Ah! mais! ah! mais! ah! mais!

Ce qui voulait dire : « Faites-y attention, voilà comme je suis : poltron au fond, mais, quand on me pousse à bout, un Alexandre, un Annibal, un César; ah ! mais! »>

C'était sans doute aussi l'avis des spectateurs, car leurs rangs s'ouvrirent devant moi.

Je passai fièrement sous la grande porte, naguère témoin de mon affront, et maintenant devenue l'arc de mon triomphe. Je trouvai un livre qu'en se sauvant Bligny avait laissé glisser de son gilet.

Je pensai que les dépouilles du vaincu appartenaient de droit au vainqueur : je ramassai le livre, et je l'emportai.

Mais, en l'emportant, je l'ouvris.

C'était l'Onanisme, de M. Tissot.

Je ne comprenais rien au titre, et je laissai ma mère me prendre ce livre et le cacher.

Deux ans après, je le retrouvai et le lus.

Si cette lecture eût eu lieu le jour de ma victoire, elle eût été inutile, parce qu'elle eût été incomprise.

Deux ans plus tard, elle fut providentielle.

L'abbé Fortier. — Le viatique et le mari jaloux. — Voyage d'agrément. — Victor Le tel lier. — Le pistolet de poche. — J'effraye la population. —On requiert Tournemolle. — Il me désarme.

La vie de pension n'est pas une chose bien variée, surtout dans un collège de province, et dans quel collège encore ! Si, après y avoir montré mon entrée, parce qu'un côté de mou caractère s'y développait, je voulais absolument suivre cette vie dans tous ses détails, je n'aurais à raconter que quelques espiègleries d'enfant, suivies de pénitences et de pensums, ne valant pas même la peine d'être consignées dans les Jeunes Écoliers, de M. Bouilly.

Un accident terrible arrivé au séminaire de Soissons fit que ma mère, déjà consolée de ma révolte, rendit de nouvelles grâces à Dieu de ce que je n'y étais point entré. La poudrière de la ville, qui était située à cinquante mètres à peu près de ce séminaire, sauta; il fut renversé de fond en comble, et huit ou dix séminaristes furent tués ou blessés.

Sur ces entrefaites, un de nos parents mourut : c'était celui chez lequel je trouvai l'hospitalité, la nuit où je perdis mon père. Sa fille Marianne, notre cousine à ma sœur et à moi, quitta alors Villers-Gotterets pour aller demeurer près de son oncle, l'abbé Fortier, qui tenait la cure du petit village de Béthisy, situé à cinq lieues de chez nous, et à trois lieues de Compiègne.

Cet abbé passait pour fort riche : la cousine Marianne pa- . raissait donc faire une bonne affaire en devenant son intendante ; seulement, il était d'un caractère un peu inquiétant.

Nous aurions dit excentrique, si l'on se fût servi du mot à cette époque.

Je ne sais quelle déviation de la route que tout homme doit suivre pour être dans sa voie naturelle avait poussé l'abbé Fortier vers l'Église. L'abbé Fortier était né pour faire un excellent capitaine de dragons, tandis qu'il faisait, je ne dirai

MÉMOIRES D'ALEX. HUMAS

pas un mauvais prêtre, Dieu m'en garde ! mais lout au moins un singulier prêtre.

C'était un homme de cinq pieds huit pouces, taillé en Hercule, portant le corps droit, la tète haute, et faisant à chaque instant des appels du pied droit, comme un maître d'escrime en salle d'armes ; d'ailleurs, un des meilleurs joueurs de billard, un des plus excellents chasseurs, un des plus grands mangeurs que j'aie jamais vus.

Il va sans dire que je ne songe pas même à comparer l'abbé Fortier à Boudoux, sous ce dernier rapport.

Chez l'abbé Fortier, manger longtemps et beaucoup était une faculté.

Chez Boudoux, manger toujours était une maladie.

Un jour, l'abbé Fortier lit, avec un curé des environs, le pari de manger cent œufs à son diner. Les cent œufs lui furent servis, la Cuisiîiière bourgeoise à la main, de vingt manières différentes.

Les cent œufs mangés :

— Bon ! dit-il, il faut être beau joueur, et donner les quatre au cent. Faites durcir quatre œufs.

Et il mangea les quatre œufs durs, après en avoir mangé cent à toutes sauces.

On racontait de sa jeunesse une histoire assez curieuse. Il avait trente ans à l'époque dont je veux parler; or, comme il en comptait soixante-deux au moment où nous sommes arrivés, c'était trente-deux ans auparavant que se passait cette histoire.

Il n'étak encore que vicaire, et portait, vers le soir, le viatique à un mourant d'un village voisin. Un mari qui, sans doute à tort, avait conçu une violente jalousie contre lui, l'attendait dans un chemin creux par lequel il devait nécessairement passer pour aller de Béthisy du village, où il était attendu.

Quand l'abbé Fortier vit cet homme debout au milieu de la route, le visage crispé par la colère, et les poings serrés, il devina bien dans quel but il était venu là; mais ministre d'un Dieu de paix, mais ennemi de tout scandale, il le pria aussi poliment que possible de le laisser passer.

— Oh! oui, vous laisser passer, monsieur le vicaire! dit l'homme avec cet accent goguenard tout particulier à nos paysans; on ne passe pas comme cela!

— Et pourquoi ne passe-t-on pas comme cela? demanda le vicaire.

— Parce qu'on a un petit compte à régler avec ce pauvre Bastien.

— Je ne vous dois rien, dit l'abbé : laissez-moi passer; vous voyez bien que je suis attendu, et par quelqu'un qui n'a pas le temps d'attendre longtemps.

— Il faudra pourtant bien, dit Bastien en jetant bas sa veste et en crachant dans ses mains, il faudra pourtant bien qu'il attende; s'il est trop pressé, il ira devant.

— Et que faudra-t-il qu'il attende? demanda l'abbé, qui commençait à s'échaufTer.

— Que je vous aie donné une volée donc, monsieur le vicaire.

— Ah ! oui-da ! Et c'est pour cela que tu es venu, Bastien ?

— Un peu.

— Ce n'était pas la peine de te déranger, mon ami.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

Et, posant le viatique sur le bord d'un fossé :

— Mon Dieu, dit l'abbé du ton le plus religieux, mon Dieu, ne soyez ni pour l'un ni pour l'autre, et vous allez voir un gaillard joliment rossé.

L'abbé était homme de parole, et le bon Dieu vit ce qu'il avait promis de lui faire voir.

Après quoi, il reprit le viatique, continua son chemin, administra son malade, et revint tranquillement chez lui.

Bastien et l'abbé Fortier avaient tous deux intérêt à se taire. Aussi se turent-ils. Mais on sut l'affaire par l'enfant de chœur.

Et, il faut le dire à l'honneur de l'abbé Fortier, elle n'étonna personne.

Un jour, il allait chasser à Lamotte ; mais, avant de se mottre en chasse, il devait dire la messe dans la chapelle du château;

MÉMOIRES II' ALEX» D l" MAS

il avait emmené à c et eiïet, et pour l'aider dans ses opérations, son chien Finaud et son entant de chœur quiot Pierre. Prononcez petit Pierre.

L'église était adossée à la garenne dans laquelle devait commencer la chasse.

Gomme Finaud était un excellent chien menant son lapin à mort, l'abbé Fortier, qui n'aimait à chasser qu'avec Finaud, avait ordonné aux domestiques de l'enfermer avec soin.

Après Pévangile, l'abbé s'arrête et écoute.

Il avait entendu dans la garenne un aboiement bien connu.

Après avoir écouté un instant, il se retourne et trouve l'enfant de chœur le sourire sur les lèvres, écoutant de son côté.

— Dis donc, quiot Pierre, dit l'abbé, est-ce que ce n'est pas la voix de Finaud que j'entends là-bas?

— Si fait, monsieur l'abbé; ils l'auront laissé aller, et il chasse un lapin»

— Eh bien, dit l'abbé, le lapin peut être tranquille; s'il ne se terre pas, il est fichu.

Et il continua sa messe.

La messe finie, Finaud menait toujours. L'abbé prit son fusil, marcha sur la voie, et tua le lapin.

C'était le même enfant de chœur qui avait déjà raconté l'histoire de Bastien.

Il raconta la seconde, comme il avait raconté la première.

Il y en avait encore d'autres; mais celles-là ne peuvent pas être racontées, même par un enfant de chœur.

Marianne allait donc rejoindre l'oncle Fortier, âgé de soixante-deux ans, etqui ne passait plus, à tort peut-être, que pour un grand chasseur et un grand mangeur.

11 la reçut à merveille, l'installa au presbytère, et, comme ma cousine Marianne m'aimait beaucoup, il l'autorisa à me ramener avec elle au prochain voyage qu'elle devait faire à Villers-Cotterets, et qui coïncidait avec les vacances de 1812.

Les vacances arrivées, on nous jucha, ma cousine et moi, sur un âne. Picard, cet ancien garçon qui me racontait de si belles histoires à la forge, prit un bâton, chassa l'âne, et ixms nous mimes en route.

Ce voyage, comme tous les voyages enfantins, fut plein d'étonnements pour moi. Je me rappelle avoir eu longtemps à notre gauche une montagne surmontée d'une ruine, qui me paraissait un pic des Alpes ou dos Cordillères, montagne que j'ai revue depuis, et que je n'ai pas trouvée plus haute que Montmartre.

Je me rappelle avoir eu à ma droite une tour qui me sembla si haute, que je demandai si ce n'était pas la tour de Babel. La montagne était la butte de Montigny. La tour était la tour de Vez.

Nous arrivâmes, après un voyage qui me parut démesurément long, et qui dura sept ou huit heures en tout; nous marchions du pas de Joseph et de la vierge Marie fuyant en Egypte; seulement, je ne sache pas que l'on ait conservée souvenir des haltes que nous fîmes en route.

Enfin nous arrivâmes. C'était le bon moment pour débarquer chez l'oncle Fortier : on était au commencement de septembre; il y avait un beau berceau de vigne, où pendaient des grappes de raisin à lutter contre celles de la terre promise; il y avait, dans une petite cour, un dominotier tout chargé de prunes; il y avait enfin un immense jardin tout plein de pêches, d'abricots et de poires.

En outre, la chasse venait de s'ouvrir. L'abbé Fortier me reçut assez bien, quoique avec plusieurs grognements qui prouvaient que toute ma personne ne lui était pas également sympathique.

L'abbé était fort instruit : il savait le latin et le grec sur le bout de son petit doigt; il me salua dans la langue de Cicéron; je voulus lui répondre et fis trois barbarismes en cinq mots.

11 était fixé.

Ce fut ma première humiliation morale. Je raconterai la seconde en son lieu et place.

Je voulus me rattraper sur l'histoire naturelle et sur la mythologie; mais l'abbé Fortier était de première force sur tout cela, et je baissai l'oreille avec un soupir.

J'étais vaincu.

Du moment où j'étais vaincu et où j'avouais ma défaite comme Porus, le vainqueur fut clément comme Alexandre.

L'abbé commença sa séduction sur moi par un excellent diner. S'il mangeait bien, il buvait encore mieux.

J'étais en admiration devant cet homme; je ne m'étais pas figuré les curés ainsi : l'abbé Fortier était tout prêt à me raccommoder avec le séminaire.

Le lendemain, après la messe, l'abbé Fortier faisait son ouverture de chasse. La messe ne finissait qu'à huit heures et demie; mais personne ne se serait permis de tirer un perdreau suf le terroir, avant qu'on eût vu passer l'abbé Fortier, la soutane retroussée, la carnassière au dos, le fusil sur l'épaule, précédé de Finaud et suivi de Diane.

Ce jour-là, il avait un troisième acolyte : c'était moi. Mes souvenirs de chasse étaient perdus dans le crépuscule de ma première enfance, et remontaient à mon père et à Moeqnet. Encore tout se passait-il pour moi à cette époque, comme dans les tragédies de Racine, en récits.

Cette fois, c'était de l'action, et j'y prenais presque part.

L'abbé tirait admirablement bien, et le terroir était giboyeux.

Il tua une douzaine de perdrix et deux ou trois lièvres.

Je faisais autant de chemin que Diane, et, à chaque pièce de gibier qui tombait, je me précipitais à l'envi des chiens pour la ramasser.

On ne chasse pas sans jurer un peu contre ses chiens ; l'abbé Fortier jurait beaucoup; tous ces détails en faisaient pour moi un abbé tout à fait à part, qui n'avait rien de commun avec l'abbé Grégoire.

De ce moment, je fus convaincu qu'il y avait deux espèces d'abbés.

Depuis que j'ai habité l'Italie, et surtout Rome, j'en ai découvert une troisième.

Oh ! la bonne journée que cette première journée de chasse! comme elle est restée dans ma mémoire ! comme elle a fait de moi ce chasseur infatigable, qui a été, depuis, le désespoir des gardes champêtres !

De son côté, l'abbé fut très-content de mon jarret, qu'il trouva fort supérieur à mon cerveau; il me fit là-dessus quelques compliments goguenards dont je sentis toute la portée; mais il m'avait donné tant de plaisir, que je n'avais pas le courage de lui en vouloir.

Je restai quinze jours chez l'abbé Fortier. J'aurais voulu y rester toute ma vie.

Ma mûre me rappela : c'était la première grande absence que je faisais. Pauvre femme, qui avait voulu m'envoyer au séminaire ! elle écrivait qu'elle allait mourir d'ennui, si l'on ne me renvoyait pas vite à elle.

L'abbé Fortier haussa les épaules et dit :

— Eh bien, qu'on le renvoie !

La sensibilité n'était pas le côté faible de l'abbé Fortier.

On me remit sur un àne; on me conduisit à Grépy, qui deux fois par semaine, avait une correspondance avec Viliers- Cotterets, grâce à une vieille femme nommée la mère Sabot, et à son àne.

Je passai de mon âne sur l'àne de la mère Sabot, et, le soir même, je fus à Villers-Gotterets.

Je trouvai un nouveau personnage installé dans la maison. Ce nouveau personnage était mon futur beau-frère

C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, qui, sans être beau, était porteur d'une physionomie si fine et si spirituelle, qu'elle pouvait parfaitement remplacer la beauté. Il était, en outre, d'une adresse remarquable à tous les exercices; faisait bien des armes; enlevait à vingt-cinq pas, avec la balle d'un pistolet, le bouchon d'une bouteille sans toucher à la bouteille; montait parfaitement à cheval, et, sans être un chasseur de première force, passait pour un bon tireur.

Avant mon départ, il venait quelquefois déjà à la maison, et j'étais fort lié avec son chien, nommé Figaro, lequel méritait, parmi les chiens, une réputation d'esprit égale à celle que son maître s'était faite parmi les hommes.

Je fus parfaitement reçu par tout le monde, et particylièrement par le jeune homme, qu'on appelait Victor Letellier. Il

MÉMOIRES D'ALEX. Dl'MAS 303

aimait beaucoup ma sœur, et voulait se f;iirc des auxiliaires de tous ceux qui l'entouraient, même île moi.

— Mon cher Alexandre, nie dit-il en m'apcrccvant, il y a, dcpuis quinze jours, sur ma cheminée, un objet qui t'est destiné. Je n'ai pas besoin de te dire lequel... Va le prendre toimême.

Je partis tout courant.

Victor demeurait chez M. Picot de TÉpée, dans cette môme maison où mon père était mort.

— Ouvrez-moi la chambre de M. Lelellier, criai-jc en entrant dans la cuisine; il m'envoie chercher quelque chose qu'il a laissé sur la cheminée.

On m'ouvrit la chambre; je courus à la cheminée, et, au milieu de deux ou trois piles d'argent, d'éperons, de cravaches, de tire-bottes et autres objets, j'aperçus un petit pistolet de poche, véritable miniature sur laquelle je me jetai sans hésitation, tant je compris que l'objet qui m'était réservé, c'était ce pistolet.

Ce cadeau, un des premiers que j'aie reçus, fut une des grandes joies de ma vie.

Mais ce n'était pas le tout d'avoir un pistolet, il me fallait de quoi en jouir. Je regardai autour de moi; ce que je cherchais o était pas difficile à trouver dans la chambre d'un chasseur : je cherchais de la poudre.

Je trouvai une poire, et versai la moitié de son contenu dans un cornet.

Puis je m'élançai dans ce qu'on appelait le parterre, c'està-dire dans la partie du parc qui n'était pas encore la foret.

Là commença une pistolade qui ne finit qu'à mon dernier grain de poudre, et qui amassa tous les gamins de la ville. Au bout d'une demi-heure, ma mère était prévenue que je me livrais à un exercice à feu exagéré.

Ma mère m'aimait tant, qu'elle craignit un accident. Un de nos amis, dont j'ai déjà prononcé le nom une fois, M. Danré de Vouty, était arrivé une fois chez nous, pâle et tout sanglant. Il chassait dans les environs de Villers-Cotlerels. C'était pendant l'hiver; comme il sautait un fossé, une certaine

quantité de neige était entrée dans le canon de son fusil, ^on fusil avait crevé, et il s'était emporté une partie de la main gauche.

Le docteur Lécosse, appelé, avait pratiqué à l'instant même l'amputation du pouce. M. Danré avait guéri après une fièvre affreuse; mais il était resté estropié.

Or, chaque fois qu'il était question de fusil, de pistolet, d'une arme à feu quelconque devant ma mère, ma mère me voyait revenant pâle et sanglant comme M. Danré de Vouty, et prenait une telle frayeur, que, moi-même, j'en avais pitié et que je renonçais presque à être jamais un Hippolyte ou un Nemrod.

Alor3, je revenais à mon arc et à mes flèches; mais là encore était pour ma mère un nouveau sujet d'alarmes. Un de nos voisins, un nommé Bruyant (qu'on retienne ce nom, on le retrouvera plus tard dans une circonstance grave) avait eu, comme Philippe de Macédoine, Toeil droit crevé par une flèche.

La terreur de ma mère fut donc grande en apprenant que j'étais muni d'un pistolet, et que j'avais des munitions pour l'utiliser.

C'était bien difficile de courir après moi. Mes jambes avaient grandi depuis l'aventure de Lebègue; d'ailleurs, la forêt m'était amie : comme Bas-de-Cuir connaissait tous les coins et recoins de ses bois, moi, je connaissais tous les tours et détours des nôtres. J'étais capable d'être encore trois jours sans revenir. On résolut d'employer l'autorité.

Il existait, logeant à la mairie, une espèce de portier agent de police, remplissant les fonctions de commissaire, ou à peu près; annonçant les nouvelles au son du tambour, comme cela se fait encore dans quelques villes de province; l'été, tuant les chiens errants, non pas avec des boulettes, mais avec un grand couteau de chasse ; l'hiver, faisant casser la glace des ruisseaux, et enlever la neige de devant les portes. Il s'appelait Tournemolle.

On prévint Tournemolle.

Tournemolle guetta ma rentrée chez ma mère; puis, der-^ rière moi, il se présenta.

En apercevant Tournemolle, je prévis quelque chose de sinistre.

Tournemolle venait, au nom de la ville tout entière, émue par le bruit des coups de pistolet, demander, exiger môme au besoin, le désarmement du coupable.

Il y eut lutte; mais force resta à l'autorité, et le coupable fut désarmé.

On le voit, ma joie n'avait pas été longue; elle n'avait pas même duré ce que durent les roses. En une heure, j'avais été propriétaire heureux du pistolet, j'avais usé ma poudre, j'étais revenu à la maison, et j'avais été désarmé par Tournemolle.

Ce fut une grande honte pour moi que ce désarmement, honte à laquelle ne purent faire diversion les graves nouvelles qui arrivèrent le lendemain.

Le lendemain, — 23 septembre 1812, — éclatait à Paris la conspiration Mallet, tandis que Napoléon datait de Moscou son décret sur l'organisation du Théâtre-Français, et sur les prud'hommes de Cambrai.

Dieu commençait à retirer sa main de cet homme. — Il a livré la bataille de la Moskova au milieu de l'affaiblissement et des doutes de son génie ; il a laissé parmi les morts onze de ses généraux ; il a écrit aux évôques pour qu'il soit chanté un Te Deum, car il a besoin de rassurer Paris et de se rassurer lui-même ; puis il est entré à Moscou, croyant que Moscou est une capitale comme une autre, et, le soir, Moscou s'est révélé par ses premiers incendies.

Alors, au lieu de prendre un parti, au lieu de marcher sur Pétersbourg ou de revenir sur Paris, au lieu d'établir ses quartiers d'hiver au cœur de la Russie, comme César faisait au sein des Gaules, il hésite, il se trouble, il sent qu'il est aventuré, presque perdu.

C'est alors qu'à Paris, par une coïncidence étrange, avant même qu'on se doute de l'embarras pressant et des revers à venir, éclate la conspiration Mallet, qui prend le colosse au plus fort de sa puissance, qui l'étreint, qui l'ébranlé, et qui, si elle ne le renverse pas, prouve au moins qu'il peut être renversé.

Le 29, on fusille dans la plaine de Grenelle Mallet, Laborie

et Guidai.

Enfin, on se décide. Pour la première fois, on aura pris inutilement une capitale ; pour la première fois, on battra en retraite après des victoires. La neige qui est tombée le 13 octobre a fixé les irrésolutions du victorieux, à l'orgueil duquel Dieu laisse cette dernière consolation, de pouvoir dire qu'il a été vaincu, non par les hommes, mais par le climat.

Le 19 octobre, Napoléon quitte Moscou en laissant au duc de Trévise Tordre de faire sauter le Kremlin, et en emportant la croix du grand Yvan, qu'il destine au dôme des Invalides, et qu'il laissera sur sa route, faute de bras pour la porter plus loin.

Enfin, le 18 novembre, Napoléon arrive aux Tuileries, à onze heures du soir, s'approche d'un grand feu, se réchauffe, se frotte les mains et s'écrie :

— Décidément, il fait meilleur ici qu'à Moscou,

Ce fut l'oraison funèbre de la plus belle armée qui ait jamais existé.

0 Varus!... Varus!...

Chronologie politique. —Malheurs sur malheurs, —Incendie de la ferme de Noue. — Mort de Stanislas Picot. — La cachette aux louis d'or. — Les Cosaques. — Le haricot de mouton.

Au milieu des deux années qui vont s'écouler, au milieu des grands événements qui se succèdent, ce serait en vérité une fatuité par trop grande que d'occuper le public des faits et gestes d'un gamin de douze ans.

La pente sur laquelle a roulé l'homme de la destinée a été rapide; un instant, il s'est retenu aux victoires de Lutzen, de Bautzen et de Wurschen; mais il a laissé sur sa route deux de ses plus lidèles lieutenants, le duc d'istrie et Duroc— Il n'y a pas de danger que les boulets frappent ceux qui doivent le trahir.

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il est condamné. L'Angleterre a acheté sa ruine.

Voulez-vous savoir combien? — Le 14 juif) 1813, elle a payé gix cent soixante mille six cent soixante livres sterling à la Prusse; le 15, un million trois cent trente-trois mille trois cent trente-quatre livres sterling à la Russie ; enfin, le 12 août, cinq cent mille livres sterling à l'Autriche.

On voit que notre beau-père François y a mis de la conscience; il n'a vendu son gendre que deux mois après les autres, et pour cent soixante mille livres sterling de moins que la Prusse.

Mais qu'importe! Bonaparte pourra mettre sur son livre d'or qu'il est devenu le beau-fils d'un César et le neveu du roi Louis XVI. C'était l'objet de son ambition. — Qu'a-t-il à regretter, du moment que son ambition est satisfaite?

Le 16 et le 18 octobre, on tire cent dix-sept mille coups de canon à Leipzig, cent onze mille de plus qu'à Malplaquet. Chaque coup de canon coûtait deux louis. On sait faire grandement les funérailles de l'Empire!

C'est là qu'il laisse encore un de ses fidèles : Poniatovsky, fait maréchal le 10, se noie, le 19, dans l'Elster.

Le 1er novembre, l'empereur envoie vingt drapeaux à Paris.

Le 8, a lieu le combat de Mochest, le dernier de la campagne.

Le 9, l'empereur est de retour à Saint-Cloud.

Le 12, les alliés entrent à Dusseldorf.

Le 13, les rois de Prusse et de Bavière arrivent à Francfort.

Le 15, trois cent mille conscrits sont mis en activité.

Le 16, l'empereur chasse à pied dans la plaine de Satory.

Le 22, l'empereur assiste à une représentation de l'Opéra, et les Russes entrent à Amsterdam.

Le 2 décembre, l'empereur assiste à une représentation de FOdéon, et les alliés passent le Rhin à Dusseldorf.

Le 6, le prince d'Orange, débarqué en Hollande depuis le 30 novembre, fait une proclamation aux Hollandais.

Le 17, les alliés passent le Rhin sur différents points de l'Alsace.

Le 23. ils occupent Neuchàtel.

Le 31, ils entrent à Genève.

C'est sur cette nouvelle que se clôt Tannée 1813.

L'année 1814 voit continuer les revers et commencer les défections.

Le 3 janvier, les alliés prennent Colmar.

Le 6, ils investissent Besançon, et Murât, qui a regagné Naples, signe un armistice avec l'Angleterre.

Le 7, les alliés entrent à Dôle.

Le 8, Murât fait un traité d'alliance avec l'Autriche.

Le 10, les alliés investissent Landau, et prennent Forbach.

Le 12, Murât signe un traité d'alliance avec l'Angleterre.

Le 16, les alliés prennent Langres.

Le 17, Murât déclare la guerre à la France.

Le 21, les alliés prennent Chàlons-sur-Saône.

Le 22, Murât entre à Rome.

Enfin, le 24, l'empereur quitte Paris pour se rendre à l'armée, et, le 27, en reprenant l'offensive, il commence la merveilleuse campagne de 1814, qui durera soixante-sept jours et dans laquelle, pour venir abdiquer à Fontainebleau, il dépensera plus de génie qu'il ne lui en a fallu pour prendre Milan, le Caire, Berlin, Vienne et Moscou.

Seulement, l'heure est venue. Le titan a beau entasser Pélion sur Ossa, Champaubert sur Montmirail, son heure est venue, il tombera foudroyé...

Où le bruit du canon se lit-il entendre à mon oreille pour la première fois ? Dans la cour d'une ferme située à un quart de lieue de Villers-Cotterets, chez M. Picot de Noue.

Les malheurs vont par troupe, dit un proverbe russe ; une troupe de malheurs avait passé et s'était abaftue sur la téte de cet excellent homme.

D'abord, la ferme de Noue était une des plus belles fermes de Villers-Cotterets, et M. Picot un des plus riches fermiers des environs.

En 1812, je crois, on rentra dans ses granges la récolte mouillée. Une nuit, la paille s'enflamma, et nous fûmes réveillés à la fois par le tocsin et par le cri « Au feu! •>

On sait tout ce qu'a de funèbre ce cri, poussé au milieu de

la nuit et dans une petite ville : tout Villers-Cotterets fut debout en un instant, et se précipita vers la ferme enflammée.

Je ne crois pas qu'il y ait de plus splendide spectacle qu'un incendie immense comme était celui-là. La ferme brûlait sur toute la longueur de ses granges et de ses étables, présentant un rideau de trois ou quatre cents pas d'étendue, du milieu duquel sortaient les mugissements des bœufs, les hennissements des chevaux, les bêlements des moutons.

Tout fut brûlé, bâtiments et bétail ; les animaux, on le sait, lorsqu'ils sentent le feu, ne veulent plus sortir.

Cet incendie est le premier grand désastre auquel j'aie assisté. Il a laissé une profonde impression dans ma mémoire.

Le lendemain seulement , on se rendit maître du feu : la perte fut immense. Heureusement, nous l'avons dit, M. Picot était fort riche.

L'année suivante, ce fut un autre malheur. M. Picot avait deux fils et une fille. L'ainé de ses fils avait huit ou dix ans de plus que moi ; le cadet, deux ou trois seulement. Il en résultait que je n'avais aucune relation avec l'ainé, qui me traitait en gamin, mais que j'étais fort ami avec le cadet, qui s'appelait Stanislas.

Un jour, ma mère entra le visage tout bouleversé dans ma chambre.

— Eli bien, dit-elle, viens encore me demander à joueravec des armes à feu.

— Et pourquoi cela, ma mère ?

— Stanislas vient de se blesser, de se tuer peut-être.

— Ah ! mon Dieu, où est-il ?

— Chez son père. Va le voir.

Je partis tout courant. Je fis le quart de lieue en six ou sept minutes. En arrivant à la ferme, je vis une longue traînée de sang.

Tout le monde était dans la consternation: personne ne me demanda où j'allais. Je traversai les cours, je franchis la cuisine, je me glissai dans la chambre de Stanislas. On venait de poser le premier appareil sur la blessure : le chirurgien était là avec sa trousse ouverte, ses mains pleines de sang. Le

pauvre blessé tenait entre ses deux bras le cou de sa mère, renversée sur lui.

On me vit, on me fit approcher du lit. Stanislas m'embrassa, et me remercia d'être venu le voir. Il était horriblement pale.

Le repos était recommandé avant toute chose. On renvoya donc tout le monde; je fus congédié comme les autres, et, comme les autres, je partis.

Voici de quelle manière l'accident était arrivé :

Stanislas chassait avec son père, et, la chasse à peu près linie, s'était rapproché de la terme, dans laquelle il était près de rentrer, lorsqu'il entendit un coup de fusil.

Afin de mieux voir qui l'avait tiré, et si celui qui l'avait tiré avait tué, Stanislas monta sur une borne située à l'angle du mur.

En montant sur cette borne, il oublia de désarmer son fusil, dont il appuya machinalement le canon contre sa cuisse. Son chien, le voyant sur la borne, se dressa, pour l'atteindre, sur les deux pattes de derrière, et, en laissant retomber ses pattes de devant, appuya sur la gâchette. Le coup partit, et Stanislas reçut toute une charge de plomb à perdrix dans le coi du fémur.

C'était cette horrible blessure que venait de panser le chirurgien, lorsque j'arrivai.

Pendant deux jours, ou conserva quelque espérance ; mais, je troisième jour, Stanislas fut pris et emporté par le tétanos.

Cette mort devint une source d'exhortations dans la bouche de ma mère; elle déclara qu'elle ne serait tranquille qu'après mon entière renonciation à la chasse. Mais, malgré l'impression faite par cette mort sur moi-même, je ne voulus renoncer à rien.

Toutes les fois que madame Picot m'avait revu depuis la mort de Stanislas, sans doute en souvenir de ma liaison d'enfant avec son fils, elle m'avait témoigné une grande amitié.

En outre, sa lille — très-bien avec ma sœur — était excellente pour moi, et, seule parmi les grandes, ne se moquait j amais de mes ridicules .

On appelait cette bonne et belle personne Éléonore Picot, et plus souvent encore Picote.

Maintenant, comment me trouvais-je dans la cour de la ferme de Noue, lorsque j'entendis pour la première fois le canon? C'est l'explication dont m'a éloigné tout ce que je viens de raconter, et à laquelle je reviens.

Depuis la bataille de Leipzig, cette idée s'était présentée à tous les esprits, que ce que l'on n'avait vu ni en 1792 ni en 1793, c'est-à-dire l'invasion de la France, on allait le voir.

Ceux qui n'ont pas vécu à cette époque ne peuvent se figurer à quel degré d'exécration était monté, dans le cœur des mères, le nom de Napoléon.

C'est qu'en 1813 et 1814, l'ancien enthousiasme était éteint; ce n'était pas à la France, cette mère commune ; ce n'était pas à la liberté, cette déesse de tous, que les mères faisaient le sacrifice de leurs enfants : c'était à l'ambition, à l'égoïsme, à l'orgueil d'un homme.

Grâce aux levées successives qui s'étaient faites de 1811 â 1814, grâce au million d'hommes éparpillés dans les vallées et sur les montagnes de l'Espagne, dans les neiges et dans les rivières de la Russie, dans les boues de la Saxe, dans les sables de la Pologne, la géuération des hommes de vingt à vingtdeux ans avait disparu.

Les plus riches avaient acheté inutilement un, deux, trois remplaçants, qu'ils avaient payés jusqu'à dix mille, douze mille, quinze mille francs. Napoléon avait inventé la garde d'honneur, racoleur fatal et inflexible, qui n'admettait pas le remplacement, et ainsi les plus riches, et par conséquent les plus privilégiés, étaient partis comme les autres.

On était conscrit à seize ans, et l'on demeurait en disponibilité jusqu'à quarante.

Les mères comptaient avec effroi les années de leurs enfants, et elles eussent voulu disputer au temps les jours qui s'écoulaient pour elles avec une effroyable vitesse.

Plus d'une fois ma mère me pressa sur sa poitrine tout à coup, avec un soupir étouffé, et les larmes aux yeux.

— Qu'as-tu donc, ma mère? lui demandais-je.

— Oh ! quand je pense, s'écriait-elle, que, dans quatre ans, tu seras soldat, que cet homme te prendra à moi, à qui ii a toujours pris et jamais donné, et qu'il t'enverra tuer sur quelque champ de bataille comme la Moskovaou Leipzig!... Oh! mon enfant, mon pauvre enfant!...

•Et c'était l'impression générale que reproduisait ainsi ma mère.

Seulement, cette haine des femmes se manifestait selon les tempéraments et les caractères ; chez ma mère, on l'a vu, c'était par des soupirs et des larmes; chez d'autres mères, c'était par des imprécations ; chez d'autres, par l'insulte.

11 y avait, je me le rappelle, demeurant sur la place de la Fontaine, la femme d'un armurier dont le fils était au collège de l'abbé Grégoire avec moi, et qu'on appelait madame Montagnon. Pendant les après-midi d'été, quand la grande chaleur du jour était passée, elle se mettait sur le seuil de sa porte avec son rouet, et, tout en filant, elle chantait une chanson contre Bonaparte.

Cette chanson, dont je ne me rappelle que les quatre premiers vers, commençait ainsi :

Le Corse de madame An go N'est pas le Corse de la Corse ; Car le Corse de Marengo Est d'une bien plus dure écorce.

Et - comme mademoiselle Pivert faisait de ce fameux volume des Mille et une Nuits qui renfermait l'histoire de la Lampe merveilleuse, et qu'elle relisait tous les huit jours, — madame Montagnon avait à peine fini le dernier couplet contre le Corse de Marengo, qu'elle recommençait le premier.

Or, on le comprend bien, cette haine qui avait commencé de se manifester aux désastres de Russie, se compliquait de terreur au fur et à mesure que l'ennemi se rapprochait, et que, pas à pas, ville à ville, il resserrait le cercle dans lequel il enfermait la France.

Entin, au commencement de 1814, on apprit tout à coup que l'ennemi avait le pied sur le sol de la patrie.

Déjà, à cette époque, toute confiance dans le génie de Napoléon avait disparu. Chez lui, aventurier sublime, le génie, c'était la fortune. Or, Dieu, dans ses desseins, avait besoin de sa chute, et Dieu l'abandonnait.

Non-seulement on cessait de croire, mais on cessait d'espépérer.

Ceux qui avaient quelque chose à craindre ou à attendre d'un mouvement politique, tous ces serpents changeurs de peau qui vivent du gouvernement ou plutôt des gouvernements, commençaient déjà à disposer leurs batteries, ceux-ci pour diminuer leurs craintes, ceux-là pour doubler leurs espérances. On sentait, d'ailleurs, que Napoléon, ce n'était pas la France : on avait pris en quelque sorte à bail ce fermier héroïque. Le bail était fini. On comptait supporter les pertes, mais on ne voulait pas renouveler.

En entendait bien encore dire : « Napoléon a battu l'ennemi à Brienne; les Prussiens sont en retraite sur Bar; » mais, en môme temps, on disait: « Les Russes marchent sur Troyes.» On lisait bien dans le Moniteur qu'on avait été vainqueur à Rosnay et sur la chaussée de Vitry ; mais, en même temps que ce bulletin, paraissait le premier manifeste royaliste. On culbutait les alliés à Ghampaubert et à Montmirail; mais le duc d'Angoulême lançait une proclamation datée de Saint-Jean-de- Luz.

A chaque victoire, Napoléon s'épuisait d'hommes, et perdait dix lieues de terrain.

Partout où il était, l'ennemi était battu; mais il ue pouvait être partout.

A chaque instant, le canon, que nous n'entendions pas encore, se rapprochait de nous.

On s'était battu à Château-Thierry ; on s'était battu à Nogent ; Laon était occupé.

Tout le monde faisait sa cachette, c'est-à-dire que chacun enterrait ce qu'il avait de plus précieux.

Nous avions une cave dans laquelle on descendait par une I. 18

trappe. Ma mère l'avait emplie de linge, de'meubles, de matelas, et, supprimant la trappe, avait fait carreler à neuf tout l'appartement; de sorte qu'il était impossible de voir l'endroit précis où les chercheurs de trésors devaient fouiller.

Puis elle avait mis dans un étui une trentaine de vieux louis; elle avait fourré cet étui dans un petit sac de peau; elle avait enfoncé un piquet dans le jardin, et, dans le trou du piquet, elle avait glissé l'étui.

Qui diable pouvait trouver un étui planté verticalement au milieu d'un jardin? Il eût fallu être sorcier.

Nous eussions été incapables de le trouver nous-mêmes, sans un point de repère que j'avais fait au mur.

Un beau jour, nous vîmes arriver des gendarmes fuyant à toute bride : Soissons venait d'être pris ; ils avaient sauté du haut en bas des remparts avec leurs chevaux ; six ou huit s'étaient tués ou estropiés, trois ou quatre s'étaient sauvés.

Cette fois, ma pauvre mère commença de prendre véritablement peur.

Cette peur se manifesta par la mise en train d'un immense haricot de mouton.

En quoi un haricot de mouton pouvait-il être l'expression d'une peur quelconque?

On se faisait des images atroces de ces Cosaque3 du Don, du Volga, du Borysthène ; on avait eu grand soin de répandre dans les campagnes des gravures qui les représentaient plus hideux encore qu'ils n'étaient : on les voyait montés sur d'affreuses haridelles, eoiffés de bonnets de peau de bête, armés de lances, d'arcs, de flèches. On eût dit un pari d'impossibilités!

Cependant, malgré ces prospectus terribles, il y avait des optimistes qui disaient que les Cosaques étaient de braves gens au fond, bien moins méchants qu'ils n'en avaient l'air, et que, pourvu qu'on leur donnât bien à manger et bien à boire, ils étaient incapables de faire aucun mai.

De là le gigantesque haricot de mouton entrepris par ma mère. Voilà pour le manger.

Quant au boire, on les mettrait, non pas à même de la cave

(on a vu ce que ma mère en avait fait), mais à même du caveau; ce serait alors à eux à se tirer du vin de Soissons comme ils pourraient.

Puis enfin, si, malgré le haricot de mouton et le vin du Soissonais, ils étaient par trop méchants, on se sauverait à la carrière.

Disons ce que c'était que la carrière.

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