II
Le lendemain, le premier de nous qui se leva retrouva Sabine dans sa niche.
Elle était couchée, et avait ses trois chiens entre ses pattes.
Elle avait été les chercher à Brassoire, et, comme elle nV vait pu en rapporter qu'un entre ses dents à chaque voyage, il était évident qu'elle avait fait trois voyages.
Il y avait trois lieues et demie de Villers-Cotterets à Brassoire ; c'était vingt et une lieues que Sabine avait faites pendant la nuit.
En récompense de son dévouement maternel, on lui laissa ses trois chiens.
Seconde période de ma jeunesse. — Les gardes forestiers et les marins. — Choron. — Moinat. — Mildet. — Berthelin. — La Maison-Neuve.
Puisque j'entre dans la seconde période de ma jeunesse, puisque je dépose la robe prétexte pour prendre la robe virile, il faut que le lecteur fasse connaissance avec les individus qui peuplent le second cercle de ma vie, comme il a déjà fait connaissance avec ceux qui peuplaient le premier.
Il existe, dans les localités voisines des grands bois, une population particulière qui, au milieu de la population générale, garde son cachet, conserve son caractère, et fournit à la poésie universelle, qui est l'àme du monde, son contingent de poésie.
Cette population, c'est la population forestière.
J'ai beaucoup vécu avec les gardes, et beaucoup vécu avec les marins, et j'ai toujours remarqué une grande analogie entre ces deux races d'hommes ; les uns et les autres sont, en général, froids, rêveurs et religieux ; souvent, le marin ou le garde forestier restera côte à côte avec son meilleur ami, l'un filant quarante ou cinquante nœuds sur l'Océan, l'autre faisant huit ou dix lieues à travers les grands bois, sans échanger une seule parole, sans avoir l'air de rien entendre, sans paraître rien voir; et, cependant, pas un bruit ne passera dans
l'air que leur oreille ne Tait saisi ; pas un mouvement n'agitera la surface de Veau ou l'épaisseur des feuilles que leur regard ne l'ait apprécié ; puis, comme tous deux ont les mêmes idées, une science pareille, un sentiment analogue ; comme leur silence n'a été, à tout prendre, qu'une longue conversation muette, on sera étonné qu'au moment venu, ils n'auront qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, qu'un coup d'œil à échanger, et ils se seront communiqué plus de pensées par ce coup d'œil, par ce geste, par ce mot, que d'autres n'auraient pu le faire dans une longue discussion. Puis, lorsqu'ils causent le soir, autour d'un bivac forestier ou au coin de leur feu, toujours riche de braise et d'étincelles, comme ils racontent longuement et pittoresquement, les gens froids, rêveurs et silencieux, les gardes leurs chasses, les marins leurs tempêtes! Comme cette poésie des grands bois et des larges océans^ui a roulé sur eux du sommet des arbres ou de la cime des flots, leur fait un langage naïf et imagé à la fois ! comme leur parole est grande et simple ! coniibe on sent que là est l'élu de la nature et de la solitude, qui a presque désappris la langue des hommes pour parler celle du vent, des arbres, des torrents, des tempêtes et de la mer!
C'est parmi cette population remarquable, àVillers-Cotterets surtout, à cause de l'étendue de la forêt, qui les isole de la ville, où ils ne viennent qu'une fois par semaine prendre l'or dre à l'inspection, tandis que leurs femmes vont à la messe; c'est parmi cette population, dis-je^ que je passai en sortant, comme on disait autrefois, des mains des femmes.
Au reste, mon apparition au milieu de ces hommes était une chose désirée depuis longtemps par eux : presque tous avaient chassé avec mon père, qui, comme on l'a vu, avait des permissions dans la forêt, et tous gardaient un grand souvenir de sa libéralité. Quelques-uns, d'ailleurs, étaient d'anciens sot dats qui avaient servi sous lui, et que, par son influence, il avait fait entrer dans l'administration forestière; en somme, tous ces braves gens, qui voyaient d'avance en moi des dispositions à être aussi large de la main que le général, — c'était ainsi qu'ils appelaient toujours mon père, — m'avaient-ils
pris en grande amitié, et me demandaient-ils, chaque fois qu'ils me rencontraient par hasard à la pipée ou à la marette :
— Eh bien, quand donc notre inspecteur vous invitera-t-ii à une chasse plus sérieuse?
Enfin, l'invitation était venue pour le jeudi suivant.
Le rendez-vous était à la Maison- Neuve au chemin de Soissons, chez un garde chef nommé Choron.
Au sein de cette population que j'ai essayé d'esquisser par des traits généraux, il y avait quatre ou cinq hommes qui méritaient des mentions particulières, soit par leur adresse, soit par leur originalité, et Choron était un de ces hommes-là.
J'ai déjà eu l'occasion de parler plus d'une fois de lui ; seulement, j'en ai parlé sous un autre nom. Aujourd'hui que j'écris des mémoires, et non un roman, c'est sous son vrai nom qu'il doit apparaître, puisque ce sont des catastrophes réelles que je vais raconter.
A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers le commencement de l'année 1816, Choron était un beau garçon de trente ans, à peu près, à la physionomie franche et ouverte, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux gros favoris, encadrant admirablement son joyeux visage ; du reste, admirablement pris dans une taille de cinq pieds quatre pouces, et devant à l'harmonie de ses membres une force herculéenne citée à dix lieues à la ronde.
Aussi Choron était-il toujours prêt. Avant que certaines idées de jalousie — idées fatales qui causèrent sa mort — lui passassent par l'esprit, nul ne pouvait dire qu'il avait vu Choron malade ou soucieux; le matin comme le soir, le soir comme la nuit, M. Deviolaine pouvait venir frapper à sa porte et l'interroger; il savait, à cinquante pas près, où baugeaient les sangliers de sa garderie; car Choron était un de ces hommes qui, comme Bas -de Cuir, auraient pu suivre une piste pendant des jours entiers. Lorsque le rendez-vous de chasse était à la Maison-Neuve, et qu'on devait attaquer à un quart de lieue, une demi-lieue ou une lieue de là, si l'animal avait été détourné par Choron, on savait d'avance à quelle bête on avait affaire, si c'était un tiéran, un ragot ou un soli~
taire, un sanglier ou une laie, si cette laie était pleine, et depuis combien de temps elle i était. Le solitaire le plus rusé n'aurait pu cacher six mois de son ûge à Choron, qui, à l'inspection de son pas, eût rectifié son extrait de naissance.
C'était merveilleux à voir, surtout pour les chasseurs parisiens qui nous arrivaient de temps en temps. Il est vrai que, pour nous autres, chasseurs campagnards qui avions fait les mêmes études, mais qui étions restés dans les degrés inférieurs, la chose n'avait rien de surnaturel.
Choron n'en était pas moins, pour ses camarades, une espèce d'oracle en tout ce qui concernait la chasse à la grosse bête.
Puis le courage conquiert vite une grande puissance sur les hommes. Choron ne savait pas ce que c'était que la peur; il n'avait jamais reculé devant ni homme ni animal qui fût au monde. Il allait relancer le sanglier jusque dans sa bauge la plus profonde; il allait attaquer les braconniers jusque dans leurs retraites les mieux défendues. A la vérité, Choron recevait de temps en temps quelque coup de boutoir à la cuisse, ou quelque chevrotine dans les reins; mais, dans ce cas, il avait une façon de traiter ses blessures qui lui réussissait souverainement bien. 11 montait de sa cave deux ou trois bouteilles de vin blanc, tirait un de ses chiens de sa niche, se couchait à terre sur une peau de cerf, faisant lécher sa plaie parRocador ou par Fanfaro, et, pour réparer le sang perdu, avalait, pendant ce temps-là, ce qu'il appelait sa tisane ; le soir, il n'y paraissait presque plus, et, le lendemain, il était guéri.
Avec tout cela, chose assez singulière, Choron était un assez médiocre tireur, et, dans ce que Ton appelait les chasses au panier, c'est-à-dire lorsqu'on chassait pour envoyer du menu gibier, lapin, lièvre, perdrix ou chevreuil au duc d'Orléans, il était bien rare que Choron fournit sa quote-part.
Il laissait alors la royauté de la chasse soit à Moinat, soit à Nildet.
Moinat était le premier tireur à plomb, et Mildet le premier tireur à balle de la forêt de Villers-Cotturets. Si Montagnon m'avait appris à monter et démonterun fusil,
c'est Moinat qui m'apprit à m'en teervir. Montagnon n'avait fait de moi qu'un garçon armurier ; Moinat fit tie moi un véritable chasseur.
Quand Moinat mettait en joué un animal quelconque, depuis la bécassine jusqu'au chevreuils c'était, sauf accident, une bête morte. Cette habileté s'étendait parfois à ceux qui chassaient dans le voisinage de Moinat. M. Deviolaine, dans ses chasses particulières, invitait Moiiiats et prétendait qu'il ne tirait bien que lorsqu'il le sentait près de lui.
Un jour que j'étais en tiers dans une de ces chasses, je découvris le secret: Moinat tirait en même temps que M. Deviolaine; la pièce tombait. M. Deviolaine croyait avoir tué sèul, et ramassait le gibier: c'était Moinat qui l'avait tué.
De temps en temps, cependant, il le laissait tirer tout seul; à ces coups-là, il était rare que quelque chbse tombât.
Moinat eut le courage de ne jamais se vanter de cette simultanéité ; de sorte qu'il demeura le favori de l'inspecteur jusqu'à la fin de sa vie.
A l'époque où nous sommes arrivés, Moinat avait soixante ans; mais, pour le jarret et le coup d'œil, il défiait les plus jeunes. En plaine, il faisait ses dix lieues sans broncher; an marais, il entrait jusqu'au ventre dans l'eau et la vase; au bois, il foulait les taillis les plus épais et les ronciers les plus épineux. Moinat avait été aimé de mon père, et me faisait le grand honneur — il ne le faisait pas à tout le monde — d'être* non-seulement mon ami, mais encore mon maître; au reste, il n'a pas eu à s en repentir, et, dans toutes les forêts de l'État, où on en était arrivé à suspendre mes permissions, vu la quantité de gibier que je tuais, et un soufflet que j'eus l'imprudence de donner à un inspecteur, je me suis montré son digne élève, à ce que je crois.
Je me brouillai avec Moinat, à peu près comme Van Dyck se brouilla avec Rubens. Je tuai un jour un chevreuil que Moifaat venait de manquer : il ne me le pardonna jamais.
Nous avons dit que Moinat était le premier tireur & plomb, et Mildet le premier tireur à balle de la forêt de Villers-Cotterets.
Nous n'avons pas voulu dire, pour cela, que Moinat ne fût pas un excellent tireur, à balle comme à plomb ; mais Mildet s'était, pendant un assez long séjour en Allemagne, fait au tir à balle une véritable spécialité. Je l'ai vu clouer sur le tronc d'un chêne un écureuil qui, de toute sa vitesse, grimpait au long de ce Ironc. Je l'ai vu placer un fer à cheval contre un mur, et mettre six balles dans les six trous du fer à cheval. Je l'ai vu, dans un tir à la carabine où il y avait douze balles à tirer, faire un cordon autour du noir avec les onze premières balles, et enfoncer la broche avec la douzième.
Après eux venait Berthelin, l'oncle de Choron, qui tirait sûrement les trois quarts de ses coups; puis, après Berthelin, on tombait dans le commun des martyrs.
Du temps de l'empereur, on avait fort conservé le gros gibier dans la forêt de Viiiers-Cotterets. Au premier retour des Bourbons, à peine si M. le duc d'Orléans, à qui cette forêt avait été vendue comme forêt apanagère, avait eu le temps de donner des ordres à ce sujet. Mais, après la seconde restauration,— moitié par opposition, moitié par pertes r&lles* — les propriétaires riverains, s'étant beaucoup plaints des dégâts causés par la grosse bête, et ayant fait force procès à cet endroit, les ordres les plus sévères furent donnés à M. Deviolaine pour détruire les sangliers.
De pareils ordres sont toujours bien reçus des gardes. Le sanglier étant un gibier royal, ils n'ont pas le droit de tirer dessus, ou, quand ils tirent dessus par hasard) c'est qu'on leur en demande pour la bouche. Alors, le coup de fusil leur est purement et simplement payé vingt-quatre sous, je crois; mais, dans des cas de destruction, la bête appartenant de droit ù. celui qui la tue, un sanglier dans le saloir est, comme on le comprend bien, un fameux surcroit aux provisions d'hiver.
Les chasses avaient donc commencé depuis deux mois, quand M. Deviolaine me fit cette fameuse invitation qui me causait tant de joie.
Il se mêlait bien à cette joie une arrière-idée de danger : ces braves sangliers, qu'on laissait tranquilles depuis trois ou quatre ans, avaient crû et multiplié; si bien que, croissant et
multipliant, les vieux étaient arrivés à des tailles gigantesques ; les jeunes à un nombre infini. On les rencontrait dans la forêt par bandes de douze et de quinze, et on en avait tué, l'hiver, jusque dans les jardins potagers de la ville.
Aussi, il s'était fait parmi les riverains de la forêt une espèce de proverbe, par demandes et par réponses :
Demande. — Quand on plante des pommes de terre à cinq cents pa3 de la forêt, savez-vous ce qu'il y vient?
Réponse. — Eh bien, mais... il y vient des pommes de terre.
Réponse à la réponse. — Non ! il y vient des sangliers.
Et les plus grands contradicteurs étaient obligés de dire : « C'est vrai. »
Or, ces chasses duraient depuis le 15 septembre, c'est-à-dire depuis quatre mois, à peu près.
Pendant ces quatre mois, Choron s'était révélé par des merveilles. Donc, quand le rendez-vous de la chasse était à la Maison-Neuve et quand Choron était chargé de détourner le sanglier, c'était double fête, car on était sûr de ne pas faire buisson creux ; il est vrai qu'on faisait une lieue et demie à pied avant d'être à la Maison-Neuve. Mais, en arrivant au détour de cette belle route taillée au beau travers de la forêt, on apercevait de loin Choron, debout sur le chemin, à quatre pas en avant de sa porte, son corps de chasse au poignet, saluant son inspecteur et son cortège d'un lancer ou d'un hallali plein de verve. Cela voulait dire que l'animal était mort, ou que l'inspecteur et son cortège étaient des mazettes.
Puis, dans la maison, on trouvait cinq ou six bouteilles de tisane, comme Choron appelait son vin blanc; des verres scrupuleusement rincés par une charmante ménagère, et un pain de dix livres qui semblait pétri avec de la neige. On mangeait un morceau de ce pain avec un morceau de fromage ; on faisait un compliment à madame Choron sur son pain, sur soa fromage et sur ses yeux, et l'on se mettait en chasse.
Disons, en passant, que Choron adorait sa femme, et, sans motif aucun, en devenait de jour en jour plus jaloux. Ses camarades le plaisantaient parfois sur cette jalousie croissante; mais la plaisanterie d'ordinaire était courte : Choron devenait
pâle comme un mort. Puis, se retournant, en secouant sa belle tête, du côté de celui qui touchait imprudemment à cette plaie de son cœur que la langue de ses chiens ne pouvait guérir :
— Tiens! lui disait-il, — un tel, — si j'ai un conseil à te donner, tais-toi; et tais-toi tout de suite... Plus tôt tu te tairas, mieux cela vaudra pour toi !
Et le mauvais plaisant se taisait aussitôt. Ajoutons même que, de jour en jour, les allusions que l'on osait faire à la seule faiblesse de cet homme si fort devenaient de plus en plus rares, et promettaient môme, dans un temps très-court, de ne plus se renouveler du tout.
Choron et le chien enragé. — Niquet dit Bobino. — Sa maîtresse. — Chasse au sanglier.— -Hallali.— Triomphe de Bobino. —11 est décoré.
— Le sanglier qu'il avait tué ressuscite.
Voilà donc nos nouveaux acteurs posés. Le jeudi est venu : il est huit heures et demie du matin, et nous débouchons — M. Deviolaine, mon beau-frère, moi et une douzaine de gardes, tant partis de Villers-Gotterets que recrutés sur la route, — au tournant de la forêt, situé à quatre cents pas, à peu près, de la Maison-Neuve.
Choron était, comme d'habitude, sur sa porte, son cor à la main. Dès qu'il nous aperçut, il jeta au vent les notes les plus sonores, et nous ne doutâmes point que la chasse ne fût certaine.
Nous doublâmes le pas, et nous arrivâmes.
C'était quelque chose de charmant, comme goût et comme propreté, que l'intérieur de cette petite maison, que M. Deviolaine avait fait bâtir il y avait huit ou dix ans, et que l'on appelait la Maison-Neuve.
Je vois encore cet intérieur comme il m'apparut, quand je mis le pied sur le seuil, avec son lit à rideaux verts; à gauche, la cheminée garnie de trois fusils; au chevet du lit, une
fenêtre égayée par un rayon de soleil d'hiver; au pied de ce lit, une autre fenêtre, afin qu'on pût, 6ans sortir, inspecter les deux côtés de la route ; un bahut plein de plats à grandes fleurs, et une collection complète d'animaux à quatre pattes et d'oiseaux empaillés.
Parmi ces animaux, il y avait un affreux chien de berger, de la couleur d'un loup, le poil hérissé, les yeux sanglants, la gueule ouverte et baveuse.
Choron disait qu'il n'avait eu peur qu'une fois dam sa vie, et il avait éternisé la cause de sa peur.
La cause de sa peur, c'était ce chien.
Ce chien, avant d'être un chien empaillé, était un chien enragé.
Choron taillait des arbres dans son petit jardin, situé en face de sa maison, quand il vit tout à coup ce chien qui faisait effort pour passer à travers sa haie; il comprit aussitôt, à l'aspect de ces yeux ardents, de cette bouche écumante, que l'animal était enragé, et il prit sa course vers la maison. Mais, si bien que courût Choron^ le chien courait mieux encore ; de sorte que Choron n'eut ni le temps de fermer sa porte derrière lui, ni celui de prendre son fusil, pendu à la cheminée. Tout ce qu'il put faire, fut de sauter sur son lit, et de rouler la couverture autour de son corps, pour parer autant que possible aux morsures. Le chien sauta sur le lit presque en même temps que Choron , et se mit à mordre au hasard ce ballot de laine, au centre duquel était un homme. Mais tout à coup Choron développa la couverture dans toute sa largeur, roula à son tour le chien dedans, et, tandis que celui-ci se débattait, sauta sur son fusil, et, à bout portant, lâcha les deux coups à travers la couverture, qui se teignit de sang, puis se bossela convulsivement pendant quelques secondes. MaiB bientôt les ondulations diminuèrent, et enfin cessèrent tout à fait, pour faire place aux derniers frémissements de la vie qui s'éteint. Choron déroula la couverture : l'animal était mort.
Choron avait empaillé le chien, et l'avait monté sur la couverture sanglante, qu'il mordait à belles dents.
En voyant l'animal, tout empaillé qu'il était, on comprenait que Choron eût eu peur.
J'examinai tous les animaux, les uns après les autres. Je me fis raconter leur histoire, depuis celle du premier jusqu'à celle du dernier. Je mangeai, tout en questionnant, un morceau de pain et de fromage ; je bus, tout en écoutant, deux verres de vin, et je me trouvai prêt à partir encore avant les autres.
En sortant, M. Deviolaine me montra, au jardin de Choron, une porte de six pieds de haut, par-dessus laquelle il avait, au moment de la construction de la maison, vu sauter mon père, tout souffrant qu'il était à cette époque.
Cette tradition était arrivée jusqu'à Choron, qui avait plus d'une fois essayé d'en faire autant, sans jamais avoir pu y réussir.
Ce qu'il y avait de particulier à ces chasses, composées en grande partie de gardes, c'était l'absence complète de craques; — que l'on me pardonne ce mot, il est consacré entre chasseurs. — Chacun connaissait trop bien son voisin, et était trop bien connu de lui, pour lui en imposer, par quelques-uns de ces honnêtes mensonges dont les habitués de k plaine Saint-Denis rehaussent leur mérite; on savait quels étaient les forts et les faibles, et l'on rendait toute justice aux forts.
Mais aussi, l'on était impitoyable pour les faibles.
Au premier rang de ceux-ci, était un nommé Niquet, surnommé Bobino, à cause de sa passion — nous parlons de son jeune âge, bien entendu, — pour le jeu de toupie qui porte ce nom. Il avait la réputation d'être un homme d'esprit; mais, à cette réputation, il joignait celle, non moins méritée, d'être le plus maladroit tireur de la troupe.
On racontait donc les prouesses de Choron, de Moinat, de Miidet et de Berthelin ; mais on raillait à mort le pauvre Bobino.
Ce à quoi il répondait par les coq-à-l'àne les plus plaisants, auxquels son accent provençal donnait une allure tout à fait amusante.
Ce jour-là, M. Deviolaine avait jugé à propos de changer le sujet de la raillerie, sans en changer l'objet. C'était toujours
Bobino que l'on faisait enrager, mais non plus à cause de sa maladresse.
On le faisait enrager à cause de sa maltresse.
Bobino avait une maîtresse... Pourquoi pas?
Cette maîtresse n'était pas belle... Chacun son goût.
Cette maîtresse était justement la femme qui avait monté sur le marchepied du cabriolet du général Lallemand, et qui lui avait craché au visage.
— Voyons, Niquet, disait M. Deviolaine, vous qui avez une femme grosse et grasse, quel charme trouvez-vous dans cette femme, qui est sèche comme un clou?
— Monsieur l'inspecteur, c'est pour les jours maigres.
— Si elle était jolie, insistait M. Deviolaine, je comprendrais cela.
— Ah! monsieur l'inspecteur, vous ne savez pas!...
— Mais des yeux rouges... 1
— Monsieur l'inspecteur, vous ne savez pas?...
— Mais des dents noires...
— Monsieur l'inspecteur, qu'est-ce qui fait le mérite des montres de Bréguet?
— Pardiea ! c'est le mouvement.
— Eh bien, monsieur l'inspecteur, un mouvement Bréguet!. . un mouvement à mettre dans un boîtier d'or!
Tout le monde éclata de rire. Je ris comme les autres, quoique je ne comprisse absolument rien à la réponse de Bobino.
J'allais m'approcher de Bobino, et lui demander à lui-même l'explication de sa plaisanterie, lorsque Choron nous fit signe qu'il était temps de se taire.
Nous étions à cinq cents pas de l'endroit où le sanglier était baugé.
A partir de ce moment, pas un chuchotement ne se fît entendre. Alors Choron fit part de son plan à l'inspecteur, lequel nous donna ses ordres à voix basse, et nous allâmes prendre nos places autour de l'enceinte, que Choron, avec son limier qu'il tenait en laisse, s'apprêtait à fouiller.
Je demande bien humblement pardon à mes lecteurs de me servir de tous ces termes de chasse, ni plus ni moins que le
baron des Fâcheux. Mais ces termes seuls rendent ma pensée, et, d'ailleurs, je les crois tous assez connus pour qu'ils n aient pas besoin d'explication.
Ma mère m'avait, comme on pense bien, recommandé à M. Deviolaine. Elle ne m'avait laissé aller qu'à cette condition, que M. Deviolaine ne me perdrait pas de vue. Il le lui avait promis, et, pour lui tenir scrupuleusement parole, il m'avait placé entre lui et Moinat, me recommandant de me tenir entièrement caché derrière un gros chêne; puis, si je tirais sur le sanglier, et qu'il revint sur le coup, je devais m'accrocher à une branche de ce chêne, m'enlever à la force des poignets, et laisser passer l'animal au-dessous de moi.
Tout chasseur un peu expérimenté sait que c'est là la manière généralement adoptée en cette circonstance.
Dix minutes ne s'étaient point écoulées, que chacun était à son poste. Bientôt la voix du chien de Choron, qui était tombé sur la piste, retentit avec une plénitude et une fréquence qui annonçaient son approche de l'animal. Tout à coup l'on entendit craquer les arbres du fourré. Je vis , pour mon compte, passer quelque chose; mais, avant que j'eusse le temps de porter mon fusil à mon épaule, ce quelque chose s'était évanoui. Moinat envoya son coup de fusil au juger; mais luimême secoua la tête, en signe qu'il ne croyait pas le moins du monde avoir touché l'animal. Puis, un peu plus loin, on entendit un second coup de fusil, puis un troisième, lequel fut immédiatement suivi du cri à'Hallali ! poussé du fond de ses poumons par la voix de Bobino.
Chacun courut à l'appel, quoique, en reconnaissant la voix de l'appelant, chacun pensât qu'il allait être dupe de quelque nouvelle mystification inventée par le spirituel loustic.
Je courus comme les autres, et je dois même dire que je courus plus fort que les autres. Je n'avais jamais assisté à l'hallali d'nn sanglier, et je ne voulais pqs manquer un pareil spectacle. M. Deviolaine avait beau me crier de ne point me presser, je n'écoutais rien.
J'ai dit que tout le monde avait cru à une mystification. L'étonnement de tout le monde fut donc sans pareil lorsqu'en
MEMOIRES D'à L EX. DUMAS
arrivant sur la route de Dampleux, qui coupait comme la barre d'un T la laye transversale dans laquelle nous étions postés, nous vîmes, au beau milieu du pavé, Bobino assis tranquillement sur son sanglier.
Pour compléter ce tableau, qui pouvait servir de pendant à la mort du sanglier de Calydon, tué par Méléagre, Bobino, affectant l'insouciance d'un homme habitué à ces sortes de prouesses, son brûle-gueule à la bouche, battait le briquet pour se procurer du feu.
À son premier coup de fusil, l'animal avait roulé comme un lapin, et n'avait plus bougé de l'endroit où il était tombé.
On devine facilement le concert de félicitations demi-railleuses qui s'éleva autour du vainqueur, lequel, prenant son air dégagé et coiffant sa pipe d'un bonnet de papier pour que le vent n'emportât point l'amadou, répondit entre deux bouffées de fumée :
— Eh! oui, voilà comme nous les carambolons, ces petites bôtes, nous autres Provençaux !
Et, en effet, il n'y avait rien à dire, le carambolage était parfait : la balle avait frappé l'animal derrière l'oreille. Moinat, Mildet ni Berthelin n'eussent pas fait mieux.
Choron arriva le dernier, sans faire un pas plus vite que l'autre
Aussitôt qu'il apparut, sortant de la forêt avec son limier remis en laisse, nous le vîmes fixer son regard étonné sur le groupe que nous formions, et dont Niquet était le centre. En voyant venir Choron, nous nous écartâmes pour qu'il pût voir ce que nous voyions sans pouvoir y croire.
— Que diable me chante-t-on, Bobino? cria-t-il du plus loin qu'il pût être entendu. On me dit que le sanglier s'est jeté dans ton coup comme un imbécile !
— Qu'il se soit jeté dans mon coup, ou que mon coup se soit jeté dans lui, il n'en est pas moins vrai que le pauvre Bobino va avoir des grillades pour tout son hiver, et qu'il n'y aura que ceux qui pourront lui rendre la pareille d'invités à en manger chez lui, — à part, bien entendu, M. l'inspecteur, ajouta Bobino en soulevant sa casquette, lequel fera toujours
honneur et plaisir à son trés-humble serviteur, quand il voudra bien goûter de la cuisine de la mère Bobine.
C'est ainsi que Niquet appelait sa femme, attendu qu'à son avis Bobine était tout naturellement le féminin de Bobino.
— Merci, Niquet, merci, dit M. Deviolaine, ce n'est pas de refus.
— Pardieu ! Bobino, dit un des gardes, nommé François, et qui était frère du domestique de M. Deviolaine, Léon Mas, que j'ai déjà eu l'occasion de nommer plusieurs fois, comme il ne t'arrivepas souvent de faire des coups pareils... avec la permission de M. Deviolaine, il faut que je te décore!
— Décore, mon ami, décore! dit Bobino; il y en a plus d'un qui a été décoré sous l'autre, et qui ne le méritait pas autant que moi.
Bobino était injuste : sous l'autre, on ne prodiguait pas les décorations. Mais la passion l'aveuglait. Bobino, après avoir été terroriste en 1793, était royaliste enragé en 1815, partageant, en cela, les opinions de sa bien-aimée de la rue de Soissons.
Et Bobino continua de fumer avec le calme le plus comique, tandis que François, tirant un couteau de sa poche, s'approchait de la partie postérieure du sanglier, dont il prit la queue, que d'un seul coup il sépara du corps.
A la grande stupéfaction de tout le monde, le sanglier, tout en demeurant immobile, poussa un grognement sourd.
— Eh bien, qu'est-ce donc, petit ? demanda Bobino, tandis que François attachait la queue de l'animal à la boutonnière de son vainqueur; il paraît que nous tenions à ce bout de ficelle?
Le sanglier poussa un second grognement, et gigotta d'une patte.
— Bon ! dit Bobino, bon ! Nous avons le cauchemar, comme ce pauvre Moquet ; — le cauchemar de Moquet était devenu proverbial; — seulement, ce n'est pas la mère Durand qui est assise sur notre estomac, c'est le père Bobino, et le père Bobino, quand il est installé quelque part, n'est pas facile à déloger!
A peine avait-il achevé ces paroles, qu'il roulait à dix pas de là, le nez dans la poussière, et son brûle-gueule brisé entre ses dents.
Nous nous écartâmes tous, nous demandant s'il y avait tremblement de terre.
Point. — Le sanglier, qui n'était, à ce qu'il paraît, qu'étourdi par le coup, venait de se relever, rappelé à la vie par la saignée que lui avait faite François ; et, après s'être débarrassé, comme nous venions de le voir, du fardeau qui pesait sur lui, se tenait debout, mais chancelant sur ses quatre pattes, comme s'il eût été ivre.
— Ah! pardieu! dit M. Deviolaine, laissez-le faire; il serait curieux que celui-là en revint !
— Eh! non ! eh! non! ne le laissez pas faire, cria Choron cherchant son fusil, qu'il avait déposé dans un fossé pour rattacher son limier; tirez dessus, au contraire, tirez dessus! Je connais ces paroissiens-là, ils ont la vie dure. Tirez dessus, morbleu ! et plutôt deux coups qu'un, ou il nous échappe !
Mais il était déjà trop tard. Les chiens, en voyant le sanglier se relever, s'étaient jetés sur lui, les uns le tenant aux oreilles, les autres aux cuisses ; tous, enfin, réunis après sa peau, le couvraient si complètement, qu'il n'y avait pas une place sur son corps large comme un écu où l'on pût loger une balle.
Pendant ce temps, le sanglier gagnait tout doucement le fossé, entraînant avec lui la meute; puis il entra dans le fourré, puis il disparut, poursuivi par Bobino, qui s'était relevé furieux, et qui voulait à toute force avoir raison de l'affront reçu.
— Arrête, arrête! criait Choron, arrête-le par la queue, Bobino I arrête, arrête!
Tout le monde se tordait de rire.
On entendit deux coups de fusil.
— Allons, bon! dit Choron, voilà l'animal qui va tuer nos chiens, maintenant!
Mais on n'entendit aucun cri qui indiquât que la funeste prophétie de Choron se fût réalisée.
Enfin, au bout d'un instant, on vit reparaître Bobino, l'oreille basse : il avait manqué le sanglier de ses deux coups, et le sanglier avait repris chasse, poursuivi par tous les chiens, dont on entendait les voix s'éloigner rapidement.
Nous le chassâmes tout le reste de la journée. Il nous mena à cinq lieues de là, au taillis d'Hivors, et nous n'en entendîmes jamais parler, quoique Choron eût fait savoir à tous les gardes de Villers-Cotterets non présents à l'accident, et môme à tous ceux des forêts voisines, que si, par hasard, quelqu'un d'entre eux tuait un sanglier sans queue, et qu'il tint à avoir ce sanglier complet, il retrouverait cette queue à la boutonnière de Bobino.
La chasse, bien certainement, avait été plus amusante que si elle eût réussi; mais elle n'avait aucunement rempli les intentions de l'inspecteur, qui avait reçu l'ordre de détruire les sangliers, et non de les anglaiser.
Aussi, lorsque nous nous séparâmes des gardes, M. Deviolaine indiqua-t-il une chasse pour le dimanche suivant, avec ordre de détourner d'ici là le plus de sangliers que Ton pourrait, afin que, si Ton faisait buisson creux sur une garderie, on pût se rejeter sur l'autre.
Tout en revenant avec M. Deviolaine, je le caressai si bien, qu'avec l'aide de mon beau-frère, qu'il aimait beaucoup, j'obtins de lui que je serais non-seulement de la chasse suivante, mais de toutes les chasses à venir, à moins que l'abbé Grégoire, mécontent de moi, ne vînt mettre à mes plaisirs le fameux veto qui coûta si cher à Louis XVI.
Les sangliers et les gardes. — La balle de Robin-des-Bois. —
Le charcutier.
Le rendez-vous du dimanche fut fixé au regard Saint- Hubert, un des rendez- vous les plus usités, et, en môme temps, un des plus charmants endroits de la forêt.
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Nous arrivâmes, M. Deviolaine et moi, à l'heure militaire. — Mon beau -frère n'avait pu venir, étant en tournée.
Tout le monde se trouvait au rendez-vous avec la ponctualité de l'obéissance.
Il y avait trois bétes détournées, deux ragots et une laie.
Il va sans dire que pas un garde ne manqua de demander à Bobino des nouvelles de son sanglier; mais, à part la queue qu'il avait eu le bon esprit de conserver à sa boutonnière, Bobino n'en avait pas entendu parler.
Il y avait, comme nous l'avons dit, trois sangliers à attaquer : un sur la garderie de Berthelin; un sur la garderie de Choron ; un sur la garderie de Moinat.
On commençait par celui qui se trouvait le plus proche : c'était un des ragots; il était détourné par Berthelin.
Avant qu'il sortit de l'enceinte, il fut tué par Mildet, qui, à cinquante pas, lui coula un lingot au beau travers du corps.
On passa au second, qui était sur la garderie de Choron. — C'était à une petite lieue, à peu près, de Fendroit où ou avait tué le premier. — Choron, selon son habitude, nous conduisit d'abord à la Maison-Neuve, pour y boire un coup et y manger un morceau ; après quoi, nous nous remimes eu route.
L'enceinte fut forcée. J'étais placé entre M. Deviolaine et ce même François qui avait décoré Bobino ; après François, venait Moinat, et, après Moinat, je ne sais plus qui.
Cette fois, nous avions affaire à la laie.
Choron entra dans le taillis avec son limier; cinq minutes après, la laie était lancée. Nous l'entendimes venir comme la première fois, faisant claquer ses mâchoires Tune contre l'autre. M. Deviolaine, à qui elle passa d'abord, lui envoya ses deux coups de fusil sans la toucher. Je lui envoyai le mien ; mais, comme c'était le premier que je tirais, je le manquai aussi; enfin, François fit feu à son tour, et l'atteignit en plein corps. Aussitôt le sanglier lit un retour à angle droit, et, avec la rapidité de la foudre, fondit sur le tireur. François, qui était assez sûr de lui, l'attendit de pied ferme, et lui envoya son second coup presque à bout portant; mais, au même instant, au milieu de la fumée que le vent n'avait pas encore eu
le temps de dissiper, François et le sanglier ne formèrent plus qu'un groupe informe. Nous entendîmes un cri de détresse. François, renversé sur le dos, cherchait vainement à tirer son couteau de chasse, tandis que la laie, acharnée sur lui, le fouillait à coups de groin. Nous nous précipitâmes tous pour courir à son secours; mais nous n'avions pas fait quatre pas, qu'une voix cria d'un accent impératif, qui arrêta M. Deviolaine tout le premier :
— Ne bougez pas !
Chacun s'arrêta, immobile et muet à sa place; seulement, tous les yeux se dirigèrent du côté où était venue la voix. Alors, nous vîmes Moinat abaisser le canon de son fusil dans la direction du groupe terrible. Un moment, le vieillard parut changé en statue de pierre ; enfin, le coup partit, et l'animal, frappé au défaut de l'épaule, alla rouler à quatre pas de celui qu'il tenait terrassé.
— Merci, vieux ! dit François en se remettant vivement sur ses jambes; si jamais tu as besoin de moi, tu comprends, c'est à la vie, à la mort!
— Oh ! ça ne vaut pas la peine, dit Moinat.
Et il se mit tranquillement à recharger son fusil.
Nous courûmes tous à François. Il avait une égratignure à la cuisse, et une morsure au bras, voilà tout; ce n'était rien en comparaison de ce qui eût pu arriver, si, au lieu d'avoir eu affaire à une laie, il eût eu affaire à un sanglier. Lorsqu'on se fut assuré du peu de gravité des deux blessures, toutes les exclamations tournèrent en félicitations pour Moinat ; mais, comme ce n'était pas la première fois qu'il était le héros d'une pareille aventure, Moinat reçut nos compliments en homme qui ne comprend pas qu'on trouve extraordinaire une chose si simple, et, selon lui, si facile à exécuter.
Après nous être occnpés des hommes, nous nous occupâmes de la bête.
Le sanglier avait reçu les deux balles de François ; mais, Tune, tirée de côté, s'était aplatie sur la cuisse presque sans entamer la peau ; l'autre, envoyée de face, avait glissé sur la tète, où elle avait creusé un sillon sanglant.
Quant à la balle de Moinat, elle avait pris ranimai au défaut de l'épaule, et l'avait tué roidc.
On fit la curée; on mit la bête sur les épaules de deux ouvriers du bois, qui se chargèrent de la porter à la Maison- Neuve, comme les envoyés de Moïse portaient la grappe de la terre promise, et Ton se remit en chasse comme si rien ne s'était passé, ou comme si l'on eût prévu qu'il se passerait, avant la fin de la journée, un événement bien autrement terrible que celui que nous venons de raconter.
La troisième attaque devait avoir lieu sur la garderie de Moinat, limitrophe de celle où, trois jours auparavant, Bobino avait été décoré; on y arriva au bout de trois quarts d'heure de marche. Les mêmes précautions furent prises que dans les battues précédentes ; l'enceinte fut formée. Cette fois, j'étais placé entre M. Deviolaine et Berthelin ; puis, comme c'était Moinat qui avait détourné la bête, il entra à son tour dans l'enceinte pour la fouiller.
Cinq minutes après, la voix du chien annonça que le sanglier était lancé.
Chacun était attentif pour saisir le sanglier au passage, quand tout à coup l'on entendit un coup de carabine. En même temps, je vis un grès, placé àquarantepasdemoi, à peu près, voler en éclats; puis j'entendis, à ma droite, un cri de douleur. Je tournai la tête, et j'aperçus Berthelin, qui, d'une main se cramponnait à une branche d'arbre, et qui appuyait l'autre sur son côté.
À travers ses doigts, le sang ruisselait.
Peu à peu, il s'affaissa sur lui-même en se courbant en deux ; puis il se laissa aller à terre en poussant un profond gémissement.
— Au secours! au secours! criai-je; Berthelin est blessé!
Et je courus à lui, suivi de M. Deviolaine, tandis que, sur toute la ligne, les chasseurs, d'un pas rapide, se rapprochaient de nous.
Berthelin était sans connaissance. Nous le soutînmes dans nos bras ; le sang coulait à flots d'une blessure qu'il avait reçue au-dessus de la hanche gauche.
La balle était restée dans le corps.
Nous étions tous autour du mourant, nous interrogeant du regard, pour savoir qui avait tiré le coup de fusil, quand nous vîmes sortir du fourré Choron, sans casquette, pâle comme un spectre, tenant à la main sa carabine encore fumante, et criant:
— Blessé! blessé! Qui est- ce qui a dit que mon oncle était blessé?
Personne de nous ne répondit; mais nous lui montrâmes le moribond, qui vomissait le sang à pleine bouche.
Choron s'avança, le3 yeux hagards, la sueur au front, les cheveux dressés sur la tête, et arriva près du blessé; il le regarda en pâlissant encore, ce que Ton aurait cru impossible, poussa une espèce de rugissement, brisa le bois de sa carabine contre un arbre, et en jeta le canon à cinquante pas de lui.
Puis il tomba à genoux, priant le mourant de lui pardonner; mais le mourant avait déjà fermé les yeux pour ne plus les rouvrir !
On improvisa à l'instant môme un brancard: on posa le blessé dessus ; puis on le transporta dans la maison de Moinat, qui n'était qu'à trois ou quatre cents pas de l'endroit où l'accident était arrivé. Nous accompagnions tous le brancard, ou plutôt nous suivions Choron, qui marchait près de lui les bras pendants, la tête basse, ne disant pas une parole, ne versant pas une larme Pendant ce temps, un des gardes était monté sur le cheval de M. Deviolaine, et courait ventre à terre chercher le médecin.
Au bout d'une demi-heure, le médecin arriva, pour annoncer ce dont chacun se doutait en voyant que Berthelin n'avait pas repris connaissance: c'est que la blessure était mortelle.
La femme du blessé ignorait encore cette nouvelle. 11 fallait la lui transmettre. M. Deviolaine se chargea de ce triste message, et s'apprêta à sortir de la maison.
Alors Choron se leva, et, s'approchant de lui :
— Monsieur Deviolaine, dit-il, il est bien entendu que, tant que je vivrai, elle ne manquera de rien, la pauvre chère
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femme ! et que, si elle veut venir demeurer chez nous, elle y sera vue comme ma mûre.
— Oui, Choron, répondit M. Deviolaine, le cœurgonflé; oui, je sais que tu es un brave cœur, un honnête garçon. Que veux-tu, mon ami! tu sais qu'il y a des balles qui sont fondues avec un nom dessus; ce n'est point ta faute, c'est celle de la fatalité.
— Ah! monsieur l'inspecteur ! s'écria Choron, dites-moi encore quelques paroles comme celles-là ; vous ne savez pas le bien qu'elles me font... Je crois que je vais pleurer.
— Pleure, mon enfant, pleure! dit M. Deviolaine; pleure, cela te fera du bien.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria enfin le malheureux en éclatant en sanglots, et en tombant dans un fauteuil.
Rien ne m'a jamais plus impressionné qu'une grande force brisée par une grande douleur. La vue de Berthelin, luttant contre la mort et versant tout son sang, m'avait moins ému que la vue de Choron, luttant contre le désespoir et ne pouvant verser une larme.
Nous quittâmes, les uns après les autres, cette chambre mortuaire, où il ne resta que le mourant, le médecin, Moinat et Choron.
Dans la nuit, Berthelin expira.
On devine l'émotion de ma mère lorsqu'elle apprit ce qui s'était passé, et le discours magnifique qu'elle me fit sur les balles perdues» La balle de Choron ne pouvait-elle pas m'atteindre, aussi bien qu'elle avait atteint Berthelin? Et, si cela était arrivé, ce serait elle qui, à cette heure, pleurerait près de mon cadavre!
J'abondai dans son sens. Je lui dis que tout était possible, mais que, de mémoire d'homme, c'était le premier accident de ce genre qui arrivât dans la forêt; que, par cela même qu'il était arrivé, c'était une raison pour qu'il ne se renouvelât plus avant cent ans ; que, dans cent ans, ceux qui ne seraient pas tués par les balles seraient tués par ce chasseur bien autrement redoutable qu'on appelle le Temps; qu'ainsi donc, il n'y avait aucune raison pour que je n'allasse point auxchas-
ses suivantes, comme gavais été aux chasses passées... Hélas! ma pauvre mére n'avait d'autre volonté que la mienne, et je la tourmentai tant, qu'elle céda.
0 pauvre mûre! c'est toi que le chasseur fatal devait tuer avant l'âge, au moment où j'allais te rendre en joies eten bienêtre toutes les douleurs que je t'avais faites, toutes les gènes que je t'avais causées!
Le jeudi suivant, j'allai à la chasse, malgré le terrible accident du dimanche.
Le rendez-vous, cette fois, était à la Bruyôre-aux-Loups.
M. Deviolaine avait convoqué tout le monde, à l'exception de Choron. Mais, convoqué ou non, Choron n'était pas homme à manquer â son devoir : il arriva à la môme heure que les autres; seulement, il n'avait ni carabine ni fusil.
— Le voilà! dit M. Deviolaine ; j'en étais sûr ! Puis, se retournant vers lui :
— Pourquoi diable es-tu venu, Choron?
— Parce que je suis chef de brigade, mon inspecteur.
— Mais je ne t'avais pas convoqué.
— Oui, je comprends, et je vous remercie... Mais ce n'est point cela; le service avant tout. Dieu sait si je donnerais ma vie pour que le malheur ne fût pas arrivé; mais, quand je resterais à me lamenter à la maison, il n'en aura pas moins six pieds de terre sur le corps, le pauvre cher homme!... Oh! il y a une chose qui me tourmente, monsieur Deviolaine.
— Laquelle, Choron?
— C'est qu'il est mort sans me pardonner.
— Comment voulais-tu qu'il te pardonnât? Il ne savait même pas que c'était toi qui eusses tiré le malheureux coup de carabine.
— Non, il ne l'a pas su au moment de la mort, mais il le sait là-haut. Les morts savent tout, à ce qu'on dit.
— Allons, Choron! allons, du courage ! dit M. Deviolaine.
— Du courage! parbleu! vous voyez bien que j'en ai, mon inspecteur, puisque me voilà. Mais n'importe, j'aurais voulu qu'il me pardonnât.
Puis, se penchant à l'oreille du chef :
— Il m'arrivera malheur, lui dit-il, vous verrez, monsieur ' Deviolaine, il m'arrivera malheur... et cela...
— Et cela?
— Parce qu'il ne m'a pas pardonné.
— Tu es fou !
— Vous verrez cela.
— Choron!
— Que voulez-vous! c'est mon idée.
— C'est bien, tais-toi, ou parlons d'autre chose. |
— De ce que vous voudrez, mon inspecteur.
— Pourquoi es-tu venu sans armes? :
— Parce que, de ma vie, entendez-vous? de ma vie, je ne toucherai ni carabine ni fusil.
— Et avec quoi tueras-tu le sanglier, si le sanglier tient aux. chiens? ,
— Avec quoi je le tuerai?
Choron tira un couteau de sa poche. ,
— Je le tuerai avec cela, donc !
M. Deviolaine haussa les épaules.
— Haussez les épaules tant que vous voudrez, monsieur Deviolaine, il en sera comme je vous le dis. Ce sont ces brigands de sangliers qui sont cause que, j'ai assassiné mon oncle ! avec mon fusil ou ma carabine, je ne sentais pas que je les tuais, tandis qu'avec mon couteau, c'est autre chose! D'ailleurs, avec quoi égorge-t-on les cochons? Avec un couteau. Eh bien, un sanglier, ce n'est pas autre chose qu'un cochon.
— Enfin, dit M. Deviolaine, qui comprenait qu'il n'aurait jamais le dernier mot, puisque tu ne veux entendre à rien, il faut bien te laisser faire.
— Oui, oui, laissez-moi faire, mon inspecteur, et vous verrez !
— En chasse! en chasse, messieurs! dit l'inspecteur.
Le sanglier était retourné sur la garderie d'un nommé Lajeunesse. On l'attaqua presque aussitôt, car le rendez- vous n'était pas à plus de cinq cents pas de la bauge.
Mais, cette fois, quoique touché de quatre ou cinq balles,
sanglier, qui était une bête de trois ans, prit un grand ti, et ce ne fut qu'au bout de quatre ou cinq heures de sse qu'il se décida à faire tête aux chiens, out le monde sait une chose : c'est que, fût-on harassé à pas pouvoir se tenir debout, toute fatigue cesse au moment le sanglier tient. Nous avions fait, en tours et en détours, s de dix lieues. Cependant, dès que nous reconnûmes, à la x des chiens, qu'ils étaient aux prises avec l'animai, chacun qous retrouva ses forces, et se mit à courir vers le point la forêt où s'amassaient les aboiements, l'était dans une jeune coupe de huit ou dix ans, c'est-à-dire milieu d'un taillis de dix ou douze pieds de haut, que le me se jouait. Au fur et à mesure que nous avancions, le lit redoublait, et, de temps en temps, on apercevait, ausus de la cime des arbres, un chien enlevé par un coup de itoir, les quatre pattes en l'air, hurlant comme un désesé, mais ne retombant à terre que pour se ruer de nouveau • le sanglier. Enfin, nous arrivâmes à une espèce de claire : l'animal était acculé, comme dans un fort, aux racines .11 grand baliveau renversé par quelque ouragan. Vingtq ou trente chiens l'assaillaient à la fois; dix ou douze ient blessés, quelques-uns avaient le ventre ouvert. Mais ; nobles animaux ne sentaient pas la douleur, et revenaient combat en piétinant sur leurs entrailles traînantes. C'était a fois magnifique et horrible à voir !
— Allons, allons, Mildet ou Moinat, un coup de fusil à ce illard-là! Assez de chiens tués; finissons-en.
— Hein! que dites-vous donc, monsieur l'inspecteur? s'écria oron. Un coup de fusil! un coup de fusil à un pourceau? ons donc! Un coup de couteau, c'est assez bon pour lui... tendez, et vous allez voir !
Choron tira son couteau, et s'élança vers le sanglier, écarît les chiens, qui revinrent aussitôt, et se confondant avec tte masse mobile et hurlante. Pendant deux ou trois secons, il nous fut impossible de rien distinguer ; mais, tout à up, le sanglier lit un violent effort comme pour s'élancer, acun portait déjà la main à la gâchette de son fusil, quand
on s'aperçut qu'au lieu de s'élancer, l'animal, au contraire, faisait un mouvement de recul. Choron se releva, tenant l'ani mal par les deux pieds de derrière, comme il eût fait d'un* brouette, et le maintenant, malgré tous ses efforts, avec et poignet de fer que nous lui connaissions, tandis que les chien; se jetant de nouveau sur lui, le couvraient de leurs corp comme d'un tapis mouvant et bigarré.
— Allons, Dumas, me dit M. Deviolaine, celui-là, c'est à toi va faire tes premières armes.
Je m'approchai du sanglier, qui, en me voyant venir, redoubla de secousses, faisant claquer ses mâchoires, et me re gardant avec dos yeux ensanglantés; mais il était pris dans ui véritable étau, et tous ses efforts ne purent le dégager.
Je lui introduisis le bout du canon de mon fusil dan l'oreille, et je fis feu.
La commotion fut si violente, que l'animal s'arracha de! mains de Choron, mais ce ne fut que pour aller rouler à dr pas de là : balle, bourre et feu, tout lui était entré dans fc tête, et je lui avais littéralement brûlé la cervelle.
Choron poussa un grand éclat de rire.
— Allons, allons, dit-il, je vois qu'il y a encore du plaisir prendre sur la terre!
— Oui, dit M. Deviolaine, effrayé de ce qu'il venait de voir Seulement, si tu procèdes de cette manière-là, mon garçon tu pourras bien ne pas t'amuser longtemps... Mais qu'as-û donc à la main?
— Rien, une égratignure : le gredin avait la peau si dm que mon couteau s'est refermé.
— Oui, et, en se refermant, il t'a coupé le doigt, dit M. De Violaine. !
— Net, mon inspecteur, net!
Et Choron^étendit sa main droite, à laquelle il manquaii! première phalange de l'index .
Puis, au milieu du silence que cette vue produisit, s'appro chant de M. Deviolaine :
— C'est trop juste, monsieur l'inspecteur, dit-il, c'est 1 doigt avec lequel j'ai tué mon oncle...
— Mais il faut soigner cette blessure-là, Choron !
— Soigner cela? Ah bien, voilà grand'chose! S'il faisait du nt, ce serait déjà séché.
Et, sur ce, Choron, rouvrant son couteau, fit la curée de nimal aussi tranquillement que si rien ne lui était arrivé. A la chasse suivante, Choron revint, non plus avec un couau, mais avec un poignard en forme de baïonnette, ayant ie garde espagnole emboitant toute la main. 11 l'avait fait Lécuter sous ses yeux par son frùre, armurier à Villers- )tterets.
Ce poignard-là ne pouvait ni se briser ni se fermer, et, >ussé par le poignet de Choron, il fût entré jusqu'au cœur un chêne.
Alors, la scène que j'ai déjà décrite se renouvela; seuleent, le sanglier resta sur la place, égorgé comme un cochon >mestique,
Il en fut ainsi à toutes les autres chasses; si bien que ses
marades ne l'appelaient plus que le charcutier.
Et, chose étrange ! là où un autre que Choron eût laissé la
e, Choron n'attrapait pas une égratignure!
On eût dit qu'en se coupant le bout du doigt, il avait re-
anché la seule partie de son corps qui fût vulnérable.
Mais tout cela ne lui faisait pas oublier la mort de Berthc-
1 ; il devenait de plus en plus sombre, et, de temps en temps,
disait à l'inspecteur :
— Voyez-vous, monsieur Deviolaine, tout cela n'empêche >int qu'un jour il m'ar rivera malheur !
Puis, tout bas, à ses amies, sa femme se plaignait de sa jausie.
— Un jour ou l'autre, disait-elle, le malheureux me tuera» >mme il a tué mon oncle Berthelin!
Dois-je finir tout de suite cette lamentable histoire de loron? Dois-je attendre, en suivant l'ordre des jours, que n dénoûment arrive naturellement et à son heure? Non, débarrassons-nous de cette tache sanglante faite aux entières pages du livre de ma jeunesse.^
La chasse aux loups. — Les petites villes. — Mort tragique de Choron.
Cinq ou six ans s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons de raconter. — J'avais quitté Villers-Cottercts, et j'y revenais passer quelques jours près de ma bonne mère
Calait au mois de décembre, et la terre était toute couvert* de neige.
Ma mère embrassée et réembrassée, je courus droit cha M. Deviolaine.
— Ah! te voilà, garçon, dit-il; tu arrives bien!
— Chasse au loup, n'est-ce pas?
— Justement.
— J'y pensais envoyant la neige, et je suis enchanté de n< m'être pas trompé dans ma prévision.
— Oui, on a eu connaissance de trois ou quatre de ces mes sieurs dans la forêt, et, comme il y en a deux sur la gardera de Choron, je lui ai fait passer aujourd'hui l'ordre de les détourner cette nuit, en le prévenant que nous serions chez h demaiu matin, à sept heures.
— A la Maison-Neuve, toujours?
— Toujours.
— Et que devient-il, ce pauvre Choron? Tue-t-il encore le sangliers à coups de baïonnette?
— Oh! les sangliers sont exterminés, depuis le premier jus qu'au dernier. Je crois qu'il n'en reste plus un seul dans li forêt. Il les a tous passés en revue.
— Et leur mort l'a-t-elle consolé ?
— Ma foi, non. Tu le verras : le pauvre diable est plus trist et plus sombre que jamais ; il est bien changé. J'ai cependan ait avoir une pension à la veuve de Berthelin ; mais rien n peut le guérir de son chagrin, il est mordu au cœur. Ajoute cela qu'il est plus jaloux que jamais.
— Et toujours aussi injustement?
— C'est-à-dire que la pauvre petite femme est un ange!
— Alors, c'est de la monomanie! 11 n'eu est pas moins un de vo • bons gardes, n'est-ce pas?
— Excellent.
— Et il ne nous fera point faire buisson creux, demain?
— Je t'en réponds.
— C'est tout ce qu'il nous faut; quant à sa folie, eh bien, remettons-nous-en au temps pour la guérir.
— Eh! garçon ! j'ai bien peur, au contraire, que le temps ne fasse qu'empirer la chose, et, à force de le lui entendre répéter, je commence à croire qu'il lui arrivera malheur.
— Vraiment! à ce point-là?
— Ma foi, oui! Au reste, j'ai fait ce que j'ai pu, et je n'aurai rien à me reprocher.
— Et les autres, comment vont-ils?
— À merveille.
— Mildet?...
— Coupe toujours en deux les écureuils, à balle franche seulement. Aujourd'hui, ce n'est plus lorsqu'ils montent le long des arbres, c'est quand ils sautent d'un arbre à l'autre.
— Et son rival, Moinat?
— Ah! le pauvre diable, tu sais ce qui lui est arrivé?
— Aurait-il été tué aussi par quelque neveu?
— L'hiver passé, à une chasse au loup, son fusil a crevé, et lui a emporté la main gauche.
— Un pareil accident, à un vieux chasseur comme lui ! Et comment diable cela s'est-il fait?
— Un jour qu'il sautait un fossé, le bout de son fusil s'est enterré; il ne s'en est pas aperçu, et, privé d'air, le canon a crevé.
— Y a-t-il eu moyen de lui sauver une partie de la main?
~ Pas un doigt! Lécosse la lui a coupée à un pouce ou deux du poignet.
— Alors, il ne peut plus chasser?
— Ahl oui! nous avons chassé, hier, dans les marais de