‹ Mes mémoires, 1.-10. sérChapitre 27 sur 40 · IL · texte numérisé non relu

IL

Coyolle, et, sur dix-neuf bécâssines qu'il a tirées, il en a tué dix-sept.

— C'est gentil! Je souhaiterais à Bobino d'en faire autant de ses deux mains. A propos, que devient-il?

— Bobino?

-Oui.

— 11 a fait faire un 6ifflet pour ses chiens avec la queue de son sanglier, et il déclare qu'il n'aura de repos, en ce monde et dans l'autre, que lorsqu'il aura remis la main sur le reste de son animal.

— Alors, excepté le pauvre Choron, tout va bien?

— Parfaitement.

— Vous dites que le rendez-vous...?

— Est à six heures précises du matin, au bout des grandes allées, afiji que tout le monde soit à sept heures à la Maison- Neuve.

— On y sera. » - *

Et je quittai M. Deviolaine pour aller saluer tous mes vieux amis, serrer la main aux uns, embrasser les autres, et leur souhaiter du bonheur à tous.

Une des grandes joies de ce monde est d'être né dans une petite ville, dont on connaît tous les habitants, et dont chaque maison garde pour vous un souvenir. Je sais que c'est toujours une grande émotion pour moi que de retourner— même aujourd'hui que trente ans de travaux et de lutte ont passé sur mes jeunes années, et en ont enlevé la fraîcheur veloutée, — dans ce pauvre petit bourg, à peu près inconnu au reste du monde, et dans lequel j'ai tendu les bras aux premiers fantômes de la vie, fantômes aux fronts ceints d'auréoles ou couronnés de fleurs. Une demi-lieue avant d'être arrivé, je descends de voiture, je marche sur le revers de la route, je compte les arbres. Je reconnais ceux aux branches desquels j'ai accroché mes cerfs-volants, logé mes flèches, déniché des nids; il y en a au pied desquels je m'assieds, et où, les yeux fermés, je me plonge dans quelque doux rêve qui me rajeunit de vingt ans; il y en a que j'aime comme de vieux amis, et devant lesquels je m'incline en passant ; il y en a d'autres qui

sont plantés depuis mon départ, et devant lesquels je passe sans les regarder comme devant des indifférents et des inconnus. — Puis, quand je rentre dans la ville, c'est bien autre chose. Le premier qui m'aperçoit jette un cri, et accourt au seuil de sa maison ; et, à mesure que j'avance, chacun en fait autant; puis, derrière moi, les habitants de la localité se saluent, parlent de moi, des aventures de ma jeunesse, de ma vie emportée loin d'eux, orageuse et tourmentée, et qui se fût écoulée calme et tranquille, si, comme eux, je fusse resté dans la maison où je suis né ; et, dix minutes après, mon arrivée est la nouvelle de la ville, et, ce jour-là, c'est féte dans mon cœur et dans deux ou trois mille autres cœurs en même temps.

Partout on a une patrie; à. Paris seulement, on a une rue qui change de nom, qui change de forme, qui s'allonge ou se restreint selon le caprice du grand foyer. Quittez Paris dix ans, et vous ne reconnaîtrez plus ni votre rue, ni votre maison.

Je me promettais donc une grande féte à me retrouver, le lendemain, avec tous mes gardes.

Cette féte commença à six heures du matin. Je revis mes vieilles figures avec du givre aux favoris; car, ainsi que je l'ai dit, il avait neigé la veille, et il faisait horriblement froid. Nous échangeâmes force poignées de main, puis nous nous mimes en route pour la Maison-Neuve. 11 ne faisait pas encore jour.

Arrivés à un endroit appelé le Saut-du-Ccrf, parce qu'un jour que le duc d'Orléans chassait dans la forêt, un cerf se lança par-dessus la route encaissée en cet endroit entre deux taillis; arrivés, dis-je, au Saut-du-Cerf , nous vimes que l'obscurité commençait à se dissiper. Au reste, le temps était excellent pour la chasse. Il n'était pas tombé de neige depuis douze heures, rien u'empéchait donc de suivre les brisées; les loups, si l'on avait pu les détourner, étaient à nous.

Nous fîmes une demi-lieue encore, et nous arrivâmes en vue du tournant où Choron avait l'habitude de nous attendre, Il n'y avait personne.

Cette infraction à ses habitudes, chez un homme aussi ponctuel que l'était Choron, commençait à nous inquiéter. Nous

. Lt . t. , i , . . , -J,C„ . , ( l. ..... . ....

doublAmes le pas, et nous arrivâmes au tournant même, d'où l'on découvrait la Maison-Neuve, distante d'un kilomètre à peu près.

Grâce au tapis de neige étendu sur la terre, tous les objets, même ceux qui se trouvaient à une distance assez éloignée, étaient devenus faciles à distinguer. Nous voyions la petite maison blanche, à moitié perdue dans les arbres; nous voyions une légère colonne de fumée qui, s'écbappant de la cheminée, montait en l'air; nous voyions, enfin, un cheval sans maître, tout sellé et tout bridé, mais nous ne voyions pas Choron.

Seulement, nous entendions le3 chiens qui hurlaient lamentablement.

Nous nous regardâmes les uns les autres en secouant tristement la tête : notre instinct nous disait qu'il avait dû se passer quelque chose d'étrange, et nous hâtâmes encore le pas.

En approchant, nous ne vîmes rien changer à la perspective.

Arrivés à cent pas de la maison, nous ralentîmes notre marche malgré nous; nous sentions qu'en étendant la main, nous allions toucher à un malheur.

A cinquante pas de la maison , nous fîmes presque une halte.

— Cependant, dit M. Deviolaine, il faut savoir à quoi s'en tenir.

Et nous avançâmes de nouveau, mais en silence, mais le cœur serré, mais sans prononcer une parole.

En nous voyant approcher, le cheval tendit le cou de notre côté, et, les naseaux fumants, se mit à hennir.

Les chiens s'élançaient contre les barreaux de leurs niches, qu'ils mordaient à belles dents.

A dix pas de la maison, il y avait sur la neige une flaque de sang, et, près de cette flaque de sang, un pistolet déchargé.

Puis, de cette flaque de sang, partait, accompagnant des pas qui rentraient à la maison, une trace sanglante.

Nous appelâmes; personne ne répondit.

— Entrons, dit l'inspecteur.

Nous entrâmes, et nous trouvâmes Choron étendu à terre

MÉMOIRES D'JCLEX. DUMAS

près de son lit, dont il tordait encore les couvertures entre ses mains crispées.

A sa tète, sur la table de nuit, étaient deux bouteilles de vin blanc, Tune vide, l'autre entamée. Il avait, au côté gauche, une large blessure dont son chien favori léchait le sang.

Il était encore chaud, et venait d'expirer, il y avait dix minutes à peine.

Voici ce qui tétait passé; nous le sûmes le lendemain par le facteur d'un village voisin, qui avait presque assisté à l'événement.

Choron, nous l'avons dit, était jaloux de sa femme, et, quoique rien ne justifiât cette jalousie, on a pu voir, d'après ce que m'avait dit l'inspecteur, qu'elle n'avait fait qu'augmenter.

Il était parti à une heure du matin, profitant d'un magnifique clair de lune, pour détourner les deux loups qui se trouvaient sur la brigade.

Un quart d'heure après son départ, un messager était accouru annoncer à sa femme que son père venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie, et demandait à la voir avant que de mourir.

La pauvre femme s'était levée et était partie à l'instant même, sans pouvoir dire où elle allait : ni elle ni le messager ne savaient écrire.

En rentrant à cinq heures du matin, Choron avait trouvé la maison vide; il avait taté le lit; le lit était froid; il avait appelé sa femme, il l'avait cherchée partout; sa femme avait disparu.

— C'est bien, dit Choron, elle a profité de mon absence pour s'en aller chez son amant. Ne croyant pas que je rentrerais sitôt, elle n'est pas encore de retour. Elle me trompe! Il faut que je la tue!

Il erovait savoir où elle était.

Il détacha ses pistolets d'arçon, les chargea, mit dans l'un quatorze chevrotines, et dans l'autre dix-sept.

On retrouva les quatorze chevrotines dans celui des deux pistolets qui était resté chargé.

On retrouva les dix-sept autres chevrotines dans le corps de Choron.

Puis il alla seller son cheval, le fit sortir de l'écurie, et ramena devant sa porte.

Alors, il prit ses pistolets, et en mit un dans la fonte droite. Celui-là entra parfaitement.

Mais la fonte gauche était par hasard plus étroite; le pistolet trouva quelque difficulté à y prendre sa place.

Choron voulut l'y faire entrer de force.

11 prit la fonte d'une main, la crosse du pistolet de l'autre, et poussa violemment le pistolet dans la fonte.

La secousse fit détendre le ressort, le coup partit.

Pour plus de commodité, Choron tenait la fonte appuyée contre lui. Toute la charge, plomb, bourre et poudre, pénétra dans son flanc gauche, lui brûlant et lui déchirant à la fois les entrailles.

Le facteur, passant dans ce moment-là, accourut à la détonation. Choron était resté debout, cramponné à la selle.

— Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, monsieur Choron? demanda le facteur.

— Il y a que ce que j'avais prévu est arrivé, mon pauvre Martineau, dit Choron ; j'ai tué mon oncle d'un coup de carabine, et je viens de me tuer d'un coup de pistolet. Il est écrit quelque part dans l'Évangile que * celui qui a frappé de l'épée périra par l'épée. »>

— Vous tué! vous monsieur Choron? s'écria le facteur. Mais vous n'avez rien.

Choron sourit, se tourna de son côté; ses habits brûlaient, son sang coulait à flots par le bas de son pantalon, qu'il rougissait dans toute sa longueur.

— Oh! mon Dieu! tit le facteur en reculant, que puis-je faire pour vous? Voulez-vous que j'aille chercher le médecin?

— Le médecin ! que diable veux-tu qu'il y fasse? répondit Choron.

Puis, d'une voix sombre :

— Est-ce que le médecin a empêché de mourir mon pauvre oncle Berlhelin? dit-il.

— Mais, enfin, commandez quelque chose, monsieur Choron.

— Va me chercher deux bouteilles de tisane à la cave, et détache-moi Rocador.

Le facteur, qui, chaque matin, buvait en passant la goutte avec Choron, prit la clef, descendit à la cave, tira deux bouteilles de vin blanc, alla détacher Rocador, et rentra.

11 trouva Choron assis devant une table et écrivant.

— Voilà, dit le facteur. f*>

— C'est bien, mon ami, fit Choron; pose les deux bouteilles sur la table de nuit, et va-t'en à tes affairés.

.T- Majs, monsieur Choron, insista le facteur, dites-moi au moins comment la chose est arrivée?

Choron réfléchit un iustant; puis, à demi-voix :

— Eu eflet, murmura-t-ii, il n'y a pas de mal à ce qu'on le sache. , ,

Et, se retournant vers lui :

— Quand je t'aurai tout dit, t'en iras-tu?

— Oui, monsieur Choron.

Alors il lui raconta la chose, commè disait le facteur, dans tous ses détails.

— Et, à présent que tu sais ce que tu voulais savoir, va-t'en.

— Vous le voulez donc? ,f

— Oui.

— Absolument?

-Oui.

— Eh bien, alors, au revoir.

— Adieu.

Et le facteur était parti, espérant au fond du cœur que Choron était blessé moins dangereusement qu'il ne le disait; bar comment, à la vue d'un tel sang-froid et d'une telle tranquillité, penser que l'homme qui les conserve est frappé h mort ?

Ce qui se passa après le départ du facteur, personne ne le sait. A cette lutte de l'homme contre la mort, agonie sombre et solitaire, personne n'a assisté.

Seulement, selon toute probabilité, Choron avait bu ce qui

manquait de vin dans les deux bouteilles; puis il avait voulu monter sur son lit, mais alors les forces lui avaient fait défaut.

11 était tombé à terre, se cramponnant aux couvertures, et était mort dans la position où nous venions de le retrouver.

Un papier était sur la table : celui sur lequel le facteur, montant de la cave, Favait vu écrivant.

Sur ce papier, d'une main encore ferme, étaient tracées ces quelques lignes :

» Mon inspecteur,

» Vous trouverez un des loups dans le bois Duquesnoy; l'autre a décampé.

» Adieu, monsieur Deviolaine... Je vous avais bien dit qu'il m'arriverait malheur.

» Votre dévoué,

» Choron, garde chef, »

Ce que je disais tout à l'heure des petites villes, à propos des doux souvenirs, on peut le dire bien plus véritablement encore à propos des souvenirs terribles.

Une pareille catastrophe, arrivée dans le faubourg Saint- Martin, dans la rue Poissonnière ou sur la place du Palais- Royal, eût laissé une mémoire d'une semaine, de quinze jours, d'un mois tout au plus.

Mais, dans cette petite ville de Villers-Cotterets, sur cette route qui conduit à Soissons, et passe devant la maison funèbre, sous ces belles arcades de verdure que font les chênes et les hêtres centenaires, et sous lesquelles les gardes cheminent d'un pas sans écho et en se parlant tout bas, l'événement que je viens de raconter est encore présent comme au jour où il arriva, et chacun vous le raconterait comme je viens de vous le raconter.

Hélas! pauvre Choron! quand j'entrai dans ta maison, quand je regardai, pâlissant, ces bouteilles à moitié vides, ton corps frissonnant, ce chien qui léchait ta plaie, j'étais loin de

me douter que je serais un jour l'historien de ta vie ignorée et de ta mort sauglaote!

Ma mère songe que j'ai quinze ans, et que la marette et la pipée ne peuvent pas me créer un brillant avenir. — J'entre dans l'étude de maître Mennesson, notaire, en qualité de saute-ruisseau. — Mon patron et mes collègues. — La fontaine Eau-Claire.

Cependant, toutes ces parties de chasse, qui mq procuraient une existence assez agréable, existence qui pouvait indéfiniment se continuer ainsi, en me supposant une vingtaine de mille livres de rente, ne constituaient pas un avenir à un pauvre diable, dont le patrimoine, malgré l'économie maternelle, fondait de jour en jour d'une effrayante façon.

J'avais quinze ans. On jugea qu'il était temps de me faire apprendre un état, et on se décida pour celui de notaire.

A cette époque, où non-seulement un voile couvrait mon avenir, mais où je n'avais encore ressenti, vers cet avenir, aucune des aspirations qui m'y entraînèrent depuis, tout état, excepté celui de séminariste, m'était assez indifférent.

Ma mère, un beau matin, sortit donc de la maison, et, traversant la place en diagonale, alla demander à son notaire s'il voulait bien de moi pour son troisième clerc.

Le notaire répondit qu'il ne demandait pas mieux que de me recevoir chez lui, mais qu'il lui semblait, sauf erreur, que j'avais de telles dispositions pour la marette, pour la pipée et pour la chasse, qu'il était douteux que je devinsse jamais un écolier bien assidu de Gujas et de Pothier.

Ma mère poussa un soupir; c'était peut-être bien aussi son opinion à elle-même, mais elle n'en insista pas moins, et le notaire lui répondit :

— Eh bien, ma chère madame Dumas, puisque cela vous fait tant de plaisir, envoyez-le-moi toujours, et Ton verra. h. 9.

Il fut donc décidé que, le lundi suivant, j'entrerais chez maître Mennesson : les gens polis disaient en qualité de troisième clerc, les autres en qualité de saute-ruisseau.

On sait que c'est le mot consacré.

Cela me fit bien quelque peine de renoncer à ma douce indépendance ; mais je faisais un si grand plaisir à ma mère en adhérant à sa décision; il y avait pour moi, disaient tous ses ami3, un si bel avenir dans cette carrière que Ton m'ouvrait; Lafarge (on se rappelle le lils élégant et spirituel de ce chaudronnier chez lequel nous demeurions), Lafarge y faisait un chemin si brillant et si lucratif, que cette idée — que, quand j'aurais une étude qui rapporterait douze ou quinze mille francs par an, je pourrais faire comme lui de la marette et de la pipée sur une grande échelle — me séduisit inlinimeu t.

J'entrai donc chez M. Mennesson.

M. Mennesson était, à cette époque, un homme de trentecinq ans à peu près, plutôt petit que grand, trapu, vigoureux; bien pris de toute sa personne, au point de vue herculéen. Il avait les cheveux roux et courts, les yeux vifs, la bouche raiN leuse. C'était un homme d'esprit, brusque souvent, entêté toujours, voltairien enragé, et déjà républicain à une époque où personne ne Tétait encore.

Le poëme de laPucelle était sa lecture favorite; il en savait par cœur des chants tout entiers, et les disait volontiers dans ses moments de joyeuse humeur, ou après son dîner.

Il va sans dire qu'il choisissait alors les chants les plus impies et l'es plus libertins.

On m'a dit que, depuis, sans cesser d'être républicain, ïï était devenu dévot outre mesure, et qu'aujourd'hui, il suivait, un cierge à la main, les processions, sur le passage desquelles, autrefois, il restait la tête couverte.

Dieu lui fasse miséricorde !

Deux personnages venaient avant moi dans la hiérarchie notariale : le premier et le deuxième clerc.

Le premier se nommait Niguet. C'était un garçon de vingtsix à vingt-huit ans, tils de notaire, petit-fils de notaire, neveu de notaire ; un de ces hommes qui viennent au monde

avec une écriture en pattes de mouche, une signature illisible, et un parafe gigantesque au bout.

Le second était un garçon de mon âge, à peu près. Il était gras, il était jaune ; il avait le nez pointu. Il étudia dix ans pour être notaire, et finit par être garde forestier.

Je n'ai jamais entendu dire qu'il se fût élevé au-dessus du grade dé simple garde, quoiqu'il eût de puissantes protections dans l'administration forestière, et trois ou quatre mille livres de réute, du chef de sa mère.

Il se nommait Cousin.

L'apprentissage du notariat me fut assez doux. C'était un bon diable, au fond, que M. Mennesson, pourvu qu'on ne dit pas devant lui de bien des prêtres; et qu'on ne fit pas l'éloge • des Bourbons.

Dans le cas contraire, son petit œil gris s'enflammait: Il empoignait un Ancien Testament ou une histoire de France, Ouvrait l'Ancien Testament au livre d'Ézéchiel, l'histoire de France au règne de Henri III, et commentait l'un et l'autre à la manière du Citateur de Pigault-Lebrun.

J'ai dit que j'étais entré chez M. Mennesson comme sauteruisseau; le titre m'avait d'abord humilié; mais je vis bientôt que j'étais chargé, au contraire, du côté agréable de la profession de clerc de notaire.

M. Mennesson faisait beaucoup d'actes pour les paysans des villages environnants. Quand les paysans ne pouvaient pas se déranger, c'était moi qui recevais la mission d'aller leur faire signer les actes à domicile. Prévenu la veille de la course què j'avais ïi Mire le lendemain, je prenais mes mesures en conséquence. Si c'était au temps de la chasse, j'avais un excellent compagnon de route, mon fusil : si la chasse était fermée, j'allais, dès le soir, tendre toutes les marettes qui gisaient sur ma route.

Dans le premier cas, il était bien rare que je ne rapportasse pas un lièvre ou une couple de lapins; dans le second, une demi-douzaine de grives, de merles ou de geais, et une vingtaine de rouges-gorges et autres petits oiseaux.

Un jour, mon patron m'avertit que j'irais le lendemain à

Crépy demander communication d'un acte à son confrère, maître Leroux.

Cette fois, comme le ruisseau était un peu large à sauter, — il y a trois lieues et demie de Villers-Cotterets à Crépy, — je fus prévenu qu'un boulanger, client de M. Mennesson, que le renseignement que j'allais chercher intéressait, mettait son cheval à ma disposition.

C'était toujours une fête pour moi que de monter à cheval, même sur un cheval de boulanger.

Je partis le matin, avec injonction de revenir le soir même, à quelque prix que ce fût.

Outre le plaisir de la locomotion, j'étais encore attiré à Crépy par un autre attrait : j'allais revoir cette bonne famille chez laquelle nous avions reçu l'hospitalité du temps de l'invasion, et mes amis de Longpré.

J'ai raconté l'histoire de madame de Longpré, cette veuve d'un valet de chambre du roi Louis XV, laquelle vendait un à un les magnifiques plats de porcelaine qu'elle avait hérités de son mari, et dont le fils ainé, maréchal de logis des chasseurs, si brave en toute autre circonstance, tremblait et se cachait sous le lit quand il faisait de l'orage.

Je partis en me promettant de revenir le plus tard possible.

Je me tins religieusement parole. Je fis d'abord ma commission près de maître Leroux ; puis, ma commission faite, je commençai mes visites.

A sept heures du soir, je remontai à cheval et me remis en chemin.

C'était au mois de septembre. Les jours diminuaient sensiblement; et comme, ce soir-là, le temps était sombre, presque pluvieux, il faisait déjà nuit depuis longtemps lorsque, en sortant de Crépy, je donnai le premier coup d'éperon à mon cheval.

Le chemin de Villers-Cotterets à Crépy, ou plutôt de Crépy à Villers-Cotterets, — car c'est ainsi que nous allons le décrire topographiquement, — est une espèce de grande route, à peu près abandonnée comme communication commerciale; à moi-

M chemin de Crépy à Villers-Cotterets, elle rejoint, en dessinant par celte adjonction nn Y gigantesque, la grande route de Villers-Cotterets à Paris.

À un quart de lieue de Crépy, une portion de foret, désignée sous le nom de bois du Tillet, s'étend jusqu'à la route, mais sans la traverser.

Une lieue et demie plus loin, la route, qui jusque-là a couru sur une surface plane, descend dans une espèce de ravin, au fond duquel coule une source, et est côtoyée, à sa gauche, par des carrières dont l'exploitation est abandonnée depuis longtemps.

La source a donné son nom à la localité , qui s'appelle la fontaine Eau-Claire.

Les carrières, dont plusieurs s'ouvrent sombres et profondes sur la route, donnent à cet endroit un caractère de solitude menaçante, qui inspire un certain effroi aux gens du pays.

Il y a, dans ce ravin, des traditions de vols à main armée et d'assassinats, qui remontent à des époques inconnues, c'est vrai, mais qui sont constatées, comme celles de la forêt de Bondy, par des dictons populaires.

Nous nous contenterons de citer celui-ci, qui rime mal, mais que nous donnons simplement comme une recommandation locale, et non comme un exemple de poésie :

A la fontaine Eau-Claire, Bois quand le jour est dans son clair.

Puis, une demi-lieue au delà de la fontaine Eau-Claire, se présente, coupant transversalement la route, la charmante vallée de Vauciennes, qui conduit du moulin de Walue à Coyolle, au fond de laquelle serpente un ruisseau d'argent liquide, et dort ce fameux marais où Moinat faisait, avec M. Deviolaine, ses preuves d'adresse sur les bécassines.

Là, le chemin descend par une pente rapide, et remonte pat une pente plus rapide encore. Ces deux montagnes sont, pendant les jours de verglas, la terreur des voituriers, qui des-

cendent l'une trop rapidement, et qui ne savent plus comment remonter l'autre.

Des attelages de bœufs stationnent au village, et font l'office

de cabestans.

Le sommet de la seconde montagne, sommet du haut duquel on aperçoit Yitlers-Cotterets, distant d'une lieue à peine, est couronné par un moulin à vent, appartenant à M. Picot, auquel, du reste, appartient une partie de la plaine de Noue, de Coyolle et de Largny.

Ce moulin à vent va jouer un grand rôle dans ce qui me reste à dire, — car on comprend bien que ce n'est pas à titre de simple description que je viens de relever la route, peu intéressante pour mes lecteurs, de Villers-Cotterets à Crépy. Ce moulin à vent, allais-je dire, est parfaitement isolé de toute habitation, et s'élève au-dessus du fond de Vouflly, à peu près à trois kilomètres de Largny, et à une lieue de Villers-Cotterets.

Voilà donc la route que je suivais, au plus grand trot de mon cheval de boulanger, sous le pas duquel le pavé de Sa Majesté Louis XVIII résonnait lourdement.

Vers huit heures, à peu près, j'étais aux environs de la fontaine Eau-Claire.

J'ai déjà dit que le temps était sombre; la lune, à son premier quartier, était voilée par de longs nuages courant rapidement au ciel, et dont les extrémités se frangeaient d'une espèce d'écume grise.

Je rapportais de l'argent. J'étajs sans arme. J'avais quinze ans à peine; les traditions de la fontaine Eau-Cldirè étaient vivantes dans mon esprit ; — toutes circonstances qui me faisaient légèrement battre le cœur.

A la moitié de la descente, je mis mon cheval au trot, et, grâce à une branche de chêne que j'avais cueillie au bois du Tillet, je parvins à le faire passer au galop.

Je franchis l'endroit dangereux, le malo sitio, comme on dit en Espagne, sans accident, et, quoique l'ayant franchi, je déridai que le galop serait désormais l'allure que j'imprimerais à mon cheval.

Cependant, force me fut de modérer cette allure à la descente et à la montée de Vauriennes; niais à peine fus-je parvenu au sommet de la montagne, qu'à l'aide d'un coup d'éperon et de deux coups de baguette vigoureusement sanglés, ma monture Teprit le galop.

Tout semblait sommeiller autour de moi. Le paysage, noyé dans l'obscurité, n'était vivifié ni par une lumière brillant à l'horizon, comme une étoile tombée sur la terre, ni par un aboi de chien, qui indique, dans le lointain invisible, la ferme qu'on sait y être, et que l'on cherche vainement des yeux.

Le moulin à vent était endormi comme le reste de la nature ; ses ailes, roides et immobiles, ressemblaient aux bras d'un squelette levés vers le ciel dans l'attitude du désespoir.

Seuls, les arbres de la route semblaient animés ; ils se tordaient et criaient sous le vent, lequel en arrachait violemment les feuilles, qui s'envolaient dans la plaine comme des bandes de sombres oiseaux.

Tout à coup, mon cheval, qui suivait le milieu de la route au grand galop, fit un écart si violent, si inattendu, qu'il m'envoya rouler à quinze pas sur le revers du chemin.

Après quoi, au lieu de m'attendre, il continua sa route en redoublant de vitesse, et en soufflant bruyamment avec ses naseaux.

Je me relevai, tout étourdi de ma chute, qui eût pu être mortelle si, au lieu de tomber sur la terre détrempée des baé côtés, j'étais tombé sur le pavé.

J'eus d'abord l'idée de courir après mon cheval ; mais il Était déjà si loin, que je jugeai que ce serait peine perdue, Puis j'avais la curiosité de savoir quel objet l'avait pu si fort épouvanter. (

Jè riie secouai, et, tout chancelant, regagnai le pavé.

A peine avais-je fait quatre pas, que j'aperçus un hommé couché en travers de la route. Je crus que c'était quelque paysan ivre; et, tout en me félicitant de ce que mon chevaj ne lui avait point marché sur le corps, je me baissai pour l'aider à se relever.

Je touchai sa main : sa main était roide et glacée.

Je me redressai, regardaut autour de moi, et il me sembla qu'à dix pas, dans le fossé, je voyais ramper une forme humaine.

L'idée me vint alors que cet homme immobile était assassiné, et que cette forme humaine qui se mouvait, pourrait bien être celle de son assassin.

Je n'en demandai pas davantage. Je sautai par-dessus le cadavre, et, comme venait de faire mon cheval, je pris le chemin de Villers-Cotterets, à grande vitesse.

Sans m'arréter, sans me retourner, sans respirer, je fis, en dix minutes peut-être, la lieue qu'il me restait à faire, et, haletant, couvert de sueur et de boue, j'arrivai chez ma mère, au moment où le boulanger lui racontait que son cheval venait de rentrer à l'écurie sans moi.

Ma mère était déjà fort effrayée ; mais elle le fut bien davantage quand elle me vit.

Je la pris à part, et lui racontai tout.

Ma mère me recommanda de ne pas dire un seul mot de ce que j'avais vu.

Si c'est réellement un homme assassiné, pensait-elle, il y aura une enquête, une instruction à Soissons, des assises à Laon; je serais mêlé à tout cela, forcé, comme témoin, de comparaître à l'instruction et aux assises... Ce seraient des frais et des ennuis inutiles.

Ma mère, sous prétexte que j'étais trop fatigué, se chargea d'aller porter à M. Mennesson la réponse de maître Leroux, tandis que je changeais de linge et d'habits. Le linge était tout trempé de sueur, les habits tout trempés de boue.

La visite de ma mère à M. Mennesson ne fut pas longue. Elle avait hâte de revenir auprès de moi, et de me demander de nouveaux détails.

Le retour du cheval sans cavalier avait été mis sur le compte d'une simple chute. Gomme la chose n'avait rien d'extraordinaire, le boulanger ne conçut aucun soupçon.

Nous passâmes une partie de la nuit, ma mère et moi, sans fermer l'œil. Nous couchions non-seulement dans la même chambre, mais encore dans la même alcôve. Elle ne tarissait

Hit

pas en questions, et, moi, je ne me lassais pas, tant l'impression était profonde, de lui répéter dix fois le même détail.

Vers une heure de la nuit, nous nous endormîmes; ce qui ne nous empêcha point d'être levés à sept heures du matin.

Toute la ville était en émoi.

Un voiturier de Villers-Cotterets, que j'avais dépassé à moitié de la montagne de Vauciennes, avait rencontré le cadavre, l'avait chargé dans sa charrette, l'avait ramené à la ville, et avait fait sa déclaration.

Ce que c'était que l'homme assassiné, et ce que c'était que l'assassin. — Auguste Picot.— L'égalité devant la loi. — Derniers exploits de Marol. — Son exécution.

Le cadavre avait été conduit à l'hôpital, où il était exposé, — le juge de paix, le maire, ni le brigadier de gendarmerie, ne l'ayant reconnu.

Je voulus tout naturellement aller voir au jour ce qui m'avait fait si grand'peur la nuit. Ma mère me fit promettre de ne rien dire, sachant que, lorsque j'avais promis, je tenais parole.

Le cadavre était abrité sous un hangar, et couché sur une table.

C'était celui d'un jeune homme de quinze à seize ans. Il était vêtu d'un mauvais pantalon de toile bleue, d'une grosse chemise déchirée au ventre et ouverte sur la poitrine.

La blessure qui paraissait lui avoir donné la mort était une plaie transversale, ouvrant le crâne au-dessus du cervelet, et qui devait avoir été faite avec un instrument contondant.

Il avait les pieds et les mains nus. Ses pieds semblaient ceux d'un homme habitué à la marche; ses mains, celles d'un homme habitué au travail.

Au reste, comme je l'ai dit, il était tout à fait inconnu dans le pays.

Deux jours s'écoulèrent, pendant lesquels chacun divagua

162 , -î . MÉMOIRES D'ALEX. DUMAS

à loisir sur cet événement; puis, tout à coup, le bruit se ré* pandit que l'assassin venait d'être arrêté.

C'était un berger, au service de M. Picot.

En effet, du bout de la rue de Largny, vers laquelle tout le inonde se précipitait, on vit arriver un homme en blouse, les poucettes aux mains, et marchant entre deux gendarmes à cheval et tenant leur sabre nu.

Le type était celui d'un paysan picard de la plus basse classe, vulgaire et rusé.

On le conduisit à la prison, dont la porte se referma sur lui.

Mais, toute refermée qu'elle était, la porte n'en continua pas moins d'être assiégée par la foule. C'était un trop- grave événement que celui qui venait d'arriver pour que toute la ville ne demeurât point sur pied.

Le juge de paix commença l'instruction; dans son premier interrogatoire, l'accusé nia tout.

Cependant des preuves terribles s'élevaient contre lui. Les bergers, on le sait, couchent dans une cabane en bois, près du parc de leurs moutons.

La cabane de l'accusé, pendant le jour où avait eu lieu l'assassinat, et pendant la nuit qui avait suivi celle où le cadavre avait été retrouvé; cette cabane était restée stationnaire à deux cents pas tout au plus de la grande route.

Puis, sur la paille qui, recouverte d'un mauvais matelas, en faisait le fond, on avait reconnu des traces de sang.

En outre, le maillet avec lequel l'accusé enfonçait les piquets de son parc était imprégné de sang à un de ses angles.

Le maillet paraissait être l'instrument à l'aide duquel la plaie mortelle avait été faite.

Malgré toutes ces preuves, comme nous l'avons dit, Marot — c'était le nom de l'accusé — avait nié formellement.

Le juge de paix et le greffier sortirent donc sans avoir rien pu obtenir de lui.

Mais, vers onze heures du soir, il se ravisa, appela le geôlier, nommé Sylvestre, qui, en même temps, était suisse à l'église, et le pria d'aller chercher le juge de paix, en le prévenant qu'il avait des aveux à faire.

Le juge de paix avait averti son greffier, et tous deux s'étaient rendus au cachot de l'accusé.

Cette fois, il ne refusait plus de parler; il avait, au contraire, toute une histoire à raconter : cette histoire était une accution de meurtre contre son maître, Auguste Picot. , Voici l'échafaudage, assez habile, bâti par cet homme dans la solitude do son cachot, et à l'aide duquel il espérait entraîner dans sa complicité un homme assez fort pour se tirer d'affaire avec lui. C'est Marot qui raconte.

Le jour de l'assassinat, un jeune homme qui suivait la grande route, cherchant de l'ouvrage, aperçut dans la plaine Marot, occupé à changer son parc de place.

Le jeune homme avait quitté la grande route, et était venu droit au berger, au moment où celui-ci enfonçait son dernier piquet.

Alors, il lui avait exposé sa misère; il lui avait dit que, n'àyant pas de quoi acheter du pain, il avait traversé la ville sans manger, trop fier qu'il était pour demander l'aumône; mais que, l'ayant aperçu, lui, homme du peuple, il n'avait pas craint de venir à lui, pour lui tendre la main comme à un frère et lui demander la moitié de son pain.

Marot avait, en effet, tiré de sa cabane un de ces petits pains ronds et épais, comme les fermiers en distribuent lé matin à leurs journaliers, et avait partagé le pain avec le voyageur, qui s'était assis près de lui.

Tous deux, adossés à la cabane, avaient commencé à déjeuner. Tout à coup, — c'est toujours Marot qui parle, — Auguste Picot était arrivé au grand galop de son cheval, et, s'avançant avec brutalité vers son berger :

— Misérable ! lui avait-il dit, crois-tu que je te donne mon pain pour le faire manger à des vagabonds et à des mendiants?

L'étranger avait voulu répondre, excuser le berger; mais Picot — toujours suivant l'accusateur — avait poussé son cheval sur lui avec tant de brutalité, que le jeune homme, pour ne pas être foulé aux pieds, avait été forcé de lever son bûton.

A ce geste de défense personnelle, le cheval de Picot, ayant fait un tète à la queue, avait rué des deux pieds de derrière, et, de l'un de ses deux pieds, avait atteint le jeune homme dans la poitrine. ~ ,

Le jeune homme était tombé sans connaissance.

Alors, meurtrier involontaire, Picot s'était décidé à devenir assassin : d'un accident qu'il voulait cacher, il avait fait un crime.

Regardant autour de lui, il avait vu à terre le maillet avec lequel Marot venait d'enfoncer les piquets de son parc, et, d'un coup violemment assené derrière la tête, avait achevé le malheureux voyageur, qui n'était qu'évanoui.

La mort avait été presque instantanée.

Puis, — remarquez bien que ce n'est pas moi qui parle, mais que c'est l'accusateur, — Picot avait fait toute sorte de promesses au berger pour que celui-ci l'aidât à cacher son crime.

Le berger avait eu la faiblesse de se laisser toucher par les supplications de son maître : il avait consenti à recéler le cadavre dans sa cabane.

De là les vestiges sanglants qui avaient taché la paille et le matelas.

Le soir arrivé, Picot devait revenir à la cabane ; alors on prendrait le cadavre, et, profitant de l'obscurité, on le transporterait dans le moulin à vent dont Picot avait la clef.

Les deux complices entrés, la porte se serait refermée sur eux et sur le cadavre ; on aurait creusé une fosse, et Ton y aurait enterré le malheureux voyageur.

Mais, comme ils traversaient la route, le bruit d'un cheval, arrivant au galop, les avait effrayés; ils avaient laissé glisser le cadavre de leurs mains, et avaieut tiré chacun de son côté.

Dix minutes après, ils étaient revenus; mais alors c'étaient le voiturier et sa voiture qui avaient apparu au haut de la montagne de Vauciennes, et les avaient forcés d'abandonner de nouveau leur sombre besogne.

Cette fois, le voiturier avait relevé le cadavre et l'avait rapporté, comme on a vu, à Villers-Cotterets. Toute espérance de

cacher le crime leur avait donc échappé, et ils n'avaient plus dû se préoccuper que d'une chose : c'était de se sauvegarder eux-mêmes.

Marot avait été pris, avait essayé de nier d'abord ; mais ensuite il avait réfléchi, et il aimait mieux avouer le rôle passif qu'il avait joué dans toute cette affaire, que de risquer sa vie dans une dénégation complète.

Nous venons de le voir, la fable était assez habilement conçue, non pas pour amener la conviction chez le juge, mais au moins pour le mettre dans la nécessité d'arrêter Picot.

Aussi, le matin venu, apprit-on tout à la fois la dénonciation du berger et l'arrestation de s^n maître.

La nouvelle fit grand bruit. Picot n'était pas aimé; il était riche, beau garçon, vigoureux de corps, hautain de parole; qualités et défaut qui, dans une petite ville, constituent fatalement l'impopularité.

Picot, en réalité, n'avait jamais fait de mal à personne. Eh bien , à la première nouvelle du malheur qui lui arrivait, il eut la moitié de la ville coirtre lui.

C'était, en vérité, une famille malheureuse que cette famille Picot, et Dieu lui faisait payer bien cher la richesse qu'il lui donnait.

Quatre ans auparavant, Stanislas Picot, on se le rappelle, s'était tué à la chasse. Deux ans auparavant, la ferme avait brûlé, et voilà qu'aujourd'hui le lils aîné était accusé d'assassinat.

L'enquête se poursuivit activement; il fut décidé qu'on ferait, le lendemain, une visite sur les lieux : le procureur du roi était arrivé de Soissons.

Je me rappellerai toujours l'effet terrible que me produisit la vue de ce cortège traversant la grande place. En tète marchaient les autorités de la ville et le procureur du roi; puis Picot, entre deux rangs de gendarmes, placés les uns devant, les autres derrière lui ; puis le berger, entre deux autres rangs de gendarmes, disposés de la même façon ; puis toute la ville : les uns sur les portes et aux fenêtres, les autres suivant le cortège.

Tout cela marchait d*un pas rapide, car il pleuvait. On parie de l'égalité devant la loi ; et les juges avaient cru faire de l'égalité en plaçant ces deux hommes à pied, l'un comme l'autre, entre un nombre égal de gendarmes.

Seulement, ils avaient oublié la différence des impressions qui, dans deux organisations différentes, placées relativement Tune au bas, l'autre au haut de l'échelle sociale, assaillaient ces deux cœurs.

Certes, toutes les tortures de la situation étaient pour l'homme élevé.

Pour l'autre, il y avait presque triomphe; il avait, d'un mot, attiré au même niveau que lui un homme placé si fort au-dessus de lui, que, huit jours auparavant, il en recevait son pain, son salaire, et ne lui parlait que le ehapeau à la main.

Aussi, sur le visage ignoble de cet homme, rayonnait la basse satisfaction de la vengeance.

En outre, il avait les sympathies des hommes de sa classe, qui le regardaient comme une victime, et même de quelques organisations envieuses placées dans des classes plus élevées.

Quant à Picot, son visage était calme; mais on sentait bouillonner dans cette large poitrine la colère, la honte et l'orgueil révoltés.

ATon ! la justice ne traitait pas ces deux hommes d'une manière égale, par cela même qu'elle les traitait en égaux.

Le lendemain, ce fut une autre cérémonie non moins sombre : on procéda à l'exhumation.

Toute la discussion porta sur la poitrine meurtrie du jeune ' homme. Le berger prétendait qu'elle avait été meurtrie par le coup de pied du cheval. Picot répondait que, si elle eût été meurtrie par un coup de pied de cheval, par un seul surtout, assez violent pour amener l'évanouissement, les contours du fer seraient tracés sur cette poitrine, meurtrie, c'est vrai, — mais bien plus probablement par les sabots du berger, que par le fer de son cheval.

Les deux accusés furent envoyés dans les prisons de Sois-

Au bout d'un mois, une ordonnance de non-lieu fut rendue en faveur de Picot.

Il revint dans sa famille. Mais le coup avait été si violent, qu'il avait brisé l'avenir de cet homme. De hautain qu'il avait été, il devint misanthrope; il se renferma dans sa propriété de Noue, évita toutes les réunions des jeunes gens de son âge, et finit par épouser la tille d'un gendarme, qui depuis longtemps était sa maîtresse.

Sans doute, — car il y a une récompense au bout de tout malheur non mérité, — sans doute, c'est une voie doulou«reuse par laquelle la Providence l'a conduit à la simplicité et au bonheur.

Il a d'abord eu une grande joie, la joie réelle de ce monde : son père et sa pauvre mère, qu'il aimait tant, sont morts près de lui dans la plus extrême vieillesse.

Le berger fut condamné à douze ou quinze ans de prison, je crois, pour avoir volé des habits trouvés sur un homme mort.

Étrange jugement, qui constatait un crime, mais sans désigner de criminel !

Maintenant, voici de nouveaux détails que j'ai recueillis depuis le procès :

Le jeune homme que j'avais trouvé assassiné, le 13 septembre 1816, se nommait Félix-Adolphe-Joseph Billaudet; il était fils de François-Xavier-Léger Billaudet, huissier audiencier près le tribunal de première instance de l'arrondissement de Strasbourg; il était né à Strasbourg le 1er avril 1801, et avait, par conséquent, à l'époque de sa mort, quinze ans, six mois et douze jours.

Il était domestique chez M. Maréchal, inspecteur forestier à Vervins, et porteur, lors de l'assassinat, d'un passe-port pour Paris délivré à Vervins le 8 septembre 1816.

Probablement, à cette heure, le père et la mère de ce pauvre enfant sont morts, et je suis peut-être le seul au monde qui, dans ce retour vers ma jeunesse, pense encore à lui. . Quant à Marot, en sortant de prison, il revint dans le pays,

et se fixa d'abord dans le village de Vivières, où il exerça la profession de boucher.

Puis, de là, les affaires allant mal, à ce qu'il paraît, il alla s'établir à Chelles, petit village situé à deux ou trois lieues de Villers-Cotterets.

Quelque temps après ce déménagement, sa femme mourut d'une façon étrange et fatale. En tirant de l'eau dans un puits, elle pesa sur le boulon de la poulie, qui cassa; elle fut précipitée de trente pieds, et mourut noyée.

Cette mort fui regardée comme un accident.

Un peu plus tard, on trouva enterré, à un ou deux pieds de profondeur seulement, entre Vivières et Ghelles, le cadavre d'un jeune charretier, qui paraissait avoir été assassiné d'un coup de pistolet tiré à bout portant dans le dos.

Malgré toutes les recherches qui furent faites, on ne put découvrir l'assassin ou les assassins.

Enfin , plus tard encore, Marot alla lui-même faire chez le juge de paix la déclaration d'un nouvel événement qui venait de se passer. Un jeune peintre-vitrier, qui était venu lui demander l'hospitalité, faute d'argent pour aller à l'auberge, et à qui il l'avait généreusement accordée, était mort, pendant la nuit, dans le grenier où il lui avait étendu une botte de paille, d'une colique de mùerere.

On enterra le jeune peintre.

Peu de jours après, des poules qu'avait Marot furent trouvées mortes dans les cours et dans les jardins voisins. Elles paraissaient empoisonnées.

On rapprocha les faits, et l'on commença de prendre des soupçons.

Marot fut arrêté. Son propre enfant déposa contre lui, et le fit condamner.

Le jeune peintre avait été empoisonné dans sa soupe. Le poison à l'aide duquel le crime avait été exécuté était de l'arsenic, versé par Marot dans son assiette.

Le jeune homme se plaignait que la soupe avait un singulier goût; le fils de Marot en prit une cueillerée dans son assiette et la goûta : il fut de l'avis du peintre.

— La soupe, répondit Marot, a un drôle de goût parce qu'elle est faite avec une tète de cochon. Quant à toi, gourmand, ajouta-t-il en ^adressant particulièrement à son fils, mange ta soupe, et laisse ce garçon manger la sienne : chacun sa part.

Cependant, le goût de cette soupe était tellement âcre, que le jeune peintre en avait laissé la moitié. On avait jeté le reste sur le fumier; les poules l'avaient mangé, et, poursuivies par la douleur, s'étaient éparpillées à droite et à gauche, dénonçant de leur côté l'empoisonnement par leur mort.

Cette fois, les charges qui s'élevaient contre Marot furent si fortes, qu'il ne put nier.

Alors, voyant qu'il n'y avait plus de salut à espérer pour son dernier crime, il avoua tous les autres.

Il avoua que c'était lui qui avait tué Billaudet, pour lui prendre six à huit francs qu'il avait sur lui.

Il avoua qu'il avait limé le boulon de la poulie, pour que sa femme, qui venait de lui faire une donation, fût précipitée dans le puits, et se inU en tombant ou s'y noyât.

Il avoua que c'était lui qui avait tué d'un coup de pistolet à bout portant, et pour lui voler trente francs qu'il venait de recevoir, le jeune charretier dont le cadavre avait été retrouvé entre Chelles et Vivières.

Il avoua, enfin, que c'était lui qui, pour lui voler douze francs, avait empoisonné le jeune peintre- vitrier, en jetant de l'arsenic dans son assiette.

Marot fut condamné à mort, et exécuté à Beau vais en 1828 ou 1829.

XLVHI

Le printemps à Villers-Cottercts.— La fete de la Pentecôte. — L'abbd Grégoire m'invite à faire danser sa nièce. — Les livres rouges. — Le Chevalier de Faublas.— Laurence et VHtoria.— Un muscadin de 1818.

« 0 jeunesse ! printemps de la vie, 1 0 printemps ! jeunesse de Tannée !» a dit Métastase.

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